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« Common Goal », altruisme ou marketing ?

Le footballeur niçois Alassane Pléa vient de faire parler de lui hors des terrains de sport en annonçant qu’il verserait désormais 1 % de son salaire à un fonds de soutien aux démunis. Ce faisant, il s’inscrit dans le cadre du projet « Common Goal » initié en août 2017. Faut-il voir dans ce type d’initiative un acte de générosité ou une action marketing visant à améliorer l’image des footballeurs professionnels, réputés individualistes et cupides ? À chacun d’en juger…

C’est le Germano-Colombien Jürgen Griesbeck – fondateur de l’ONG Street Football World – qui, avec le soutien du joueur espagnol Juan Mata (Manchester United), est à l’origine de Common Goal (Objectif commun). Un projet dont le but est de faire prendre conscience aux footballeurs professionnels, et notamment aux mieux rémunérés d’entre eux, qu’il existe des réalités sociales dont ils sont le plus souvent totalement coupés. Une distance d’autant plus choquante que ces joueurs gagnent très largement leur vie, parfois à des niveaux considérés à juste titre comme indécents par l’opinion publique, alors que tant de gens vivent dans le dénuement, voire la misère.

D’ores et déjà, une quarantaine de footballeurs ont, dans différents pays et dans le sillage de l’Allemand Mats Hummels (Bayern de Munich) et de l’Italien Giorgio Chiellini (Juventus de Turin), adhéré à l’engagement Common Goal en acceptant de verser une partie de leur salaire à des causes humanitaires ou philanthropiques. En France, ce sont deux joueuses espagnoles du Paris Saint-Germain (Verónica Boquete et Irene Paredes) qui ont été les pionnières en la matière. Alassane Pléa est, quant à lui, le premier joueur professionnel français à franchir le pas : il reversera chaque année 1 % de son salaire, soit une somme d’environ 14 000 euros si l’on en croit l’estimation faite par le quotidien Le Monde en l’absence de données officielles de l’OGC Nice.

Ce geste n’a rien de surprenant de la part d’Alassane Pléa dont l’implication en faveur des personnes en situation de précarité est connue dans la ville de Nice où le joueur – formé à l’Olympique lyonnais – est arrivé en 2014. Une implication qui se traduit de différentes manières allant de la collecte de vêtements ou de jouets à un chèque annuel à la Banque alimentaire, en passant par le programme « Gym Solidaire » mis sur pied par l’OGCN au profit des plus démunis et dont le joueur niçois est le parrain. Nul ne peut donc mettre en cause la sincérité de ce jeune joueur de 25 ans dont la maturité sociale est à l’évidence plus développée que celle de la plupart des stars du ballon rond, nettement plus connues pour l’âpreté de leurs exigences en termes de salaire et de droits dérivés que pour leur générosité au profit des faibles et des exclus, y compris chez les footballeurs issus des milieux populaires.

Bien sûr, l’on pourra rétorquer qu’un don de 14 000 euros n’est rien rapporté au gain annuel de ce joueur. Et de fait, un don de 140 euros émanant d’un smicard gagnant 100 fois moins qu’Alassane Pléa serait sans nul doute beaucoup plus remarquable en termes de solidarité, l’un touchant à peine au superflu considérable dont il dispose là où le second écorne le nécessaire. Néanmoins, le geste du Niçois est là, et pour peu que l’initiative de Common Goal continue d’essaimer sur la planète foot, il n’est pas interdit de penser que le rêve de Jürgen Griesbeck – Changer le monde par le football – puisse contribuer à jeter les bases, sinon d’une illusoire transformation de la société, du moins d’une amélioration, aussi modeste soit-elle à l’échelle des problèmes sociaux, de la situation des plus précaires.

Aider les démunis en valorisant son image

Encore faudrait-il pour que ce soit un tant soit peu significatif qu’il y ait des Pléa dans tous les grands championnats de la planète, et que les mieux lotis des joueurs professionnels – ceux qui, à l’image de Lionel Messi, Neymar ou Cristiano Ronaldo, perçoivent des sommes astronomiques – ne se contentent pas de reverser 1 %, mais 5, 10, voire 20 % de leurs revenus. Non seulement ces stars internationales feraient preuve de solidarité envers les démunis et se grandiraient ainsi à leurs propres yeux, mais elles valoriseraient également leur image bien au-delà du cercle des amateurs de football, avant tout séduits par les prouesses techniques de ces artistes du ballon rond. En août 2017, Jürgen Griesbeck déclarait ceci au journal colombien El Espectador: « Avec 1 % du salaire d’un joueur comme Neymar, 1000 enfants pourraient aller à l’école en Inde. » Cela donne une idée de la portée que pourrait avoir l’engagement de stars du football au projet Common Goal !

L’initiative d’Alassane Pléa doit être saluée à sa juste valeur. D’une part, pour le geste financier qu’il a spontanément accepté de faire. D’autre part, pour l’exemple qu’il donne dans notre pays à ses collègues, et notamment aux mieux rémunérés des 534 footballeurs sous contrat pro en Ligue 1. Nul doute que d’autres sportifs suivront cet exemple dans les mois et les années à venir. Cela ne fera disparaître ni les SDF, ni les pauvres, ni même les précaires, mais cela contribuera assurément à améliorer les conditions de vie de quelques-uns d’entre eux.

À titre personnel, je n’ai qu’une seule réserve à formuler : que la somme reversée chaque année par Alassane Pléa ne soit pas affectée à la cause philanthropique de son choix ou à une fondation indépendante du milieu du football, mais à un fonds géré par… l’OGC Nice, lequel pilote déjà Gym Solidaire. Certes, le joueur de l’OGCN a dit avoir « entièrement confiance en la manière dont l’argent sera utilisé », et sans doute a-t-il raison d’afficher une telle confiance. Pour autant les propos tenus par Jean-Pierre Rivière, le président du club, au quotidien Le Monde laissent quelque peu dubitatif : « Ce fonds de dotation représente un formidable levier pour générer des revenus dédiés à améliorer et étendre nos programmes citoyens, tout en créant des synergies renforçant nos liens avec nos partenaires. Le fait qu’Alassane choisisse notre fonds de dotation, son club, démontre la crédibilité de notre politique citoyenne. C’est un signal fort. »

Difficile en effet de s’empêcher de penser que les fameuses « synergies » évoquées dans cette déclaration, et particulièrement les liens avec la mairie de Nice, n’interfèrent pas dans les choix marketing en faveur d’actions ciblées. Des actions en l’occurrence de nature à profiter à l’image du club, ce qui serait parfaitement légitime, mais également à l’équipe municipale au pouvoir, celle-là même qui s’est endettée pour cofinancer, dans le cadre d’un controversé Partenariat Public-Privé (PPP) le très coûteux stade Allianz Riviera et qui entend peut-être en retour avoir son mot à dire sur l’utilisation des fonds.

À cette réserve près, bravo à Alassane Pléa et à tous les footballeurs évoluant en France qui, dans son sillage, s’engageront à leur tour dans la voie du soutien aux démunis ! Un juste retour des choses : la plupart sont issus des classes populaires modestes.

 

Photo:  France. / AFP PHOTO / Fred TANNEAU

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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