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Communalit? ou commune libre? Voie de la sagesse pour une soci?t? juste et libre

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La communalit? chez les peuples originaires (dans un dialogue multiple avec Noam Chomsky)

Benjam?n Maldonado Alvarado

Ce texte de Benjam?n Maldonado Alvarado, traduit et publi? par la revue?Dial, est une version modifi?e de celui qui se trouve dans l?ouvrage collectif New World of Indigenous Resistance?: Noam Chomsky with Voices from North, South and Central America [Le Nouveau Monde de la r?sistance indienne?: Noam Chomsky en dialogue avec des voix d’Am?rique du Nord, d’Am?rique centrale et d’Am?rique du Sud] (San Francisco, City Lights, 2010), coordonn? par Lois Meyer et Benjam?n Maldonado Alvarado (1). L?ouvrage consiste en une compilation de trois entretiens avec Noam Chomsky sur la communalit?, l??ducation et des th?mes ethnopolitiques, comment?e par des activistes et des intellectuels du continent.

La communalit?, une synth?se

Nous utilisons le terme ??communalit? pour d?signer le mode de vie communal caract?ristique des peuples originaires. Nous faisons r?f?rence en particulier ? l?id?e d?velopp?e dans l?Oaxaca durant les premi?res luttes ethnopolitiques lors de l??mergence du mouvement indien dans la r?gion en 1980. Cette id?e a ?t? formul?e par deux anthropologues natifs de l?Oaxaca, membres des peuples originaires zapot?que et ayuuk (ou mixe), et reprise par de nombreux universitaires et activistes (2). Son postulat d?origine est que la vie collective est constitu?e de quatre aspects principaux?: le pouvoir communal (l?assembl?e g?n?rale de la communaut? comme organe supr?me et le syst?me de charges et services obligatoires et gratuits)?; le travail communal (au service de la communaut?, appel? tequio, et de la famille, baptis? guelaguetza, gueza ou gozona, c?est-?-dire ??entraide??)?; le territoire communal (l?espace collectif et sacralis? o? s?exerce le pouvoir)?; et le divertissement communal (les f?tes comme une c?l?bration cyclique de la vie communale).

Il me semble que nous pouvons ?largir cette perspective et affirmer que la communalit? se compose de trois ?l?ments?: une structure, un mode de vie et une mentalit?.

La structure est la communaut?, c?est-?-dire, dans le cas des peuples originaires, un groupe de familles issues d?une matrice linguistique et culturelle commune qui forment entre elles un tissu social dense et resserr?, fond? sur les liens de parent? directe, de parent? rituelle ou de comp?rage, et de r?ciprocit?.

Le mode de vie est celui d?crit dans ses quatre aspects?: pouvoir, travail, territoire et f?te. La communalit? se vit au sein d?une structure communautaire et ne prend tout son sens, toute sa coh?rence sociopolitique, qu?au sein de celle-ci.

La mentalit? est l?id?ologie propre, le sens rationnel avec lequel est con?ue la vie collective. C?est ? partir de la mentalit? communale partag?e par les membres de la communaut?, qu?elle fa?onne en les faisant participer ? la vie communale, qu?historiquement, les peuples originaires ont pu resignifier des structures de domination comme l??glise ou la municipalit? pour int?grer lesdites institutions dans leur logique et neutraliser autant que possible leurs effets colonialistes et ethnocides (3).

Ces trois ?l?ments sont intimement li?s et ne peuvent exister l?un sans l?autre. En effet, la vie communautaire n?est pas viable hors d?une structure communautaire ou lorsqu?elle est guid?e par une mentalit? individualiste. De m?me, une structure communautaire sans vie communautaire n?a aucun sens.

