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Comment devenir un itin?rant

itinerant - CP

Parcours d?un itin?rant?

On ne na?t pas itin?rant, on le devient. Chaque itin?rant a son histoire, ses raisons qui l?ont men? ? la rue. Certains, comme Bernard Martin, doivent remonter ? l?enfance pour comprendre pourquoi ils ont v?cu en marge de la soci?t?. .

Dominic Desmarais, dossier?Itin?rance

Bernard Martin est dans la mi-cinquantaine. Il est petit, mais tout de nerfs. Dans son appartement rempli d?objets h?t?roclites, il se repose de sa longue course. Il en a fait du chemin, pour simplement appr?cier la stabilit? d?un toit au-dessus de sa t?te. Pour s?extasier devant un garde-manger garni. Pour se sentir en paix. Le bonheur, pour lui, repose entre ces quatre murs ?troits. Sur son divan, il scrute sa demeure des yeux comme s?il n?en revenait toujours pas

Parents alcooliques

Bernard n?est pas n? dans la rue. D?s son jeune ?ge, il a appris ? rester longtemps dehors, ? tra?ner. Il y ?tait mieux qu?? la maison, o? l?orage mena?ait tous les jours. Issu d?une famille de parents alcooliques, avec 11 enfants ? s?occuper, Bernard n?a pas connu la ouate. Ses besoins essentiels, comme se nourrir et se v?tir, n??taient pas combl?s.

Ses besoins ?motifs encore moins. ?Mon p?re se d?foulait souvent sur nous?, raconte Bernard. ?Il nous battait avec tout ce qui lui passait par la main. Mais le pire, c??tait mentalement. Toujours l?engueulade, avec la claque derri?re la t?te et le coup de pied au cul.?

Ce que Bernard vit chez lui, ses cousins et cousines le subissent ?galement. La vie de mis?re gangr?ne la famille ?largie. C?est un ghetto. Il ne conna?t rien d?autre que l?instabilit?. Rien pour apaiser son besoin d??tre aim?, encourag? et reconnu.

Chez la famille Martin, les ?tudes ne sont pas importantes. Bien que d?gourdi et curieux, le petit Bernard ne re?oit aucun ?loge pour ses r?sultats scolaires. Que l??cole lui fasse sauter des ann?es parce qu?il est trop fort pour les jeunes de son ?ge ne paie pas le whisky. Bernard doit se motiver par lui-m?me. Mais aller ? l??cole lui rappelle cruellement sa pauvret?. ?Je n?aimais pas y aller parce que je n?avais pas de v?tements. J?y allais le ventre vide. J?avais honte.?

Voler pour vivre

Bernard r?alise que le luxe ne viendra pas de ses parents. S?il veut des g?teries, il ne peut compter sur personne. Avec ses cousins, il chaparde de la nourriture dans les d?panneurs. Ils tra?nent dans les rues, avec de petits m?faits ils apprennent ? s?endurcir, se battent entre eux? Ce qu?ils vivent ? la maison, ils le reproduisent. L?alcool et le pot deviennent un moyen pour oublier.

?J?ai appris jeune ? mentir. Quand mon p?re allait s?acheter du vin ou de la bi?re, il me payait pour que j?aille cacher les bouteilles. Ma m?re le surveillait. Elle ne voulait pas qu?il boive sans elle. Alors elle me payait pour savoir o? j?avais cach? l?alcool. J?avais 7 ans et je savais jouer avec les deux c?t?s.?

Bernard est plac? ? trois reprises en foyer d?accueil. Mais aucun adulte ne r?ussit ? l?apprivoiser. ?J?ai foutu le bordel, dans les familles!? Bernard revient chez lui au sein d?une famille qui ne s?occupe pas de lui. ? 12 ans, la maison est incendi?e. Les 11 enfants sont diss?min?s au sein de la parent?. Bernard va vivre avec ses grands-parents. ?Mon grand-p?re, gardien de prison, avait un grand c?ur. Pour se faire un peu d?argent, il h?bergeait d?anciens d?tenus, tout juste sortis de prison. Moi, je les c?toyais. J?ai appris d?eux.? Le jeune adolescent recherche l?admiration de ces hommes qui ont commenc?, comme lui, par de petits larcins. Il a enfin des mod?les. Il ressent pour la premi?re fois de sa vie des encouragements. Mais surtout, il d?veloppe des contacts. Son horizon s??largit.

Un criminel endurci

Bernard se met au trafic de stup?fiants. Lui-m?me consommateur de drogues douces, il commence ? vendre d?s l?adolescence. Il est approch? par des motards de Montr?al. Les Popeyes, les anc?tres des Hells Angels. ?Je faisais de l?argent! Mais ?a allait trop mal dans ma vie.?

Il abandonne l??cole ? 15 ans et se met en colocation avec deux amis ? Qu?bec. Ils font l?aller-retour ? Rivi?re-du-Loup tous les jours. ?La violence venait de commencer. Ceux qui d?rangeaient notre petit commerce, on les mettait ? leur place. On s?est fait une tr?s bonne r?putation. On marchait dans la rue et les gens changeaient de trottoir. Quand il se passait quelque chose, la police ne se posait pas de question. Elle venait nous voir directement.?

