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Monolecte

Panne d’horizon

Panne d'horizon

Le ciel marbré de nuages tendres, la terre qui s'agrippe dans la pente et l'humus odorant qui colle à nos pas dans l'impressionnante cathédrale végétale des bois : nous progressons lentement dans un film de Miyazaki et à chaque instant, je guette du coin de l'œil l'apparition furtive d'un sylvain ou d'un esprit de la forêt. Le sentiment de quiétude est total, puissant et comme chaque fois que j'arpente la montagne, je me sens vivre pleinement.

J'ai bien tenté d'entraîner des gens que j'apprécie dans ma foulée, mais la plupart d'entre eux sont restés prisonniers de la plaine et de ses festivités factices et mercantiles.
En haut, en bas. Il faut aussi des lieux qui facilitent les échanges, des temporalités qui laissent le temps aux liens de se créer et de se renforcer, comme des évidences.
Je me rends compte de l'étonnante simplicité de la dichotomie humaine. Ce ne sont pas que nos corps qui s'élèvent dans les raidillons, c'est toute notre humanité qui en sort grandie.

Ils sont comme un quatuor de poussins tombés du nid, étrangement décalés dans la magnificence du décor de géants. Je leur demande de loin s'ils veulent de l'aide, ils se rétractent à l'intérieur de leurs t-shirts comme l'escargot devant le court-bouillon. Non, non, ça va, ils ne font que passer. Ils font front, ne se dérident pas et poursuivent leur route d'un pas pressé et quelque peu anxieux, comme s'ils avaient senti peser une menace dans mon interpellation. Ils n'ont ni sacs, ni chaussures de marche. Je comprends alors qu'ils ne font vraiment que passer, qu'ils ne sont même pas là, qu'ils ont dû pousser leur voiture climatisée le plus loin possible sur le chemin forestier pour se payer un échantillon de montagne, tout comme ils se nourrissent au Drive In. Consommateurs et donc pas participants. Inquiets, méfiants.
Ils ne font que passer.
Tout le temps.

Plus haut, on s'est perdu. Petit défaut de balisage. Alors on s'est rapproché d'un autre groupe qui étire sa sieste plus loin.
Mais non, on est trop bas. Il faut passer la crête de caillasse, plus haut, vers les herbages où paissent les chevaux de montagne.
Tous s'empressent de nous conseiller, de raconter le circuit. L'un d'entre eux farfouille dans son sac pour nous dégoter le topo à jour de la randonnée. Je sais que si nous étions arrivés plus tôt, on aurait probablement mangé ensemble et mis en commun nos provisions. On leur laisse un peu d'avance pour ne pas s'imposer, mais on se retrouvera plus bas, à chaque pause et on finira immanquablement par arriver aux voitures tous ensemble, commentant les passages un peu difficiles, impatients d'ôter les groles de montagne, de partager trois biscuits, de nous affaler dans les fauteuils des bagnoles. J'aime cette convivialité franche, simple et improvisée. Il ne s'agit là que de rencontres fortuites, de bons moments partagés, de salves d'anecdotes. Je ne pense pas être redescendue une seule fois de la montagne sans avoir eu le droit à l'histoire éternelle de la pire randonnée, de la grimpe de la mort ou de l'orage le plus terrifiant de tous les temps.
Cela nourrit mon humanité.

Ensuite, il me faut redescendre sur terre, rejoindre la vallée des ombres, revenir au bled et retourner jouter dans les allées étriquées de la marchandisation, affronter cette sorte de colère sourde qui ponctue le quotidien de tant de gens, lutter contre l'âpreté méfiante des rapports humains en milieu civilisé où chacun soupçonne tous les autres d'en vouloir à sa bourse, à ses biens, à ses miettes de confort et de bonheur factice, et le plus souvent, à juste raison.
  • Et encore, jusqu'ici tout va bien. On ne manque de rien, nous ne sommes pas en guerre. Imagine seulement s'il n'y avait plus assez à bouffer pour tout le monde.

Non, là, je n'imagine rien, je ne veux même pas y penser.
Les jours succèdent aux mois et nous avons de plus en plus des mentalités d'assiégés. On ressent ce lent délitement des rapports humains, des structures sociales, mais non, pour l'instant, malgré tout, ça va encore. Et en même temps, rien ne va plus, les jeux sont faits. La frénésie de la jouissance immédiate et sans conscience de tout s'exacerbe chaque jour un peu plus, creuse les frustrations et crispe les corps et les visages. Tout n'est plus que tension, mépris et confrontation larvée.

L'autre jour, je laisse ma place dans la file d'attente. Parce que je ne suis pas à la minute près, parce que c'était logique. Le gars a eu la tête d'une bête traquée, il craignait le piège, l'embuscade.
J'ai dû me justifier. Habituellement, je récolte un sourire surpris plutôt qu'une grimace anxieuse.
Il était empêtré avec ses trois conneries au creux du bras, il se demandait ce que je lui voulais, ce que ce geste inattendu pouvait cacher. Je ne pense pas pourtant être de nature à nourrir l'inquiétude autour de moi.
Je pense qu'il avait juste oublié jusqu'à l'existence de la plus élémentaire courtoisie, celle qui nous fait faire des tas de petits gestes inutiles, qui nous pousse à cultiver la bienveillance, juste pour huiler un peu la mécanique subtile des rapports humains.


Album photo de la randonnée

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Holy cars

Le concept qui tue
Ce que Peugeot a fait du précédent plan d'aide


La clé est dans l'obsolescence programmée de nos mémoires. L'idée centrale de tout le système actuel, c'est que le peuple est un ramassis d'hypocéphales abrutis à longueur de temps par les ombres hypnotiques de la boîte à cons. Du coup, ils ne se fatiguent même plus à inventer de nouvelles catastrophes, à monter des histoires plausibles, non, c'est la fin du storytelling à l'usage des entubeurs de foule. Maintenant, ils se contentent de se pointer au guichet et d'annoncer la couleur : envoyez la fraîche, tocards, ou on dégraisse quelques baltringues de votre acabit, façon équarrissage.

