Accueil / T H E M E S / CULTURE / Littérature / anecdotique / Coke en Stock (CCCXLIII) : le vampire des Balkans

Coke en Stock (CCCXLIII) : le vampire des Balkans

Les gens qui l’ont côtoyé pendant des années, y compris des proches, comme ses copains qui volaient avec lui à bord d’avions de collection… n’ont rien aperçu de ce qui était chez lui une double vie, parfaite et bien réelle, de trafiquant de haut vol, s’étant offert avec l’argent de ses trafics une gigantesque maison que tout le monde imaginait être le fruit de son travail au sein d’une obscure entreprise de téléphonie.

Il s’est tué en 2018 à bord d’un Venom, le fameux vampire anglais, alors que son principal allié dans le trafic de cocaïne était originaire des balkans; la patrie supposée de la légende du suceur de sang le plus célèbre de la littérature et de la cinématographie (avec l’inimitable Bela Lugosi). Un signe prémonitoire, ou des cieux, en on conclut certains… un peu à la légère. Voici l’histoire incroyable de Marty Tibbits !

Ça commence le 21 avril dernier, en cours de justice aux USA.  Nous sommes alors devant un grand jury fédéral du Michigan et la juge Saima S. Mohsin, qui, d’emblée nous informe que ce dont on va parler est un dossier bien fourni, compilé par la DEA, celui d’un réseau de drogue tentaculaire qui a nécessité un très long travail d’investigation (plusieurs années) avant d’aboutir à l’inculpation du principal accusé qui s’appelle Ylli Didani (ici à gauche), résidant de l’Illinois, et qui est âgé de 43 ans.

L’homme a été arrêté physiquement récemment, le 31 mars 2021 à Charlotte, en Caroline du Nord, mais son dossier à charge était clos depuis longtemps.  Cela faisait longtemps qu’il était dans le feu des radars des narcotiques et pas mal de temps aussi qu’il était suivi. Et pas qu’aux USA comme on va le voir.

La juge évoque dès l’ouverture du procès des dizaines de millions de dollars amassés par lui et ses complices sur plusieurs continents.

Des policiers ont travaillé sur le dossier, mais aussi les impôts, pour démêler l’écheveau très complexe il semble bien.  Toujours selon l’accusation, Didani aura surtout reçu la bagatelle de 550 000 dollars en deux versements de juin 2016 et décembre 2017 pour acheter avec de la cocaïne en gros, de l’argent versé par un complice de nationalité américaine.

Son dossier évoque aussi tout un matériel très particulier pour son acheminement, ce dont on va parler un peu plus loin si vous le voulez bien. 

Des containers bourrés de coke envoyés en Europe

Pour l’instant on en reste à des faits avérés et patents : Didani a fait envoyer plusieurs containers de l’Amérique du Sud vers l’Europe, endroit où celle-ci a été saisie. Et ça s’est accéléré encore après 2018, chez lui. En 2019 et 2020, des policiers ont saisi 3400 kilos de cocaïne provenant de son organisation, pour une valeur affichée de 100 millions de dollars une fois distribuée dans les rues.  En août 2019, aux Pays-Bas, on a saisi par exemple 753 kilos de cocaïne dissimulée dans des bananes « bio » de chez Frubanal AG., à bord du cargo l’Anisha R (ici à gauche), en provenance de l’Equateur. Elles étaient importées par Bioexportn une des sociétés créées justement par Didani et, en février 2020, 644 kilos dans des sacs de sport découverts à bord du CMACGM Jean Gabriel et suivis par l’U.S. Drug Enforcement Agency depuis leur départ. J’ai évoqué ici ce cas mais en en ignorant à l’époque la provenance. En avril 2020 cela avait été 1 000 kilos en provenance du Pérou, toujours au Pays-Bas et quelques jours plus tard 1 100 kilos supplémentaires, arrivés cette fois en Espagne. Le cartel était passé à la vitesse supérieure et il était donc temps d’y mettre fin, ont pensé les autorités américaines.

