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Contre la banalisation et la normalisation de l?ing?rence

Pierre LEVY

En avril dernier, Ignacio Ramonet proposait dans (les colonnes de M?moire des Luttes) un texte intitul? ??Libye, le juste et l?injuste??. La guerre avait ?t? lanc?e quelques semaines plus t?t, inaugur?e par des appareils fran?ais qui, les premiers, eurent l?honneur de d?verser leurs bombes sur Tripoli. Ce 19 mars, ??une onde de fiert? parcourt l?Elys?e?? rapportait alors Le Monde ?[1]. A ce moment, les experts et commentateurs n?en doutaient pas?: en quelques jours, quelques semaines au plus, le pays serait d?barrass? du ??tyran?? gr?ce ? au soul?vement populaire attendu, facilit? par le coup de pouce a?rien de la coalition, tout cela illumin? par la sage aura de Bernard-Henri L?vy.

Dans son texte, Ignacio Ramonet prenait certes ses distances avec l?OTAN. Il n?en estimait pas moins, d?s sa premi?re phrase?: ??Les insurg?s libyens m?ritent l?aide de tous les d?mocrates??. Dieu soit lou?, certains d?mocrates n?ont pas l?sin? sur l?aide?: en cinq mois, plus de 15 000 sorties a?riennes ont permis d?offrir quelques milliers de tonnes de bombes, sans parler des missiles derni?re g?n?ration, des forces sp?ciales terrestres sous forme d?instructeurs ? un cadeau en principe prohib?, mais quand on aime, on ne compte pas. Seule comptait l?issue?: victoire Total.

Le jeu de mots est certes facile?; il est cependant in?vitable, notamment depuis que Lib?ration?[2] a r?v?l? la lettre aux termes de laquelle le Conseil national de transition (CNT) s??tait engag? ? accorder 35% des concessions du pays au groupe p?trolier ??en ?change?? (c?est le terme employ?) de l?engagement militaire fran?ais (un document qui a naturellement fait l?objet d?un d?menti pr?cipit? du Quai d?Orsay). Noble cause que celle du combat pour la libert? des peuples. Au demeurant, cela n?a pas ?chapp? ? l?auteur, qui note, ? la fin de son article?: ??L?odeur de p?trole de toute cette affaire empeste??.

Certes. Mais pour autant, il reprend ? son compte l?approche d?ensemble des dirigeants occidentaux et des m?dias qui leur sont li?s. En particulier le sch?ma qui analyse le soul?vement libyen comme partie prenante du ??printemps arabe??. Or une telle approche globalisante fait fi de chaque r?alit? nationale. En l?esp?ce, elle induit m?me un contresens.

En Tunisie puis en Egypte, les mouvements populaires, qui n??taient certes pas r?ductibles l?un ? l?autre, ont cependant rev?tu d?importants points communs. Sur le plan int?rieur, la mobilisation a vu converger les classes populaires et ce qu?il est convenu d?appeler les ??classes moyennes??, dans un mouvement dont les exigences sociales ?taient ins?parables des objectifs d?mocratiques?; dans chacun de ces deux pays, les luttes et gr?ves ouvri?res des derni?res ann?es ? durement r?prim?es ? ont constitu? un terreau essentiel au d?veloppement du mouvement, le tout sur fond d?une pauvret? massive.

Sur le plan ext?rieur, Zine el-Abidine Ben Ali comme Hosni Moubarak ?taient sans conteste des marionnettes du camp occidental, dont ils ont toujours ?t? partie int?grante, tant g?opolitiquement, ?conomiquement, qu?id?ologiquement.

Fort diff?rente ?tait la situation libyenne. Sur le plan social, tout d?abord?: le pays ?tait, de tr?s loin, le plus avanc? d?Afrique selon le crit?re de l?Indice de d?veloppement humain (IDH). Il est ? cet ?gard saisissant de compulser les statistiques fournies par le PNUD?[3], que cela concerne l?esp?rance de vie (74,5 ans ? avant la guerre, s?entend), l??radication de l?analphab?tisme, la place des femmes, l?acc?s ? la sant?, ? l??ducation. Les subventions au niveau de vie et ? la protection sociale ?taient tr?s substantielles. Point n?est besoin de faire partie du fan-club de Mouammar Kadhafi pour rappeler cela.

