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Chateaubriand vs Brassens

Tombe_Chateaubriand

Dans le match qui, à treize décennies d’écart, les a opposés pour être enterrés dans un cadre marin, c’est incontestablement le Malouin qui l’a emporté sur le Sétois. Tous deux avaient en effet formulé – chacun à sa manière – ce souhait de sépulture, mais seul le vœu de François-René a été exaucé. Pauvre Georges !…

 

Dès 1955, en lointain disciple du poète médiéval François Villon – lui-même auteur d’un cycle de poèmes intitulé Le Testament –, Georges Brassens rédigeait en chanson un savoureux condensé de dernières volontés. Non que le bon moustachu envisageât, à 34 ans, de quitter prématurément son existence terrestre et la chaleur humaine du modeste foyer de Jeanne et Marcel* pour goûter aux délices de l’au-delà, mais on ne sait jamais ce que réserve l’avenir lorsque la camarde guette, sa faux affûtée pour la moisson des âmes. À l’entendre (cf. Le testament), il n’était pas très pressé, notre troubadour :

 

S´il faut aller au cimetière

 

J´prendrai le chemin le plus long

 

Je ferai la tombe buissonnière

 

J´quitterai la vie à reculons

 

Tant pis si les croqu’ morts me grondent

 

Tant pis s´ils me croient fou à lier

 

Je veux partir pour l´autre monde

 

Par le chemin des écoliers…

 

Or, voilà qu’en 1966, Georges Brassens décide de compléter ce testament. Il le fait à sa façon, dans la très belle et très poétique Supplique pour être enterré à la plage de Sète, superbement soutenu à la contrebasse par l’excellent Pierre Nicolas.

 

La camarde, qui ne m’a jamais pardonné

 

D’avoir semé des fleurs dans les trous de son nez

 

Me poursuit d’un zèle imbécile.

 

Alors, cerné de près par les enterrements,

 

J’ai cru bon de remettre à jour mon testament,

 

De me payer un codicille.

 

Trempe, dans l’encre bleue du golfe du Lion,

 

Trempe, trempe ta plume, ô mon vieux tabellion,

 

Et, de ta plus belle écriture,

 

Note ce qu’il faudrait qu’il advînt de mon corps,

 

Lorsque mon âme et lui ne seront plus d’accord

 

Que sur un seul point : la rupture…

 

Hélas, les autorités municipales, invoquant des motifs administratifs, se montrent frileuses, et le poète, en lieu et place du « petit trou moelleux (…) sur la plage de la Corniche » qu’il convoitait, est enterré, lui le libertaire bourru au grand cœur, comme de « pauvres cendres de conséquence » dans un caveau au cimetière du Py, privé par des règlements imbéciles de « passer sa mort en vacances », les osselets baignant dans les eaux de la Grande bleue.

 

François-René de Chateaubrianda eu plus de chance, mais cela lui a demandé une grande opiniâtreté.

 

Bien qu’il ne soit mort qu’en 1848, le célèbre écrivain se préoccupe du lieu de sa future sépulture dès… 1823, comme le confirme une lettre à son « ami d’exil », le vicomte de Montlosier, auquel il confie être à la recherche d’« une petite île sur la côte de Bretagne pour se faire enterrer. »

 

Cette île, il la trouve tout naturellement à Saint-Malo, à quelques centaines de mètres du château de la cité corsaire et de la maison où il est né en 1768, à deux pas des remparts. Ce ne peut être le Petit Bey (Petit Bé) occupé par un fort du 17e siècle, pas plus que l’Islet, sur lequel a été bâti, au 17e siècle également, le fort Royal (l’actuel fort National). Quant aux autres îles de la baie, elles sont inaccessibles à pied. Or, Chateaubriand aime sans doute à penser que ses bons amis auront à cœur de venir, à marée basse, se recueillir sur sa tombe, voire lui faire un brin de conversation, lorsqu’il sera passé de vie à trépas. Et sans doute pense-t-il, comme ce jeune Lamartine avec lequel il entretient des rapports difficiles, que « L’oubli drape les morts d’un second linceul ». Un oubli qu’il convient de conjurer en se faisant discret, mais pas trop.

