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Ce fascinant Angelo…

L’homme qui vient de mourir (à 89 ans) a dû, indubitablement, provoquer des vocations. Oh, pas dans le domaine criminel, mais dans celui du dessin.  Chez les plus jeunes, aujourd’hui, son nom ne dit rien.  Mais les soixantenaires, dont je suis, le nom d’Angelo Di Marco résonne bizarrement. C’est celui d’un dessinateur bien à part, qui, dans les années 50 et 60 en particulier a profondément marqué ceux qui ont pu tomber, un jour où l’autre, sur un de ces effrayants dessins, alliant visages torturés et perspectives improbables ou présentant des personnages tenant des poses irréalisables en réalité.  L’inventeur en quelque sorte d’une vision 3D torturée, bien avant l’heure !  Des dessins incroyables, imprimés à une époque où les journaux étaient encore en noir et blanc et les appareils photos couleur encore rares.  Visite du musée iconographique du fascinant Angelo…

afficheC’était arrivé comme ça.  Au kiosque du village où j’habitais, le magazine Radar s’étalait aux côtés de Paris-Match.  Si le second avait choisi de privilégier la couleur à outrance, et des images bien policées, le premier affichait en grand format une « une » à chaque fois dessinée en noir et blanc et provocante, l’absence de couleur accentuant encore plus les traits des personnages mis en scène.  Enfance ou plus exactement adolescence, on le sait sont attirées comme des aimants par le désir de braver des interdits : or dans les mises en scène torturées et tortueuses de Di Marco, les femmes étaient toujours représentées comme des pin-up provocantes, et les méchants comme des monstres. Quand ce n’étaient pas des monstres véritables, genre crocodiles géants, chez lui.  D’un côté les tailleurs roses de Jackie Kennedy en quelque sorte, ou des têtes couronnées bien figées et de l’autre les incroyables perspectives au crayon de Di Marco… car c’était bien ça tout l’art de l’incroyable « d’Angelo » : au delà des visages le plus souvent effrayés, c’était bien les prémisses de mises en scène en troisième dimension, certains personnages, lors de chutes, étant dessinés comme étant en apesanteur…  planche-extraitla vie est parfois un polar, et Di Marco était là pour immortaliser les crimes, à l’évidence.  Logique aussi de le retrouver pour un de ses plus beaux dessins, celui de l’affiche du salon du polar de Montigny-les-Cormeilles de 2003 (ici l’affiche elle-même, et ci-dessus le crayonné d’origine, absolument magnifique), au moment où on commençait enfin à la reconnaître comme grand dessinateur, après l’avoir si longtemps dénigré po casé dans le registre limitatif de « kitsch », avec encore une fois une incroyable perspective, complètement gratuite (comme ici aussi pour illustrer l’évasion de Michel Vaujour, grâce à sa fille, en hélicoptère)... Il travaillera logiquement aussi pour illustrer les romans du Fleuve Noir, comme on peut le voir ici à droite avec cette superbe planche où les visages, décidément sa marque de fabrique sont étudiés en détail et rendus très expressifs. Pas autant que ceux des deux emmurés choisis par le Parisien pour annonce son décès, il est vrai...