Au cœur des balkans, l’Albanie, terre mafieuse 

L’endroit de l’Europe d’où la drogue était gérée étant… les balkans, où sévissent on le sait un trafic endémique de coke depuis des décennies, ce dont je vous ai parlé ici à plusieurs reprises, la mafia albanaise au centre de ces réseaux étant aussi une des plus violentes au monde, on le sait. On en est là à six années déjà après les premiers faits. Didani, d’origine justement albanaise, a en effet été arrêté une première fois là l’aéroport O’Hare International Airport en provenance de l’Albanie en juillet 2015, lors d’un banal contrôle de bagages Les enquêteurs révélant au jury des photos des policiers ce jour-là en train de fouiller ses affaires et y découvrir son téléphone, avec dedans des photos le montrant arborant des fusils automatiques et semi-automatiques, alors qu’il faisait l’objet aux USA d’une interdiction de port d’armes pour une ancienne condamnation pour conduite en état d’ivresse. Pas très malin. Pour aggraver son cas, notre homme se faisait à nouveau pincer l’année suivante de retour de Rome en se baladant avec tout un lot d’hormones interdites aux USA dans son sac et tout un tas de billets également, dûment empaquetés et d’origine diverse. L’examen ce jour-là de son téléphone révélera aussi l’usage régulier d’un tchat encrypté, les références à un logiciel d’effacement intégral de téléphone et l’évocation d’un blanchiment d’argent. Son téléphone saisi va se révéler être une excellente mine d’infos: la géolocalisation des photos révèlent qu’elles ont été prises à Macomb County, dans le Michigan, dans un appartement loué par ce qui se révélera être un des membres du réseau de trafiquants de drogue dont Didani était le chef…Parmi ses liaisons, celle évoquant le transfert de 117,6 millions de dollars d’une banque allemande vers une seconde installée à Dubaï, La complète, à l’évidence, pour lui !!! Bien entendu, à partir de ce moment-là la DEA l’avait mis sur écoute et filé… en cherchant à démanteler le réseau dont il s’occupait lui et un de ses mystérieux correspondant américain…  Comme le réseau évoquait des sommes colossales, les enquêteurs avaient pris leur décision : ça prendrait du temps, beaucoup de temps… (au moins deux années, après 2016 donc !) et surtout avait été retardés par un événement inattendu survenu en 2018 comme on va le voir…

Des versements conséquents d’argent pour alerter

Dans le cursus affolant et affligeant du même Didani, retrouvé par les enquêteurs, un autre lien évoquait le versement de chèques pour un total de 864 000 dollars émanant de son principal complice américain, réglé selon tout un montage financier complexe passant par des courtiers et des manipulations sur le cours de l’or au point de devenir au bout totalement intraçable : on n’avait pas affaire à un enfant de chœur, visiblement !!! Au milieu de ça il y avait eu de l’argent, et beaucoup d’argent !!! En décembre 2017, Didani, alors déjà pisté par la DEA, avait par exemple rencontré à Washington le propriétaire d’un gigantesque manoir pour y recevoir 350 000 dollars en mains propres. Ce n’est pas la seule somme qui transitera entre les deux hommes : les policiers ont relevé  après le transfert bancaire à distance d’1,8 million de dollars envoyés à Tirana, en Albanie, dont  500 000 ponctionnés sur le compte personnel bien garni de l’envoyeur, l’homme du manoir, toujours le même. Les policiers ont aussi noté qu’en août 2017, Didani avait envoyé par la poste tout un carton de matériel électronique sophistiqué à ce même complice dont l’adresse était celle d’une immense bâtisse de Grosse Pointe Park. Celle-ci fait plus de 1000 m2 et est annoncée à 6,4 millions de dollars.  Située à Lake St. Clair, elle a été construite en 1952, désignée par l’architecte Robert O.Derrick, qui a fait le musée Henry Ford.  Elle possède 5 chambres et 10 salles de bains (?) et a été entièrement rénovée en 2015. Dans un style intérieur particulier : son bureau arrondi à grandes baies vitrées est équipée d’un bureau fabriqué avec un énorme winglet d’avion et son fauteuil à dos d’aluminium riveté comme les tôles des appareils (ici à gauche) !! C’est l’ancienne maison du saxophoniste de Bob Seger, Walter Reed, membre du célèbre Silver Bullet Band et devenu millionnaire lui aussi avec son leader !! Et c’est tout simplement luxueux, partout !!!

