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Une vraie femme

La premi?re fois que j'ai vu Ren?e Bajelet, elle n'?tait m?me pas l?. C'?tait pourtant d?j? une rencontre. L'histoire peu commune d'une femme qui force le respect. Une paysanne, dure ? la t?che, qui jure comme un charretier et qui emmerde ...

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Une vraie femme

La premi?re fois que j'ai vu Ren?e Bagelet, elle n'?tait m?me pas l?. C'?tait pourtant d?j? une rencontre. L'histoire peu commune d'une femme qui force le respect. Une paysanne, dure ? la t?che, qui jure comme un charretier et qui emmerde ...

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Une vraie femme

La première fois que j'ai vu Renée Bagelet, elle n'était même pas là.

Renée BajeletC'était pourtant déjà une rencontre. L'histoire peu commune d'une femme qui force le respect. Une paysanne, dure à la tâche, qui jure comme un charretier et qui emmerde le reste du monde quand on se permet de juger son mode de vie. Cette rencontre, c'était d'abord une histoire de cinéma ou comment René Duranton, lui aussi une sorte d'anarchiste dans notre monde tellement consensuel, avait décidé de faire du cinéma à sa façon : autoproduit, autodistribué, loin des circuits commerciaux et des aides à la culture, le bonhomme trace son sillon et montre des gens d'exception qui font vivre une certaine forme de tradition dans les campagnes.

Ce jour-là, comme tant d'autres, il avait donc loué notre cinéma pour y passer son film du moment, Femme paysanne, le portrait de Renée Bagelet, une femme de la région de Moissac qui tenait toute seule une ferme et labourait avec ses vaches. Oui, en France et au vingt-et-unième siècle ! Juste parce qu'elle le voulait. Et passent deux heures avec Renée, ses vaches, son chien, ses volailles et ses jambes déformées par une vie de labeur.

  • Rien que de la voir bosser, je suis crevée.
C'est ma fille qui me glisse ça avant de s'endormir sur mon épaule. Le temps a passé, la gosse a grandi et Femme paysanne repasse au bled, sans son réalisateur, cette fois, mais avec son interprète principale dans la salle. Dix ans que le film a été tourné et elle tient toujours sur ses quilles, Renée, même si elle est courbée par les douleurs, même si le soleil et le vent ont encore un peu plus tanné sa peau.
Je suis allée à sa rencontre tout à l'heure, faire le poisson-pilote avant la projection. Ça m'arrive de temps en temps de faire le poisson-pilote, disons plutôt la conversation, à des acteurs ou des réalisateurs de passage, aux invités du cinéma. Généralement, je ne m'en sors pas trop mal pour tenir le crachoir et distraire les invités.
  • Finalement, vous n'êtes peut-être pas aussi bête que vous en avez l'air.

Renée vise juste et sec. Je pense que c'est une sorte de compliment. Ou pas. J'ai au moins le bénéfice du doute. C'est que loin du cinéma paysan, Renée Bagelet est plutôt une coriace, ascendant dure-à-cuire. Faut dire qu'il n'y a pas que le grand air qui lui a fait la couenne. Trimer 12 ou 14 h par jour, même à 80 balais passés, ce n'est là pour elle qu'une chose parfaitement naturelle. Ce n'est pas compliqué, elle ne connaît que ça, elle ne s'imagine même pas une autre vie. Non, ce qui fait sa fierté, ce sont ses choix de femme et le premier d'entre eux, c'est avoir viré son mari de chez elle quand le gamin n'avait encore que 18 mois.

  • Mon fils, on l'avait commandé à l'avance, si vous voyez ce que je veux dire, mais après le mariage, je me suis rapidement rendu compte que mon mari était un bon à rien : il buvait, il fumait, il courait le jupon et en plus, il n'était pas bien vaillant. Un jour, plutôt que d'acheter du lait pour le petit, il a préféré prendre du tabac. Je n'ai fait ni une ni deux : ouste, dehors !
  • Et vous n'avez jamais repris un compagnon ?
  • Oh si, une fois, bien plus tard, très gentil, mais il était trop copain avec le rhum. Dehors aussi !
  • Et depuis tout ce temps, vous vivez seule ?
  • Ben oui, pourquoi ? Je n'ai pas besoin d'un homme. Qu'est-ce que j'en ferais ? J'ai des copains, ça oui, mais je ne veux pas les garder au lit, leurs jambes prennent toute la place.

