Accueil / T Y P E S / Articles / C?est un Juif, monsieur le Commissaire

C?est un Juif, monsieur le Commissaire

FERGUS

L?ancien secr?taire et biographe de Jean Moulin,?Daniel Cordier, auteur de Alias Caracalla, s?est confi? mercredi matin au micro de France-Inter. Il a, entre autres souvenirs de son action et de la m?moire de?Jean Moulin, ?voqu? la R?sistance, mais ?galement les nombreuses d?nonciations qui ont marqu? la p?riode sombre de l?Occupation. D?nonciations de r?sistants, mais surtout d?nonciations de Juifs. Ceci n?est pas un article, mais une nouvelle consacr?e ? cette page peu glorieuse de notre Histoire?

****

Ce matin, j?ai eu du mal ? ?merger. Je me sentais fatigu?. Beaucoup plus fatigu? que d?habitude. Il est vrai qu?hier n?a pas ?t? une journ?e comme les autres?: j?ai souffl? neuf bougies sur un ?norme g?teau. Neuf grosses bougies de cire, toutes marqu?es d?un 10, et cinq autres plus petites?: quatre-vingt-quinze balais?! J?avais beau fanfaronner, ?a m?a fichu un coup. Peut-?tre ? cause de tout ce monde rassembl? autour de moi, comme pour une derni?re repr?sentation de l?artiste avant ses adieux d?finitifs ? la sc?ne. La plupart des membres de la famille sont venus f?ter l??v?nement ? La Tuilerie, la grande maison pr?s de Rambouillet o? m?ont recueilli mon fils Pierre, l?avocat p?naliste, et ma bru Catherine lorsqu?il est devenu trop difficile pour moi de vivre seul dans mon appartement du Faubourg Saint-Antoine. M?me les Auvergnats sont mont?s en nombre malgr? les moissons. ?a m?a fait chaud au c?ur de voir tout ce monde r?uni autour d?un vieux bonhomme comme moi. D?autant plus que je n?avais pas revu certaines t?tes depuis des ann?es. Je ne connaissais m?me pas mes derniers arri?re-petits-enfants, l?espi?gle Julie par exemple, mignonne ? croquer avec ses boucles blondes et le rire cristallin de ses quatre ans, ou le petit Michel, trois ans seulement et d?j? l?air d?un Gavroche ent?t?. Les gosses except?s, tout le monde a copieusement arros? l?anniversaire du patriarche. En tant que h?ros du jour, j?ai naturellement eu droit ? une coupe de champagne. Elle m?a ?t? servie par Claire, toute pimpante dans sa robe d??t? quelque peu provocante. Je n?ai rien dit ? ma petite-fille, mais j?ai bu le vin sans plaisir. Au fil des ans, on perd le go?t des choses.

Assis sur un banc de pierre, je me dore au soleil, tel un vieux l?zard. Peu ? peu, la fatigue s?estompe au profit d?une agr?able torpeur. Sous mes paupi?res closes dansent en un tableau sans cesse recompos? les nuances les plus chaudes du rouge et de l?orange. Je m??vade, hypnotis? par les couleurs. Soudain, des ?clats de voix venus du grand salon me ram?nent ? la r?alit??: une fois de plus, Catherine se dispute avec sa s?ur cadette Nathalie, rest?e quelques jours ? La Tuilerie sur l?invitation de Pierre. Ces deux-l?, d?cid?ment, ne pourront jamais passer une journ?e sans se chamailler. Tandis que les frangines se querellent, probablement pour une peccadille, mon regard vagabonde sur les massifs de dahlias, impeccablement entretenus par Andr?, le factotum de La Tuilerie. Cach?s parmi les fleurs, quelques restes de la f?te, emport?s par la brise nocturne, ont ?chapp? ce matin ? l?inspection de Catherine?: ici, un fragment de serviette en papier?; l?, un lambeau d?emballage de chips?; un peu plus loin, un? un? Tiens, on dirait une photo. Intrigu?, je me l?ve avec difficult? du banc de pierre. Il s?agit bien d?une photo. Une de ces photos s?pia aux bords dentel?s, comme on en conserve dans les albums pour garder l?image des a?eux. Sans doute a-t-elle ?t? chip?e puis ?gar?e par l?un des enfants au cours de la f?te. ? l?aide de ma canne, je la ram?ne par ?tapes successives au bord du massif avant de m?en saisir, au prix de douloureux ?lancements dans les reins. Prudemment, je retourne m?asseoir sur le banc.

