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Coke en Stock (CCL) : le chaînon manquant du trafic ou un autre Viktor Bout (k)

Hier, ou avant hier, nous avons redécouvert les activités de l’homme qui avait été cité (et un temps jeté en cellule au Mali, en compagnie d’un assassin) lors de l’arrivé en plein désert à Tarkint d’un avion-cargo à réaction qui n’avait pas réussi à redécoller et avait été complètement incendié. Il n’avait ensuite pas laissé de traces, préférant on le suppose se faire oublier.  Or voici qu’en enquêtant sur une autre affaire d’avion transportant de la drogue et parti du Mali, nous avons recroisé, justement, ses traces. Il habite désormais au Bénin, où il a déménagé ses activités… et ses appareils, comme on va le voir, et recommencé les mêmes activités d’aéro-taxi, dans des conditions tout aussi rocambolesques qu’à Bamako.  Avec de la même façon une proximité avec le pouvoir local, qui semble l’avoir bien aidé dans son entreprise.  Sachant son (lourd) passé, on a du mal à imaginer qu’une poignée de ministres ou même la présidence aient pu autant lui accorder aussi facilement leur confiance…

Vous vous souvenez de l’épisode du croisement, en juillet 2011, d’un petit Cessna avec le gros 208B d’Africa Air Assistance (J5-GAS) au Maroc (dans l’épisode « f » de cette série)  ? Eh bien c’est par hasard une piste qui va nous conduire au nouveau Vernet, ou plutôt au déménagement de tout ce qu’il pouvait y avoir à Bamako dans un autre pays, et un autre aéroport. Reprenons d’abord la piste du petit Cessna se posant, avec au loin la mosquée si reconnaissable de Tia-Mellil, au Maroc :

Le Cessna, immatriculé TY-TPB (vu ici à Grenoble), était alors sur la route de l’Italie. C’est un Cessna 172 qui à l’origine était parti… de Cotonou pour rejoindre Amiens (et retour). « Quelques chiffres de notre périple: 3 650 nautiques parcourus (6 760 kilomètres), 47 heures de vol, 1175 litres d’essence, 19 atterrissages, 10 jours de voyage, 8 pays survolés ou visités et 2 continents … sans compter le démontage et remontage des capots avants, plusieurs fois…… » écrit l’auteur du périple (à gauche à son arrivée à l’étape de Saint Louis – Nouadhibou). On salue la prouesse au passage. Et on remarque qu’à Tit-Mellil, on avait aussi aperçu dans un hangar un Piper PA-31T Cheyenne II immatriculé 5V-TPT, à savoir un avion togolais (ex N813AR) que l’on retrouvera aussi à Cotonou et aussi au Togo, au sein de l’Aéroclub du Golf, à Lomé, géré par Claude Sitterlin, le chef pilote de l’aéroclub (retraité habitant Saly, au Sénégal) et patron d’Africa West, et où l’on croise aussi Michel Restout, l’ex-pilote du Président Gnassingbé Eyadéma, mort.. dans son avion, le Boeing 707 « Togo 01 » le avec aux commandes… Restout.

 

Un Cessna proconsulaire

Le petit Cessna-voyageur qui a tendance à rejoindre régulièrement l’Italie, cela s’explique : il appartient en effet au « consul des Phillipines à Cotenou » (?) qui s’appelle Tommaso Berruti. L’homme a créé une entreprise de bâtiment et de peinture à Cotonou, la SCIL Bénin Tommaso Berruti. Là-bas, il aime jouer au mécène, parfois. Mais c’est son CV qui nous intéresse davantage : il a surtout été « coordinateur de tests » des moteurs Rolls Royce Viper 632-43″, ceux des avions MB 339 de la patrouille tricolore italienne Frecce Tricolori (1), et il est originaire de Ligurie… qui est aussi, quel hasard, tiens, un des fiefs de la N’Drangheta, qui y est bien  présente depuis plus de 50 ans. Une (mauvaise) coïncidence va-t-on dire ici, bien entendu. L’avion sert d’avion instructeur sur place, avec par exemple Manuel Gouverneur, pilote chez MacAir au Sénégal et ancien de l’aéroclub Jean Coutty d’Oyonnax (présidé par Jacques Larcher).

