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Monolecte

La mort du socialisme

Parfois, au cœur de la nuit, je me dis que tout cela n'est qu'une vaste fumisterie, que nous sommes tous morts, si nous avons jamais été vivants, et que c'est exactement ça l'enfer : un endroit de merde où tout marche sur la tête.

Buste au pays-visageCela fait un bail que je ne crois plus aux manifestations, mais ça n'en reste pas moins quelque chose d'autrement plus concret que les foutues pétitions en ligne, tout aussi inefficaces, mais qui flattent l'égo des fainéants individualistes et productivistes en leur donnant l'illusion de continuer à participer aux affaires du monde en un clic, le cul dans leur fauteuil de bureau à vérin hydraulique.

Je suis donc allée à la manifestation du bled en chef pour deux raisons très valables à mes yeux : revoir les potes militants qui sont éparpillés dans tout le département, mais que je suis à peu près certaine de revoir systématiquement à ce genre de rassemblement et aller contempler de mes yeux la trahison socialiste.

Il faut comprendre à quel point le socialisme français contemporain me sort littéralement par les trous de nez : tous ces bons sentiments dégoulinants qui ne sont jamais traduits dans les faits autrement que par l'accès au pouvoir symbolique et par la reddition sans conditions à la logique capitaliste la plus gerbeuse.
Cela fait belle lurette que j'ai acté la trahison de l'élite dirigeante socialiste, trahison évidente depuis 2005, mais déjà largement consommée dès 1983, trahison relativement assumée ces dernières années, sous prétexte de pragmatisme économique et clairement énoncée par Terra Nova par le lâchage programmé des classes populaires, livrées avec paquet cadeau aux griffes des partis fachos.
Cela dit, je conservais quelques doutes quant à la sincérité de l'engagement des militants socialistes, ces hommes et ces femmes de terrain (mais surtout ces hommes, quand même, les femmes en positions éligibles restant anecdotiques!) qui parlent avec leurs tripes et qui croient encore au pacte républicain, même si le rouleau compresseur consumériste a bien aplati toute velléité de lutte des classes depuis longtemps.
Lors des dernières élections, j'avais eu des échanges intéressants avec des socialos de base qui notaient bien le désengagement de leur cadre quant à une quelconque justice sociale, mais qui avaient l'air de penser sincèrement qu'avec les socialistes au pouvoir, ce serait moins pire qu'avec le petit excité ami des riches et des puissants, que les socialos ne sont pas xénophobes, par exemple, qu'on aura forcément mieux que Guéant à l'Intérieur, etc. En gros, l'idée, c'était qu'entre la peste et le choléra, on pouvait encore choisir la dengue.

Et puis, surtout, je me souvenais de la déferlante socialo lors des dernières grandes manifs contre la réforme pourrie des retraites qui se proposait, déjà, de voler deux ans de vie aux travailleurs. Appel à la grève, farandole d'écharpes tricolores en tête de cortège, les socialos gueulaient avec nous contre l'aspect inique de l'allongement de la vie au travail, autrement dit, la réduction brutale de l'espérance de ne pas vieillir dans la misère pour les jeunes générations.

Le fait est qu'entre la réforme de 2010 et celle de 2013, la seule chose qui a changé, c'est la couleur symbolique du gouvernement qui nous l'impose. Personnellement, quand je me fais avoir de cette manière-là, peut m'importe de savoir qui nous la met bien profond, à l'arrivée, on a tous mal au cul de la même manière. En moins fleuri : UMP ou PS, la misère que sèment ces honteuses soumissions aux appétits du MEDEF et de ses potes des organisations internationales de la misère sans frontières aura exactement la même sale saveur en bouche quand elle nous tombera dessus. Et pour être encore plus claire : je me tamponne des discours des uns et des autres, je juge la politique à ses actes et pour le coup, bien malin qui m'expliquera la différence entre une politique antisociale de droite et une politique antisociale de gauche.

Donc, j'étais là, dans le matin gris et humide de cette année merdique que le printemps a déjà déserté que l'automne s'apprête à faire de même, j'étais là et nous étions bien peu à y être. Disparus, les camarades socialos, disparue, la belle solidarité de classe, disparu, le légitime mécontentement alors que tout ce qui fait l'État solidaire est tranquillement démoli pour faire la place au cauchemar économique de la logique assurantielle.
Je savais, au fond de moi, que le socialisme contemporain n'avait plus rien à voir depuis longtemps avec l'idée humaniste et généreuse qu'en avait son fondateur. Je savais, depuis longtemps, que le jeu politique a été confisqué dans son intégralité par une seule classe sociale bourgeoise qui nous joue la comédie démocratique de l'alternance pour mieux continuer ses petites affaires lucratives entre amis. Je savais aussi qu'une grande part de notre corps social s'est fait pondre dans la tête par des décennies de propagande libérale et consumériste et que les gens qui ont encore une conscience politique inspirée par ce qui est gravé aux frontons de nos mairies pourront bientôt tous tenir dans un placard à balais de chiottes, je savais qu'on ne peut être trahi que par ses amis ou tout au moins ceux qui se prétendent comme tels, mais ça fait toujours un peu mal au cul de se rendre compte, une fois de plus, qu'on avait absolument raison sur toute la ligne.

La gauche socialiste populaire est morte et enterrée. Je l'ai vue avaler son extrait de naissance par sa criante absence à un combat que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre.

Je me souviens d'avoir prévenu les associations de blogueurs de gauche que l'antisarkozysme primaire était un piège mortel, que nous ne combattions pas un homme, mais un système, une vision du monde, une organisation sociale fondée sur le creusement des inégalités, l'exploitation de la misère, la prédation de tous contre tous. Remplacer Sarko par Hollande n'a absolument rien changé au programme de destruction sociale en cours, pire, les oripeaux de gauche dans lesquels se drape notre nouveau laquais des pouvoirs financiers bloquent une bonne part de l'esprit contestataire de ce pays, tant les gens sincèrement de gauche ont l'impression confuse, mais néanmoins bien ancrée que de dénoncer la politique économique et sociale du PS reviendrait à tirer contre son propre camp.

