EnthousiasmeInlassablement, ils repartent au combat. Tous les 15 jours. Puis
toutes les semaines. Et puis m?me le
week-end
. Ils y vont. Malgr? tout. ? cause de tout. D?termin?s. Joyeux.
F?roces. Ils sont l?.Bien s?r, il y a les abonn?s du pav?. Comme une grande confr?rie. Manif apr?s
manif, ils se retrouvent toujours, immanquablement, comme guid?s par un
tropisme atavique. Ce sont les vieux gauchos, les soixante-huitards fatigu?s,
le poil blanchi sous le harnais de la lutte permanente et continue contre
l’ordre qui broie, qui ronge, qui reprend, patiemment, miette par miette, tout
ce que les anciens avaient gagn? au terme de bras de fer immenses et acharn?s.
Je me souviens de quelques soir?es ?lectorales o? on s’est retrouv?s ? cinq
autour d’une table, dans la p?nombre d’une salle municipale d?serte. Et de
quelques marches d?sabus?es, ? filer droit, quelque pel?s bravant un ciel qui
fait aussi la gueule. Les v?t?rans de la lutte. Les poilus du refus. Les
militants de toujours, qui se tra?neront avec leur perf’ de chimio s’il le
faut, on s’en fout, il faut y ?tre et c’est tout! Toujours dans le mauvais
camp. Celui de ceux qui ne sont pas au pouvoir. Le camp du peuple. De la
populace qui ennuie et qui effraie, aussi, ceux qui sont cens?s la
gouverner.

Bien s?r, il y a
les jeunes
. Avec leur enthousiasme gigantesque. Leur esprit de
contradiction. Leur envie d’en d?coudre. Leur envie d’exister, d’?tre entendus,
de compter comme des citoyens ? part enti?re. Pas toujours tr?s au fait des
subtilit?s de la pens?e politique, mais souvent bien plus lucides, bien plus
pertinents que ne le pensent g?n?ralement les vieux cons. Ils ne l?chent rien.
Jamais. Ils restent toujours au milieu de la place bien apr?s que les vieux
militants se soient prestement dispers?s pour retourner ? une vie normale. Ils
aiment plus que tout prolonger le chaos, le faire durer. Ils ne cherchent pas ?
?tre l? o? ?a bouge, ils font bouger la foule, la font danser, la font crier.
Ils ont la vie devant eux et pas l’intention de la laisser filer. Ils sont
notre avenir et ils ne peuvent pas fuir.

Et puis, il y a les nouveaux. Nombreux. Toujours plus nombreux. La majorit?
silencieuse qui a d?cid? qu’elle n’en pouvait plus. La masse de ceux qui
pensaient que la politique, ce n’est pas pour eux. Jusqu’? ce que la politique
s’occupe d’eux. Les poursuive. Dans leur salon. Dans leur boulot. M?me pendant
les courses au supermarch?. Devant l’?cole des gosses. Ceux qui ont fini par
comprendre que la politique actuelle ne fait pas de quartier, pas de
prisonniers. Ceux qui ont pris la crise dans la gueule, dans les
tripes. Les salaires qui patinent, les boulots qui disparaissent, la gangr?ne
hideuse du ch?mage qui les talonne, la sant? trop ch?re, l’?cole qui se
d?ballonne. Toutes ces fausses promesses qui n’ont engag? que ceux qui y ont
cru. Toutes ces paroles creuses qui ?clatent sur une r?alit? sociale qu’on ne
peut plus faire semblant de ne plus voir.
Et puis l?, le truc de trop?: deux ann?es de plus ? trimer pour des clous.
La goutte d’eau qui fait d?border le trop-plein d’amertume. Ils en ont juste eu
marre, ils ont pos? des RTT, ils ont pris les gosses sous le bras et les voil?
? faire nombre dans les cort?ges. Ras-le-bol g?n?ral. Refus total de l?cher une
seule petite chose de plus. Refus de se laisser r?cup?rer, d’adh?rer, de se
faire compter. Refus total. Et ivresse de la foule.

Et puis, il y a tous les autres. Les 71?% de gens qui en ont ras la
cafeti?re de tout, qui veulent que ?a p?te, qui veulent que ?a change, qui
aspirent ? autre chose, mais qui comptent sur les potes pour faire le sale
boulot ? leur place. C’est ? tous ceux-l? que je parle. C’est ? toi que
j’?cris.