di-marc-chuteDes scènes irréalistes, souvent, et pourtant.  Di Marco s’était vite fait une spécialité de représenter les faits divers (ici celui du meurtre de Ghislaine Marchal , parfois les plus sordides, mais avec un régularité et une précision qui en fera le maître du genre.  Là où il n’y avait pas eu d’appareil photo pour fixer les derniers instants d’une victime, le crayon « d’Angelo » était là : « Angelo Di Marco était « aux faits divers ce que Fra Angelico est au monde des anges, Toulouse-Lautrec à celui des danseuses de cancan, et Claude Monet à la nonchalance des nymphéas aux teintes de guimauve », disait à son propos le romancier et scénariste Didier Decoin dans son Dictionnaire amoureux des faits divers (Plon, 2014).  « Dessin réaliste », avait-on dit aussi de lui, et euh, pas qu’un peu, même, comme le racontait encore le romancier Didier Decoin, qui lui aussi a été fasciné par le personnage.  Di Marco pouvait aussi établir des portraits robots, dessiné avec les éléments descriptifs qu’on lui avait fournis « l’une d’elle (une des séries qu’il avait illustrée)  permit à la police de confondre un meurtrier, com7733-angelo-di-marcome le rappelle Didier Decoin dans son dictionnaire, cité en préface d’Angelo Di Marco, l’art du crime (Steinkis, 2015) : « C’était en 1959. Je m’étais rendu à la PJ, au fameux 36, quai des Orfèvres, où la voisine de palier de la victime m’a décrit le type qu’elle avait entrevu. Je dessinais, elle rectifiait, je dessinais, elle rectifiait – bref, ça a duré trois heures. Détective a publié ce portrait-robot à la une, et peu après, grâce à ça, le gars a été arrêté. Aujourd’hui, on arrive au même résultat en faisant des simulations sur ordinateur. Mais à l’époque, c’était pas mal, non ? ». « Grâce au choix des angles, aux mimiques, aux expressions des personnages, à la précision de l’atmosphère qu’il restitue, ses dessins remplacent l’instantané impossible à prendre au moment du drame ». ajoute aussi Didier Decoin, en commentaire du même ouvrage.  Très tôt, son goût pour l’expression des personnages avait percé : telle cette remarquable illustration annotée datant des années 50 pour « La Presse » (le second ici pour le même thème « Partie sans laisser d’adresse ») :

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Question « simulation », ce qui était patent chez le dessinateur autodidacte, c’étaient les contorsions de ces modèles, à savoir aussi les  victimes des faits divers qu’il relatait.  Peu de dessinateurs ont osé mettre en scène des corps dans de pareilles positions.  A croire qu’il s’en était fait un principe : Di Marco, à l’évidence, aimait défier les lois de la pesanteur… avec là aussi un particularisme que peu ont noté : « la nature même de mes dessins protège la victime puisque j’arrête le geste du meurtrier juste avant qu’il ne se produise, expliqua-t-il un jour à Libération.  La victime reste ainsi sauve pour la postérité » avait noté intelligemment le Monde, excluant la notion de voyeurisme dont on l’a aussi longtemps affublé… à tort.  Sous couvert d’illustrations provocantes et choquantes, se dissimulait chez le dessinateur une profondeur humaine que la critique a longtemps foulé aux pieds.  Dans son musée en ligne le montage d’images sur le sujet de l’attentat de Dallas laisse une impression forte, celle d’une époque où l’image va bientôt prendre le dessus (l’assassin du président, Lee Harvey Oswald, sera tué en direct à la télévision !) sur le dessin… qui tente alors de rassembler le peu d’éléments dont on dispose au moment de l’événement.  Une époque est effectivement en train de se tourner, dans ce dessin :

