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Conversation de deux travailleurs de la centrale de Fukushima Daiichi

Texte de HORI Yasuo, r?dig? le 10 d?cembre 2013.

Traduit de l'esp?ranto par Ginette Martin

avec les conseils de Paul Signoret

 

Conversation de deux travailleurs de la centrale

 

M. Happy et M. Sunny travaillent dans la centrale nucléaire n°1 de Fukushima. Ils écrivent régulièrement dans leur twitter depuis le début de l'accident nucléaire. 88 000 personnes ont suivi Happy et 23 000 ont suivi Sunny. Il y a peu de temps, Happy a publié le livre "Journal du travail de réparation dans la centrale nucléaire n°1 de Fukushima."
Leur conversation se trouvait dans l'édition du dimanche du journal Akahata (le 1er décembre 2013). J'ai traduit l'article.

En une heure de travail, des ouvriers peuvent dépasser la limite du maximum annuel d’irradiation

Conversation de deux travailleurs de la centrale de Fukushima Daiichi

Question : Où étiez-vous lorsque l'accident nucléaire a eu lieu ?

 

Happy : À ce moment-là, j’étais dans l'enceinte d'un réacteur. Alors que je travaillais dans le réacteur n°3, j'ai senti une énorme poussée telle que je n’en avais jamais ressentie de semblable auparavant. On a entendu un grand fracas causé par la chute de débris au plafond. J'ai pensé que j'allais bientôt mourir ….

Sunny : Moi aussi, j'étais dans la centrale nucléaire n°1. Les voies étaient fissurées et les murs des bâtiments endommagés. De gros morceaux de béton de couleur bleue ont été propulsés un peu partout. Nous avions peur d'eux, car cette couleur est celle des détritus hautement radioactifs.

Question : J'ai entendu dire que la radioactivité est encore forte et qu'il est difficile de travailler là-bas.

 

Happy : Dans le réacteur n°4, ils ont commencé à extraire des combustibles nucléaires usés, mais pour trois autres réacteurs, ils n'ont pas de plan. On ne sait pas dans quel état sont ces produits nucléaires qui ont fondu.
Sunny : C’est surtout devant le réacteur n°3 que la radioactivité est intense, car à l'intérieur s’est produite une fusion de combustible MOX, un mélange de plutonium et d'uranium. Immédiatement après l'accident des travailleurs ont été exposés à 70 millisieverts de radioactivité pendant 3 jours.

Happy : À chaque entrée dans le réacteur n°3, un ouvrier s’expose à 1,5 millisievert de radioactivité. La limite supérieure d’exposition pour le commun des mortels étant de 1 millisievert par an, il dépasse donc cette limite au bout de trente minutes ou une heure de travail. Nous portons un masque et des vêtements de protection recouvrant entièrement le visage et le corps, de sorte que nous avons très chaud. En été, nous ne pouvons pas travailler plus d'une heure.

Sunny : Quand il pleut, des gouttelettes giclent du toit du réacteur et polluent notre corps. Certains endroits sont particulièrement pollués. Autour des tubes de ventilation, il y a tant de radioactivité que les gens pourraient y mourir. Ces tubes sont endommagés par le tremblement de terre, mais leur trop forte radioactivité interdit que l’on s’en approche.

 

Nos propositions sont rejetées par TEPCO ou sont remises à plus tard.

 

Question : Quelles sont les causes de divers problèmes rencontrés tels que panne d'électricité et fuite d'eau contaminée ?

 

Happy : Dans les centrales nucléaires n°1 de nombreuses installations sont provisoires. Vous vous souvenez de la panne d'électricité de 30 heures causée par les rats. Les bornes de connexion auraient dû être recouvertes, or celle-ci était nue. Sur le site vivent de gros rats et des serpents.

Sunny : Nous proposons que les conduites d'eau, à travers lesquelles s'écoule l'eau contaminée, soient en métal, mais TEPCO tarde à le faire, disant qu'il n'y a pas d'argent pour cela. Ces tuyaux ont été installés immédiatement après l'accident, donc si enchevêtrés qu'on ne sait pas à quoi ils sont reliés. Si une fuite se produit la nuit, on ne peut pas en connaître la cause.

Happy : Même de jour, on ne peut pas. Nous savons tous que les installations provisoires sont dangereuses, alors nous proposons à TEPCO une amélioration, mais TEPCO comprime le budget, même pour ces installations temporaires. On n’examine pas les choses d’assez près, donc tout se délabrera et il pourra s’ensuivre des accidents irréparables. Si la compagnie TEPCO a l'intention d'utiliser ces installations et ces dispositifs pendant plus de 10 ans, elle doit construire non pas du temporaire, mais du durable.

