Charlie Chaplin

Charlie Chaplin, l’art de la sensibilité

 

« Si Charlie Chaplin occupe une place majeure dans le monde du cinéma et de l’histoire culturelle du XXe siècle, c’est que, premier auteur complet de l’histoire du cinéma (producteur, scénariste, metteur en scène, compositeur), il a su donner au cinéma comique une profondeur d’humanité jusqu’aujourd’hui inégale. » (Michel Fragonard, « La Culture du XXe siècle, dictionnaire d’histoire culturelle », éd. Bordas, 1995).

Son nom émerveillait, en tout cas, m’émerveillait quand j’étais enfant, synonyme de bonne soirée, aussi mythique que Wald Disney. Considéré par le magazine américain « Time » du 9 juin 1998 comme l’une des cent personnalités majeures qui ont façonné le XXe siècle, Charlie Chaplin est mort il y a quarante ans, le jour de Noël 1977 près de Vevey, chez lui, en Suisse. Il avait 88 ans (né 16 avril 1889 à Londres) et a été un acteur et réalisateur de cinéma exceptionnel. Un monument de l’histoire du cinéma.

Chaplin émerveillait parce que tout en lui fut émotion, tout en lui fut sensibilité. Ce fut sa mère qui lui donna ce goût de l’observation et de l’imitation des sentiments. Quand il était petit, sa mère regardait par la fenêtre les passants et le faisait rire en les imitant. Les émotions s’exprimaient par le visage et aussi par les mains. Il fut un modèle et un inspirateur pour de nombreux cinéastes, comme Jacques Tati (le personnage de Monsieur Hulot), Federico Fellini, Richard Attenborough, etc., mais aussi le mime Marcel Marceau, et les personnages de dessins animés Mickey Mouse et Félix le Chat.

Il a laissé environ quatre-vingts films en soixante-cinq ans de carrière. Il a commencé très tôt sur la scène (il n’avait que 5 ans), et dans les années 1910, il avait déjà acquis sa notoriété et la fortune avec ses nombreux films burlesques muets, assez courts, qu’il a réalisés en inventant le personnage de Charlot. Son inspirateur, Max Linder.

Il y a eu plusieurs Chaplin : l’adolescent de théâtre, le jeune acteur comique, puis l’acteur confirmé, etc. Bien entendu, son rôle le plus célèbre est Charlot, personnage créé de toutes pièces pour décrire un monde social de désolation. Ce personnage, il l’a créé en 1914 et l’a tout de suite adopté. Il était à la fois inadapté et cherchant à s’adapter au monde. Pour preuves, ses vêtements : « Je voulais que tout soit une contradiction : le pantalon ample, la veste étriqué, le chapeau étroit et les chaussures larges. (…) J’ai ajouté une petite moustache qui, selon moi, me vieillirait sans affecter mon expression. Je n’avais aucune idée du personnage, mais dès que je fus habillé, les vêtements et le maquillage me firent sentir qui il était. J’ai commencé à le connaître et quand je suis entré sur le plateau, il était entièrement né. ».

Il faut préciser que son employeur, qui l’avait recruté avec un salaire élevé par l’intermédiaire du grand frère (Syd Chaplin) et qui fut séduit par son jeu de scène, l’avait trouvé trop jeune et l’avait laissé sans projet pendant quelques mois qui permirent à Charlie Chaplin de savoir et comprendre ce qu’était le cinéma. La moustache avait donc ce goût amer du besoin de se donner une prestance.

Dès novembre 1914, Chaplin est devenu une star du cinéma. Il pouvait revendiquer un salaire encore plus élevé, l’équivalent actuel de 55 000 dollars par semaine ! Succès après succès, la popularité fut très grande. Un troisième studio employeur fit de lui, en 1915, l’une des personnes les mieux payées du monde (plus de 30 millions de dollars actuels par an), ce qui, à l’époque, faisait déjà polémique ! Le patron du studio n’hésitait pas à assumer : « Nous pouvons nous permettre de payer ce gros salaire annuel à M. Chaplin car le public veut Chaplin et paiera pour le voir. » (John R. Freuler). C’est la loi de l’offre et de la demande.

J’ai oublié de rappeler que Chaplin avait émigré aux États-Unis en 1912 pour faire du music-hall. Dès mars 1916, il a pu avoir son propre studio à Los Angeles. Or, à 26 ans, il aurait dû être mobilisé pour combattre durant la Première Guerre mondiale, mais ni les États-Unis ni le Royaume-Uni ne l’appelèrent et il fut d’ailleurs très populaire aussi au sein de l’armée, participant au moral des troupes. L’ambassade du Royaume-Uni aux États-Unis déclara : « [Chaplin] est bien plus utile à la Grande-Bretagne en gagnant de l’argent et en achetant des obligations de guerre que dans les tranchées. ». En juin 1917, un nouveau contrat avec un autre partenaire lui fit gagner l’équivalent actuel de 35 millions de dollars en échange de la réalisation de huit films. Il fit construire son propre studio qui fut inauguré en janvier 1918.