Par chance, il n?y a pas eu de ros?e durant la nuit. La photo n?en est pas moins ab?m?e, victime du temps qui passe. Vein?e de crevasses, racornie dans les angles, couverte de tavelures brun fonc?, on y distingue avec difficult? un homme, une femme et un gar?on d?une vingtaine d?ann?es. Tous trois posent avec un air emprunt? devant la porte d?un d?bit de boissons reconnaissable aux inscriptions peintes en lettres blanches sur la vitrine?:?caf?, vins, liqueurs?d?un c?t??;?sp?cialit?s de vins auvergnats?de l?autre. Aucune indication ne figure au dos de la photo. Ce serait d?ailleurs inutile?: je sais qui sont ces gens. Quant ? la date, elle reste grav?e dans ma m?moire?: octobre 1942. Peu ? peu, les souvenirs remontent ? la surface. Une bouff?e d??motion m?envahit?

La jeune femme ?tait v?tue d?un ?l?gant manteau noir bord? de fourrure au col et aux poignets?; ses mains ?taient gant?es, et sa t?te coiff?e d?un chapeau gris ceint d?un galon noir. Elle est entr?e dans le caf? un jour de novembre 1947 en fin d?apr?s-midi, ? l?heure o? les ateliers se vident. Il faisait un temps de chien marqu? par de fr?quentes averses et des bourrasques de vent ? d?corner un b?uf. Des ouvriers du voisinage, la musette en bandouli?re et le b?ret viss? sur la t?te, buvaient un vin chaud au comptoir en attendant une accalmie pour filer vers le m?tro. Un groupe d?habitu?s, tous ?b?nistes et ferronniers retrait?s du Faubourg Saint-Antoine, tapait le carton pr?s du vieux po?le en fonte en claquant les atouts sur le tapis de jeu d?un geste ostentatoire mille fois r?p?t?. Dans l?arri?re salle, une poign?e d??tudiants, gar?ons et filles, comparaient bruyamment les chances respectives de Blum et de Schuman au lendemain de la d?mission du cabinet Ramadier. Apr?s avoir secou? puis repli? son parapluie sur le pas de la porte, l?inconnue a fait quelques pas sur le carrelage avant de s?arr?ter, ind?cise et d?contenanc?e, devant le tablier ensanglant? de Morizot, le tripier, venu descendre une petite?c?te?avec son voisin, le cordonnier Zakarian. Assise sur une banquette, Margot la prostitu?e sirotait comme chaque jour son Picon bi?re avant d?aller prendre son service rue de la Roquette. Elle regardait avec une curiosit? teint?e d?amusement cette bourgeoise ?gar?e dans un monde qui n??tait pas le sien. J??tais seul derri?re le comptoir, mollement occup? ? essuyer des verres, un ?il ici, une oreille l?, pr?t ? r?pondre ? la moindre sollicitation, qu?il s?agisse d?une commande ou d?une simple envie de bavardage. Val?rie, mon ?pouse, ?tait ? l??tage, dans l?appartement?; elle pr?parait notre d?ner.

??Qu?est-ce que je vous sers, Madame??

La jeune femme a sursaut?, comme prise en faute.

??Euh, rien? Enfin, si? Un? un caf?, s?il vous pla?t? Je m?assois l?.

Elle a pris place sur la banquette, ? bonne distance de Margot, sans ?ter ni son manteau, ni son chapeau, ni m?me ses gants. Tout en pr?parant son caf?, je l??piais discr?tement dans la glace murale, intrigu? tout ? la fois par sa pr?sence et par son attitude. La femme pouvait avoir dans les vingt-cinq ans. Elle ?tait tr?s s?duisante. Que diable pouvait-elle faire l??? Manifestement ce n??tait pas une habitu?e des d?bits de boisson, ou alors de ces grandes brasseries chics de Montparnasse ou de l?Op?ra. D?ailleurs son regard explorait les lieux avec une sorte d?avidit?, s?attardant ici sur le comptoir en zinc, l? sur la pompe ? bi?re, ou bien encore sur la pendule murale, comme pour s?impr?gner du moindre d?tail de tous ces objets.