J'ai vu, j'ai parcouru, je suis revenue. J'ai pu comptabiliser la maigreur de nos troupes, la dispersion de nos idées. J'ai pris plaisir à échanger avec les amis et les gens qui restent fidèles à leurs idéaux, envers et contre tout, et j'ai acté la mort clinique et sans retour du socialisme en tant que force politique.

 La bonne nouvelle, c'est que maintenant la ligne de fracture politique entre la gauche et la droite est parfaitement visible et que nul ne pourra prétendre que le PS est encore un parti de gauche.

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Rentr

Tout à l’heure, elle a préféré qu’on ne l’accompagne pas dans la cour de récréation.

Éclaboussures C’est assez logique : elle revient en territoire connu, c’est sa dernière année d’école, celle d’avant le grand saut dans l’inconnu, celle où elle fait enfin partie des grands avant de redevenir une petite nouvelle.

La rentrée, c’est toujours pareil et c’est toujours différent. Ou alors, c’est nous qui changeons et c’est cette récurrence des cycles de vie qui nous informe que la grande horloge continue de tourner inexorablement vers l’heure de la sortie.
J’ai eu mon content de petits matins de septembre frisquet, de platanes jaunissants, de cette formidable impatience de devoir tout recommencer tout en sachant que ce sera totalement différent.

J’ai toujours aimé ces derniers jours d’été, où la chaleur se fait moins mordante, mais où le ciel est d’un bleu implacable. J’ai toujours, en même temps, regretté ce moment de l’année où je remarque à de petits signes que les jours sont nettement plus courts. J’aime le rythme de l’été, ces matins à peine frais où l’on est réveillé de bonne heure par la lumière du jour et on l’on étire les soirées dans un crépuscule lent et paresseux, à l’ombre des étoiles pâles. Mais j’aimais aussi, en même temps, cette sorte de retour à la vie, à frénésie du troupeau, à la nécessité du temps, tout en rejetant formellement la dictature de l’horloge. Je crois que j’aurais voulu vivre toute l’année des journées de juillet avec les couleurs et les sons de septembre, juste pour en avoir un peu plus, un peu plus longtemps.

Quand j’étais gosse, les vacances me faisaient un peu suer. Non pas que je n’aimais pas retrouver mon père et nos amis communs ou que je n’appréciais pleinement la rupture des rythmes, le changement de décor, d’activités, de socialité et l’exquis sentiment d’étrangeté à moi-même que cela me procurait, mais en même temps, je trouvais trop long ce temps hors du temps, hors de la vraie vie, celle des copains, du quotidien parfois ennuyeux, et de l’apprentissage, de ces connaissances que l’école ne distribuait pourtant qu’avec une parcimonie mesquine.
Après le 15 aout, déjà, j’avais envie d’ombre, de papier neuf et craquant et de l’odeur follement enivrante des manuels scolaires fraichement sortis de la presse. Que je sois parachutée dans une école où je ne connaissais rien ni personne — ce qui m’est arrivé bien souvent — ou que je retourne en terrain conquis, auprès de ces amis que j’aurais tant voulu garder toute ma vie, je finissais toujours par crever d’impatience de replonger dans le carcan rigide et rassurant de l’Éducation nationale, ne serait-ce que parce que là, j’avais enfin des règles à enfreindre et d’autres à inventer.

Je ne me souviens pas d’un temps où je n’ai pas aimé profondément ce lieu où l’on détient pourtant tant d’enfants contre leur gré. Je crois que j’ai même dû aimer l’effroi du premier plongeon dans l’inconnu, de la première séparation, de cette promesse de conquête d’une nouvelle autonomie, de découverte d’un nouveau monde, de nouveaux visages, de nouvelles sensations. J’ai toujours aimé la manière dont le piaillement aigu des enfants rebondit sous le préau, les jours de crachin, le grondement rocailleux des pieds de chaises que l’on traine sur le parquet balafré par les générations, la pluie mate des semelles de basket dans les escaliers, le murmure des files d’attente dans les couloirs, les hurlements de délivrance lors de la dernière sonnerie du soir, la cacophonie indigeste et métallique de la cantine aux heures de pointe, les chuchotements sous la couette, le soir, après l’extinction des feux, le bourdonnement du silence pendant les interros, tout ce brouhaha de la vie en collectivité.

 La gosse m’a l’air bien moins émotive en ce premier jour de sa dernière année d’écolière. Envie de voir les potes, certes, de raconter nos petites aventures de l’été, mais pas de réelle impatience, plutôt une sorte de volonté contrôlée de vivre le moment, juste le moment.
Elle n’avait pas besoin du rituel du premier jour, un peu comme si elle l’économisait pour le grand saut dans le monde de l’année prochaine.
Je la regarde traverser les mêmes instants que ceux par lesquels je suis passée. C’est la même chose, mais c’est définitivement différent. Chaque moment est complètement différent parce que c’est un peu comme si, aujourd’hui, je le revivais, mais de l’autre côté du miroir.

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Electorama

Quand j’?tais petite, les ?lections, c’?tait super simple et c’est ma grand-m?re qui en parlait le mieux?:?Tu vois, il y a les riches et nous. Pour les gens comme nous, il y a le Parti Socialiste. typical champagne fountain de i ? Difficile de faire plus simple, plus lisible, plus ...

