Accueil / T H E M E S / CULTURE / Littérature / anecdotique / Coke en stock (CCCXXXVI) : en Colombie l’avion qui volait trop durant la pandémie

Coke en stock (CCCXXXVI) : en Colombie l’avion qui volait trop durant la pandémie

Retour en Colombie, pays producteur de coca, comme on le sait, même si ce n’est plus le plus prolifique désormais.

Fin  mai dernier, on y a saisi un avion contenant presqu’une demi-tonne de cocaïne. Pas vraiment un surprise, donc, tant il en circule toujours dans le pays. A part que cet avion appartenait à une entreprise dont un prédécesseur, en 2019, avait été retrouvé en miettes au Guatemala, avec aux commandes celui qui était le pilote attitré du président actuel mais aussi celui d’Alvaro Uribe pendant des années, démontrant ainsi par l’exemple les liens étroits entre l’ex-président et les trafiquants, ce dont on s’est toujours douté depuis la mort de son propre père… assassiné par les Farcs en 1983, groupe d’opposition militarisé dont le moteur financier est le trafic de cocaïne, on le rappelle.

A ce moment-là, son fils était directeur de l’aviation du pays… et favorisait à tour de bras les autorisations de vol d’un nombre considérable d’avions de trafiquants, aidés par des paramilitaires sanglants qui le soutenaient.

Une découverte qui nous replonge près de quarante ans en arrière, en quelque sorte…

 

Le crash du pilote présidentiel

Retour en arrière le 25 novembre 2019 dans le parc national Laguna de Lachuá, à Ixcán, près de Quiché, au Guatemala. Un avion bimoteur s’était écrasé, un de plus, souvenez-vous.

Sur place, des débris partout, l’avion retrouvé le 3 décembre par les soldats guatemaltèques s’est complètement émietté en heurtant le sol à grande vitesse, et au sol  il y a de la coke partout de répandue parmi les débris, mais aussi un i-Phone, un téléphone satellitaire Motorola et des documents éparpillés.

Plus deux cadavres complètement carbonisés dont il ne reste que des squelettes noircis : l’un d’entre eux s’appelle Lino Nevado Sthormes, il vient du département de Zulia au Venezuela et c’est un… ex-pilote de l’armée de l’air bolivarienne comme j’avais pu le préciser ici le 3 mars suivant. Les documents retrouvés dans les débris, dont son passeport, le confirment. Pour l’autre, on reste dans le doute…

 

 

Quant au modèle d’avion proprement dit, il s’agissait bien d’un Piper Navajo comme ceux du type Panther (mais aussi les Navajo « classiques »), reconnaissable grâce à un débris ayant gardé son phare de bout d’aile et son winglet, tous deux bien reconnaissables et parfaitement identifiables :

 

 

Lino Nevado Sthormes: sa  famille réside au nord de Maracaïbo, où les pistes clandestines de décollage ne manquent pas et l’on a appris après coup qu’il avait été récemment expulsé de l’armée de l’air, pour des raisons indéterminées, comme je vous l’ai déjà dit ici. Un nom qui prête à confusion car il est souvent lié à l’accident du Hawker survenu a proximité, or les papiers calcinés portant son nom ont bien été retrouvés dans le Piper accidenté.. à un emplacement localisé au 15°47’7.14 N et au 90°35’32.40 O (c’est dans l’Alta Verapaz). Comme c’est en effet le cas dans celui de crash consécutifs, le nom du pilote est hélas un peu trop rapidement associé par la presse à celui de ce Hawker biréacteur tombé pratiquement au même endroit, ou presque. Or c’est bien dans le Piper Navajo que l’infortuné soldat est décédé.


C’est le journal la Nueva Prensa qui le premier à montré 15 grands clichés du désastre et su
rtout laissé entendre avant tout le monde que le second cadavre (complètement carbonisé) n’était autre certainement que celui de Niño Cataño, un pilote colombien de chez Llanera de Aviación SAS, plutôt habitué à piloter un des deux Cessna 208B de l’entreprise, habituellement (cf celui ici à gauche). « Dès la publication de La Nueva Prensa sur la disparition de Niño Cataño, ses comptes sur les réseaux sociaux et ceux de ses proches ont été fermés, certains autres bloqués » relève alors la presse colombienne. Niño Cataño avait effectivement été déclaré disparu le 21 novembre 2019, une disparition confirmée par sa famille un jour plus tard, selon le SIRDEC (Réseau de système d’information des disparus et des cadavres de l’Institut colombien de médecine légale que le journal était aller consulter pour vérification). Son dernier Tweet, sous son nom d’emprunt @Samuelninoc, avait été rédigé le 21 novembre 2019, et il a été effacé dès le lendemain, on ignore par qui.