Mais si le Cessna de Berruti nous intéresse autant, c’est à cause plutôt d’une photo, prise lors de la journée internationale de l’aviation civile qui s’était tenue, le 7 décembre 2013, sur l’aérodrome de Cotonou (le document est consultable ici, un autre document précisant les noms figurant sur les photos a été effacé du net à deux endroits au moins). Devant le TY-TBP, faisant visiter l’avion, se tenait en effet… Eric Vernet (ci-dessus à droite) ! Le revoici donc ! (en fait, il y a cinq ans que j’avais mis cette photo au frigo, au cas où il referait des siennes).  Et lors d’une fête sur l’aérodrome « ami » de Aéroclub du Golf, au Togo, l’avant d’un avion était apparu devant ceux de l’aéro-club, portant un logo intitulé « Air Taxi Bénin »… Non, se dit-on, il n’a quand même pas recommencé ici ce qu’il avait fait à Bamako avec son fameux Aero Services Mali (et son Navajo N202HF, ici à droite) ? Et bien si, comme on va le voir maintenant !!!  Et avec les mêmes avions, plus un nouveau ! Tout à été déménagé de Bamako pour venir s’installer à Cotonou, au moment de l’arrivée au Mali de l’opération Serval !  Je vous avais parlé déjà dans l’épisode précédent du vide laissé sur place à Bamako, avec derrière lui le gros Cessna 208 Cargo repoussé un temps au milieu des containers (et depuis reparti aux Etats-Unis !).

Un avion fétiche, des pilotes… militaires

On retrouve en effet sur place le même appareil, le fameux PA30 Twin Comanche repeint cette fois tout de blanc, immatriculé désormais TY-ATB. C’est le dernier avatar en date du tout premier avion venu de Lognes, le fameux F-BUVZ, repeint plusieurs fois dans les ateliers de Vernet au Mali comme je vous l’ai expliqué dans l’épisode précédent. En quelque sorte, c’est la signature avec cet avion-fétiche, de la présence à Cotonou d’Eric Vernet ! Son avion-doudou en quelque sorte ! Un Piper Arrow 34-220 T aussi immatriculé TY-ATD fait partie du nouvel inventaire.  Il a obtenu son autorisation de vol le 7 août 2017 par l’Anac béninoise.  Or un autre appareil est mis en évidence sur le site, c’est un Piper Seneca III devenu lui aussi TY-ATD au Bénin (ici à gauche), mais dont l’origine est à ce jour toujours inconnue. La confusion des immatriculations n’est déjà pas faite pour rassurer : l’un est un monomoteur, l’autre un bimoteur, difficile de les confondre ! A noter que le Cessna de Berutti fait bien partie de la  même équipée, photographié dans le site même d’ATB dans un hangar de Cotonou abritant aussi le Piper Seneca III (ici à droite).

De drôles de pilotes

Avec Vernet (longtemps rédigé Vernay en raison des imprécisions de l’enquête sur le Boeing incendié de Tarkint), tout est toujours surprenant, on le sait (5). Air Taxi Bénin ne brille pas par son site internet, comme le précédent, en effet, loin s’en faut, un site qui, sans s’en rendre compte, nous fait défiler candidement tout l’arsenal des appareils pris jadis en photo à Bamako dans la catégorie « panorama », qui fait le lien direct avec l’implantation précédente du site de Bamako. A ce stade, c’est d’une bêtise affligeante que le faire ainsi : on y retrouve en effet le Piper Navajo original d’Eric Vernet, présenté avec des clichés empruntés ailleurs dont celui du Navajo MSP003 de la Fuerza Publica costa-ricienne (?), le Twin Comanche avec l’intégralité de la page Wikipedia décrivant le Twin Comanche, recopiée (!), voire l’hélicoptère de l’Aérospatiale ZS-RKG décrit déjà ici (dans l’épisode précédent). L’auteur du site a visiblement sélectionné à la louche les illustrations, de façon fort peu professionnelle. La création de la société béninoise n’a donc pas tardé et elle a été entérinée officiellement le 27 février 2014 par un notaire de Cotonou (cf ici à gauche). Très vite on y remarque certaines choses étranges.  Ses pilotes par exemple, tel celui-ci, Charles Gbaguidi, qui est aussi… colonel dans l’armée de l’air du Bénin !!!