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Auto-stops

Sa silhouette p?le s’est brutalement mat?rialis?e ? la lueur de mes phares. Je suis crev?e et il est pit? ? un endroit improbable, ? la sortie du rondpoint, juste ? l?embranchement de la bretelle d?acc?s de la voie rapide. Il agite les bras comme un s?maphore et je me dis ...

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? l?heure o? les grands fauves vont boire

Conversation au coin du zinc un soir d’été ou comment prendre le pouls d’un monde à la con.

Pont levant Chaban-DelmasCela faisait un bail que je n’avais pas croisé Juju. Il faut dire que je ne fréquente pas tant que cela les abreuvoirs du bled, mais pendant que l’été resserre enfin son étreinte de feu sur la cambrousse, j’ai eu envie de me faire une petite mousse en terrasse.

— Comment va ?

— Pff, je viens de me faire lourder de mon taf !

— Arf, raconte, c’était quoi ?

Juju a toujours été comme ça, pas spécialement une grande gueule, mais quand même. Le genre de gars qui vit comme il en a envie et qui dit toujours strictement ce qu’il pense, même et surtout, si ça défrise les poils de cul de son interlocuteur. Il est parti, un moment, faire le tour d’Europe dans une camionnette de bric et de broc. Il voulait apprendre le métier, il l’a fait comme un compagnonnage, mais sans toutes les conneries qui vont avec et qui l’auraient fait chier : ni Dieu ni maitre. Un foutu anar libertaire, voilà ce qu’il est.

— Je suis sur le chantier de la médiathèque de l’autre bled.

— Ha bon, ils font une médiathèque ?

— Ouais, un gros caprice d’élu à 2 barres, le truc qui va servir à trois papys, qui va tomber en ruine dans 10 ans tellement que c’est mal branlé et qui va laisser une jolie petite dette à tous les habitants. Mais l’autre con aura son nom sur la plaque, et c’est tout ce qui compte, non ?

— Mais c’est bien, une médiathèque, non ?

— Oui, j’aime lire, j’ai rien contre, mais pour 10 fois moins cher, on pouvait faire un truc plus modeste, plus fonctionnel, plus en phase avec les besoins des gens et financer d’autres trucs qui sont toujours remis à plus tard et donc à jamais.

— Genre ?

— Tu savais que depuis La Libération, il n’y avait pratiquement pas une thune d’investie dans la réfection des écoles, que le lycée du bled, c’est un casernement nazi ?

— Non

— Ben voilà, on a les priorités qu’on peut, hein ! Des médiathèques vides, des fontaines pour faire joli... du pognon, y en a plein les caisses, plein. Pour les crèches, pour les vieux, pour les écoles, y a jamais de pognon. Mais pour la frime, t’inquiètes, il y en a des matelas comme ça... et je ne te raconte pas tout.
Là, les gars viennent sur le chantier tous les 36 du mois... je ne te parle même pas de la manière dont ils ont signé les plans, vite fait bien fait, juste pour boucler à temps pour chopper un financement européen... du coup, ils viennent et à chaque fois, on a le droit au caprice du jour : « on pourrait pas mettre plutôt ce revêtement par terre ou éclairer toutes les marches, une par une ? ». Le mec, il y connait rien, mais il a vu la même chose dans la mairie d’un copain, alors il veut pareil. « Ben non, ce n’est pas possible, parce que le carreleur a fini depuis un mois, que les peintres viennent de terminer et qu’il faudrait tout péter pour tirer du câble même pas prévu sur les plans. — Ce n’est pas grave, on peut payer des suppléments. — Ce chantier a déjà trois mois de retard, ce revêtement vieillit très mal et pour trois marches, je ne vois pas l’intérêt de tout refaire. » Alors, les gars, je les fais chier. Mais c’est mon boulot. Et ça m’énerve leurs caprices de gosses.

— C’est pour ça que tu t’es fait jeter ?

— Non, c’était pour le caprice de trop, mais c’est tout comme. L’autre jour, les revoilà, la brochette d’élus qui se pavanent, les conseillers de mes deux, tout l’aréopage. Déjà, la fois d’avant, ils m’avaient pété les couilles avec une idée de volets roulants électriques qu’ils ont sortis du nulle part.

— C’est pas grave.

— Toi, on voit que tu n’es pas du métier. Parce que tu vois, les volets roulants, c’est pas du wifi. Tu colles pas un bouton sur le mur et hop, tout descend par magie. Faut du câble, faut intégrer les caissons dans le bâti, bref, c’est typiquement le genre de truc auquel il faut penser bien avant la pose du placo, pas quand les peintres sont en train de bosser. Là aussi, faut tout péter et tout refaire, faut rallonger du pognon alors qu’il y en a déjà trop dans ce merdier et puis c’est n’importe quoi, fallait y penser au départ. Bref, le gus, il est frustré, il veut des volets, alors il appelle un type qui lui fait un système avec des clayettes en bois et tout. Je dis au mec : « on va juste en poser un pour voir ce que ça donne. » À la fin de la journée, c’était remballé, personne dans la boite ne comprenait comment ça marchait. Nous, on y arrivait, mais c’est parce qu’on s’était tapé les 6 pages du mode d’emploi.

— Ah ben cool, il ne restait plus qu’à facturer deux jours de formation volet au personnel !

— Oui, c’est vrai, après tout, ce n’est que le fric du contribuable. Je sais, c’est mon gagne-pain, je donne l’impression de cracher dans la soupe. Mais tu vois, j’oublie jamais que je suis aussi un citoyen et forcément, tout ce gaspillage, ça me fait chier. On pourrait tellement faire de choses plus utiles.

— Mais ce n’est pas l’affaire des volets qui a foutu la merde, c’est ça ?