Prenons au hasard l'industrie automobile, ce fleuron de l'économie française, sous perfusion étatique depuis des années, à coup de primes à la noix qui sont autant d'incitation à gaspiller des véhicules en parfait état de marche à l'usage de consommateurs testostéronés du ciboulot qui, de toute manière, avaient déjà les moyens de conduire une voiture neuve à vie. Bref, un immonde gâchis de ressources précieuses, alors que tant de petits salariés peinent à maintenir en état leur poubelle à roulette pourtant indispensable pour se rendre à leurs miettes de boulot à l'heure où les transports en commun se font anémiques.
Je rappelle que les constructeurs automobiles ont déjà bénéficié d'une somptuaire rallonge de l'État, lequel s'est empressé de ne surtout rien leur demander en échange. Rien. Que dalle. Même pas une petite garantie de rien du tout. Même pas une clause de sauvegarde de l'emploi. Surtout pas un plan stratégique : l'État actionnaire, c'est sale ! Il est juste bon à allonger l'oseille et à regarder ailleurs une fois que c'est fait.

Et qu'est-ce qu'ils ont fait du pognon ? Ils ont arrosé les cadres dirigeants, les actionnaires et ont continué la même stratégie de développement de niche de voitures de prestige, de gadgets inutiles (qui a vraiment besoin d'un radar de recul en série ?). Et pendant ce temps-là, les petites japonaises compactes, économiques, sobres, modulables, fiables avec des garanties constructeur allant jusqu'à 7 ans ont conquis jusqu'au si chauvin marché français. Parce qu'il faut arrêter d'être bête aussi et de payer plus cher qu'ailleurs des voitures conçues pour rouler au siècle dernier. Surtout que, si on y réfléchit deux secondes, sachant que les constructeurs hexagonaux ont déjà délocalisé l'essentiel de leur production automobile, la meilleure façon d'acheter français, écologique et socialement responsable, c'est encore de se payer une Toyota Yaris ! Tout est dit, non ?

Bref, très logiquement, avec un modèle économique aussi débile que celui-là... ils ne se sont même pas cassé la gueule ! Non, non, non : la progression de la croissance de la filiale bagnoles se tasse un peu, mais je vous rassure, le pognon défiscalisé continue de couler à flots. C'est juste que dans leur plan stratégique, il y a comme condition indépassable de toujours moins payer le travail et pour cela tous les moyens sont bons : chantage à l'emploi, grasses subventions extorquées par la menace et bien sûr, délocalisation vers des pays où la vie est moins chère... enfin, surtout celle des ouvriers. Autrement dit, en plus des chauffes-nuques, on a dû grassement financer de nos deniers — ceux qui manquent toujours pour l'école, la santé, les retraites, etc. — la charrette en cours et le transfert des usines vers le tiers-monde.

Faut-il sauver le soldat Peugeot ?


La question se posera aussi pour le soldat Renault — lequel a eu comme stratégie industrielle de relancer la construction des Alpines, si, si... — , comme elle s'est déjà posée pour le poulet industriel de merde Doux.
Parce que si, au moins, on en avait eu pour notre argent, toute autre considération accessoire écartée ! Si, par exemple, l'automobile avait évolué ces dernières années, voire ces dernières décennies. Je parle d'évolution, pas d'inflation de gadgets rigolos, mais ne changeant pas intrinsèquement la nature de l'objet produit. Je ne parle même pas de voitures qui volent, le grand regret de ma vie, non juste de véhicules vraiment améliorés : système de propulsion, système énergétique, durabilité, ce genre de choses. Alors que nous savons collectivement depuis au moins 30 ans que la propulsion à combustion est condamnée, que le transport individuel est écologiquement trop coûteux, qu'il faut repenser nos mobilités, qu'est-ce que l'industrie automobile nous a proposé : que dalle !
Autrement dit, c'est un secteur obsolète qui devrait finir de s'effondrer sur lui-même faute d'avoir su s'adapter.

Mais que fait-on des gens qui vivaient de ce secteur, me direz-vous ? Il est vrai que 320 000 salariés rien que pour la France, ça ne se planque pas sous le tapis. Parlez-en aux pouvoirs publics de Detroit et vous comprendrez qu'on ne peut faire l'impasse sur un effort de reconversion national, voire planétaire. Mais déjà, avec les 6 milliards d'euros précédents, on pouvait dégager un joli petit pécule de formation de 18 750 € par salarié planté. Ce qui est bien mieux que ce qui est habituellement alloué en pseudo formations coaching beauté-CV. Sans compter qu'on le veuille ou non, l'effort financier, il va bien falloir de le faire, à moins de lancer une bonne petite guerre mondiale pour occuper et élaguer dans tous ces bras devenus inutiles à la grande machine à broyer des vies pour en faire cracher du pognon.

Quand j'y pense : plus les conditions de travail se dégradent et plus les salariés prêts à tout pour ne pas lâcher ce job pourri qui les nourrit à grand-peine, consomme leur vie et consume leurs forces. Leur peur du vide et du changement est telle qu'on a déjà vu des gens cacher des maladies professionnelles, des empoisonnements, taire des pratiques illégales ou mortifères, même si ça les touche directement, juste pour ne pas perdre leur foutu boulot. Et vous savez pourquoi? Parce qu'on a fait en sorte que leur vie après le travail sera encore pire que dans leur boîte où ils ne sont pourtant que des unités de production jetables. Parce que notre société ne fait en réalité aucun effort de conversion en masse du salariat vers les nouveaux secteurs économiques émergents ou nécessaires. Parce que nous consacrons toujours plus d'argent à des entreprises nuisibles, inutiles et ankylosées, à des parasites financiers, plutôt qu'aux besoins réels de la population qui, pourtant, en bout de course, finit toujours par régler l'ardoise.