Elle a le regard vif, incisif, une petite moue amusée au coin des lèvres. Elle est à deux mille lieues du cliché de la bouseuse un peu épaisse. De l'oie blanche. Elle aime choquer, elle s'en amuse. Mais elle a du mal à arquer. Je lui propose mon aide pour se relever.

  • Mais laissez-moi me débrouiller ! Je dois me débrouiller. Sinon, comment voulez-vous que je fasse quand je suis seule ? Il n'y a personne pour m'aider, à la maison. Quand j'ai fini ma journée, même si c'est à dix heures ou minuit, il faut encore que je me fasse la soupe, sinon, je ne mange pas.
  • Oui, vous avez raison. C'est exactement ce que j'essaie d'apprendre à ma fille.
Fière et libre. Implacablement libre.
  • Je sais ce que l'on dit de moi, va. Que je suis une originale ! Une emmerdeuse. Et il y en a qui sont jaloux, à cause du film. C'est bien, ce film. Il m'a permis de rencontrer plein de gens. Et de voyager. Monsieur Duranton m'a emmenée dans plein d'endroits pour présenter le film, tous frais payés, bien sûr. J'ai adoré la Bretagne et j'aimerais bien y retourner. Même si j'ai été malade presque tout le voyage, la dernière fois.

Renée voyage et se fait inviter. Elle profite sans vergogne de sa petite notoriété. Pour découvrir et pour emmerder un peu le monde aussi, ceux qui bavassent. L'originale. Il faut avoir vécu dans certains cercles pour bien comprendre ce qu'il y a de péjoratif et condescendant dans ce simple mot. Et puis surtout, il faut imaginer quelle force et quel courage il a fallu à Renée pour prendre son destin en main. Imaginer ce que signifie pour une jeune mère de 23 ans, dans la cambrousse de 1953, pour refuser le joug d'un bonhomme pas très vaillant, comme elle dit. Elle m'a fait penser à ma grand-mère, avec le même corps meurtri par des années de labeur, l'amertume en moins. Parce que ma grand-mère, elle aussi, avait eu un sale bonhomme comme mari, mais comme beaucoup trop d'autres femmes, elle l'avait subi toute sa vie durant. Toute sa vie à servir un parfait égoïste, seulement soucieux de son petit confort et de son bon plaisir, laissant à la femme le soin de faire tourner le ménage et de nourrir les gosses quand il préfère aller s'amuser avec les potes ou courir la gueuse. 

  • Même pas un merci. Il n'a jamais été content. Il ne m'a jamais parlé que pour se plaindre quand il n'aimait pas ce que je lui cuisinais ou quand ce n'était plus assez chaud parce qu'il était rentré en retard.
  • Mais pourquoi tout ce temps ? Pourquoi ne pas divorcer ?
  • Et avec quoi ? Et comment ? C'était la crise du logement, on ne pouvait pas partir.
Alors elle avait pris son mal en patience. Pendant un demi-siècle. Jusqu'à ce que la mort les sépare. 
Enfin.

Renée, elle doit être une sanguine. Et une femme de tête. Elle ne s'est pas emmerdée à savoir comment elle allait se débrouiller pour vivre. Elle savait parfaitement comment faire. Elle l'a juste jeté dehors. Ce qui est logique : pourquoi est-ce que ce serait toujours à la femme de partir ?
Je la regarde d'un autre œil. 

  • Vous n'avez pas envie de vous reposer, un peu ? De ne plus bosser aussi dur ?
  • Mais c'est que je les aime, mes vaches, vous comprenez ? J'aime m'occuper de mes vaches. Et j'aurai tout le temps de me reposer quand je serai morte.

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Une vraie femme

La première fois que j'ai vu Renée Bagelet, elle n'était même pas là.