— Non, pas plus que tout le reste. Moi, ça fait des mois que je me dis qu’on aurait pu vraiment faire un truc plus chouette que ce bâtiment de merde, en réhabilitant de l’existant qui tombe en ruine. Si tu voyais tout ce qui tombe en ruine dans le coin, au lieu de faire des trucs où tout le monde prend sa part et qui ne serviront presque pas. Tu vois, garder le fric pour les livres par exemple, rien que ça, plein de livres, du bon mobilier. J’ai travaillé sur un autre projet dans un autre département. Il y avait des super fauteuils design partout, c’était vraiment joli, de la lumière, des délires architecturaux et des poufs pour se vautrer dedans. Je me dis : « putain, je veux les mêmes », donc, je prends un livre et je me jette dedans, pour voir... putain, faut vraiment avoir l’envie de lire chevillée au corps pour tenir plus de 10 minutes sur ses merdes toutes dures. T’avais l’impression d’être sur une bosse en béton. Le mec qui a installé ça, je te le dis : il n’aime pas lire ! Bref, encore du fric foutu en l’air.

— Et ton histoire, alors ?

— Revoilà les gus pour le caprice du jour. On est là, on a presque fini, l’architecte se paluche sur son œuvre pendant que derrière nous, il y a la petite nana de la bibliothèque avec son charriot en train de bien consciencieusement remplir les rayonnages de bouquins. Ils sont là, très contents d’eux quand il y en a un qui sort comme ça : « Et si on faisait les montants de portes en merisier ? C’est joli le merisier ! »

— Oui, il a raison, c’est joli.

— Attends, on a déjà toutes les portes en chêne massif, là, il veut des montants en merisier. 15000€ par porte. Voilà, il parle de 15000€ la porte et derrière lui, il y a la petite nana en Emploi d’Avenir de mes couilles à 200€/mois plus le putain de complément des Assedics. Ben là, j’ai pété un plomb et je lui ai dit de dégager, qu’il n’avait aucune décence, ce mec, que de parler de mettre autant de pognon dans des conneries pour se faire mousser alors que derrière, il n’y a jamais, jamais une thune pour payer correctement les gens. Tu sais ce qu’il me répond, ce con ? « Ah, mais ce n’est pas de ma responsabilité ! » Et voilà ! Le type, il s’en foutait, ils s’en foutent tous. Ils ne l’avaient même pas vue, la petite nana qui va trimer pour que dalle dans leur joli caprice d’élus.
Alors, je l'ai envoyé chier, lui, son projet de merde et son petit système à la con. Parce que ça me fait chier à force. Parce que ça devrait tous nous faire chier puissamment !

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Au nom du p?re

La polémique autour du mariage pour tous a surtout été une belle occasion ratée d’avoir un vrai débat de fond sur la société au lieu d’un affrontement stérile autour d'une problématique d’un autre âge.

La rencontreCela dit, cette pénible surenchère a toujours eu le mérite, pour le pouvoir en place, de détourner l’attention de ce qu’il trame en coulisse et une belle occasion, pour les médias de remplir des colonnes et des éditoriaux à la truelle avec un fond de réflexion qui aurait largement pu tenir sur le recto d’un confetti.

Finalement, on a surtout eu le droit à une immense diversion : deux camps qui s’affrontent et à la fin, un qui gagne. Au milieu, même pas l’embryon d’un débat de société sur un sujet pourtant hautement fondamental : qu’est-ce qu’une famille aujourd’hui ?

Je n’évacue pas le bienfondé de la démarche des homosexuels quant à avoir accès aux mêmes droits fondamentaux que les autres familles, mais cela devait-il nécessairement passer par le renforcement du mariage comme acte fondateur d’une famille et de l’attachement de droits divers et vaguement égalitaires à cette seule construction ?
Tout ce bruit pour rien, pour quelques centaines de personnes par an, tout au plus, alors que des millions d’entre nous n’ont plus de place, ne se reconnaissent plus dans des structures sociales héritées de siècles de pouvoir patriarcal.

De quoi parle-t-on vraiment quand on parle de mariage ?

On parle de cet acte public qui consiste à poser le fondement d’une famille dans le sens le plus traditionnel et restrictif du terme : un homme qui donne son nom à une femme et qui par là même revendique la propriété de son ventre quant à toute la progéniture qui en sortira dorénavant. C’est un acte qui s’inscrit dans l’idée de la transmission du nom et de la propriété privée. C’est une démonstration politique de l’alliance au sens propre et figuré de deux familles et de leur patrimoine à travers leur descendance commune.
Voilà ce qu’est réellement le mariage et le fait que la Révolution française l’a rendu civil, c’est à dire a offert la possibilité de contracter cet engagement sans l’intervention de l’Église ne gâche en rien le fait que la mariée est là l’enjeu d’une transaction génétique et financière, que le père continue de la donner au mari, comme un bien qui s’échange, que dans la majorité des cas, l’identité des femmes continue à s’effacer au profit du patronyme qui sera automatiquement légué aux enfants de cette femme, à savoir la prédominance du nom du père. D’ailleurs, dans nos contrées, on continue toujours à désigner les familles par leur patronyme : voilà les Machins, c’est ici que vivent les Bidules, tiens, ce ne serait pas le petit Trucmuche ? Nombre de courriers administratifs et commerciaux continuent d’être adressés à « monsieur et madame prénom et nom de l’homme », la femme n’étant plus qu’une extension du mari, dépossédée jusque de son prénom.

Et c’est donc pour défendre l’extension de cette conception bien particulière et restrictive de la famille que des millions de laïcards, gays, lesbiennes, gauchistes et progressistes ont défilé, alors que fondamentalement, les défenseurs du mariage que pour leur gueule, dans le cadre de la famille rétrograde et figée dans le temps, avaient bien raison de défendre le caractère bourgeois et patriarcal d’une institution à travers laquelle ils continuent à s’assurer la perpétuation de valeurs (et de patrimoines, en passant) biens moisies.