Il y a aussi qu'au lieu de primes à la casse coûteuses et ciblées sur des gens qui n'en avaient pas besoin, de PPP aux conditions léonines pour construire encore des autoroutes tellement chères que personne ne roule dessus, au lieu de sacrifier encore et toujours plus de ressources, d'argent, de gens sur l'autel des très saintes bagnoles, on aurait pu avoir un vrai plan de transition économique vers le monde dans lequel nous allons devoir vivre, de gré ou de force. Voilà donc de l'argent qui eut été mieux employé pour soutenir le développement du photovoltaïque en France, coulé faute de subventions, les énergies alternatives, les mobilités émergentes, des circuits courts. De la même manière qu'au lieu de perfuser le poulet de batterie dégueulasse et mortifère et toutes les filières agricoles intensives qui polluent, dégradent notre habitat et produisent des trucs immondes à dangereux, nous pourrions favoriser le travail de ceux qui expérimentent de nouvelles techniques de production respectueuses de la nature et des gens, comme l'agroforesterie, les cultures raisonnées, bio, etc.

Bref, au lieu de réagir au coup par coup comme des poulets sans tête, il est peut-être temps de comprendre que c'est la force politique qui oriente la vie économique à travers ses choix stratégiques, simplement en décidant de ses priorités de financement. Nous devons marquer à la culotte chacun de nos élus, chacun de nos députés, sénateurs, conseillers, maires, présidents de trucmuches divers pour être bien certains que notre argent ira là où se trouve notre intérêt collectif, pas seulement dans l'immédiat, mais aussi pour nos enfants et toutes les générations futures.




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Holy cars

Le concept qui tue
Ce que Peugeot a fait du précédent plan d'aide


La clé est dans l'obsolescence programmée de nos mémoires. L'idée centrale de tout le système actuel, c'est que le peuple est un ramassis d'hypocéphales abrutis à longueur de temps par les ombres hypnotiques de la boîte à cons. Du coup, ils ne se fatiguent même plus à inventer de nouvelles catastrophes, à monter des histoires plausibles, non, c'est la fin du storytelling à l'usage des entubeurs de foule. Maintenant, ils se contentent de se pointer au guichet et d'annoncer la couleur : envoyez la fraîche, tocards, ou on dégraisse quelques baltringues de votre acabit, façon équarrissage.

Prenons au hasard l'industrie automobile, ce fleuron de l'économie française, sous perfusion étatique depuis des années, à coup de primes à la noix qui sont autant d'incitation à gaspiller des véhicules en parfait état de marche à l'usage de consommateurs testostéronés du ciboulot qui, de toute manière, avaient déjà les moyens de conduire une voiture neuve à vie. Bref, un immonde gâchis de ressources précieuses, alors que tant de petits salariés peinent à maintenir en état leur poubelle à roulette pourtant indispensable pour se rendre à leurs miettes de boulot à l'heure où les transports en commun se font anémiques.
Je rappelle que les constructeurs automobiles ont déjà bénéficié d'une somptuaire rallonge de l'État, lequel s'est empressé de ne surtout rien leur demander en échange. Rien. Que dalle. Même pas une petite garantie de rien du tout. Même pas une clause de sauvegarde de l'emploi. Surtout pas un plan stratégique : l'État actionnaire, c'est sale ! Il est juste bon à allonger l'oseille et à regarder ailleurs une fois que c'est fait.

Et qu'est-ce qu'ils ont fait du pognon ? Ils ont arrosé les cadres dirigeants, les actionnaires et ont continué la même stratégie de développement de niche de voitures de prestige, de gadgets inutiles (qui a vraiment besoin d'un radar de recul en série ?). Et pendant ce temps-là, les petites japonaises compactes, économiques, sobres, modulables, fiables avec des garanties constructeur allant jusqu'à 7 ans ont conquis jusqu'au si chauvin marché français. Parce qu'il faut arrêter d'être bête aussi et de payer plus cher qu'ailleurs des voitures conçues pour rouler au siècle dernier. Surtout que, si on y réfléchit deux secondes, sachant que les constructeurs hexagonaux ont déjà délocalisé l'essentiel de leur production automobile, la meilleure façon d'acheter français, écologique et socialement responsable, c'est encore de se payer une Toyota Yaris ! Tout est dit, non ?

Bref, très logiquement, avec un modèle économique aussi débile que celui-là... ils ne se sont même pas cassé la gueule ! Non, non, non : la progression de la croissance de la filiale bagnoles se tasse un peu, mais je vous rassure, le pognon défiscalisé continue de couler à flots. C'est juste que dans leur plan stratégique, il y a comme condition indépassable de toujours moins payer le travail et pour cela tous les moyens sont bons : chantage à l'emploi, grasses subventions extorquées par la menace et bien sûr, délocalisation vers des pays où la vie est moins chère... enfin, surtout celle des ouvriers. Autrement dit, en plus des chauffes-nuques, on a dû grassement financer de nos deniers — ceux qui manquent toujours pour l'école, la santé, les retraites, etc. — la charrette en cours et le transfert des usines vers le tiers-monde.

Faut-il sauver le soldat Peugeot ?


