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Coke en stock (CLXVIII) : la découverte et la chute des fournisseurs d’avions (3)

On retrouvera beaucoup d’avions, appartenant à Martin Rapozo, écrabouillés en plein VRAEM, cette région de convergence de fleuves située au Pérou où d’innombrables pistes clandestines ont été décelées, et un nombre conséquent d’avions transporteurs de cocaïne trouvés.  Une région où sont aussi morts un bon nombre de (très) jeunes pilotes, juste sortis des écoles de pilotage boliviennes.  Leurs appareils étant tous ou presque des Cessna dotés de dispositifs STOL, la plupart repeints selon des schémas récents de décoration, pour masquer leur grand âge.  Un bon nombre provenant de l’Alaska… une véritable épidémie, à vrai dire, dans la région.

Le cimetière des jeunes pilotes du VRAE

C’est le 22 novembre 2014 que les affaires de notre trafiquant vont prendre une autre allure.  Ce jour-là, après une course poursuite -filmée- avec un  hélicoptères de l’armée du commando spécial de l’Apurímac, Ene et Mantaro (ou VRAEM), c’est un autre Cessna qui s’écrase dans l’Emerald Valley (dans le district de Junin) dans ce qu’on appelle le « Canyon du Diable », en tentant d’échapper aux hélicoptères de l’armée du commando spécial de l’Apurímac, Ene et Mantaro (VRAEM).  L’avion est encore un Cessna immatriculé CP-2890 et donc d’origine bolivienne, et il appartient bien à Martin Rapozo Villavicencio, lui aussi.  A bord, on retrouvera 356 kilos de cocaïne et tout le nécessaire des trafiquants ; téléphones cellulaire, un équipement satellitaire, un GPS, etc. , ainsi que le cadavre du pilote, mort dans le crash, qui avait conclu la poursuite aérienne.  L’enquête découvrira plus tard deux autres appareils bien particuliers:  Deux avions qui attendaient celui qui s’était écrasé pour servir de relais à son chargement.  Un Cessna 210 Centurion immatriculé ZP-BFR (un avion paraguayien, donc) et un Beechcraft C90 King Air immatriculé PT-OEP, à savoir… au Brésil.  Le King Air est le C90 LJ-1019 qui a été enregistré au Brésil dès le 13 juillet 2004, c’est l’ex N25AJ.  Or cet avion avait perdu son certificat de vol US le 2 octobre 1990, ce qui aurait pu signifier qu’il n’avait pas volé depuis 14 ans à son arrivée… pas tout à fait :  Plane Logger lui trouve un acheteur brésilien appelé Banjet Taxi Aereo Ltda, dès cette année-là, et également un autre, BMG Leasing S.A. Arrendamento Mercantil puis un troisième appelé Vito Transportes Ltda société dans l’État du Minas Gerais qui le déclare le 15 juin 1998 !!!  Un péruvien (Raúl Ruiz) et un brésilien (Sebastao Belho) seront arrêtés, mais seront vite libérés.  Les deux appareils attendaient la cargaison du Cessna 2890, l’un dans la propriété du Sinaí (en plein site touristique, donc  !) et l’autre dans celle de Belén, dans le département de Beni, toujours selon les autorités.  La présence des deux appareils montre que l’on a bien affaire à un trafic international, et qu’il devient donc inutile d’étudier son ampleur en restant confiné à un seul pays.  Désormais, il nous faudra observer en même temps le Pérou, la Bolivie, mais aussi le Paraguay, qui va servir de relais pour lui-même desservir le Brésil et même l’Argentine (j’étudierai plus tard si vous le voulez bien l’Equateur, lui aussi entré dans la danse folle des saisies de cocaïne transportée par avion).