Une chose pas si surprenante, à lire un document émis par le gouvernement béninois; lisible dans Le magazine de l’armée Le Mirador N°16 de fin 2018, dans lequel on trouve en effet l’explication de cette découverte, juste après une interview du lieutenant Michael Stone, attaché de défense des USA :  « les Forces Aériennes, malgré leurs maigres moyens, auront su traverser le temps et les péripéties en œuvrant, seules ou en appui à d’autres structures publiques ou privées, pour le développement du transport aérien au Benin. Elles ont également capitalisé une expérience considérable dans le domaine. C’est pour cette raison que la jeune compagnie aérienne Air Taxi Bénin (ATB), qui a courageusement fait le pari de relever le défi, a sollicité le concours des Forces Aériennes. Un contrat de partenariat public-privé, conforme à la vision du Président de la République, a été ainsi signé dans ce cadre entre les deux entités.  Ce contrat prévoit, entre autres, la mise à disposition de pilotes avions des Forces Aériennes pour appuyer cette compagnie naissante. De manière pratique, les pilotes ont dû se conformer aux standards internationaux en termes de qualifications. Une prise en main de ces pilotes sur les différents appareils d’Air Taxi Bénin s’est faite par des instructeurs et examinateurs agréés et les résultats se sont révélés très concluants. La compagnie Air Taxi Bénin, qui dessert les lignes intérieures et quelques pays de la sous-région, prendra désormais son envol avec des pilotes des Forces Aériennes, avec la bénédiction de l’Agence Nationale de l’Aviation Civile (ANAC), pour que fleurisse l’aéronautique au Bénin ». Le fait est plutôt rare, cet amalgame étrange entre militaires et civils ouvertement exposé. Certains pays voisins qui ont reçu ce genre d’appareil ont été fort discrets sur leur livraison. Le Cameroun, le Niger et le Tchad en ont reçu. Et on a vu dans l’épisode précédent que notre Vernet s’y était intéressé de près en Irak…  outre son armement possible en missiles, l’avion (à droite ici dans son hangar de Floride avant de s’envoler vers l’Angola), est une plateforme d’observation idéale d’ISR, on le sait et plaît aussi beaucoup aux trafiquants colombiens, ce que l’on sait aussi, grâce un peu à Cent Papiers, il est vrai.   ou aux hommes des Opérations Spéciales, comme on l’a dit ici…  ceux rencontrés un jour en train de s’affairer à Base Camp, près de Hot Creek Valley, à 60 km de Tonopah avec un N43VP qui a fini par revêtir une livrée… militaire !

 

Changement de catégorie

On change en effet totalement de registre là avec des militaires comme pilotes et un bien plus gros avion, ce Cessna 208B directement venu… des USA ! Sur la photo du magazine, il porte d’ailleurs encore le logo de queue de son propriétaire précédent : c’est aujourd’hui le TY-ABT, mais il s’appelait auparavant N8118R. Venu de Bangor le 30 avril 2015 (trajet ci-contre à gauche, via Santa Maria aux Açores, peut-être bien piloté par notre faiseur de pluie de l’épisode précédent !)… direction l’Angola où il devait devenir le D2-AAW (Cessna 208B-5118), photographié ici à Luanda une fois arrivé sur place. Le problème étant l’usage fort particulier de cet avion fourni par Africa Air une fois arrivé au Bénin après un passage de trois ans en Angola. Difficile d’en trouver une preuve de sa présence, en effet. L’examen de l’agrandissement d’un cliché de l’appareil (y compris un autre encore figurant dans le site même de Aéro Bénin Taxi !) donne comme nom semble-t-il « Angata Airways », ou «Angala Airways » et non pas Angola Airways, la 4eme étant un « a » et non un « o » semble-t-il), mais l’interrogation de la base de registre des appareils angolais ne signale aucune compagnie de ce nom, hélas. A noter que, sur le même cliché, l’avion a une immatriculation en N8118R qui est un adhésif visiblement !

 

On en trouve une, une autre, de trace, en cherchant pas mal : chez une intrigante société «  d’offshores services » qui affréterait plaît-il de gros navires et posséderait ce Cessna ainsi qu’un hélicoptère, plus deux autres avions envisagés. Elle s’appelle El-Gemuloth et à toutes les apparences d’une société… bidon. A la même adresse qu’elle, on trouve King Oil Shipping toute aussi creuse dont la brochure reprend les mêmes photos de navires ! La photo du Cessna le montre en effet encore intégralement blanc, comme s’il n’était pas encore passé chez Africa Air… mais arborant le chiffre 5118, le numéro de série du Cessna recherché !  Le bref parcours angolais de ce Cessna (D2-AAW) demeure une énigme à lui tout seul ! Entre le 30 avril 2015, moment de sa traversée de l’Atlantique pour rejoindre l’Angola et le 2 juin 2018, jour de sa présentation à Cotonou, nul ne sait exactement ce qu’a fait cet appareil qui n’a laissé aucune trace photographique.  Pour qui a-t-il donc travaillé cet appareil pendant ces trois années ?

