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Coke en Stock (CCLXI) à la frontière Guatemala-Belize, des jets comme une nuée d’étourneaux !

 

L’ampleur du phénomène est tel que ça fait des mois que mon collègue Falcon et moi nous ne les comptons plus:  non, depuis quelque temps maintenant, on en est réduits à plutôt parier :  est-ce un Gulfstream ou un Hawker que l’on va retrouver demain abandonné à cet endroit ? Entier ou calciné ? Toutes les semaines les paris sont ouverts !!

 

Le début d’année 2020 ne déroge pas à cette règle nouvelle du trafic de drogue par avion : en voici trois déjà de posés dans le Yucatan, pour ce seul mois de janvier, un endroit devenu fort attractif depuis quelque temps, et qui combine trois états : le Belize, le Guatemala et le Mexique.

 

Pour janvier, ce sont deux Gulfstream et un Hawker qui viennent d’être découverts (ces derniers mois c’était plutôt le Hawker qui l’avait emporté dans cette sorte de Deliveroo des airs dédié aux cargaisons de coke !!!).

L’image est en effet saisissante et la voici : un biréacteur posé sur un chemin de terre guatémaltèque, une voie percée découpée au bulldozer dans une forêt et même pas bitumée. Une tractopelle Caterpillar modèle 416 a été retrouvée à proximité de l’endroit où a stoppé l’avion. La piste semble en effet relativement récente, ce qui signifie que ce sont les trafiquants eux-mêmes qui l’ont sans doute réalisée. Les voici devenus entrepreneurs de travaux publics ! L’appareil est là planté, le nez visiblement ayant reçu une projection de pierre (ou de tronc) lors de son atterrissage fort risqué étant donné la proximité des troncs d’arbres, à quelques mètres seulement des extrémités de ses ailes. Sachant que les vols de transport de coke se passent essentiellement de nuit, le pilote a réussi une belle prouesse technique en se posant (le 27 janvier dernier) à cet endroit : chapeau l’artiste !

On remarque tout de suite que ce n’est pas non plus avec n’importe quoi qu’il a réussi son exploit, ce fameux pilote : l’avion est un Hawker 800, plus récent et plus onéreux que ceux aperçus jusqu’ici (des Hawker 125 de première facture remotorisés comme ceux aperçus précédemment au Venezuela) qui porte une immatriculation fantaisiste (N818LD), car c’est la même que celle découverte sur un avion retrouvé le 6 mars 2018 dissimulé sous des branchages sur les rives de la rivière San Bartolo, près du parc national Aguaro. Guariquito, à La Mercedes del Llano : cela se passait en effet dans l’Etat du Guarico, au Venezuela (lire ici le cas) !

On retrouve vite l’avion d’origine, grâce à cette livrée hautement reconnaissable : il s’agît indubitablement du N305AG, un modèle 800 cette fois datant de 1984 (N° 258013, qui a été un temps aussi mexicain en 2012 sous l’immatriculation XB-VLM, inscrit bien sûr chez Aircraft Guaranty Corp (de Connie Wood, installé à Onalaska, Texas, pour mieux dissimuler son véritable propriétaire comme on n’a cessé de le voir ici depuis des années : le N305AG est l’un des 97 appareils sous sa coupe !!!), c’est aussi l’ex G-OCCC et N300RB.  Plus étonnant encore, cette fausse immatriculation (N818LD) appartient en fait à un avion réel, un Hawker Siddeley HS.125-700A plus ancien qui lui a été retrouvé le 24 avril 2018 sur le bord d’une chemin… au Belize, posé sur la San Estevan Road dans le district d’Orange Walk, vidé de son chargement de cocaïne (ici à gauche (je reviendrai dans quelques épisodes sur l’épidémie similaire qui sévit à Belize depuis des mois, avec des atterrissages clandestins de gros porteurs comme ces biréacteurs quasiment toutes les semaines). Cette immatriculation, celle d’un avion existant réellement, n’était pas pour autant celle de l’appareil découvert, d’apparence extérieure en fait différente !!! A croire que les trafiquants se sont données le mot, ou qu’ils viennent d’inventer l’immatriculation générique pour tous les Hawker transporteurs de coke !!! Il est aussi bon à savoir qu’un Hawker 125-800 datat de la mi-80 vaut environ 600-700 000 dollars, ce qui donne une idée de « l’investissement » de départ consenti par les trafiquants pour ce transport de cocaïne, sachant que l’avion est à usage unique : il est souvent incendié après usage ! Ici l’exemplaire 258042 immatriculé N904BW vendu par Roberto Muniz de Jet Brokers, dans le Missouri, annoncé au prix de 630 000 dollars… à Toluca.