Par ailleurs, de par son histoire, ce dernier peut difficilement ?tre assimil? ? ses deux anciens voisins. Certes, Ignacio Ramonet note avec raison que, depuis le tournant des ann?es 2000, il impulsa un rapprochement progressif avec les Occidentaux. Dans la derni?re p?riode, ceux-ci lui d?roul?rent le tapis rouge, business oblige. Ils ne l?ont cependant jamais consid?r? comme ??faisant partie de la famille???: trop impr?visible, et surtout n?ayant pas abandonn? un discours de tonalit? ??tiers-mondiste??, en particulier au sein de l?Union africaine au sein de laquelle il jouait un r?le tout particulier.

Pour autant, les privatisations et lib?ralisations mises en route ces derni?res ann?es n?ont pas ?t? sans cons?quences en termes de classe?: une certaine cat?gorie de la population s?est enrichie, parfois consid?rablement, en m?me temps qu?elle int?grait l?id?ologie lib?rale. Une partie de ceux-l? m?me ? qui le ??Guide?? avait confi? la ??modernisation?? du pays, et les contacts privil?gi?s avec la haute finance mondiale (et son arri?re-plan universitaire, notamment aux Etats-Unis) en sont venus ? estimer que, dans ce contexte, le dirigeant historique ?tait plus un obstacle qu?un atout pour l?ach?vement du processus. Une partie des classes moyennes et de la jeunesse ais?e, particuli?rement ? Benghazi pour des raisons historiques, a donc constitu? une base sociale ? la r?bellion ? une r?bellion qui fut, d?s le d?but, arm?e, et non pas constitu?e de foules pacifiques.

Les innombrables reportages et entretiens avec la jeunesse ??anti-Kadhafi?? ?taient ? cet ?gard ?difiants. Le Monde?[4] citait ainsi ces jeunes femmes ais?es qui criaient ??pas de lait pour nos enfants, mais des armes pour nos fr?res??. Un slogan qui e?t probablement stup?fi? les manifestants ?gyptiens. Et qui illustre en tout cas l?absurdit? d?une analyse globalisante.

Bref, une absence de revendications sociales, voire une exigence de ??plus de libert? ?conomique???; des appels ? pas syst?matiques, mais fr?quents cependant, et qui se confirment aujourd?hui ? ? une application plus stricte de la ??loi islamique???; des chefs du CNT ?troitement li?s au monde des affaires occidental, voire form?s par lui?; et un mouvement qui n?a pu l?emporter que par la gr?ce des bombardements otaniens ? tout cela ne s?appelle pas pr?cis?ment une r?volution. Symboliquement, le ??nouveau?? drapeau libyen est l?ancien oriflamme de l?ex-roi Idris Ier, renvers? en 1969. D?s lors, le terme qui vient ? l?esprit serait plut?t une contre-r?volution.

Si on retient cette hypoth?se ? ne serait-ce qu?au titre du d?bat ? alors l?optique change quelque peu. Cela ne signifie certes pas que les insurg?s d?cid?s ? liquider Mouammar Kadhafi soient tous des agents occidentaux?: beaucoup sont certainement sinc?res. Mais nombres de Chouans aussi l??taient, lors des guerres de Vend?e. Nombre d?entre eux furent cependant massacr?s ? parfois aveugl?ment, mais ? bon droit si l?on voulait sauver la jeune R?volution.

En mati?re de ??massacres??, du reste, il ne semble pas que les prot?g?s des puissances alli?es aient beaucoup ? apprendre, c?est le moins qu?on puisse dire. Cela vaut en particulier pour les v?ritables pogroms qui se sont d?roul?s ? et se d?roulent peut-?tre toujours ? ? l?encontre des civils ? peau noire. Pr?sent?s comme des ??bavures?? par les m?dias occidentaux faute d?avoir pu ?tre totalement pass?s sous silence, il semble bien que leur ampleur d?passe tr?s largement ce qui nous fut montr?. Surtout, ils t?moignent d?un racisme de classe, puisque, Libyens ou immigr?s, les Noirs formaient les gros bataillons de ce qu?on pourrait appeler, au sens large, la classe ouvri?re, peu en odeur de saintet? parmi les insurg?s, en Cyr?na?que particuli?rement.

Pour autant, la ??protection des civils?? n?est pas seulement un sommet d?hypocrisie de la part des dirigeants occidentaux. Elle constitue surtout le chausse-pied de l?ing?rence, en absolue contradiction avec le principe fondateur de la Charte des Nations unies?: la souverainet? et l??galit? en droit de chaque Etat.

C?est ce principe ?minemment progressiste que d?fendent ? bon droit les dirigeants cubains, v?n?zu?liens et bien d?autres latino-am?ricains, au grand dam de l?auteur. Ce dernier d?nonce ainsi l????norme erreur historique?? qu?aurait constitu? leur refus de prendre parti en faveur des rebelles. En adoptant cette attitude, ils apportent au contraire la plus grande contribution qui se puisse imaginer ? l??mancipation sociale et politique des peuples. Il est vrai qu?en mati?re d?ing?rence, l?historique sollicitude des Yankee ? l??gard de leurs voisins du sud les a vaccin?s.

Caracas, La Havane, et d?autres sont accus?s par Ramonet de pratiquer une ??Realpolitik?? selon laquelle les Etats agissent en fonction de leurs int?r?ts. Heureusement qu?il en est ainsi?! Car l?int?r?t d?Etat du Venezuela, de Cuba, et des pays latino-am?ricains (et tout particuli?rement des progressistes) est bien de se d?fendre contre la ??l?galisation?? de l?ing?rence qui n?a d?autre objet que de justifier l?immixtion des puissances imp?riales dans les affaires des autres.

Ignacio Ramonet loue donc la r?solution onusienne 1793 autorisant l?emploi de la force contre Tripoli. Il voit dans l?aval pr?alable de la Ligue arabe un surcro?t de l?gitimit? ? ce texte. Singuli?re approche?: cette organisation, dont l?inf?odation ?troite aux Occidentaux n?est pas un secret, ne s??tait pas jusqu?? pr?sent illustr?e par son engagement concret en faveur de la libert? des peuples (et du peuple palestinien en particulier). Domin?e par des poids lourds aussi progressistes que l?Arabie saoudite, elle est un r?f?rent incontestable d?s lors qu?il s?agit de promouvoir la d?mocratie?

L?auteur ajoute que ??des puissances musulmanes au d?part r?ticentes, comme la Turquie, ont fini par participer ? l?op?ration??. Faut-il comprendre qu?une puissance musulmane a une l?gitimit? toute particuli?re pour b?nir le vol des Rafale et autres Mirage?? Voil?, en tout cas, qui fera plaisir aux Kurdes.

Enfin, pour achever de fustiger Chavez, Castro ou Correa, Ramonet rappelle que ??de nombreux dirigeants latino-am?ricains (avaient) d?nonc?, ? juste titre, la passivit? ou la complicit? de grandes d?mocraties occidentales devant les violations commises contre la population civile, entre 1970 et 1990, par les dictatures militaires au Chili, Br?sil, Argentine, Uruguay, Paraguay??.

Rappelons ? cet ?gard ce que l?auteur sait mieux que quiconque?: en fait de ??passivit? ou de ??complicit? des ??d?mocraties occidentales??, c?est en r?alit? ? l?instigation directe de celles-ci, et avec leur concours actif, que les coups d?Etat sanglants ont ?t? men?s ? bien. Pour autant, l?on ne sache pas qu?? l??poque, les d?mocrates de ces pays aient sollicit? des raids a?riens sur Santiago, ou l?envoi de commandos ? Buenos-Aires. C?est par eux-m?mes ? et jamais de l?ext?rieur ? que les peuples se lib?rent.

