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Ces femmes dans l’ombre

C’est parfois enfoncer une porte ouverte, mais il n’est peut-être pas inutile d’insister sur la mauvaise part qui est faite aux femmes dans nos sociétés et ceci depuis longtemps… le scandale des différences de salaires qui perdure, même avec un gouvernement qui se veut de gauche, en est l’une des preuves.

Mais ce n’est pas tout.

Robert Capa, ce grand photographe, est régulièrement et légitimement honoré, mais on pourrait s’interroger sur le silence de plomb qui concerne celle qui était à ses cotés, Gerda Taro, et hélas disparue bien trop tôt.

Portée par l’idée que photographier la guerre pourrait nous en éviter d’autres, elle fut écrasée par un char, lors de la guerre d’Espagne, et elle quitta ce triste monde à l’âge de 26 ans, après avoir réalisé des photos émouvantes, devenant ainsi la première femme journaliste tombée au champ d’honneur.

Ce que l’on sait moins, c’est que Capa lui doit pas mal de choses, à commencer par son nom, puisqu’elle débaptisé son nom d’origine « Endre Friedmamnn », pour celui que l’on connait aujourd’hui, tout en changeant aussi le sien pour s’inventer à tous les deux une origine un peu « américaine » puisqu’elle s’appelait en réalité Gerta Pohorylle.

Capa est devenu son amant, réduisant involontairement peut être la stature de la photographe à celle d’une amoureuse morte tragiquement.

Étrangement, Hemingway, qu’elle avait côtoyé lors de cette guerre d’Espagne, l’avait qualifié de « putain », alors qu’elle n’était simplement qu’une femme libre. lien

C’est en 1959 que François Maspero, édita sur cette héroïne, un livre au titre prémonitoire « l’ombre d’une photographe », or on a découvert récemment qu’une réalité bien différente se faisait jour. lien

Avant la publication de Maspero, un autre livre avait paru sur Gerda Taro, écrit par Suzana Fortes, elle aussi laissant la photographe dans l’ombre de Capa puisque le titre de son ouvrage était : « en attendant Robert Capa  ».

En 2006, Françoise Denoyelle fit traduire et publier le livre d’Imre Schaber (une photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne – éditions du rocher) qui mis en lumière le talent et l’engagement de Gerda Tardo, mais cet ouvrage a souffert d’une médiatisation modeste.

On y apprenait qu’à ses débuts, aux cotés de Capa, lequel l’initia à la photographie, lui avec son Leica, elle avec son Rolleiflex, elle ne faisait que taper les légendes de ses photos, et lui servait en fin de compte d’agent.

Imre Schaber raconte en détail de quelle manière les photos de Gerda étaient publiées comme si Capa en était l’auteur, à tel point que celui-ci finalement s’était habitué à considérer comme siennes les photos de sa compagne.

C’est aussi en 2007 qu’une valise contenant une centaine de négatifs de Gerda a été retrouvée à Mexico, permettent de mettre en évidence l’importance de son travail, prouvant qu’elle avait réalisé beaucoup de photos attribuées auparavant à son compagnon.

Comme le dit avec lucidité Françoise Denoyelle dans un article présentant ce livre : « sa légende s’est forgée dans les pans d’un lyrisme militant où la tragédie individuelle se mêle au naufrage collectif. Figure mythique certes, mais dont le mystère a été entretenu au détriment de la reconnaissance du travail d’une femme libre ». lien

gerda-taro

 

Et quid de Camille Claudel, toujours dans l’ombre d’Auguste Rodin, et dont la fin tragique ne devrait pas faire oublier l’immense talent qu’était le sien ?

Certes, depuis le film de Bruno Nuytten, (lien) suivi par celui de Bruno Dumont (Camille Claudel 1915) le public a réalisé à quel point le travail de Camille Claudel avait été essentiel, et pourtant si mal reconnu.

On a affirmé a tort que Rodin « lui avait tout appris », alors que la réalité était fort différente.

Comme l’écrit Raoul-Jean Moulin, dans les colonnes de « l’Humanité », « Camille à force de pétrir la glaise prend conscience très tôt de sa vocation de sculpteur et sa détermination est si grande qu’elle persuade sa famille de s’installer à Paris  ». lien

À 17 ans, elle étudie à l’académie Colarossi, puis elle loue un atelier rue Notre Dame des Champs ou le prix de Rome Alfred Boucher vient donner des leçons.

Quand Boucher part, c’est Rodin qui le remplace, et il découvre « cette superbe jeune fille dans l’éclat triomphal de la beauté et du génie, et dans l’ascendant souvent cruel qu’elle exerça », comme l’a écrit Paul Claudel.