Des documents accablants

Dans un des messages interceptés dans le téléphone de Didani, les enquêteurs avaient relevé un fait gênant : à l’adresse de celui appelé  « CC-1 » dans l’enquête et en fait le dénomme « Marty », ils avaient trouvé une photo d’un grand sac de toile rouge, rempli de paquets rectangulaires entourés d’un emballage rouge ou jaune, ressemblant très fort au packaging habituel des kilos de coke, agrémentés du commentaire : « c’est ta maison ». L’enquêteur ajoutant :  « à mon avis, le message insinuait que l ‘argent réalisé avec la drogue suspectée suffisait largement pour s’acheter une maison »… Bref, les jeux étaient faits il semble bien.  Pourtant, notre homme n’est pas arrêté encore… ce qui peut surprendre . Quant à savoir pourquoi Didani a lui-même échappé aussi longtemps aux radars, la solution est simple, dans un pays passablement lui-même corrompu, longtemps présenté comme businessman ayant réussi sa carrière grâce à des sociétés florissantes aux Etats-Unis, en Albanie et au Kosovo, il avait surtout tissé des liens avec un ancien membre du service de sécurité de l’ancien premier ministre kosovar Ramush Haradinaj (ici à gauche), qui lui avait ouvert bien des portes ! Pour les enquêteurs US, toutes ces créations n’étaient en fait qu’une façade. Son cas avait alerté jusque dans sa patrie même, mais dans des circonstances troubles à vrai dire : un juge, Alket Mersini adjoint du procureur de Tirana, celui écarté en décembre au nom de l’enquête anti corruption en cours dans le pays, (Mersini ayant manifestement dissimulé l’origine de de son enrichissement personnel) avait été chargé de veiller à son cas, mais il n’avait rien fait ni rien engagé contre lui. Aujourd’hui l’homme ne « se souvient plus ».  « Depuis le temps », avait-il répondu vaguement à un journaliste le questionnant sur le cas Didani. En somme, en Albanie, on savait qu’il trafiquait, mais on l’avait manifestement laissé faire…  Auparavant le dossier avait été traité par un autre procureur, Ylli Pjeternikaj, qui lui avait réclamé l’arrestation de Didani et le gel de tous ses avoirs. Il avait notamment repéré en Albanie deux sociétés douteuses de Didani, Urban-F Group Sh.p.k et Urban-FA Group Sh.p.k. toutes deux installées à Selenica. Parmi les membres de leur conseil d’administration figurait Arif Ahmetxhekaj .

Dildani cerné en 2017 en Albanie

Pourtant en 2017, le roue avait tourné déjà pour lui. Le procureur Ylli Pjeternikaj, se souvenant pourtant lui de choses beaucoup plus concrètes le concernant : Didani avait versé, début septembre 2017, 65 000 extraits de la Raiffeisen Bank, pour l’achat d’un bateau de pêche valant 500 000 destiné à un citoyen albanais appelée Ahmet Masha. Or ce dernier avait déjà alerté auparavant la justice albanaise pour contrebande de pétrole. Le 25 septembre suivant, le même procureur de Tirana faisait bloquer les comptes bancaires de Didani à la Raiffeisen Bank en suivant en fait la demande express formulée par la direction albanienne de l’anti- blanchiment. Interrogé sur le bateau lui-même le procureur avait indiqué que le bateau, annoncé à 500 000 dollars, ne valait en réalité qu’un million de leks albanais… soit à peine 8,000 dollars !!! Le 19 juin, l’associé américain de Didani lui avait versé 29 907 dollars sur le compte d’un intermédiaire appelé Amarildo Ademi, à la Credins Bank, l’argent lui étant transmis juste après, plus un versement de 250 000 le mois suivant et encore 499 915 peur de temps après.  En  juin 2017 toujours , notre américain du Michigan signait un contrat pour l’achat d’une propriété en Albanie d’une valeur de 1,3 million appartenant à Amarildo Ademi . La propriété, bien sûr, n’existait pas. Le 22 novembre, 2017, au vu de ces faits flagrants, le procureur de Tirana Ylli Pjeternikaj ouvrait un dossier criminel numéroté 9539 pour blanchiment caractérisé … la machine s’était (enfin) mise en marche avec toute la lenteur qui la caractérise… les américains s‘étant alors résignés à compter les points à distance…

