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Climat social : l’avertissement de… Tocqueville à Macron

Emmanuel Macron, alias « Jupiter », en est persuadé du haut de son Olympe : il est l’homme qui, en rupture avec les atermoiements de ses prédécesseurs à l’Élysée, va sortir la société française de ses ornières et l’amener vers des lendemains qui chantent en matière de redressement des comptes de la nation, de relance de l’activité économique, et de retour progressif au plein-emploi…

Des objectifs que Macron, du haut de sa toute-puissance de « monarque républicain », a poursuivis depuis son accession à la présidence en se mettant avec zèle et détermination au service quasi-exclusif du néolibéralisme et de ses puissants bénéficiaires. Et cela en abandonnant délibérément le positionnement « ni de droite ni de gauche » qu’il avait vendu aux électeurs de 2017 avec le concours de médias libéraux complices. Macron a en effet d’emblée déporté le curseur de son action politique nettement vers la droite et mis en œuvre une politique socioéconomique dont la droite avait rêvé mais qu’elle n’avait jamais osé entreprendre, pas même sous le velléitaire Sarkozy, beaucoup plus déterminé en paroles qu’en actes. Cela s’est traduit, dès le début du quinquennat de Macron, par des mesures de confiscation des richesses, adoptées sans le moindre état d’âme au profit des oligarques de l’industrie et de la finance, mais également des héritiers fortunés.

Certes, Macron et son majordome Philippe ont, avec le concours de ministres potiches et des élus godillots de LREM, pris quelques mesures destinées à alléger les charges des Français modestes, à l’image de la disparition progressive de la taxe d’habitation, de quelques dispositions de la loi Pacte, ou de l’allègement des cotisations. Mais que pèsent ces mesures lorsqu’on en rapporte le coût pour l’État aux somptueux cadeaux faits sans contrepartie aux titulaires de grandes fortunes et aux entreprises (suppression de l’ISF, instauration de la « Flat tax ») ? Que dire en outre de l’augmentation de la CSG et du grave différentiel entre la hausse étique des pensions et la forte augmentation concomitante du coût de la vie qui vont gravement impacter les revenus des retraités et, par voie de conséquence, peser sur les aides qu’ils apportent à leurs enfants et petits-enfants ? Que dire en outre de la future réforme des retraites qui, sous couvert d’équité, devrait fortement pénaliser les fonctionnaires et augmenter de facto l’âge du départ de tous ceux qui voudront légitimement disposer d’une pension correcte au terme de leur vie de travail ?

Tout cela mené à la hussarde par un chef de l’État dont l’arrogance naturelle – dissimulée durant la campagne électorale derrière un masque de séduction – et surtout la condescendance envers les humbles ne sont malheureusement plus à démontrer tant elles ont été illustrées à de nombreuses reprises par des paroles qui, à juste titre, ont choqué nos compatriotes et contribué à précipiter le Président en exercice à des niveaux d’impopularité jamais atteints à ce moment de leur mandature par les précédents occupants de l’Élysée.

Emmanuel Macron ne s’y serait pas pris autrement en matière de gouvernance s’il avait voulu désespérer non seulement les classes populaires, très durement touchées par la mondialisation néolibérale et les effets d’une crise économique persistante, mais également les catégories socioprofessionnelles médianes, victimes elles aussi d’une politique inéquitable, délibérément mise au service des classes supérieures, du grand capital et de capitaines d’industrie rongés par la cupidité.

Ajoutons à cela qu’un nombre croissant de nos concitoyens a pris conscience de la nécessité d’agir d’urgence dans deux domaines, l’un d’importance planétaire, l’autre concentré dans les banlieues de nos métropoles : le défi écologique et la reconquête des territoires perdus de la Républiques. Or, malgré des paroles fortes sur ces deux plans – nul n’a oublié par exemple le « Make our planet great again » prononcé par Macron –, rien de significatif n’a été engagé par l’exécutif sur ces questions vitales, l’une pour lutter contre le réchauffement climatique au plan national, l’autre pour mettre un terme aux dérives communautaristes et à la remise en cause de l’ordre républicain. En refusant de donner à ses ministres d’État Hulot et Collomb les moyens de prendre les mesures énergiques que nécessitent la situation écologique d’un côté et le climat social dans les cités de l’autre, Macron a fait preuve, non seulement d’un autoritarisme de mauvais aloi, mais également d’une consternante duplicité en matière environnementale et d’une pitoyable pusillanimité au plan sécuritaire.

