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Bugaled-Breizh : pourquoi il faut rouvrir le dossier

C’est Ouest-France qui l’a présenté ce week-end.  Un nouveau témoignage, sur l’affaire enterrée cette année (en juin)  par la justice française sous la pression évidente de l’armée et du fameux secret-défense.  Un témoignage de poids, puisqu’il s’agit de celui d’un militaire.  Un marin, au bord du sous-marin français Rubis, sur la zone le jour du naufrage du chalutier.  Un témoignage qui nous dit qu’il faut impérativement réouvrir le dossier :  la Marine française avait d’abord nié la présence sur place de son sous-marin.  C’est à l’évidence un submersible anglais qui est à l’origine de la mort des cinq marins-pêcheurs français ! On le dit depuis longtemps, et on finira bien par être entendu un jour ! 

bateaux-sur-placePour ceux qui n’auraient pas suivi l’affaire (1) , un rapide rappel des circonstances de cette catastrophe.  Nous sommes au large de l’Angleterre, le 15 janvier 2004, au sud-ouest du cap Lizard (à l’extremité sud du pays). Trois chalutiers français sont sur place :  l’Eridan, immatriculé GV 642417 de Dieppe et dirigé par Yves Cossec, et le Bugaled-Breizh GV 642421 également de Guilvinec (l’aléa GV785720 est aussi sur place, de Gilvinec également).  L’Eridan et le Bugaled sont alors séparés de 9 km de distance.  A 12.21 GMT, c’est l’incident : l’Eridan reçoit un appel de détresse du Bugaled ainsi énoncé « Serge viens vite, on chavire ! Fais vite, on chavire ».  Tout va très vite alors : le chalutier de 150 tonnes va disparaître de la surface en 37 secondes seulement (l’ensemble de l’incident a duré 80 secondes) !  Une telle force d’entraînement vers le fond qu’une simple « croche » du filet sur un rocher ne peut expliquer.  Le responsable de l’Eridan a fait vite pour avertir de ce qui vient de se passer : à 13h36 le CROSS Gris Nez reçoisaphirt son appel satellitaire d’INMARSAT C avertissant du problème (à gauche les premiers navires et le Dofjin qui vont se détourner pour porter assistance).  En dessous d’eux, ils ne le savent pas, mais il y a du monde, ce jour-là : pas moins de 5 sous-marins sont présents, car on est en plein exercice militaire, l’ASWEX 04 ! Les anglais ont deux SNA, le Torbay et le Turbulent (ils n’avoueront longtemps n’avoir eu que le premier dans le secteur), les néerlandais le Dolfijn et les allemands le U22 (S171) . turbulent-rubisLes français sont aussi présents, en surface avec la frégate ASM Primauguet, l’aviso Commandant Blaison, des avions Atlantique II, et un sous-marin nucléaire d’attaque, le Rubis (ici à droite le Saphir de même classe).  On citera un temps aussi l’USS Hyman G. Rickover (SSN-709), submersible américain un « classe Los Angeles » de 110 m de long, depuis retiré du service.  Venu peut-être bien « écouter » l’exercice militaire ou venu surveiller le transport de matériaux fissiles sur un cargo de la compagnie maritime anglaise PNTL qui devait avoir lieu au départ de Charleston, en Caroline du Sud, vers Cherbourg.  On le retrouvera le 2 février suivant accosté au quai de l’Oil Quay Jetty, dans la base navale d’Olavsvern.  Un autre sous-marin  US, l‘USS Albany, autre classe Los Angeles, était alors aussi en mer au même moment, parti de sa base de Norfolk, du 6 au 23 janvier 2004, sans qu’on sache ce qu’il a pu faire exactement.

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Le problème étant qu’on imagine mal un engin de type Los Angeles dans des  fonds de seulement 80 mètres (lire ici l’explication).  Cette notion de profondeur minimale existe pour ces gros engins : 88 mètres, c’est déjà 12 mètres de dessous des 100 mètres réglementaires où ils n’ont pas le droit de plonger !  Pour ce qui est de la taille de ses engins à cette profondeur, pourtant, on reste surpris : le Rubis français fait 73,60 m de long avec un maître beau de 7,60, le Turbulent (de Classe Trafalgar) 85,4 pour 9,8 mètres (en photo ici à droite le Saphir, équivalent exact du Rubis).  Or ils se promenaient tous deux dans les parages ! A se pourchasser, très certainement, étant donné que c’est aussi la règle du jeu dans ce milieu (lire ici).
raft-seakingLes anglais sont donc aussi bien présents, et l’Eridan s’en aperçoit vite, à se voir survoler par un hélicoptère gris et rouge, qu’il voit survoler un radeau de survie, entièrement rouge, auprès duquel un plongeur est déposé, qui coule rapidement le radeau, désespérément resté vide. Un autre chalutier l’Hermine, assiste lui aussi à la surprenante séquence.  Ce radeau pose tout de suite  problème : L’Hermine ramassera en effet en mer le premier radeau de survie de c2553b805_5056_a318_a8de2eb45a2b1df3ouleur orange, largué par le Bugaled Breizh, retrouvé a 15h08.  Le second est retrouvé flottant mais non déployé.  Or le chalutier français n’en a pas d’autre ! D’où provenait ce troisième radeau; voilà le problème. Or il a bien l’allure des engins de survie…. anglais, comme le montre cette image à droite d’un SeaKing au dessus d’un radeau qu’il vient de larguer.  Le radeau de survie que contiennent aussi les sous-marins anglais.

