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Cette pandémie est le signe que l’espèce humaine peut disparaître

 

Frédéric Keck : «Cette pandémie est le signe que l’espèce humaine peut disparaître»

 

Frédéric Keck, anthropologue, dirige le Laboratoire d’anthropologie sociale. Spécialiste des questions de biosécurité, il a conduit entre 2007 et 2014 des recherches ethnographiques à Hong Kong, Taïwan et Singapour, trois territoires aux frontières de la Chine, pour étudier la transmission des virus des animaux aux humains. Il est l’auteur d’Un monde grippé (Flammarion, 2010) et de Des hommes malades des animaux (l’Herne 2012). Son dernier livre, les Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, est à paraître aux éditions Zones sensibles.

La nature est-elle en train de se venger ? La diffusion du coronavirus est en tout cas lié à la fois à la mondialisation et au grand déséquilibre de nos écosystèmes, explique le Frédéric Keck, directeur du Laboratoire d’anthropologie sociale-EHESS. Que signifie être réellement préparé à une pandémie ? Quel est l’impact de la perte de biodiversité ? Quelles leçons tirer de cette crise majeure ? Les réponses d’un historien de la philosophie et anthropologue.

Vous écriviez déjà dans votre livre Un monde grippé, paru en 2010, que la question n’est pas de savoir si une épidémie va arriver, mais si nous y sommes préparés… Vous reprenez ce propos dans l’introduction de votre dernier ouvrage, les Sentinelles des pandémies. Que signifie être préparé ?

Frédéric Keck. L’épidémie à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés est attendue depuis au moins 2003, année marquée par la survenue du Sras. Mais, depuis les années 1970, la pandémie est considérée comme un risque contre lequel doivent être mis en place de nouveaux dispositifs de sécurité, reposant singulièrement sur l’anticipation dès la détection des premiers cas – les patients zéro –, et la surveillance des populations sensibles, dites sentinelles. C’est aussi dans les années 1970 que des historiens de l’environnement, comme William McNeill ou Emmanuel Le Roy Ladurie, décrivent l’expansion de l’humanité comme une suite de pandémies. Ce caractère cyclique a alors conduit les experts à penser qu’une nouvelle pandémie était imminente, et qu’elle tuerait des millions de personnes. Après quoi, il y a eu le VIH, Ebola, H5N1 et le Sras, des maladies virales dites émergentes. Si bien qu’en 2005, les autorités sanitaires internationales ont mis en place le règlement sanitaire international. Apparaît alors une sorte de concurrence entre les États pour savoir s’ils sont suffisamment prêts pour la prochaine vague. Se posent, entre autres, les questions de l’achat de masques, de vaccins, d’antiviraux…

Un an après, en France, le ministre de la Santé Xavier Bertrand proclamait que le pays voulait être parmi les États les mieux préparés, affirmant qu’en la matière, il ne saurait y avoir de limitation des moyens financiers. Force est de constater qu’en miroir d’une volonté proclamée, il y a la réalité, celle du désinvestissement dans les infrastructures de l’hôpital public, lequel conduit aujourd’hui, par exemple, à la pénurie de masques et à des effectifs de lits et de soignants insuffisants.

 

Vous développez, dans votre ouvrage la théorie des 3 P : prévention, préparation et précaution. Qu’est-ce qui les distingue ?

Frédéric Keck. La prévention, c’est l’idée que l’on peut calculer les risques sur un territoire pour une population donnée à partir de statistiques portant sur des cas singuliers – un cas d’épidémie ou un cas d’inondation. Le raisonnement se fait à l’échelle d’un territoire et d’une population déterminée, avec la mise en œuvre de quarantaines, la diffusion de vaccins, ce qui peut permettre de gérer des épidémies comme la tuberculose, la rage ou la variole.

Le passage de la prévention à la préparation, c’est lorsque l’on ne peut plus calculer le risque d’une catastrophe, mais seulement l’imaginer comme si elle était déjà là, afin d’en limiter les dégâts. C’est l’idée d’un événement dont la probabilité n’est pas calculable, mais dont les effets sont catastrophiques.