Le virement de cap de 2018

Et puis brusquement, vers juillet 2018, plus d’argent en provenance du Michigan, mais quelques mois plus tard de Dubaï et de nombreux voyages en jet de Didani un peu partout dans le monde et surtout en Equateur, Dubaï et les Emirats Arabes Unis, dans lesquels il n’avait pas mis les pieds auparavant. Et aussi en même temps, conjointement, davantage de saisies de drogue en Europe : visiblement quelque chose avait changé chez lui et dans son organisation, se disaient alors les enquêteurs des deux pays qui en savaient déjà pas mal sur lui à cette époque et s’apprêtaient alors à l’arrêter, lui et son principal complice, l’homme à la maison gigantesque, dont les voisins, comme même des proches, ignoraient tout de ce qu’il faisait exactement comme métier. A peine s’il connaissait sa passion depuis toujours, à celui-là…

Le correspondant du Michigan de notre responsable albanais de réseau de drogue se faisait appeler  « Dan Dan » ou parfois « Marty » . Comme le surnom donné dans Retour vers le futur au jeune visiteur du passé. Son goût pour le passé, à ce dénommé Marty, c’était les avions de collection (d’où notre intérêt pour cet individu vous pensez bien !!). C’est le dirigeant de Clementine Live Answering Services, installé à Harper Woods, une florissante société de services téléphoniques.  Notre homme s’appelait Tibbits, dont le prénom usuel était effectivement… Marty ! Et c’est effectivement un passionné d’aviation, puisque c’était le membre fondateur du World Heritage Aviation Museum !!! L’homme s’était jusqu’ici parfaitement fondu dans le paysage : un voisin, Ari Buchanan, qui avait en fait racheté la maison de la sœur de Marty Tibbitts, confirmera au micro des journalistes leur goût commun pour l’aviation, se rappelant avoir été invité par lui à Detroit en compagnie d’un pilote instructeur venu tout droit exprès de Chicago pour les entraîner tous les deux à piloter un Mig-15, ce qui n’est pas vraiment commun à vrai dire. Selon lui, « tout le monde le connaissait, et il semblait être un gars bien. « Je pense que tous ceux qui viennent d’apprendre ça sont choqués » ajoute-t-il.  C’est à l’évidence quelqu’un qui n’était pas réservé, il était amical et empathique. Il s’était impliqué dans l’association sur des tas de sujets.

Le drone sous-marin à coke

Dans le procès est aussi apparue une histoire assez extraordinaire. Les deux complices avait cherché comment mieux passer inaperçus durant le transport de la cocaïne vers l’Europe et avait abouti à une étrange formule : celle d’un drone sous-marin sophistiqué, bourré d’électronique dont le développement avait pris du temps et dont les policiers avaient suivi la réalisation du prototype via les nombreux échanges téléphoniques et autre tchats des deux trafiquants de 2016 à 2018. Pour communiquer avec les constructeurs, Didani se faisait appeler Dale Johnson.  L’engin était une sorte de torpille plate (cf ici à droite) qui se serait collée sur la coque de cargo grâce à de puissants aimants et qui se serait détachée une fois arrivée à destination, récupérée par des pêcheurs, les trafiquants la suivant grâce au GPS dont elle avait été équipée. L’enfin avait été construit par une société spécialisée qui avait réclamé 12 000 dollars en crypto monnaie pour sa construction.

Une fin tragique

Mais le projet, fort avancé, avait pris fin à la disparition d’un de ses deux initiateurs : Martin Jay Tibbits, qui là se rue à bord du Venom de collection qui s’écrase sur une ferme, tuant au passage 50 vaches. Au moment où les enquêteurs s’apprêtaient à le serrer, il a la mauvaise idée de disparaître dans ce crash d’un avion ancien réputé pourtant pour son aisance à voler ; imaginé pendant la deuxième guerre mondiale et sorti juste après, il a connu une belle carrière, basée sur une excellente réputation. Son complice albanais, le lendemain même s’expatrie à Dubaï, craignant que le pot aux roses soir découvert… ce qui était le cas !! Et il recommence aussitôt des envois de coke comme on l’a vu, aidé par ses nouveaux sponsors…

Personne ou presque durant toute cette période, ne s’était aperçu de la double vie de « Marty » !!!

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

A propos de ghostofmomo

avatar

Check Also

Les Acadiens, cette société qui fut annihilée

S’il y eu une société qui demanda la « participation » de chacun de ses citoyens, ce ...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *