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Coke en stock (CLXXXIX) : la découverte et la chute des fournisseurs d’avions (24)

Et puis, durant toute cette quête, étalée sur plusieurs mois, on tombe sur de drôles de cas, dont la découverte inattendue nous ouvre tout un autre pan du trafic, resté jusqu’ici plus ou moins connu.  Celui de la présence d’une communauté religieuse fort spéciale, au mode de vie assez voisin des Amish aux USA, au final (tout le monde se souvient du film Witness de 1985 avec Harrison Ford) . Tout ceci à partir d’un énième Cessna retrouvé posé sur une piste jouxtant des cultures entretenue par les fameux mennonites, puisque c’est leur nom.  Mais commençons d’abord par ce fameux avion, et surtout allons voir ce qu’il en était de son pilote, à l’étrange comportement…

Un pilote « endormi »  ?

L’histoire se passe… en Bolivie, fin juillet 2017.  Ça commence d’abord par une drôle de scène dans la colonie mennonite de Chihuahua, près de Santa Cruz, à 47 kilomètres de la municipalité de Cuatro Cañadas (1). Les résidents  appartenant à une communauté mennnonite  (parmi les 70 000 que compte la Bolivie) viennent alors de voir atterrir en urgence sur une piste improvisée un Cessna 182P Skylane de belle allure encore, ou récemment repeint (il est ici à gauche).  Une fois l’avion posé, rien ne bouge à l’intérieur.  Inquiets, ils alertent la police (par téléphone « depuis qu’Antelco – les postes et télécommunications du Paraguay – a planté une immense antenne de télécom en plein Filadelfia » selon François Berthillier, voir note en bas de page (2) !).  Une police qui, une fois arrivée sur place, découvre que le pilote à bord de l’avion est bien vivant, mais qu’ils s’est tout simplement… endormi.  Il est alors réveillé et emmené au poste.  L’appareil est donc examiné de près, car on soupçonne bien sûr un vol de narco-avion, le Cessna semblant en parfait état de voler (il rédécollera sans aucun problème).  A l’intérieur, il y a trois bidons (vides), selon certains articles relatant l’événement.  Les policiers découvrent aussi que le GPS de l’avion avait enregistré qu’avant d’entrer en Bolivie, il s’était rendu, effectivement, au Paraguay.  Selon la presse, la technique de micro-aspiration utilisée lors de la fouille aurait trouvé des microparticules de cocaïne à l’intérieur de l’avion.  En prime; « le pilote était en traitement contre la dépendance chimique pour l’utilisation de la drogue », avait-on appris le rapport de sa détention :  c’était bien un cocaïnomane avéré !!!  Voilà qui chargeait déjà pas mal le tableau.  Sur des clichés de la police fournis à la presse, on verra plus tard le même avion ramené sur une base de l’armée (c’est visible ici notamment) avec autour de lui des paquets de cocaïne saisis visiblement ailleurs.  En aurait-on profité pour mettre en scène la découverte ?  C’est possible en effet. La Bolivie n’aime pas trop parler de drogue, sauf si les gens qu’elle arrête sont des étrangers… comme c’est le cas pour notre pilote… brésilien, on le rappelle.  En tout cas l’avion, pour avoir été déplacé sans problème, fonctionnait donc parfaitement. Et à bien y regarder, il venait de se faire repeindre… à comparer à son allure précédente (visible ici à droite).  Mais était-ce bien le même appareil (18262905, le Cessna 182P enregistré au Brésil le 26 avril 2006) ?  Certainement, car la différence visible sur le train principal s’explique par le fait qu’en novembre 2012 à Penapolis, on n’avait visiblement pas remis les caches aérodynamiques sur les jambes de train, alors que leur amorce sur le fuselage indiquait qu’il y en avait au départ : aurait-il connu un incident non répertorié ???… qui aurait expliqué sa revente en mars 2017 seulement ???  L’avion n’avait que 6 mois chez son nouveau propriétaire !

Un drôle de zèbre à bord

Selon la police, « il a atterri inopinément à proximité de la communauté Chihuahua dans la compétence de la commune de Canadas Cuatro.  Le pilote qui était en charge de l’avion est de nationalité brésilienne.  Il a présenté sa déclaration dans l’interview policière avec plusieurs lacunes et contradictions », avait-t-elle dit, note La Patria, qui ajoute: « que le pilote brésilien a été identifié comme Fabricio Badelini Conti, et il a déclaré qu’en raison de la fatigue physique, il serait devenu désorienté et avait atterri sur la piste la plus proche qu’avait identifié son GPS ».  L’homme arrêté, le pilote retrouvé « endormi », réside à Araçatuba, est en effet un brésilien et il est âgé de 32 ans.  Pour ses proches, en revanche, le trajet de l’avion n’avait eu aucun rapport avec un quelconque trafic, car, justement, « il avait gardé à l’intérieur ses sièges pour passagers », ce qui pour eux « excluait » de l’utiliser pour le trafic de drogue.  Oui, certes, mais…  En fait, la famille n’apprécie pas alors que le fameux pilote ait été directement transféré  à la prison de Palmasola (à Santa Cruz de la Sierra ) qui est sans conteste considérée comme la plus violente de ce pays.  En 2013, il est vrai, 35 personnes y avaient été en effet tuées dans un combat entre gangs au sein même de l’établissement, rappelle La Patria.  L’homme, appelé Fabrício Paterlini Conti, par la voix de son avocat, tentera bien de convaincre la justice bolivienne en affirmant qu’il s’était envolé d’Aracatuba le lundi 31  « pour prendre des passagers à Campo Grande », en Bolivie et qu’il s’était posé en raison de « problèmes techniques».

En somme il faisait le taxi aérien.  Avec un avion qui n’appartenait pas à une entreprise de ce type. Seulement voilà, l’avion, examiné révèle qu’il marche parfaitement… comme on a pu le voir, personne n’a jamais vu ses passagers, et le dénommé Fabrício n’a déposé aucun plan de vol avant de décoller… on rappelle que le 15 avril de la même année, un autre avion s’était lui planté près de Santa Cruz, au même endroit, un avion de « fumigation », immatriculé CP-2483, qui avait lui tué son pilote âgé de 38 ans appelé Peter Fehr Wieler.  L’avion était un  Piper PA-25-235 Pawnee déclaré au nom de Jorge Gonzales Ledesma.  Or, fait mémorable, pour ce groupe religieux, ce pilote était aussi membre de la communauté mémonite de Chihuaha !!!  Leur refus de la modernité, au choeur de l’institution, présente parfois des exceptions étonnantes !!!  Sur la photo du crash, on peut en effet apercevoir les femmes du groupe avec leurs habits « décalés », ceux des années 50 en ce qui les concerne… l’appareil n’était plus très jeune non plus :  Piper a cessé sa production en 1982... un autre refus de la modernité ?

Au ras des épis de maïs

L’enquête découvre également que dans le civil, notre homme n’est pas pilote de Cessna, mais… d’avion agricole, justement, chargé des épandages aériens au dessus du maïs ou même des eucalyptus (il est ici à gauche en photo à bord de son avion-école).  Il est à bord en effet le plus souvent d’un Neiva-Embraer EMB-201A (Piper Pawnee) le N°200304, dans lequel il s’est beaucoup mis en scène sur You Tube, comme ici où on peut le voir décoller à bord de son PT-GRL jaune et bleu (un Embraer EMB-201A (200304, donc, enregistré au Brésil depuis le 17 novembre 2005).  Manifestement, cet homme aime voler, c’est évident !!!  On peut facilement imaginer que notre aviateur, employé comme pilote de « fumigación» connaissait donc parfaitement les lieux où il avait posé son Cessna.  L’homme volait alors  au ras du sol en étant cocaïné ???  Voilà un bien étrange travailleur agricole, qui a obtenu son certificat de vol dans une école de renom appelée EJ, qui annonce former sur Cessna A152 Aerobat PR-HFG ou Cessna 182, tel le PR-EVJ, ou en IFR, avec aussi un 206 mais aussi sur monomoteur (Embraer EMB-712 Tupi PT-NVG ou PT-NUN ou Corisco PT-RZD) bimoteur Piper PA-34-200T Seneca II  (le PR-SKP) ou sur avion agricole (en l’occurence  un Ipanema, le PT-GDR, ici à gauche; filmé ici).  L’école possède quatre bases aériennes : une Itápolis, a 370  km de São Paulo, une à Jundiaí, une à Campo Verde-MS et une à São Paulo, près de la capitale, qui possède des simulateurs de vol et un hangar technique.  Notre homme s’était fait photographié devant l’appareil de son école (cf ici à droite), visiblement ravi d’avoir obtenu son diplôme.

Au même moment, la police bolivienne avait développé l’opération Colmillos, qui s’était soldée par la saisie de deux véhicules, et un total de 35 kilos de cocaïne.  Des saisies bien lointaines de l’endroit où se trouvait l’avion avec le pilote d’Araçatuba.  Mais entre temps le cas de Fabricio commençait à s’alourdir sérieusement : « le procureur a contacté les agences de sécurité au Brésil pour enquêter sur une possible casier judiciaire du brésilien Fabricio, puisque l’information pointée par GPS de l’appareil, rapporte que ça n’est pas la première fois qu’il a volé sur le territoire bolivien et que l’avion aurait traversé d’autres endroits, tels que le Paraguay, au-delà vers le Brésil et de la Bolivie, où il a été arrêté ».  Personne encore pour vérifier que l’avion, appartenant à Ws-Empreend Imobilliarros S/C Ltda depuis le 26 avril 2006, avait brusquement changé de propriétaire le 15 mars 2017, devenu alors la propriété d’Ana Paula Martines Siqueira et de Diego Goncalves Flores qui se révéleront être deux jeunes, deux prête-noms, à l’évidence !!!  A la télévision, on montre notre fameux pilote l’air fort soucieux, lors de son transfert à la prison, encadré par un policier anti-drogue (ici à droite)… on venait juste alors de découvrir les traces de cocaïne à bord de son avion, ce que la chaîne de TV indiquait en sous-titres.

A Cuatro Canadas, deux ans auparavant, c’est aussi un Cessna qui avait été retrouvé en plein champ de maïs, près de la ville de Caini.  L’avion s’était d’abord posé sur une piste de fortune et avait tenté de redécoller avant de se vautrer, ses occupants s’échappant aussitôt… avec la cargaison, très certainement de la coke, chargée  à bord de pick-up 4×4 et de motos.  A l’intérieur « les membres de la Force spéciale antinarcotique ont constaté que l’avion ne disposait pas des sièges arrière et que des manuels d’une arme de 9 millimètres avaient été trouvés ».  Aucune indication n’avait été donnée de son immatriculation, la police se contenant d’indiquer qu’il était… brésilien. L’appareil était un Cessna 210 semble-t-il (le modèle 182 a une vitre de côté différente, le 206 également en comparaison).  L’appareil s’est posé sur le ventre, ce que montre l’état de son hélice, bien tordue. Ici on peut voir le reportage sur sa découverte en plein champ de maïs.

Une vieille histoire à cet endroit

En Bolivie, le 13 juin, un appareil s’était lui aussi planté, à Piraicito, au redécollage également.  C’est encore dans le département de Santa Cruz, avec comme centre Santa Cruz de la Sierra, toujours. »Un très élégant Cessna 210 Centurion.  Il s’est couché sur l’aile droite, visiblement embourbé sur sa roue droite, en tentant de décoller sous le feu des hommes de l’armée bolivienne  venus intercepter l’appareil.  A bord, il y a 60 paquets de cocaïne pour 125 kg au total.  Au moment de l’intervention des soldats, deux hommes se sont échappés dans les montagnes, mais il seront arrêtés un peu plus tard, cachés dans des buissons.  Deux frères ont été tués dans l’affrontement, en descendant de leur 4×4 venu prêter main forte à l’avion : Carlos Toni (30 ans) et Yasmani Carballo Loza (25 ans), impliqués selon les renseignements « dans des activités de trafic de drogue ». »  A cet endroit aussi, c’est une vieille histoire que trafic de drogue.  En 2009, le 25 avril, on avait retenu en effet la photo d’un responsable anti-drogue (Óscar Nina, ici à droite) qui avait tenu devant les objectifs un pistolet saisi dans les restes d’un Cessna posé en urgence près de la commune de Loma Alta) avec ses occupants qui avaient eu maille à partir avec un autre groupe de trafiquants, l’avion arborant plusieurs impacts de balles, de de calibre 7,62, tirés du sol par un groupe d’un groupe de narcos adversaire de ceux dans l’avion, alors qu’il était en train de se poser !!!  Un règlement de comptes entre trafiquants, pour sûr !!!
L’avion, portant le drapeau bolivien, avait ensuite été incendié, ne restant visible que sa queue. Deux pickups avaient été vus auprès de l’appareil une fois posé.