dallas
attentatOh, son trait n’est pas pour autant exempt de critiques. Souvent, pris par le temps (on a du mal à imaginer, je pense, aujourd’hui à quel point le dessin pour vivre nécessitait ce genre de concession, malgré une documentation photographique pléthorique, comme l’avait accumulé l’artiste), Di Marco, allant trop vite il a commis, il faut le dire, de beaux loupés. L’illustration de l’attentat du Petit Clamart (ci-contre à gauche), contre le général De Gaulle, avec une DS bien ratée et des personnages accolés dans une camionnette sans aucune profondeur et des armes devenues subitement microscopiques laisse aujourd’hui un peu pantois, mais bon, j’aurai tendance à tout lui pardonner… car au même moment tout le monde le dénigrait, le jugeant artiste mineur… puisqu’arrivant à vivre de son crayon : en France, c’estdi-marco-caricature (hélas) bien connu, pour accéder au rang d’artiste reconnu, il faut vivre dans la dèche ou être considéré comme maudit.  Or pour moi, Di Marco est un autre Felicien Rops, tout simplement. Les deux avaient le même talent, mais leur choix de sujets les a écartés (à tort) d’une reconnaissance de leur vivant.  Sujets trop peu en phase avec une bourgeoisie pétrie de notions catholiques, dessins trop provocateurs (on a trop retenu ceux-là uniquement chez ce dernier) les deux ont été trop longtemps bannis des expositions.oyh-yes L’homme avait plein de talents, il aurait pu aussi être caricaturiste, comme le montre cette photo ici à droite… car comme il fallait bien aussi vivre, comme on vient de le dire, Di Marco a aussi accepté de faire dans le porno, (d’abord « érotique » sous le pseudo « d’Arcor »…). Puis dans des choses telles que « Eva, birth of a Star« ‘ou le plus évocateur « Doctor Sex », le premier résumant selon certains assez bien la carrière de chanteuses météoritiques…  et dire qu’il avait aussi dessiné auparavant « Janique Aimée », du nom d’un des premiers feuilletons télévisuels très « cucul la praline » qui avait eu une grande audience, en 1963… autres temps, autres mœurs, en effet !!!  En cinquante ans; passer du Velosolex aux sex-toys, quel résumé  ou plutôt quel condensé de civilisation !!!

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angelo1Di Marco a aussi sévi, et cela peut paraître plus étonnant, avec ce qu’on vient de lire, dans la presse enfantine… une carrière de dessinateur désireux de vivre de son art ne portant pas de barrières en effet : n’avait-on pas vu aussi l’inoubliable auteur de Corto Maltese, Hugo Pratt, dans une compilation de dessins issus de pulps d’inspiration guerrière (c’est aussi dans cette autre compilation, « Jour J », à l’assaut de la forteresse Europe« ) ?  Di Marco a donc aussi sévi chez l’inévitable Pif Gadget, signant les dessins du scénario de Nasdine Hodja, « Le trésor de Sakaï » (il sera aussi dessiné par le méconnu Pierre Le Guen).  On y apercevait sa touche habituelle, celle des visages hyper-expressifs, comme sur le dessin ci-contre à droite.  Avec des  titres parfois surréalistes, comme « La Pastèque Creuse » plus qu’intriguant… (mais comment avait-on pu se permettre pareille idée de titre ?).  Hodja n’étant il est vrai que le pseudonyme d’un homme que j’apprécie aussi beaucoup, à savoir Roger Lecureux…(son fils continue à entretenir son œuvre avec un amour et une méticulosité admirable) le scénariste de Rahan, mais aussi du fantastique et merveilleux « Les Pionniers de l’Espérance«  réalisé avec Raymond Poïvet de 1945 à 1973.  La « première bande dessinée de Science-Fiction française » dit-on à son propos…
rock-goodDi Marco avait un talent certain pour la bande dessinée, qu’il avait débuté dans « Bravo ! » avec une série, le Capitaine Ardent, avant de dessiner Ivanhoé pour Télé 7 Jours, ou « Le Petit Shérif », ou bien encore « Rock l’Invincible » pour le journal l’Intrépide Hurrah.  L’histoire d’un autre Spartacus, qui a la particularité d’avoir été imaginé et dessiné par l’anglais Ron Embleton sous le nom de  » Wulf the briton », paru dans la revue « TV Express Weekly » entre 1956 et 1960 (du numéro 140 au numéro 306). Di Marco reprenant alors André Chéret (l’homme derrière Rahan) son précédent dessinateur.  Chez Di Marco, on note à nouveau la science de la mise en scène, son art de la « prise de vue », très cinématographique, et les expressions des visages, très parlants : sa touche personnelle dans le domaine, à n’en point douter. voiture-k2000 En BD pure, en 2000, il se lancera même dans l’illustration du feuilleton TV K2000(cf « La machine à tuer »).  Un scénario tiré en fait de l’épisode 75 de la série télévisée K2000 (« Knight Rider »).  Ça ne déméritait pas du Steve Warson de Jeapub-pif-gadgetn Graton, mais ça n’a pas vraiment pris non plus… les visages trop torturés n’étaient pas destinés à la jeunesse, ou plutôt à la célèbre loi de 1949 protégeant les publications qui lui étaient destinées.
On a élevé pendant des décennies des enfants avec une bande dessinée ignorant, à raison ou non, la dureté de la vie… c’est à rappeler, aujourd’hui où la violence s’étale partout sur les écrans, et en 2000, il était déjà trop tard : Fluide Glacial ou Metal Hurlant été nés depuis longtemps, et la BD adulte existait déjà; ce qui n’avarue_degres-168x264it pas été exactement le public visé par K2000. Une erreur de marketing évidente !  En fait, la plume ou plutôt le pinceau de Di Marco s’est prêté à tout, comme le montre cette publicité dessinée vite fait pour un article de bricolage sur Pif-Gadget, « un vrai stylo plume avec une vraie plume d’oie ».. où là encore, son sens de la contre plongée et du gros plan éclate, sur un sujet aussi anodin (une fois suivante c’était le « cryptocode », avec le même modèle, sa propre fille, Renata, selon certains)..

