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Coronavirus et métaphore guerrière

« Nous sommes en guerre », déclarait à six reprises sur un ton grave Emmanuel Macron dans son adresse aux Français le 16 mars, deux jours avant la mise en place du confinement dans notre pays. Depuis cette date ses ministres et lui ont sans cesse eu recours à cette rhétorique belliqueuse. Ils n’ont pas été les seuls : dans la grande majorité des pays touchés par la pandémie de Covid-19, les gouvernants ont eux aussi abondamment filé la métaphore guerrière…

Quiconque a, depuis le début de la crise sanitaire, un tant soit peu surfé sur le web pour s’informer de l’état d’esprit des chefs d’état et de gouvernement peut le confirmer : le mot « guerre » est omniprésent dans la communication de la plupart de ces responsables politiques. Mais pas seulement ce mot : le vocabulaire guerrier est presque partout décliné dans les prises de parole des gouvernants et de leurs ministres. On parle ici de « mobilisation », de « combat », de « ligne de feu », de « front », de « première ligne » ; là d’« ennemi », de « soldats », de « combattants », d’« armes », de « munitions ».

L’un des premiers à avoir endossé virtuellement le treillis militaire du chef d’état-major en campagne est le président chinois Xi Jinping qui a décrit la situation sanitaire comme une « guerre populaire » contre le Covid-19. Le médecin Ai Fen*, responsable des urgences de l’hôpital central de Wuhan, a quant à elle décrit ses équipes médicales comme des troupes montées au « front », en « première ligne ».

Plus près de nous, le président du Conseil transalpin Giuseppe Conte n’a pas hésité à paraphraser Churchill en évoquant « l’heure la plus sombre de l’Italie ». Domenico Arcuri, en charge de l’urgence sanitaire liée à la pandémie, a déclaré à propos des équipements nécessaires aux équipes médicales qu’il s’agissait des « munitions dont nous avons besoin pour mener cette guerre. »

En Espagne, c’est le chef du gouvernement Pedro Sánchez qui a donné le ton en tentant de galvaniser la population : « Dans la guerre contre le virus, […] nous résisterons, nous vaincrons », a-t-il affirmé sur un ton martial. Une lutte sanitaire qui impose son rythme à la nation, comme l’a rappelé le chef d’état-major Miguel Ángel Villarroya : « En guerre, il n’y a pas de week-end ; en guerre, tous les jours sont des lundis. »

Même discours belliqueux outre-Manche où, avant d’être contaminé, le chef du gouvernement Boris Johnson n’a pas hésité à affirmer : « Le pays est en lutte dans une seconde bataille d’Angleterre. » Un propos relayé par les journaux britanniques qui font appel à « l’esprit du Blitz » dans le sillage du Sun qui décrivait il y a quelques semaines le corps médical comme une « armée en attente que Boris Johnson déclare la guerre au coronavirus avec un plan de bataille pour détruire ce virus mortel. »

Du côté étasunien, la tonalité n’est pas différente, Donald Trump ayant, après un temps de consternante désinvolture, endossé l’habit de « président de temps de guerre » contre un virus que « nous allons vaincre rapidement. » Plus martial encore, le gouverneur de l’État de New York Andrew Cuomo a défini ainsi les professionnels de santé : « Ce sont les soldats qui mènent cette bataille » ; M. Cuomo est même allé jusqu’à comparer les respirateurs à des « missiles » !

Cette rhétorique très largement partagée, y compris par les personnels hospitaliers des pays confrontés aux cas sévères de Covid-19, le secrétaire général des Nations-Unies António Gutterres l’a lui-même reprise à son compte en résumant l’état d’esprit de la majorité des dirigeants de la planète : « Nous sommes en guerre contre un virus. […] Nous avons besoin d’un plan de guerre pour le combattre. »

Faut-il se féliciter ou, au contraire, s’offusquer de ce recours massif à l’imagerie guerrière ? Qu’ils soient issus de la communication ou de la psychologie, les experts sont très divisés sur le sujet. Néanmoins, la plupart d’entre eux reconnaissent que les métaphores sont porteuses de sens et permettent aux dirigeants, en ces temps difficiles, de faire prendre conscience d’une situation sanitaire particulièrement dangereuse aux peuples qu’ils sont en charge de gouverner.

D’aucuns font remarquer, à juste titre, que le même type de discours métaphorique a été utilisé, et a toujours cours – à une échelle plus localisée –, dans le cadre de la lutte contre le cancer ou le VIH. Les affrontements politiques ne sont eux-mêmes pas exempts de recours à des images belliqueuses lorsque les tensions partisanes deviennent trop vives. Tel est également le cas des rapports en société dans un contexte exacerbé. Que ce soit lors de mouvements sociaux, à l’occasion de rivalités en entreprise, ou plus trivialement lorsque des couples se déchirent, sont utilisées des formules comme « la guerre est déclarée », « se donner des armes », « livrer bataille », et même « je vais le tuer » !

Rien de tout cela n’est évidemment à prendre au premier degré. La charge émotionnelle, vectrice de la détermination à « vaincre » le camp adverse, n’en est pas moins puissante. Une réaction « saine », donc positive car porteuse d’énergie, affirment certains. Une réaction « excessive », donc négative car sous-tendue par la colère et non par la raison, objectent les autres. Nul doute, à cet égard, que chacun d’entre nous a sa propre opinion sur le sujet.

Une question se pose néanmoins à nous tous avec acuité dans le climat de catastrophe sanitaire où nous baignons à notre corps défendant : Quid de notre responsabilité – tant individuelle que collective – face à la pandémie et à la manière dont elle est gérée par les pouvoirs politiques et les structures sanitaires, trop souvent démunies ou insuffisamment préparées ? Faut-il voir dans cette « guerre » déclarée au Covid-19 par la majorité d’entre nous une forme d’insulte à tous ceux qui, dans le monde – notamment en Libye, en Syrie ou au Yémen –, souffrent des effets dévastateurs des vraies guerres ? Faut-il, a contrario, comme on le ferait d’images si souvent empruntées aux phénomènes cataclysmiques** ou au monde du sport**, s’en tenir au sens métaphorique du discours ? Le débat est ouvert…

Le Dr Ai Fen est cette femme qui a découvert le Sars-Cov2 début décembre. Elle était la responsable hiérarchique du Dr Li Wenliang, le lanceur d’alerte un temps emprisonné avant sa remise en liberté et son décès par contamination au Covid-19. Ai Fen a elle-même disparu depuis plusieurs semaines, et les autorités chinoises sont muettes à son sujet.

** Les métaphores de catastrophe sont fréquentes dans la description d’évènements d’importance ou aux conséquences majeures n’ayant rien à voir avec des phénomènes naturels ; on parle notamment de « tremblement de terre », de « séisme », de « raz-de marée », de « tsunami ». Plus nombreuses encore, les métaphores sportives font référence au football, au cyclisme, plus rarement au rugby. Mais c’est à la voile que les emprunts sont les plus fréquents, tout particulièrement dans la communication politique et entrepreneuriale ; les images les plus usitées sont : « tenir la barre », « garder le cap », « affronter la tempête ».

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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