La question se posera aussi pour le soldat Renault — lequel a eu comme stratégie industrielle de relancer la construction des Alpines, si, si... — , comme elle s'est déjà posée pour le poulet industriel de merde Doux.
Parce que si, au moins, on en avait eu pour notre argent, toute autre considération accessoire écartée ! Si, par exemple, l'automobile avait évolué ces dernières années, voire ces dernières décennies. Je parle d'évolution, pas d'inflation de gadgets rigolos, mais ne changeant pas intrinsèquement la nature de l'objet produit. Je ne parle même pas de voitures qui volent, le grand regret de ma vie, non juste de véhicules vraiment améliorés : système de propulsion, système énergétique, durabilité, ce genre de choses. Alors que nous savons collectivement depuis au moins 30 ans que la propulsion à combustion est condamnée, que le transport individuel est écologiquement trop coûteux, qu'il faut repenser nos mobilités, qu'est-ce que l'industrie automobile nous a proposé : que dalle !
Autrement dit, c'est un secteur obsolète qui devrait finir de s'effondrer sur lui-même faute d'avoir su s'adapter.

Mais que fait-on des gens qui vivaient de ce secteur, me direz-vous ? Il est vrai que 320 000 salariés rien que pour la France, ça ne se planque pas sous le tapis. Parlez-en aux pouvoirs publics de Detroit et vous comprendrez qu'on ne peut faire l'impasse sur un effort de reconversion national, voire planétaire. Mais déjà, avec les 6 milliards d'euros précédents, on pouvait dégager un joli petit pécule de formation de 18 750 € par salarié planté. Ce qui est bien mieux que ce qui est habituellement alloué en pseudo formations coaching beauté-CV. Sans compter qu'on le veuille ou non, l'effort financier, il va bien falloir de le faire, à moins de lancer une bonne petite guerre mondiale pour occuper et élaguer dans tous ces bras devenus inutiles à la grande machine à broyer des vies pour en faire cracher du pognon.

Quand j'y pense : plus les conditions de travail se dégradent et plus les salariés prêts à tout pour ne pas lâcher ce job pourri qui les nourrit à grand-peine, consomme leur vie et consume leurs forces. Leur peur du vide et du changement est telle qu'on a déjà vu des gens cacher des maladies professionnelles, des empoisonnements, taire des pratiques illégales ou mortifères, même si ça les touche directement, juste pour ne pas perdre leur foutu boulot. Et vous savez pourquoi? Parce qu'on a fait en sorte que leur vie après le travail sera encore pire que dans leur boîte où ils ne sont pourtant que des unités de production jetables. Parce que notre société ne fait en réalité aucun effort de conversion en masse du salariat vers les nouveaux secteurs économiques émergents ou nécessaires. Parce que nous consacrons toujours plus d'argent à des entreprises nuisibles, inutiles et ankylosées, à des parasites financiers, plutôt qu'aux besoins réels de la population qui, pourtant, en bout de course, finit toujours par régler l'ardoise.

Il y a aussi qu'au lieu de primes à la casse coûteuses et ciblées sur des gens qui n'en avaient pas besoin, de PPP aux conditions léonines pour construire encore des autoroutes tellement chères que personne ne roule dessus, au lieu de sacrifier encore et toujours plus de ressources, d'argent, de gens sur l'autel des très saintes bagnoles, on aurait pu avoir un vrai plan de transition économique vers le monde dans lequel nous allons devoir vivre, de gré ou de force. Voilà donc de l'argent qui eut été mieux employé pour soutenir le développement du photovoltaïque en France, coulé faute de subventions, les énergies alternatives, les mobilités émergentes, des circuits courts. De la même manière qu'au lieu de perfuser le poulet de batterie dégueulasse et mortifère et toutes les filières agricoles intensives qui polluent, dégradent notre habitat et produisent des trucs immondes à dangereux, nous pourrions favoriser le travail de ceux qui expérimentent de nouvelles techniques de production respectueuses de la nature et des gens, comme l'agroforesterie, les cultures raisonnées, bio, etc.

Bref, au lieu de réagir au coup par coup comme des poulets sans tête, il est peut-être temps de comprendre que c'est la force politique qui oriente la vie économique à travers ses choix stratégiques, simplement en décidant de ses priorités de financement. Nous devons marquer à la culotte chacun de nos élus, chacun de nos députés, sénateurs, conseillers, maires, présidents de trucmuches divers pour être bien certains que notre argent ira là où se trouve notre intérêt collectif, pas seulement dans l'immédiat, mais aussi pour nos enfants et toutes les générations futures.




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Le Gascon reste con jusqu’au bout

La maison de la clarinette

Petite balade aux flambeaux dans les rues de Lectoure.


Ce n'est pas parce qu'on ne peut pas partir en vacances qu'on doit se priver de la béatitude exploratrice du touriste en goguette. Du coup, je pratique avec assiduité et un certain bonheur ce que j'appelle le tourisme de proximité. Un peu dans cet esprit : si Mahomet ne pas va pas à la montagne, alors la montagne ira à Mahomet.

Ruelle de Lectoure en mode nocturneDimanche dernier, c'était donc une belle soirée pour se faire un petit coup de tourisme intérieur. Une bonne heure de route, quand même, à travers la campagne gersoise bien trop verdoyante pour la saison. À peine quelques blés jaunis qui peinent à mûrir pendant les trop rares journées ensoleillées de cet été qui ressemble à un début de printemps. À l'arrivée, tel un paquebot voguant sur l'horizon, la citadelle de Lectoure baigne ses murailles dans l'éclat doré du soleil couchant. C'est un village magnifique dont les ruelles étroites s'ouvrent presque toutes sur l'immensité ondoyante des collines gasconnes. J'aime m'y promener et la promesse d'une épopée aux flambeaux me ramène dans ses pierres.