Je comprends.
Tu as toujours une bonne raison de ne pas y aller, m?me si tu soutiens le
mouvement de tout ton c?ur, de toutes tes forces. Tu as un boulot. Et tu as
peur de le perdre. Ou tu es irrempla?able. Je t’ai d?j? dit que les ?tag?res de
Paul Emploi sont blind?es de gens irrempla?ables. Tu as une famille. Et
personne pour garder les m?mes. Tu n’as plus de boulot. Tu as besoin de ton
salaire. Tu as le cr?dit de ta baraque ? rembourser, ta banque te tient les
bollocks au creux de la pogne. Et puis, dans ta branche, les
??rouges??, les syndicalistes, les grandes-gueules, les fouteurs de
merde, tous ces gens-l?, c’est vachement mal vu quand m?me.
Tu es l’arm?e de r?serve. Tu attends que ?a p?te pour te jeter dans l’ar?ne ?
ton tour. Parce que l?, tout de suite, les petites randos de
sant? en centre-ville, tu y crois moyen
. Et puis, tu n’aimes pas les vieux
militants, les syndicalistes born?s, les gamins en roue libre et les
braillardes ? banderoles. Tu n’aimes pas la foule. Et les retraites, tu sais
que c’est grave ce qui se passe, mais d’un autre c?t?, ?a fait un bon moment
que tu en avais fait ton deuil. C’est que tu es un lucide, toi. C’est que tu
vois les choses globalement?: d’un peu plus haut. D’un peu plus loin. Tu
me dis qu’on n’a pas besoin de toi. Qu’un mec tout seul, ?a ne changera rien au
final.
Alors, tu nous regardes passer sous les fen?tres de ta bo?te que tu d?testes et
tu continues ton boulot qui n’a pas de sens pour gagner un salaire en peau de
chagrin. Et tu nous soutiens. De toutes tes forces, camarade!

Sauf qu’au combat, tu le sais bien, camarade, chaque soldat compte. Tout comme
tu sais, m?me si ?a te fait chier de te l’avouer, que nous sommes au c?ur d’une
v?ritable guerre des
classes
, une guerre sociale et comme tous les gonzes qui d?filent ? tes
pieds, je sais que tu as compris que les mecs en face n’ont pas l’intention de
faire de prisonniers. Tu sais qu’? partir de maintenant, nous n’avons plus le
droit ? la d?faite. Tu sais, camarade, que si nous fl?chissons maintenant, ils
nous ach?veront demain. Nous faire trimer jusqu’? la tombe n’est que le d?but,
camarade, c’est juste la partie ?merg?e de l’iceberg lib?ral, ce n’est qu’une
?tape vers le v?ritable objectif de ceux qui tiennent les manettes?: le
retour au temps joyeux de Zola, o? nous n’avions rien et o? ils avaient
tout.
Toi aussi, tu les vois, camarade, en train de d?pecer notre tissu social comme
une meute de charognards excit?s par l’odeur lourde et collante de la mis?re et
du malheur des exploit?s. Tu as encore tant de choses ? perdre, camarade, que
tu refuses encore de descendre dans la rue. Tu as tant de choses ? perdre, et
eux ne voient l? qu’autant de choses ? te reprendre. Et ils le feront. Petit ?
petit. Morceau par morceau. Jusqu’? ce qu’il ne te reste rien de ce que tu
t’?chines ? construire depuis tant d’ann?es.

Ce n’est pas qu’une question de retraite, camarade. Et tu le sais bien. C’est
une vision du monde, un choix de soci?t?. Ce sont les forces de l’argent qui
ont d?cid? qu’elles en avaient marre de conc?der des miettes aux pauvres pour
avoir la paix. Ce sont nos exploiteurs qui ont d?cid? que nous ?tions des
g?neurs, des surnum?raires, des emp?cheurs de jouir de tout comme des porcs.
Alors, ils reprennent tout?: le droit de se reposer apr?s une vie de
labeur, le droit de ne pas vieillir dans la mis?re, le droit d’?tre soign?, le
droit d’?tre instruit, le droit d’?tre convenablement nourris, le droit d’?tre
correctement log?, le droit ? une vie d?cente.

Tu sais tout cela, camarade, toi qui nous regardes d?filer de ta cage
climatis?e. Tu sais tout cela et tu nous soutiens.
Mais cela ne suffit plus, camarade.
Si nous faiblissons, nous sommes perdus. Ils sont ? l’aff?t, avec la suite de
leur programme ignoble?: encore
une journ?e de travail en plus
, pour les vieux, encore des remboursements
en moins, encore des subventions qui s’ass?chent, encore des taxes qui frappent
dur les plus pauvres, encore des restrictions, encore de la rigueur, encore de
la d?construction sociale, encore, encore, comme une litanie, encore, encore,
comme notre sang qui s’?coule doucement sur les pav?s, encore, encore, comme la
cur?e de la meute, encore, encore…

Tu sais qu’on y est, camarade. Cela fait m?me pas mal d’ann?es qu’on y est. Et
l?, c’est la position qu’on ne doit pas l?cher. C’est le point de r?sistance o?
se joue la d?route en rase campagne. Si on on perd maintenant, camarade, ils
vont nous d?pecer vivants.

Ce n’est plus le temps de la palabre. Plus le temps des strat?gies. Plus le
temps de la neutralit?.

Choisis ton camp, camarade?: tu es avec nous dans la rue ou tu continues ?
nourrir la main qui t’?trangle, lentement!

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