Epandage et coke

En 2014, le 13 mai, c’est un avion d’épandage mal maquillé qui s’était posé dans un champ près de Charagua, Santa Cruz,  avec à bord 89 kg de coke. L’avion était en fait le PT-WDX, une fois enlevé l’autocollant posé à la va-vite voulant faire croire au CP-1215 comme fausse immatriculation. Un Piper PA-36-300 (36-7760052) enregisté au Brésil le 19 février 2009 et l’ex N57889, vendu par le broker Southern Cross Aviation de Fort Lauderdale… « Le chef de département de Felcn, Alex Rojas Echeverría, a informé qu’après le débarquement dû aux défaillances mécaniques de l’avion étranger, que le pilote brésilien Ronaldo Satyro da Silva avait été arrêté et qu’il aurait avoué que sa mission était de transporter une cargaison de cocaïne du Paraguay. Rojas a expliqué que des travaux sont en cours pour trouver et localiser quatre personnes à bord d’une camionnette qui ont vu descendre plusieurs sacs de polyéthylène de l’avion et quitter l’endroit ». L’avion était un Air Tractor AT-502 (en voici un en action au Brésil et un autre « ninja »  ici).

Pilote brésilien ou bolivien, plutôt jeune et souvent issu récemment d’une école de vol, et embauché ensuite en « fumigacion », avion ayant fait une escale au Paraguay… on tourne tout le temps autour des mêmes choses… au même endroit !!!

 

(1) lire ici le mémoire de 1996 de Gwenaëlle PASCO sur le sujet, dirigé  par Christian Huetz de Lemps. En voici l’exergue : « ce travail est l’expression d’une conviction personnelle de l’auteur : cette communauté religieuse de type conservateur a joué un rôle décisif dans le processus de croissance économique de l’Oriente bolivien pourtant celui-ci est aujourd’hui dénigré par certaines institutions nationales. Cependant, il est aussi indéniable que si l’immigration mennonite se poursuit, c’est qu’elle continue de servir les intérêts des deux parties; »  Les mennonites,  à l’organisation sociale fort rigide, où l’homme est prépondérant et impose une subordination à la femme, qui se sont installés à Santa Cruz de la Sierra, sont des exclus depuis toujours :  « avant d’entrer dans le vif du sujet, il est nécessaire d’exposer l’héritage religieux des mennonites et de retracer leurs migrations antérieures : ce groupe pacifiste dont l’origine remonte à l’époque de la Réforme en Europe médiévale n’a cessé d’émigrer. Depuis qu’elle a été chassée d’Europe au seizième siècle, la famille mennonite s’est divisée en plusieurs branches désormais présentes dans le monde entier. Tous les membres ont entre autres, en commun le baptême des adultes exclusivement ». Anabaptistes pacifiques ce sont des agriculteurs avant tout dont l’auteur salue ici les efforts dans le domaine : « le rôle joué par les mennonites dans le dynamisme agricole du département : ils ont été à l’origine de la diffusion de la culture du soja, ainsi que de l’introduction du blé dans l’Oriente. Ces pionniers contrôlent actuellement des superficies très importantes mais la valorisation économique qu’ils ont entreprise reste étroitement liée à leur orthodoxie ».  Les boliviens sont issus d’une branche débarquée au Canada vers 1870 et arrivés sur place en 1950, après être descendus dans les années 20 au Paraguay.  Pour les trafiquants, la ruralité primordiale des mémoires en font un territoire complet pour exercer le trafic aérien le plus discret possible.  Et en prime, comme on l’a vu, ce sont eux qui nettoient et entretiennent leurs pistes d’atterrissages, les chemins utilisés par leurs indispensables carrioles !!!

(2) Un très bon texte sur eux est disponible ici:

http://www.lesoir.be/archive/recup/les-mennonites-du-paraguay-exiles-de-la-foi_t-19910330-Z03TL4.html#

 

.

http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/divers12-08/010047524.pdf

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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