Nous sommes une petite dizaine de touristes à coller aux basques de notre jeune guide. Comme je n'ai pas d'accent, je ne fais pas trop locale. En fait de flambeaux, nous avons hérité de lampes Coleman. C'est de la bonne camelote, mais je suis un peu déçue que les impératifs de sécurité aient une fois de plus pris le pas sur la dimension esthétique de la démarche. Des jardins de la mairie en passant par le pied de la muraille du couvent des carmélites, je prends plaisir à accompagner la tombée de la nuit dans cette cité hors du temps. C'est d'un calme apaisant, juste bousculé par les anecdotes que nous raconte notre guide dans un registre lexical des plus contemporains : Et là, Jean Lannes se prend un boulet. On voit bien la scène dans le film qui est passé sur France 3 l'autre jour. Du coup, sa jambe gauche, t'oublies et la droite, c'est pas mieux !

Mais ce que j'ai préféré, c'est le castet de las clarinettos.

La maison des clarinettes


C'est l'histoire de Polycarpe Sourbès, aimable Gascon de la fin du XIXe siècle, c'est-à-dire un brave gars qui vit au rythme de ses obsessions, têtu comme une mule et capable de bien des choses, juste pour avoir le dernier mot. La passion de Polycarpe Sourbès, c'était la musique et plus particulièrement la clarinette dont il jouait à l’harmonie du bled et pour laquelle il s'entraînait âprement, à toute heure du jour et de la nuit. Le problème, c'est que la citadelle de Lectoure, comme beaucoup des enceintes fortifiées de son espèce, a dû se densifier au fil du temps dans le maigre espace délimité par ses puissantes fortifications. Du coup, les ruelles y sont fort étroites et le son a tendance à bien les habiter. Or, en face de la maison de Polycarpe Sourbès, pratiquement à portée de savate, s’élève le magnifique palais du sous-préfet du coin. Et le brave homme et sa femme avaient cette oreille parfaite et sensible qu'écorchaient continuellement les répétitions intempestives de notre Gascon. Il a dû s'en suivre une bonne guerre de voisinage, bien tendue et passionnée, comme seule peut l'être une bonne guerre de voisinage, lorsque l'objet de toute votre fureur nous nargue continuellement, juste sous votre nez.

Comme me le disait l'autre jour mon ami l'Ours (et je me demande encore à quel sujet !) : le Gascon reste con jusqu'au bout !
Polycarpe Sourbès ne dérogea pas à la règle immuable du pays aux belles collines alanguies et décida que si Sa Majesté le sous-préfet ne pouvait souffrir d'entendre sa musique, il allait se la bouffer par les yeux. Le Gascon furibard fit donc surélever sa maison d'un étage supplémentaire, ce qui eut pour effet immédiat de pourrir la vue sublime que le sous-préfet avait jusqu'alors sur le sublime paysage de Lomagne. Mais notre Gascon alla bien plus loin et ravala toute sa façade de stuc et de peintures en trompe-l'oeil en forme de... clarinettes. Il répéta le motif jusqu'à plus soif, dans les encorbellements, les forges de la porte, les encadrements, tout. Il paraît même qu'il redécora de la même manière l'intérieur sa demeure quand bien même le voisin récriminant ne pouvait y jeter un regard : carrelage, rampe d'escalier, tout, absolument tout, est redessiné en forme de clarinette.
Et pour parachever son œuvre vengeresse, le fieffé rancunier fit graver en façade cet immense écusson de pierre, bien visible des appartements de l'ennemi, où il a baptisé sa demeure dans la langue de son pays : maison des clarinettes.

Et quand je pense que je ne suis Gasconne que par ma grand-mère, je mesure la puissance de ce caractère ombrageux, particulier aux gens de ce pays.

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Les risques du m?tier

Les grandes guerres impérialistes avaient débité de la gueule cassée à la tonne, la grande guerre du capitalisme dégueule ses corps brisés sans même s'en soucier.

ForgeronElle s'extrait de la voiture à grand-peine, à la fois raide et voûtée, et avance vers moi en traînant la patte. Je la sens engoncée dans son corset de douleur et cela fait déjà deux mois que ça dure. Ça doit lui faire mal à gueuler, sinon, elle aurait à cœur de faire comme si de rien n'était. C'est que c'est une dure à cuire, la Jeannette, assez rugueuse et pourtant immensément généreuse quand elle décide enfin d'accorder sa confiance.
C'est sa force de travail qui a forcé mon admiration au départ. Été comme hiver, il faut vraiment un temps de chacal pour l'empêcher d'aller trimer aux vignes. C'est physique les vignes, mais bizarrement, par ici, c'est de plus en plus un boulot de femmes. Donc elle se fait cramer la couenne ou geler les orteils par tous les temps. Et vas-y que je te rabats les flèches, et que je te tire les sarments et que je te taille les grappes ! Déjà l'année dernière, elle avait été arrêtée, puis opérée. Le canal carpien. Ou plutôt on devrait dire les canaux carpiens, mais ça sonne moche. C'est qu'en plus des vignes, il y a les canards. Toujours besoin de bras, les canards. Et ça tombe bien, c'est la nuit. La nuit, elle cueille les palmipèdes dans leur sommeil pour les transferts à l'abattoir. Avant l'aube, c'est pour le gavage. Hop, elle choppe le bestiau, le colle sous son coude, bien serré, paf, elle le gave et elle passe au suivant. C'est bien parce que ça lui permet d'être à la maison pour réveiller les gosses et les emmener à l'école. Cela dit, à force de tirer sur les bras, ça a tendance à coincer. Luxation à l'épaule. Tendinites à répétition aux coudes. Plus les canaux carpiens. Je m'en souviens bien de cette période, elle ne pouvait même plus s'habiller seule. Pour pisser, il lui avait fallu se tortiller pendant des plombes pour réussir à virer la culotte.

Quand le coup des canaux carpiens a passé, je me suis dit qu'elle allait enfin aller mieux. Mais ça n'a pas duré. Là, c'est le dos qui l'a lâchée. Faut dire que lui aussi, il prend cher, et depuis longtemps. Parce qu'en plus de la vigne le jour et les canards la nuit, elle se fait des extra le WE. Je crois qu'elle fait le service au circuit automobile. Pour compléter. Elles sont pas mal à compléter, par ici. Forcément, ça force le respect, tout ça. Ça lui fait aussi des journées bien remplies. En tout cas plus que son porte-feuille. Je me demande si elle continue les ménages. Une heure par ci, une autre par là.
Elle ne se plaint pas. Elle a son caractère. Sa fierté. Un jour, je lui ai dit qu'elle m'épatait. Mais je crois qu'elle a pensé que je me payais sa fiole.
L'autre jour, j'ai croisé son ex. On a parlé de son dos, de ses douleurs à répétition, du fait qu'elle ne peut plus arquer. Que je crois sincèrement que c'est quelqu'un de solide qui est juste en train de se tuer à la tâche. Que son corps la lâche, irrémédiablement. Qu'il lui faudrait un autre boulot, d'urgence.
  • Mais qu'est-ce que tu veux ? Par ici, sans avoir bossé assez à l'école, y a pas vraiment le choix.
Alors ça traîne. On lui a filé des antidouleurs, un peu de kiné. Rien n'y fait : elle se traîne comme une petite vieille et ça la rend furieuse. Je comprends. Moi aussi, ça me rendrait furieuse.
Ah oui, j'oubliais : elle est plus jeune que moi.

  • Vous direz ce que vous voudrez, c'est une hernie discale, j'en suis sûre !
Elle sait de quoi elle parle, Isabelle. Quelques années de caisse, avec la nouvelle flexibilité. Officiellement, elle est caissière. En vrai, elle fait tout : réception des camions, conduire le transpalette, décharger les cartons, la mise en rayon, nettoyer le magasin, trier et virer les invendus. Et la caisse aussi. 3000 articles de l'heure. Plus l'encaissement et tout. Faites vos comptes : si elle était payée à la tonne déplacée, elle serait millionnaire. En euros. Au lieu de cela, un beau matin, elle n'a pas pu sortir de son lit. Coincée. À mort. Un peu comme Jeannette. Un mal de chien que rien ne calme.
  • Tu étais en accident de travail au moins ?
  • Tu parles, le médecin du travail a dit que ça n'avait rien à voir avec le boulot.
Donc tarif sécu, perte de salaire et corps médical en mode placebo. Au bout du compte, elle en a eu ras le cul d'être handicapée et elle a fait le forcing jusqu'à un service hospitalier de métropole régionale. IRM et paf, le verdict : hernie discale. Depuis l'opération, elle est soulagée et elle a repris le boulot normalement. Elle laisse les packs de flotte et de lait au fond du caddie. Elle tente de s'économiser. Mais là aussi, c'est un boulot exigeant pour l'organisme, traumatisant pour les articulations. Elle fait gaffe.
Elle aussi, elle est plus jeune que moi.

J'en connais plein des comme ça. Le menuisier qui s'est fait aplatir l'index dans le tour et qu'on n'a pas jugé utile d'envoyer en clinique de la main. Ou ce maçon, à peine plus vieux que moi qui a perdu une partie de la flexibilité de ses doigts et à qui on a répondu qu'il allait devoir faire avec. Et ces dos, tous ces dos ! Ils disent que c'est la maladie du siècle. Je réponds que c'est le symptôme du productivisme, de l'indifférence de la machine envers ceux qu'elle utilise chaque jour, qu'elle broie et qu'elle jette quand elle ne peut plus rien en tirer. Sans compter tous les autres, comme le technicien offset qui a sniffé des solvants toute sa vie, mais qui claquera un peu après son pot de retraite, d'un cancer du sang ou des voies respiratoires. Ou tous ces agriculteurs à qui ont n'a pas toujours dit qu'il fallait s'habiller comme un astronaute pour manipuler leurs putains de produits. Qui ne s'étonnent même pas qu'il faille une combinaison intégrale pour traiter ce que l'on doit manger plus tard. Qui, quand on leur parle toxicité des phytosanitaires, lèvent les yeux au ciel et te répondent que ce n'est pas si cher payé pour avoir le privilège de nourrir sa famille.

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Les risques du m?tier

Les grandes guerres impérialistes avaient débité de la gueule cassée à la tonne, la grande guerre du capitalisme dégueule ses corps brisés sans même s'en soucier.

ForgeronElle s'extrait de la voiture à grand-peine, à la fois raide et voûtée, et avance vers moi en traînant la patte. Je la sens engoncée dans son corset de douleur et cela fait déjà deux mois que ça dure. Ça doit lui faire mal à gueuler, sinon, elle aurait à cœur de faire comme si de rien n'était. C'est que c'est une dure à cuire, la Jeannette, assez rugueuse et pourtant immensément généreuse quand elle décide enfin d'accorder sa confiance.
C'est sa force de travail qui a forcé mon admiration au départ. Été comme hiver, il faut vraiment un temps de chacal pour l'empêcher d'aller trimer aux vignes. C'est physique les vignes, mais bizarrement, par ici, c'est de plus en plus un boulot de femmes. Donc elle se fait cramer la couenne ou geler les orteils par tous les temps. Et vas-y que je te rabats les flèches, et que je te tire les sarments et que je te taille les grappes ! Déjà l'année dernière, elle avait été arrêtée, puis opérée. Le canal carpien. Ou plutôt on devrait dire les canaux carpiens, mais ça sonne moche. C'est qu'en plus des vignes, il y a les canards. Toujours besoin de bras, les canards. Et ça tombe bien, c'est la nuit. La nuit, elle cueille les palmipèdes dans leur sommeil pour les transferts à l'abattoir. Avant l'aube, c'est pour le gavage. Hop, elle choppe le bestiau, le colle sous son coude, bien serré, paf, elle le gave et elle passe au suivant. C'est bien parce que ça lui permet d'être à la maison pour réveiller les gosses et les emmener à l'école. Cela dit, à force de tirer sur les bras, ça a tendance à coincer. Luxation à l'épaule. Tendinites à répétition aux coudes. Plus les canaux carpiens. Je m'en souviens bien de cette période, elle ne pouvait même plus s'habiller seule. Pour pisser, il lui avait fallu se tortiller pendant des plombes pour réussir à virer la culotte.

