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De la distinction entre pornographie et ?rotisme

Le Baiser (Henri de Toulouse-Lautrec, 1892)

Le Baiser (Henri de Toulouse-Lautrec, 1892)

PAUL LAURENDEAU?? Mon dernier recueil de contes (paru en il y a d?j? cinq ans de cela aux ?ditions Jets d?Encre) comprend quatre contes ?rotiques. C?est donc certainement le moment ou jamais de clarifier la distinction que j??tablis entre pornographie et ?rotisme. Cette distinction n?est ni morale, ni axiologique, ni manich?enne. Il serait parfaitement inepte et non op?ratoire de dire, par exemple, que l??rotisme, c?est la pornographie qu?on approuve moralement et que la pornographie, c?est l??rotisme qu?on r?prouve moralement. Il se passe quand m?me quelque chose d?autre que cela, il faut le d?gager, et ce genre de tautologie moraliste ne nous sert de rien. Le fait est que pornographie et ?rotisme sont tous les deux in?vitablement d?rangeants et ?prouvants, chacun ? leurs mani?res, tant pour les acteurs, les auteurs que pour l?auditoire. Je pr?f?re l??rotisme ? la pornographie, surtout en mati?re d??criture (ainsi que de sculpture, de cin?ma et de peinture) mais c?est une pr?f?rence strictement personnelle et le jugement fermement n?gatif que je porte sur la pornographie proc?de plus d?une r?probation du cynisme arriviste et de la cruaut? insensible de l?industrie pornographique envers ceux et celles qu?elle exploite que quoi que ce soit d?autre. Je n?ai pas de probl?me particulier avec la pornographie num?rique naissante, par exemple, dont il sera certain qu?elle ne d?truira pas de vies humaines vu que les animatrons num?riques ne se d?gradent pas vraiment sexuellement (comme les personnages des jeux vid?o de mes fils ne s?entretuent pas effectivement ? ce que mes fils savent parfaitement).

La distinction que j??tablis entre pornographie et ?rotisme op?re, si vous m?excusez la formulation, au niveau philosophique. C?est une distinction que je consid?re fondamentale, g?n?rale et principielle. Elle caract?rise moins deux r?alit?s que deux tendances au sein d?une r?alit? unique: la repr?sentation de l?activit? sexuelle et/ou intime humaine, dans une culture donn?e. M?me si cela n?est pas formul? aussi explicitement qu?ici chez eux, j?ai la froide certitude que le marquis de Sade, Pauline R?age, Kundera et Nabokov faisaient op?rer, dans leurs productions artistiques, les cat?gories descriptives que je vais exposer ici. Partons d?abord de ce qu’?rotisme et pornographie ont en commun: ils impliquent un tiers qui observe. C?est un spectacle, une mise en sc?ne des activit?s sexuelles ou intimes et de leurs multiples variations, au b?n?fice d?un observateur. Dans notre activit? sexuelle effective, il n?y a plus ni ?rotisme ni pornographie? sauf si le jeu am?ne un des partenaires, ou les deux, ou un tiers ? se constituer en observateur. Quand on parle d??rotisme et de pornographie, on parle n?cessairement d?une ?uvre artistique ou m?diatique (r?ussie ou rat?e, exaltante ou d?gradante, g?niale ou niaiseuse, l? n?est pas la question). ?rotisme et pornographie sont les deux ballottements tendanciels z?brant, traversant, chamarrant la repr?sentation de l?activit? sexuelle et/ou intime humaine. Un film, une sculpture, une peinture, un roman seront ?rotiques ou pornographiques. Un trait? de sexologie, non. Il sera simplement descriptif. Une relation sexuelle, non. Elle sera simplement effective. Qui dit ?rotisme, pornographie dit show?

La distinction maintenant. Elle est absolument cruciale et oppositive (une opposition dialectique en fait) et s??tablit ainsi. La pornographie r?ifie les ?tres humains. L??rotisme f?tichise les objets (tout en restant centr?e sur une intimit? humaine). L?opposition fondamentale qui op?re ici est celle des deux grandes pratiques intellectuelles et mentales du capitalisme (d?gag?es et articul?es par Karl Marx). R?ification (chosification de ce qui est humain) et F?tichisme (humanisation de ce qui est chose). R?ifier, c?est donc pr?ter certaines caract?ristiques non humaines ? une r?alit? humaine. Ainsi quand vous vous ?vendez? lors d?une recherche d?emploi par exemple, et dissertez fermement (et l?gitimement) sur le salaire que vous ?valez?, vous vous r?ifiez, vous vous traitez en chose, en marchandise, en machine?outil susceptible de produire et de r?ussir certaines op?rations circonscrites. Inversement, f?tichiser, c?est pr?ter certaines caract?ristiques humaines ? une r?alit? non humaine. Un f?tiche au d?part, c?est une petite statue fa?onn?e dans le bois ou la pierre et? apr?s l?avoir confectionn?e nous m?me, on lui parle et lui impute un ascendant familial ou tribal comme si une dimension humaine lui ?tait d?sormais accol?e de par l?essence de son ?tre.

R?ification du travailleur (il devient une marchandise dans une mise en circulation de valeurs qui nivelle ses sp?cificit?s humaines, n?y voyant que la machine ? la machine ? baiser, ? performer, ? affecter la jouissance dans le cas sp?cifique de l?industrie pornographique). F?tichisme de la marchandise (qui soudain, en temps de panique boursicoteuse, investit l?Or, la Terre ou le P?trole de vertus quasi divines, hyper-humaines en fait ? dans le cas de l??rotisme on peut penser aux bottes, couvertures, foulards et autres attributs vestimentaires, ador?s comme s?ils vivaient ? le f?tichisme sexuel, au sens classique du terme).