Qu’est-ce qu’une famille?

En gros, depuis le code Napoléon, un concept qui n’a pas beaucoup bougé : le père, la mère, les gosses. L’essentiel de notre système social est construit autour de cette gentille image d’Épinal dont le pivot est encore et toujours l'inusable « chef de famille ».
Dans la vraie vie, ces dernières années, j’observe surtout que les exceptions sont en passe de devenir plus abondantes que la règle. Cette semaine encore, on rappelait que de plus en plus de nos compatriotes vivaient totalement seuls, des célibataires et donc pas des familles. J’observe aussi le nombre incroyable de mères célibataires qui jonglent comme elles le peuvent pour élever plus ou moins seules leurs enfants dans un monde où absolument rien n’est pensé pour leur faciliter un tant soit peu la tâche. Bien plus encore, la structure familiale est aujourd’hui une sorte de nébuleuse totalement éclatée, aux contours flous, et il n’est pas rare de retrouver jusqu’à 4 ou 5 patronymes différents sur la même boite aux lettres.

Quel cadre, quelles lois, quels droits pour ces très nombreuses familles recomposées au hasard de la vie, avec des parents en garde alternée, des coparents, plus ou moins présents, des enfants de plusieurs lits qui cohabitent avec les enfants en commun et ceux des pièces rapportées. À l’arrivée, voilà des foyers où le nombre de présents varie perpétuellement de 1 à 10 membres, selon les jours de la semaine ou les périodes de l’année.
Dites-moi de quelle manière notre système social intègre cette nouvelle réalité des liens flous, limités dans le temps et l’espace, en perpétuelle reconstruction et invention. Comment sont pris en compte les grands enfants qui reviennent chez l’un ou l’autre à la faveur d’une carrière en dents de scie, les vieux parents qui ne peuvent acquitter le double SMIC de la maison de retraite, le bébé éprouvette de la nouvelle copine de la mère de mon pote ou ce couple qui fonctionne mieux à trois ?
Comment distingue-t-on les couples sexués des colocations fluctuantes, des mobilités permanentes, des infidélités au long cours ? Pourquoi n’y a-t-il pas de statut de la maitresse quand bien même nous avons déjà eu un président de la République célèbre pour sa polygamie, même si personne n’a jamais osé prononcer le mot pour parler de sa deuxième vie, de sa deuxième famille ? Comment admettre que l’époux de la dernière heure ait plus de droits que le compagnon de toute une vie ? Pourquoi continue-t-on à déterminer les droits sociaux des femmes en fonction de leur statut sentimental et trouve-t-on normal que toute femme célibataire qui couche doive se faire entretenir par son compagnon ? Pourquoi ne soupçonne-t-on jamais deux colocataires de même sexe d’être un couple alors que l’inverse est systématique ? Pourquoi la plupart de nos droits sociaux, patrimoniaux ou fiscaux sont-ils encore liés à notre statut marital alors qu’il est aisé de voir à quel point cet ancrage est de plus en plus diffus, temporaire et mouvant ?

Voilà ce que j’aurais préféré que l’on porte sur la place publique plutôt qu’une polémique stérile sur l’extension d’une tradition patriarcale pour une infime minorité, au détriment de toutes les autres. Un débat sur la famille au XXIe siècle aurait probablement évité l’écueil de la stigmatisation des gays, alors que la question de l’égalité des droits dans notre société concerne tellement plus de gens.

Le mariage pour tous ou l’universalité des droits sociaux sans conditions discriminantes d’âge, de sexe, d’origine ou de mode de vie : ma religion est faite!

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? Les fachos doivent go?ter de notre Talion ! ?

    Mais, dans ce cas, qu’est-ce qui nous diff?renciera d’eux?? Un jeune militant antifasciste (un antifa, comme on dit entre nous) a ?t? battu ? mort, hier soir, par ceux-l? m?mes qu?il combattait. Ce matin, les appels ? la violence contre les groupes d?extr?me droite se multiplient sur les ...

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Les mauvaises fr?quentations

Je viens d’un pays banal où les fenêtres ont des oreilles et des rideaux qui se soulèvent sans aucune brise.

Fenêtre sur natureC’était un monde d’une extrême bienveillance où une foule invisible de braves gens veillaient en permanence à ce que je ne sorte jamais des sentiers bien balisés. Rien n’était jamais dit, mais tout se savait.

Mais que faisais-tu à trainer avec le petit Barabas ?

C’était ma grand-mère qui m’alpaguait au moment où je rangeais mon vélo dans l’abri du jardin. J’étais, d’une certaine façon, plus libre que les enfants d’aujourd’hui puisque je pouvais trainer avec la bande du quartier loin du regard de ma grand-mère. Mais d’un autre côté, elle avait trouvé, comme tout le monde dans le bled, d’aimables extensions à ses yeux myopes et quoi que je fasse, quoi que je dise, tout lui était rapporté dans la minute par quelque ésotérique moyen de communication qui enfonçait, de loin, la mythique barrière de la vitesse de la lumière.

Le petit Barabas, comme bien d’autres, faisait partie des mauvaises fréquentations. Non pas qu’il fut particulièrement plus turbulent, chahuteur, menteur, voleur, tricheur ou déconneur que la moyenne des gosses du quartier, mais c’est qu’il venait d’une famille à la mauvaise réputation et que ce seul fait suffisait à lui régler son compte de manière définitive.

C’est qu’ils ne vivaient pas vraiment comme tout le monde, ces gens-là. Et puis, d’ailleurs, qui savait réellement ce qu’ils trafiquaient dans leur coin ? Et la mère, pour qui elle se prenait, avec ses grands airs, à ne saluer personne les rares fois où elle descendait en ville ?