Charlot aurait pu n’être qu’un clown triste, pauvre et amoureux. En fait, il a été bien plus. Chaplin a véritablement créé le mythe du vagabond sentimental, inadapté social, pauvre. Pendant une vingtaine d’années, Chaplin a multiplié les succès avec des films comme « Une vie de chien » (14 avril 1918), « Le Kid » (6 février 1921), « La Ruée vers l’or » (26 juin 1925), « Les Lumières de la ville » (6 février 1931), « Les Temps modernes » (5 février 1936), etc. Ses films sont souvent une critique sociale acerbe contre un monde (souvent économique) sans pitié, violent, basé sur les profits, pour les uns, et sur la jalousie, pour les autres.

Après 1923, Chaplin fut son propre patron (cofondateur de la United Artists) et a réalisé assez peu de films, misant plus sur la qualité que la quantité, seulement dix films en quarante-quatre ans, entre 1923 et 1967. C’était novateur : c’était la première fois qu’un réalisateur se permettait de produire lui-même son film. Il en avait les moyens.

Parce que la pantomime faisait partie du jeu comique de Chaplin, ce dernier était très peu enthousiasmé par les progrès techniques se traduisant par l’arrivée du cinéma parlant. Au contraire, la voix ne pouvait que réduire l’effet comique de Charlot. C’était d’ailleurs ce qui s’est passé : Charlot a disparu avec les films parlés de Chaplin.

Le premier film parlé de Chaplin est un chef d’œuvre, sans doute sa meilleure production, peut-être la meilleure production de toute l’histoire du cinéma mondial. Son titre est « Le Dictateur » et est sorti le 15 octobre 1940, après les conquêtes victorieuses des nazis. Chaplin mime de manière excellente et hilarante Hitler (il joue aussi un second rôle, celui du barbier juif, sosie d’Hitler, capable de raser la barbe à une femme !), et ce mimétisme est probablement la meilleure satire de la folie nazie.

Au-delà de l’aspect comique (la fameuse scène d’Hitler jouant avec la planète comme un ballon, la rudesse de Mussolini, les discours animalesques aux foules, etc.), Chaplin porte évidemment un message d’engagement contre l’idéologie nazie, ce qui, d’ailleurs, fut très mal ressenti dans certains milieux isolationnistes aux États-Unis pas encore engagés dans la Seconde Guerre mondiale. Chaplin expliquait sa manière de voir ainsi : « Je crois au pouvoir du rire et des larmes comme contrepoison de la haine et de la terreur. ».

La dernière scène du film est une tirade longue, certes un peu moralisatrice comme saura le faire le cinéma américain par la suite, mais une véritable ode à la paix, à la tolérance et à l’humanisme, sans doute bien plus efficace que bien des discours à la SDN puis à l’ONU.

Après « Le Dictateur », Chaplin tourna « Monsieur Verdoux », sorti le 11 avril 1947. C’est l’histoire d’un employé de banque (lui) mis au chômage par la crise de 1929 qui a l’idée de se marier à de riches veuves qui meurent rapidement après le mariage. La critique a été sévère contre ce film qui a cependant obtenu un certain succès commercial, notamment en France (avec 2,6 millions d’entrées) car le film se passe à Paris.

Le dernier film américain de Chaplin fut « Les Feux de la rampe » (« Limelignt »), sorti le 16 octobre 1952, film assez triste et mélancolique qui montre la difficulté d’un chanteur du music-hall à se retirer de la scène. L’histoire est presque autobiographique, comme si Chaplin disait définitivement adieu à Charlot, qui n’existait déjà plus avec l’arrivée du cinéma parlant. Dans ce film ont joué notamment Buster Keaton et Sydney Earl Chaplin, le deuxième fils de Charlie Chaplin (à ne pas confondre avec le grand frère Syd Chaplin). Sa fille Géraldine Chaplin y a fait une apparition (à l’âge de 8 ans), ainsi que son fils aîné Charles Chaplin Jr.

Pourquoi dernier film américain ? Chaplin et sa famille quittèrent New York le 18 septembre 1952 (à bord du « Queen Elizabeth ») pour être présent à la première diffusion de son film à l’Odeon Theatre à Londres (le 16 octobre 1952). Il était sans illusion sur son retour. En effet, les États-Unis ont révoqué son visa de retour, à cause de la fièvre maccarthyste (David Bohm fut lui aussi victime de cette « hystérie »). Chaplin refusa de se plier aux interrogatoires pour pouvoir obtenir son visa et pour pouvoir retourner aux États-Unis : il resta donc en Europe : « Que je revienne ou non dans ce triste pays avait peu d’importance pour moi. J’aurais voulu leur dire que plus tôt je serais débarrassé de cette atmosphère haineuse, mieux je serais, que j’étais fatigué des insultes et de l’arrogance morale de l’Amérique. ».