Lorsque je lui ai servi son caf? ??dans une tasse au lieu du simple verre destin? aux clients habituels??, j?ai vu que ses mains tremblaient, malgr? ses efforts pour le masquer. Elle m?a adress? un regard charg? de souffrance. Ses l?vres se sont entrouvertes pour parler, mais aucun son n?est sorti de sa gorge nou?e. J?allais m??loigner. Elle m?en a emp?ch? en agrippant mon bras comme on s?accroche ? une bou?e de secours.

??S?il vous pla?t, monsieur, ne partez pas?

Quelques secondes se sont ?coul?es. En silence. Sensible ? l??motion de l?inconnue, j?attendais patiemment, de crainte d?ajouter ? son d?sarroi. Elle a fini par s?exprimer d?une voix h?sitante?:

??Je? Il faut que je vous parle? de? de Daniel.

??Daniel??? Lequel?? J?en connais au moins trois, des Daniel.

??Daniel Renard? Vous ne l?avez pas oubli?, n?est-ce pas??

Daniel Renard?!? Bien s?r que non, je ne l?avais pas oubli?. ?a faisait quoi?? Cinq ans?? Six ans?? Et zut?! ? quoi bon replonger dans les ann?es noires de l?Occupation?? La page ?tait tourn?e. Et puis, je l?avais si peu connu, le gars Daniel, malgr? toutes ces journ?es pass?es c?te ? c?te. Par ?gard pour la femme en noir, j?ai gard? mes r?flexions pour moi.

??Qu?est-ce qu?il est devenu, Daniel??

Les yeux de l?inconnue se sont embu?s.

??Il? il est mort? Je suis sa s?ur.

J?ai fait la connaissance de Daniel en 1940. Val?rie et moi avions repris le bistrot un an plus t?t, lorsque mon fr?re a?n? Albert avait ?t? contraint, la mort dans l??me, de troquer son tire-bouchon contre un fusil de guerre au lendemain de la mobilisation. Le destin avait voulu que je sois disponible?: en 38, un accident agricole m?avait co?t? deux doigts, l?index et le majeur de la main droite, tranch?s net par une lame de faucheuse. Faute de pouvoir presser la d?tente d?un Lebel pour casser du boche, la R?publique Fran?aise m?avait r?form?. Mon fr?re n?est jamais revenu?; il est mort en juin 40, ?parpill? par les bombes allemandes dans les dunes de Zuydcoote. Constance, ma belle-s?ur, est repartie avec ses deux gosses cicatriser sa d?tresse dans le Cantal, en nous laissant l?appartement.

Malgr? la conjoncture difficile et le d?part massif des hommes en ?ge de se faire casser la pipe, l?affaire marchait plut?t bien. ? tel point que j?ai rapidement d? chercher de l?aide. Faute de gar?ons disponibles ??la plupart attendaient l?ennemi de pied ferme aux fronti?res, engonc?s dans leurs lourdes vareuses et leurs bandes molleti?res d?su?tes??, j?ai tout d?abord employ? une serveuse, recrut?e dans les annonces de?L?Auvergnat de Paris, l?incontournable auxiliaire des limonadiers de la capitale. Lydie ?tait une belle plante, solide et travailleuse, mais doubl?e d?une opportuniste?: moins de six mois plus tard, elle partait avec un n?gociant en vins et spiritueux, au compte en banque beaucoup plus s?duisant que la physionomie. Nous ?tions en mai 40, quelques semaines avant l?entr?e des troupes allemandes dans Paris. C?est ? cette ?poque que j?ai embauch? Daniel, par l?entremise de Maxime, un vieux menuisier du Faubourg au foie rong? par la Suze. Le gar?on, en rupture avec les ?tudes, avait alors dix-neuf ans. Plut?t grand, le cheveu en bataille et le regard vif, il s?est adapt? sans probl?me ? son travail, alliant l?efficacit? du geste ? la r?partie verbale indispensable ? qui veut se faire respecter dans ce milieu de prol?taires gouailleurs. Daniel n??tait pas un bavard pour autant. Hormis quelques broutilles, jamais je n?ai rien su de sa vie, ni de sa famille, ni de ses id?es politiques ou religieuses. Pas m?me lorsque nos rapports sont devenus plus ?troits au fil du temps. Mais apr?s tout, ce n??tait pas mon probl?me, libre ? lui de parler ou de se taire, pourvu que son boulot soit bien fait, ce qui ?tait le cas. Ce mutisme persistant m?intriguait pourtant bien un peu. Et je n??tais pas le seul. Aur?lie Fontanier, la merci?re, avait m?me son id?e?: ??Si vous voulez mon avis, je ne serais pas surprise d?apprendre que Daniel s?est engag? dans la r?sistance.?Vous allez voir qu?un de ces jours, il va nous l?cher sans pr?avis?? m?avait-elle chuchot? ? l?oreille entre deux lamp?es de Viandox peu apr?s l?ex?cution de Guy M?quet. J?avais approuv? sans commenter, par manque de conviction.