Selon les autorités guatémaltèques, l’appareil avait atterri auparavant à Chetumal de Tampico (au Mexique) à 12 h 24 et devait repartir dans l’après-midi en direction de La Piedad, Michoacán (au Mexique toujours), avec une heure d’arrivée prévue à 18 h 25, mais il n’était pas arrivé à destination et on a perdu le contact radar avec lui après qu’il ait changé de direction et a détourné sa route vers l’Amérique Centrale. Selon les données enregistrées, le pilote de l’avion répondait au nom de Francisco M. R. et son copilote Francisco M. A. et ils auraient transporté trois passagers à leur arrivée à Chetumal. « La base d’opérations de ce jet est enregistrée à Los Angeles, en Californie » note sobrement la police.  On remarque aussi que les trafiquants n’ont en effet pas fait beaucoup d’efforts pour en dissimuler l’apparence :  il porte encore les dernières couleurs qu’il arborait lors de la signature de son acte de vente (cf ici plus bas dans le texte), à quelques différences cosmétiques près. A l’intérieur, en revanche, tout a été « strippé » comme d’habitude chez les trafiquants (ici droite) :  le plancher est à nu, les boiseries précieuses de la carlingue ont été arrachées sans ménagement :  adieu le confort, on n’est pas là pour s’enfoncer dans de larges fauteuils moelleux, mais pour transporter des paquets de drogue, de lourds paquets qui peinent à rentrer dans ce Hawker 800 devenu avion cargo. Il y en avait 1700 kilos selon la police !

Saluons au passage un autre exploit : le 7 février, l’Armée de l’Air guatémaltèque, grâce à un de ces pilotes émérites, on s’en doute, réussissait à faire redécoller l’engin pour le ramener à bon port (par un petit vol de 16 minutes et 53 milles nautiques – 88 km-  seulement, pour rejoindre le « Comando Aéreo del Norte »de Petén, à Las Cruces). Il est visible au bercail, ici à droite !!!  Son retour en fanfare lui donne droit de faire la une des journaux télévisés, qui montent qu’il arbore (déjà) au retour de son court trajet une nouvelle immatriculation : FAG 2020, bien sûr c’est évident (FAG = Fuerza Aérea Guatemalteca !). A noter qu’on lui avait aussi redressé le nez cabossé et que dessous, il ne porte aucune trace de projections de pierres ou de saletés collectées sur son terrain de décollage improvisé !!! (ici une meilleure version) Nickel ! Le voir arriver du fond de cette piste en dos de chameau, soulevant des nuages de poussière, tressautant et bondissant (bonjour les amortisseurs de train !) pour finir par réussir à s’élever, réacteurs à fond (poursuivi un temps par un hélicoptère, le petit point noir dans le ciel dans l’image de gauche), mérite le détour (chapeau le pilote !), ce second exploit est visible ici, et en voici ci-dessous le résumé par un montage en 6 séquences :

Signalons que nos excellents confrères de The War Zone, au sein de The Drive, ont salué eux aussi comme il se doit, le 8 février dernier, l’exploit du pilote militaire guatémaltèque qui a réussi à faire décoller l’engin de son chemin de terre bosselé !!!!

Le coup de la grue ?

L’appareil avait été vendu récemment par son propriétaire mexicain, comme l’atteste ici à droite son acte de vente, signé José Luis Francisco Garcia Servin, le propriétaire de la société Arrendadora THH SA de CV, manifestement une société travaillant dans les travaux publics, voilà qui nous rappelle l’engin aperçu près de la zone d’atterrissage. Vérification faite, l’adresse du vendeur lui-même semble bidon, car elle nous amène à un parking à voitures le long d’une rocade de Mexico. L’entreprise, chez Panjiva, expédie par bateau des éléments de chantier, des morceaux de grues en particulier, ou des grues complètes en direction de l’Espagne, le Portugal, et l’Italie, via le port de Fort Lauderdale en Floride.  Voilà qui la rend encore plus suspicieuse elle-même. Ici en février 2015 un transport via le cargo Lesotho de la MSC (Mediterranean Shipping Company) direction Porto De Sines, au Portugal. On sait que certaines dissimulations de cocaïne se sont faites récemment à l’intérieur même de grues de chantier. En juillet dernier, en Australie, par exemple, 384 kilos de coke avaient été découverts dans le bras articulé d’une pelleteuse Caterpillar passée au rayonsX à son port d’arrivée. Un procédé ancien, car en 2006 déjà, lors de l’arrestation puis l’extradition aux USA de Manuel Felipe Salazar-Espinoza, alias “Hoover« , (ici à gauche aux mains de la DEA), allias encore « el rey de la cocaína », un des rois en effet du marché de la coke coincé par la DEA, on s’était aperçu qu’il avait abondamment utilisé ce procédé pour transborder sa cocaïne de Panama au Mexique, via d’énormes grues comme celle figurant ici à droite dans laquelle avait été dissimulé 1,3 tonne d’un coup (contenu étalé ici à gauche), un record pour l’époque. De 2002 à juillet 2005, il en avait ainsi transporté plus de 5 tonnes valant à l’époque déjà 100 millions de dollars. Il s’est pris 30 ans de prison en 2008.

