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Coke en stock (CCCXXV) : les indiens abandonnés

Dans cet immonde trafic qui perdure, les perdants sont toujours les mêmes :  les plus pauvres et les plus défavorisés et, parmi eux, les Indiens de l’Amazonie, laissés pour compte à tous les niveaux de la société brésilienne. Leurs réserves servent d’endroit où construire des pistes clandestines discrètes, et l’absence d’infrastructures routières flagrante en font les seuls endroits où peuvent se poser les avions-taxis pour les soigner en cas de besoin. Des épisodes récents tragiques démontrent cette absurdité. Les indigènes et les avions qui les desservent, on s’en fout au Brésil !

L’intervention de la furie ministérielle aperçue à l’épisode précédent sent fort la manipulation d’un gouvernement ouvertement raciste qui se fiche comme d’une guigne du sort des populations indiennes. La preuve il y a peu avec… un avion. Le 2 décembre 2019, Jezel de Moura, pilote confirmé (ici à gauche son dernier selfie, envoyé à ses proches), fait décoller son petit avion-taxi, un Embraer EMB-720C Minuano monomoteur, immatriculé PT-RDZ (N°720123), depuis le village indien amazonien isolé de Matawaré, situé dans le parc national des monts Tumucumaque, près de la frontière nord du Brésil et de la Guyane française, et en direction de la ville minière de Laranjal do Jarí. À bord se trouvaient deux groupes d’indiens d’Amazonie du village, un enseignant appelé Pantia Tiriyó, avec sa femme Pansina et leurs trois enfants, – le plus jeune de trois ans seulement note la BBC – et une femme plus âgée, Sepi Akuriyó, avec son gendre Jesaraya Tiriyó. Au bout de vingt minutes de vol, il envoie un message affolant à la tour de contrôle qui le suit : « on dirait que j’ai perdu un cylindre. Il y a de l’huile qui fuit sur le pare-brise. Je vais atterrir à Independência. »  Le contrôleur, un ami, lui dit alors « «Non, tu ne peux pas» ! « Il n’y a plus de piste d’atterrissage là-bas; elle a été abandonnée il y a 15 ans. Vise plutôt la rivière, le Parú – essayez de te poser sur l’eau. » Et puis… plus rien. Depuis on a jamais retrouvé une quelconque trace de l’appareil ou de ses occupants ! L’armée a arpenté la zone pendant 15 jours en C-130 sans rien trouver !!! Pas un seul bout de ferraille, rien ! S’il s’est en effet posé sur l’eau, on a fort peu de chances de le retrouver, et idem dans la jungle inextricable sur son trajet.

Des pannes qui ne pardonnent pas

Les exemples abondent d’avions de « garimpos » qui se sont écrasés en pleine jungle, le dernier en date est un Cessna 182 Skyline immatriculé PT-KDU, datant de 1993 (MSN 18263377) mais passablement fatigué, ayant décollé de la piste de Girassol, au km 235 de la BR-230 (transamazonienne), à Itaituba.

Il transportait une cargaison de matériel vers l’exploitation minière de São Bento, une mine d’or, un vol d’à peine une quinzaine de minutes seulement et le pilote chevronné, identifié comme étant Martinho Miranda da Silva, la soixantaine,  était seul à bord. Il avait fait une belle carrière, ayant longtemps été le pilote attitré du chanteur Amado Batista.

Déclaré disparu le 9 juillet, il n’a pu être découvert que plus de quatre mois tard, malgré les recherches des avions de la FAB, son avion couché sur le côté gauche, dépassant fort peu des frondaisons. Il était mort sur le coup. Celui qui avait trouvé l’appareil a raconté aux enquêteurs la désolante information : en fait il avait tenté en raison de problèmes techniques inconnus de rejoindre une vieille piste d’atterrissage appelée São Bento 2, qui ne fonctionne plus mais dont il s’était souvenu et il se serait écrasé à quelques mètres d’elle seulement ! La jungle pardonne rarement !

Pas de routes, un tarif exorbitant pour voyager

« Les routes sont inexistantes dans la majeure partie de l’Amazonie et le transport fluvial est souvent peu pratique, de sorte que les taxis aériens privés comme le PT-RDZ sont souvent la seule option, bien qu’ils soient très coûteux. Un vol aller-retour pour six places de Matawaré, point de départ du vol condamné, vers la capitale de l’État Macapá pourrait coûter 10 000 réals brésiliens (environ 2 000 livres). » « Sepi, la femme la plus âgée du PT-RDZ, voyageait pour percevoir sa pension. On pense qu’elle était la dernière à parler en matawaré, et l’une des dernières au monde, de sa langue maternelle, l’Akuriyó ».