Renée BajeletC'était pourtant déjà une rencontre. L'histoire peu commune d'une femme qui force le respect. Une paysanne, dure à la tâche, qui jure comme un charretier et qui emmerde le reste du monde quand on se permet de juger son mode de vie. Cette rencontre, c'était d'abord une histoire de cinéma ou comment René Duranton, lui aussi une sorte d'anarchiste dans notre monde tellement consensuel, avait décidé de faire du cinéma à sa façon : autoproduit, autodistribué, loin des circuits commerciaux et des aides à la culture, le bonhomme trace son sillon et montre des gens d'exception qui font vivre une certaine forme de tradition dans les campagnes.

Ce jour-là, comme tant d'autres, il avait donc loué notre cinéma pour y passer son film du moment, Femme paysanne, le portrait de Renée Bagelet, une femme de la région de Moissac qui tenait toute seule une ferme et labourait avec ses vaches. Oui, en France et au vingt-et-unième siècle ! Juste parce qu'elle le voulait. Et passent deux heures avec Renée, ses vaches, son chien, ses volailles et ses jambes déformées par une vie de labeur.

  • Rien que de la voir bosser, je suis crevée.
C'est ma fille qui me glisse ça avant de s'endormir sur mon épaule. Le temps a passé, la gosse a grandi et Femme paysanne repasse au bled, sans son réalisateur, cette fois, mais avec son interprète principale dans la salle. Dix ans que le film a été tourné et elle tient toujours sur ses quilles, Renée, même si elle est courbée par les douleurs, même si le soleil et le vent ont encore un peu plus tanné sa peau.
Je suis allée à sa rencontre tout à l'heure, faire le poisson-pilote avant la projection. Ça m'arrive de temps en temps de faire le poisson-pilote, disons plutôt la conversation, à des acteurs ou des réalisateurs de passage, aux invités du cinéma. Généralement, je ne m'en sors pas trop mal pour tenir le crachoir et distraire les invités.
  • Finalement, vous n'êtes peut-être pas aussi bête que vous en avez l'air.

Renée vise juste et sec. Je pense que c'est une sorte de compliment. Ou pas. J'ai au moins le bénéfice du doute. C'est que loin du cinéma paysan, Renée Bagelet est plutôt une coriace, ascendant dure-à-cuire. Faut dire qu'il n'y a pas que le grand air qui lui a fait la couenne. Trimer 12 ou 14 h par jour, même à 80 balais passés, ce n'est là pour elle qu'une chose parfaitement naturelle. Ce n'est pas compliqué, elle ne connaît que ça, elle ne s'imagine même pas une autre vie. Non, ce qui fait sa fierté, ce sont ses choix de femme et le premier d'entre eux, c'est avoir viré son mari de chez elle quand le gamin n'avait encore que 18 mois.

  • Mon fils, on l'avait commandé à l'avance, si vous voyez ce que je veux dire, mais après le mariage, je me suis rapidement rendu compte que mon mari était un bon à rien : il buvait, il fumait, il courait le jupon et en plus, il n'était pas bien vaillant. Un jour, plutôt que d'acheter du lait pour le petit, il a préféré prendre du tabac. Je n'ai fait ni une ni deux : ouste, dehors !
  • Et vous n'avez jamais repris un compagnon ?
  • Oh si, une fois, bien plus tard, très gentil, mais il était trop copain avec le rhum. Dehors aussi !
  • Et depuis tout ce temps, vous vivez seule ?
  • Ben oui, pourquoi ? Je n'ai pas besoin d'un homme. Qu'est-ce que j'en ferais ? J'ai des copains, ça oui, mais je ne veux pas les garder au lit, leurs jambes prennent toute la place.

Elle a le regard vif, incisif, une petite moue amusée au coin des lèvres. Elle est à deux mille lieues du cliché de la bouseuse un peu épaisse. De l'oie blanche. Elle aime choquer, elle s'en amuse. Mais elle a du mal à arquer. Je lui propose mon aide pour se relever.

