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Comm?moration de 1759 : Entre propagande et proph?tie

Photo :  diegodacal Flickr
Photo : diegodacal Flickr

Il serait ici impossible ici de recenser l?ensemble des arguments qu?on entend depuis quelques jours contre la comm?moration des batailles des plaines d?Abraham. On peut n?anmoins d?gager un d?nominateur commun ? toutes les critiques : Ce qui motive la quasi totalit? des contestations, c?est que la Commission des champs de bataille nationaux est un organisme f?d?ral.

Ces inqui?tudes ont de quoi ?tre fond?es. Les conservateurs ont mainte fois affirm?, non sans provoquer quelques pol?miques, leur d?sir de contr?ler les messages diffus?s ? la population et leur intention de ne pas subventionner des projets culturels qui porteraient des valeurs contraires ? l?id?ologie du gouvernement. Ajoutons ? cela quelques affirmations historiques plus que douteuses lors des festivit?s du 400e de Qu?bec et des pr?d?cesseurs lib?raux qui n?ont pas h?sit? ? manipuler les fonds publics pour vendre les bienfaits du f?d?ralisme et nous avons tous les ingr?dients pour ?veiller les soup?ons.

Que les intentions du f?d?ral soient questionn?es n?a donc rien de bien ?tonnant. Il est tout ? fait justifi? de penser que, si les conservateurs acceptent de financer des activit?s de comm?moration, c?est que le message diffus? sera conforme ? leur id?ologie. De tels questionnements sont tout ? fait sains et souhaitables. Que la population surveille de pr?s ses dirigeants pour ?viter de se faire enfoncer n?importe quelle id?ologie partisane dans la gorge, c?est un indice de la sant? de notre d?mocratie.

Cela dit, il n?y a pas que le f?d?ral qui doit ?tre soup?onn? de consid?rer cet anniversaire comme une bonne opportunit? de faire du marketing id?ologique.

Patrick Bourgeois et Pierre-Luc B?gin, administrateurs des ?ditions du Qu?b?cois et du R?seau de R?sistance du Qu?b?cois (R.R.Q.) organisent de leur c?t? une campagne de protestation. Comme on le sait, c?est Pierre Falardeau qui a ?t? choisi comme porte-parole de ce qu?ils appellent l?? op?ration 1759 ?.

Il faut dire que l?occasion est belle? Au sein de la religion nationaliste, 1759 est tout bonnement l??quivalent de la chute pour les jud?o-chr?tiens. Il s?agit, pour ceux qui y croient, du moment o? les Canadiens, vivant jusqu?alors dans l??den de la Nouvelle-France, ont ?t? chass?s du paradis terrestre pour affronter le devenir historique o? dominent les t?n?bres du colonialisme anglo-saxon. Mais il y a un espoir : la R?demption par la Souverainet? saura un jour nous d?livrer du mal.

Dans les communiqu?s diffus?s par le R.R.Q. et Pierre Falardeau depuis quelques jours, la seule bataille de 1759 est mentionn?e comme l?origine de notre malheur collectif. Pire encore, notre sort aurait alors ?t? ? scell? ?, notre monde aurait bascul? dans l?empire du mal ? du jour au lendemain ? en cette ? fatidique journ?e ?. Quiconque tente de relativiser cette vision mythique de l?histoire re?oit invariablement l?anath?me. Toute remise en question est per?ue comme une faute de collabos endoctrin?s par l?h?r?sie canadienne. On croirait entendre des vieux cur?s nous exhorter ? racheter la faute originelle et pour qui tout questionnement sur la validit? de leurs sermons serait un p?ch? mortel.

Ce qui a de quoi inqui?ter, c?est que ce sont ces proph?tes s?cularis?s qui s?autoproclament aujourd?hui aptes ? professer une vision juste et r?aliste de l?histoire. Face aux ?ventuels mensonges de la propagande f?d?rale, ces redresseurs de torts proposent d?enseigner au bon peuple leur singuli?re v?rit? historique, le ? pass? v?ritable ?. On a presque envie de rire? Demander ? Patrick Bourgeois et Pierre Falardeau de nous expliquer objectivement des faits historiques ce serait comme demander ? Ra?l de nous enseigner les origines de l?humanit?.