Ci-dessous, la présentation du Cessna HK-641, autre appareil de l’entreprise.

A noter qu’il porte la même immatriculation que le Cessna accidenté en décembre 2006 à 12 milles au nord-ouest de Quibdó, dans la région de Chocó, lors d’un vol entre Bahia Solano et Quib. C’était le Cessna TU206E (U-20601533). Son pilote, Luis Enrique Arias Pulido avait été secouru.  Sur l’ancienne page Faceboook de Llanera de Aviación (ici à droite) , on avait pu apercevoir à une époque… un Piper Navajo qui aurait pu être celui crashé à Ixcán (ici à droite), mais il semble bien que ce soit un appareil « classique », à hélices tripales notamment, dont on ne distingue hélas pas les winglets. Heureusement, le net nous le fait retrouver en meilleure présentation ici. C’est en fait le HK-3773, bel et bien porteur de Winglets. Mais les photos de Prensa Libre montrent une autre décoration, à filets dorés et noirs et non à deux tons de bleu !!!

Pilote de deux présidents !

Ce que venait de trouver le journal colombien était en fait une vraie bombe médiatique. La preuve c’est qu’ on se remuait alors beaucoup pour faire disparaître des traces de l’existence de ce pilote, visiblement,
car l’homme disparu n’est autre que celui qui avait été jusqu’ici le pilote officiel de la campagne électorale qui a donné la victoire à Iván Duque,  ce que niait aussitôt la présidence de la République colombienne, dans un déni assez ridicule, les preuves photographiques montrant le contraire (ici à droite et à gauche).

Pire encore:  c’était surtout en même temps le pilote attitré personnel, et un ami proche d’Alvaro Uribe, et ce, pendant des années, et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il avait été recruté pour la campagne de Duque, dans une sorte de continuité du pouvoir narco-trafiquant à la tête du pays : le pilote de campagne d’Iván Duque qui avait la confiance d’Álvaro Uribe avait bel et bien disparu au Guatemala en transportant de la cocaïne du cartel de Sinaloa !!! Avec sa disparition, ce dont on se doutait depuis des décennies en Colombie devrait flagrant !!!

Plusieurs semaines après, on découvrira que c’était plus qu’un simple pilote pour Uribe : Samuel David Niño Cataño, avait fait effectivement un don de 20 millions de pesos pour la campagne 2018 qui a réélu Álvaro Uribe Velez au Sénat !!! Son propre frère, Hernán Gómez Niño, étant lui-même candidat du Centre démocrate en 2015 lors des élections dans le département du Meta et avait perdu : en Colombie, on le sait, drogue et politique ont toujours couché ensemble… et avec Uribe, cela remonte à loin : du temps des Caravelle, par exemple !!

L’avion personnel d’Uribe comme celui de Duque étant bien un Beechcraft 90, comme on peut le distinguer sur les photos d’intérieur ci-dessus durant la campagne électorale et ce cliché ici à gauche et celui à droite. David Niño Centavo pilotant aussi accessoirement le second Cessna 208B  de l’entreprise, immatriculé HK-5316, un bien bel oiseau (le N°208B5514) qui vole beaucoup (à découvrir en détail ici) :