  • Mais laissez-moi me débrouiller ! Je dois me débrouiller. Sinon, comment voulez-vous que je fasse quand je suis seule ? Il n'y a personne pour m'aider, à la maison. Quand j'ai fini ma journée, même si c'est à dix heures ou minuit, il faut encore que je me fasse la soupe, sinon, je ne mange pas.
  • Oui, vous avez raison. C'est exactement ce que j'essaie d'apprendre à ma fille.
Fière et libre. Implacablement libre.
  • Je sais ce que l'on dit de moi, va. Que je suis une originale ! Une emmerdeuse. Et il y en a qui sont jaloux, à cause du film. C'est bien, ce film. Il m'a permis de rencontrer plein de gens. Et de voyager. Monsieur Duranton m'a emmenée dans plein d'endroits pour présenter le film, tous frais payés, bien sûr. J'ai adoré la Bretagne et j'aimerais bien y retourner. Même si j'ai été malade presque tout le voyage, la dernière fois.

Renée voyage et se fait inviter. Elle profite sans vergogne de sa petite notoriété. Pour découvrir et pour emmerder un peu le monde aussi, ceux qui bavassent. L'originale. Il faut avoir vécu dans certains cercles pour bien comprendre ce qu'il y a de péjoratif et condescendant dans ce simple mot. Et puis surtout, il faut imaginer quelle force et quel courage il a fallu à Renée pour prendre son destin en main. Imaginer ce que signifie pour une jeune mère de 23 ans, dans la cambrousse de 1953, pour refuser le joug d'un bonhomme pas très vaillant, comme elle dit. Elle m'a fait penser à ma grand-mère, avec le même corps meurtri par des années de labeur, l'amertume en moins. Parce que ma grand-mère, elle aussi, avait eu un sale bonhomme comme mari, mais comme beaucoup trop d'autres femmes, elle l'avait subi toute sa vie durant. Toute sa vie à servir un parfait égoïste, seulement soucieux de son petit confort et de son bon plaisir, laissant à la femme le soin de faire tourner le ménage et de nourrir les gosses quand il préfère aller s'amuser avec les potes ou courir la gueuse. 

  • Même pas un merci. Il n'a jamais été content. Il ne m'a jamais parlé que pour se plaindre quand il n'aimait pas ce que je lui cuisinais ou quand ce n'était plus assez chaud parce qu'il était rentré en retard.
  • Mais pourquoi tout ce temps ? Pourquoi ne pas divorcer ?
  • Et avec quoi ? Et comment ? C'était la crise du logement, on ne pouvait pas partir.
Alors elle avait pris son mal en patience. Pendant un demi-siècle. Jusqu'à ce que la mort les sépare. 
Enfin.

Renée, elle doit être une sanguine. Et une femme de tête. Elle ne s'est pas emmerdée à savoir comment elle allait se débrouiller pour vivre. Elle savait parfaitement comment faire. Elle l'a juste jeté dehors. Ce qui est logique : pourquoi est-ce que ce serait toujours à la femme de partir ?
Je la regarde d'un autre œil. 

  • Vous n'avez pas envie de vous reposer, un peu ? De ne plus bosser aussi dur ?
  • Mais c'est que je les aime, mes vaches, vous comprenez ? J'aime m'occuper de mes vaches. Et j'aurai tout le temps de me reposer quand je serai morte.

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Extraordinaires ?les d?Aran

Elles sont trois?: Inishmore, Inishmaan, Inisheer. Et quiconque est all? sur ces ?les irlandaises battues par les vents et vierges de tout boisement se pose la question?: comment des hommes ont-ils pu, un jour, d?cider de s?installer dans cet univers min?ral inhospitalier et r?guli?rement expos? aux fureurs de l?oc?an?? ?? ...

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Panne d’horizon

Panne d'horizon

Le ciel marbré de nuages tendres, la terre qui s'agrippe dans la pente et l'humus odorant qui colle à nos pas dans l'impressionnante cathédrale végétale des bois : nous progressons lentement dans un film de Miyazaki et à chaque instant, je guette du coin de l'œil l'apparition furtive d'un sylvain ou d'un esprit de la forêt. Le sentiment de quiétude est total, puissant et comme chaque fois que j'arpente la montagne, je me sens vivre pleinement.