C?est la communaut? qui a incub? la r?sistance des peuples originaires gr?ce au puissant refuge que constituent l?organisation communale et sa mentalit?. Or la r?sistance n?est pas une fin, mais un moyen. Rien ne sert de vivre en permanence en r?sistance?; il serait absurde de ne r?sister que pour s?habituer ? vivre ? jamais sous le joug du colonialisme. Ce qu?il faut, c?est trouver, dans la r?sistance, des formes de lib?ration ? partir de ce qui est propre. Et pour la lib?ration des peuples originaires en lutte contre la domination colonialiste des ?tats-nations, l?espace le mieux adapt? n?est pas la communaut?, mais la grande communaut?, c?est-?-dire l?ensemble des communaut?s appartenant ? une m?me culture et qui composent un peuple originaire. La mentalit? communale doit pouvoir montrer les mani?res de projeter la communaut? au peuple et jeter les bases de l?autonomie ? partir de cette figure intraculturelle qu?est le peuple originaire (4).

L?articulation entre peuples, la solidarit? dans une lutte commune de r?sistance ou la r?ciprocit? comme construction de tissu social entre les peuples sont l?espoir et la garantie d?une solidit? dans la construction de mondes nouveaux.

Cette synth?se rapide sur la communalit? permet de mieux situer nombre des points et int?r?ts du dialogue ?tabli entre des voix lucides de l?Am?rique profonde et Noam Chomsky, le grand linguiste critique des formes de domination et, manifestement, alli? des peuples originaires.

Conversation avec la communalit? originaire?(5)

Noam Chomsky confie dans son troisi?me entretien avec Lois Meyer son enthousiasme pour la r?cup?ration de la vie communautaire gr?ce ? diverses strat?gies. Il se f?licite du fait que la volont? de vie communale, et donc de renforcement et de regain de la communalit?, reste vive parmi les peuples originaires. Il voit mati?re ? r?flexion dans la profondeur du fait que, ??en de nombreux lieux du continent, les peuples originaires ont conserv? leurs traditions, cherchent ? les revivre et ? les valoriser??, en citant sa propre participation ? des exp?riences de valorisation de la dimension communautaire, qu?il consid?re comme positives, mais plut?t confin?es. ??Je constate avec plaisir que l?Am?rique latine va bien plus loin??, affirme-t-il. Autrement dit que la dimension communautaire y est bien plus ancr?e et r?pandue qu?ailleurs.

Cela dit, il tombe aussi, comme de nombreux habitants de l?Oaxaca, du Mexique ou du continent, dans la vision erron?e d?une dimension communautaire qui se r?duit, ou cherche ? se r?duire in?vitablement ? l??chelon local, voire pire, lorsque l?on en arrive ? penser que la dimension communautaire implique l?exclusion de ce qui est ext?rieur, mondial, qui est pourtant pr?cieux, utile et n?cessaire. Comme si toute personne appr?ciant la dimension communautaire et luttant pour son renforcement cherchait obligatoirement ? isoler les siens du reste du monde pour s?enfermer dans un univers fantasm? o? les maux n?existeraient pas. Selon le m?me principe, lorsqu?il s?interroge sur les moyens d?harmoniser, dans l??ducation, la dimension communautaire et la dimension mondiale, il parvient in?vitablement ? la conclusion importante qu???une communaut? ne cherchant qu?? se reproduire en vase clos finit par perdre sa jeunesse??. C?est un fait, et c?est pr?cis?ment l? tout l?enjeu de l??ducation communautaire?: faire en sorte que la dimension communautaire se reproduise sans perdre (ou continuer ? perdre) sa jeunesse. L?isolement ou le purisme communautaire ne vient pas ? l?id?e des communalistes. Ce qui les pr?occupe, c?est la n?cessit? que les leurs puissent circuler d?un continent ? l?autre en emportant leur identit? et un puissant sentiment d?appartenance ? leur communaut?, sans la vuln?rabilit? et la d?pendance que g?n?re le nomadisme postmoderne.