Cette fois, en ce qui concerne notre cas, c’est le vendeur qui est mis en cause… car l’acheteur reste dissimulé derrière le paravent de la société prête-nom détenu par la fiducie crée par Connie Wood et installée à Onalaska au Texas et dont nous avons déjà parlé ici (nous y reviendrons un peu plus loin plus en détail, rassurez-vous, elle a changé depuis de propriétaire et d’adresse). Le vendeur a-t-il ainsi cherché lui-même à dissimuler qu’il était toujours le propriétaire de l’avion mais sans cette fois apparaître dans les registres, c’est une hypothèse à considérer vu ses activités et ses habitudes…

Pour en revenir à notre Hawker et son contenu, des paquets, il y en avait plein à bord, et on les a retrouvés à proximité, encastrés dans l’arrière d’une camionnette : plus d’une tonne au total ! Rassemblés dans un premier temps dans une cahute forestière, puis ramenés à la base militaire pour y être passés sous le couteau puis la pipette du chimiste. Etalé par terre dans un hangar, le chargement est impressionnant.

Impressionnant également l’arsenal découvert en même temps que les paquets de coke. Une Kalachnikov assez ancienne, mais aussi des armes neuves  (une variante récente de l’AR15 ressemblant au y Schmeisser) et des gilets militaires porte-chargeurs. Voilà qui n’est pas non plus pour rassurer !!

Le mauvais exemple au plus haut de l’Etat

Au Guatemala, comme dans plusieurs pays voisins, une corruption endémique, qui se joue au plus haut sommet de l’Etat, favorise les trafiquants qui profitent du manque de contrôle des autorités. Des gens haut placés qui se promènent en avion privé ou en hélicoptère privé comme on va le voir, et ne prennent pas les vols charters, dans des pays ou l’infrastructure routière est souvent déficiente (le manque d’autoroutes est partout criant; les chemins de terre sont bien plus nombreux que ceux recouverts d’asphalte !). « Il y a plusieurs années, l’ancienne vice-présidente guatémaltèque Roxanna Baldetti a été arrêtée pour corruption. Selon des informations, Baldetti a régulièrement volé dans un avion enregistré par Aircraft Guaranty pour le compte d’une société basée au Panama. Elle purge actuellement une peine de prison au Guatemala. Elle fait toujours face à des accusations fédérales de drogue aux États-Unis Les avions d’Aircraft Guaranty sont toujours enregistrés dans les boîtes postales d’Onalaska, mais la société est maintenant basée à Oklahoma City ». L’appareil était le N371CF, piloté par José Campos, et Robert González, il avait fait un jour par exemple le trajet de Houston (Texas) Guatemala puis de la La Aurora à George Bush. Depuis (en 2015) l’avion est discrètement repassé chez Beech Coporation… Mieux encore ou pire plutôt : selon, El Periodico, Roxana Baldetti possédait aussi un hélicoptère, sinon même deux, dont celui qui a été saisi au Belize, un Bell 407 modèle GX de 2012 (N°54354, ex N425FR ou N742RM), devenu le TG-PES, appartenant une société appelée Opulence Limited, enregistrée au Belize et représentée cette fois par Halifax Limited, la compagnie coquille dissimulant sa vraie propriétaire !!! Pour ce qui est de ce genre de sociétés, ces fameuses fiducies, nous reparleront à la fin de ce chapitre de ce qui se passe depuis des mois en Amérique Centrale, puisque nous avons décelé l’un(e) des grands responsables de tout ce gâchis.