J'ai bien tenté d'entraîner des gens que j'apprécie dans ma foulée, mais la plupart d'entre eux sont restés prisonniers de la plaine et de ses festivités factices et mercantiles.
En haut, en bas. Il faut aussi des lieux qui facilitent les échanges, des temporalités qui laissent le temps aux liens de se créer et de se renforcer, comme des évidences.
Je me rends compte de l'étonnante simplicité de la dichotomie humaine. Ce ne sont pas que nos corps qui s'élèvent dans les raidillons, c'est toute notre humanité qui en sort grandie.

Ils sont comme un quatuor de poussins tombés du nid, étrangement décalés dans la magnificence du décor de géants. Je leur demande de loin s'ils veulent de l'aide, ils se rétractent à l'intérieur de leurs t-shirts comme l'escargot devant le court-bouillon. Non, non, ça va, ils ne font que passer. Ils font front, ne se dérident pas et poursuivent leur route d'un pas pressé et quelque peu anxieux, comme s'ils avaient senti peser une menace dans mon interpellation. Ils n'ont ni sacs, ni chaussures de marche. Je comprends alors qu'ils ne font vraiment que passer, qu'ils ne sont même pas là, qu'ils ont dû pousser leur voiture climatisée le plus loin possible sur le chemin forestier pour se payer un échantillon de montagne, tout comme ils se nourrissent au Drive In. Consommateurs et donc pas participants. Inquiets, méfiants.
Ils ne font que passer.
Tout le temps.

Plus haut, on s'est perdu. Petit défaut de balisage. Alors on s'est rapproché d'un autre groupe qui étire sa sieste plus loin.
Mais non, on est trop bas. Il faut passer la crête de caillasse, plus haut, vers les herbages où paissent les chevaux de montagne.
Tous s'empressent de nous conseiller, de raconter le circuit. L'un d'entre eux farfouille dans son sac pour nous dégoter le topo à jour de la randonnée. Je sais que si nous étions arrivés plus tôt, on aurait probablement mangé ensemble et mis en commun nos provisions. On leur laisse un peu d'avance pour ne pas s'imposer, mais on se retrouvera plus bas, à chaque pause et on finira immanquablement par arriver aux voitures tous ensemble, commentant les passages un peu difficiles, impatients d'ôter les groles de montagne, de partager trois biscuits, de nous affaler dans les fauteuils des bagnoles. J'aime cette convivialité franche, simple et improvisée. Il ne s'agit là que de rencontres fortuites, de bons moments partagés, de salves d'anecdotes. Je ne pense pas être redescendue une seule fois de la montagne sans avoir eu le droit à l'histoire éternelle de la pire randonnée, de la grimpe de la mort ou de l'orage le plus terrifiant de tous les temps.
Cela nourrit mon humanité.

Ensuite, il me faut redescendre sur terre, rejoindre la vallée des ombres, revenir au bled et retourner jouter dans les allées étriquées de la marchandisation, affronter cette sorte de colère sourde qui ponctue le quotidien de tant de gens, lutter contre l'âpreté méfiante des rapports humains en milieu civilisé où chacun soupçonne tous les autres d'en vouloir à sa bourse, à ses biens, à ses miettes de confort et de bonheur factice, et le plus souvent, à juste raison.
  • Et encore, jusqu'ici tout va bien. On ne manque de rien, nous ne sommes pas en guerre. Imagine seulement s'il n'y avait plus assez à bouffer pour tout le monde.

Non, là, je n'imagine rien, je ne veux même pas y penser.
Les jours succèdent aux mois et nous avons de plus en plus des mentalités d'assiégés. On ressent ce lent délitement des rapports humains, des structures sociales, mais non, pour l'instant, malgré tout, ça va encore. Et en même temps, rien ne va plus, les jeux sont faits. La frénésie de la jouissance immédiate et sans conscience de tout s'exacerbe chaque jour un peu plus, creuse les frustrations et crispe les corps et les visages. Tout n'est plus que tension, mépris et confrontation larvée.