chivenor-sea-kingLes gens de l’Eridan on vu passer trois hélicoptères sur le secteur : avant l’appel de détresse, un appareil entièrement gris, puis un autre, après que le chalutier ait coulé, un gris et rouge cette fois marqué « Rescue » et un « entièrement jaune« .  La Primauguet (navire « initialement conçu pour la lutte anti-sous-marine au sein d’un groupe aéronaval, » elle dispose de 2 hélicoptères WG-13 Lynx) n’ayant ce jour-là pas lancé de Lynx, seuls des Dauphins ont été vus, le premier vers 09:20 le matin  et le second vers 13:10.  On a donc affaire à des hélicoptères anglais venus de Culdrose : la base est ce jour-là à l’entraînement et entre 08:30 et 17:00 ce jour là seront aperçus jusqu’à 5 Merlin, 3 Sea King Mk 5 et 2 Sea King Mk 7 qui ont pris part à cet entraînement.  Certains sont ceux de Chivenor , appelés après le naufrage.  Selon le magazine français « Complément d’enquête » l’hélicoptère ayant largué un plongeur « portait un dôme noir » au dessus de son fuselage.  Or ceux à dôme noir sont jaunes, ce sont les Sea-King de la RAF. Ceux, justement de Chivenor !

primauguetLe chalutier a été tiré vers le fond à une telle vitesse que l’air contenu dans ses cales en s’échappant d’un coup à fait imploser l’avant du navire (d’où l’aspect « pincé » de la carcasse remontée des fonds, voir la photo ici à gauche).  Or cela a aussi fait un bruit reconnaissable entre mille.  Et cela, un homme, très certainement présent sur le Primauguet, l‘a entendu. bugaled En 2011, Rue89 l’avait retrouvé, témoignant sous couvert d’anonymat.  Pour lui il ne pouvait y avoir de doute  : « Le Bugaled Breizh a coulé tellement vite que la cale de stockage du poisson a implosé avec la pression. Ce bruit a été entendu. Le son produit par l’implosion est très spécifique, c’est comme une aspiration rapide avec un claquement. Il est très reconnaissable, et on ne peut pas le confrondre avec celui d’une explosion sous-marine, ou d’une motorisation. Pour qu’une cale implose si vite et si fort, il faut des critères de vitesse et de traction très élevée. Il n’y a qu’un sous-marin qui a pu faire ça. La marine l’a su dès le premier jour. »

turbulent-decomTout indique depuis le départ le Turbulent comme responsable (à gauche en attente de retrait du service, avec beaucoup de tuiles manquantes) et c’est ce qu’indique à nouveau le témoignage  : « Ouest-France s’est procuré, en exclusivité, le témoignage d’un homme, militaire embarqué à bord du Rubis, sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) français : « Au moment du naufrage, je me trouvais sur ce sous-marin, qui était bien en exercice dans la zone du naufrage. Nous devions effectuer des manœuvres avec l’un des sous-marins anglais. Au moment du petit-déjeuner, un message est arrivé à bord, nous informant que l’exercice était annulé suite à une avarie de notre partenaire du jour. Ce dernier avait déjà pris le cap de son port d’attache afin de procéder aux réparations ».Le 15 janvier 2004, jour du naufrage, un exercice franco-britannique est programmé sur cette zone, auxquels participent des sous-marins nucléaires d’attaque. Puis un second, le 16, dans le cadre de l’Otan.« Ce n’est que plusieurs heures plus tard que nous avons été informés du naufrage d’un chalutier français dans le secteur, poursuit le témoin. Le Rubis n’est pas impliqué dans cet accident, mais j’ai de gros doutes sur notre ’ami’ anglais… » »

Le marin français évoque un sous-marin anglais qui a dû rentrer rapidement au port.  Or dès le lendemain 17, à la Chambre des Communes, on le nomme, et on évoque son retour, abîmé selon les sources officielles par un « câble remorqué »  (c’est une allusion aux sonars que traînent derrière eux les sous-marins (extrait du House of Commons Hansard Written Answers for 17 Mar 2005 (pt 17) : « l’HMS Turbulent a navigué de Plymouth le 16 janvier pour les essais près de Rame Head il a fait surface et est retourné à son quai d’attache ce soir-là, vu les dommages subis par un câble remorqué, alors qu’il menait ces essais ».  Outre le coup du câble, les députés anglais entendent donc le fait que c’est bien le Turbulent qui  été abîmé, et non un autre, et qu’il a fait surface… ce qui expliquerait aussi le largage d’un radeau de sauvetage, le sous-marin s’étant rendu compte de sa bévue et devant en ce cas assistance, selon le code de la marine.  Le radeau étant ensuite coulé par le plongeur largué d’hélicoptère, le sous-marin n’étant pas censé être là… lors des manœuvres…