Un autre avion et des retrouvailles, au milieu d’un parterre de ministres

Un avion fourni, en tout cas, par Africa Air Africa Air présentant une page « Aerial Survey » avec comme exemple de support… le Grand Caravan comme avion. A Luanda c’est SJL Aeronáutica qui l’avait réceptionné, semble-t-il, piloté par Norbert Antoin venu étrangement le présenter en vidéo comme étant un des pilotes d’Air Taxi Bénin (selon le reportage télévisé du jour de l’inauguration de la ligne).  SJL possède plusieurs Cessna 208, les D2-ETM, D2-ETO, D2-ETP, un Fokker 27, D2-ESN, un Twin Otter D2-EVA. L’avion est fort récent puisqu’il a été construit en 2014, on le rappelle.  Sur le site aussi peu professionnel d’Air Bénin, aussi mal fichu que celui d’Africa Air Assistance (c’est fait via Blulynxs.com, qui présente en ligne un site… vide, censé vanter également une société appelée Great Water Maritime LLC installé à Dubaï), on peut le voir (ici à droite), arborant un « patch » fort grossier dissimulant son précédent propriétaire angolais, le genre de retouche à la louche effectué par un logiciel de PC manipulé par un débutant (sans oublier la déformation de l’appareil en largeur dans le site !). Comment peut-on vanter les mérites d’un avion valant pas loin des 2 millions de dollars avec un tel amateurisme ? Non, tout cela ne fait pas sérieux (comme d’apposer également à la hâte un gros auto-collant sur l’empennage au lieu de le repeindre, pour dissimuler le propriétaire précédent (cf  ici à gauche) !

 

Un bel aréopage à Cotonou-Cadjehoun, mais toujours pas de train !

C’est pourtant bien cet avion qui ouvre une nouvelle ligne aérienne, officiellement, le 2 juin 2018, comme on peut le voit ici en vidéo, une opération soulignée par un commentaire qui aurait pu être lu par un enfant de CM2. Le but, et le slogan de l’opération étant de « rallier Cotonou à Parakou en une heure », pour les VIPs du pays, au lieu des 5 heures par la route pour 332 km à vol d’oiseau. Pas sûr que tous les béninois puissent bénéficier de ce service : dans un des reportages, l’avion ne contient que des ministres ! A 195 000 FCFA l’aller-retour Cotonou-Parakou (297 euros soit 4,5 fois le revenu moyen mensuel là-bas !), pas sûr que beaucoup en effet puissent monter à bord de ce Cessna ! Le pari de la rentabilité de la ligne semble d’emblée risquée, en y réfléchissant un peu : pourquoi donc cette ligne de 3oo km (la moitié du pays du nord au sud) ? La desserte du Borgou est-elle à ce point indispensable ? A la décharge du principe il faut savoir que la ligne de chemin de fer reliant Cotnou ne fonctionne pas ou prou (avec des marchandises, parfois encore, mais plus de passagers depuis longtemps et c’est la seule ligne ferroviaire du pays, en voie métrique en prime !). Même si Bolloré à mis le grappin dessus (d’où le problème, disent déjà les mauvaises langues). Mais c’est bien plutôt d’une ligne ferroviaire dont à besoin le Bénin, pas d’une ligne aérienne !!! Le site « aérien » annonçant la ligne, annonce aussi fin mars 2019, soit 10 mois depuis l’ouverture, avec 3 vols par semaine 120 vols d’effectués pour 230 clients (cf ici  à gauche), soit un taux de remplissage de moins de 2 personnes sur 14 places de disponibles !). Une telle ligne peut-elle survivre commercialement ? C’est improbable ! Le hic, ce jour-là, c’est de constater la présence d’un beau parterre de ministres béninois, venus servir de caution à ce lancement assez surréaliste, les ministres présents étant Aurélien Agbénonci, Ministre des Affaires Étrangères et de la Coopération, Cyr Koti ministre des infrastructures et des transports (il a été remplacé depuis sans trop d’explications, voir la note N°2 en bas de l’article) et Sacca Lafia, Ministre de l’Intérieur et de la Sécurité Publique du pays. A part les ministres et quelques employés, il n’y avait personne d’autre, et ça se voyait : on n’était pas en présence du grand public !!!

