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Coke en stock (CLXVII) : la découverte et la chute des fournisseurs d’avions (2)

Hier, nous avons commencé à explorer le sommet de l’iceberg Alaskan. Beaucoup d’avions y ont en effet été achetés par Martin Rapozo, trafiquant notoire de cocaïne, pour les expédier ensuite en Bolivie, ou au Paraguay, via divers moyens de transport.  Parfois, avec un long périple traversant les Etats-Unis, mais le plus souvent par container, en descendant en Amérique du Sud vers le Chili, puis un trajet en camion.  Des avions qui ont tous comme particularité d’être anciens, ou d’avoir été accidentés, notre « importateur » cherchant visiblement à acheter les appareils les moins chers (certains, véritables épaves, ont été acquis pour à peine 20 000 dollars !). Tout cela pour une raison extrême simple :  le plus souvent, ils n’étaient destinés qu’à effectuer un seul voyage… Retour au pays des hydravions et du grand froid, pour commencer….

Des anciens hydravions, parfois accidentés, devenus transporteurs de coke en Bolivie

C’est Wikileaks Bolivie qui nous confirme la piste de l’Alaska. « Les deux petits avions achetés en juillet 2013 à Anchorage, en Alaska, par Martin Rapozo, dont un a été acquis par la sœur ; en fait, ont été consacrés au trafic de drogue, accidentés tous les deux, chargés de drogue.  Les avions ont également été exportés en Bolivie par Christine Rapozo, l’épouse de Martin, tous deux domiciliés à Tarpon Springs, en Floride.  En Bolivie, ils avaient été commandés au nom de Luis Alberto Suarez, un agriculteur avec une histoire mêlée au  narcotrafic.  Natif de Beni, Rapozo possède une licence de pilote civil aux États-Unis et plusieurs entreprises à Tarpon Springs.  Fait intéressant, lui et sa femme Christine ont déposé, selon la documentation de la Floride du Sud, un dépôt de bilan auprès du tribunal de la faillite.  En mars dernier, alors que des agents de la patrouille frontalière, inspectaient l’aéroport Opa Locka et s’intéressaient à un Cessna 206, prêt à effectuer un vol vers Key West en vue d’un plus long, en Bolivie, le pilote a indiqué qu’ils allaient lui payer deux mille dollars pour conduire l’avion en Bolivie.  Au lieu de se rendre en Bolivie, le vénérable Cessna, fabriqué dans les années 1960, a été saisi, et il a peut-être ainsi sauvé d’un accident de plus dans la jungle péruvienne ».  Comme référence d’immatriculation, le site donne le N°U20605553, un appareil de type G datant de 1980, acheté à Ace Flyers Inc installé au  1842 Merril Field Dr… à Anchorage, l’avion ayant été vendu le 2 juillet 2013. Or cet avion présentait une particularité là-bas :  il avait subi un drôle d’accident, le 14 mai 1988, alors qu’il était encore muni de ses flotteurs, une histoire incroyable racontée ici :  « un adulte masculin, qui présentait une histoire de problèmes de santé mentale au moment de l’accident, est entré dans un Cessna 206, avion équipé de flotteurs amphibies, sans permission alors qu’il a été parké sur une zone de rampe non contrôlée près de l’aéroport international d’Anchorage.  Il a par la suite démarré l’avion sans clé et a mis presque toute la puissance du moteur sur environ 185 pieds jusqu’à ce qu’il tamponne un bâtiment commercial et un parking.  Le «pilote» a été appréhendé et pris en garde par des officiers de police ».  L’avion était alors immatriculé N4844X, et il avait subi des « dommages substantiels » selon le rapport.  En photo un peu plus haut à droite, prise le 3 juillet 2009, l’avion décrit, débarrassé de ses flotteurs.  Il sera photographié à nouveau au même endroit le 12 juin 2011, toujours muni de ses grosses roues ne pouvant pas être rétractées.  L’engin avait bien tout, avec son origine d’Ace Flyers – Anchorage, pour faire un CP-2838 parfait une fois… repeint. Rue Merril Field, près de l’aéroport du même nom, ce ne sont pas les Cessna qui manquent en effet, comme le montre la photo ici à gauche.  En juillet 2016, un acte de sabotage sur plusieurs appareils (plusieurs pneus d’avions délibérément lacérés, certains trains valant 4000 dollars, ici à droite) laissait encore entrevoir un problème… psychologique chez une personne du coin.  On y apprenait qu’il y avait alors sur le parking concerné pas moins de 87 avions mais que sur l’ensemble de la place on pouvait y dénombrer pas moins de 800 appareils, en majorité des Cessna, cet avion de « bush » réputé  !