L'autre jour, je laisse ma place dans la file d'attente. Parce que je ne suis pas à la minute près, parce que c'était logique. Le gars a eu la tête d'une bête traquée, il craignait le piège, l'embuscade.
J'ai dû me justifier. Habituellement, je récolte un sourire surpris plutôt qu'une grimace anxieuse.
Il était empêtré avec ses trois conneries au creux du bras, il se demandait ce que je lui voulais, ce que ce geste inattendu pouvait cacher. Je ne pense pas pourtant être de nature à nourrir l'inquiétude autour de moi.
Je pense qu'il avait juste oublié jusqu'à l'existence de la plus élémentaire courtoisie, celle qui nous fait faire des tas de petits gestes inutiles, qui nous pousse à cultiver la bienveillance, juste pour huiler un peu la mécanique subtile des rapports humains.


Album photo de la randonnée

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Panne d’horizon

Panne d'horizon

Le ciel marbré de nuages tendres, la terre qui s'agrippe dans la pente et l'humus odorant qui colle à nos pas dans l'impressionnante cathédrale végétale des bois : nous progressons lentement dans un film de Miyazaki et à chaque instant, je guette du coin de l'œil l'apparition furtive d'un sylvain ou d'un esprit de la forêt. Le sentiment de quiétude est total, puissant et comme chaque fois que j'arpente la montagne, je me sens vivre pleinement.

J'ai bien tenté d'entraîner des gens que j'apprécie dans ma foulée, mais la plupart d'entre eux sont restés prisonniers de la plaine et de ses festivités factices et mercantiles.
En haut, en bas. Il faut aussi des lieux qui facilitent les échanges, des temporalités qui laissent le temps aux liens de se créer et de se renforcer, comme des évidences.
Je me rends compte de l'étonnante simplicité de la dichotomie humaine. Ce ne sont pas que nos corps qui s'élèvent dans les raidillons, c'est toute notre humanité qui en sort grandie.

Ils sont comme un quatuor de poussins tombés du nid, étrangement décalés dans la magnificence du décor de géants. Je leur demande de loin s'ils veulent de l'aide, ils se rétractent à l'intérieur de leurs t-shirts comme l'escargot devant le court-bouillon. Non, non, ça va, ils ne font que passer. Ils font front, ne se dérident pas et poursuivent leur route d'un pas pressé et quelque peu anxieux, comme s'ils avaient senti peser une menace dans mon interpellation. Ils n'ont ni sacs, ni chaussures de marche. Je comprends alors qu'ils ne font vraiment que passer, qu'ils ne sont même pas là, qu'ils ont dû pousser leur voiture climatisée le plus loin possible sur le chemin forestier pour se payer un échantillon de montagne, tout comme ils se nourrissent au Drive In. Consommateurs et donc pas participants. Inquiets, méfiants.
Ils ne font que passer.
Tout le temps.

Plus haut, on s'est perdu. Petit défaut de balisage. Alors on s'est rapproché d'un autre groupe qui étire sa sieste plus loin.
Mais non, on est trop bas. Il faut passer la crête de caillasse, plus haut, vers les herbages où paissent les chevaux de montagne.
Tous s'empressent de nous conseiller, de raconter le circuit. L'un d'entre eux farfouille dans son sac pour nous dégoter le topo à jour de la randonnée. Je sais que si nous étions arrivés plus tôt, on aurait probablement mangé ensemble et mis en commun nos provisions. On leur laisse un peu d'avance pour ne pas s'imposer, mais on se retrouvera plus bas, à chaque pause et on finira immanquablement par arriver aux voitures tous ensemble, commentant les passages un peu difficiles, impatients d'ôter les groles de montagne, de partager trois biscuits, de nous affaler dans les fauteuils des bagnoles. J'aime cette convivialité franche, simple et improvisée. Il ne s'agit là que de rencontres fortuites, de bons moments partagés, de salves d'anecdotes. Je ne pense pas être redescendue une seule fois de la montagne sans avoir eu le droit à l'histoire éternelle de la pire randonnée, de la grimpe de la mort ou de l'orage le plus terrifiant de tous les temps.
Cela nourrit mon humanité.

