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Colombie : Vends ta terre ou c’est ta veuve qui le fera

Philippe Revelli

A l’heure o? les paysans colombiens se mobilisent, le CCFD-Terre Solidaire, lance « Vends ta terre ou c’est ta veuve qui le fera », un web documentaire qui retrace la lutte pour la d?fense de leur terre.

De par sa superficie et ses ressources, la Colombie est l’un des pays d’Am?rique latine les plus convoit?s par des investissements ? grande ?chelle. Ces investissements se traduisent par des accaparements de terres pour la production de monocultures d’exportation qui mettent en p?ril l’acc?s des paysans au foncier. Depuis une dizaine de jours un mouvement paysan de grande ampleur se mobilise ? travers tout le pays, soutenu par une part de plus en plus importante de la population. Au c?ur de leurs revendications?: l’instauration de prix planchers, la s?curisation de l’acc?s ? la terre et la r?vision des politiques et des accords internationaux qui menacent leurs activit?s.

??L’entr?e en vigueur du trait? de libre-?change entre la Colombie et l’Union europ?enne en juillet dernier est la goutte d’eau qui a fait d?border le vase. Avec le d?mant?lement des barri?res douani?res, les petits paysans colombiens sont directement concurrenc?s par un secteur agricole europ?en plus m?canis? et subventionn?. Ce qui aura pour cons?quence une chute des prix des productions locales et donc une baisse suppl?mentaire des revenus des paysans. Une nouvelle menace qui vient s’ajouter ? la longue liste des dynamiques internationales favorisant l’accaparement des terres et la ruine de l’agriculture familiale. Les paysans colombiens sont ?galement parmi les premi?res victimes des politiques en mati?re d’agrocarburants port?es par les Etats-Unis et l’Union europ?enne. Suite ? ces politiques, la Colombie s’est lanc?e en 2008 dans une course effr?n?e ? la production d’huile de palme, entrant dans le Top 3 des producteurs mondiaux. Avec pour cons?quence des impacts d?vastateurs?: destruction de l’environnement, accaparements des terres, d?placement de population et volatilit? croissante des prix sur les march?s r?gionaux et internationaux.
Le 9 septembre prochain, le Parlement europ?en doit r?viser la politique en mati?re d’agrocarburants. La voix des paysans colombiens parviendra-t-elle jusqu’? Strasbourg????
, explique Maureen Jorand, charg?e de mission souverainet? alimentaire au CCFD-Terre Solidaire

Colombie?: Violence, terre et territoire

Si la violence est un ingr?dient indissociable de l’accaparement des terres, nulle part sans doute autant qu’en Colombie, elle ne se manifeste dans toute sa terrible brutalit?.

Aux origines du conflit arm??: la terre
Au lendemain de l’assassinat du leader populiste Carlos Galan (1949), la Colombie, d?chir?e entre lib?raux et conservateurs, s’enfonce dans la violence. Dans les r?gions montagneuses du centre du pays, des groupes de paysans lib?raux prennent les armes pour d?fendre leurs terres contre les milices conservatrices. Parmi eux, un certain Pedro Marin, il a dix-huit ans. Quelques ann?es plus tard, sous le nom de guerre de Manuel Marulanda, il sera l’un des fondateurs de la gu?rilla des FARC (Forces arm?es r?volutionnaires de Colombie). Il en sera l’un des chefs jusqu’? sa mort, en 2008. Fid?le ? ses racines rurales, l’insurrection arm?e a fait de la r?forme agraire une revendication fondamentale et des milliers de paysans, chass?s de leurs terres, rejoindront ses rangs.
Aujourd’hui encore, la question agraire demeure une des cl?s du conflit arm? et figure ? la premi?re place de l’agenda des n?gociations de paix qui, en ao?t 2012, se sont ouvertes ? la Havane entre le gouvernement du pr?sident Juan Manuel Santos et la gu?rilla des FARC.

Qui sont les accapareurs??
Toute l’histoire de la Colombie est marqu?e par la violence exerc?e contre les paysans par de grands propri?taires terriens, qui se sont constitu? ? leurs d?pens de vastes domaines souvent consacr?s ? l’?levage extensif – ceux-ci couvrent aujourd’hui quelque 39 millions d’hectares, alors que seulement 5 millions d’hectares sont d?di?s ? l’agriculture.

Les multinationales banani?res sont ?galement pr?sentes de longue date sur le territoire colombien. Dans ??Cent ans de solitude??, le romancier Gabriel Garcia Marquez ?voque d?j? le massacre de plusieurs centaines de travailleurs des bananeraies de la r?gion de Santa Marta. Et aujourd’hui, en Uraba, c’est encore sur le territoire de communaut?s paysannes que les compagnies cherchent ? ?tendre leurs op?rations.

??Plus r?cemment, et surtout depuis la derni?re d?cennie, explique le sociologue Jairo Estrada, on assiste ? la mise en ?uvre d’un mod?le ?conomique ??extractiviste??. Exploitation mini?re – charbon, or – ou d’hydrocarbures, construction de centrales hydro?lectriques, de zones franches ou activit?s agro-industrielles – surfant notamment sur la vague des agrocarburants – sont autant d’activit?s orient?es vers l’exportation et pour lesquelles d’immenses portions du territoire sont conc?d?es ? des investisseurs ?trangers??. Et tandis que le pr?sident Santos d?clare que la Colombie a pour vocation de ??nourrir le monde??, le pays est aujourd’hui un importateur net d’aliments et l’agriculture familiale et vivri?re est le parent pauvre des programmes de d?veloppement, quand elle n’est pas tout simplement somm?e de laisser la place.

De l’accaparement des terres au contr?le du territoire
??Avec cette ?volution, reprend Jairo Estrada, on passe d’une logique d’appropriation de la terre ? une logique de contr?le du territoire. Et c’est dans ce contexte que doivent ?tre analys?s les choix strat?giques effectu?s par l’?tat-major au nom de la lutte contre-insurrectionnelle, ainsi que la collusion entre l’arm?e et les groupes paramilitaires??. Au cours des vingt derni?res ann?es, plus de 5 millions de personnes ont ?t? d?plac?es par suite du conflit arm? et quelque 8 millions d’hectares ont ?t? arrach?s aux communaut?s paysannes et indig?nes. ??La guerre men?e contre l’insurrection arm?e, analyse Jairo Estrada, appara?t d?s lors comme un pr?texte ? l’exercice de la violence mise au service d’un projet politico-?conomique. Un projet qui passe par le ??nettoyage?? et le contr?le du territoire afin de pouvoir garantir la s?curit? des investissements ?trangers??.

Strat?gies paysannes de d?fense et de r?cup?ration des territoires
Dans ce sombre paysage, les communaut?s rurales ne restent cependant pas les bras crois?s et tentent, ? leur tour, de construire une autre territorialit?, paysanne celle-l?. Communaut?s de paix, zones humanitaires, conseils communautaires, zones de r?serve indig?ne ou paysanne… pacifiques et citoyennes, ces initiatives sont g?n?ralement le fait de groupes chass?es par la violence et qui s’organisent pour d?fricher et coloniser de nouvelles terres ou retourner chez eux. Certaines – communaut?s de paix, zones humanitaires – se placent sous la protection morale de l’opinion publique et d’organismes internationaux de d?fense des droits humains. D’autres – conseils communautaires (voir encadr?), zones de r?serve paysanne ou indig?ne – font appel ? des figures juridiques existantes. ??Mais dans tous les cas, insiste Jairo Estrada, il s’agit d’une construction depuis la base, une construction sociale du territoire, qui existe en amont de sa reconnaissance l?gale??. Dans ces communaut?s, des rapports humains bas?s sur la solidarit? sont la r?gle, et des modes de production alliant savoirs traditionnels et modernit? de l’agro?cologie sont mis en ?uvre. Elles deviennent ainsi des foyers de r?sistance o? l’on revendique la souverainet? alimentaire et le respect de l’environnement, et s’affirment comme alternative ? un lib?ralisme d?pr?dateur.

Philippe Revelli?[1] [1]?Partenaire du CCFD-Terre Solidaire, l’Association des conseils communautaires du Bas Atrato (ASCOBA) a ?t? fond?e en 2003. Elle f?d?re 58 conseils communautaires – organes repr?sentatifs des communaut?s afro-colombiennes – et 7 coop?ratives de production et de cr?dit, b?n?ficiant ainsi ? quelque 15.000 personnes. Soutenue par le CINEP (autre partenaire du CCFD-Terre Solidaire), l’association ?uvre ? renforcer les m?canismes de solidarit? communautaire dans une strat?gie de r?sistance civile pacifique, apporte une assistance aux victimes de la violence, contribue ? la revalorisation du patrimoine culturel afro-colombien, sensibilise aux menaces que repr?sentent les m?ga-projets miniers ou agro-industriels, agit pour la d?fense et de la r?cup?rations des territoires communautaires reconnus par la loi de 1993, dite ??de n?gritude?? – cette mobilisation pour la r?cup?ration des terres communautaires a r?cemment valu ? plusieurs dirigeants d’ASCOBA de recevoir des menaces de mort de la part de groupes paramilitaires.

ccfd-terresolidaire.org

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    La vraie politique serait de soutenir les FARC , qui se battent depuis des décennies contre l’oligarchie des propriétaires et ses maîtres gringos pour créer cette Colombie de Justice sociale !… Jamais ce peuple ne retrouvera la paix, sans disposer d’une armée bien équipée, qui liquidera les paramilitaires et tiendra en respect les multinationales !…