Sunny : TEPCO fait accélérer le travail, donc la qualité diminue. Lorsque nous avons construit ALPS (un appareil capable d’extraire toutes les substances radioactives sauf une) (1), le travail a été mortel. TEPCO et le gouvernement nous font nous hâter, donc nous avons accumulé les heures supplémentaires. C’est dans un tel contexte que s’est produit un très simple ratage, à savoir l'oubli d'un tapis en caoutchouc dans le système.

Happy : Depuis le début, TEPCO pensait que, si ALPS commençait à fonctionner, il n'aurait pas besoin de réservoirs pour l'eau contaminée, de sorte qu'il n'était pas prêt à continuer de construire des réservoirs. Mais le fonctionnement de ALPS n’a pas été conforme au plan, donc TEPCO a dû construire beaucoup de réservoirs en peu de temps, ce qui a rendu le travail de construction terriblement hâtif.

 

Le manque de travailleurs expérimentés a pour conséquence le manque de formation des nouveaux.

 

Question : J'ai entendu dire qu'on manque de main-d’œuvre à la centrale.

 

Sunny : Il est interdit de travailler isolément dans la centrale, mais un jour l'un des employés de TEPCO transportait seul de l'eau polluée et il a provoqué un accident.

Happy : Il manque surtout des travailleurs expérimentés, qui puissent guider un groupe. C'est le problème le plus grave, je pense. Bien sûr, auparavant il y avait aussi des nouveaux qui travaillaient, mais ils étaient guidés par des travailleurs expérimentés. Maintenant un chef de groupe a la responsabilité de 10 hommes, alors qu'il ne devrait s’occuper au plus que de cinq. Il doit leur montrer sur place (sur le lieu même du travail) et directement ce qu'ils doivent faire, or maintenant il fait cela seulement sur le papier, ce qui entraîne des bêtises chez les nouveaux.

Sunny : C’est la loi qui définit la quantité maximum d’irradiation à laquelle peut être exposé un travailleur. Les travailleurs expérimentés sont plus exposés, donc déjà un grand nombre d'entre eux ne peut plus travailler à la centrale.

Happy : Je ne pourrai plus continuer à travailler dans la 4ème ou 5ème année qui suivra mon embauche. De nombreuses entreprises ont décidé de leur propre chef de porter la limite d'exposition à 20 millisieverts. Lorsqu'un travailleur dépasse cette limite pendant le premier mois de son engagement, il ne peut plus travailler pendant les onze mois suivants. Voilà pourquoi les travailleurs expérimentés vont à une autre centrale plus sûre, ou bien ils se font embaucher pour le nettoiement de la ville. Nous pensons tous que le travail de réparation des réacteurs est important, mais nous tous devons gagner notre vie. Si de nombreux réacteurs sont remis en marche dans tout le Japon, on manquera de travailleurs à Fukushima, en particulier de travailleurs expérimentés.

Sunny : Si je dépasse la limite d’irradiation et suis licencié, personne n’assurera mon existence. Si je tombe malade en raison de l'irradiation au bout de quelques années, ni TEPCO, ni le gouvernement ne me verseront une indemnité.

Happy : Bien sûr, tu as raison. Ce qui compte le plus pour nous, c’est le travail et la santé. Les erreurs humaines sont fréquentes. La raison en est le manque de travailleurs expérimentés. Ce qui est en cause, ce n’est pas la qualité des ouvriers, mais la qualité de la gestion.

 

Salaire supplémentaire : certains reçoivent seulement 0,8 euros

 

Question : Le fait que le salaire journalier et le salaire supplémentaire pour travail dangereux sont trop bas ne pose-t-il pas un problème ?

 

Sunny : Ces salaires varient selon les entreprises. J'ai entendu dire que certaines paient seulement 100 yens (€ 0,8) ou 500 yens (4 euros) par mois pour un travail dangereux (2). TEPCO a publié, qu'il paiera de 10000 à 20000 yens, mais les sociétés sous-traitantes ne suivent pas pour l'instant.

Happy : Les gens qui travaillent dans des firmes situées au quatrième échelon de sous-traitance gagnent en moyenne 10.000 yens (€ 78) par jour. Après que le premier ministre Noda a déclaré la fin de l'accident en décembre 2011, TEPCO a baissé les salaires, prétextant que le travail n'était plus urgent.

Sunny : Les tâches sont sous-traitées d’abord par TEPCO à des firmes plus petites, qui à leur tour les sous-traitent à de plus petites, qui à leur tour, etc… ce qui fait que la somme payée par TEPCO pour les travaux dangereux ne va pas totalement aux travailleurs. Si le gouvernement veut améliorer les conditions de travail, il doit obliger TEPCO à payer directement les travailleurs.

Happy : Oui, oui, tu as raison. Celles qui recrutent des travailleurs, ce sont celles d'en bas, les très petites entreprises avec quelques employés. Le travail de réparation n'ira pas bien, si ces petites boîtes ne sont pas en bonne santé.

 

Question : Le gouvernement dit qu'il fera lui même les réparations, sans dépendre entièrement de TEPCO.

 

Happy : À présent, il y a tellement de commandants qu’on ne saurait en retenir le nombre : le Ministère de l'économie et de l'industrie, l'Autorité de régulation nucléaire et ainsi de suite. Combien de séances qui se déroulent à propos de l'eau contaminée? Qui est responsable? J’appelle ça, pour rire, un monstre à plusieurs têtes.

Sunny : L'accident n'a pas eu lieu dans les sessions, mais à Fukushima!

Happy : J’ai commencé à bavarder sur twitter afin que les gens soient informés de ce qui se passe à la centrale. L'accident de Fukushima n'est pas terminé. Par conséquent, le gouvernement n'aurait pas dû parler de remise en route de réacteurs.
Sunny : J'ai commencé à travailler ici après l'accident pour sauver mon lieu de vie, Fukushima. Ici aussi c'est toujours le chaos. Dans cette situation, je ne comprends pas pourquoi le gouvernement veut exporter des réacteurs nucléaires à l'étranger.

Happy et Sunny : A la télévision apparaissent rarement des nouvelles de Fukushima, et nous sommes souvent anxieux, parce que les gens ont déjà oublié l'accident. Souvenez-vous qu'il y a des travailleurs qui s’emploient de tout leur cœur à éviter un autre accident, une autre erreur.

_____________

 

[NDE]

(1) En fait, le système ALPS ne traite qu’une soixantaine de radionucléides sur une centaine. Pour en savoir plus, se reporter à cet article : http://gen4.fr/post/2013/03/fukushima-alps-62-sur-100.html?2013/03/fukushima-alps-62-sur-100.html

 

(2) Cette info, traduction fidèle du journal, est surprenante.

 

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Des sourds et aveugles à Davos

Davos.

En cette année 2016, Manuel Valls et Emmanuel Macron représentent la France au Forum de l’oligarchie mondiale à Davos pour y vanter leur réalisme économique.

À l’image des lois sur le travail du dimanche et autres « plans d’urgence sociale » rétrogrades comme la proposition de «  fixer la majoration des heures supplémentaires à zéro »  faite à Davos par Emmanuel Macron, les membres du Forum se disent inquiets des migrations internationales mais n’ont vu venir ni la récession chinoise ni la crise boursière et financière qui commence…



Depuis 1971 le Forum économique mondial de Davos s’est donné pour mission « d’améliorer l’état du monde ». Depuis 2007 il réalise une enquête, le «  Global Risks Perception Survey  », auprès de 750 « global leaders » (experts, décideurs économiques, universitaires), afin d’identifier les risques majeurs susceptibles d’affecter la planète dans la décennie à venir.

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Cette année en 2016, loin du triomphalisme officiel post-Cop 21, les leaders à Davos ont peur des « évènements climatiques extrêmes » (no 2) et de « l’échec de la maîtrise et de l’adaptation au changement climatique » (no 3).

Mais prendre conscience des risques et agir efficacement pour les réduire sont deux choses totalement différentes. Agir signifierait renoncer à une partie de ses privilèges et l’exemple de l’instabilité financière en est la meilleure preuve.

Malgré le séisme de 2008, le monde est entré en 2015 dans une nouvelle période d’instabilité financière majeure que les décideurs n’ont ni prévenue (aucune restriction du pouvoir de nuisance de la finance n’a été décidée depuis 2008), ni prévue (le risque de crise financière mondiale n’est même pas évoqué dans le Rapport sur les risques globaux 2016).

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L’instabilité touche aujourd’hui l’ensemble des pays émergents ainsi que les marchés du pétrole et des matières premières. Mais les pays riches ne sont pas en reste, avec leurs banques centrales qui ont inondé de liquidités les marchés financiers et gonflé la bulle spéculative. Le système est à nouveau entré dans une crise financière et monétaire majeure qui risque d’être bien pire que celle de 2007-2008, parce qu’elle reflète de plus en plus l’impasse d’un système productif tourné vers l’accumulation du capital sans limite, au détriment des êtres humains et de la nature.

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