Ensuite, il me faut redescendre sur terre, rejoindre la vallée des ombres, revenir au bled et retourner jouter dans les allées étriquées de la marchandisation, affronter cette sorte de colère sourde qui ponctue le quotidien de tant de gens, lutter contre l'âpreté méfiante des rapports humains en milieu civilisé où chacun soupçonne tous les autres d'en vouloir à sa bourse, à ses biens, à ses miettes de confort et de bonheur factice, et le plus souvent, à juste raison.
  • Et encore, jusqu'ici tout va bien. On ne manque de rien, nous ne sommes pas en guerre. Imagine seulement s'il n'y avait plus assez à bouffer pour tout le monde.

Non, là, je n'imagine rien, je ne veux même pas y penser.
Les jours succèdent aux mois et nous avons de plus en plus des mentalités d'assiégés. On ressent ce lent délitement des rapports humains, des structures sociales, mais non, pour l'instant, malgré tout, ça va encore. Et en même temps, rien ne va plus, les jeux sont faits. La frénésie de la jouissance immédiate et sans conscience de tout s'exacerbe chaque jour un peu plus, creuse les frustrations et crispe les corps et les visages. Tout n'est plus que tension, mépris et confrontation larvée.

L'autre jour, je laisse ma place dans la file d'attente. Parce que je ne suis pas à la minute près, parce que c'était logique. Le gars a eu la tête d'une bête traquée, il craignait le piège, l'embuscade.
J'ai dû me justifier. Habituellement, je récolte un sourire surpris plutôt qu'une grimace anxieuse.
Il était empêtré avec ses trois conneries au creux du bras, il se demandait ce que je lui voulais, ce que ce geste inattendu pouvait cacher. Je ne pense pas pourtant être de nature à nourrir l'inquiétude autour de moi.
Je pense qu'il avait juste oublié jusqu'à l'existence de la plus élémentaire courtoisie, celle qui nous fait faire des tas de petits gestes inutiles, qui nous pousse à cultiver la bienveillance, juste pour huiler un peu la mécanique subtile des rapports humains.


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Au bout de son r?ve

Depuis l??ge de 18 ans, un Fran?ais vit en pleine jungle, parmi les singes gibbons, pour les sauver de l?an?antissement que leur promet la d?forestation. Seul, il se dresse contre les multinationales et les responsables corrompus. Parfois au risque de sa vie. ?Le petit gamin un peu ?trange qui s?int?resse ...

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Le Gascon reste con jusqu’au bout

La maison de la clarinette

Petite balade aux flambeaux dans les rues de Lectoure.


Ce n'est pas parce qu'on ne peut pas partir en vacances qu'on doit se priver de la béatitude exploratrice du touriste en goguette. Du coup, je pratique avec assiduité et un certain bonheur ce que j'appelle le tourisme de proximité. Un peu dans cet esprit : si Mahomet ne pas va pas à la montagne, alors la montagne ira à Mahomet.

Ruelle de Lectoure en mode nocturneDimanche dernier, c'était donc une belle soirée pour se faire un petit coup de tourisme intérieur. Une bonne heure de route, quand même, à travers la campagne gersoise bien trop verdoyante pour la saison. À peine quelques blés jaunis qui peinent à mûrir pendant les trop rares journées ensoleillées de cet été qui ressemble à un début de printemps. À l'arrivée, tel un paquebot voguant sur l'horizon, la citadelle de Lectoure baigne ses murailles dans l'éclat doré du soleil couchant. C'est un village magnifique dont les ruelles étroites s'ouvrent presque toutes sur l'immensité ondoyante des collines gasconnes. J'aime m'y promener et la promesse d'une épopée aux flambeaux me ramène dans ses pierres.