Voler au-dessus de l’Amazonie est dangereux, plus dangereux que voler au-dessus de l’eau en effet. Les pays limitrophes (Bolivie, Colombie, Pérou,Venezuela, Guyane, Guyana ou Suriname) sont soumis aux mêmes difficultés. La panne d’essence ou de moteur ne pardonne pas quand on survole cette jungle. Le 30 juillet dernier, c‘est un monomoteur colombien qui en a fait les frais, le HK-2129, un Cessna R172 Hawk XP de la société ARO, (Aerovías Regionales del Oriente, semblant extérieurement en bon état de maintenance, s’est écrasé, tuant son pilote, ses deux passagers étant retrouvés blessés après des heures de recherche. Il avait été déclaré une urgence lors d’un vol entre Pacoa (Vaupés) et Leticia (Amazonas), à environ 10 milles marins de Tarapacá, dans le département d’Amazonas. Détruire toutes les pistes clandestines en Amazonie est tout sauf une sinécure ; comme on ne peut s’y rendre par route, on est obligé de monter des opérations aériennes d’envergure, coûteuses, au Brésil par exemple, en les bombardant avec des BAFG « Bomba de Baixo Arrasto » de 230 kg, à partir des Tucanos qui servent à tout là-bas comme ici lors d’une opération de ce genre filmée en 2012 déjà.

La raison de cette absence de découverte du crash pour notre premier cas : le manque de radars locaux côté terres indiennes, mais pas que : « la plupart des pistes d’atterrissage desservant les communautés autochtones d’Amazonie ne sont pas enregistrées, car elles ne répondent pas aux normes de sécurité. Et cela signifie que les pilotes ne peuvent pas officiellement décoller ou atterrir d’elles. Ainsi, pour assurer le transport des communautés isolées, les pilotes sont obligés de déposer de faux plans, indiquant un point de départ ou de destination incorrect » explique ici la BBC. Un manque de radars qui est aussi une aubaine pour les trafiquants, qui font comme au Guatemala ou au Belize avec la communauté des Mennonites, chez qui ils dissimulent leurs avions !!! Pour ne pas se faire repérer les transporteurs éteignent en effet en plus leurs transpondeurs, et la plupart des pilotes ont peur de parler ouvertement de cette situation ubuesque, « de peur que leurs licences ne soient annulées s’ils admettent avoir menti à la circulation aérienne » indique l’excellent article de Tim Whewell et Jéssica Cruz. L’ANAC a compté 249 pistes non officielles qui desservent les territoires indiens (et autant pour les trafiquants donc !). « Tout cela est de la faute des organes de l’État qui n’ont pas rempli leur obligation légale de régulariser ces pistes d’atterrissage  » note un responsable, rendant encore plus ridicule ici l’esbroufe que vient de faire l’impayable Damares Alves, dont le grotesque show n’aura servi que de nuage de fumée pour dissimuler cette autre incurie et ce mépris total de la condition indigène !!! Bolsonaro s’en fiche complètement, en fait, du sort des indiens ! Comme il se fiche pas mal du trafic de cocaïne dans le pays ! Ceci, sans oublier la dévastation que représente les incendies allumés volontairement pour transformer la jungle en terre agricole, les plus souvent pour des cultures ineptes comme le maïs ou les palmiers (pour l’huile de palme, cette catastrophe écologique) :

