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Comme un phare dans la nuit

Pendant des mois, ?a a boss? dur au c?ur du p?t? de maisons. Cela ?commenc? par la d?construction de quelques habitats indignes comme les petits?bleds de cambrousse en ont le secret. Pas toujours franchement des taudis, mais?un confort tr?s ann?es 60 quand m?me.

Du vieil immeuble, ils n’ont gard??finalement que la grande porte monumentale, avec ses magnifiques piliers de?pierre taill?e. De la masse urbaine est sorti un lot de logements sociaux aux?derni?res normes et autour de la grande porte rescap?e, ancr?e dans la rue?commer?ante, ils ont construit une boutique. Et pas n’importe quelle boutique!

Une magnifique boutique, comme je vous le dis. Un mobilier commercial design,?tout en lignes pures et effets de semi-transparence, des mat?riaux de qualit?.

Et cette lumi?re! Mais quelle lumi?re! Mon ?il photographique appr?cie?r?ellement ? sa juste valeur le travail de mise en lumi?re de l’ouvrage, la?mani?re dont chaque pr?sentoir s’offre aux regards concupiscents du chaland et?les subtils jeux d’?clairage qui se dessinent dans la masse du rideau de?s?curit? translucide, le soir, quand les magasins se vident et que les rues?s’?clairent.

C’est qu’on la voit de loin la nouvelle boutique. Comme un phare dans la nuit,
elle accroche l’?il du passant solitaire des nuits glaciales de novembre, son
?clat neuf et glorieux ?clipse jusqu’aux illuminations de No?l de la commune et
les enseignes timides qui s’alignent de part et d’autre de la rue?principale.

C’est beau. C’est neuf. ?a brille comme un gros diamant au bout d’une grosse?cha?ne en or.
?a scintille comme un appel ? faire claquer la carte bleue.
?a irise les prunelles comme une promesse de prosp?rit?.
Luxe et modernit?, mais sans une ostentation trop appuy?e.
C’est la nouvelle boutique Orange.

Principe de substitution

? trois ann?es-lumi?re de l?, il y avait
l’agence France Telecom
. Int?gr?e au b?timent ?minemment utilitaire et
sobre du r?partiteur t?l?phonique du canton. Une sorte de grosse b?tisse
stalinienne, tout en b?ton et sobri?t?, coinc?e entre une place- parking et une
ruelle peu fr?quent?e. Seule une enseigne somme toute assez discr?te indiquait
l’agence ? laquelle on acc?dait par une ?troite vol?e de marches en b?ton
noirci par les ans. Ici, pas de grandes baies vitr?es qui jouent avec la
lumi?re, juste quelques lucarnes timides et une porte en alu ? barreaux.
Utilitaire et m?me pas forc?ment fonctionnel : le mobilier de l’agence avait
l’allure spartiate d’une fin de saisie dans un kolkhoze bosniaque. Quelques
?l?ments h?t?roclites, ajout?s au fur et ? mesure des mutations de
l’administration m?re. Mais le seul espace physique ? 50 kilom?tres ? la ronde
que France Telecom conc?dait encore ? ces ex-usagers.

Jusqu’au moment o? il a ?t? d?cid? que m?me cette implantation discr?te ?tait
de trop, qu’il convenait de fermer ce petit point d’accueil, faute de?rentabilit?.
Voil?, c’?tait dit. C’?tait d?cid?. Torch?. Exp?di?. Encore un service public
qui abandonne le champ de bataille en rase campagne.

Alors, on avait lutt?. Les usagers. Les agents. Les ?lus. De gauche comme de
droite. L’union sacr?e.?Contre la d?sertification rurale. Le reflux des services.

PAS REN-TA-BLE.

Grav? au burin sur la fa?ade aveugle du grand b?timent. Crach? ? la gueule de
tous ceux qui, pourtant, payaient leur t?l?communication aux m?mes prix que les
autres.

Pas rentable.?Son argumentaire de ?rationalit? ?conomique ind?passable : pas assez dense, pas assez riche,
?conomies, concentration, urbanisation. Le maintient des services publics en
zone rurale comme un suicide irrationnel.
Rien n’y a fait, l’agence a ferm?. Comme une fatalit?.

Jusqu’au phare dans la nuit.

Avec donc une nouvelle raison sociale. Une nouvelle implantation, plus
attrayante, plus passante. Une nouvelle configuration, plus attirante.
Mais les m?mes salari?s. C’est juste que maintenant, ils sont l? pour pour
vendre. Du forfait ? la toque. Du smartphone qui d?pote. De la technologie
clinquante.?L?, rien n’est trop beau, rien n’est trop dispendieux pour la mise en sc?ne de
l’espace de vente.

La rationalit? ?conomique dans toute sa splendeur.
Ce qui n’?tait pas rentable hier l’est devenu miraculeusement aujourd’hui.
Malgr? le rouleau compresseur de la crise. Ou gr?ce ? lui. C’est juste qu’entre
temps, on a mut?. D’une logique de service public, m?me partiel, m?me partial,
m?me en peau de chagrin, ? une pure logique marchande et commerciale.

C’est comme un cancer. Un beau et chatoyant cancer nich? au c?ur de la cit?,
planqu? dans nos t?tes. La marchandisation de tous les aspects de notre vie,
avec une belle couche de peinture et de jolis effets de lumi?re dans la
nuit.

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