Le crash révélateur du marché de Santa Ana de Yacuma

Le 13 mars 2016, un Cessna 206 immatriculé CP-2871 décolle à 12h02 de Santa Ana de Yacuma en Bolivie. Selon la police, il s’envolait ce jour-là « pour un vol d’essai » après des « modifications ».  Ou plutôt, il avait tenté d’effectuer ce vol.  Car il n’était pas allé très loin, puisqu’il s’était écrasé deux minutes plus tard à peine sur un marché en pleine ville, en tuant 3 personnes au sol au passage.  Il y avait 4 personnes à bord (il n’aurait dû y en avoir que deux pour un tel essai) et aucune n’avait survécu.  Dans les décombres du brasier qui a envahi le quartier, on avait retrouvé les corps des pilotes:  Joaquín Méndez Nacif et José Elías Nacif, plus deux autres occupants, décédés également.  Le second n’était pas un inconnu, loin s’en faut :  il avait en effet déjà été impliqué à deux reprises dans des vols d’avions de narco-trafic, découvrira-t-on lors de l’enquête qui suivra !!!  Un multirécidiviste du transport de coke !  La seconde fois ça avait été à bord d’un autre Cessna découvert calciné le 11 avril 2011 au Paraguay (ci-dessous, remarquez bien sa décoration de queue).  La police avait alors arrêté Roly Martínez Méndez , déclaré comme étant le pilote de l’appareil; José Elías Nacif Barboza étant alors son copilote.

Le crash de 2011 au Paraguay de Bella Vista Norte, dans l’Amambay, avait ainsi été décrit dans la presse : « un avion monomoteur Cessna, arborant le drapeau de la Bolivie et l’enregistrement, a été totalement consommé par les flammes dans la Toro Pampa, sur un élevage situé à 90 kilomètres de Olimpo (Alto Paraguay), vers le centre du Chaco.  La police croit que l’avion appartenait à des trafiquants de drogue et qu’il a été brûlé pour effacer des preuves liées au trafic de drogue à Fuerte Olympo dans le département d’Alto Paraguay.  L’avion a fait un atterrissage d’urgence, vraisemblablement en raison de dommages mécaniques, vendredi vers 18h30, à l’intérieur du ranch « Niño Jesús », appartenant à Sánchez Samora du Brésil.  L’avion a atterri dans un enclos du ranch, entre les pâturages, à environ cinq kilomètres des domiciles des administrateurs et des ouvriers.  Arnaldo Mongelós, en charge de l’endroit, a déclaré qu’une heure après le débarquement, deux personnes étranges sont apparues près de la maison, vraisemblablement les occupants de l’avion.  L’une d’elles a demandé à utiliser le téléphone et voulait acheter une moto.  Il a offert au personnel du ranch 5 000 $ pour son silence.  Mongelós a rejeté l’offre et s’est confié au poste de police de Toro Pampa, à une vingtaine de kilomètres, pour informer les agents ».  L’avion appartenait à Thomas Robert Dietze, de Santa Cruz, en Bolivie et était immatriculé CP-2576  (nous serons amenés à en reparler un peu plus loin dans cette enquête). Le hic étant qu’un avion portant cette immatriculation (en numéro de construction 21057936), l’ex N9636X, datant de 1962, avait bien été photographié, déjà en Bolivie, le 14 mai 2009 à Santa Cruz – El Trompillo, et qu’il avait une toute autre allure extérieure… mais la DGAC fournira plus tard un certificat comme quoi c’est justement le 11 mai 2009 qu’il avait changé de mains.  Avait-il véritablement subi les tourments d’un atelier de peinture ?  Pas sûr.  Surtout que le Cessna 210B montré possédait encore une hélice bipale, comme beaucoup de ses congénères.  Et non celui crashé au Paraguay… qui en montrait trois.  Nous serons amenés à en reparler, je pense, de cet appareil… mais pour une autre raison !