Loin d??tre un mouvement citoyen motiv? par la volont? du peuple, le R.R.Q. n?est qu?un engrenage dans l?esp?ce de convergence id?ologique mise en place par Les ?ditions du Qu?b?cois. La nature des activit?s de ces Mo?ses ? la petite semaine n?est aucunement de proposer une interpr?tation plus ?clair?e des faits historiques, mais bien, tel qu?on peut le lire dans le registre des entreprises du Qu?bec, de ? faire la promotion de l?ind?pendance ? et ? organiser la vente d?articles de promotion ?? Que les vendeurs de souvenirs se le tiennent pour dit, cet ?t?, ? Qu?bec, ils auront de la concurrence.

Tout se vend et s?ach?te en ce bas monde. M?me la conscience politique et l?id?e de nation peuvent devenir des marques de commerce. On devient r?volutionnaire comme on porte une marque de bobette. Le symbole des patriotes est d?sormais un logo. N?importe quel m?contentement ? l??gard du f?d?ral est une mati?re premi?re qui peut ?tre exploit?e comme telle pour mener vers la mise en march? d?une symbolique historique aussi int?ress?e que douteuse. Et pour ceux qui cultivent le conflit, la r?conciliation ne signifie rien d?autre que la menace d?une mauvaise r?colte.

Consid?rer les faits historiques comme une marchandise que l?on peut vendre pour promouvoir une option politique, c?est simplement d?montrer que l?on est tout ? fait inconscient du conflit des interpr?tation qui est au c?ur de la pratique des sciences sociales. Ces chanoines de l?id?ologie nationaliste sont aussi n?fastes pour la qu?te de la compr?hension que l?a ?t? nagu?re le clerg?, seul ? poss?der la v?rit? et s?attribuant de mani?re exclusive le pouvoir de la professer.

L?histoire n?est ni souverainiste, ni f?d?ralistes. Les faits du pass? ne sont pas les ingr?dients d?un programme politique. Il s?agit d?un tr?sor collectif dans lequel il faut fouiller de mani?re constante et, sit?t que l?on croit avoir trouv? une v?rit?, il faut y retourner, sans cesse, car toute nouvelle trouvaille modifie la valeur de ce que l?on consid?rait acquis. Dans cette qu?te de la recherche, le pire obstacle est de croire qu?on parviendra un jour ? une ?valuation d?finitive et la pire folie est d??tre persuad? qu?on y est d?j? parvenu.

Dans toute cette pol?mique, l?histoire du Qu?bec est doublement prise en otage et la ran?on exig?e est un acte de foi. ? la propagande des uns s?oppose la proph?tie des autres et il revient aux citoyens de ne rien conc?der ? ces ma?tres chanteurs.

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4 Commentaire

  1. avatar

    Etes-vous sur de votre date historique ?

    Je connais bien 1789 mais a 1759 je trouve rien. Eclairez-moi un peu. Que s’est il passé sur cette plaine ?
    😀

    Le politicien ne cherche pas à se substituer à l’historien mais a acquérir une majorité de vote favorable. Certains appliquent à leur compte que « la fin justifie les moyens ».

    Aux souverainistes, il faudra leur expliquer que sans le soutien militaire francais leur Eden ne pouvait que tomber dans le Canada britanique ou dans une anexion US (2 tentatives) et n’être que le 11e Etat en population. Entre 2 mal, je prefère le moindre mal.

  2. avatar

    Ah ah… Eh bien, l’équivalent de 1789, ici bas, se trouve sans doute dans le futur… Du moins pour les prophètes politiques et leurs apôtres…

    À ce propos, justement, il y aurait tout un parallèle à déployer avec la Volonté Générale mise de l’avant par Rousseau et largement utilisée par les révolutionnaires Français.

    En effet, la Volonté Générale, principe au coeur du Contrat Social, est aussi une idée judéo-chrétienne.

    …Enfin. Il y aurait vraiment toute une recherche à articuler en ce sens en ce qui concerne l’idéologie nationaliste.

    « Rien ne ressemble plus à la pensée mythique que l’idéologie politique » – Lévi-Strauss

    ===

    Attention : je ne confonds pas l’ensemble des souverainistes avec les « nationalistes ». Plusieurs souverainistes ne s’inscrivent pas dans l’idéologie nationaliste ou, du moins, n’opèrent pas, comme le font Patrick Bourgeois et ses disciples, une telle réduction historique en ce qui concerne 1759.

    La mythologie, ici, concerne surtout l’idéologie nationaliste.

    Le plus amusant c’est qu’en nous servant tous ces raccourcis, ces drôles prétendent au titre d’historien.

    ===

    Eh he he… Bonne idée ça, mettre de l’avant le « moindre mal »… Ça s’inscrit encore dans la logique de la théodicée.