J’avais dans l’idée qu’elle avait bien dû tenter de briser la glace deux ou trois fois et qu’elle avait fini par laisser tomber, rabrouée par la morgue malveillante des commères du village, les gardiennes du temple de la moralité, celles qui faisaient ou défaisaient la réputation des uns et des autres en quelques mots expéditifs.

Malheur aux différents ! Malheur aux pas comme nous ! Ils se retrouvaient murés vivants dans une gangue de mépris et de suspicion qui les isolaient plus surement du reste de la communauté que s’ils avaient vécus sur la Lune.

C’était con, parce que j’ai toujours préféré la société des marginaux, des pas pareils, des pas fréquentables, de ceux devant lesquels on change de trottoir et on baisse la voix en chuchotant. Pas juste parce qu’ils étaient des réprouvés, pas juste par esprit de contradiction — encore que, quand même, un peu —, mais par envie d’aller vers ce qui n’est pas connu, reconnu et balisé, ce qui n’a pas reçu l’approbation normative des vieilles barbues à l’haleine fétide et aux idées étroites.

La bonne société des mouflets de mon âge, c’était les premiers de la classe, les gosses de notables et de commerçants, souvent de remarquables petites pestes suffisantes et cruelles que je jugeais précisément totalement infréquentables. L’entre-soi déjà moisi du mépris social. Les mauvaises fréquentations, c’étaient les immigrés, les gosses d’ouvriers et de prolos, ceux dont les parents ne frayaient pas avec les braves gens du bled, quitte à pochetronner jusqu’à pas d’heure au troquet du coin où j’allais régulièrement chercher mon grand-père. J’étais juste au milieu de ce bel ordre social, avec une assez bonne réputation, entachée par ma tendance à préférer les infréquentables. Bonne élève, plutôt mignonne et gentille, même si j’avais déjà ce que les commères appelaient paradoxalement une langue bien pendue, c’est-à-dire non pas un organe à baver interminablement sur autrui, mais une manière plutôt impertinente de poser les mauvaises questions au mauvais moment et aux mauvaises personnes.

Même ça, même ta tronche était un enjeu central du contrôle social : pas de place pour les moches, ou alors en braves souffre-douleur, ni pour les trop belles, forcément des putes et des Marie couche-toi là. Tout était tellement soigneusement pesé, calibré, référencé, rapporté, comparé et archivé : la longueur de la jupe, ni trop haute (ça fait pute) ni trop basse (ça fait romano), si tu souris juste assez, ni aguicheuse, ni hautaine, l’heure à laquelle tu sors, celle à laquelle tu rentres, à qui tu parles, où et comment... tu es juste comme un insecte dans un labyrinthe de verre.

Je ne sais pas trop comment, mais ça a continué plus tard, après, même (et surtout) quand je suis partie à la fac, loin dans la ville. C’est ça, la magie du village : loin des yeux et près du cœur.

Un jour ma grand-mère m’appelle, en colère et affolée :

  • Tu dois rentrer tout de suite à la maison.
  • Je ne peux pas, j’ai partiels !
  • Arrête de mentir, je sais tout !

Arf, qu’est-ce que le téléphone arabe du bled avait bien pu trouver à lui rapporter d’au-delà des frontières lointaines de notre grande ruralité ? Que je fumais comme un pompier, que je picolais parfois comme un Polonais (et même avec, quand la soirée était bonne), que j’avais des potes qui se camaient, d’autres qui vendaient leur cul pour arrondir leurs fins de mois, que ma résidence universitaire regroupait tellement de nationalités différentes qu’on aurait pu se croire à une séance plénière de l’ONU, que je trainais dans les quartiers louches à des heures indues et qu’il m’arrivait de piquer du nez en cours après des nuits plus longues que des jours sans pain ?

  • Tu sais quoi ?
  • Que ce n’est pas vrai, que tu n’es pas à l’université. On m’a dit que le Mirail, c’est une cité HLM et que tu y vas te faire sauter par des bougnoules. On ne met pas d’université dans les banlieues, tout le monde sait ça.

Le weekend suivant, je lui ai rapporté ma carte d’étudiante, celle de la BU, les tickets RU, des brochures de la fac, des notes de cours, tout ce que j’ai pu trouver. Plus tard, je lui ai même ramené un diplôme, puis un autre d’une fac plus prestigieuse. Et encore un autre. Mais cela n’avait aucune importance. Je crois bien qu’elle est morte en n’ayant absolument jamais rien compris de ce que je suis, de ce que je pense ou de ce que je fais de ma vie. Elle m’a toujours demandé si j’allais avoir un jour un vrai boulot, un vrai métier et une vraie famille. Des choses simples et faciles à comprendre. Des choses comme tout le monde, des choses comme font les gens bien.

Les gens qu’on a envie de fréquenter, dans son monde.

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Partis sans laisser d?adresse

Il m’a fallu plusieurs semaines, entre autres activités, pour finir de nettoyer mes flux RSS.


La biche
En fait, tout cela, c’est de la faute à Google. Un peu comme, il y a 10 ans, c’était forcément de la faute de Microsoft. Parce que Google a pris une place énorme dans la vie de la plupart des connectés et que, comme je le prédisais à l’époque, il nous murmure à l’oreille et voit même à travers nos yeux.

Toujours est-il que Google offre plein de services réellement très utiles et que, quand la firme décide que l’un d’entre eux n’est plus rentable et le ferme, cela fout un peu la merde dans nos vies numériques et nous rappelle toujours à bon escient à quel point il est bon de ne pas toujours mettre tous nos œufs dans le même panier.