Rodin est séduit et une lettre datée de 1883 atteste de l’amour qu’il eut pour elle : « je ne puis plus passer un jour sans te voir… je t’aime avec fureur… toi qui me donne des jouissances si élevées, si ardentes… à deux genoux devant ton beau corps que j’étreins ».

Un an après, ils se mettent en couple, et travaillent ensemble au point que Nicole Barbier, dans une introduction de catalogue écrira : «  on pourrait presque parler de sculpture à 4 mains »… Camille étant spécialisées dans les mains et les pieds et peut-être aussi les petites têtes.

Tout comme pour Gerda Taro, des œuvres de Camille Claudel furent attribuées à Auguste Rodin, si l’on en croit Raoul-Jean Moulin évoquant : « ces années là qui suscitèrent maintes polémiques d’attribution et certaines éditions malheureuses ou abusives à l’initiatives des fondeurs  ».

Son histoire d’amour avec le sculpteur tournera court, lorsqu’elle comprendra qu’il ne quittera jamais sa compagne de 30 ans, et elle rompra définitivement avec lui en 1898.

C’est d’ailleurs après sa rupture d’avec Rodin que Camille Claudel deviendra encore plus novatrice, s’ouvrant à d’autres influences de l’époque, notamment à ce qui a été appelé « l’Art nouveau ».

sculpture_camille_claudel

 

Puis viendront des temps difficiles, son angoisse de la persécution empire, et à la mort de son père, sa famille ne voulant plus assumer de responsabilité la fera interner… et elle finira ses jours dans l’asile de Montdevergues, près de Villeneuve-les-Avignon. lien

Mais Camille Claudel et Gerda Taro ne sont hélas pas des exemples isolés de ces femmes d’exception méconnues ou occultées…

Qui connait la paléontologue Mary Anning, qui a pourtant découvert les premiers squelettes complets de ptérodactyles (lien)… ou Alice Hamilton, chercheuse en maladies professionnelles, laquelle a mis en évidence les effets sur la santé des travailleurs du plomb, du mercure… ? lien

Et quid de la physicienne Lise Meitner à l’origine d’une étude qui amènera la découverte de la fission nucléaire, faisant d’elle finalement la « mère » de la bombe atomique, pour laquelle c’est Otto Hahn qui reçu un prix Nobel de chimie ? lien

Quand à la sismologue Inge Lehmann, elle a mis en évidence le noyau interne de la terre et qui déclarait « vous n’imaginez pas le nombre d’hommes incompétents avec qui j’ai dû batailler toute ma vie… en vain ». lien

Évoquons le prix Nobel reçu par Hans Spemann pour la découverte de l’effet organisateur dans le développement des embryons, alors que sa découverte est basée sur l’étude de son étudiante, Hilde Mangold…(lien) Ou le travail d’Elsie Widdowson qui a jeté les bases de la diététique et qui est même à l’origine du concept de l’alimentation saine. lien

Qui connait Virginia Apgar dont le travail a permis d’évaluer l’état d’un nourrisson aux premières minutes de sa vie afin d’envisager le besoin éventuel d’une intervention médicale immédiate ? (lien) Ou Stéphanie Kwolek, cette chimiste à l’origine de l’invention du Kevlar et qui nous a quitté il y a 2 ans (lien)… ou encore Ann McLaren, cette embryologue à l’origine des « bébés-éprouvettes »…lien

On pourrait aussi évoquer les femmes oubliées par les historiens, probablement parce que ce sont des hommes qui, la plupart du temps, écrivent l’histoire… fort heureusement il existe aussi des historiennes qui tentent de rétablir la réalité historique, comme Michelle Perrot, qui dans son livre « mélancolie ouvrière  » (Grasset éditeur), met en scène Lucie Baud, cette militante féministe qui prit la tête des grèves, consacrant sa vie à faire entendre les « sans voix », et qui finit sa vie dans l’anonymat le plus complet. lien

C’est l’occasion de découvrir un Tumblr « Invisibilisées » qui se consacre à rendre justice aux figures féminines oubliées de l’histoire.

On y trouve une femme pirate des mers de chine, Ching Shih, mais aussi Suzan Brownell Anthony, condamnée à la prison pour avoir tenté de voter, la poétesse Jacqueline Pascal, sœur de Blaise du même nom, et même le « Robinson Crusoé » féminin qui s’appelait Juana Maria. lien

Que celles que j’ai probablement oubliées me pardonnent, espérant que 2017 soit l’année de la réparation de toutes ces injustices, de tous ces oublis volontaires ou pas.

Comme dit mon vieil ami africain : « C’est la femme qui fait l’homme  ».

L’image illustrant l’article vient de refugedemesmots

Merci aux internautes pour leur aide précieuse.

Olivier Cabanel

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