Cette décision de ne pas retourner aux États-Unis était très hardie puisque toute sa fortune s’y trouvait. Ce fut son épouse qui régla toutes ses affaires à Los Angeles. Chaplin s’installa définitivement en Suisse en janvier 1953 et solda toutes ses affaires américaines en 1955 (son épouse prit la nationalité britannique et abandonna sa nationalité américaine) : « J’ai fait l’objet de calomnies et d’une propagande orchestrée par de puissants groupes réactionnaires qui, par leur influence et l’aide de la presse jaune américaine, ont créé une atmosphère malsaine dans laquelle les individus aux tendances libérales peuvent être persécutés. Dans ces conditions, j’ai trouvé qu’il était virtuellement impossible de continuer mon travail de réalisation cinématographique et j’ai par conséquent abandonné mon séjour aux États-Unis. ». Son séjour américain a duré quarante ans (1912-1952).

Son premier film après cette décision personnelle (avant dernier film de sa carrière) fut « Un roi à New York » sorti le 12 septembre 1957 (il a mis trois ans à le produire et réaliser), dans lequel son fils Michael Chaplin joue (le garçon de 10 ans aux idées déjà bien mûries). Satire de l’esprit américain intolérant du maccarthysme (et anti-anticommuniste), ce film ne sortit aux États-Unis que le 8 mars 1972 ! La scène de la prise des empreintes digitales à la douane montre l’humiliation que sont capables de faire subir les États-Unis à des stars déchues.

Au-delà de la critique du consumérisme en plein essor (le roi est réduit à faire de la publicité à la télévision pour payer son hôtel), quelques thèmes d’actualité sont traités dans ce film, notamment l’énergie nucléaire capable, selon le roi, de créer un « monde idéal ». Étrangement, l’histoire de ce roi d’Estrovie ruiné par son Premier Ministre et détrôné par une révolution populaire préfigura la fuite du Shah d’Iran près d’un quart de siècle plus tard (d’autant plus étrange que le nom du roi est Igor Shahdov).

Après ce film, Chaplin reprit ses anciens films muets pour les rééditer et les resonoriser et commença à rédiger ses mémoires. Il a réalisé un dernier film où il apparaît à peine, « La Comtesse de Hong-Kong », sorti le 5 janvier 1967 (avec Sophia Loren, Marlon Brando et aussi ses enfants Sydney, Géraldine et Victoria, âgée de 10 ans) qui fut un échec commercial. En raison de son grand âge et de sa santé très faible (il a subi plusieurs accidents vasculaires cérébraux), il n’a pas pu achever la comédie dramatique « The Freak » qui avait pour but de lancer sa fille Victoria Chaplin dans la carrière cinématographique (il travailla sur ce film entre 1966 et 1975).

Après vingt années de quasi-exil, Charlie Chaplin accepta de se rendre à Los Angeles pour recevoir le 10 avril 1972, à quelques jours de ses 83 ans, son second Oscar (au cours de la 44e cérémonie des Oscars au Dorothy Chandler Pavilion organisé par l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences). Ce fut un Oscar d’honneur décerné pour « l’effet incalculable qu’il a eu en faisant des films de cinéma la forme d’art de ce siècle ». Le première Oscar d’honneur, il l’avait eu à la 1e cérémonie des Oscars le 19 mai 1929 « pour sa polyvalence et son génie à jouer, écrire, mettre en scène et produire « Le Cirque » ». Ce fut une sorte de réconciliation entre les États-Unis et celui qui allait bientôt s’éteindre et qui fut un monument inégalé et reconnu du septième art.

Chaplin avait donné sa définition du bon acteur : « Un bon acteur sait mettre de l’émotion dans l’action et de l’action dans l’émotion. ». Ou encore : « Quand intelligence et sensibilité sont en parfait équilibre, on a le merveilleux acteur. ».

Après son enterrement le 27 décembre 1977, Charlie Chaplin ne se reposa pas encore tout à fait : son cercueil fut exhumé et volé le 1er mars 1978 par des brigands pour réclamer une rançon, mais ces derniers furent arrêtés le 17 mai 1978 et le cercueil retrouva sa place d’origine, dans le caveau alors bétonné pour éviter d’autres tentatives. Peut-être que ce malheureux épilogue a conduit Johnny Hallyday à se faire enterrer dans une île lointaine ?…

Sylvain Rakotoarison (22 décembre 2017)
http://www.rakotoarison.eu

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