    @+

    S.

  3. avatar

    Enfin, quelque chose d’intelligent à lire sur cette histoire de plus en plus ridicule de plaines d’Abraham ! Avec Falardeau, Bourgeois et l’autre, c’est surtout à une espèce d’hystérie réactionnaire qu’on a affaire, au lieu d’une analyse raisonnée. Mais attention Simon : ils vont te traiter de traître, de vendu, de collabo parce qu’avec eux c’est « Crois ou meurs ».

    J’ai déjà été « souverainiste » mais j’en ai fini avec ça, parce qu’on a beau dire ce qu’on voudra, le nationalisme que tu critiques avec justesse et pertinence sera toujours le moteur de ce projet-là, quoiqu’en disent les chefs « souverainistes » à des fins de relations publiques. Remarques aussi que tu n’entendras jamais ces mêmes chefs dénoncer clairement le fanatisme de Falardeau et de sa gang, ni même prendre leurs distances par rapport à ces enragés, parce que ce militantisme extrême fait bien leur affaire. J’ai déjà vu Falardeau invité dans des assemblées du Bloc du « si doux et modéré Duceppe » et j’ai vu aussi en personne Landry, Parizeau et toute la bande faire bras-dessus bras-dessous avec lui dans un lancement des éditions VLB il y a quelques années. C’est comme ça qu’ils cautionnent carrément Falardeau et sa haine hystérique. On n’est vraiment plus dans le temps de René Lévesque qui lui au moins ne pouvait pas sentir ni voir en image les fanatiques dans son propre parti.

    Mais ton gros tort, Simon, c’est de faire appel à la raison. Les nationalistes qui sont capables de raisonner, j’en connais pas beaucoup, et je ne connais aucun partisan aveugle, de quelque bord qu’il soit d’ailleurs en politique ou en religion, qui puisse raisonner non plus. Dans ce sens-là j’ai tristement l’impression que tes efforts de sensibilisation et tes appels au bon sens sont gaspillés à l’avance, au moins avec ces gens-là. Mais j’admire ta capacité à argumenter clairement sans prétendre nous dicter notre pensée. En tout cas, merci pour ça.

  4. avatar

    Bonjour,

    J’ai beaucoup apprécié ce texte. Il me semble qu’il touche un point important: une vision étriquée de l’histoire chez des gens comme MM. Falardeau et Bourgeois. Un projet politique, quel qu’il soit, qui est basé sur la « réparation » ou la « compensation » d’un événement historique est voué à l’échec ou à la catastrophe parce le passé, par définition, ne peut être ni changé ni vengé ni compensé. Surtout un passé mythifié. Un projet politique sensé ne peut être basé que sur la volonté de changer une situation _actuelle_ qui apparaît déficiente. C’est fondamentalement différent, mais cela implique d’assumer que les choses peuvent changer parfois en l’espace de quelques années. Dès fois, les choses changent plus vite que l’idée qu’on s’en fait.

    Pour ce qui est de la composante religieuse dans la pensée, je suggère à ceux que cela intéresse la lecture de ce livre. Il est d’autant plus intéressant qu’il est basé sur l’analyse de déclarations documentées des ténors nationaliste pour la période qui va de la fin des années 1960 au début des années 1990.

    http://www.editionsliber.org/philosophie/livre.php?idx=40

    On pourra aussi trouver intérêt à la lecture _Des idéologies du ressentiment_, un essai de Marc Angenot paru en 1994 chez YXZ. Il faut en prendre et en laisser, mais on y trouve de quoi décrire la teneur de discours et d’attitudes que l’on retrouve dans les nationalismes.

    Je me rappelle qu’à l’époque les idées d’Angenot avaient été disqualifiées a priori par les idéologues nationalistes, notamment parce que son épouse travaillait alors à la revue Cité libre. Par un jeu d’amalgames on arrivait à déclarer que les arguments d’Angenot n’était que le fait d’un fédéralisme anti-québécois. Bref, impossible d’envisager l’argument en lui-même.

    D’ailleurs M. Guibord avait raison lorsqu’il écrivait «Mais attention Simon : ils vont te traiter de traître, de vendu, de collabo parce qu’avec eux c’est “Crois ou meurs”.» Par le simple fait qu’il critique la vision de l’histoire véhiculée par certains nationalistes, les zélateurs n’ont pas tardé à en faire un suppôt d’une «manifestation de l’occupant». Disons qu’on est pas loin de la pensée binaire.

    Merci, M. Jodoin.