Un an s??tait ?coul? depuis l?arriv?e de Daniel. Les restrictions ?taient devenues beaucoup plus p?nibles pour tous, notamment pour les classes populaires, priv?es des produits du march? noir qui circulaient ici et l? sous le manteau. Dans le commerce, la crise ?tait partout. Y compris pour les bistrots, frapp?s de plein fouet par le couvre-feu et les lois restrictives sur l?alcool. Les mesures anti-juives et le spectacle des uniformes allemands dans les rues de la capitale ajoutaient au malaise ambiant. Les parisiens, moroses, sortaient de moins en moins de chez eux. Naturellement, le chiffre d?affaires du bistrot s?en ressentait chaque mois un peu plus. D?s lors, nous aurions d?, en bons gestionnaires, nous s?parer de notre employ?. J?ai pourtant d?cid?, contre l?avis de Val?rie, de garder Daniel ? notre service, ? la fois par sympathie et pour lui ?viter le?S.T.O. auquel il aurait ?t? dangereusement expos? par un licenciement. Depuis ce moment, Val?rie m?accablait chaque semaine un peu plus de r?criminations et d?ultimatums. ??On n?est pas l?arm?e du Salut?!???me reprochait-elle un jour. ??Plus question d??corner notre revenu.?Ce sera lui ou moi?!?? me lan?ait-elle un autre jour sur un ton provocateur. ? sa d?charge, il faut reconna?tre que notre situation financi?re s??tait s?rieusement d?grad?e. Malgr? les exhortations r?p?t?es et les menaces de mon ?pouse, j?ai pourtant tenu bon. Et Val?rie ?tait rest?e.

Un matin, Daniel n?est pas venu travailler. Un jour, deux jours, trois jours se sont ?coul?s. Toujours pas de Daniel. ? ma demande, Val?rie est partie s?enqu?rir de lui, ? son domicile de Belleville, rue Ramponneau. En vain?: le jeune Renard s??tait volatilis?.

? Je vous l?avais bien dit?! m?a lanc? la merci?re sur un ton triomphant en apprenant la nouvelle. ? l?heure qu?il est, s?r qu?il a rejoint les?F.T.P.?!

J?ai r?pondu en grommelant ? la vieille dame?:

??C?est bien possible, madame Fontanier. N?emp?che que ?a nous met dans l?embarras, Val?rie et moi, rapport au service. Et puis, c?est pas correct?: on pr?vient quand on s?en va?!

La merci?re a souri.

??Allez, ne faites pas le mauvais caract?re. Surtout que vous n?aviez plus besoin de lui. D?ailleurs, je suis s?r qu?au fond de vous-m?me vous ?tes plut?t fier du gar?on.

Elle avait raison. Malgr? sa disparition subite, sans avertissement ni adieux, je ne gardais pas de rancune ? Daniel. La preuve?: son long corps surmont? d?une t?te ?bouriff?e s?affichait au coin du bar, entre Val?rie et moi, sur une photo prise trois semaines plus t?t devant la porte du bistrot par Lucien Fourquet, un chasseur d?images du quartier.

Cette m?me photo que je tiens aujourd?hui entre mes doigts d?form?s par l?arthrose.

Nous ?tions en octobre 1942.

Je n?ai jamais revu Daniel.