Intermède : la Colombie fait tout pour empêcher le trafic. Officiellement…

En Colombie, ça ne rigole pas : officiellement, on affirme vouloir lutter contre le trafic de cocaïne et on le montre régulièrement à la télévision, pour rassurer la populace. Ce qui nous donne droit à une belle séquence de poursuite aérienne, le 15 janvier dernier; avec deux Tucanos lâchés à la frontière du côté de l’Orénoque entre la Colombie et le Venezuela, partis en chasse d’un avion ayant traversé la frontière, semble avoir déposé de plan de vol dans son pays d’origine le Brésil. Cela nous vaut de belles images donc, l’avion s’étant fait repéré par le radars terrestres ou aériens comme ceux des SR-560 Horus (des Cessna Citation équipés de radars de F-16 !). L’aviation colombienne est bien équipée et nous a habitués à des séquences du genre filmées souvent en infra-rouge, comme ici celle à droite de la poursuite d’un Gulfstream qui ira se poser dans le Peten au Guatemala en juillet 2020 avec 2 tonnes de coke à bord. Le pays affiche avec fierté le bilan de son aviation en matière de lutte anti-drogue : « le 3e commandement de combat aérien des FAC, chargé de la sauvegarde de l’espace aérien des départements de la côte caraïbe de la Colombie, a obtenu des résultats remarquables jusqu’à présent en 2020, a déclaré la FAC dans un rapport publié le 21 août. « Au cours de 2020, malgré la pandémie, il a été possible de consolider des résultats importants lors d’opérations conjointes et coordonnées, avec un total de 104 captures, la saisie de 51 328 kg de chlorhydrate de cocaïne » (notez le volume !!!) « et de 1 796 [kg] de marijuana, affaiblissant ces économies illicites qui sont la principale source d’autres activités illégales dans la région », a déclaré le FAC. Dans une interview accordée au journal guatémaltèque Prensa Libre le 21 août, le colonel Juan Carlos de Paz, porte-parole de l’armée guatémaltèque, a déclaré que l’armée avait saisi 7 349 kg de drogue jusqu’à présent en 2020. L’officier a ajouté que les autorités avaient désactivé 15 pistes d’atterrissage clandestines et sécurisé 23 avions ». Pour en revenir à notre malheureux Piper Aztec, les Tucanos ont vite fait de le rattraper et de menacer de l’abattre s’il n’obtempérait pas : en Colombie, l’aviation a le droit de le faire en effet et ne s’en prive pas comme on l’a vu. Voici donc notre vieux Piper Aztec contraint à se poser sur l’aéroport Germán Olano la capitale de l’Etat de Vichada. Le commandant du groupe d’aviation Miguel Andres Gil Santacruz (masqué, épidémie oblige, ici à gauche) vient nous rassurer en nous disant que l’armée est là pour empêcher ce genre de choses. A bord, des résidus de psychotropes et de cocaïne sont effectivement découverts dans un compartiment spécial de l’avion, plus les habituels équipements GPS, téléphones satellites et autres appareils, retrouvés eux aussi dans l’appareil. Deux pékins sont arrêtés, pardon deux brésiliens (ici à droite), Sebastiao Cebalho et Josué Mario Da Silva qui filent aussitôt en prison pour trafic de drogue. Tout le monde est content, le pays est bien protégé : les trafiquants, dans ce pays, c’est sûr, sont en prison !!

Le changement dans la continuité colombienne

Autre scène cette fois, qui démarre aussi par une interception, ou plutôt par un atterrissage hors du plan de vol initialement prévu d’un bimoteur Beechcraft. Llanera de Aviación SAS, propriétaire du Piper Navajo réduit en confettis fin 2019 avec dedans le cadavre charbonneux de l’ancien pilote présidentiel revient avec cet appareil à nouveau dans l’actualité le 23 mai dernier sur l’île colombienne de Providencia, avec cette fois ce Beechcraft C90A (le modèle à quille ventrale centrale et cône arrière plat et donc post N°317, c’est le LJ-1065) plus tout jeune (l’avion  a 37 ans d’âge !) et comme pilote Juan Camilo Cadena Botero (ici à droite), l’ancien partenaire, justement, de Samuel David Niño Cataño (ils sont ensemble ici à gauche) !!! La filiation est évidente !! En 2021, au moment où peu d’avions circulent dans les cieux colombiens, comme ailleurs dans le monde, on s’attend à en voir sortir une livraison express de masques anti-covid plutôt qu’autre chose de cette appareil évoluant sans passagers à bord. Dedans, il y avait bien des boîtes portant des logos de fournitures médicales, en effet. Le pilote et le copilote ont assuré à leur descente d’avion qu’il s’agissait d’une « aide humanitaire« . Surprise, à bord la police, bien renseignée semble-t-il, découvre 446 kilos de cocaïne pure !!! Pas loin d’une demi-tonne !!! Sur les photos, une fois étalés le paquets de coke jonchent une bonne partie de la piste devant lui !!! En valeur marchande, il y en pour 13 millions de dollars !!! Pour ce qui est des indices de sa provenance, des marques ont été trouvées sur les paquets, celles habituelles chez les fabricants de cocaïne lors du pressage des paquets d’un kilo en moyenne: ici il s’agit d’un taureau bossu (un zébu) et sur la poudre elle-même le relief des lettres MP. Les gens de la DEA, avec ces indices devraient déjà savoir dans quel coin exact ça a été produit ! Un an et demi après, revoilà en tout cas la même firme prise dans la même tourmente ! Et personne en Colombie pour avoir freiné ses transferts illicites de drogue, manifestement !!! Et encore moins le président Ivan Duque…

