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Coke en stock, (XXVII) : Guatemala, Pérou, Bolivie… et le spectre d’Amado Carrillo Fuentes, inventeur du système

Dans les années 70 et 80, l’homme fort était bien sûr Pablo Escobar, mais un autre avait pris le relais, le mexicain Amarillo Carillo Fuentes, créateur du gang de Juarez, devenu le Cartel du Golfe. C’est lui le grand inventeur véritable de la saga des avions gros porteurs : il fera acheminer sa cocaïne par 747 ! Ses avions, il les achetait avec de l’argent blanchi, et pour cela avait dû s’assurer des protections au sein des banquiers, mais aussi du pouvoir en place dans le pays où il sévissait. Notamment en Bolivie et au Pérou, d’où émanait en grande partie alors la drogue qu’il importait. Le pays a été ravagé par cet apport d’argent : on pense que pour sa flotte de Boeing, notamment aussi des B-727, l’homme a investi pas moins de 20 millions de dollars. Résultat, trop de personnes ont ét impliquées et ont gardé disons de bien mauvaises habitudes. Aujourd’hui qu’il est mort (en 1997) d’autres ont repris le flambeau. Et comme pays corrompu, c’est le Guatemala qui tient le haut de la rampe actuellement. Cette passerelle naturelle vers le Mexique est une véritable passoire à avions de transport de cocaïne. Etat des lieux d’un des pires Etats de la planète sur le marché de la drogue : on parle souvent du Mexique, mais le Guatemala en prend aujourd’hui le chemin.

« La carcasse carbonisée d’un petit avion apparemment utilisé pour le trafic de drogue a été retrouvée à un endroit isolé dans la province septentrionale de Peten, au Guatemala, ont annoncé les autorités vendredi. Les restes de l’avion ont été découverts jeudi dans La Laguna del Tigre, selon l’accusation. Les enquêteurs pensent que l’avion est arrivé à Peten il y a deux semaines, transportant une cargaison de drogue à destination du Mexique voisin. L’avion a atterri sur une piste d’atterrissage clandestine à environ 1,8 miles (3 kilomètres) de la frontière mexicaine, selon les procureurs, qui ont dit qu’un autre avion du trafic de drogue avec la Colombie a été trouvé dans la même région il y a quatre jours. Les autorités ont également ont saisi quatre véhicules et un fusil d’assaut AK-47 pendant les opérations de La Laguna. L’année dernière, la police guatémaltèque a détruit 15 pistes d’atterrissage clandestines dans le Petén (ici à gauche un exemple de piste récente découverte). Le Guatemala est devenu un pays de transit pour les trafiquants de drogue qui essaient de passer de la drogue d’Amérique du Sud aux États-Unis. Entre 300 et 400 tonnes de cocaïne, selon l’ambassade des États-Unis, traversent chaque année au Guatemala ». L’avion calciné a été incendié après son atterrissage raté dans une zone plutôt marécageuse. Son nez plongeant et surtout son envergure et l’architecture spécifique de ses ailes, en particulier le décrochage extérieur aux fuseaux moteurs permet de le classer comme étant un Beechcraft King Air 200, très certainement. Un des favoris des transporteurs de coke.