Ainsi donc, tout a commencé il y a un peu plus d’un mois. Voire deux, je ne sais plus, tellement le temps s’est accéléré. Google m’annonce qu’il va fermer l’agrégateur de flux RSS Google Reader.

C’est probablement la page Internet que je consultais le plus, chaque jour, depuis des années. C’est le premier site où je me connectais, chaque matin, en sirotant mon thé brûlant, la première réponse à cette question vitale : mais qu’est-ce qu’il s’est passé depuis hier soir dans ce monde où le soleil ne se couche jamais ?

Google Reader était ma mémoire du Net, plus de 800 sites référencés au fil du temps et dont je surveillais ainsi les nouvelles fraîches pratiquement tous les jours. Il y avait un peu de tout : des blogs de potes, beaucoup, des blogs intelligents, drôles, tragiques, bien écrits, des sites d’information d’ici et d’ailleurs, des portails scientifiques, des plateformes de publications de photos, de BD, des informations, des tas d’informations, de partout, sur tout, tout le temps, la substantifique moelle de mon rapport au monde, l’endroit où je m’abreuvais directement dans le flux, où je prenais des nouvelles, des uns et des autres, le maeltröm dont je triais la masse jusqu’à trouver ce petit fait insignifiant qui résumait le mieux l’état du monde.

Je ne pense pas que l’on puisse ressentir la puissance d’Internet si l’on pas déjà goûté à l’ivresse du flux RSS en continu, quelque chose d’encore plus énorme de Twitter et l’AFP réunis, parce que fabriqué sur mesure, au fil du temps, des navigations, des échanges de mails, des commentaires pertinents, de-ci, de-là. Un trésor de guerre que le géant de pixels se propose de définitivement enterrer.

Comme tous les autres nerds hyperconnectés, j’ai cherché un autre endroit où transférer cette mémoire vivante et d’export en migrations, j’ai fini par arriver sur theolreader  projet qui a pour ambition de remplacer le défunt service de Google. Rien que cela.

J’importe donc ma grosse base de flux, d’articles favoris et commentés et plaf, un clic intempestif réduit à néant tout le classement construit par les années.

Commence alors cette longue période que je viens juste de clore et où j’ai vérifié chacun de mes flux, un à un.
Regarder s’il y a eu une publication récente. Aller sur le site pour en vérifier l’identité. Vérifier que lors d’une mise à jour, le flux RSS n’a pas changé d’adresse. Comprendre pourquoi telle source n’a rien écrit depuis 2 ou 3 ou 4 ans. Trouver le nouveau site pour ceux qui ont bougé. Et pour mes préférés, à présent aux abonnés muets, écrire un mail directement pour savoir s’ils vont bien.

Deux mois de travail et la moitié des flux en moins. Quelques-uns écrivaient que les blogs étaient morts. Ils n’ont pas totalement tort. La grande prolifération de l’âge d’or d’Internet est derrière nous. Des blogs meurent et se créent chaque jour. Certains traversent le temps avec, toujours intacte, la petite flamme du début; beaucoup s’assèchent lentement, progressivement, jusqu’au grand silence final; d’autres, enfin, s’interrompent brutalement, faute de combattants.
Peut-être était-ce parce que je suivais beaucoup de monde de la Gauchosphère. Toujours est-il que l’élection de Hollande a coupé le sifflet à beaucoup d’entre eux. Se faire une tartine de Sarko, le matin, avant de se mettre en piste, avait tout de même, pour eux, une autre saveur que de se tirer dans le pied à énumérer les renoncements permanents de la GÔche au pouvoir.

Et puis, on a changé. On a grandi. On a des gosses. Un boulot. Ou plus assez de ressources pour continuer. Tiens, même moi, là, j’ai bonne mine à balancer sur les autres alors que je maintiens à peine assez de publications pour ne pas totalement disparaître. Plus le feu, plus le temps... même pas.
Il m’arrive souvent de me punir d’écriture pour me forcer à terminer un boulot pas évident : « tiens, tant que je n’aurais pas rendu le bousin, j’écris rien dans Le Monolecte. » Sauf que le temps passe, et qu’il y a toujours autre chose dans les tuyaux, pendant que les histoires que j’écris dans ma tête finissent immanquablement par se dissoudre dans le flux du temps. Et puis, bon, à force de croiser mes lecteurs dans la rue, en faisant mes courses ou même dans les petites bouffes entre potes, j’ai fini par me censurer. Bon, ça, je ne peux pas l’écrire, ça la foutrait mal par rapport à Machin. Et si Truc me lit, il se reconnaîtra tout de suite. Ça, c’est du lourd, mais si un client tombe dessus, pour le prochain contrat, je l’ai dans le cul...

Et sinon, il y a toujours tellement autre chose à faire : la famille, les potes, les courses, les impôts, le boulot ou même juste un peu de temps pour dormir.

S’il faut, c’est comme cela que meurent les blogs.

Mais rien n’est jamais tout à fait perdu. Car la discussion, la grande conversation, ne s’interrompt jamais. Elle continue juste ailleurs, autrement, un coup sur Facebook, un autre sur Twitter, ou Scoopit, ou Seenthis dans le flux partagé. Qui tomberont tous en désuétude, à leur tour. 

Mais la discussion continuera toujours.
Encore.
Ailleurs.
Parce que c’est dans notre nature.

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De la marchandisation des droits

À quoi sert un droit si l’on est dépossédé des moyens concrets de le réaliser ?


Résistances
Il y a ce que l’on appelle communément des droits acquis. C’est un peu un abus de langage parce que chacun sait bien que depuis le règne de Laurence Parisot et avant elle, celui de Madame Thatcher, que tout est précaire, surtout quand il s’agit précisément des droits des plus fragiles et que donc, rien ne doit jamais être tenu pour acquis.

Prenons la retraite, comme ça, totalement au hasard.