Quand le coup des canaux carpiens a passé, je me suis dit qu'elle allait enfin aller mieux. Mais ça n'a pas duré. Là, c'est le dos qui l'a lâchée. Faut dire que lui aussi, il prend cher, et depuis longtemps. Parce qu'en plus de la vigne le jour et les canards la nuit, elle se fait des extra le WE. Je crois qu'elle fait le service au circuit automobile. Pour compléter. Elles sont pas mal à compléter, par ici. Forcément, ça force le respect, tout ça. Ça lui fait aussi des journées bien remplies. En tout cas plus que son porte-feuille. Je me demande si elle continue les ménages. Une heure par ci, une autre par là.
Elle ne se plaint pas. Elle a son caractère. Sa fierté. Un jour, je lui ai dit qu'elle m'épatait. Mais je crois qu'elle a pensé que je me payais sa fiole.
L'autre jour, j'ai croisé son ex. On a parlé de son dos, de ses douleurs à répétition, du fait qu'elle ne peut plus arquer. Que je crois sincèrement que c'est quelqu'un de solide qui est juste en train de se tuer à la tâche. Que son corps la lâche, irrémédiablement. Qu'il lui faudrait un autre boulot, d'urgence.
  • Mais qu'est-ce que tu veux ? Par ici, sans avoir bossé assez à l'école, y a pas vraiment le choix.
Alors ça traîne. On lui a filé des antidouleurs, un peu de kiné. Rien n'y fait : elle se traîne comme une petite vieille et ça la rend furieuse. Je comprends. Moi aussi, ça me rendrait furieuse.
Ah oui, j'oubliais : elle est plus jeune que moi.

  • Vous direz ce que vous voudrez, c'est une hernie discale, j'en suis sûre !
Elle sait de quoi elle parle, Isabelle. Quelques années de caisse, avec la nouvelle flexibilité. Officiellement, elle est caissière. En vrai, elle fait tout : réception des camions, conduire le transpalette, décharger les cartons, la mise en rayon, nettoyer le magasin, trier et virer les invendus. Et la caisse aussi. 3000 articles de l'heure. Plus l'encaissement et tout. Faites vos comptes : si elle était payée à la tonne déplacée, elle serait millionnaire. En euros. Au lieu de cela, un beau matin, elle n'a pas pu sortir de son lit. Coincée. À mort. Un peu comme Jeannette. Un mal de chien que rien ne calme.
  • Tu étais en accident de travail au moins ?
  • Tu parles, le médecin du travail a dit que ça n'avait rien à voir avec le boulot.
Donc tarif sécu, perte de salaire et corps médical en mode placebo. Au bout du compte, elle en a eu ras le cul d'être handicapée et elle a fait le forcing jusqu'à un service hospitalier de métropole régionale. IRM et paf, le verdict : hernie discale. Depuis l'opération, elle est soulagée et elle a repris le boulot normalement. Elle laisse les packs de flotte et de lait au fond du caddie. Elle tente de s'économiser. Mais là aussi, c'est un boulot exigeant pour l'organisme, traumatisant pour les articulations. Elle fait gaffe.
Elle aussi, elle est plus jeune que moi.

J'en connais plein des comme ça. Le menuisier qui s'est fait aplatir l'index dans le tour et qu'on n'a pas jugé utile d'envoyer en clinique de la main. Ou ce maçon, à peine plus vieux que moi qui a perdu une partie de la flexibilité de ses doigts et à qui on a répondu qu'il allait devoir faire avec. Et ces dos, tous ces dos ! Ils disent que c'est la maladie du siècle. Je réponds que c'est le symptôme du productivisme, de l'indifférence de la machine envers ceux qu'elle utilise chaque jour, qu'elle broie et qu'elle jette quand elle ne peut plus rien en tirer. Sans compter tous les autres, comme le technicien offset qui a sniffé des solvants toute sa vie, mais qui claquera un peu après son pot de retraite, d'un cancer du sang ou des voies respiratoires. Ou tous ces agriculteurs à qui ont n'a pas toujours dit qu'il fallait s'habiller comme un astronaute pour manipuler leurs putains de produits. Qui ne s'étonnent même pas qu'il faille une combinaison intégrale pour traiter ce que l'on doit manger plus tard. Qui, quand on leur parle toxicité des phytosanitaires, lèvent les yeux au ciel et te répondent que ce n'est pas si cher payé pour avoir le privilège de nourrir sa famille.

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Le temps des c(e)rises

Cerises

Cette année, les cerisiers n'ont pas donné.

C'est une de ces petites phrases banales qui creusent en moi un sentiment de perte incommensurable. Ce genre de choses que l'on dit sans y penser, pour ponctuer une marche ou ne pas avoir l'air trop ballot pendant une conversation en mal d'inspiration.
C'est bien vrai, ça : il n'y a pas eu de cerises cette année.