Nous voici donc partis pour une longue étude, étalée sur une bonne quinzaine de chapitres sinon plus, car ce sont ces deux dernières années d’atterrissages sans fin de ces jets bourrés de coke que nous allons décortiquer maintenant. Le marché, à l’évidence, a encore une nouvelle fois changé : en septembre 2018, j’avais évoqué déjà une première réorientation du trafic… vers le Honduras, essentiellement (avec l‘arrivée des trafiquants brésiliens, notamment). Cette seconde mue affecte comme je l’ai dit trois Etats, situés plus au Nord : le Guatemala, le Belize et le Mexique, avec son département du Quintana Roo, la façade Est du Yucatan (1). Au Guatemala, l’état des lieux est tel aujourd’hui que le ministre de l’intérieur Enrique Degenhart (nommé en janvier 2018) vient de déclarer que son propre pays est désormais un narco-Etat puisqu’il commence lui-même à produire et transformer de la coke !!! La production qui démarre et l’import demeuré vivace expliquent la variété d’avions aperçus sur place, du plus petit, le traditionnel Cessna 210 Centurion au plus gros, le Gulfstream III de 30 tonnes en pleine charge !!! Ci-dessous l’image qui résume ce qui se passe en ce moment au Guatemala : l’appareil découvert dans le Parc Naturel del Tigre (un vrai retour aux sources !) il y a un mois à peine maintenant…

 

 

(*) eh oui, c’est le 261 ème épisode d’une saga débutée en 2010, il y a donc aujourd’hui dix ans, tout juste après la découverte d’un Boeing 727 calciné au Mali ayant transporté plus de 5 tonnes de cocaïne (au minimum, et il a effectué à l’évidence plusieurs voyages de ce type !). Depuis, ce blog orienté aviation parcourt les trajets de jets ou d’avions privés porteurs de cocaïne, une saga qui ne cesse de révéler des surprises inimaginables. Ces articles sont repris par Aviseur International, blog tenu par le tenace et talentueux Marc Fievet, très certainement et de loin le meilleur connaisseur en France des trafics de drogue, son CV personnel parlant pour lui (renseignez-vous !) : je le salue au passage ici.  Le Boeing du Mali vient de faire reparler de lui, je vous tiens bientôt au courant bien entendu de ces toutes nouvelles découvertes qui éclairent à nouveau l’intervention militaire française là-bas, que d’aucuns voudraient voir cesser alors qu’elle s’attaque autant aux terroristes qu’aux trafiquants, car contrairement à ce que les premiers voudraient nous faire croire, ce sont bien les mêmes dont il s’agît… le rôle trouble de l’Algérie, emmêlée récemment elle aussi dans la découverte d’un énorme trafic de cocaïne, s’expliquant aussi dans ce cas. 

lire ici:

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/mali-le-double-jeu-algerien-1-129361

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/mali-le-double-jeu-algerien-2-129431

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/mali-le-double-jeu-algerien-3-129411

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/mali-le-double-jeu-algerien-4-129487

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/mali-le-double-jeu-algerien-5-129536

Pas sûr qu’avec Iyad Ag Ghali il faille discuter, c’est pourtant ce qu’a choisi de faire récemment Ibrahim Boubacar Keïta (dit IBK), le président du Mali. son prédécesseur, lui, (Amadou Toumani Touré, dit ATT) étant parti prenante du réseau en protégeant tant qu’il a pu les responsables du trafic.  Son retour à Mopti en décembre dernier n’entame rien de bon pour la région !!!

(**) lire ici le comportement étonnant de ces volatiles.

(1) endroit resté célèbre pour un crash rocambolesque et et fort révélateur survenu le 24 septembre 2007 : celui d’un autre vieux Gulfstream II bourré de sacs de cocaïne de l’armée US (le N987SA), dont je vous avais parlé sur le net en … 2008 déjà. L’avion servait aussi aux infâmes « vols de rendition » : les transferts de prisonniers d’Al Qaida destinés à être torturés dans d’autres pays (le lien avec ces vols a été effacé de Wikipedia après y être resté jusqu’en 2016 : visiblement des « nettoyeurs » du net continuer à vouloir rendre « clean » le rôle de la CIA!!! A ce propos, un des tortionnaires (James Mitchell, appelé « psychologue » !) a été appelé à témoigner récemment… pour ne rien renier des techniques utilisées qui n’ont rien rapporté en fait en renseignement, contrairement à ce qu’il continue à clamer. Les deux auteurs de tortures ne seront jamais en fait condamnés : en 2017 ils ont signé un accord avec la justice US pour ne pas être inquiétés (à noter que le texte de TV5 se trompe complètement sur la technique du waterboarding, inventée au VietNam ) ! Derrière l’avion éclaté, il y avait comme broker venu du Brésil et habitant la Floride, un certain Joe Malago, que nous connaissons très bien ici…

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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