La communaut? d?origine devient le point de r?f?rence pour le trac? de nouveaux territoires, l?exp?rience de territorialit?s plus vastes et inclusives. Il est ?vident que la circulation des migrants issus des peuples originaires dans le monde n?emp?che pas de conserver des liens avec sa communaut? d?origine ni de garder l?espoir de retisser ces liens, si ce n?est lorsque la rupture avec la communaut? est due ? des motifs politiques ou ? un rejet culturel d?riv? de l?acculturation. La communaut? n?est pas que leur lieu de naissance et celui o? vit leur famille, c?est aussi un espace territorial historique auquel est li? le mode de vie permettant aux peuples originaires de vivre en autogestion?; seul le lien avec cette communaut? leur permet de vivre intens?ment la communaut? (6).

Renouer avec la vie communautaire, c?est retrouver le go?t de la vie, et l?on ne peut y voir qu?une posture politique?: si la vie communautaire nous ?chappe, c?est parce qu?elle est emport?e par quelque chose, et ce quelque chose, c?est l??tat. L?acte de r?cup?ration porte un nom, l?autonomie (7), et les peuples originaires n?ont pas besoin de cette autonomie pour commencer ? penser et ? tenter de cr?er un mod?le de soci?t? neuf et diff?rent, mais plut?t pour renforcer le mode de vie qui est le leur depuis des si?cles et, ? partir de cette exp?rience historique au sein de laquelle se sont form?s enfants et jeunes durant de nombreuses g?n?rations, pouvoir initier une transformation radicale de l??tat-nation mexicain (8). Il est donc clair que la r?cup?ration de ce qui est sien implique, in?vitablement, de gagner du terrain sur l??tat, de le lui disputer et de le repousser. C?est une r?alit? que Chomsky a pu observer dans d?autres r?gions du monde et qu?il d?crit lorsqu?il se rem?more un dimanche de f?te populaire ? Barcelone en ?voquant, justement, cette dimension politique?:

Ils retrouvaient un mode de vie que l?on croyait disparu depuis longtemps. Et cela se d?roulait en plein c?ur d?une grande ville, avec toutes les tentations et attractions externes imaginables. Quelle en ?tait la force, je l?ignore, mais c??tait une r?alit?. En fait, l?une des r?actions ? la concentration de pouvoirs de l?Union europ?enne a ?t? la r?gionalisation et l?av?nement de ce que certains nomment ??l?Europe des r?gions??, o? certaines r?gions revivent une autonomie culturelle et des traditions et langues traditionnelles, entre autres, en plein c?ur des ?conomies industrielles avanc?es. Ces m?mes personnes utilisent les technologies de l?information et profitent d?autres avantages.

Cette question renvoie en fait ? l?interculturalit? sous l?angle de l?attraction irr?sistible qu?exerce la modernit?, notamment parmi les individus qui n?ont connu qu?elle et ses aspirations, ? savoir les jeunes et les enfants. Le probl?me de cette attirance ne r?side pas tant dans le type d?activit? qu?elle g?n?re au sein de la population, mais surtout dans l?id?ologie sous-jacente des diff?rents composants technologiques de la modernit?, une id?ologie individualiste, ax?e sur la consommation, guid?e par l??tat. Ce qui g?n?re des probl?mes et des d?fis?: probl?mes d?riv?s de l?utilisation irrationnelle des technologies de l?information et de la communication (TIC), et d?fis comme la tentative de rationalisation de leur utilisation, qui implique de les ranger dans une rationalit? distincte de celle qui l?a vue na?tre et ? laquelle elle r?pond. Ce d?fi trouve son principal champ de bataille ? l??cole, o? cette bataille n?est pas livr?e ou, si c?est le cas, de mani?re b?cl?e. L?appropriation irr?fl?chie d?id?es et instruments comme l?interculturalit? et les TIC conduit ? p?n?trer dans la modernit? de mani?re subordonn?e, incontr?l?e, sans possibilit? d?appropriation du processus, ce qui est autant de gagn? pour la domination, et donc pour l??tat. ??R?sister est toujours difficile??, dit Chomsky ? ce fait n?en a d?courag? que quelques-uns.