Personne ne se pointera jamais en balançant tout de go : « dans notre modèle économique actuel, il est impossible de continuer à dépenser des ressources forcément limitées pour des éléments parasitaires parce que n’étant plus productifs. » Non, c’est impensable de dire des choses pareilles, c’est un coup à déclencher une flash mob... voire, pire : une pétition en ligne.

Au contraire, il faut s’afficher délibérément en train de sauver ce fameux droit acquis à la retraite : « parce que nous voulons sauvegarder le régime de retraite par répartition, nous allons juste faire en sorte que plus personne n’y accède et que tout le monde crève avant. Comme ça, il y aura plein d’argent dans les caisses et le régime des retraites par répartition sera sauvé... des retraités. »

Ça non plus, personne ne le dira clairement. À la place, on va sauver le droit à la retraite en le rendant juste... absolument impossible à réaliser. C’est tout le principe de la conditionnalité. En fait, dès qu’un droit s’assortit de conditions d’accès, il devient plus difficile à réaliser pour une partie de la population... tout en restant un droit.

Ainsi, on ne supprime pas le droit à la retraite, on se contente de durcir les conditions d’accès. En allongeant le temps de cotisation obligatoire, par exemple. C’est là un très bon moyen de virtualiser la retraite en faisant en sorte que la majorité des ayants droit décèdent avant de le faire valoir. Pour les gens de ma génération, on se propose de le reculer à 43 ou 44 ans de cotisation. Tout en sachant pertinemment que cette même génération est entrée plus tardivement sur le marché du travail pour cause d’allongement du temps de formation initiale. Après, on peut encore ergoter en rappelant que ma génération a été marquée par des accès plus difficiles à l’emploi, sur fond de baisse des rémunérations (un jeune diplômé touche moins qu’un insider senior moins formé), de chômage et d’emploi précaire. Ainsi, beaucoup d’entre nous ont commencé à travailler aux alentours de 25 ans. Ce qui nous fait déjà un âge théorique d’accès au droit de la retraite à 69 ans.

69 ans... je veux que vous visualisiez bien ce chiffre et que vous vous projetiez dans un univers d’hyper-productivité à cet âge.

Mais ça, c’est pour les veinards qui ont trouvé un boulot directement en sortant du système éducatif et sans ne plus jamais en changer.

Dans la vraie vie, beaucoup d’entre nous ont navigué entre des stages non rémunérés et des petits boulots sans lendemain, le tout entrecoupé de va-et-vient à Pôle Emploi, pas toujours comptabilisés ou même indemnisés. Et je ne parle même pas de ceux qui ont réussi à survivre à l’ombre du salariat en s’improvisant autoentrepreneurs et à qui on n’a jamais clairement expliqué que la plupart de ces années de travail en pointillés comptent pour du beurre.

Par jeu, en tenant compte de la nécessité d’augmenter encore la durée minimale de cotisation pour obtenir le droit à une retraite pleine et entière, j’ai calculé qu’il me faudrait probablement vivoter jusqu’à mes 78 ans pour espérer palper royalement le minimum vieillesse... s’il existe toujours.

Autrement dit, même si le droit à la retraite est maintenu, pour beaucoup d’entre nous, dans les faits, il n’est plus réalisable. C'est devenu un droit virtuel.

C'est tendance, le virtuel.

Ce qui vaut pour la retraite vaut pour de plus en plus de nos droits. Nous avons acquis le droit au logement, mais en l’absence d’une politique réelle et volontariste d’adaptation du parc immobilier aux besoins et aux moyens réels de la population, ce droit est juste un droit pour rire... mais surtout pour pleurer.

Nous avons le droit à l’information, mais il nous manque en face un financement pérenne et efficace qui garantisse une véritable liberté de la presse et son indépendance tant du pouvoir régalien que du pouvoir de l’argent.

Nous avons le droit de vote, mais dans les faits nous n’avons le choix qu’entre différentes personnalités toutes issues du même sérail politique et dont la vision du monde et les options politiques sont strictement identiques, ce qui nous ôte, de fait, tout contrôle démocratique du fonctionnement de notre société.

Nous avons le droit à la santé, mais de déremboursements en franchises, en passant par le non-renouvellement des praticiens dans une population qui continue de croître, sans compter les dépassements d’honoraires raisonnables à 150 % du tarif de la Sécu, les fermetures de lits, d’hôpitaux, etc., beaucoup d’entre nous ont déjà renoncé à pleinement exercer ce droit, faute de moyens ou même juste d’un rendez-vous à moins de 12 mois pour une spécialité en voie de disparition comme la gynécologie ou l’ophtalmologie.

Nous avons le droit à l’éducation, mais on continue à réduire le nombre des profs, à fermer des classes, puis des écoles, à alléger les programmes, à vider de sa substance toute l’architecture complexe de l’Éducation Nationale sous prétexte de dégraisser le mammouth et au final, on s’étonne que tout cela ne soit plus qu’une grande machine folle à trier les enfants et à reproduire les inégalités sociales en les creusant. 

Il y a 20 ans, j’ai eu le droit d’accéder à un enseignement supérieur, à présent je doute d’avoir les moyens financiers de rendre la pareille à ma fille.

Nous avons donc des droits, mais des droits de papier, des droits conditionnels, des droits inaccessibles, des droits virutels... pour amuser la galerie.

En fait, on nous a surtout laissé le choix de mettre le prix nécessaire pour continuer à jouir de nos droits

On nous laisse donc ce choix de l'argent, en nous expliquant qu’avoir le choix, c’est la liberté.

Nous avions donc des droits universels et nous voilà avec le choix de payer pour continuer à jouir pleinement de nos droits les plus élémentaires... et un droit qui s’achète, ce n’est plus un droit, tout au plus un produit.

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