Des morts avant l??ge, on en a tous connu ? cette ?poque. Des soldats. Des civils. Des combattants de l?ombre. Des victimes innocentes. Rien que dans ma famille, il en est tomb? trois?: mon pauvre fr?re Albert, bien s?r, mais aussi deux de mes cousins d?Auvergne, ?cras?s en 1944 avec leurs camarades de lutte dans l?an?antissement des maquis de la Margeride. Jusqu?? Morizet, b?tement tu? par une balle perdue lors de la Lib?ration de Paris alors qu?il d?ployait un drapeau tricolore sur sa vitrine dans l?euphorie du moment. Daniel n??tait qu?un mort de plus sur une liste d?j? longue. Malgr? tout, l?annonce de sa disparition m?avait touch?.

? Il est mort comment, Daniel??

La jeune femme est rest?e muette. D?une main tremblante, elle a sorti une enveloppe de son sac ? main et l?a pos?e sur la table. Du bout des doigts, elle l?a pouss?e vers moi.

? C?est pour vous, m?a-t-elle dit. Tout est l?? Vous la lirez lorsque je serais partie.

Machinalement, j?ai saisi l?enveloppe. ?crite ? l?encre bleue, la suscription indiquait simplement?Monsieur Martial Freyssinet. Entre temps, l?inconnue avait d?pos? une pi?ce de monnaie pr?s de la tasse. D?j?, elle se d?calait sur la banquette pour partir. Elle n?avait pas touch? ? son caf?. J?ai tent? de la retenir?:

? ?coutez? c?est trop b?te, ne partez pas comme ?a? Attendez, j?appelle Val?rie?

? Surtout pas?!

La jeune femme a presque cri? tandis qu?elle se levait d?un bond tel un pantin ? ressorts surgi de sa bo?te. Dans le mouvement, sa tasse s?est renvers?e sur la table. Dans le caf? les conversations se sont tues. L?instant d?apr?s, la femme en noir disparaissait dans la p?nombre de la rue.

Oubli? pr?s de la porte, son parapluie continuait de goutter sur le carrelage du bistrot.

? Bon, c?est pas tout ?a, faut que j?aille au turbin.

Margot s?est lev?e ? son tour tandis que j??pongeais la flaque de caf? sur le sol. L?enveloppe d?passait de la poche de ma chemise. D?un coup de menton, la belle de nuit a d?sign? le rectangle de papier.

? Y s?pourrait bien que la guerre soye pas finie pour tout l?monde?! a-t-elle l?ch? sur un ton sentencieux.

J?ai hauss? les ?paules sans r?pondre. R?pondre quoi, d?ailleurs??

J?ai attendu la fermeture du caf? pour ouvrir l?enveloppe. Elle contenait deux lettres. L?une avait ?t? r?dig?e par la femme en noir d?une ?criture nerveuse. Quant ? l?autre, froide et implacable? j?en serre encore les poings de rage et de honte.

L?inconnue ?tait n?e rue du Roi-de-Sicile, au c?ur du quartier juif de Paris. Elle relatait comment sa m?re, Ya?l, avait rencontr? puis ?pous? en 1920 le maroquinier Jacob Fuchs. Dix ans plus tard, ? la suite d?un revers de fortune, le couple ?migrait vers la Rh?nanie pour s?installer ? Mayence, lointain berceau de la famille Fuchs. Le couple avait deux enfants?: une fille, Muriel, ?g?e de neuf ans, et un fils, ?lie, de deux ans son cadet. Au d?but, tout allait pour le mieux?: les affaires ?taient plut?t bonnes, et les enfants grandissaient sans probl?me dans la double culture franco-germanique, malgr? l?agitation croissante du parti nazi et les mesures anti-juives qui pr?valaient sur l?autre rive du Rhin depuis l?arriv?e d?Hitler au pouvoir. La situation s??tait brusquement d?grad?e en mars 36 lorsque les troupes allemandes, en violation des accords internationaux, avaient r?occup? la Rh?nanie d?militaris?e. D?s lors, entre injures et boycott, les choses n?avaient fait qu?empirer pour les juifs sous la pression d?une partie de l?opinion, manipul?e par l?immonde?V?lkischer Beobarter?et les agitateurs du parti nazi. Comme beaucoup d?autres, les Fuchs avaient courb? le dos en attendant des jours meilleurs. En 38, au lendemain de l?Anschluss?et des violentes r?actions antis?mites de la?population autrichienne, Jacob avait compris que des lendemains tragiques se profilaient pour les juifs d?Allemagne. Durant plus de six mois, le maroquinier avait tent? de vendre son affaire pour retourner en France le plus rapidement possible. En vain?: on ne lui proposait que des sommes d?risoires. Alert? par la multiplication des incidents et des arrestations arbitraires, Jacob s??tait pourtant r?sign? ? liquider son commerce ? vil prix pour fuir avec sa famille. Il n?en eut pas le temps. Dans la nuit du 9 novembre, une vague de haine anti-juive orchestr?e par les nazis submergea l?Allemagne. Durant cette?nuit d?horreur, la boutique et l?appartement des Fuchs furent incendi?s. Les corps de Ya?l et Jacob, battus ? mort, furent trouv?s au petit matin dans une cour voisine. Par chance, Muriel et ?lie avaient pass? la nuit chez un cousin. Fid?le ? la volont? de Jacob, celui-ci renvoya les adolescents vers la France. Toute sortie de Juifs du territoire allemand ?tant ??streng verboten??, strictement interdite, il leur avait au pr?alable fait ?tablir des faux papiers aux identit?s d?nu?es de toute consonance juive. C?est ainsi qu??lie Daniel Fuchs ?tait devenu Daniel Fran?ois Renard. Un an et demi plus tard, en mars 1940, Muriel ?pousait un m?decin suisse et partait vivre avec lui ? Lausanne, non sans avoir longuement insist? pour emmener son fr?re. Malgr? son jeune ?ge ??dix-neuf ans?? et les supplications de sa s?ur, ?lie avait pr?f?r? rester ? Paris. Sous l?identit? de Daniel Renard, il avait pris une chambre en ville et abandonn? ses ?tudes pour gagner sa vie.