Je rejoins Chomsky quand il reconna?t l?importance de la dimension communautaire en expliquant que ??la question est de savoir si la communaut? locale peut cr?er une dynamique vive, un caract?re vigoureux, suffisants pour que cela attire par lui-m?me sp?cifiquement la jeunesse qui veux en faire partie et r?sister aux forces externes qui les attirent??, mais il se montre un peu sceptique lorsqu?il dit que le simple fait de fr?quenter l?universit? complique les choses car ??ils sont alors immerg?s dans la soci?t? externe??. L?immersion des membres des peuples originaires dans la soci?t? externe n?effraie pas ni n?inqui?te, au contraire?: prenant en compte cette immersion future dans la soci?t? externe, l??ducation communautaire cherche ? les pr?parer pour qu?ils puissent le faire de mani?re efficace, avec le plus grand nombre de ressources possibles, mais sans perdre leur appartenance communautaire, leur identit? communale, pour cheminer de par le monde en gardant les pieds sur terre.

Et la circulation massive de migrants issus des peuples originaires ? travers le monde a conduit ? une restructuration de la vie communautaire et ? une red?finition de la territorialit?, qui ne se r?duit pas aux fronti?res de la communaut?. Ainsi la vie des migrants s?inscrit-elle dans un territoire ?largi, que certains auteurs ont appel? ??communaut? transterritoriale?? et qui, de mon point de vue, implique effectivement une expansion symbolique et transhumante des fronti?res communautaires, mais en conservant toujours un lien avec le territoire d?origine. En fait, la communaut? transterritoriale ne peut exister qu?? condition que le migrant conserve ce lien organique avec la vie communale de sa communaut? d?origine, qu?? condition qu?il conserve le droit ? la terre et ? ?tre consid?r? comme un citoyen au travers de l?accomplissement de ses obligations. Car rappelons-nous que chez les peuples originaires, les droits des citoyens ne sont accord?s qu?? ceux qui honorent leurs obligations envers la communaut? (9).

Sur cette question de la migration, Chomsky se r?f?re davantage au caract?re transhumant (et donc atomis?) des Nord-Am?ricains, et plus largement des habitants du monde, qui n?ont pas coutume de s?attarder dans leur communaut? d?origine et changent constamment de lieu de vie. Cette instabilit? engendre un d?racinement qui commence ? peser sur les Nord-Am?ricains et constitue un signal d?alarme pour les communaut?s originaires dont les migrants sont expuls?s depuis de nombreuses ann?es?: le d?racinement, la non-appartenance ? une communaut?, peut g?n?rer de graves probl?mes d?identit? et d?insatisfaction dans la vie d?bouchant sur diverses ?chappatoires et solutions allant de pair?:

Tu dois savoir que la banlieue ais?e d?une ville comme Boston rencontre de nombreux probl?mes avec ses adolescents, probl?mes qui, s?ils existaient par le pass?, n??taient pas aussi visibles?: alcoolisme, conduite en ?tat d?ivresse, f?tes insens?es, consommation de drogues. Ce n?est qu?une mani?re de r?agir face ? une vie qui n?a aucun sens. Elle ne veut rien dire. J?ai tout ce que je veux, tout le confort dont j?ai besoin, mais ?a n?a aucun sens, je vais donc me perdre dans quelque chose. Dans ces banlieues, on ne compte plus les gamins qui voient un th?rapeute pour pallier cette absence de famille fonctionnelle.

L?absence de vie communautaire n?est pas imputable qu?au mode d?organisation sociale individualiste, il est aussi li? ? la structure sociale?: la vie communautaire ne peut pas se constituer sans fondations, sans le ciment indispensable pour b?tir l??difice. Le mode de vie et la structure collectivistes, non individualistes, sont inextricablement li?s, l?un ne va pas sans l?autre. De m?me qu?il ne peut y avoir de vie communautaire coh?rente dans une soci?t? individualiste, il ne peut y avoir de structure communale, de communaut?, sans vie communale. Cela n?aurait aucun sens. La vie communale en communaut? est une exp?rience complexe qui n?implique aucunement l?enfermement ? l??chelon local, mais plut?t la possibilit? d??tendre cette exp?rience, de la faire voyager et de la reproduire o? cela est n?cessaire, comme le montre Lois Meyer dans le livre qui raconte son exp?rience familiale dans une communaut? salvadorienne de r?fugi?s ? San Francisco.