Un exécutif aveugle et sourd

Comment s’étonner, dès lors, que des velléités de rébellion, des rêves de révolte, naissent et mûrissent ici et là, se propagent sur les réseaux sociaux ? Certes, rien ne laisse présager, en l’état actuel de la société française, un embrasement imminent, tant les ouvriers et les employés, trop souvent confrontés au chantage à l’emploi et, pour une partie d’entre eux, repliés sur un individualisme délétère insidieusement instillé dans les esprits par la doxa libérale, sont devenus frileux et craintifs. Mais il est des volcans dont les éruptions ne sont guère précédées de signes annonciateurs, des violentes tempêtes qui se lèvent soudainement sur un océan qui, jusque-là, faisait le gros dos en contenant sa fureur.

De tels climats d’incubation, la France en a déjà connus. Écoutons à cet égard le discours de l’un des plus brillants analystes de la chose politique qui se soit exprimé dans notre pays, l’un de ceux qui ont le mieux compris ce que devrait être une démocratie digne de ce nom :

« La France avait jeté dans le monde, la première, au milieu du fracas du tonnerre de sa première révolution, des principes qui, depuis, se sont trouvés régénérateurs de toutes les sociétés modernes. Ç’a été sa gloire, c’est la plus précieuse partie d’elle-même. Eh bien ! Messieurs, ce sont ces principes-là que nos exemples affaiblissent aujourd’hui.(…) On dit qu’il n’y a point de péril, parce qu’il n’y a pas d’émeute. On dit que, comme il n’y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous. Messieurs, permettez-moi de vous dire que je crois que vous vous trompez. Sans doute le désordre n’est pas dans les faits, mais il est entré bien profondément dans les esprits. Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières qui, aujourd’hui, je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu’elles ne sont pas tourmentées par les passions politiques proprement dites, au même degré où elles ont été tourmentées jadis. Mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales ? Ne voyez-vous pas qu’il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement même, mais la société, à l’ébranler sur les bases sur lesquelles elle repose aujourd’hui? N’écoutez-vous pas ce qui se dit tous les jours dans leur sein ? N’entendez-vous pas qu’on y répète sans cesse que tout ce qui se trouve au-dessus d’elles est incapable et indigne de les gouverner ; que la division des biens faite jusqu’à présent dans le monde est injuste ; que la propriété repose sur des bases qui ne sont pas équitables ? Et ne croyez-vous pas que, quand de telles opinions prennent racine, quand elles se répandent d’une manière presque générale, quand elles descendent profondément dans les masses, elles doivent amener tôt ou tard, je ne sais pas quand, je ne sais comment, mais elles doivent amener tôt ou tard les révolutions les plus redoutables ? Telle est, Messieurs, ma conviction profonde : je crois que nous nous endormons à l’heure qu’il est sur un volcan, j’en suis profondément convaincu… »

Ces paroles fortes et d’une étonnante actualité ont été prononcées par… Alexis de Tocqueville le 27 janvier 1848 dans l’enceinte de la Chambre des Députés. Moins de 5 semaines plus tard, éclatait une nouvelle révolution. Elle contraindra Louis-Philippe à l’abdication et débouchera sur la proclamation de la IIe République.

Emmanuel Macron et ses amis politiques, zélés serviteurs du grand patronat et promoteurs de contreréformes socioéconomiques d’inspiration néolibérales particulièrement injustes pour les retraités et les travailleurs, feraient bien de méditer ce précédent ! On ne peut en effet s’en prendre aux classes populaires avec une détermination aussi manifestement teintée d’arrogance et de cynisme et, « en même temps », sauvegarder toujours plus les intérêts des puissants et des riches sans risquer, à tout moment, de voir les torrents de lave surgir du volcan que l’on croyait endormi !

Une éruption qui pourrait prendre la forme d’insurrections, certes ! Mais aussi – et c’est plus probable en l’état actuel des mentalités et du contexte social – se traduire, comme ailleurs sur le continent, par une arrivée en grand nombre dans les instances européennes et locales d’élus populistes dont la démagogie tient lieu de projet. Une première étape avant que les forces politiques ainsi portées par l’élan populaire impulsé par des électeurs pauvres, des retraités démunis et des travailleurs précaires toujours plus nombreux n’en viennent à viser plus haut, avec des chances de réussite renforcées par l’incroyable aveuglement de nos gouvernants. Et tout particulièrement par la cécité du « monarque ».