Au-del? du cas libyen, c?est bien ce point, le plus essentiel, qui m?rite d?bat entre tous ceux qui se reconnaissent dans le droit des peuples ? disposer d?eux-m?mes ? ce qu?on appelait jadis l?anti-imp?rialisme. Jadis?? En fait jusqu?? ce que la chute de l?URSS et du pacte de Varsovie ouvre la voie ? la reconqu?te de la totalit? de la plan?te par le capitalisme, ses dominations et ses rivalit?s imp?riales. Et ne laisse d?autres choix aux pays que de s?aligner sur les canons (au sens religieux) des droits de l?homme, de l?Etat de droit et de l??conomie de march? ? trois termes devenus synonymes?; ou de se placer sous le feu des canons (au sens militaire) des gendarmes plan?taires autoproclam?s toute honte bue ??communaut? internationale??.

A cet ?gard, on peut ?voquer une sc?ne qui se d?roula ? Bruxelles, lors du sommet europ?en des 24 et 25 mars dernier. Il est pr?s d?une heure du matin. Le pr?sident fran?ais d?boule dans la salle de presse. Interrog? sur les bombardements engag?s cinq jours plus t?t, il jubile?: ??C?est un moment historique. (?) ce qui se passe en Libye cr?e de la jurisprudence (?) c?est un tournant majeur de la politique ?trang?re de la France, de l?Europe et du monde??.

Nicolas Sarkozy d?voilait l? en r?alit? ce qui est probablement l?objectif le moins visible, mais le plus lourd, de la guerre engag?e. Le matin m?me, le conseiller sp?cial du secr?taire g?n?ral de l?ONU qualifiait ?galement d???historique?? la r?solution mettant en ?uvre la ??responsabilit? de prot?ger??, pour la premi?re fois depuis l?adoption de ce redoutable principe en 2005. Edward Luck poursuivait?: ??Peut-?tre notre attaque contre Kadhafi (sic?!) est-elle un avertissement ? d?autres r?gimes???[5].

Certes, en mati?re d?ing?rence arm?e contre un Etat souverain, ladite ??communaut? internationale?? (? g?om?trie variable) n?en est pas ? son coup d?essai. Mais c?est la premi?re fois que le Conseil de s?curit? de l?ONU donne son feu vert explicite, et que le secr?taire g?n?ral de celle-ci, Ban Ki-moon, joue un r?le actif dans le d?clenchement des hostilit?s. Il faut bien mesurer la port?e d?une telle situation?: la mise en cause brutale de la souverainet? des Etats l?galis?e ? ? d?faut d??tre l?gitime. Les oligarchies plan?taires dominantes, qui ont pour horizon ultime une ??gouvernance mondiale?? sans fronti?re ont ainsi marqu? un point consid?rable?: l?interventionnisme (??pr?ventif??, pr?cise m?me M.?Luck) peut ?tre d?sormais la r?gle.

Cette conception, qui contredit explicitement la Charte des Nations unies, constitue une bombe ? retardement?: elle sape le fondement m?me sur lequel celle-ci avait ?t? ?crite et pourrait signifier un v?ritable retour ? la barbarie dans l?ordre des relations internationale.

Car la d?fense sans compromis du principe de non-ing?rence ne rel?ve en rien d?un culte int?griste, archa?que et obtus, mais d?abord d?une raison de principe?: c?est ? chaque peuple, et ? lui seul, de d?terminer les choix qui conditionnent son avenir, faute de quoi c?est la notion m?me de politique qui est vid?e de son sens ? et ce, quels que soient les chemins dramatiques que celle-ci doit parfois affronter.

Il en va de l?ing?rence exactement comme de la torture?: en principe, les gens civilis?s sont contre l?emploi de cette derni?re ? mais il se trouve toujours quelqu?un pour affirmer qu???en des cas extr?mes??, on doit pouvoir faire une exception (??pour ?viter des attentats meurtriers?? disait-on lors des ???v?nements?? d?Alg?rie?; pour ???viter le massacre de civils??, justifie-t-on aujourd?hui ? l?Elys?e et ailleurs). Or tout le prouve?: d?s lors qu?on admet une exception, on en admet dix, puis cent, car on a accept? le d?bat sordide qui met en balance les souffrances inflig?es ? un supplici? et les gains qu?on en attend, toujours pr?sent?s sous un jour humaniste. Il en va de m?me avec le respect de la souverainet??: une seule exception m?ne ? l??radication de la r?gle.