L'année dernière, c'était une tout autre affaire. Rien que de l'arbre du jardin, nous avions sorti trois pleins paniers de petites billes rouge vif. Pas aussi bonnes que celles du voisin. Lui, c'est un de ces papets à l’œil qui frise qui te rappelle toujours au détour d'une salutation sur le bord du chemin qu'en un autre temps, il était un autre homme. Je ne suis vraiment pas certaine qu'il a été ce coureur de jupons qu'il aime à dépeindre à grands traits gourmands, histoire de faire oublier sa trogne ravagée par l'érosion des années et ce corps rétif qui n'avance plus que sous la contrainte d'une formidable volonté. Lui, c'est la vague italienne. Ils sont presque tous arrivés du même bled, dans le coin. Saisonniers, garçons de ferme, hommes à tout faire, du temps où il fallait garnir de bras et de dos courbés la campagne pour qu'elle veuille bien donner assez. Il a bossé dur, comme un chien. Il a avalé les couleuvres de la châtelaine, m'a-t-il confié un jour où il était particulièrement loquace. Je ne sais pas trop ce qu'elle lui a fait, celle-là, mais ça fleure bon la vieille lutte des classes des familles. Peut-être était-il beau gars, après tout.

C'était la génération d'avant celle d'avant, les durs à la peine, ceux qui se sont voués au labeur et à l'économie. Il a trimé et il a investi le fruit de son travail dans cette terre avide qu'il a abreuvé de sa sueur. Lopin après lopin. Et cette longue rangée de cerisiers majestueux qui borde cette petite route tranquille qui mène chez moi, c'est lui qui l'a plantée, avec sa femme. Et ils se sont mis à donner tant et plus qu'il a invité tous les gens du coin à venir se servir. Et même en nous y mettant tous, il est resté largement de quoi nourrir les nombreux oiseaux qui se cachent dans le petit bosquet près de l'étang, là-bas, en bas.

Prenez, prenez, vous devez venir en prendre encore plus, avec la petite.
Et moi j'avais un peu de remords à venir ainsi remplir mes poches des fruits de son travail.
Jusqu'à cette année et le grand froid qui a figé dans son étreinte implacable les fleurs de tous les fruitiers du coin. Du coup, il n'y a rien eu quand l'été est enfin arrivé. Pas de commandos-panier, pas d'acrobaties hasardeuses dans les branches, pas de retour au sol un peu lourd qui m'a rappelé que je n'avais plus l’agilité de petit singe de mes 13 ans, quand je surveillais l'arrivée des beaux jours juchée dans une autre allée de cerisiers, ailleurs, dans un autre temps, un autre monde, aussi.

Cette année, les cerisiers n'ont pas donné et c'est un peu comme si je ne mangerai plus jamais de cerises.

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Le temps des c(e)rises

Cerises

Cette année, les cerisiers n'ont pas donné.

C'est une de ces petites phrases banales qui creusent en moi un sentiment de perte incommensurable. Ce genre de choses que l'on dit sans y penser, pour ponctuer une marche ou ne pas avoir l'air trop ballot pendant une conversation en mal d'inspiration.
C'est bien vrai, ça : il n'y a pas eu de cerises cette année.

L'année dernière, c'était une tout autre affaire. Rien que de l'arbre du jardin, nous avions sorti trois pleins paniers de petites billes rouge vif. Pas aussi bonnes que celles du voisin. Lui, c'est un de ces papets à l’œil qui frise qui te rappelle toujours au détour d'une salutation sur le bord du chemin qu'en un autre temps, il était un autre homme. Je ne suis vraiment pas certaine qu'il a été ce coureur de jupons qu'il aime à dépeindre à grands traits gourmands, histoire de faire oublier sa trogne ravagée par l'érosion des années et ce corps rétif qui n'avance plus que sous la contrainte d'une formidable volonté. Lui, c'est la vague italienne. Ils sont presque tous arrivés du même bled, dans le coin. Saisonniers, garçons de ferme, hommes à tout faire, du temps où il fallait garnir de bras et de dos courbés la campagne pour qu'elle veuille bien donner assez. Il a bossé dur, comme un chien. Il a avalé les couleuvres de la châtelaine, m'a-t-il confié un jour où il était particulièrement loquace. Je ne sais pas trop ce qu'elle lui a fait, celle-là, mais ça fleure bon la vieille lutte des classes des familles. Peut-être était-il beau gars, après tout.

C'était la génération d'avant celle d'avant, les durs à la peine, ceux qui se sont voués au labeur et à l'économie. Il a trimé et il a investi le fruit de son travail dans cette terre avide qu'il a abreuvé de sa sueur. Lopin après lopin. Et cette longue rangée de cerisiers majestueux qui borde cette petite route tranquille qui mène chez moi, c'est lui qui l'a plantée, avec sa femme. Et ils se sont mis à donner tant et plus qu'il a invité tous les gens du coin à venir se servir. Et même en nous y mettant tous, il est resté largement de quoi nourrir les nombreux oiseaux qui se cachent dans le petit bosquet près de l'étang, là-bas, en bas.

Prenez, prenez, vous devez venir en prendre encore plus, avec la petite.
Et moi j'avais un peu de remords à venir ainsi remplir mes poches des fruits de son travail.
Jusqu'à cette année et le grand froid qui a figé dans son étreinte implacable les fleurs de tous les fruitiers du coin. Du coup, il n'y a rien eu quand l'été est enfin arrivé. Pas de commandos-panier, pas d'acrobaties hasardeuses dans les branches, pas de retour au sol un peu lourd qui m'a rappelé que je n'avais plus l’agilité de petit singe de mes 13 ans, quand je surveillais l'arrivée des beaux jours juchée dans une autre allée de cerisiers, ailleurs, dans un autre temps, un autre monde, aussi.

Cette année, les cerisiers n'ont pas donné et c'est un peu comme si je ne mangerai plus jamais de cerises.

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