Un président qui fait le mort depuis son accession au pouvoir et des chiffres calamiteux sur la lutte contre le trafic. Son prédécesseur, Juan Manuel Santos avait pourtant signé un accord avec les États-Unis pour réduire de 50 % la production estimée de cocaïne et de ses récoltes d’ici 2023, ce qui, selon les projections, serait difficile à respecter on s’en doutait. Visiblement on ne s’y acheminait pas ! Une situation qui avait eu l’art en 2019 de mettre en colère un certain Donald Trump, qui lors d’un discours pour sa campagne électorale à San Antonio (Texas) le 10 avril avait critiqué l’augmentation de la drogue et de l’insécurité que connaissait son pays. Selon lui, « un problème qui touche certains pays d’Amérique latine pour l’envoi de criminels » aux États-Unis, dont la Colombie…

L’avion est alors en prêt chez un petit opérateur de taxi aérien colombien appelé Interandes Helicópteros SAS, avait-on rapidement appris. Un mécanicien était aussi à bord comme deuxième membre d’équipage du Beechcraft King Air C90A immatriculé N722KR, or il s’agit d’Harold Darío Rivera Toledo, qui appartenait lui aussi au taxi aérien Llanera de Aviación lorsque cette compagnie transportait Uribe et Duque avec Samuel David Niño Cataño comme commandant de bord !!! On reste bien dans la continuité du trafic précédent !!! L’appareil est d’abord décrit comme étant celui des colombiens Miguel Jaramillo Arango qui est aussi le président de l’Association colombienne de l’aviation civile (AOPA) et de Fernando Alfonso Escovar Langebeck, un négociant en fruits richissime, connu sous le surnom de « Pipas » et patron de Cítricos del Tolima (culture et exportation d’agrumes, principalement de citron). Ironie du sort, le  hangar de Miguel Jaramillo Arango  à Bogota est situé juste en face des bureaux de ceux des policiers de l’anti-narcotique colombienne !!! Plus exactement, l’avion est présenté comme étant la propriété d’un autre colombien, nommé Mauricio Gómez (et de sa femme Marcela Gómez), « qui résident dans l’État de Floride« , ce qui est plutôt vague. « Celui-ci a été remis sous forme de prêt à Interandes Helicópteros SAS, le 27 avril 2020, au moyen d’un acte public qui a été formalisé chez le notaire 31 de Bogotá, dont le propriétaire est Julio César Galvis Martínez, selon la documentation remise à ces journalistes par une source de la Direction des Douanes et Impôts Nationaux, DIAN ». L’accord signé accorde l’usage de l’appareil à Interandes Helicópteros SAS pour deux ans. Un document peu commun, qui tout de suite intrigue les observateurs.

Un avion « prêté » ?

Tout cela sonne d’emblée bizarre, en effet, note d’emblée la presse : « le formulaire de prêt est un prêt à usage dans lequel l’une des parties donne un autre bien gratuitement pour l’utiliser pendant une période déterminée. Un avocat spécialisé en droit aéronautique a déclaré à La Nueva Prensa que la livraison d’avions entre particuliers par le biais d’un cautionnement « est quelque chose de vraiment inhabituel, voire rarissime ». Une source du Bureau du procureur général de la Nation a pour sa part indiqué qu’« il est étrange qu’un individu, comme Mauricio Gómez, donne gratuitement un avion d’une valeur comprise entre 800 mille et un million de dollars à une petite entreprise, telle comme Interandes Helicópteros SAS. ”. « Ce prix est stipulé dans le contrat de prêt. Gomez est bien le représentant légal d’une modeste société de Floride appelée Logistic Air Services Inc, mais l’avion a été remis à titre strictement personnel ».