La pornographie r?ifie (chosifie). L??rotisme f?tichise (humanise). Notez que, m?me chez ceux et celles qui le formulent de fa?on embryonnaire, le jugement moral port? sur la pornographie proc?de de cette distinction fondamentale. Dans l??rotisme, l?humain reste humain (ce sont m?me ses objets qui s?humanisent ? mais ceci peut demeurer strictement un corollaire) et la communion des corps r?v?le et donne chair ? la communion des ?tre. Dans la pornographie, l?humain devient chose comme ses choses (et ceci, dans ce cas-ci, n’est jamais un corollaire). Se faire traiter comme une chose est per?u comme globalement d?gradant, d?o? la r?pulsion g?n?ralis?e pour la porno, r?pulsion que je partage priv?ment d?ailleurs, mais sans juger le ph?nom?ne sur la base de dogmes moraux abstraits.

Bon, exploitons quelques exemples. Un des traits saillants de la pornographie est cet isolement de zones corporelles. On vous montre un cul, une poitrine, une bite qui s?agite. On s?pare ces objets de la personne qui est au bout. Les volumes, les quantit?s, les formes sont de la plus haute importance. N??piloguons pas. Chosification supr?me: les acteurs et les actrices pornos sont admir?s et valoris?es en fonction de capacit?s qui seraient celles de machines inertes. Telle actrice est admirable pour son ?talent? ? prendre deux bites dans le cul et deux bites dans le con simultan?ment sans l?cher prise (c?est-?-dire, ici, fondre en larme ou hurler de souffrance). D?autres durent longtemps. D?autres r?cup?rent vite. Bon… euh… etc… On commente ces aptitudes comme on commenterait celles d?une rotative, d?une mule-jenny, ou d?une g?nisse de concours agricole. Fondamentalement bourgeoise, commer?ante, quantitative, comp?titive, la pornographie assure l?intendance d?un cheptel de choses-machines.

Pour les exemples concernant l??rotisme, arr?tons nous simplement ? certains titres d??uvres ?rotiques majeures. L?insoutenable l?g?ret? de l??tre (pas la tripotable l?g?ret? du nichon). La philosophie dans le boudoir (pas la fellation ostentatoire dans le boudoir). C?est autre chose qui se passe ici. Des cat?gories mentales profondes (?tre, philosophie) accompagnent des particularit?s physiques et des espaces (la l?g?ret?, le boudoir), les humanisant de ce fait. Qui n?a pas frissonn? en entrant dans un boudoir ? cause de ce beau titre obs?dant du marquis de Sade? Il a f?tichis? le boudoir pour la culture fran?aise, ce gogo l?, ce qui n?est pas peu dire. Le titre d??uvres ?rotiques, comme le reste de leur d?ploiement, engage un myst?re humain et humanisant qui nous tourmente d?une tourmente non pas physique mais mentale. Histoire d?O? O pour orgasme? O pour orifice? O pour orgie? O pour ob?issance? O pour ostentation? O pour obsession? O pour Odile (ou tout autre nom de femme commen?ant par cette lettre)? Myst?re ondoyant. Possibles insondables. Frisson exaltant. L?implicite ?rotique laisse deviner et force l?activit? humaine (mentale, au premier chef) que l?explicite pornographique retire des corps et des organes-choses d?acteurs et d?actrices sans noms qui s’agitent sans interagir.

La porno porte sur la chose. L??rotisme porte sur l??tre. Bonne lecture?

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  1. avatar

    Excellente analyse! Merci M. Laurendeau.

    Je remarque, parallèlement, que ce n’est pas seulement la porno qui réifie l’être humain mais également, tout notre système administratif.

    Nos gouvernements font de la porno; il est temps de s’en rendre compte. Leurs bites nous pénètrent dans la moindre petite ouverture. 🙂

    Amicalement

    André Lefebvre

    • avatar

      Mon cher André,

      Quand ils manquent de « trous », ils en créent. Les fonctionnaires sont les courtisans/instruments formés/réifiés à l’école.

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      « Leurs bites nous pénètrent dans la moindre petite ouverture. »

      Vous connaissant, l’artiste, je ne peux croire que vous ayez accidentellement fétichisé les gouvernements (leurs bites) et pornographié la « payeuse de taxes », (nous).

      Moi, je pense que le gouvernant du pays Québec devrait être un artiste de votre calibre.

  2. avatar

    J’aime bien cette boussole qu’est Paul Laurendeau.

    Quel talent. Quelle lumière dans cette obscurité.

    Quelle chance pour moi de bénéficier d’un partage d’une telle richesse.

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    Carolle Anne Dessureault

    @Paul Laurendeau

    Intéressant cette distinction entre pornographie (réification, chosification de ce qui est humain) et érotisme (fétichisme, humanisation d’une chose).

    Vous dites qu’érotisme et pornographie impliquent un tiers qui observe.

    L’érotisme se rapporte à ce qui est sensuel, sexuel. À mon avis, il peut y avoir de l’érotisme entre deux personnes.

    CAD

  4. avatar

    @Paul Laurendeau

    « Dans l’érotisme, l’humain reste humain (ce sont même ses objets qui s’humanisent – mais ceci peut demeurer strictement un corollaire) et la communion des corps révèle et donne chair à la communion des êtres. »

    Vous parleriez d’un allaitement maternel en ces mots ?

  5. avatar

    Paul,

    Bonjour, tu as masse de commentaires auquel si tu le souhaite tu pourrais répondre sur Les Voix du Panda.

    Avec mon amitié et celle des rédacteurs

    Le Panda

    http://www.panda-france.net

    Patrick Juan