Pour ce qui est du Turbulent, ce n’est pas seulement le vaisseau qui serait en cause, mais plutôt son commandant, comme j’ai déjà pu l’écrire : « le Turbulent anglais, qui n’est pas sans défaut technique (lire ici aussi) et qui possède surtout un capitaine plutôt embarrassant  : celui qui fera échouer le nouveau fleuron des sous-marins anglais (l’HMS Astute) sur un banc de sable en voulant entrer au port. On s’attendait à le voir condamné pour un pareil manque de pilotage. Pour certains observateurs, il avait évité la cour martiale en menaçant de révéler qu’il avait bien déchiré le chalut du Bugaled.. en l’entraînant vers le fond.. car c’était bien lui, Andy Cole (ici à droite), le capitaine au soir du 15 janvier 2004 : on le surnommait depuis longtemps « le lourdeau ». Le témoignage précisait que « peu après le naufrage du Bugaled Breizh, ce sous-marin anglais aurait envoyé un message, reçu par le Rubis, signalant qu’il était en avarie, et qu’il rentrait au port… » Le même commandant, devenu « Captain Calamity » après l’échouage de l’Astute, nouveau fleuron de la Navy,  mis en cause, rejettera l’accusation en demandant de « regarder vers le Rubis ».  Renforçant l’idée comme quoi ces deux-là jouaient alors au chat et à la souris dans moins de 100 mètres d’eau !  Le Secret Défense français s’expliquerait alors sans peine : le commandant anglais avait pris des risques incroyables, vu le manque de fond à cet endroit; mais il aurait été suivi par le Rubis.  Reconnaître la présence du Turbulent, c’est reconnaître la même prise de risque côté français.  Et ça, la Royale ne peut le faire… ou ne pouvait, puisque le nouveau témoignage admet une présence française dans aussi peu d’eau…

Un jeu qui aurait mal tourné, le Turbulent tentant d’échapper à un moment à la poursuite du Rubis.  En effectuant une manœuvre qui aurait très bien pu être une violente marche arrière, qui accréditerait des dégâts tels que ceux que l’on a pu constater sur une photo, malencontreusement mise en ligne par la Royal Navy pour illustrer son activité sous-marine.  Ce cliché que je me suis empressé  de sauvegarder et de vous montrer, après avoir pris le soin de le transmettre à maître Dominique Tricaud, l’avocat des familles du Bugaled Breizh.  On y distingue un kiosque particulièrement abîmé à l’arrière, les tuiles anéchoïques arrachées révélant un dessous blanc ou en acier, pouvant être la trace du ripage de câbles de funes d’un chalutier, ou en tout cas les tracs d’un contact violent sur une surface étendue.  Une trace de câble, mais pas celui d’un sonar remorqué.  La Navy a peut-être bien commis une erreur monumentale en laissant filer cette photo.  Le submersible été retiré du service depuis et la photo illustre toujours son retrait du service, toujours nichée au fond d’un article de la BBC… la voici :

 

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ambushLa Royal Navy semble abonnée depuis des années aux incidents d’ordre divers, comme j’ai pu aussi l’écrire. Le 20 juillet dernier, l’un des successeurs du Turbulent, l’HMS Ambush, de nouvele génération, tout récemment commissionné, commandé par Alan Daveney est entré en collision avec un navire marchand devant Gibraltar.. l’engin était pourtant réputé posséder à bord des « capteurs de qualité issus des fabricants leaders mondiaux ». sub-amocheL’image (ici à droite) du kiosque fort abîmé du sous-marin renforce l’idée d’une marine anglaise bien aventureuse, et pas trop capable de maîtriser ces engins, ou qui prend des risques inconsidérés.  Pour ce qui est du tanker ou du cargo tamponné… on n’en sait pas davantage : on lui a demandé de se faire discret, visiblement.  On va finir par croire que les sous-mariniers anglais ont perdu la main : l’année précédente, l’HMS Talent (de la classe Trafalgar lui aussi) en avait eu pour 1/2 million de livres de réparations après avoir heurté « un iceberg » dans une chasse au sous-marin russe (photo ici à gauche).  La encore c’est son kiosque qui avait le plus souffert.  L’occasion de rappeler ici que ce genre de « collision avec de la glace » avait sacrément un air de déjà vu… l’excuse de « l’iceberg » étant une excuse bien connue… depuis des décennies !

Nota : il faut que d’autres langues se délient, et c’est pourquoi l’armateur a lancé hier un appel aux marins qui pourraient savoir quelque chose. En ce moment même, une juge anglaise est en train de rééexaminer le dossier.  C’est le moment de témoigner.  Ou de libérer sa conscience.  Les familles des marins décédés attendent toujours cela.  Depuis plus de 12 ans…

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

(1) pour ça on peut lire mes articles précédents sur le dossier du Bugaled-Breizh:

en août 2008 :

http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/la-royal-navy-une-longue-tradition-42869

en décembre 2010 :

 

http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/bugaleid-breizh-tout-accuse-la-86410

en juin 2015 :

http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/des-bugaled-breizh-evites-de-peu-168005

 

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