Tout ce mic-mac administratif sent le montage tortueux en prête-nom qui dissimule le plus souvent des activités illicites, on le sait; on n’a eu de cesse de le décrire ici (notamment avec la reine du procédé, « serrée » en début d’année). La confirmation vient vite après quelques recherches internet :  « l’enregistrement de Logistic Air Services Inc aux États-Unis est valable jusqu’en 2023 et le bureau enregistré par cette société est une boîte aux lettres dans un centre commercial de Miami »  : celle-là aussi on s’en serait doutée (en photo le centre, l’emplacement, qui est celui de The  Crexent, de Davie (Floride), qui loue effectivement des « virtual offices » !!  L’adresse de Berney & Abitante, CPA, la société représentant Mauricio Gomez en personne étant une simple boîte postale chez UPS, au centre commercial du Weston Lakers Plaza !!! Bref, nous revoici dans un cas de figure connu, celui du portage d’adresse via un prête-nom flagrant. 

Ça et son exploitation récente: tout intrigue en réalité. Son dernier vol, et surtout son dernier point de départ, avait de se faire pincer aussi intrigue, à se demander ce qu’il était venu faire sur place : « un contrôleur aérien colombien a déclaré hier à La Nueva Prensa à propos du N722KR : « il a dû atterrir sur une piste d’atterrissage clandestine pour le charger de cocaïne après avoir décollé de Guaymaral, mais il aurait aussi pu être chargé directement à Guaymaral. »(ici à gauche, l’aéroport est plutôt minimaliste, pas la peine de penser à une piste plus discrète). L’aéroport de Guaymaral est en fait régulièrement utilisé par les trafiquants de drogue. Par exemple, l’avion qui s’est écrasé en septembre 2020 au nord de Bogotá est également parti de là et il avait repris l’immatriculation d’un autre appareil capturé au Honduras avec de la drogue en 2010 (cf ici à droite)!!! L’avion décrit étant un Cessna 208B immatriculé HK-4669G, qui avait réussi à se poser sur le ventre, train arraché après avoir raté son décollage et accroché un muret, avec 4 personnes à bord, toutes blessées dans l’accident. Aucun trafic à bord ce jour-là, mais tout le monde avait pensé « drogue » en voyant le nom de Guaymaral s’afficher ! Pour en revenir à notre Beechcraft, certains observateurs avaient remarqué l’absence de carburant supplémentaire à bord, comme il est courant de trouver en cas de trafic de drogue, note un journaliste:  « cette source a ajouté : « Il est rare qu’il n’ait pas apporté de timbos [conteneurs] de carburant pour se rendre au Mexique, cela indique qu’il allait faire le plein d’essence à Providencia (l’île de la Providence a proximité de San Andreas) ou que la drogue allait y être déchargée, ce qui est encore plus étrange.  » L’explication étant peut-être celle d’ennuis techniques pour ce vieil appareil (ou de crainte d’avoir été poursuivi ?) :  « le plan de vol du N722-KR présenté à Aerocivil  indique qu’il devait voler entre Guaymaral et l’île de San Andrés, qu’il n’a pas atteint, mais qu’il a été dérouté vers Providencia. » Les deux n’étant pas très éloignées. : 100 km à peine.