Une bien drôle d’équipe

Une présentation officielle avec un discours du président d’Air Bénin, à savoir de l’obscur Claude Haro, qui se présente sur le site comme « un ancien d’UTA » (4) et un ex « d’Air France Industries et de KLM » (selon son CV sur Linked’in). C’est en fait une entreprise familiale, il semble bien, une proche, semble-t-il, appelée Aziza Salami étant la secrétaire d’Air Bénin, son nom complet étant en effet Aziza Haro Salami. Elle, semble impliquée dans un vaste projet immobilier, appelé Golden Key, avec comme investisseur THI Investisments, filiale du groupe chinois Tianhe. « Une cinquantaine de villas de luxe dans un campound clôturé avec des parties communes, espaces verts et allées haut de gamme ». Un endroit «  situé à seulement 5 minutes de l’aéroport Bernardin Gantin »... dont Haro fait la promotion sur YunTube. Localement c’est la société « West Coast », « spécialiste de l’immobilier de prestige au Bénin » qui s’en charge. Haro, lui, présentant une autre particularité immobilière : l’administration du site d’Air Bénin est en effet au nom de Steve Haro, avec comme adresse celle de « haroclaude », et présentant comme adresse un appartement de la Résidence 3 de la marina de la Palm Jumeirah… à Dubaï (ici à droite) !!!  Voilà qui est pas mal surprenant aussi… !!! Le même Haro affirmant au micro le jour de la présentation que l’avion est sorti d’usine en 2016 alors que son numéro de série indique… 2014. Un rajeunissement vite calculé, mais frappant pour son auditoire, convaincu que son avion était… neuf, à son arrivée. Mais dans le parterre, présent au premier rang ce jour-là, ce ne sont ni les ministres ni Haro qui vont nous faire tilt : non, c’est le responsable d’Air Bénin Taxi en personne, visible en second à partir de la gauche, qui s’appelle… Charles Gagnon (ici à gauche pendant son exposé). Et oui, le même nom de famille que celui du vol si particulier de 2007, cité dans le livre Narcojet…de Martha Soto !!! (voir notre épisode « CCXLVI : le chaînon manquant du trafic ou un autre Viktor Bout (g) ».  Un homonyme ?  Son nom complet est Comlan Charles Gagnon, Comlan étant un prénom partagé au Togo et au Bénin, lié semble-t-il au nom de la semaine (mardi). Chez Soto, c’était, il est vrai, Robert Charles Gagnon, plutôt ! Un simple homonyme ? Peut-être bien… mais avouez que la coïncidence… dérange.