Menaces, intimidation, passages ? tabac. La d?cennie 1970 d?bute dans la violence. L?enfant impossible ? discipliner qu?il ?tait hier encore n?est plus qu?un vague souvenir. Bernard, ? 15 ans, est un criminel endurci. Il r?gne sur Rivi?re-du-Loup. Il d?tient l?argent et le pouvoir. Mais le bonheur, lui, se fait toujours attendre.

Meurtres

C?est ? 16 ans que la vie de Bernard a pris un tournant d?cisif. Il est arr?t? pour un meurtre qu?il n?a pas commis. Un chauffeur de taxi de Rivi?re-du-Loup, impliqu? lui aussi dans le trafic des stup?fiants, est retrouv? assassin?. Les soup?ons convergent vers le jeune dur du Bas St-Laurent qui contr?le le territoire pour les Popeyes.

La nouvelle de l?arrestation de Bernard cr?e un ?moi. ?Rivi?re-du-Loup, c?est une petite ville. Pendant un mois et demi, soit le temps que la police trouve le vrai coupable, les m?dias et les gens m?ont associ? au meurtre. Quand j?ai ?t? lib?r?, ?a n?a pas chang?. Leur id?e ?tait faite. Les gens s?enfuyaient quand ils me voyaient. Alors que les criminels, eux, venaient me f?liciter. C?est ce qui a tout d?clench?. J??tais enfin reconnu! Les citoyens avaient peur de moi. Les criminels me demandaient conseil. ?a nourrissait mon ego. L?, j?ai commenc? ? faire du gros trafic.?

Bernard, qui n?avait jamais de sa vie re?u l?estime de ses pairs, voguait sur un nuage. Enfin, il existait aux yeux de gens importants. Peu lui importait que ce soit des gens d?un milieu malsain. Apr?s tout, ces personnes qui le regardaient avec admiration ?taient redout?es et respect?es par bon nombre de gens. Ce nouveau sentiment lui faisant voir la vie en grand.

De la rue ? la prison

Bernard passe plusieurs ann?es entre deux eaux. Entre des combines lucratives qui le font vivre comme un pacha, la rue ou une cellule qui le tient ? l??cart du monde.

Apr?s des ann?es de ce man?ge, Bernard sent qu?il tourne en rond. Il veut se recycler. La jeune vingtaine, il aspire ? une vie normale. ?J?avais entendu dire que dans les prisons f?d?rales, ils t?aidaient. Ils offraient des th?rapies et des cours pour apprendre un m?tier. J??tais tann?. Je voyais les autres et ?a me donnait envie de changer de vie. Je voulais ?tre normal. Je savais que j??tais travaillant. Que j?avais beaucoup de potentiel. Je voulais le d?velopper.?

Bernard est envoy? au p?nitencier Leclerc. La prison des Hells Angels. Il se sent en s?curit?, avec eux. Et cette vieille histoire de meurtre, alors qu?il n?avait que 16 ans, lui ouvre des portes. ?La confiance r?gnait. J?avais fait mes preuves. Moi, j?amplifiais l?histoire. Je ne disais jamais que le coupable, ce n??tait pas moi!?

Drogue et prison

Bernard profite des th?rapies et des cours offerts ? l??tablissement. On lui demande d?exercer le r?le d?exterminateur de bestioles. Pour ce faire, il a acc?s ? toutes les ailes de la prison. Il est le rare privil?gi? ? pouvoir se promener librement ? l?int?rieur de l??tablissement. ?C?est moi qui faisais la livraison, les commissions. J?allais partout! J?avais un entrep?t pour mes produits qui sentaient fort. ?a cachait l?odeur de la drogue. Les chiens ne pouvaient pas sentir la marchandise.?

Bernard est incapable de mener une vie stable. Si, enfant, il passait son temps ? tra?ner dans les rues pour fuir la maison familiale, il partage sa vie adulte entre des projets ?ph?m?res et la prison. Il erre dans la vie sans savoir o? se poser.

?Je couchais dans des refuges, au centre-ville. Tu sors de prison, t?as rien. Ils te donnent un ch?que de 50$, quand ils te donnent quelque chose, puis ils te foutent dehors. Tu te g?les pour oublier les deux ans que tu viens de passer en dedans.? Quand Bernard sort de prison, il se dirige vers la rue. Il y vit un certain temps, jusqu?? ce qu?il se tanne et qu?il trouve une combine qui le fait vivre comme un prince. Et il se d?fonce.

?Malgr? les th?rapies suivies en prison, je n??tais pas encore assez tann? de ma vie pour m?en sortir. J??tais tranquille pendant un an ou deux, puis je faisais une petite arnaque et je retournais en dedans.? Il a fait cela pendant 40 ans.

Changer, mais comment?