 

C’est donc sur le Grand Bey (Grand Bé) que se porte son choix. Massive et occupée seulement par les armérias et les chardons de mer, cette île correspond d’autant mieux au désir de Chateaubriand que, vue des remparts de Saint-Malo, elle semble être un gros tumulus qui n’attend plus qu’un hôte de marque pour se transformer en mausolée de verdure. Le 3 septembre 1828, l’écrivain formule son vœu par lettre au Conseil municipal de Saint-Malo. Une demande rejetée par les édiles, peu enclins à donner satisfaction à un homme au parcours politique controversé.

 

Après différentes interventions dont celles, déterminantes, du poète malouin Hippolyte de la Morvonnais, Chateaubriand obtient en 1831, sous réserve d’une autorisation de concession délivrée par le ministre de la Guerre**, l’accord du maire Louis Hovius au terme d’un Conseil extraordinaire qui acte de surcroît la prise en charge du futur monument par la Ville de Saint-Malo.

 

Mais rien n’est simple, au point que Châteaubriand, oubliant les passe-droits dont il bénéficie et qui vaudraient au vulgum pecus d’être éconduit sans ménagement, écrit en 1835 « Je n’aurais jamais cru qu’il eût été si difficile de se faire enterrer en France ! » Malgré tout, les choses se débloquent et le maire de Saint-Malo ouvre une souscription destinée à financer le futur tombeau. Ce qui lui vaut, l’année suivante, les remerciements de l’auteur des Mémoires d’Outre-Tombe : « Enfin, Monsieur, j’aurai un tombeau et je vous le devrai ainsi qu’à nos bienveillants compatriotes ! »

 

Le temps passe, et avec lui quelques différends sur l’aspect de la sépulture, le matériau choisi et la taille de la croix, toutes choses qui font dire en 1838 à Chateaubriand à la vue de son monument funéraire enfin réalisé « Tout devait être difficile dans ma vie, même mon tombeau ! »

 

En 1848, un an avant la mort de l’écrivain, Gustave Flaubert, accompagné par son ami Maxime du Camp, se rend dur place et rend compte ainsi de ce qu’il a ressenti, non sans laisser percer une pointe de perfidie : « Il dormira là-dessous, la tête tournée vers la mer ; dans ce sépulcre bâti sur un écueil, son immortalité sera comme fut sa vie, déserte des autres et tout entourée d’orages. »

 

« Déserte des autres » ? Avec tout le respect que l’on doit à Flaubert, Chateaubriand ne fut ni plus ni moins indifférent à ses contemporains que ces derniers à son égard. Et n’en déplaise à ce bon Monsieur Gustave, la tombe du plus célèbre des Malouins, régulièrement balayée par les vents et enveloppée d’embruns lorsqu’un grain s’abat sur la baie, est de nos jours infiniment plus visitée que le caveau rouennais du génial auteur de Madame Bovary.

 

Quand à Brassens, s’il n’a pas bénéficié d’un passe-droit pour disposer d’un lopin sur la plage de la Corniche à Sète afin de « faire du pédalo sur la vague en rêvant », du moins est-il enterré au côté de son amie Joha Heiman, plus connue sous le surnom de « Pupchen ». Une cohabitation tout à la fois baroque et émouvante car ces deux-là, en 35 ans de destin commun, n’ont jamais été mariés, ce qui est banal, mais n’ont surtout jamais vécu sous le même toit, ce qui est nettement plus insolite. « Ne gravons pas nos noms au bas d’un parchemin », avait dit en chanson Georges à Pupchen. Par chance, ni l’un ni l’autre ne s’étaient opposés à ce que ces noms fussent un jour gravés dans le marbre de leur première et dernière demeure commune. « Une femme c’est comme un cadeau qui vous aurait choisi ». Depuis 1999, le cadeau repose à côté du poète.

 

Jeanne et Marcel Planche ont recueilli Brassens en 1944 dans la modeste maison sans eau ni électricité qu’ils louent dans l’impasse Florimont (Paris 15e). Fugitif du STO, Georges n’avait alors pas un sou. Une précarité qui a duré de longues années. En 1955, lorsqu’il a commencé à gagner de l’argent, le poète a acquis la maison des Planche et celle qui la jouxtait avant de les offrir à ses bienfaiteurs après modernisation en guise de reconnaissance. Brassens n’a définitivement quitté l’impasse Florimont qu’en 1966.

 

** Le Grand Bey (Grand Bé), potentiel lieu de défense, appartenait alors au ministère de la Guerre.

 

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