Isolé dans son palais républicain au point de ne plus voir la réalité sociale de nos territoires, de ne plus écouter les mises en garde de son entourage, pas plus que celles des observateurs avisés de la vie politique, Macron est-il capable d’entendre l’avertissement de Tocqueville ? Est-il capable de réagir à un discours qui semble avoir été prononcé hier tant il décrit avec lucidité la France contemporaine ? Rien n’est moins sûr, hélas ! Et c’est ainsi que l’homme qui prétendait redonner de la grandeur à notre pays pourrait être celui qui la précipitera, au mieux dans la crise de régime, au pire dans un chaos dont nul ne sait ce qu’il pourrait en sortir.

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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7 Commentaire

  1. avatar

    Bonjour Fergus,

    Je reprends vos propos, illustrant le danger des actions de ce gouvernement:

    « Et c’est ainsi que l’homme qui prétendait redonner de la grandeur à notre pays pourrait être celui qui la précipitera, au mieux dans la crise de régime, au pire dans un chaos dont nul ne sait ce qu’il pourrait en sortir. »

    https://www.youtube.com/watch?v=qMEgyJti70A

    Peu importe que l’on soit soit pour ou contre la FI, cette charge honteuse de la part d’un gouvernement envers un parti d’opposition élu, renvoie l’image d’un régime totalitaire.

    Pauvre France

  2. avatar

    Le pire c’est que je m’apprêtais à commenter votre article en faisant une remarque, un peu en dehors du sujet, mais pas tant que ça finalement, à propos de la réforme prévue de la constitution: On ne devrait jamais permettre à un gouvernement majoritaire de réformer une constitution, à moins de circonstances exceptionnelles (ou par référendum seulement). Jamais. C’est une question de prudence élémentaire visant à protéger les fondements même d’une démocratie, aussi amochée soit-elle.

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      Bonjour, Elyan

      Un pouvoir majoritaire ne devrait en effet pas pouvoir modifier la Constitution, sauf à en faire ratifier les changements par voie référendaire.

      Pour ce qui est des perquisitions chez Mélenchon et au siège de la France Insoumise, il faut effectivement y voir une tentative de déstabilisation du mouvement dans l’optique des Européennes. Et cela avec la complicité d’une Justice qui démontre que, contrairement aux discours, elle reste liée au pouvoir en place. En même temps, l’on ne peut applaudir au même type de démarches judiciaires chez Le Pen et au RN et s’en offusquer lorsqu’on en est victime soi-même. Mais on aimerait dans ce cas que cette démarche soit aussi déterminée à l’encontre des alliés Modem du pouvoir en place.

      Je ne sais pas ce qui sortira de cet épisode judiciaire, et j’espère bien évidemment que magistrats et policiers en seront pour leurs frais, auquel cas la FI aura un bel angle d’attaque contre l’exécutif. Si tel n’est pas le cas, cela démontrera malheureusement qu’aucun parti n’est à l’abri de pratiques que l’on croyait en voie de disparition, et j’en serai personnellement navré.

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      Vous avez raison de mentionner le cas Le Pen. J’y vois une différence car le FN, sauf erreur de ma part, a toujours été convoqué pour répondre des faits qu’on lui reprochait, ce qui justifiait les perquisitions ultérieures. De plus, je crois qu’il n’a jamais subi un tel assaut, car dans le cas du FI il y a eu plusieurs perquisitions simultanées, un peu comme ce qui se fait lorsqu’il s’agit des réseaux criminels.

      Après l’épisode Benalla, en voici un nouveau qui donne l’impression d’abus de pouvoir.

      Le plus inquiétant dans tout ceci, c’est le niveau de tolérance que l’on ne craint apparemment plus de mettre à l’épreuve.

  3. avatar

    @ Elyan

    Si, comme je le crois, la FI n’a rien à se reprocher, ou des broutilles, faisons confiance à Mélenchon, sa vidéo du jour montre qu’il restera combatif jusqu’au bout. Et si l’on se réfère à sa pugnacité, c’est Macron et ses amis magistrats qui pourraient faire les frais de cet épisode judiciaire. Personnellement, je reste confiant.

  4. avatar

    Étouffement, discrédit, et élimination de toute opposition,
    c’est une caractéristique récurrente de tout système totalitaire…
    Après c’est une question d’intensité des méthodes employées et de leur durée dans les actes…
    Demain les leaders syndicaux seront ils inquiétés à leur tour ?
    Les intellectuels non soumis à « La Doxa » , le sont déjà eux…

    • avatar

      Bonjour, Batman

      Nous n’en sommes pas là ! Mais la vigilance s’impose car Macron est un type déterminé que la tentation autocratique doit démanger en permanence.

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