Des avions de ce type, il en a plus récemment dans le pays. Lors d’une opération de « nettoyage » des pistes clandestines, au même endroit, en 2006, au parc Laguna del Tigre, on est effaré par les images prises par les militaires guatémaltèques. Une queue qui surgit des fourrés, sans indentation au gouvernail (comme le Cessna Conquest), c’est celle, élancée, d’un Piper Navajo, qui se négocie en modèle ancien des années 70 aux alentours de 100 000 dollars, la palme revenant à ce modèle à 57 000 seulement. « Remboursé » sur une seule mission à plus de 1000 kg de cocaïne, l’engin est le plus souvent sacrifié ! Et surtout on découvre une photo de moteur qui intrigueCe n’est pas celui d’un Beechcraft : le fuseau reconnaissable est celui d’un bon vieux Dart Rolls Royce, reconnaissable à son entrée d’air supérieure, qui n’a pas équipé beaucoup d’avions. Le Bréguet Alizé français, entre autres, mais il était monomoteur, et le Vickers Viscount et l’Argosy, deux quadrimoteurs. Or là on a affaire à un bimoteur, et la liste se raccourcit sérieusement. Il a équipé des avions à aile haute : le Fokker F-27 et l’Handley Page Dart Herald, mais l’aile visible sur les vestiges est bien plus basse. Une autre possibilité encore étant une conversion faite à une époque sur les vieux Convair 240 qui pullulaient à vrai dire en Bolivie, à Cochabamba notamment et à la Paz. Les modèles 600 et 640 furent en effet munis de ce turbopropulseur, mais leur aile était bien plus épaisse et non munie de dégivreur (la bande noire sur le bord d’attaque, ce que possède bien le Gulfstream 1). Reste le DC-3 rééquipé, mais ses moteurs sont plus longs, et trois modèles à aile basse : le Hawker Siddeley Andover, de l’armée britannique, la version militaire du HS748, le japonais NAMC YS-11 et le Grumman G-159C Gulfstream 1. Pour avoir vu dans un obscur hangar au Vénézuela, à San Tomé Anzoategui, un modèle de ce type, qui n’est pas très fréquent, (il a été construit à 200 exemplaires à partir de 1958 !) on peut raisonnablement penser à ce type d’engin. Surtout qu’au même endroit résidait des Piper Navajos… Serait-ce, dans ce cas, les vestiges de notre Gulfstream YV-1020 intercepté le 26 septembre 2005 par les Cessna T-37 de l’armée colombienne, avec deux tonnes de drogue à bord ? L’appareil avait été déclaré officiellement « détruit »... mais visiblement, il était encore intact, dans son hangar, un an avant la découverte de cette épave !!! Voilà qui mêle clairement le Vénézuela à la danse des états… douteux ! Les avions tombent-ils au Guatemala comme une invasion de crickets bimoteurs sur la côte de l’Afrique de l’Ouest ? C’est fort possible, comme le dit Boston.com en 2005, et la raison est… essentiellement historico-politique…

Dans le Los Angeles Times de juillet 2008, le cas du département de Peten avait été bien décrit : c’est devenu un véritable porte-avions de trafiquants. « De retour dans la capitale, Guatemala City, à 200 miles au sud,les responsables de la sécurité pensent que Peten est un vaste « Aérodrome » où les avions de tailles différentes se posent sur des champs herbeux taillés dans la forêt ancienne empruntés par des trafiquants de drogue se présentant comme les éleveurs de bétail. » L’avion arrive, et ils enlèvent les clôtures des pâturages et en un instant ils ont une piste d’atterrissage », dit un analyste de la sécurité et ancien militaire qui parle sous couvert d’anonymat par crainte des représailles des puissants barons de la drogue. Les avions de déchargement en 10 minutes environ, et font le plein avec le carburant d’aviation transportés dans des camionnettes. A une époque, environ 40 bandes clandestines et des aérodromes de fortune étaient situés dans le secteur de Peten, selon un responsable de la sécurité guatémaltèque qui demande de ne pas être nommé parce qu’il n’est pas autorisé à s’exprimer publiquement. Les bandes varient en longueur de 2 2500 à 4 500 pieds. « Les pilotes volent très bas au-dessus de la jungle, et nous ne pouvons pas les voir parce que notre radar est aveugle à moins de 400 mètres de haut », soit environ 1.300 pieds, dit. le fonctionnaire « Ce sont de réels kamikazes. » Conclusion : la frontière nord du Guatemala est un gruyère. Mais il n’y a pas que ça qui facilite la tâche des trafiquants. PS : On notera que la zone n’a pas changé d’usage : le 28 juin 2017, un Cessna immatriculé TG-NGI, y était retrouvé au bord d’un champ (ici à droite), à moitié dissimulé aux côtés d’une piste clandestine, une de plus. A bord 300 paquets de cocaïne. En octobre 2017, le parc était en tête du nombre de pistes clandestines dans le pays : on y en avait dénombré 65  (la photo ci-contre date de 2013) !!!

En 2004, voilà en effet comment on analysait le cas du pays: « Les fonctionnaires d’ici disent que la faiblesse du système judiciaire du Guatemala est une autre attraction pour les trafiquants de drogues internationaux. Dans les rares cas où les trafiquants sont pris au Guatemala, ils ont été réfutés avoir pour corrompu leurs gardiens pour leur sortie de prison. Les responsables américains ont été scandalisés etsoupçons de corruption récemment quand un associé connu d’Herrera a été soudain libéré. Les experts du trafic de drogue disent que les cartels colombiens semblent avoir trouvé le même terrain fertile au Guatemala qu’ils avaient trouvé il y a une décennie au Mexique. Avant sa mort en 1997, Amado Carrillo Fuentes, l’un des trafiquants les plus notoires du Mexique, avait été le pionnier de l’utilisation du Boeing 727 pour les envois énormes de cocaïne de la Colombie au Mexique. Maintenant, il c’est au tour du Guatemala, disent ces experts ». Il est vrai que Carrillo Fuentes avait eu de l’avance sur les autres. Fuentes, leader du Cartel du Golfe, le « roi des airs » de l’époque, qui utilisait aussi bien les hélicoptères que les gros porteurs pour acheminer sa drogue. Celui qui avait tout inventé, en réalité : lui, était allé plus loin que les autres. Surtout dans ses relations avec les chefs d’état corrompus !

Les gros porteurs, au temps de Fuentes, avant d’être à réaction étaient à hélice : l’un des plus gros était le DC-6, quadrimoteurs, un appareil dépassé seulement par le Constellation. « Le 15 Septembre 1995 les agents des narcotiques prouvaient le lien entre la ville de La Paz, en Bolivie et Mexicali (en Basse Californie), et à Lima, au Pérou, où ce DC-6 d’Aerobol a été capturé transportant 4,1 tonnes de cocaïne dissimulés dans des bijouxd’artisanat et des meubles. Il y avait à ma connaissance, au moins quatre vols qui avaient traversé la moitié de la Bolivie et le continent précédent pour rejoindre les aéroports de La Paz et de Mexicali. Les vols charters de la compagnie aérienne nationale Lloyd Aereo Boliviano (en 727), transportent également de la cocaïne sur le marché américain. Dans tous ces opérations identifiées comme étant signées d’Amado Carrillo, plus connu comme « Le Seigneur du Ciel », dont le surnom vient, à l’ origine, de sa flotte aérienne et de ses compagnies d’aviation. La drogue avait été saisie sous la pression de la DEA. L’avion saisi par les autorités péruviennes a êté identifié provisoirement comme étant le PNP-236. En Février 1996, l’avion a été transféré à la Force aérienne du Pérou, au Groupe 8, qui l’ enregistré comme FAP-381, mais elle n’avait ni la technicité et ni les équipages formés, pour répondre aux besoins de la machine. L’un des leaders de l’unité ci-dessus, a décidé, à une date non précisée vers 2003 d’orner les jardins de la base avec quelques avions, dont ce fameux DC-6.  Aerobol était pionnière d’un autre genre : elle utilisait aussi des Antonov-2

Pour beaucoup c’était donc transparent : or, des années après, on a découvert que c’était tout autre chose. Et le démontage de l’affaire explique beaucoup de choses sur les protections dont avait bénéficié Fuentes, en plus haut lieu : quand je vous dis qu’il a été le véritable précurseur, ce n’est pas rien. Lorsque les agents des narcotiques montent à bord de l’appareil, le pilote est encore en train de parler à la radio avec Luís Amado Pacheco, qui est déjà le «  boss of the export organization. »L’homme est aussitôt arrêté à la Paz, en Bolivie, avec Luís Fernando Rivero Liendo. Or à partir de là, tout s’emballe : le 31 octobre, le lieutenant de police au nom prédestiné Jorge Luís Castelú Coca, commandant de la lutte antidrogue péruvienne (Special Force to Fight Drug Trafficking ou FELCN) révèle que l’opération a été supervisée par un de ces hommes, Armando Moscoso, mais que la mission a été interrompue.. par les policiers de l’aéroport, qui n’étaient pas au courant et qui ont trop bien fait leur travail ! Le Col. Figueredo Pizarroso, responsable du faux envoi de vrai coke, donc, a décidé de tout arrêter afin de ne pas mouiller ses propres hommes. Quelque chose cloche dans ces étranges déclarations. Le pouvoir de la coke est tel qu’il ne peut s’établir durablement dans un trafic soutenu qu’avec l’aide de personnes très bien placées. Fuentes l’a très bien compris, qui arrose tous azimuts les politiques pour pouvoir effectuer son trafic en paix. En Bolivie ; il va bénéficier d’un gouvernement de rêve pour cela, celui d’un dictateur corrompu.

Car le tout est supervisé par le directeur de l’anti-drogue (DINANDRO) Gonzalo Butrón Sánchez, qui travaillle en collaboration étroite avec la DEA américaine. Si cela cloche, cela inclus donc aussi la DEA ! Il faudra attendre quinze années pour qu’en Bolivie, Luís Amado Pacheco Abraham, alias « Barbaschocas » (Barbe Blonde, décédé en 2012, ici à droite) avoue que son père Luís Amado Pacheco avait bien acheté la drogue (4 173 kilograms de chlorohydrate de cocaine !) péruvienne et l »avait fait voler dans le DC-6, direction le Mexique puis les Etats-Unis. Pacheco junior sera lui même arrêté en 1984 par la DEA, à Chimbote (au Pérou), avec deux mexicains et trois péruviens détenteurs de 864 kilos de coke, valant un million de dollars. Une drogue disposée… dans l’avion présidentiel ! L’opération tortueuse avait été imaginée en Bolivie par Alejandro Pacheco Sotomayor, pour se faire bien voir auprès du colonel Luís Arce Gómez, ministre de l’intérieur du pays et son supérieur hiérachique. L’homme avait été nommé Inspecteur Général du ministère de l’intérieur au sein de l’organisation du général Luís García Meza Tejada, et il était celui qui était en fait à la tête du réseau de drogue bolivienne ! Parmi les personnes mises en cause à l’époque, figurait Víctor Hugo Canelas Zannier, le premier secrétaire de l’ambassade bolivienne au Vénézuela. L’état bolivien était bel et bien noyé jusqu’au coup dans l’affaire! On s’en doutait un peu à voir qui avait pris le pouvoir et comment : l’ancien général devenu dictateur Luís García Meza Tejada (ici à gauche), arrivé au pouvoir grâce à son « Cocaine Coup » du 17 juillet 1980 avait comme homme de main un dénommé « Altman », en réalité Klaus Barbie, l’ancien chef de la Gestapo de Lyon et Stefano Delle Chiaie, néofasciste avéré et membre du Gladio ! Il sera remplacé par Jaime Paz Zamora en 1986. Auparavant, il livrera Arce Gomez aux USA, et ce, dès 1981, de manière à éloigner surtout la DEA. Son successeur, Zamora, président de 89 à 93, se prit à défendre la culture de la coca… au nom de la défense des indiens (lui aussi !), et le trafic reprit... jusque dans ses proches collaborateurs. Lui succédera Gonzalo Sánchez de Lozada Sánchez Bustamante de 1993 à 1997 puis de 2002-2003 ; avec comme intermède le retour…. d’Hugo Banzer, formé à Fort Hood ! Pas de quoi donc inquiéter vraiment les trafiquants !

Les lourds soupçons de connivence avec le pouvoir s’étaient renforcés et confirmés le 2 avril 1985, jour où un avion de la compagnie Taurus avec 1 161 kilogrammes de cocaine à bord est intercepté, avec deux chefs de cartel à l’intérieur : ce sont en réalité deux officiers de l’armée bolivienne : le lieutenant colonel Gustavo Céspedes et le colonel Víctor Hugo Marcowsky, rien de moins que le responsable de la sécurité de l’aéroport de Cochabamba qui collectionne les vieux DC-3 et les antiques C-46 que prisaient tant les cartels (et la CIA !) tel que notre fameux Carlos Lehder ! Lors de l’arrestation, le directeur départemental des narcotiques péruvien, le Col. Erwin Caballero Saucedo faisait partie du lot, dans un premier temps, mais il sera relâché et recevra même 250 000 dollars pour sa « protection » : à savoir pour qu’il ne parle pas et ne fasse pas remonter l’enquête jusqu’au… colonel Luís Arce Gómez (ici à gauche). L’Etat bolivien vacille à ce moment-là, il est bien devenu un narco-état sous la férule de son dictateur. Mieux encore avec le cas de Rogelio Suárez Cabrera, qui réussit carrément à s’échapper du commissariat général de Cochabamba : or selon l’enquête, c’était l’homme qui organisait le trafic. Il évidemment été aidé pour le faire.

Et ce n’est pas fini : en septembre 1986, un scientifique, le naturaliste Noel Kempff Mercado (ici à droit) et ses compagnons sont assassinés pour s’être approchés un peu trop près par mégarde d’un énorme complexe de fabrication de coke à Huanchaca. Une piste juste à côté de l’endroit où était fabriquée la cocaïne permettait à des DC-3 ou à des C-46 de se poser pour embarquer la cocaïne ! Un véritable massacre, organisé par les barons de la drogue par peur de voir l’emplacement de leur véritable « usine » révélée. Malgré le scandale, l’affaire est promptement enterrée par le pouvoir. De façon scandaleuse : « en se prononçant sur l’affaire de 1986 impliquant le meurtre à Huanchaca d’un éminent spécialiste de la Bolivie, son pilote, et un guide, la troisième cour pénale de Santa Cruz a rendu un verdict de culpabilité en avril 1988 à l’encontre de dix Brésiliens et d’un Colombien, en plus d’un Bolivien prétendu mort. Le tribunal a toutefois rejeté les accusations contre cinq autres suspects boliviens, y compris plusieurs trafiquants bien connus. La libération de deux des suspects par les juges de Santa Cruz a amené la Cour Suprême deJustice à demander la démission de tout le système judiciaire de Santa Cruz en raison de sa clémence envers les trafiquants de drogue ». Nous sommes au début des années 90 et l’état Bolivien est toujours le même, malgré le changement de président : on ne lutte pas contre le pouvoir de la cocaïne  (depuis on a donné le nom de l’infortuné scientifique à u parc naturel) !!!

En 1995, un membre du congrès bolivien, Ramiro Barrenechea, aura le courage de dénoncer au sein de la FELCN, chargée logiquement de la lutte antidrogue d’un groupe de tueurs, un escadron noir d’extrême droite chargé de protéger les narco-trafiquants. Selon lui, « la police bolivienne, les militaires et des civils étaient tous en mèche avec les véritables usines à cocaïnes localisées selon lui au Chili. » Entretemps, le roi des cieux chargés de nuages blancs de coke avait fait fortune et s’était offert un palais à sa dimension : une résidence rachetée à un riche américain loufoque, qui s’était fait bâtir un « palais des mille et une nuits » à 5 millions de dollars, avec toits caractéristiques, le tout situé à Hermosillo, près dans l’état de Sonora ! Une bâtisse gigantesque construite à deux pas de la maison du gouverneur de l’Etat ! En 1988, Jaime Figueroa Soto, le plus grand trafiquant de drogue de l’Arizona, juste à côté, était arrêté, mais toujours pas Fuentes (ici à droite). L’homme avait bien gardé toute son avance sur ses concurrents, jusqu’au 4 juillet 1997, où une opération de chirurgie esthétique visiblement fort ratée avait eu de telles complications qu’elle l’avait emporté. Lui avait-on administré le mauvais médicament ? Nul ne le sait, mais en tout cas c’était bien lui… méconnaissable mais reconnu par son ADN ! Sur son certificat de décès, il était indiqué… « garçon vacher ». Soto, sorti 16 ans plus tard de sa prison sera expédié au Mexique en 2006 , où il était soupçonné avoir tué trois hommes. En 1998, pourtant, selon les Etats-Unis, l’armée mexicaine prêtait main forte aux trafiquants… le général Jesus Gutierrez Rebollo (ici à gauche) venait juste d’être arrêté en flagrant délit : la succession de Fuentes était effective ! Son correspondant d’alors s’appelait en effet… Vincente Carrillo Fuentes  : le frère d’Amado, devenu leader du cartel en remplacement du « roi du ciel ». Selon la DEA US, il continuait à payer des milliers de dollars chaque mois pour arroser les officiels… il avait si bien appris à le faire avec son frère.