Il n?y a aucune ? aucune?! ? circonstance qui justifie l?ing?rence. Quand bien m?me Nicolas Sarkozy m?nerait une politique totalement contraire aux int?r?ts de son pays et de son peuple (hypoth?se absurde, bien s?r), cela ne justifierait en rien que les avions libyens ? ou bengalais, ou ghan?ens ? ne descendent en piqu? sur les Champs-?lys?es.

A cet ?gard, on reste perplexe devant l?affirmation selon laquelle ??l?Union europ?enne a une responsabilit? sp?cifique. Pas seulement militaire. Elle doit penser ? la prochaine ?tape de consolidation des nouvelles d?mocraties qui surgissent dans cette r?gion si proche??. Force est de constater que Ramonet reprend mot pour mot les ambitions affich?es par Bruxelles. Passons sur le ??pas seulement militaire?? qui signifie, si les mots ont un sens, que l?UE serait fond?e ? intervenir aussi militairement. Mais cette ??responsabilit? sp?cifique?? dont ne cessent de se r?clamer les dirigeants europ?ens, qui donc leur aurait confi?e?? La ??bienveillance?? qui ?choirait naturellement au voisinage et ? la puissance?? Voil? pr?cis?ment la caract?risation m?me d?un empire ? f?t-il ici en gestation.

On ne peut s?emp?cher de penser au discours que tint ? Strasbourg l?actuel pr?sident de la R?publique ? c??tait en janvier 2007, il ?tait en campagne et entendait confirmer son engagement d???Europ?en convaincu??. Il exaltait alors ??le r?ve bris? de Charlemagne et celui du Saint Empire, les Croisades, le grand schisme entre l?Orient et l?Occident, la gloire d?chue de Louis XIV et celle de Napol?on (?)???; d?s lors, poursuivait Nicolas Sarkozy, ??l?Europe est aujourd?hui la seule force capable (?) de porter un projet de civilisation??. Et de conclure?: ??je veux ?tre le pr?sident d?une France qui engagera la M?diterran?e sur la voie de sa r?unification (sic?!) apr?s douze si?cles de division et de d?chirements (?). L?Am?rique et la Chine ont d?j? commenc? la conqu?te de l?Afrique. Jusqu?? quand l?Europe attendra-t-elle pour construire l?Afrique de demain?? Pendant que l?Europe h?site, les autres avancent??.

Ne voulant pas ?tre en reste, Dominique Strauss-Kahn appelait de ses v?ux, ? peu pr?s ? la m?me ?poque, une Europe ??allant des glaces de l?Arctique au nord jusqu?aux sables du Sahara au sud (?) et cette Europe, si elle continue d?exister, aura, je crois, reconstitu? la M?diterran?e comme mer int?rieure, et aura reconquis l?espace que les Romains, ou Napol?on plus r?cemment, ont tent? de constituer???. Du reste, la plus haute distinction que d?cerne l?UE a ?t? baptis?e ??prix Charlemagne?? ? indice de ce que fut l?int?gration europ?enne d?s son origine, et n?a jamais cess? d??tre?: un projet n?cessairement d?essence imp?riale et ultralib?rale.

Le d?bat ne porte donc pas sur le point de savoir si le colonel Kadhafi est un enfant de ch?ur exclusivement pr?occup? du bonheur des peuples, mais bien sur ce qui pourrait caract?riser le monde de demain?: le libre choix de chaque peuple de d?terminer son avenir, ou la banalisation et la normalisation de l?ing?rence, f?t-ce sous les oripeaux des ??droits de l?Homme????

Car il faut rappeler une ?vidence?: l?ing?rence n?a jamais ?t?, et ne sera jamais, que l?ing?rence des forts chez les faibles. Le respect de la souverainet? est aux relations internationales ce que l??galit? devant le scrutin ? un homme, une voix ? est ? la citoyennet??: certes pas une garantie absolue, loin s?en faut, mais bien un atout substantiel contre la loi de la jungle. Celle-l? m?me qui pourrait bien s?instaurer demain sur la sc?ne mondiale.