Muriel n?avait plus jamais revu son fr?re. D?s la lib?ration du territoire fran?ais, elle ?tait revenue ? plusieurs reprises ? Paris pour chercher sa trace, savoir ce qu?il ?tait advenu de lui. Sans succ?s?: toutes les pistes se terminaient en impasse. Trois ann?es s??taient ?coul?es. Trois longues ann?es ponctu?es d??pisodes d?pressifs hant?s par l?image du fr?re disparu. Sur la proposition du docteur Hirsch, le mari de Muriel, un enqu?teur sp?cialis? dans ce type d?affaires avait ?t? engag?. L?homme avait la r?putation d??tre efficace et habile. Et de fait, un mois plus tard, il livrait ? ses clients suisses un rapport d?taill? accompagn? d?une lettre, vol?e contre r?compense par un fonctionnaire v?nal dans les archives de la police parisienne.

Muriel Hirsch concluait par ces mots?: ??Je voulais conna?tre la v?rit? sur mon fr?re. C?est d?sormais chose faite, et si ma blessure est profonde, je sais du moins qu?elle pourra cicatriser au fil du temps. Quant ? cette lettre que je joins ? mon propre courrier, je n?ai pas?le c?ur d?en parler de vive voix. Faites-en ce que bon vous semble, je n?ai pas de go?t pour la vengeance.??

Un frisson glac? m?a parcouru le dos lorsque j?ai d?pli? la seconde lettre, apr?s avoir reconnu cette ?criture si famili?re?

Monsieur le Commissaire,

Je vous ?cris pour vous signaler le cas d?un nomm? Daniel Renard.

Moi et mon mari, on a repris le caf??La Truy?re?en 39. Au d?but, ?a tournait bien. C?est pour ?a qu?on a embauch? ce Daniel Renard au printemps 40. Il avait 19 ans ? cette ?poque. Depuis, la vie est devenue beaucoup plus dure, rapport ? la guerre et aux privations. Normalement, on aurait d? renvoyer notre employ?, vu qu?il y avait moins d?ouvrage et vu que sa paye nous ?tranglait. Par pure charit? chr?tienne, on l?a pourtant gard? ? notre service.

