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Ce monolithe du mensonge qui se fissure

Par Fabrice Nicolino

Bien entendu, tout explose. Je ne vous ferai pas l’injure de l’ignorer. Tout, c’est-à-dire tout. L’Amérique de Trump. L’Angleterre du Brexit. La Pologne et la Hongrie du nationalisme fou. La Turquie des coups les plus fourrés. La France des attentats à répétition et de cette glissade éperdue vers les aventures promises par une droite revancharde. Plus rien ne tient debout, et c’est bien normal, car nous sommes à l’heure des grandes destructions, des vraies régressions, et de la décomposition. Je précise à toutes fins utiles que je ne désespère pourtant pas. Nous avons, aussi faibles que nous paraissions, quelques cartes en mains. N’oublions jamais, je vous en conjure, que nous incarnons l’avenir du monde. Le seul avenir possible, faute de quoi ce sera la guerre de tous contre tous.

Bon, venons-en à mon papier du jour. Les grandes structures étatiques que l’on croyait définitives craquent, et c’est tant mieux. Mon premier exemple concerne le nucléaire, cette incroyable puissance, à moitié occulte, cachée dans le moindre repli de notre bannière nationale. Ce n’est pas la fin, mais très clairement la fin du début. Areva évite (peut-être) la faillite grâce à une augmentation de capital public – notre argent – qui risque d’être retoquée par l’Europe. EDF est à ce point surendettée que certains des plus fervents commencent à se demander si l’entreprise demeure viable. Tout concourt au désastre : les investissements honteux de madame Lauvergeon dans des mines d’uranium en carton-pâte ; le fiasco retentissant des réacteurs EPR de Finlande et de Normandie, avant qu’on parle sérieusement de ceux en construction en Chine ; le report ad æternam du démantèlement des vieilles centrales françaises ; l’imbroglio franco-anglais autour du projet d’Hinkley Point ; l’interminable feuilleton de l’enfouissement des déchets à Bure (Meuse). Etc. Et je tiens à cet et cætera.

Bure, justement. Quand le nucléaire régnait en maître absolu – hier encore -, nulle faction, nulle fraction de l’appareil d’État n’aurait osé la moindre critique publique. C’était un système parfait, que le monde entier nous enviait. Maintenant, c’est presque chaque jour qu’un avis de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) ou même de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN) vient nous alerter sur tel ou tel dossier brutalement devenu inquiétant. Le dernier en date est signé par l’Autorité environnementale (ici), énième machin créé par le ministère de l’Environnement, et qui abrite quantité d’ingénieurs du défunt corps des Ponts et Chaussées. Or ces derniers sont dans une opposition historique au corps des Ingénieurs des mines. Or ce dernier est largement à l’origine du programme massif de constructions de centrales nucléaires chez nous après 1974.

Voici le contexte de l’avis de l’Autorité environnementale, qui porte sur la gestion des déchets nucléaires. On en parle ces temps-ci, car des vaillants tentent de retarder – empêcher ? – l’enfouissement sous 500 mètres de nos déchets les plus dangereux, toxiques pour des milliers, parfois des millions d’années, éventuellement davantage. Or que lit-on dans ce texte dont je m’empresse de dire qu’il est aussi officiel que tant d’autres, comme ceux qui justifient par exemple Notre-Dame-des-Landes ? Ceci, qui n’est qu’un court exemple tiré du tout début : l’Autorité « s’interroge sur la capacité réelle des opérateurs à mettre en œuvre concrètement des mesures sur une durée qui dépasse largement la durée de toutes les civilisations dans l’histoire ». On peut aussi appeler cela le coup de pied de l’âne. Traduit de la langue bureaucratique, cela signifie que les gens de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) sont des branlotins. Ce n’est rien, rien d’autre qu’une rupture historique.

L’autre exemple qui me vient en tête, c’est le rapport (ici) de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) sur les pesticides. Il y a sept tomes à lire, et je vous mentirais en prétendant que j’en suis venu à bout. Mais je peux déjà faire un commentaire. Car on y lit des phrase qui eussent été impossibles il y a cinq ans. Ou il y a dix, quand je publiais avec mon ami François Veillerette Pesticides, révélations sur un scandale français (Fayard). Parmi elles, celle-ci : « Il est plausible que les informations colligées dans le texte permettent à des victimes d’attaquer l’État pour carence ». Ou celle-là : les recherches « témoignent unanimement du déficit de données sur les expositions aux pesticides des personnes travaillant dans l’agriculture en France ». Pratique, n’est-ce pas ? Quand on ne veut pas savoir si on a de la fièvre, il peut être utile de casser le thermomètre. Pas vu pas pris. Le crime parfait.

C’est tout pour aujourd’hui. Mais retenez : les vieilles coutures craquent. Hélas celles de la démocratie. Mais aussi, au passage, celles d’un vieux monde condamné.

fabrice-nicolino.com

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