Et si tout cela parait trop abstrait, l?on peut revenir ? l?histoire r?cente de la Libye. Apr?s avoir ?t? pendant des ann?es soumis ? l?embargo et trait? en paria, le colonel Kadhafi a op?r? le rapprochement ?voqu? ci-dessus avec l?Ouest, ce qui s?est notamment concr?tis?, en d?cembre 2003, par le renoncement officiel ? tout programme d?armement nucl?aire en ?change de garanties de non-agression promises notamment par Washington. Force est de mesurer, huit ans plus tard, ce que valait cet engagement?: il a ?t? tenu jusqu?au jour o? l?on a estim? qu?on avait des raisons de le pi?tiner. Du coup, aux quatre coins du globe, chacun est ? m?me de mesurer ce que vaut la parole des puissants, et quel prix ils accordent au respect des engagements souscrits.

Les dirigeants de la RPDC (Cor?e du Nord) se sont ainsi f?licit?s publiquement de ne pas avoir c?d? aux pressions visant ? leur faire abandonner leur programme nucl?aire. Ils ont eu raison. Il serait logique qu?? T?h?ran, ? Caracas, ? Minsk et dans bien d?autres capitales encore, on tire ?galement les cons?quences qui s?imposent. Ce serait m?me parfaitement l?gitime.

A peine quelques mois avant la Libye, il y eut la C?te d?Ivoire ? autre fiert? sarkozienne?: d?j? le Conseil de s?curit? de l?ONU y avait b?ni la politique de la canonni?re, au seul pr?texte de l?irr?gularit? all?gu?e d?une ?lection ? une premi?re?!

Et d?j? les Occidentaux briquent leurs armes (militaires et id?ologiques) pour de prochaines aventures. Ainsi ??Paddy?? Ashdown ? qui fut notamment Haut Repr?sentant de l?Union europ?enne en Bosnie-Herz?govine pendant quatre ans? ? vient-il de confier au Times?[6] qu?il convenait d?sormais d?adopter et de s?habituer au ??mod?le libyen?? d?intervention, par opposition au ??mod?le irakien?? d?invasion massive, qui a montr? ses insuffisances.

Pour sa part, le secr?taire g?n?ral de l?OTAN, plaidait, le 5 septembre, pour que les Europ?ens int?grent mieux leurs moyens militaires en cette p?riode de restrictions budg?taires. Car, pour Anders Fogh Rasmussen, ??comme l?a prouv? la Libye, on ne peut pas savoir o? arrivera la prochaine crise, mais elle arrivera??. Voil? qui a au moins le m?rite de la clart?.

A cette lumi?re, est-il bien raisonnable d?analyser la crise syrienne comme le soul?vement d?un peuple contre le ??tyranneau?? Bachar El-Assad?? Il n?est pas interdit de penser au contraire que ce dernier est en r?alit? ??le suivant?? sur la liste des chancelleries occidentales. D?s lors, n?y a-t-il rien de plus urgent, au regard m?me de la cause de l??mancipation des peuples, que de s?aligner, fut-ce involontairement, sur ces derni?res??

Eu ?gard aux engagements d?Ignacio Ramonet, on ne lui fera pas l?injure de l?assimiler ? la ??gauche??, qui a depuis longtemps renonc? ? la m?moire des luttes. Mais force est de constater qu?il se situe en l?esp?ce dans la foul?e de cette derni?re qui a sans h?siter choisi son camp dans l?affaire libyenne. Ce qui illustre une nouvelle fois ce triste paradoxe de notre ?poque?: les forces du capital mondialis? et de l?imp?rialisme revigor? trouvent d?sormais l?essentiel de leurs munitions id?ologiques ? ??gauche?? ? des ??droits de l?Homme?? ? l?immigration, de l??cologie au mondialisme (qui est l?exact contraire de l?internationalisme). Mais cela est un autre d?bat.

Quoique.

Pierre L?vy

Lire La r?ponse d?Ignacio Ramonet?: Massacrer ? bon droit??

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