En outre, la vie communautaire suppose une structuration distincte de celle de la soci?t? individualiste, d?autres concepts conduisant ? cr?er des conditions et des m?canismes diff?rents, comme le per?oit Chomsky dans le cas des a?n?s et de leur vie dans d?autres soci?t?s?:

Je viens de recevoir la visite d?une amie qui vit la moiti? de l?ann?e dans un village d?Italie. Elle m?a expliqu? que l?-bas, les services professionnels d?aide aux personnes ?g?es n?existent pas car c?est une responsabilit? qui incombe au village. Les enfants y sont habitu?s. Les parents ?g?s et les grands-parents tombent malades et meurent, mais c?est toi qui t?en occupes. C?est une activit? communale. L?id?e m?me d?un service de soins professionnel, sorte de sp?cialit? m?dicale pour les a?n?s, est inconcevable. ? l?inverse, ici, aux ?tats-Unis, ce service est indispensable parce que les communaut?s n?existent pas et que les familles sont ?clat?es.

Le pouvoir r?g?n?rateur de la communalit? saute aux yeux lorsque Chomsky en arrive ? exposer brillamment l?une des grandes options de r?organisation du monde?: en reprendre le contr?le. En s?appuyant sur des exemples historiques, il explique qu?il est tout ? fait possible pour les travailleurs de s?approprier le processus de production ou pour la soci?t? de s?assumer de mani?re autonome. Ces id?es sont port?es par le peuple, explique Chomsky, qui cite en exemple le fait que d?s les pr?mices de la r?volution industrielle les ouvriers (et les hommes politiques en campagne, comme Abraham Lincoln) d?non?aient le salariat comme une forme d?esclavage, ne diff?rant de l?esclavage formel qu?en ce qu?il n??tait pas permanent, et bien ?videmment, se rebellaient pour emp?cher qu?on ne leur impose. Plus g?n?ralement, l?existence de ce type d?id?es populaires et les pratiques qui s?en suivent fait partie, selon Chomsky, de la m?moire historique des gens et s?av?re assez proche du souvenir actif, ce qui explique que l??tat se soit employ? ? manipuler ces id?es, ? id?ologiser cette m?moire. Ainsi, la domestication de la mentalit? appara?t ? l??vidence comme une mission primordiale pour les ?tats-nations, et c?est pr?cis?ment pour cela que la d?colonisation et l?autonomie passent n?cessairement par la r?cup?ration de la mentalit?, par la lib?ration de l?imaginaire pour pouvoir projeter avec une clart? non manipul?e l?horizon auquel chacun aspire pour vivre en libert?. C?est cette possibilit? r?elle de prendre le contr?le social en g?n?ral que Chomsky expose lorsqu?il ?voque la production et le caract?re communautaire de l?autonomie?:

Mais eux, les travailleurs, ils pourraient le faire?! Rien ne les emp?che, en fait, d?assumer la gestion de leurs usines. Contr?ler l?outil de production est une activit? communautaire?!

Pour y parvenir, il fait r?f?rence au r?le transcendantal, mais aussi historique, de la solidarit?, parfois pr?sent ne serait-ce que dans la vocation internationaliste des travailleurs et autres opprim?s. La solidarit? est l?une des plus grandes valeurs morales de la soci?t? occidentale, c?est probablement le plus grand principe ?thique, celui qui diff?rencie les personnes courageuses du reste de la population, de la masse. Et ? ce sujet, on peut relever une diff?rence tr?s int?ressante par rapport aux principes ?thiques des soci?t?s communales, ou aux valeurs morales des peuples originaires. Pour eux, le principe ?thique qui compte est la r?ciprocit?, qui diff?re de la solidarit? pour trois raisons fondamentales (10)?:

1.?La solidarit? est un rapport unidirectionnel, une voie ? sens unique, puisqu?elle consiste ? donner sans esp?rer recevoir, ? soutenir par d?sir sans vouloir ou exiger un soutien similaire en retour, ? faire indistinctement le bien. La r?ciprocit?, quant ? elle, est un rapport ? double sens. Elle consiste ? donner pour recevoir en sachant que la soci?t? valide moralement la restitution ?quilibr?e des biens. Autrement dit, la personne A recevra exactement la m?me chose de la personne B que ce qu?elle lui a donn?, au moment o? elle en aura besoin (11).