Un précédent

C’était pour la seconde fois, donc, déjà, la toute première remontant au 26 avril 2010 avec une autre affaire d’avion de narco-trafiquant tombé à Yacuiba, département de Tarija, en Bolivie (il est ici le second à gauche arrêté ce jour-là).  A l’époque déjà on avait parlé à cet endroit de « corridor de la drogue, avec 40 tonnes saisies en moins de cinq mois dans le secteur ». On évoquait même l’expression « Lluvia blanca” » pour décrite le secteur :  là-bas il y pleuvait de la poudre blanche !  En lisant les compte-rendus du désastre de 2016, on tombe effaré sur le commentaire de la DGAC bolivienne, qui indique que, selon elle , « l’avion volait trop bas au dessus d’une agglomération », explication à la limite du risible qu’il n’y avait eu que sept morts au total.  On se questionne pour savoir quelle mouche a piqué les fonctionnaires pour tenter de défendre l’indéfendable (à savoir un avion en mauvais état et un pilote plutôt casse-cou, dont l’autopsie et celle de ses trois amis se révéleront positives à l’alcool :  le rapport indiquant que tout fonctionnait normalement à bord de l’appareil, mais que le pilote avait commis une erreur ayant entraîné une perte de portance  ou  » stall » (en résumé une tentative d’acrobatie qui avait mal tourné)… des fonctionnaires devenus muets pour ne pas indiquer que Joaquín Méndez Nacif était aussi le frère de Maria Roxana Nacif, une députée de l’Assemblée du pays !  Lors de l’enterrement du fameux José Nacif, ses amis pilotes viendront effectuer devant les caméras quelques acrobaties an passage au-dessus de son cercueil… immaculé, aussi blanc que la coke qu’il avait transportée (ici à droite).  Là-bas, on pilote effectivement tous les jours de façon… dangereuse, sur des avions rafistolés de partout qui transportent la coke, ce que tout le monde sait.  Et ce que tout le monde tait.  Là-bas encore, le trafic perdure et le secteur est toujours le lieu de stockage de quantités astronomiques de coke.

Pour exemple, on vient d’y trouver le 21 janvier dernier plus de 600 kilos de cocaïne prête à s’envoler de nouveau du même endroit (à Santa Ana de Yacuma). L’avion qui s’était abattu avait été décrit comme « orange et blanc » dans les premiers textes de la presse, qui ne citaient que son immatriculation… pas répertoriée officiellement à la DGAC, qui finit quand même par donner un élément capital dans son rapport bien léger : son numéro de série N°U206-0876, l’avion était donc ancien, il avait été construit en… 1967.  Grâce à cette précieuse indication, on déniche l’endroit où il a été acheté et son immatriculation précédente : ce n’est autre qu’un Cessna 206B, immatriculé N5096V qui avait été mis en vente à 120 000 dollars chez Export Eagle Aviation Corp, installée à Coral Springs, en Floride un an seulement avant la vente.  L’avion avait été exporté le 2 juillet 2014.  En mai, il avait effectué le trajet Fort-Lauderdale/Puerto-Plata en République Dominicaine.  L’avion était alors orange et gris métal (ci-contre à gauche).  Le 22 février 2015, les autorités du Paraguay l’avaient déjà inscrit dans leur liste d’avions transporteurs de drogue. parmi la quarantaine de Cessna 206 répertoriés.  L’avion qui s’était écrasé en provoquant un énorme incendie, dont on pouvait comprendre l’origine : il avait été équipé il y a longtemps déjà de réservoirs supplémentaires internes (dans les ailes) de chez Sierra Industries des « Long Range Internal Tanks » pouvant emporter 128 gallons en capacité (484 litres !).  En tout cas, pour la FAA, le U206-0876 avait bel et bien été exporté le 2 juillet vers… la Bolivie !