Après l’étrange Mr Vernet, voici l’étrange Mister Gagnon

C’est l’une des découvertes par ricochet de cette longue enquête… l’homme se présente comme un homme d’affaires dont l’activité demeure très floue en fait.  On trouve d’abord sa trace au Togo, à Lomé chez un notaire, où en 2016 il apparaît avec Amivi Sefako Dogbatse et Rachid Souleymane, comme gérant d’une société appelée Freecom Inter SARL transférée par actions à un dénommé Koffi Réné Gagnon, dont on ignore le lien avec Comlan Charles. L’activité de la société togolaise étant de « communication et de consulting ». On rappelle que dans le livre de Soto, « Gagnon » était « muni d’un passeport diplomatique et affirmait être un proche du président de la République du Congo ». Congo, Togo, Bénin, on sait la difficulté pour les américains de situer l’un ou l’autre.  Notre Gagnon aurait pu aussi citer le Congo pour brouiller les pistes et on rappelle que plus tard, on avait précisé que c’était son voisin à bord de l’appareil (Georges Masudi) qui s’était prétendu ainsi ! Cet homme visiblement multicartes, en toute évidence, en tout cas, semble faire dans la téléphonie, au Bénin, cette manne nouvelle qui en a inspiré tant un peu partout. Mais un forum dédié nous en apprend de belles sur la réalité de son business. Il se présente en effet comme le responsable d’une société appelée « Prodicom Inter » et qui fait dans l’accessoire téléphonique ou les cartes préchargées (cf ici à droite). Bref un business bien classique, aujourd’hui, à part que dans le forum décrit un français, un breton, désireux de se trouver un « Iphone 8 Go à 300 € sur le net (sur le site d’annonce eguingamp.maville) était tombé sur son adresse sénégalaise, lui demandant de régler expressément par Western Union ! La réponse du vendeur avait semblé étrange « Nous expédions le téléphone depuis notre base a dakar (SENEGAL). C’est celui qui se charge de la distribution de nos produits en france qui se trouve en Bretagne ». »Nous vous informons que le mandat via western union est un mandat qui s’effectue a la poste avec de l’espèce (cash) vers une adresse ». Bref, notre acheteur a vite laissé tomber… la surprenante expédition d’Afrique d’un téléphone trouvé sur un site d’annonces bretonnes ! L’adresse obtenue par l’acheteur lassé avait été au final celle de « Matignon Boutique » dans un « centre commercial de Dakar »,  « boutique 14 «  !!!  Gag supplémentaire, le fameux prix mis en avant par le site pour faire sérieux est lui-même une arnaque.…!!!  Sans oublier la communication plutôt ratée du chef d’entreprise, qui sur Facebook, ne cite qu’une seule de ses références musicales : manque de chance pour lui, qui n’a même pas pas pensé à mettre ça à jour depuis, son idole est le rappeur aujourd’hui dans la tourmente aux USA pour viols de mineures : encore une fois voilà qui ne fait pas très… sérieux ! Il pouvait (facilement) éviter cette mauvaise image de marque, il me semble !!! En même temps, l’entreprise joue l’image de l’intégration dans la société béninoise. Une intégration toute auréolée du vieux visage de la françafrique ou du colonialisme ancestral, reposant sur l’évangélisation des béninois, avec la visite du 23 au 31 octobre 2018 au Bénin de Mgr Eric Aumonier, évêque de Versailles, plutôt branché royauté, anti-avortement bien sûr, mais pourtant plus ouvert que des traditionalistes (et empêtré lui aussi dans une affaire, il a démis de ses fonctions en 2016 un prêtre que l’on a retrouvé peu de temps après chez les scouts (?))?. Un évêque  venu à l’appel d’Albane d’Hérouville, diplômée DUER (Diplôme Universitaire d’Etudes Religieuses), artisane de Fidei Donum, cet envoi de prêtres en Afrique selon une encyclique de Pie XII, connu pour sa « largesse d’esprit » à géométrie variable pendant la seconde guerre mondiale.  Car le jour où l’évêque vient, il monte bien sûr dans l’avion de l’admirateur du rappeur violeur de très jeunes filles R. Kelly, ce représentant du clergé (souhaitons-lui de ne pas connaître Facebook, alors) !!!

Non, ce n’est décidément pas sérieux tout cela ! Trop de flou subsiste. Pas plus que ne l’est la présentation bien légère de l’équipe de Air Bénin Taxi, par un texte sidérant avec lequel se présente Eric Vernet:

Est-ce bien sérieux, cette façon de se présenter ainsi comme « responsable » d’entreprise ?  Gagnon lui se présentant ainsi : « dirigeant d’une entreprise de premier ordre animant un important réseau commercial et multinational dans les télécommunications »; Haro, lui, de cette façon toute aussi dithyrambique : « durant vingt-cinq ans de carrière à la tête des Délégation d’ UTA puis d’AIR France en Afrique et dans le monde. Claude Haro a développé des compétences dans des domaines variés tels que la gestion, le management d’escale passagers et cargo, la sûreté aéroportuaire et la gestion de crise ». Leur collègue Vernet ruinant leur étiquette ronflante à lui tout seul ! Et pour ce qui est de l’amateurisme le plus complet du site présentant les dirigeants d’Air Taxi Bénin, il faut savoir qu’il a été construit sur la trame d’un site d’un modèle de vente de fruits, monté à l’aide d’images venues des banques habituelles, telles Shutterstock ; ce qui donne des choses amusantes au sein de sa structure, comme celle-ci qui n’est pas un montage mais révèle bien la composition même du site, dont le modèle « Fruit Shop » recopié apparaît par mégarde parfois :