2.?La solidarit? est toujours s?lective, car on ne peut pas ?tre solidaire de toute une famille dont on soutient l?un des membres. De m?me, on ne peut pas ?tre solidaire de toutes les organisations d?une ville ou d?un pays. En revanche, la r?ciprocit? doit ?tre rigoureuse vis-?-vis de chacun des membres de la communaut?. Il est impensable qu?elle soit s?lective.

3.?La solidarit? est temporaire, elle ne doit pas ?tre permanente car sa raison d??tre est principalement d?appuyer autrui dans des moments difficiles, mais presque jamais pour la vie, sous risque qu?elle d?bouche sur une relation pervertie. La r?ciprocit?, par contre, doit ?tre strictement permanente.

Ces trois caract?ristiques de la r?ciprocit? font qu?? la diff?rence de la solidarit?, elle contribue puissamment ? cr?er un tissu social tr?s solide, tr?s dense, similaire aux fils d?une toile, tandis que la solidarit? cr?e des relations moins communautaires, plus proches du r?seau. Je ne veux pas dire que la solidarit? n?est pas une valeur pour les membres des peuples originaires, mais qu?elle est une valeur distincte de la r?ciprocit?. La solidarit? entre les peuples et les personnes se vit de mani?re plus intense lorsqu?elle est adoss?e ? des caract?ristiques communales de r?ciprocit?.

Le futur de la communalit? est ?troitement li? ? la continuit? de l??tat-nation, face auquel Chomsky se situe parmi ceux qui augurent son ?clatement, arguant qu?il est difficile d?entretenir ? la fois l??tat et la nation. Cela dit, l?incongruit? du mod?le et son absence de futur n?impliquent pas sa disparition, mais plus probablement sa transformation en une entit? difforme et absurde luttant pour sa survie. Quelque chose de comparable ? ce qui se passe pour le syst?me politique fond? sur la lutte entre partis politiques, et eux seuls, pour le pouvoir?: ce syst?me inepte et inconvenant, en plus d??tre on?reux, ne para?t pas viable et, au Mexique, s?av?re de plus en plus d?nigr? par la soci?t?, ce qui, plut?t que de mener ? sa disparition, l?incite ? se replier et ? se renforcer dans la mesure de ses capacit?s, en g?n?rant encore plus de non-sens, ? l?instar des alliances entre partis pour mater la volont? citoyenne et garder au pouvoir des repr?sentants de bandes que tout oppose.

En somme, la communalit? est ? Oaxaca le mode de vie collectiviste des peuples originaires (12) fond? sur une solide mentalit? sociale et historique, avec laquelle les membres de petites communaut?s (entre trois cents et quatre cents familles) s?organisent et resignifient les structures sociales en partageant langue et culture. Ce collectivisme historique, pr?sent chez de nombreux peuples originaires du continent et du monde, constitue une importante r?serve active d?espoir pour le monde, pour ce qu?il peut nous apprendre et pour ce qu?il permet d?accomplir.

Benjam?n Maldonado Alvarado

Traduction de J?r?mie Kaiser pour?Dial.??Version originale (espagnol)?:??texte envoy? par l?auteur.??Source?:?Dial.

Notes(1) La version espagnole s?intitule Comunalidad, educaci?n y resistencia ind?gena en la era global. Un di?logo entre Noam Chomsky y m?s de 20 l?deres ind?genas e intelectuales del continente americano (Oaxaca, CSEIIO-SAI-CMPIO, 2011).