Un crash révélateur

Le 16 mai 2108, un petit Cessna immatriculé PR-RCJ décolle d’Itaituba au Pará direction Manaus. C’est un Cessna 210N Centurion II (N°21064645) de 1982, relativement bien entretenu, ex N94SF que l’on retrouve dès le lendemain de sa disparition, en miettes, tombé près du Rio Arari, à Itacoatiara. dans une zone forestière de la communauté de São Francisco do Paí, à 270 km de Manaus. Des résidents de la communauté à proximité ont trouvé les débris et ont appelé les pompiers. Il y a deux morts dans les décombres, et les pompiers retrouvent dans l’avion quelque chose d’intéressant : c’est un homme arrivé sur place en indiquant qu’il avait loué l’appareil qui s’est un peu trop précipité pour s’en emparer sous leur yeux.  C’est une simple caisse à outils pourtant, qui gisait au fond de la carcasse de l’avion. Ils l’ouvrent et découvrent dedans des plaquettes de minerai d’or récemment fondus et numérotés : il  y en a 9,5 kilos ! L’or, saisi, est envoyé au poste de police d’Itacoatiara pour analyse et l’impatient arrêté.
Le pilote garimpero ravitaillant la mine était-il au courant ? Il n’est plus là pour répondre et a rejoint la longue liste des disparus du métier, l’un des pires existants pour les pilotes, et qui existe pourtant depuis les années soixante (lire ici les exploits) !!! La longévité est tout un art dans ce genre de sport dangereux: ainsi pour le chanceux Clinger Borges do Vale originaire d’Itaituba (c’est le régional de l’équipe) qui a survécu à pas moins de onze crashs d’avions (trois de ses frères y ont laissé la vie) !!! Il a volé à peu près sur tout : Embraer-Piper Seneca, Beechcraft Bonanza, Cessna divers, et même Antonov An-2 ! A gauche il est à bord d’un Minuano (Embraer 720D, le PT-VBT) copie de Piper PA-32. A gauche, ici, très jeune, il pilotait un Cessna Centurion.

 

Les conflits avec les chercheurs d’or

Les incendies, ou bien les chercheurs d’or qui détruisent ou polluent, notamment avec le mercure qu’ils utilisent pour affiner leur minerai, qu’ils transportent par… Cessna, comme on vient de le voir, ce qui pose aussi problème avec des indiens pas décidés du tout de se laisser faire : un des avions des prospecteurs a passé un sale moment récemment en leur compagnie. « Ce lundi (22 juin 2019), le site Internet «Amazônia Latitute» a publié sur sa page Facebook un rapport selon lequel le peuple indigène Yanomami a détruit un avion de prospecteurs dans une autre région du territoire indigène, à Roraima ». 

«Vendredi dernier (19 juin), les autochtones Yanomami de la région d’Alto Mucajaí, à Roraima, ont détruit un petit avion Cessna (modèle 182K Skylane, numéro d’immatriculation PT-CZC ici à droite encore intact et à gauche dans ses couleurs originales), qui était censé revenir de la zone minière. Avec peu de carburant dans l’avion et pas de GPS, le pilote a atterri sur une piste proche de la communauté dans le territoire Yanomami.
Les autochtones l’ont arrêté et il a été remis aux autorités fédérales », indique le site Internet, qui a publié des photos et des vidéos de l’avion ». L’article précise : « Le territoire yanomami couvre 9,6 millions de kilomètres carrés et abrite plus de 26 000 personnes des groupes ethniques Yanomami et Y’ekuana, entre les États d’Amazonas et de Roraima. Avec l’arrivée de la nouvelle pandémie de coronavirus dans la région, la vulnérabilité sanitaire des peuples autochtones désormais également menacés par Covid-19 a augmenté ».

Ce que ne savaient pas les indiens qui l’ont saccagé est ce qu’avait écrit sur eux l’ancien propriétaire de l’avion (sinon ils l’auraient détruit entièrement d’emblée je pense !) :  « Maintenant, à la fin de ma vie d’aviateur, sentant qu’il n’y aura aucun moyen de survivre en pilotant un avion en Amazonie, tout cela à cause d’un décret Lula, transformant des milliers d’hectares en réserves, nous prenant nos moyens de subsistance, tout ce que j’avais à faire était de vendre mon avion, et cela m’a causé tant de tristesse, rien que de penser à perdre ce compagnon de tant d’aventures, celui qui m’a nourri pendant tant d’années ! J’ai ressenti une telle tristesse, que je n’ai même pas envie de tourner mes pensées vers ces moments, où j’ai dû accepter notre séparation, ce n’était pas facile ! Le garder pour l’amour n’est pas facile, vous savez que garder un avion à l’arrêt, devoir faire le coûteux IAM chaque année et tenir les livrets à jour, coûte très cher et n’était pas pratique. J’ai donc décidé d’emmener mon cher PT-CZC à Goiânia et de le livrer à mes amis Iron et Baiano, afin qu’ils puissent le vendre, en pensant à économiser au moins l’essence, et regardez ce qui m’est arrivé… » (il devra aller à ce moment-là chercher le corps sa belle-mère décédée, emportant son cercueil dans le Cessna) ! A droite la photo de Nilton Costa, le vrai nom du « commandant Niltinho »…  et ici un rappel des exploits de ces « Garimperos » volants.

L’absurdité de la situation 

« J’ai quitté le CZC au hangar de fer à Goiânia, et je suis retourné à Tucumã le cœur brisé, revenant seulement, quand un courtier m’a demandé qu’il avait un acheteur de Brasilia qui avait déjà vu l’avion et était intéressé à l’acheter! Je n’ai jamais fait une affaire aussi simple que cela, car j’ai demandé 100 000 $ et j’ai fini par le vendre (à Robertinho de Uberaba), si je ne me trompe pas, 96 000 $ en espèces! « C’est signé du « commandant Niltinho qui est un écrivain et ancien pilote d’exploitation aurifère »… qui lui aussi, n’en avait donc vraiment rien à cirer des indiens ! Depuis, ces derniers ont fait sa fête, à son  malheureux Cessna (image à droite). Mais l’homme a posté quand même une réflexion digne d’écoute, malgré tout :  » Quant au CZC, je demande : de qui est-ce la faute ????? Qui en a fini avec le légendaire PT-CZC, qui a sauvé de nombreuses vies, empêché la faim de nombreux Brésiliens, Indiens, prospecteurs, agriculteurs, installés dans les territoires intérieurs amazoniens? (il y a un autre point, mais il est plutôt .. raciste, je vous en fait grâce).  Un fond qui transparaît un peu plus loin avec une grande incompréhension des choses : pour lui, l’Indien d’Amazonie doit avoir le même registre de valeurs des sociétés industrielles en effet : « Certes, il y avait un soupçon d’envie et de haine, qui a rendu les indigènes irrationnels, aveugles au point de ne pas évaluer sciemment le prix des pièces d’avion sur le marché noir, préférant tout détruire. Ce même déséquilibre, existant parmi les personnages si différents des intérieurs amazoniens, a conduit les Indiens Apiterewa, dans les années 1980, à détourner le PT-CZC, le gardant dans le village pendant plus de trois mois, me forçant à le racheter. , à l’époque, pour une bagatelle de 10 000 reais et un lot de marchandises chargées sur un avion Cessna 210, avec un prix également d’environ 10 000 reais ». Bref, c’est aussi un peu de la rancune chez lui !  Celle des deux mondes qui s’opposent : un capitalisme à « oiseaux de fer », pour paraphraser la conquête de l’Ouest vu côté indien, et ces derniers qui veulent avant tout sauvegarder leurs terres, en précurseurs écologistes qui peuvent aujourd’hui donner des leçons sur une planète que saccage tous les jours ce même capitalisme forcené ! L’auteur montre aussi une autre absurdité, celle de la destruction à coups de marteaux des vitres de trois avions (ici à droite suite à un conflit entre Garimperos – les indiens n’y étant pour rien cette fois-là ) son Cessna personnel ayant aussi fait l’objet des frais de la fureur du gus, toujours à Roraima. L’auteur faisant amende honorable pour terminer en précisant dans les « erreurs » qui ont amené la destruction de son cher avion ceci : « la cinquième erreur fatale a été de ne pas avoir remarqué que la piste n’était pas celle d’une mine d’or, mais une piste Funai, qui sont très bien réalisées et certaines sont même approuvées, perçues par des photos, qui obéissent aux exigences qui les légalisent. Ce sont des pistes très différentes des pistes d’extraction d’or, pour la plupart petites, cahoteuses, envahies par les mauvaises herbes ». En cadeau, il nous cède un cliché rare (Kodacolor) de la toute première livrée de son Skylane, racheté à un… garimpero : on notera sur le flanc droit au niveau de la portière l’indispensable tube de pitot modèle Venturi, adopté depuis par tous les narco-trafiquants en Cessna !

Accéder au territoire des Yanomami par air n’est en tout cas déjà pas chose aisée sur les pistes qu’ils ont concédées, comme celle-ci complètement étonnante (admirez l’étroitesse de la piste, à partir du petit bâtiment bleu  :

 

Documents :

Ici un émouvant hommage à un pilote mort en mission humanitaire en 2014, Roberto Franco, à bord de son Piper Pa-31-350 Navajo Chieftain HK-4755 (ex N2791), rédigé par son propre fils. Son avion avait déjà connu auparavant un feu moteur en 2013.

https://www.vice.com/es_co/article/yv7azj/robertofranco-amazonas-indigenas-aislados-6-de-septiembre

Lire ici l’opinion du chef Raoni sur les incendies de forêt et les mensonges selon lui du clan Bolsonaro.

https://www.parismatch.com/Actu/Environnement/Le-Cacique-Raoni-denonce-les-mensonges-de-Jair-Bolsonaro-sur-les-incendies-en-Amazonie-1704616

 

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