Les liaisons politiques de Martin

Le meilleur moyen de passer inaperçu en qualité de trafiquant, c’est de s’insérer dans la vie politique.  On l’a vu pour le pilote Joaquín Méndez Nacif.  On a la confirmation avec un autre événement.  Le 16 juillet 2016, nouveau crash en Bolivie.  A Santa Rosa del Yacuma, pour ne pas changer. Cette-fois c’est un avion manifestement  plus grand, un Cessna 207 (dont le fuselage est nettement plus long que le modèle 206 précédent) qui s’est écrasé vers 16 h de l’après midi, en raison semble-t-il de fort mauvaises conditions météo (enfin selon ce qu’il en a été dit d’emblée).  L’appareil qui s’était écrasé était immatriculé CP-2953.  Parmi les 6 victimes, il y avait eu un espagnol (une personne indéterminée), et quatre membres de la famille Mercado, mais aussi un politicien de 49 ans, Roberto Yañez, un ancien sénateur du parti Podemos (opposé à Evo Morales) entre 2006 et 2010 (le sigle du parti étant l’étoile rouge alors qu’il poursuit l’œuvre du parti Acción Democrática Nacionalista (ADN) de l’ancien dictateur Hugo Banzer !). Selon, la presse, les occupants auraient voulu au partir de Trinidad faire un voyage à Santa Rosa del Yacuma, dans la province de Ballivián, « mais en raison d’une chute de température, l’avion n’a pas réussi à décoller, il est tombé à mille mètres de la piste » précise ici Opinion.com.bo.  Yañez était encore à ce moment-là une personne influente, en qualité de président de la Fédération des éleveurs de bétail de Beni. Personne, à ce moment-là paraît incriminer l’appareil ou la faute de pilotage.  C’était justement Roberto Yanez le pilote.  Mais pas le propriétaire de l’avion, qui n’était autre que…  Martín Yerko Raposo, que l’on retrouve à nouveau !!!   En cherchant un peu, on n’est pas trop surpris d’où provenait son Cessna 207 décoré d’étoiles tout le long de son fuselage.  L’avion figurait pour une fois au registre officiel de la DGAC bolivienne sous le numéro de fabrication 20700728.  L’engin était en effet bien connu sous d’autres cieux, et notamment à Bethel… en Alaska, où il avait été photographié, comme ici le 7  mai 2010 en plein vol.  Il y était alors le Grant Aviation N207DF (ici à droite, nous avons déjà aperçu son collège de chez Grant dans l’épisode précédent, rappelez-vous !). Encore un appareil venu du froid !!!  Il datait de 1981, et affichait donc ses 35 printemps… venu de Copper Center, Valdez-Cordova (hameau où il n’y a a que… 328 habitants tout au long de l’année !), le lieu où il avait été acheté le 21 juillet 2014.  Il volait donc depuis déjà deux ans en Bolivie lorsqu’il s’était écrasé.  Là d’où il venait, il fait -59°C en janvier est 36°C l’été.  Pas sûr que ça n’ait pas eu d’influence sur la résistance de sa cellule… bien âgée.  Ici, une publicité pour la vente d’un 207 canadien de 1980, en bon état, annoncé à … 146 900 CAD – 120 000 dollars – à Chilliwack (dans l’Ouest-Nord, dans le British Columbia, l’Alaska n’est pas loin…).

L’avion à la fausse immatriculation auto-collante
A noter que Roly Martínez Méndez, pincé le 11 avril 2011 au Paraguay comme on vient de le voir, se fera re-pincer lui le 09 mars 2014 à el Chorrillos, district de Puerto Bermúdez près d’Oxapampa, promptement extrait par l’armée du Cessna CP-2783 en compagnie du jeune péruvien Jesús Smith Reyes Ordoñez (23 ans).
L’avion qu’il pilotait transportait ce jour-là 325 kilos d’alcaloïde de cocaíne dans de grands bidons bleus (cf ici à droite).  Cette fois-ci comme comité d’accueil, en plus de la police, il y avait une escouade de motos tous-terrains (en 6 exemplaires), l’avion, sièges arrières enlevés, un seul gardé pour le pilote, transportait tout l’équipement du parfait trafiquant :  des téléphones satellites, deux GPS, une radio Yaesu VHF, mais aussi 1 320 dollars, 300 en billets boliviens, ainsi que des armes, dont un fusil AKM (variante d’AK-47) et un fusil à pompe Mossberg Maverick 88 cal.12/76 plus les cartouches afférentes (ici à gauche).


En étudiant les documents de plus près, on s’aperçoit que le numéro d’immatriculation arboré imitant un numéro existant n’était qu’un autocollant-collant adroitement découpé et très bien imprimé (en respectant l’inclinaison de la typographie d’origine) apposé en lieu et place de l’original (cf ici à gauche).  L’avion étant cette fois le Cessna S/N 206-0109; l’ex N5109U de Sierra Investment Group Inc, installé à Placerville en Californie; la société possédant aussi le N7277P.  Le N°109 ayant été produit en… 1964 !!!  Il venait juste de fêter ses 50 ans d’âge !!!  Belle prouesse technique ou bon entretien cette fois-ci !  Sur une petite annonce de Controller.com, on l’avait retrouvé proposé à l’achat par par Terry McGee, de Skyworks Aviation (Tradewings) en Californie, pour 74 000 dollars, en « bon état », « gardé dans un hangar », « moquette refaite » annonçait la publicité …

 

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