Quand Bernard sortait de prison, sa priorit?, c??tait de trouver de l?argent pour consommer des drogues. Par la fraude, le recel ou toute autre combine. ?J?avais de l?argent pour payer un loyer, mais je pr?f?rais geler mes ?motions. L?itin?rance, c?est un cercle vicieux. Les refuges offrent un toit et ? manger. Mais ils deviennent un port d?attache. J?ai mon ch?que du bien-?tre, je peux aller me geler la face et j?aurai quand m?me un toit, des v?tements, de la nourriture. C?est maintenant que je le r?alise. ? l??poque, c?est un mode de vie que j?avais appris sans me poser de questions. J?avais des probl?mes ?motionnels comme tout le monde. Mais j?ai juste appris ? les geler. Si j?avais ? choisir entre consommer ou payer mon appart, le choix ?tait facile.?

Dans la rue, Bernard se lie ? d?autres itin?rants. C?est son monde. ?Quand j??tais dans la rue, ce que je voulais entendre, c?est o? est le pusher, combien ?a co?te. Dans la rue, on cherche l?argent facile. J?avais de l?argent tous les soirs. Puis, comme je n?avais plus d?argent, je retournais dans un refuge.?

Aider de la bonne fa?on

Bernard passe de refuge en refuge. Les possibilit?s diminuent ? mesure que ses prises de bec avec les employ?s s?intensifient. Il se trouve une niche au refugeWelcome All. Un premier pas vers la s?dentarit?.

?On a le droit d?y rester 3 mois si on y fait du b?n?volat. On a une s?curit?. Notre dortoir et notre caf?t?ria sont ? part. ?a veut dire qu?on n?a pas ? partir d?s 6 ou 7 h du matin. Parce que dans les refuges, ils te l?vent ? 6 h, te donnent le d?jeuner ? 7 h, un caf? et 2 toasts, et ensuite ils te foutent dehors. Tu tournes en rond jusqu?au souper ? 17 h.?

Il demeure un mois et demi au?Welcome All?? faire du b?n?volat. Puis, le refuge lui pr?sente des intervenants affili?s avec l?h?pital Douglas qui a re?u du gouvernement f?d?ral le mandat du projet?Chez Soi?pour sortir 500 itin?rants de la rue en 5 ans. ?Apr?s m?avoir questionn? au sujet de mon itin?rance, on m?a choisi pour le programme de logement subventionn?.? Ce qui signifie que les intervenants du projet l?aident ? se trouver un appartement et ? le payer. ??a a pris huit jours pour qu?ils me d?nichent un endroit. J?ai re?u des meubles flambants neufs?, dit-il tout fier de son tr?sor bien ? lui.

Bernard ne tarit pas d??loges pour les gens de l?h?pital Douglas. Une diff?rence tranchante avec son m?pris pour les refuges qui lui ont procur? un toit et des repas. ?Je me suis tout de suite senti reconnu, d?s notre premi?re rencontre. Toutes les semaines, ils viennent chez moi pour voir comment je vais. Ils s?occupent de moi de A ? Z.?

La vie d?itin?rance semble avoir eu raison de la nature rebelle de Bernard. Il fait tous les efforts pour conserver son nouveau statut de locataire. ?Je vais au centre Dollar-Cormier toutes les semaines pour m?aider ? comprendre pourquoi je consommais autant. C?est la m?me chose pour le YMCA. D?s que ?a ne va pas, je sais o? aller gr?ce au projet?Chez Soi. C?est ce qui est dommage pour les itin?rants. Ils ne connaissent pas les ressources qui pourraient les aider ? sortir de la rue.?

Se poser, enfin

Bernard habite un petit appartement en plein centre-ville de Montr?al. Son chez-soi ressemble ? la caverne d?Ali Baba. Il croule sous l?amas d?objets h?t?roclites qui meublent les deux pi?ces et demie de son logis. De la vaisselle, de l?encens, des objets d?coratifs, des ?uvres d?art. Comme un itin?rant qui amasse les objets qu?il trouve. Pour Bernard, tous ces biens ont une valeur inestimable et donnent ? son loyer une atmosph?re sereine. Il prend un soin jaloux du peu qu?il poss?de. Il a tourn? le dos pour de bon ? l?itin?rance.

?Depuis un an, j?ai chang? mon monde. Je ne vais plus dans le centre-ville avec les sans-abris. Je ne vois plus ceux avec qui je consommais. Personne ne vient me visiter. Je ne veux pas. C?est chez moi. Je suis bien, je n?attends plus apr?s personne. Je me sens bien dans mes petites affaires. Dans la rue, j?ai appris ? mentir, aux autres et ? moi-m?me, ? consommer. Je ne me respectais pas.?

Apr?s une vie de vagabondage, de crimes et de consommation, Bernard Martin recherche le repos. Une vie calme qui commence chez lui. Il lui a fallu toutes ces exp?riences pour comprendre qu?aujourd?hui, ? 55 ans, il est pr?t. La stabilit? a longtemps ?t? une inconnue. Maintenant qu?il l?a, il ne veut plus s?en d?partir. Un r?ve si simple qui lui a pris 40 ans ? r?aliser.

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