(2) Jaime Mart?nez Luna, anthropologue zapot?que, et Floriberto D?az G?mez, anthropologue mixe, d?c?d? en 1995. Tous deux sont originaires de la Sierra Norte d?Oaxaca (note de ??la voie du jaguar??).

(3) M?me si la r?sistance des peuples originaires a permis d?influencer certaines institutions de domination pour leur donner une autre dynamique, conforme ? leur mentalit? communale (c?est le cas de l??glise et de la municipalit?), la conqu?te d?autres institutions, comme les h?pitaux et les tribunaux, n?en est qu?? ses d?buts. Il reste cependant une institution colonialiste qui n?a pu, ? ce jour, ?tre resignifi?e bien qu?elle ait ?t? influenc?e, c?est l??cole (voir sur ce point, du m?me auteur,??Pour les Indiens, l??cole est un espace institutionnel ?tranger et hors de contr?le??) (note Dial).

(4) L?interculturalit?, questionn?e pour son utilisation comme r?ponse politique, principalement par les ?tats imp?rialistes ? la diversit? ?mergente et r?cente, est un point de r?flexion constante. Au-del? des probl?mes que pose ce d?bat, il me semble plus important de trouver les formes de dialogue intraculturel, c?est-?-dire du dialogue permettant aux communaut?s d?un m?me peuple de fonctionner comme des peuples, de s?organiser pour prendre des d?cisions collectives dans une assembl?e g?n?rale de communaut?s appartenant ? la m?me culture. Avec la force que peut donner le dialogue intraculturel aux peuples originaires, il devient plus facile de lutter pour la mutation de l??tat-nation vers une soci?t? interculturelle, qui ? l??vidence n?existe pas encore.

(5) Dans cette partie du texte, je commente et cite certaines id?es de Noam Chomsky exprim?es dans les entretiens publi?s dans l?ouvrage mentionn? plus haut, et notamment le troisi?me, r?alis? en 2009.

(6) L?existence de l?autogestion dans la vie communale des peuples originaires est plus qu??vidente dans l?histoire. La preuve la plus manifeste en est certainement la m?decine traditionnelle, qui est au c?ur d?un impressionnant syst?me de sant? autog?r? leur ayant permis de gu?rir enfants, adolescents, adultes et personnes ?g?es. Les peuples originaires avaient recours ? quatre ?l?ments de base pour gu?rir?: des m?decins (sages qui, outre gu?rir, endossaient le r?le de pr?tre et d?astronome)?; des connaissances pour gu?rir (savoirs approfondis sur le fonctionnement du corps, la sant? en g?n?ral et l?origine de la maladie, pour beaucoup partag?es par les membres de la communaut?)?; des m?dicaments (plantes et autres ?l?ments naturels d?origine animale ou v?g?tale)?; et lieu de cure (la maison du m?decin ou du malade, voire la montagne ou tout autre site g?ographique surnaturalis?). Pendant des si?cles, les peuples originaires se sont content?s de ce syst?me de sant? propre, complexe et autog?r?, qui n?avait besoin d?aucune intervention ext?rieure et, encore moins, des gouvernements dominants.

(7) L?autonomie des communaut?s originaires est une exp?rience historique fond?e sur la communalit?. Pour cette raison, celle-ci sert de base au d?veloppement des nouvelles formes de lutte pour la transformation de l??tat-nation et pour l?av?nement de la vie en autonomie. Il ne s?agit toutefois pas ici de l?autonomie impos?e, verticale et autoritaire propre ? l?id?ologie marxiste de penseurs comme H?ctor D?az Polanco, conseiller du gouvernement sandiniste ayant ?uvr? pour l?autonomie des Indiens m?skitos, qui a voulu imposer l?autonomisme autoritaire au Mexique, apr?s le soul?vement zapatiste, par la mise en place des d?nomm?s R?gions autonomes pluriethniques. Pour un d?bat plus approfondi sur ce th?me, voir le chapitre V de mon livre Autonom?a y comunalidad india disponible (en espagnol) ? l?adresse?:cseiio.edu.mx/biblioteca/humanidades.