Les avions accidentés coûtent moins cher, mais ils sont aussi dangereux  

Bien d’autres avions, en effet, s’ajouteront à ce désastre régulier.  Le 22 août 2014, disparaît le Cessna CP-2571.  On retrouve son épave écrabouillée contre un muret, à Boca Sanibeni, à Satipo; l’avion est complètement détruit (cf ici à droite).  Il paraît assez grand, même ainsi replié, car c’est en effet un Cessna modèle 207A (ici le CP-2543 bolivien).  Il appartenait à Luis Alberto Suarez Medina, celui-là.  Les indigènes de la région, qui avaient trouvé l’avion avant les autorités, avaient laissé le cadavre du pilote pourrir à l’intérieur.  Cela faisait alors six ans qu’il volait en Bolivie.  Il avait été importé en fait en Bolivie par… Christine Urnezis Rapozo, l’épouse de Martin Rapozo, habitant tous deux Tarpon Springs, en Floride comme on sait.  L’avion avait habilement été enregistré au départ au nom de Luis Alberto Suarez Medina, un éleveur ayant pourtant des liens depuis longtemps avec le trafic de drogue.  Mais le plus surprenant encore une fois était d’où provenait l’avion et ce qu’il lui était déjà arrivé, expliquant son faible prix de vente, en réalité.  Revenons pour ça 14 ans en arrière.  Le 10 mars 2000, à 09h45 A, un avion Cessna 207 immatriculé N75703, enregistré chez « 40 Mile Air, Ltd »., de Tok (en Alaska), avait décollé de Fairbanks, en Alaska, direction Healy Lake, en Alaska, avec 50 livres de courrier à bord.  La société fait son beurre depuis des années en organisant des chasses au caribou comme activité principale (photo à gauche).  Ici à droite leur Cessna 206 N734GW actuel (l’avion a eu un petit incident le 5 septembre 2017, son aile gauche ayant heurté un panneau de signalisation lors du décollage.  Ça s’est passé à Chicken (?), qui est situé en Alaska, un coin perdu et où on dénombre… 7 habitants).  Au dessus de Delta Junction, il avait perdu  tout à coup de la puissance moteur et avait dû se poser en catastrophe : un des pistons de son moteur venait alors de le  lâcher: Un moteur qui avait accumulé  1 560 heures déjà  depuis la dernière  révision.  L’avion, posé en catastrophe, « avait subi des dommages importants » avait noté le rapport d’accident…. le  N75703, une fois revendu (à bas prix) et exporté en Bolivie, était devenu notre fameux CP-2571 en fait !

Le polonais du coin (il en fallait un !)

Peu de temps après c’est le CP-2776, chargé de 300 kilos d’alcaloide de cocaíne, qui est découvert à Mayapo, dans le district de Llochegua.  L’avion est retrouvé au bord du fleuve, intact.  Cette-fois-là les policiers, qui étaient déjà sur place on filmé la scène… et tous les préparatifs de la réception de l’avion.  Une fusillade s’en était suivie, elle aussi enregistrée. Les trafiquants, adroits ont réussi à s’échapper en bateau gonflable le long du fleuve.  Mais leur chef, Marco Antonio Rengifo Díaz (alias « Polaco II ») ex-partenaire de la danseuse Maribel Velarde, a été blessé à mort par les tirs.  On retrouvera son cadavre à 10 km de là, enterré au bord du fleuve, la localisation étant indiquée par sa sœur René Rengifo.  Le Cessna  appartenait à un pilote bolivien appelé Óscar Frías, habitant Santa Cruz (on retient le nom, svp !).  L’avion avait ensuite été incendié sur place par les militaires péruviens.

Les victimes du trafic : de jeunes pilotes

En 2014, la disparition ou la mort consécutive de plusieurs jeunes pilotes commence à irriter, autour du VRAEM :  ainsi celle du jeune colombien Fabián Iván Beltrán Barret (ici à droite) engagé au départ comme pilote de « fumigation » (la Bolivie lutte toujours contre des sauterelles) et qui avait disparu le 27 août 2014.  Sa mère s’était bien renseignée auprès du propriétaire d’Agricultural Wings, la firme qui l’avait embauché, mais sans succès : visiblement, il était allé piloter un autre appareil quelque temps.  La plainte concernant sa disparition est parvenue au bureau du Procureur en février 2015 seulement.  Le journal El Tiempo découvrira après coup que « sa licence de vol n’était pas valable pour les emplois rémunérés en Bolivie ».  En 2016 il en manquait toujours 6 à l’appel, de pilotes !  Les télévisions commencent alors à effectuer des reportages sur le sujet.  Dans un de ces reportage télévisé, on verra les parents de deux pilotes venir crier leur détresse, sans nouvelles de leur enfant depuis des mois.  Un autre extrait de journal  télévisé montre ici le recrutement des jeunes pilotes boliviens pour les narcos du Pérou.  Un second montre ici la traque des avions dans le VRAEM, avec l’exemple de la découverte en juillet 2014 du Cessna CP-2859.  A l’époque on ne sait pas encore qu’il s’agit d’un avion appartenant lui aussi à Martín Rapozo !!!  C’est le même qui apparaît dans le documentaire TB « « Narcos recrutan pilotes de Bolivia », visible ci-dessus à gauche).  L’avion avait atterri à Alto Amazonas – Valle Esmeralda, dans le district de Pangoa, et la province de Satipo.  A noter qu’à l’époque le pouvoir insistait sur la découverte d’armes « terroristes » non loin de l’endroit où il s’était posé et dans l’avion lui-même.  On y avait trouvé en effet un fusil calibre 7,62, mais aussi des chargeurs de Heckler & Koch G3, une arme plus récente et réputée, fort répandue dans les forces spéciales de différents pays.  Les armes ont toujours fait partie de l’univers des narco-trafiquants, et ceux-là ne cèdent en rien à la tradition.  Même si le chargement du Cessna ressemblait ici à celui d’un véhicule de campagne de l’armée…

L’avion de l’ophtalmo alaskan surpris en plein Vraem

Dans un  coude de la rivière Pichis Palcazu, les reporters de IDL avaient repéré un drôle de bâtiment, construit en pleine clairière : en fait une vraie tour de contrôle pour accueillir les arrivées journalières d’avion chargés de coke.  Parmi  ceux-ci, les mêmes reporters vont réussir à filmer en direct en se dissimulant à l’arrivée d’un avion, pour se faire charger sa coke par toute une noria de tâcherons.  La scène, saisissante, a marqué les esprits. Pour la première fois on avait pu voir les trafiquants du Vraem à l’œuvre avec un appareil, notamment, immatriculé CP-2780 (ici à droite).  L’avion était encore un modèle 210-F, fabriqué en 1972 ; c’était en effet l’ex N9633G (U20601833) enregistré lors de son achat par Timothy B Mclaughlin, un  ophtalmologue habitant… Anchorage,  en Alaska :  un énième avion venu du froid !!!

Pistes d’atterrissages à gogo et atelier de peinture

Les avions atterrissaient à un rythme effréné, à l’époque dans la zone des trois fleuves.  Après celui immatriculé  CP-2813, découvert le 17 juin 2014, dans lequel avait été trouvé plus de 300 kilos de cocaïne, les officiers supérieurs péruviens s’écharpent en direct dans la presse. « ça se produit environ quatre fois par jour, sous le nez de l’armée: les petits avions atterrissent sur des pistes de terre dans la principale zone de production de coca dans le monde, pour livrer des sacs d’argent, et transporter plus de 300 kilos de cocaïne pour ensuite se diriger vers la Bolivie.  Environ la moitié des exportations de cocaïne en provenance du Pérou ont quitté le pays vers l’est à travers ce « pont aérien », selon la police nationale depuis le Pérou est devenu le premier producteur mondial de la drogue en 2012.  Le gouvernement péruvien ne fait pas grand-chose pour empêcher ce flot de drogues.  Les procureurs, la police anti-stupéfiants, d’anciens officiers des forces armées et de stupéfiants et les retraités actifs aux États Unies disent que si la corruption est répandue au Pérou, la peste des « narcovuelos » est rendue possible par la négligence de l’armée, car ils contrôlent la région éloignée dans la jungle de la vallée des rivières Apurímac, Ene et Mantaro, connue sous le nom de VRAEM. Wilson Barrantes, le général d’armée à la retraite qui dénonce la corruption militaire générée par le trafic de drogue, a déclaré que donner à ces forces l’ordre de contrôler la vallée « c’est comme mettre quatre chiens errants pour prendre soin d’un seul steak  » .  Le vice-ministre de la Défense, Iván Vega, qui dirige les opérations de contre-insurrection dans la région, a déclaré qu’il n’avait pas connaissance d’officier militaire sous enquête.  « La corruption existe, mais nous sommes toujours en attente », a-t-il dit.  « Si nous apprenons quelque chose, tout tombera alors », a-t-il ajouté ».  L’avion, qui a été détruit sur place, laisse aujourd’hui encore ses vestiges visibles sur Google Earth, entouré de traces de pistes d’atterrissages clandestines tout autour de lui…   L’avion ressemblait comme deux gouttes d’eau au Cessna U206G immatriculé N309BC, de 1986, mis en vente par Web Thomas Aircraft, LLC, de Dallas, au Texas, qui avait été proposé à 260 000 dollars, « refait et repeint à neuf ».  Mais celui-ci vole toujours, les trafiquants ayant soigneusement recopié en fait son schéma de décoration.  Trop cher à leurs yeux, à mon avis.