Nous sommes une petite dizaine de touristes à coller aux basques de notre jeune guide. Comme je n'ai pas d'accent, je ne fais pas trop locale. En fait de flambeaux, nous avons hérité de lampes Coleman. C'est de la bonne camelote, mais je suis un peu déçue que les impératifs de sécurité aient une fois de plus pris le pas sur la dimension esthétique de la démarche. Des jardins de la mairie en passant par le pied de la muraille du couvent des carmélites, je prends plaisir à accompagner la tombée de la nuit dans cette cité hors du temps. C'est d'un calme apaisant, juste bousculé par les anecdotes que nous raconte notre guide dans un registre lexical des plus contemporains : Et là, Jean Lannes se prend un boulet. On voit bien la scène dans le film qui est passé sur France 3 l'autre jour. Du coup, sa jambe gauche, t'oublies et la droite, c'est pas mieux !

Mais ce que j'ai préféré, c'est le castet de las clarinettos.

La maison des clarinettes


C'est l'histoire de Polycarpe Sourbès, aimable Gascon de la fin du XIXe siècle, c'est-à-dire un brave gars qui vit au rythme de ses obsessions, têtu comme une mule et capable de bien des choses, juste pour avoir le dernier mot. La passion de Polycarpe Sourbès, c'était la musique et plus particulièrement la clarinette dont il jouait à l’harmonie du bled et pour laquelle il s'entraînait âprement, à toute heure du jour et de la nuit. Le problème, c'est que la citadelle de Lectoure, comme beaucoup des enceintes fortifiées de son espèce, a dû se densifier au fil du temps dans le maigre espace délimité par ses puissantes fortifications. Du coup, les ruelles y sont fort étroites et le son a tendance à bien les habiter. Or, en face de la maison de Polycarpe Sourbès, pratiquement à portée de savate, s’élève le magnifique palais du sous-préfet du coin. Et le brave homme et sa femme avaient cette oreille parfaite et sensible qu'écorchaient continuellement les répétitions intempestives de notre Gascon. Il a dû s'en suivre une bonne guerre de voisinage, bien tendue et passionnée, comme seule peut l'être une bonne guerre de voisinage, lorsque l'objet de toute votre fureur nous nargue continuellement, juste sous votre nez.

Comme me le disait l'autre jour mon ami l'Ours (et je me demande encore à quel sujet !) : le Gascon reste con jusqu'au bout !
Polycarpe Sourbès ne dérogea pas à la règle immuable du pays aux belles collines alanguies et décida que si Sa Majesté le sous-préfet ne pouvait souffrir d'entendre sa musique, il allait se la bouffer par les yeux. Le Gascon furibard fit donc surélever sa maison d'un étage supplémentaire, ce qui eut pour effet immédiat de pourrir la vue sublime que le sous-préfet avait jusqu'alors sur le sublime paysage de Lomagne. Mais notre Gascon alla bien plus loin et ravala toute sa façade de stuc et de peintures en trompe-l'oeil en forme de... clarinettes. Il répéta le motif jusqu'à plus soif, dans les encorbellements, les forges de la porte, les encadrements, tout. Il paraît même qu'il redécora de la même manière l'intérieur sa demeure quand bien même le voisin récriminant ne pouvait y jeter un regard : carrelage, rampe d'escalier, tout, absolument tout, est redessiné en forme de clarinette.
Et pour parachever son œuvre vengeresse, le fieffé rancunier fit graver en façade cet immense écusson de pierre, bien visible des appartements de l'ennemi, où il a baptisé sa demeure dans la langue de son pays : maison des clarinettes.

Et quand je pense que je ne suis Gasconne que par ma grand-mère, je mesure la puissance de ce caractère ombrageux, particulier aux gens de ce pays.

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Angola: « Fous ? lier »

J’ai pris les photos ci-dessous ? Luanda en d?cembre 1994. J’?tais en Angola avec une petite ?quipe pour r?aliser des documentaires (radio, t?l? et presse ?crite) en coop?ration avec le Comit? International de la Croix-Rouge. Apr?s vingt ann?es de guerre civile, beaucoup souffraient de probl?mes de sant? mentale mais pratiquement ...

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