(8) Il est int?ressant de garder ? l?esprit que le Mexique aussi a connu cette perspective de changement social fond? sur l?exp?rience historique communale?: le r?volutionnaire anarchiste mexicain (d?Oaxaca) Ricardo Flores Mag?n voyait, il y a un si?cle, dans la vie communale des peuples originaires l?exp?rience historique confirmant que les communaut?s, et plus g?n?ralement le pays, pouvaient se r?organiser sur la base de la communalit? une fois que les colonnes arm?es en auraient fini avec la bourgeoisie locale et que les moyens de production et commerces auraient ?t? socialis?s ? tel ?tait le concept mexicain ou la version magoniste de la lutte r?volutionnaire pour Terre et Libert?. Les caract?ristiques de l?organisation sociopolitique indienne (il ne l?appelle pas ??communalit?) qu?il juge les plus int?ressantes sont au nombre de trois?: 1) la propri?t? commune de la terre et le libre acc?s de tous ses occupants aux ressources naturelles (for?ts, eau et gisements)?; 2) le travail en commun, qui se r?f?re autant ? la culture collective de la terre qu?aux formes d?aide mutuelle interfamiliale?; 3) la haine de l?autorit? externe et son caract?re non n?cessaire. Les id?es de Flores Mag?n valorisant le mode de vie des peuples originaires sont expos?es dans son article ??El pueblo mexicano es apto para el comunismo?? [Le peuple mexicain est pr?t pour le communisme] (Regeneraci?n, 2 septembre 1911). Les autres articles sur ce th?me, publi?s dans Regeneraci?n sont?: ??El derecho de propiedad?? [Le droit de propri?t?] (18 mars 1911), ??La cuesti?n social en M?xico?? [La question sociale au Mexique] (10 f?vrier 1912), ??Sin gobierno?? [Sans gouvernement] (24 f?vrier 1912) et ??Sin jefes?? [Sans chefs] (21 mars 1914). Ils sont aujourd?hui consultables (en espagnol) sur?archivomagon.net. Une anthologie a r?cemment ?t? publi?e en anglais?: Dreams or Freedom. A Ricardo Flores Mag?n Reader, Chaz Bufe et Mitchell Verter (?d.), Oakland, AK Press. Sur les Indiens dans l?anarchisme magoniste, voir mon article???El indio y lo indio en el anarquismo magonista??.

(9) Les communaut?s que constituent, pour se prot?ger, les exil?s (on a parfois compar? la migration ? l?exil ?conomique ou professionnel) hors de leur pays parviennent ? reproduire des modes de vie communale remarquables, mais le plus souvent, les milliers de migrants issus des peuples originaires vivant hors de leur territoire (et c?est manifeste dans le cas de l?Oaxaca) forment des communaut?s dans leur lieu de r?sidence, o? ils reproduisent des activit?s culturelles, renforcent leur langue d?origine et cr?ent des organisations au travers desquelles ils entretiennent des relations formelles avec la communaut? d?origine, avec leurs autorit?s et avec l?assembl?e communale.

(10) La r?ciprocit? est le fondement ?thique du mode d?organisation communale, ce qui en fait un pr?requis exig? de tous les membres de la communaut? dont le manquement est sanctionn? par le rejet social. La solidarit? est une vertu de quelques-uns et, bien qu?esp?r?e, n?est jamais exig?e.

(11) Par exemple, si la personne A doit organiser une f?te communale ou personnelle, la personne B (et beaucoup d?autres personnes) peut lui apporter 100 miches de pain pour l?aider. La personne A s?engage alors ? fournir 100 miches de pain ? la personne B lorsque celle-ci organisera la prochaine f?te. Si elle ne le fait pas, la communaut? y verra un manquement grave ? la morale et sanctionnera cette personne en la d?criant.

(12) Ce qui signifie qu?il est toujours le mode de vie de centaines de milliers de personnes dans cette r?gion m?ridionale du Mexique.

 

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