Payer les politiques, les gens de l’administration et laver l’argent sale, grâce à des banquiers. En 1995, un petite banque mexicaine va s’en charger : la Grupo Financiero Anahuac. Or cette banque, diront les gens de la DEA, était étroitement liée au frère et au neveu du président de l’époque, Ernesto Zedillo Ponce de León, 34 eme président mexicain ayant travaillé à la Bank of Mexico et lui-même à l’origine à la tête du syndicat ouvrier le plus puissant du moment. Il est devenu aujourd’hui membre du Center for the Study of Globalization à la Yale University à dénoncer les méfaits de la globalisation… devenir consultant économique pour conseiller le monde bancaire après avoir été proche des machines à laver l’argent sale : le paradoxe mexicain, on appelle ça ! Le relais mafieux va ainsi se passer de génération en génération : au sein de l’Anahuac Bank, un homme joue un rôle clé : Jorge Fernando Bastidas Gallardo, ancien dirigeant du syndicat des électriciens (SUTERM), et un ex-directeur de la puissante Commission Federal de Electricidad (CFE), lui-même homme de confiance de Leonardo La Guera Rodríguez Alcaine, qui protège lui un jeune trafiquant de drogue du nom de… Vicente Carrillo Fuentes Leyva, le propre fils du « Seigneur du Ciel »… le tout sous la bénédiction, donc, de Rodolfo Zedillo Ponce de León… après le frère, le fils. En photo, à gauche, l’arrestation de Vicente Carrillo; le  « narco junior » en février 2009.

Au Guatemala, tout avait en fait commencé en 1954 par l’action de la CIA, qui avait mis au pouvoir, on le sait, une sanglante dictature, celle de Carlos Castillo Armas, qui avait renversé Jacobo Arbenz Guzman. Là encore il aura fallu attendre longtemps pour s’en apercevoir. Des documents déclassifiés l’ont révélé à la face du monde, pourtant. Selon l’histoire, un seul de ceux soutenus par la CIA était mort dans le coup d’état : or ils avaient été 43 ! Un homme, Nick Cullather, va y revenir, et décrire à quel point l’intervention US avait été désastreuse pour le pays. « Il décrit les dirigeants installés par la CIA comme répressifs et corrompus. Le coup d’État, dit-il, a détruit le centre politique au Guatemala, qui « a disparu de la politique dans un silence terrorisé », et conduit à une série de gouvernements militaires brutaux et un « cycle de violence et de représailles « qui » a coûté la vie à un ambassadeur des États-Unis, deux attachés militaires américains et à 10 000 paysans au moins « dans les années 1960. » La CIA n’a jamais appris de l’expérience, » conclut Nick Cullather, car le coup d’Etat du Guatemala est devenu un modèle pour la désastreuse équipée de la Baie des Cochons. » La légende a remplacé la réalité. C’est un cas classique de la CIA ne pas apprendre de sa propre histoire », une histoire qui a été secrète »… précise l’auteur. Selon le même auteur, Robert Gates, actuel responsable de la CIA, dans un mémorandum avait expliqué qu’il était vital d’agir ainsi, car, selon lui, «  l’Union Soviétique, sinon aurait transformé le Nicaragua en camp armé et fait du pays un second Cuba ». Le 2 avril 2009, l’arrestation de.- Vicente Carrillo Leyva, alias « El Ingeniero »sonnait comme un violent écho à ces paroles inquiétantes…. l’opération PB FORTUNE, 66 ans plus tard, exerçait encore des ravages. Exactement ce qu’a décrit Peter Scott Dale dans « Cocaine Politics : Drugs, Armies, and CIA in Central America » en 1991 déjà.