Pas mal d’inquiétudes sur les activités réelles sur place

Un site d’aviation construit sur le modèle d’un site de vente de fruits, avouez que ça sent un peu la république bananière. Mais ça donne évidemment l’envie de creuser un peu loin ce qu’est donc cette apparition de lignée aérienne fort particulière et ne correspondant en rien aux besoins réels du pays.  Surtout avec la présence dans sa direction de celui mis en cause à plusieurs reprises dans ce qui demeure le plus gros trafic de cocaïne détecté en Afrique de l’Ouest. Demain nous verrons que c’est tout un pan de la même histoire qui tente de resurgir.  De quoi sérieusement nous inquiéter, ou inquiéter aussi la DEA, qui aurait donc intercepté notre trafiquant colombien à Zagreb, l’organisateur d’un trafic de coke au Mali… à défaut de plonger plus en profondeur dans le fatras béninois (et français). Des américains pourtant bien présents sur place… ou surveillant les airs via de discrets avions civils comme l’avait révélé le Washington Post en 2012, notamment à partir du Burkina Faso et de la Mauritanie, à bord d’une flotte de Pilatus PC-12. J’en avais expliqué l’existence en février 2013 en observant des immatriculations d’appareils de ce type : j’étais alors tombé sur le N880AG, à peine visible dans un recoin de photo (ici à droite) d’un hangar de Ouagadougou. Depuis, l’avion a fait des petits, il semble bien…

 

(1) il va pouvoir conseiller les français qui viennent de racheter des MB-339, ceux de Draken pour servir de plastrons aux forces françaises de la Marine, chez SDTS (Secapem Defense Training Solutions). Va falloir que je leur consacre aussi un épisode dans la série « Les profiteurs de guerre oubliés »… et y ajouter les anciens Mirage français à Draken, au passage…

(2) visiblement après s’être occupé d’un sujet extra-sensible : celui de la négociation avec la société « Port of Antwerp international SA », devant aboutir à un mandat de gestion du port autonome de Cotonou. Le port est en effet géré depuis par 6 personnalités belges, directement venues du port d’Anvers, premier port d’importation en Europe de la… cocaïne ! Le parallèle est troublant ! Enfin 5 personnalités, puisque dès le 30 juillet 2018, Joris Thys avait déjà remplacé Christian De Block (nommé en avril c’était le directeur des opérations de l’Autorité portuaire d’Anvers !!!) « dont le départ ne fait pas l’unanimité et qui n’avait pris fonction qu’au début du mois de mai 2018 soit trois mois seulement à la commande du port ». Mais que viennent donc faire des gestionnaires du port d’Anvers à Cotonou ???  Une explication est que le nouveau président, Patrice Talon, était l’actionnaire majoritaire du port avec Olivier Boko, un proche à qui il a cédé l’intégralité de ses parts à son élection. On verra ici bientôt que c’est à côté du port de Cotonou qu’il faut aussi regarder… On va bientôt parler je pense des « « Venues de France » ! Un sujet crucial, sur lequel s’est longuement penché la CIA… sous l’ère Obama (j’en reparlerai bientôt, avec un rapport assez phénoménal et passé inaperçu sur ce qui se passait et se passe toujours sur le port de Cotonou).

(3) Se recommander d’UTA (Union de Transports Aériens, liée à Air France) au Bénin peut paraître gênant dans la confusion avec l’autre UTA (Union des Transports Africains) : en 2003, le jour de Noël, c’est un avion de la ligne, un Boeing 727, le 3X-GDO, qui s’était écrasé dans la lagune de Cotonou, sur la plage du quartier Fidjrossè, dans des circonstances épouvantables. Il y avait eu 138 victimes sur 161 à bord (on le pense, car « le nombre exact de passagers n’a jamais été établi. Cent treize personnes ont péri, 23 ont été portées disparues et 22 ont survécu à l’accident, d’après le jugement de la cour criminelle »). L’appareil qui assurait un vol Cotonou-Beyrouth avait raté son décollage, bien trop surchargé (« onze passagers voyageaient debout, faute de sièges » ) et en fort mauvais état d’entretien . On découvrira bien après que l’appareil n’avait pratiquement aucun document de bord ! Sept ans plus tard les responsables avaient été jugés :« le pilote libyen, Nejib Al Barouni, ainsi que le représentant de la compagnie Union des transporteurs aériens de Guinée (UTA), le Libanais Darwiche Khazemont ont écopé de 20 ans de prison. Le propriétaire de l’avion, le Palestinien détenteur d’un passeport américain Imad Saba (par contumace : nota il habitait en Guinée), le directeur général d’UTA, Ahmad Khazem, et le directeur des opérations de la compagnie, Mohammad Khazem, ont été condamnés respectivement à trois ans, un an et demi et trois mois de prison. Les condamnés devront payer également l’équivalent de 930 000 dollars à titre de compensations personnelles ». L’enquête côté français avait été confiée à Paul-Louis Arslanian, le responsable du Bureau Enquête-Accident. Ici le dossier complet de l’enquête.

(4) relisons ce que Maliweb avait écrit le 14 mars 2011 « le français Eric Vernet est arrêté pour ses activités douteuses à travers sa société AAA au Mali. Car rappelons-le, « c’est lui le pilote de l’avion, de presque tous les appareils qui ont foulé le désert malien », nous confie une source bien informée qui a requit l’anonymat. En guise de rappel, il semblerait que cet homme d’affaire français n’est pas à sa première opération de trafic. Il reste à savoir avec qui fait-il ce travail ? Qui sont ses protégés ? Pourquoi a-t-il été tout de suite déféré loin des regards ? Selon des sources généralement bien informées, en 2009, le même Eric Vernet avait affrété un vol Paris/Bamako et qui avait attiré l’attention des autorités qui ont commencé à avoir les regards braqués sur lui. Aussi, une seconde fois, l’homme fait atterrir un second appareil sur l’aérodrome de Tarkint et disparait dans la nature. Le troisième appareil est celui de novembre 2009 qui a défrayé la chronique et continue encore de l’être. Selon nos informations, de forts soupçons pèsent sur lui ainsi que ses rapports avec les commanditaires de l’appareil. »

(5) Mis en cause ouvertement et nommément dans plusieurs documents de l’enquête sur l’atterrissage et l’incendie du Boeing de Tarkint Extrait du rapport du Norwegian Peacebuilding Resources Center de Patrick Smith et  Pietro Musilli : « Baba Ould Cheick, maire de Tarkint, est connu pour son implication dans l’incident «Air Cocaine» de novembre 2009, lorsque le fuselage d’un Boeing 727-200 brûlé a été retrouvé près de Tarkint. L’avion avait transporté une cargaison de cocaïne du Venezuela jusqu’à la ville et avait ensuite été détruit par les trafiquants ou, selon des câbles diplomatiques américains, s’était écrasé peu de temps après le décollage de Tarkint. Un citoyen français, Eric Vernet, dont la compagnie a affrété l’avion, a été arrêté et emprisonné avant d’être libéré à la mi-2012. Ould Cheick et son associé, Mohammed Ould Aweynat, ont été accusés d’être à l’origine de l’opération de contrebande. Il a souligné le rôle du Mali dans la contrebande entre l’Amérique du Sud et l’Europe. Il a également montré l’audace des passeurs lors de l’affrètement d’un avion de cette taille. » Une coke qui servait déjà à l’époque, à armer le terrorisme d’Aqmi, selon le même rapport. « En 2013, les mouvements de carburant subventionné et d’autres biens en provenance d’Algérie et de Libye vers le nord du Mali et le reste du Sahel ont été réduits par l’action militaire de la France et la fermeture par l’Algérie de ses frontières méridionales. De telles perturbations dans les économies souterraines seront probablement temporaires. Irrésistibles et novateurs, les responsables du crime trouveront le moyen de se réaffirmer à moins d’avoir des moyens de dissuasion crédibles et une complicité beaucoup moins grande. La traite s’est révélée extrêmement rentable pour les gangs et les groupes d’insurgés au Sahel, et il n’y a guère d’incitation à les amener à la table des négociations. En 2013, la tactique de survie consiste à rester à l’écart de l’armée française. Les paiements corrompus sont un outil essentiel pour les réseaux de passeurs: à mesure que la valeur du commerce et des paiements augmente, le poids politique du réseau augmente également, jusqu’à ce que, dans des cas extrêmes comme la Guinée-Bissau, il prenne le contrôle du gouvernement. C’était la direction dans laquelle le nord du Mali allait. Mais à cause des centres de pouvoir diffus, de nombreux réseaux différents ont dû se faire concurrence, ce qui a entraîné une fragmentation politique et sociale à Kidal, Gao et Tombouctou. »

 

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