C’est Insight Crime qui conclut (provisoirement)

On a du mal à comprendre pourquoi a-t-on mis autant de temps pour s’apercevoir que ces avions avaient tous le même point commun.  En fait il aura fallu 3 bonnes années d’enquête, si on compte les premiers atterrissages en 2012.  « En 2014, 11 avions se sont écrasés et sept autres ont été arrêtés sur le terrain par les autorités péruviennes.  Dans les 18 cas, les avions récupérés ou capturés ont révélé beaucoup d’informations.  Au cours des trois premiers mois de 2015, les autorités ont récupéré 6 avions échoués et qui ont été interpellés au sol.  La surveillance des petits régimes du VRAEM a permis aux autorités d’identifier près de 50 dossiers de trafic de drogue.  Par les avions identifiés et le recoupement avec les données d’enregistrement de l’aviation en Bolivie, les autorités connaissent maintenant les noms des propriétaires de ces avions, leurs numéros d’enregistrement.  Ils savaient qui étaient leurs précédents propriétaires aux États-Unis, combien ils avaient été vendus et à qui.  Cela a conduit à des informations révélatrices et intéressantes.  Martin Rapozo Villavicencio, le propriétaire du petit avion CP-2890 qui s’est écrasé en 2014, a ainsi acheté plus de 30 avions aux États-Unis, qu’il a exportés vers la Bolivie.  IDL-Reporters et Caretas ont vu les numéros d’enregistrement des 33 avions de Rapozo, dont beaucoup ont été repérés volant dans le VRAEM et dans la vallée de Pichis-Palcazu.  Beaucoup d’avions ont été enregistrés sous des compagnies fictives évidentes, mais certains étaient également enregistrés sous le nom de son frère, Fernando Rapozo.  Le nom de la famille Rapozo a été trouvé à plusieurs reprises dans le fond des avions accidentés, ou capturés au Pérou.  Le 13 février de cette année (2015), les forces de sécurité publique auraient découvert les restes d’un avion écrasé dans les forêts de Pichari.  Le numéro de série de l’avion était encore identifiable et il était relié à un avion acheté par une entreprise à Opa-Locka, en Floride, et exporté vers «Rapozo Export» à Santa Cruz, en Bolivie. »  A droite, le Cessna CP-2873 filmé par Reportetos en train de s’apprêter à redécoller avec sa drogue à bord.

Une seule question subsiste : les autorités américaines n’ont pas été davantage fichues que celles de Bolivie de s’apercevoir de ces achats massifs d’appareils, souvent du même type.  La disparité des lieux d’achat, dans un pays où chaque état en fait à sa guise, a été sans conteste du grand art de la part du narco-trafiquants.  L’achat d’appareils en Alaska, en particulier, est en cela fort représentatif, et somme toute fort adroit.  Mais ils ont dû tous passer par la Floride, pour rejoindre les Caraïbes puis l’Amérique du Sud (cf la carte ci-dessus).  Et c’est bien ça l’une des failles évidentes.  Depuis les trafics de la CIA à Opa-Locka, aux grandes heures de la guerre froide et de l’importation de coke par des gens comme Barry Seal (1), l’endroit était déjà une plaque tournante de l’activité de drogue dans le pays.  Visiblement, il l’est resté.  La Bolivie étant elle affectée du même syndrome que les USA, à savoir d’être incapable de comptabiliser ses appareils, ce que révèle le rapport où des trous entiers demeurent sur ce que sont devenus certains avions.  Ci-dessous la liste des avions achetés par Rapozo et dont on a pu retrouver la trace, établie par l’enquête des journalistes :  en réalité il y en a le triple.

(1) on peut lire ici ce qui a été écrit à son propos :

Coke en stock (CXXXI): « American Traffic » : pourquoi Hollywood n’expliquera jamais l’affaire des Contras (1) !

Coke en stock (CXXXII) : « American Traffic » : pourquoi Hollywood n’expliquera jamais l’affaire des Contras (2) !

 

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Coke en stock (CLXVII) : la découverte et la chute des fournisseurs d’avions (2)

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