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Cri du coeur d’une juive dissidente

Juive dissidente

Ronit Yarosky   Militante pour une paix juste

J’ai décidé de sortir. De la garde-robe. Non, pour répondre à votre interrogation, je ne suis pas gaie. Cette « nouvelle sortie » du placard n’a rien à voir avec mon orientation sexuelle ni mon genre. Mais plutôt avec mon orientation politique et ma religion.

 

Je suis juive. Je suis israélienne. Je suis canadienne. Je suis pro-Israël. Et aussi pro-Palestine. Qu’est-ce que cela dit de moi ? Que je suis déchirée, c’est le moins qu’on puisse dire. Au cours de ma vie, je suis passée de sioniste convaincue et militaire israélienne à vouloir renoncer à ma citoyenneté israélienne.

 

Ceux et celles qui me connaissent savent que je ne suis pas gênée de dire ce que je pense. J’ai des opinions bien arrêtées sur beaucoup de questions, le conflit israélo-palestinien en tout premier lieu. Ce conflit m’a façonnée de nombreuses façons au cours des décennies. J’ai été une ardente défenseure du dialogue et de la nation palestinienne. Je me suis impliquée dans plusieurs organisations qui oeuvrent en ce sens. J’ai passé des heures incalculables dans un froid polaire ou une chaleur torride (selon le pays) lors de manifestations. J’ai parlé à des conférences, dans des débats, dans les médias. On m’a pulvérisée au gaz lacrymogène, craché au visage, poussée, arrêtée. On a souhaité à mes enfants qu’ils soient tués dans un attentat suicide.

 

Lorsque je travaillais dans une organisation juive à Montréal, le conseil d’administration a délibéré à mon sujet afin de décider si je pouvais conserver mon emploi, étant donné mes opinions dissidentes. À l’Université McGill, un professeur juif m’a donné un échec pour mon mémoire de maîtrise, qui portait sur la tension entre le caractère juif et la nature démocratique de l’État d’Israël, alors que les cinq autres examinateurs m’avaient donné une très bonne note. Ma famille et mes amis ont cessé de me parler. Ils m’ont accusée d’entretenir la haine, de promouvoir le fascisme, d’être une juive qui a la haine de soi, une amoureuse des Arabes, une pécheresse, une traîtresse.

 

L’été dernier, lors de l’invasion de Gaza, j’ai décidé que mes relations familiales et amicales étaient plus importantes que mes prises de position. J’ai décidé de les étouffer. Je n’ai rien publié sur les médias sociaux. Je n’ai pas parlé dans les forums publics, je n’ai pas formulé de commentaires ni été à des manifestations. J’ai essayé de me convaincre que c’était acceptable de garder le profil bas, de laisser les autres prendre la parole et de préserver lashalom bayit, « la paix dans la maison ». Mais cette trahison à mon intégrité était énorme. Je n’allais pas pouvoir tenir bien longtemps, c’était une question de temps avant que les tensions politiques ne rejaillissent et explosent.

 

Pendant plusieurs années, la signature de mes courriels comprenait une citation d’Arundhati Roy : « Le problème, c’est qu’une fois que vous l’avez vu, vous ne pouvez plus ne plus le voir. Et une fois que vous l’avez vu, vous taire, ne rien dire, devient autant un acte politique que de parler. L’innocence est perdue. De toute façon, vous êtes responsable. » Jour après jour, je regardais cette citation et elle me parlait, elle parlait à ma conscience.

 

Je suis responsable. Je suis responsable.

 

Élection du désespoir

 

La campagne électorale en Israël m’a jetée dans le désespoir. Une fois remise de mes émotions, j’ai refoulé mon élan et continué à garder le silence. Mais voilà que mes concitoyens ont élu un homme dont la boussole morale semble s’être érodée au-delà du raisonnable. Ils ont répondu en grand nombre et avec beaucoup d’enthousiasme à son alarmisme, à sa déclaration sur les Arabes « se rendant voter en masse » et à sa promesse de perpétuer l’occupation et d’empêcher la création d’un État palestinien.

 

Ma famille, mes amis, ma communauté, mon pays : je vous aime, mais je ne peux plus garder le silence. Vous être nombreux à croire que j’ai la haine de moi, mais je suis fière de qui je suis. Vous pouvez me qualifier de traître à mon peuple, mais je ne contribuerai pas à la haine. Je ne peux pas être pour la protection qu’offre le droit alors que la justice est utilisée en mon nom pour perpétuer l’occupation et le racisme.

 

Je ne peux plus honteusement regarder ailleurs, alors que les droits de la personne sont bafoués, génération après génération. Je ne vais pas me boucher les oreilles quand vous dites « c’est eux qui se sont donné ce sort », lorsque vous blâmez la victime pour les crimes et la dégénérescence morale de ses auteurs. Je n’ai certainement pas toutes les réponses. Mais je sais que ce chemin ne peut que nous conduire vers les plus sombres ténèbres.

 

Serai-je une épine à votre pied ? Un embarras ? Quelqu’un dont on a honte ? Pour beaucoup d’entre vous, sans doute. C’est à vous de décider. Mais je vais dormir la nuit, sachant que même si je ne peux pas changer les horreurs de la réalité, je les rejette avec chaque fibre de mon âme.

 

Martin Luther King Jr. a déclaré que « la tragédie ultime n’est pas l’oppression et la cruauté des méchants, mais que les hommes bons les passent sous silence ». C’est une tragédie à propos de laquelle je n’accepterai plus de me taire. Je suis découragée, mais je ne suis pas seule.

 

Levons nos voix, ensemble.

Ronit Yarosky

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