A l’évidence, je n’ai pas été le seul a avoir été marqué par ses dessins.  Un excellent auteur de polars, cbuDidier Daeninckx, dont je recommande
l’intégralité de la production littéraire, en a fait le point de départ d’un de ses ouvrages. Dans son recueil de nouvelles « la Rue des Degrés » (la rue la plus courte de Paris !) pousseet dans l’une d’entre elles, une ex-vendeuse de la Samaritaine voit resurgir un terrible pan de son enfance à travers un dessin d’Angelo di Marco.  Une affiche publicitaire, qui la traumatise littéralement, avec un passé douloureux qui resurgit à sa seule vision.  Daeninckx, lui, avec l’œil aiguisé qui le caractérise, a bien retenu l’importance de ses dessins « dérangeants ».  Pas tous, hélas.  Pour des tas de raisons, dont la mode du moment, selon diverses époques, on est longtemps passé à côté du personnage, ne le jugeant capable que de faire les couvertures de magazines à sensation.  C’est dommage, tant le bonhomme méritait mieux (Cabu, lui, n’avait lui n’avait pas hésité à le reconnaître, comme ici à gauche à Troyes en 2004).  Il n’avait jamais pris de cours de dessin, et a vécu de son trait toute sa vie, pourtant, avec plus ou moins de compromissions artistiques ou à propos des sujets mis en scène, comme on a pu l’écrire : faut-il pour autant l’en blâmer, je ne le pense pas.  Personnellement, je retiens avant tout les contorsions incroyables de ces personnages, comme cette illustration (ici à droite) d’un « poussé » sur la voie du métro parisien.. une belle prouesse de dessin de corps en mouvement, tout simplement, pour ceux, notamment, à qui il arrive encore, parfois, de tenir un crayon, ce qui est aussi, je l’avoue mon cas. Et peut-être bien qu’Angelo y est pour quelque chose, tiens, ma foi… vous savez, parfois les influences viennent du subconscient, ou de la vision d’images fortes, qui sait…

 

PS : j’en profite pour saluer ici un autre Angelo, qui ne vit pas de son pinceau, lui. Mais est une personne tout aussi passionnante !

angelo-livresources :

http://www.musee-dimarco.com

http://tracks.arte.tv/fr/angelo-di-marco-tire-le-portrait-des-faits-divers-les-plus-abracadabrants

http://www.2dgalleries.com/artist/angelo-di-marco-2797

livre de référence : ’ »Angelo Di Marco, l’art du crime » (Steinkis, 2015)

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