Frédéric Keck. Dès lors, il s’agit de penser au niveau global et de poster des alertes au plus près d’un signal de déclaration de pandémie. La préparation est plus adaptée aux maladies émergentes : on envoie des signaux d’alerte, on établit des scénarios et l’on stocke les masques, les vaccins, les antiviraux. C’est ce qui est fait depuis trente ans pour Ebola, la grippe pandémique ou les coronavirus responsables des Sras.

 

Vous parlez aussi des trois S, au sujet des techniques de gestion liées à la préparation…

Frédéric Keck. Les trois S désignent les sentinelles, les simulations et le stockage. Wuhan est une ville sentinelle. Elle est équipée d’un laboratoire P4, construit avec la France et inauguré en 2017, pour repérer précocement de nouvelles pandémies passant des animaux aux humains. C’est ce qui a permis de séquencer très rapidement le Sars-Cov-2. Les virologues de Wuhan ont vite mis en évidence l’analogie entre ce nouveau coronavirus et un virus qui avait été identifié sur des chauves-souris en 2018. Wuhan est devenue une bonne sentinelle, comme l’avait été Hong Kong en 2003 pour le Sras. La Chine fait également des simulations. Son personnel hospitalier est entraîné à la gestion de maladies respiratoires aiguës. Singapour aussi a beaucoup investi dans ces simulations. Taïwan est en avance pour le stockage des antiviraux. Quant au stockage de masques, on a vu que ces pays en avaient en quantité bien supérieure aux pays occidentaux.

 

Pour quelles raisons ces pays ont-ils mieux anticipé, au point d’être présentés comme modèles par l’OMS ?

Frédéric Keck. Le rapport de l’OMS du 28 février donne explicitement la Chine comme modèle de la gestion du coronavirus, tout en reconnaissant que ce serait difficile de l’appliquer au reste du monde, parce que ce n’est pas le même système politique. Mais je pense qu’on ne peut pas dire que la Chine est un modèle. Le modèle, ce sont plutôt les tigres asiatiques que le lion chinois. Ce que j’appelle les sentinelles de pandémie ont réussi à réagir très rapidement. Taïwan, Singapour, Honk Hong, Corée du Sud n’ont pas mis en place le confinement. La Chine populaire, elle, a quand même perdu trois semaines au départ du foyer. Les autorités de Wuhan ont réprimé leurs lanceurs d’alerte, comme Li Wenliang, le jeune ophtalmologue. S’ils avaient été écoutés et si les autorités sanitaires avaient bien fait leur travail début janvier, je pense que l’on aurait gagné du temps.

 

Vous observez, et vous n’êtes pas le seul, que toutes les épidémies sont liées aux grandes phases de la mondialisation, à l’accélération et à la multiplication des échanges. Vous considérez que celle de Covid-19 est la face sombre de la mondialisation. Expliquez-nous.

Frédéric Keck. On peut considérer que la grande peste du Moyen Âge est une première étape de «mondialisation ». Elle est intervenue au moment de la constitution des villes comme lieux de commerce. Le contact entre l’Europe et ce que l’on appelait le Nouveau Monde s’est manifesté par un échange de maladies. Nous leur avons apporté la variole, qui a décimé les populations amérindiennes, et ils nous ont transmis la syphilis, qui a décimé les populations européennes.

Au XIXe siècle, deux maladies se diffusent à travers le monde, bouleversant les formes de gouvernement colonial que les Européens mettent alors en place. Le choléra affecte les villes en pleine expansion, à travers les systèmes de circulation de l’eau, tandis que la peste se répand à nouveau, cette fois depuis les ports, à travers les rongeurs transportés par les bateaux.

La révolution industrielle s’est accompagnée de maladies comme la tuberculose, qui a touché particulièrement les ouvriers dans les quartiers populaires. À l’accélération de la mondialisation succède un nécessaire ralentissement par la pandémie. Depuis les années 1970, nous vivons une nouvelle phase de la mondialisation, plutôt liée à l’ouverture du commerce international, à une nouvelle dépendance du système capitaliste par rapport à la Chine et à l’Asie. Aujourd’hui, nous nous trouvons, en réalité, toutes et tous, aux frontières de la Chine, qui est le nouveau centre de la mondialisation.

 

Les pandémies ne sont-elles pas aussi le signe d’un grand déséquilibre de nos écosystèmes ?