Les mêmes ravages qu’au Mexique : le 2 mars 2010, on arrêtait les deux grands responsables du trafic de drogue dans le pays : c’était Baltazar Gomez, le responsable de la police dans le pays et Nelly Bonilla, patron de la lutte antidrogue au Guatémala ! Deux jours avant, le président Alvaro Colom avait « démissionné » le ministre de l’intérieur Raul Velasquez sous accusations de corruption… l’histoire maudite du pays recommençait. Le 7 octobre, nouveau coup de tonnerre : on apprenait que l’unité d’élite guatémaltèque, qui s’entraînait régulièrement avec les américains, les fameux « Kaibiles »… travaillaient en fait pour le cartel mexicain de Los Zetas ! Les anciens porte-flingues du cartel du Golfe, devenus indépendants ! Les révélations explosives du Center for a New American Security (CNAS), dans un rapport écrit par Robert Killebrew, colonel en retraite de l’U.S. Army colonel, et Jennifer Bernal, a du CNAS, sonnaient comme un énorme explosion médiatique : c’était l’unité qui était le plus souvent envoyée pour débusquer les trafiquants…  Leur rapport est sans appel :  » le gouvernement notoirement corrompu du Guatemala a peu de contrôle sur sa frontière nord, qui est de plus en plus utilisée par les cartels et les gangs en tant qu’espace de refuge. Guatemala City connaît des niveaux records de violence et de criminalité, alors que la ville en même temps connaît un boom de grande ampleur de construction de bâtiments mais avec seulement un taux de 25 pour cent d’occupation, généralement un signe de mettoyage d’argent sale à grande échelle. Malgré les efforts déployés par les élus et les fonctionnaires, le Guatemala ne prend pas le chemin de la réforme dans le un proche avenir.L’effondrement civil ou le contrôle de la société civile et des institutions par les cartels de la drogue est possible, mais l’avenir le plus probable est que l’État luttera de manière inefficace et corrompue, et ne sera généralement pas en mesure de maintenir l’ordre, même dans les zones urbaines « . Le tableau est… tout simplement effrayant. Et pendant ce temps, comme en Afrique de l’Ouest, ça continue d’arriver… de Colombie, mais aussi du Pérou et de Bolivie, comme le révèle aussi Wikileaks.

Le 11 août 2009, dans un avion abandonné dans la prairie de la ferme La Flora » près de de la ville de Tiquisate, à 90 miles seulement de la capitale du pays, les policiers découvrent 728 kilos de cocaïne, rangés dans 21 sacs disposés dans les soutes de l’appareil, avec également à bord trois grands bidons vides de kérosène. Il y en a pour 8,8 millions de dollars. L’avion arborant le drapeau Colombien portait l’immatriculation EC-IBK. Son immatriculation est fausse : c’est celle d’un Beechraft King Air 350 Sud-Africain beaucoup plus gros (vu ici à Zaventem). Gros nez, montant central de parebrise, hélices bipales, antennes sur le toit, il s’agît en ce qui le concerne d’un vieux Piper Aztec. Vendu dans les 100 000 dollars en moyenne pour un appareil du milieu ou de fin des années 70. Une paille, au regard de son chargement ! Les ravages se poursuivent, donc, devant l’impuissance de l’Etat. Des ravages qui continuent : le 13 octobre dernier (2011, donc), un avion ayant décollé de l’aéroport de Tobias Bolaños à Pavas se crashait. Le Piper Cherokee TG-CEB contenait 177 kilos de cocaïne, cachés dans les habituels bidons d’essence, et même dans les ailes ! En cherchant un peu, les policiers découvrent que l’avion a fait 10 allers-retours dans l’année, entre l’aéroport de Juan Santamaría, celui de Daniel Oduber Quirós dans l’état du Liberia, et Tobías Bolaños à Pavas. La destination de tous ses vols étant soit le Mexique soit… le Guatemala. L’avion était bien enregistré au Guatémala, mais était loué par une firme du Costa Rica, »Aerolineas Turísticas de América. » Dans le hangar des narco-trafiquants, on trouvera deux appareils : un Piper PA-23-250 Aztec F (enregistré TI-ATI) et un Cessna 172B (sous ne numéro TI-ANB). Les appareils étaient censés appartenir à Aerovías Martruji (Martruji Airlines), Aerovías Isla del Coco (Coco Island Airlines), et même à un société nommée « Impulsadora Turística Del Pacífico » ! Le 27 mai 2009, le fameux TI-ANB  (ici à droite) avait fait un atterrissage d’urgence à La Uruca, et avait atterrit… sur une rue. Les trafiquants avaient-ils pris des leçons avec le « capitaine Tubiros », vu dans le reportage ? Avaient-ils eux-mêmes filmé l’essai de l’appareil ? Toujours est-il qu’ils démontrent avec brio que le spectre de Carillo Fuentes rôde bien aujourd’hui au dessus du Guatémala, qui devrait subir dans les mois à venir le même sort désolant que le Mexique, qui s’enfonce chaque jour davantage dans la violence.

(article rédigé le 28 mars 2011 et mis à jour)

 

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