? aucun moment, Daniel Renard n?a propos? de partir. Il voyait bien pourtant qu?il ?tait devenu inutile et qu?on se sacrifiait pour lui. Tout ?a pour rien?: ni reconnaissance, ni remerciement. Froid et calculateur, voil? comment il est, le Daniel Renard, sous ses airs de pas y toucher. Du jour o? j?ai compris que c??tait un parasite sans scrupule, je me suis dit qu?il y avait quelque chose de pas clair chez lui. Alors j?ai fouill? son vestiaire des fois que ?a soye un terroriste. Dans sa veste, j?ai trouv? une photographie de pique-nique. On y voyait un homme et une femme en chemise, assis sur une couverture au bord d?un fleuve, et un gamin d?une douzaine d?ann?es, debout derri?re eux. Le m?me, c??tait Daniel Renard plus jeune, pas d?erreur possible. Au dos de la photo, y?avait une inscription que je vous livre telle que je l?ai not?e?:??Bingen ? Juin 34 ???lie le lendemain de sa bar mitzvah.??.?Vous pensez si j?ai sursaut? en lisant ce nom de ?lie et ce mot bizarre de?bar mitzvah?dont on ne peut pas dire qu?il soye tr?s chr?tien. Et puis je me suis dit que des ?lie, y?en a aussi par chez nous, chez les catholiques d?Auvergne, et plus encore chez les parpaillots des C?vennes. J?ai quand m?me voulu en avoir le c?ur net au sujet de cette?bar mitzvah. Renseignement pris, c?est en quelque sorte la communion solennelle des gar?ons isra?lites. Contrairement ? ce que je pensais, c?est le gamin qui se nommait ?lie et pas l?homme comme je l?avais cru au d?but, vu que le m?me ?tait cens? s?appeler Daniel?!

Voil?, vous savez tout, Monsieur le Commissaire?: Daniel Renard est un Juif?! Un Juif qui se terre chez nous sous une fausse identit?. Un Juif qui profite sans vergogne de notre na?vet? et de notre g?n?rosit? pour se soustraire aux lois concernant les gens de sa race. ?videmment, il est plus question qu?on le garde ? notre service. Pour pas lui donner l??veil, je continuerai pourtant de faire semblant jusqu?? votre intervention. ? ce sujet, je m?en remets ? vous pour pas venir au caf?, rapport ? la client?le et ? mon mari qu?est pas au courant, mais directement au domicile du Juif?: 23, rue Ramponneau dans le 20e arrondissement.

Je vous prie d?agr?er, Monsieur le Commissaire, mes salutations distingu?es.

Une citoyenne respectueuse des lois et consciente de ses devoirs,

Val?rie Bastide, ?pouse Freyssinet.

 

Une l?g?re brise agite les dahlias. Quelques notes de piano s??chappent du salon. La voix haut-perch?e d?une fl?te soprano leur r?pond. Catherine et Nathalie se sont r?concili?es, unies comme toujours par la musique. Je ne pr?te pas attention ? leur duo?: dans ma vieille t?te les souvenirs continuent de d?filer. La sc?ne terrible avec Val?rie. Son d?part pr?cipit? pour l?Auvergne par le Paris-B?ziers d?s le lendemain de la r?v?lation. Le divorce, facilit? ? Dieu soit lou??!?? par l?absence d?enfant. Puis mon second mariage avec Isabelle?; la naissance de Pierre, celle de sa s?ur Jeanne? Et l?oubli, les ann?es passant?

Jusqu?? cette ?mouvante visite du?M?morial de la Shoah?dans le sillage de mes enfants. Jusqu?? ce nom?:??lie Fuchs, grav? dans la pierre parmi 76?000 autres, morts ??Auschwitz, ? Maidanek, ? Treblinka ou dans d?autres lieux d?horreur, victimes dans des conditions effroyables de la folie criminelle des barbares nazis, mais aussi de la veulerie et de la b?tise des gens ordinaires?

Terrible, l?oubli?! Il enfonce chaque jour un peu plus les morts dans le n?ant. Cette histoire, je ne l?ai jamais racont?e ? quiconque. Par honte. Ni Pierre ni Jeanne n?ont jamais rien su des v?ritables circonstances de ma rupture avec Val?rie. Pas m?me cette bonne Isabelle lorsqu?elle a ?t? condamn?e par le crabe?

Mes mains se crispent sur la photo. Ce soir, je parlerai. En m?moire de la jeune femme en noir, en m?moire de ses parents martyrs, en m?moire surtout de son fr?re ?lie? Pour que le souvenir de Daniel se perp?tue.

FERGUS

Commentaires

commentaires

A propos de

avatar

Check Also

Coke en Stock (CCLVI) : le laxisme multinational et l’incroyable réceptionniste de Mulhouse :

Le trafic international de cocaïne et son expansion fulgurante sont les résultantes de plusieurs laxismes.  ...