Frédéric Keck. La perte de biodiversité est un facteur important pour le risque de grippe aviaire pandémique. Il y a toujours eu des transmissions de virus de grippe par les oiseaux, particulièrement les canards. On a vécu avec pendant des millénaires. Si la grippe aviaire est devenue une vraie menace, c’est en raison des élevages industriels, intensifs, dans lesquels les volailles sont génétiquement standardisées. Le nombre de volailles est passé de treize millions en 1968 à treize milliards en 1997. L’uniformité génétique est un facteur de propagation, elle rend les organismes plus vulnérables, alors qu’une diversité génétique dans un petit élevage de volailles est une bonne protection. On sait aussi que la déforestation amène les chauves-souris plus près des habitats urbains. On peut dire que les nouvelles épidémies forcent à poser collectivement les questions écologiques, qui semblaient réservées à une minorité. Les meilleures préparations n’agissent pas sur les causes du problème.

 

Au final, de quoi la pandémie de Covid-19 est-elle le nom ?

Frédéric Keck. La pandémie est le signe que l’espèce humaine peut disparaître. Elle est le signe d’une accélération du commerce, d’une dépendance à la Chine, d’une standardisation écologique qui produit ces mécanismes d’émergence.

 

On dit aussi que « la nature se venge ». Qu’en pensez-vous ?

Frédéric Keck. C’est un bon slogan pour donner à voir de quel ordre est la menace. Il ne s’agit pas d’une menace chinoise, mais d’une menace de la nature par rapport à l’humanité elle-même. La formulation originale, celle de René Dubos, biologiste américain d’origine française est, en anglais, « nature strikes back » , « la nature rend coup pour coup ». À chaque fois que l’humanité invente une arme pour la maîtriser, comme les vaccins ou les antibiotiques, la nature invente une autre arme pour déjouer notre conquête, en nous transmettant des maladies nouvelles. Ce n’est pas la nature comme un dieu vengeur, mais comme un mécanisme qui répond aux perturbations que l’humanité lui impose.

 

Que pensez-vous des enjeux actuels autour de la recherche et des essais cliniques pour trouver vaccins et traitements ?

Frédéric Keck. J’ai surtout travaillé avec des virologues et des ornithologues pour comprendre ces transmissions des virus des animaux aux humains. Je me heurtais toujours à un mur quand j’essayais de parler du travail des industries pharmaceutiques. Celles-ci financent une part des recherches, dans des conditions très opaques. J’ai assisté à des congrès d’entreprises pharmaceutiques qui permettent de comprendre que le stockage de vaccins ou d’antiviraux produit de la valeur économique dans un monde où les valeurs de coopération et de transparence sont pourtant essentielles. Les virologues étaient fiers de dire que leur recherche était financée par des fonds publics, qu’ils font de la recherche fondamentale, et non de la recherche appliquée. Je peux témoigner qu’ils avaient vraiment un objectif de service public, à savoir comprendre les mécanismes fondamentaux de transmission des virus et de réaction des humains. Il faut espérer que les investissements annoncés par la France et l’Union européenne ne concernent pas que la recherche appliquée, laquelle débouche aussi sur des profits pour l’industrie pharmaceutique, mais qu’ils s’intéressent à la recherche fondamentale. Cette dernière pose les vraies questions, de biologie, mais aussi de sociologie, d’écologie, de philosophie politique.

 

Quelles leçons tirez-vous de cette crise majeure ?

Frédéric Keck. C’est une opportunité exceptionnelle de repenser notre fonctionnement, notre système, de construire un autre scénario pour l’avenir, de forger un nouveau contrat entre les collectifs d’humains et de non-humains. Les pandémies de grippe ou de Sras rappellent aux humains que les maladies infectieuses émergent des transformations de leurs relations aux animaux – élevage industriel, déforestation. Alors que chaque État est en train de se calfeutrer derrière ses frontières, dans une surenchère insupportable sur le confinement, la question essentielle est de savoir comment penser une solidarité internationale, entre humains et entre humains et non- humains, penser une solidarité entre espèces, de sorte qu’un monde post-pandémique soit un monde où les humains apprennent à nouveau à vivre avec les animaux.

 

Propos recueillis par Latifa Madani

 

Paru sur le blog de Bernard Gensane

 

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