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Ces allemands qui insultent Keynes et les citoyens européens

Le 2 juin dernier, Wolfgang Schäuble, Président du Bundestag allemand et ancien Ministre des Finances de ce pays s’est fendu d’une tribune publiée dans le Financial Times où il invoque de multiples fois les mânes du grand Keynes cité en pas moins de six occurrences !

Durant la grande crise européenne des années 2010, le journaliste Wolfgang Münchau observait très justement que les économistes allemands peuvent être classés selon deux critères : «ceux n’ayant pas lu Keynes, et ceux l’ayant lu mais qui n’ont rien compris». Depuis cette dernière tribune de Wolfgang Schäuble, il faut désormais évoquer ces politiciens allemands n’ayant strictement aucune compréhension des faits et des processus économiques et qui tentent de manipuler les opinions à l’aide de citations de John Maynard Keynes (à qui je souhaite bon anniversaire car né un 5 juin). Cette tribune dans le FT se révèle si navrante pour les élites allemandes qui en sont restées au stade d’Adam Smith. Elle ne fait que re confirmer encore et toujours leur inculture économique, et explique bien-sûr (pour ceux qui ne l’auraient pas encore intégré) leur gestion désastreuse de la crise européenne.

Pour Schäuble, je cite en traduction libre : «bien des gouvernements européens ont adopté la partie aisée du keynésianisme en empruntant à outrance, en multipliant leurs endettements, alors que tôt ou tard c’est l’inflation qui sera au rendez-vous. L’économie de l’Union risque donc une dévaluation monétaire incontrôlable qui exige un retour à la normalité fiscale et budgétaire. Les endettements publics se doivent donc d’être diminués et des efforts conséquents de discipline budgétaire doivent être entrepris sans tarder.» Du pur Schäuble donc dans ce papier, équivalent en tous points à celui qui fut publié en…2011 dans le même journal et dont le titre était : «L’austérité est le seul remède de l’eurozone». Au passage, Schäuble égratigne la personne qu’il déteste probablement le plus au monde, à savoir Mario Draghi, quand il poursuit dans son article avoir de nombreuses fois évoqué avec l’ancien Président de la BCE ce «moral hazard» qui, selon lui, consisterait à encourager la spéculation par l’entremise du creusement des déficits publics. Ne nous y trompons pas, car cette tribune de Schäuble est en même temps un avertissement à Mario Draghi censé découvrir – aujourd’hui qu’il est Président du Conseil italien – qu’il a nettement moins de pouvoirs que lorsqu’il était à la tête de la BCE, et un message adressé par les allemands aux italiens qui doivent commencer à «faire leurs devoirs» (expression d’Angela Merkel).

Comment lire ce texte de Schäuble qui fut quand même un des principaux artisans de la catastrophe européenne des années 2010, et comment ne pas être outré par ses invocations de Keynes dont il n’a rien compris ? Comment nos démocraties peuvent-elles bien tolérer que de tels personnages dirigent nos économies sans rien avoir compris de ses mécanismes les plus élémentaires : comme celui qu’une économie ne peut tourner qu’en présence d’une contrepartie qui soit débitrice, que cette dette est la source de profits des entreprises, que cette dette est également la source de l’épargne des ménages, que cette dette doit impérativement être émise et due par un débiteur crédible – c’est-à-dire l’Etat – par la courroie de transmission de sa monnaie et de sa banque centrale ??

Citant Keynes en 1919, Schäuble affirme que le maître était opposé à l’endettement et à l’inflation. Alors que Keynes mettait plutôt en garde contre l’utilisation de l’inflation pour éliminer les dettes en tant que stratégie politique à ne surtout pas entreprendre suite à la Première guerre mondiale. Alors que Keynes – qui ne demandait pas que les dettes soient remboursées afin d’éviter l’inflation – réclamait en fait l’annulation pure et simple des dettes de certains pays, comme l’Allemagne. Mais parler du Keynes de 1919 permet à Schäuble de faire l’impasse sur le Keynes de 1936 dont il a toujours récusé les fondamentaux, celui de l’auteur de la «Théorie Générale» qui avait redéfini l’ensemble de la discipline économique. Ce faisant, Schäuble utilise Keynes comme caution morale afin d’exhorter au remboursement des dettes européennes et à l’instauration de la rigueur, action que Keynes considérait pourtant comme hautement nuisible en période de dépression.

Quand Schäuble estime que seul les budgets équilibrés sont susceptibles d’éviter l’explosion sociale, Keynes – pour sa part – plaidait pour un creusement des déficits, seul instrument à même de ramener le plein emploi, de réduire les inégalités et de ramener la cohésion sociale. Schäuble n’a donc strictement rien appris de l’histoire, est pris en flagrant délit de manipulation des enseignements de Keynes, exactement comme il déforme volontairement les actions d’Alexander Hamilton, premier Secrétaire d’Etat US au Trésor des Etats-Unis d’Amérique, cité également dans cette tribune du FT. Schäuble prend en effet Hamilton à témoin pour avoir, en 1790 (et non en 1792 comme faussement cité dans l’article) avoir contraint les Etats de l’Union à rembourser leurs dettes, quand les mesures (visionnaires pour l’époque) d’Alexander Hamilton consistèrent à éliminer la capacité des divers Etats à emprunter au profit du seul Etat fédéral pour gagner ainsi en crédibilité face aux marchés financiers. Contrairement aux allégations de Schäuble, Hamilton n’imposait la discipline fiscale que pour réformer les Etats-Unis. Pire encore pour Schäuble qui achève dès lors de perdre toute crédibilité, ce fameux «moment de Hamilton» fut le point de départ d’une vraie et effective mutualisation des dettes de l’Union américaine…de celle-là même qu’il honnit en Europe !

Mais pourquoi ne pas entrer dans le jeu de Schäuble, en espérant vivement et sincèrement que l’Europe adopte les préceptes de Keynes, qui considérait que toute politique publique devait avoir une priorité qui devrait éclipser toutes les autres centrée autour du plein emploi ? Ce torchon de Wolfgang Schäuble est néanmoins précieux, car doit agir comme un repoussoir, comme un rappel nauséabond de ce que furent les tragiques erreurs et intolérables manquements envers les citoyens européens des politiques menées dans les années 2010. Que nous ne tolérerons plus jamais.

 

Michel Santi

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