Le vol douteux

Auparavant, l’appareil avait apparemment déjà commis au moins un vol suspicieux (on verra plus loin qu’il y en a eu beaucoup d’autres) : les autorités avaient en effet noté ces vols quasi quotidiens, du type aller-retour, Ibagué –Bogotá – Ibagué. Mais, comme le note ici El Home Noticias, qui a suivi le mieux l’affaire,« il y a un mouvement inhabituel, observé depuis le 13 avril, que les enquêteurs vont certainement poser comme question aux personnes impliquées. C’est un itinéraire qui rompt avec la régularité, dont nous faisons la description : il a décollé de Perales à 10h37 du matin, jusqu’à une piste près de Girardot et de là il revient deux heures plus tard à Ibagué. Ce même jour à 15h39, il s’envole pour Medellín. Mais, depuis l’Olaya Herrera, quelques heures plus tard, il se rend à l’aéroport international Ernesto Cortizos, à Barranquilla, où il atterrit à 18h23. Le lendemain, il est rapporté qu’il a décollé à 6h31 du matin pour l’aéroport international de Punta Cana, en République dominicaine. Un jour plus tard, c’est-à-dire le 17 avril, cet avion a survolé le pays des Caraïbes pendant quelques minutes de 11h22 à 11h39. Le retour en Colombie depuis Punta Cana du soi-disant « Narcoavión » a eu lieu le dimanche 18 avril 2021, décollant à 7h46 du matin et atterrissant à l’Ernesto Cortizos à 9h58″. (Il est ici à gauche photographié le 3 novemenbre 2020 sur l’aéroport de Mais ce même jour, une heure plus tard, il est parti de Barranquilla à Olaya Herrera, où il s’est posé à 12h14. De cet aéroport, le même jour, il s’est envolé pour Guaymaral à 13 h 31 de l’après-midi, jusqu’au 26 avril, date à laquelle il est revenu à Perales à Ibagué, c’est-à-dire qu’il n’a pas volé pendant sept jours. À partir du 27 avril, une série de vols commence à destination de Santa Marta, à nouveau vers Barranquilla, Bonilla Aragón (Cali), Benito Salas (Neiva), toujours avec retour à Perales, y compris, accessoirement, l’aéroport El Dorado, jusqu’au 23 mai où il a été capturé très proche de San Andrés, avec près d’une demi-tonne de cocaïne. Comme on peut le voir, et selon l’analyse des experts, la seule chose qui inquiète était ce départ vers Punta Cana, en République Dominicaine, le reste sont des vols normaux qui ont été effectués à l’intérieur du territoire colombien ». Le problème étant que cet appareil a aussi effectivement beaucoup volé, ces dernières semaines…

Un avion très actif malgré la pandémie 

Est-ce mouvement vers Punta Cana qui avait alerté a DEA ou  le FBI ? Ou bien plutôt ses (courts) voyages incessants ? Les deux, dira-t-on, car on a recensé chez lui en effet au moins 140 vols ces derniers mois : « effectués depuis que l’Aerocivil a délivré l’autorisation de le faire en juillet 2020, deux mois après que le gouvernement national a fermé l’aéroport d’El Dorado en raison d’une pandémie et a ordonné que tous les avions, à l’exception de ceux qui effectuaient des vols humanitaires, soient retenus à terre ». Un journal remarque ce qui appelait aujourd’hui comme une évidence :« il est frappant de constater que les trajets de l’avion se trouvaient, pour la plupart, dans des départements du pays où se trouvent les principales régions productrices de coca, comme Nariño, Putumayo, Chocó, Casanare et Meta. »  Et ce n’est pas la pandémie qui l’a empêché de voler, loin s’en faut : « les deux derniers mois de 2020, il a effectué 39 vols : Medellin, Villavicencio, Pereira, Ibagué et Carthagène étaient les principales destinations. En janvier 2021, l’avion a effectué 39 vols et des visites dans des communes isolées du Chocó comme Nuqui ont été enregistrées. En février, il y a eu 37 voyages ». Un avion qui a autant la bougeotte alors que tous les autres demeurent cloués au sol, avouez que ça a dû intriguer en effet ! A moins d’être en mission gouvernementale, ou d’avoir été autorisé à voler pour des questions humanitaires, l’explication toute faite que ses deux occupants s’étaient empressés de fournir aux policiers venus les arrêter…

De vouloir rejoindre San Andres s’explique, en tout cas. A San Andres, le 11 juin dernier; justement ce sont plus de deux tonnes de cocaïne du Clan del Golfo qui ont été interceptées sur un  » Go Fast ». La barque rapide avait été suivi de près par un appareil américain du Joint InterAgency Task Force-South (JIAFT-S), très certainement un P-3 Orion Airborne Early Warning (AEW, à radar lenticulaire, ici à gauche ses contrôleurs à bord, dont un du FBI). Pour ce qui est du trajet vers Punta Canas, voilà qui n’est pas pour rassurer en effet (on songe à un autre avion en effet) ! Le fameux P-3 Orion aurait-il pris en chasse le Beechcraft, l’obligeant à se détourner pour lui éviter de ses faire cueillir à l’atterrissage ? Aurait-on à un moment du vol prévenu les pilotes d’éviter pour cette raison de se poser à San Andres même ? L’hypothèse se tient : il semble que l’on n’ait constaté aucun problème technique à bord de l’appareil saisi à Providencia ! Il était en bon état, et bien entretenu, sous sa livrée d’origine même pas refaite, comme le montrent les photos de son extérieur.

La chanson ça mène à tout, c’est bien connu 

Cette histoire d’appareil dans le collimateur de l’antidrogue se tient en effet, et c’est par un biais amusant comme on va le vérifier. L’avion loué ou « prêté » avait même servi à un obscur chanteur local (Vallenato ‘Cayito’ Dangond, le frère de Silvestre Dangond, on peut éviter de les écouter tous les deux) pour se faire mousser, en osant comme s’il lui appartenait, comme beaucoup d’autres avant lui il est vrai. Il avait été invité à une fête dans une ferme du département de Tolima, en décembre 2020 et était arrivé dedans (à gauche ici : quel poseur !!)  !!!  L’article qui fait part de cette mise en scène (voir ici) nous offre au passage une autre piste fort intéressante : selon le chanteur on lui avait dit que l’appareil « appartenait à un colonel de police à la retraite, qui était l’un des hommes de confiance » des propriétaires de la ferme. Il lui aurait dit « s’en servir pour se rendre au Panama : « il convient d’indiquer que l’ex-officier, après être passé par la police, est devenu plus tard un commerçant réputé, un partenaire important d’un holding d’affaires avec des bureaux à Panama City, Belize City et à Ibagué (Tolima) » ajoute le journal  – on note tout de suite la référence à Belize, haut lieu du trafic de coke comme on le vérifie ici depuis des mois (…) « Compte tenu des allégations, a déclaré la source, il n’est pas exclu que l’homme d’affaires soit le partenaire en coulisses de Fernando Escobar, mieux connu sous le nom de « Pipas », la personne mentionnée comme sous-traitant d’Interandes Helicópteros SAS, une société dans laquelle est inscrit comme actionnaire, depuis décembre 2012, Miguel Jaramillo Arango… » Le journal concluant  » Jaramillo Arango a assuré que l’avion avait été loué par « Pipas » – l’entrepreneur – à certaines personnes qui apporterait de l’aide humanitaire, des fournitures médicales à San Andrés. » Autre point plutôt important relevé par le futé journal El Home Noticias : « il y a environ deux mois cet avion aurait voyagé jusqu’au Mexique où pendant environ 24 heures l’équipage et deux autres personnes qui se trouvaient à bord ont été retenus. Les autorités mexicaines ont reçu une alerte, c’est pourquoi elles l’auraient immobilisé jusqu’à ce que les données et les antécédents de ses occupants soient vérifiés. C’est à partir de ce vol que les autorités ont commencé à suivre les mouvements de l’avion, et possèdent tout son historique de vol, y compris plusieurs entrées et sorties du Panama »…. Bingo ! L’avion avait bien été repéré et pisté de près par les anti-narcos ! Et pas seulement lors de son escapade dominicaine, donc !!!

La magouille flagrante

Ce dont on se doute, en tout cas, c’est qu’il y a bien eu un arrangement douteux gouvernemental pour faire voler cet avion malgré les restrictions : « l’unité administrative spéciale d’Areocivil a accordé à la société de Niño, Llanera de Aviacion, son premier contrat le 12 septembre de l’année dernière malgré le rejet par le comité d’évaluation de l’agence de la société pour non-respect des exigences techniques et juridiques. Avec le premier contrat, d’une valeur de 11 000 dollars, Aerocivil a engagé l’entreprise pendant un mois pour fournir des services de transport à Cundinamarca, la province qui entoure la capitale Bogota. La même unité a accordé à l’entreprise un contrat d’un an d’une valeur de 34 500 $ le 5 octobre dernier pour transporter à nouveau « des équipements, des pièces détachées, des accessoires et du personnel vers les gares et les aéroports de la région de Cundinamarca ». Curieusement, Llanera de Aviacion devait « exécuter les obligations contractuelles de la ville de Bogota à l’aéroport d’Araracuara », situé à 370 miles au sud de Cundinamarca, et relié aux usines de cocaïne de Caqueta et Putumayo via des routes fluviales de trafic de drogue. » On ne peut être plus clair : l’avion était en mission gouvernementale… et cette fois-là pour transporter de la cocaïne !

Du beau linge, le monde de la télé, une affaire préparée de longue date

Mais ce n’est pas tout, car l’annonce de la saisie de cocaïne envahit vite également et rapidement les journaux à scandale. En effet car on est revenu du côté du véritable détenteur de l’appareil qui n’est autre que Miguel Jaramillo Arango, comme on l’a vu, le propriétaire et représentant légal de la société Interandes Helicópteros SAS.  Si l’homme est un parfait inconnu des tabloïds, sa femme l’est beaucoup moins : c’est en effet l’époux de l’actrice et comédienne Alejandra Azcárate, qui est une véritable vedette médiatique en Colombie. De 2002 à 2010 elle a connu une carrière de présentatrice TV de shows d’information pour City Noticias et sa propre émission « Descárate with Azcárate » sur  RCN News, pour assurer ensuite l’antenne de Caracol News avec l’actresse Isabella Santodomingo, puis commencer ensuite à faire de la scène avec des sketchs humoristiques, avec un certain succès, et participer à plusieurs films pour la TV (comme ici à droite). Etait-elle au courant de ce que manigançait son mari ? Depuis rappelez-vous le mannequin colombien Angie Sanselmente Valencia, élue « reine du café » en 2000, devenue ensuite « spécialisée » en port de lingerie fine, évoquée il y a déjà dix ans maintenant, on n’avait pas eu ce cas de figure, il est vrai (sans oublier Juliana Sossa, Juliana Lopez Aguirre, la mexicaine Laura Elena Zuniga Huizar (ici à gauche sous ses deux facettes, arrêtée en 2008 elle n’a fait que quelques mois de détention !), ou encore Sandra Avila Beltran, surnommée la « Reine du Pacifique) . A croire, en tout cas, qu’en Colombie rien n’a changé depuis des décennies !!!

L’étrange proposition

Etait-ce son premier coup, à celui-là, se demandent en chœur les autorités et la presse ? Il semble qu’il y en ait eu d’autres avant celui-là, à bien y regarder. Un élément inquiétant a surtout été déterré depuis, puisque que l’on a découvert depuis qu’en 2011, déjà, Miguel Jaramillo Arango avait déposé une « action populaire particulière » (terme législatif local) contre l’Aéronautique Civile et l’ancienne Direction nationale des stupéfiants, la DNE, en Colombie. L’idée sous-jacente à son intervention et sa proposition étant justement de souhaiter réduire les contrôles policiers sur les avions, au nom de la relance de l’économie !!

Cela fait donc près de 10 ans, en ce cas, qu’il aurait préparé le terrain pour ce genre d’activités : « selon un rapport de Norbey Quevedo pour l’Agence de journalisme d’investigation (API) de Colombie, l’initiative avait pour but d’abroger plusieurs règlements par lesquels les contrôles sur les avions privés ont été augmentés en raison de l’augmentation des crimes associés au trafic de drogue, ainsi que le changement dans la délivrance des certificats d’absence de rapports de trafic de drogue, une exigence fondamentale pour immatriculer un aéronef, permettre son exploitation et délivrer la licence de pilote. Bien que la Constitution et la loi établissent que les actions populaires sont un instrument de protection des droits et intérêts collectifs, Jaramillo Arango a utilisé le mécanisme juridique individuellement. Une action populaire cherche à éviter un préjudice imminent, à arrêter un danger ou une menace ou la violation ou l’atteinte aux droits collectifs. Cependant, Jaramillo Arango l’a utilisé dans un but particulier, revendiquant la libre concurrence économique, la violation du droit à l’égalité et la liberté de choisir une profession ou un métier »… l’homme qui a déposé cet amendement, franchement, avait déjà en 2011 une idée derrière la tête, il semble bien !

Et ce d’autant plus que sur son site, Llanera de Aviación SAS ne vante pas que ses deux gros porteurs Cessna 208B, (le HK-3916, photographié ici sur fond orageux à Guaymaral en septembre 2018 et le HK-5316) mais aussi une flotte de trois hélicoptères dont deux Bell Ranger (HK-3216 et HK-3039) et un Ecureuil AS 355 NP (HK-4795) … de quoi largement servir de relais aux transbordements !!  En fait, le monde du pouvoir en Colombie baigne toujours dans la coke ; rien ne se décide et rien ne se fait sans elle. Surtout depuis qu’un certain Alvaro Uribe est arrivé à la tête du pays, à vrai dire, ce dont nous parlerons plus en détail demain, si vous le voulez bien…

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

A propos de ghostofmomo

avatar

Check Also

Le coup d’état de Trump du 6 janvier : les preuves s’accumulent (6)

C’est à croire que Donald ne s’entourait que de demi-pointures, sinon se contentait plutôt de ...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *