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http://www.centpapiers.com/ Le journal citoyen du Québec pour la francophonie
12 juillet 2011 |
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vu 837 fois C’est l’histoire d’un brave type qui comprend un jour un peu brutalement que
ce ne sont jamais les braves types qui gagnent, à la fin.
Ces
dernières années, les séries TV américaines ont porté le récit fictionnel à un
niveau d’excellence que l’industrie du cinéma, engluée dans la recherche du
profit maximum — avec le minimum de risques artistiques ou intellectuels —
serait bien en peine de seulement rêver au plus sombre des salles obscures en
voie de désertification avancée, malgré la mode déjà aux trois quarts morts-nés
du numérique 3D. Parce que l’exploit technique ne pourra jamais rien face à la
puissance du récit, à l’acuité glaçante d’une critique sociale et
civilisationnelle que seules des séries sans concessions peuvent atteindre
aujourd’hui.
Alors que les Bobolywood du monde entier espèrent encore nous faire
rêver avec leur saloperie de morale de contes de fées à deux balles, des séries
percutantes et extrêmement bien faites s’offrent le luxe de nous tendre le
miroir de notre propre déchéance, d’égrener à un rythme infiniment long et
précis, la chronique d’une civilisation bouffie d’elle-même qui n’en finit pas
de crever tout en faisant ressortir ce qu’il y a de pire en nous. Déjà, j’avais
pris une baffe magistrale et désenchantée avec l’excellente série The Wire, magnifique
portrait très documenté de la décomposition de la société américaine à travers
les destins croisés de dealers, de flics désabusés, de politicards prisonniers
de leurs promesses et compromis et de tout un tas de gens qui tentent seulement
de surnager dans un océan de merde et qui coulent invariablement, parce que
cela est dans la nature du système, de briser les meilleures bonnes volontés
jusqu’à en faire le terreau de la violence la plus aveugle et absurde, celle
qui ne se trimbale pas forcément avec un flingue sur le côté, mais plutôt
celle, bien polie et en costard trois pièces, qui peut décider d’un trait de
stylo qui aura le droit de s’en sortir et qui perdra immanquablement la course
à l’échalote. Le créateur de ce constat totalement désabusé revient à la charge
dans l’élan avec
Treme, une série « noire » et sans jeu de mots où la musique ne
parvient nullement à adoucir la pestilence de la déliquescence accélérée du
rêve occidental, tout entière résumée par le décor quasi postapocalyptique de
la Nouvelle-Orléans de l’après-Katrina. Là aussi, la guerre des classes
et son objectif de moins en moins éludé d’extermination des pauvres apparaît
dans toute sa hideuse réalité et nous conduit à considérer le destin de
l’écrivain révolté comme l’inéluctable conclusion d’un monde sans merci où la
médiocrité est érigée en mètre étalon de la promotion sociale.
Breaking Bad fait juste le pas de plus, celui que bien des gens ont d’ores
et déjà franchi sans vraiment oser se l’avouer, celui de la décomposition
totale et irréversible de toutes les valeurs humaines qui faisaient jusqu’à
présent le ciment de notre organisation sociale et qui peuvent se résumer en un
seul mot : le respect. Celui de l’ordre social, de la morale, de l’autre,
de soi-même, de la vie, du sens de ce que qui est juste ou pas, de l’idée,
insufflée depuis le plus jeune âge aux petits des Hommes juste avant qu’ils ne
sombrent dans le monde des rêves, que l’homme bon est un modèle à atteindre et
que c’est toujours
lui qui gagne, à la fin.
À cinquante ans, après une vie bien rangée passée à traverser dans les clous et
à se comporter en bon père de famille, Walter White apprend simultanément qu’il
souffre d’un cancer en stade terminal et que d’avoir été un homme rangé ne va
l’aider en rien, parce que la seule chose qui compte aujourd’hui, c’est :
en avoir ou pas ! Du fric. Du pognon. De l’argent. Que ceux qui en ont
auront le droit de vivre et que les autres peuvent juste crever comme des
chiens en laissant ceux qu’ils aiment dans la merde, thème exactement
symétrique à celui développé dans l’autre série fumante, Weeds. Dans Weeds, fraîchement veuve,
Nancy Boldwin comprend très vite que pour continuer à sauver les apparences
dans un monde où pour exister, il faut posséder, l’argent est roi et n’a pas
d’odeur. Elle se tourne donc logiquement vers
la deuxième industrie planétaire en terme de volume et de chiffre
d’affaires : le trafic de drogue.
Et c’est exactement le même choix radical et désabusé que va très rapidement
faire Walter White : ne plus faire partie de ceux qui subissent, mais de
ceux qui tirent leur épingle du jeu en se vautrant sans vergogne dans une
totale absence de sens moral, lequel ressemble de plus en plus à un carcan pour
maintenir les classes dominées dans la soumission et la résignation à un destin
de surnuméraires décidés par d’autres.
Dans un monde strictement gouverné par deux seuls et uniques critères centraux,
la propriété et la hiérarchie, toute autre considération vaguement humaniste
est un ticket en aller simple pour l’enfer social, celui de l’exploitation, de
la domination, de la spoliation et, pour finir, de la destruction. Ce n’est
même plus marche ou crève, c’est juste une cohue générale et immonde pour
choper le dernier canot en partance du Titanic et le moindre faux pas est
éliminatoire.
Une fois que l’on a bien intégré les nouvelles règles du jeu, on comprend mieux
l’apparent désordre du monde et on ne peut que mépriser les indignations
faciles de ceux qui n’ont pas encore été rattrapés par la ligne de flottaison de la
disqualification, leur dose quotidienne de bonne conscience, à raison de 10
minutes par jour, comme un jogging sur ordonnance, avant de reprendre une belle
petite vie normale qui est illusoire et sans lendemain.
Parce que c’est bien là que se situe la force de cette génération de séries qui
ont définitivement tourné le dos au leurre du happy end : leur
perspicacité fulgurante et leur rôle presque pédagogique quant à comprendre
comment tourne le monde contemporain et de quelle manière ont évolué les règles
du jeu, bien loin des discours lénifiants et des manipulations médiatiques et
politiciennes. Nous voilà subitement placés au pied du mur, à prendre toute la
mesure du monde de cauchemar qu’ont réussi à nous accoucher 30 ans de libéralisme
échevelé, bien loin des promesses de lendemains qui chantent et d’humanité
rieuse, libérée de la faim, de l’exploitation et de l’iniquité.
Merci à tous ces créateurs qui partagent avec nous leur constat sans appel,
avec plus de force et de pertinence que les soi-disant élites intellectuelles,
depuis trop longtemps converties à l’appel de la gamelle et soumises à la voix de leur maître.
Merci à eux, même si nous savons déjà que quelle que soit l’épaisseur de la
couche de lucidité dont ils parachèveront leurs œuvres, il y a fort à craindre
que cela ne suffise jamais à réveiller ceux qui se sont laissés endormir et
qui, engourdis par la connerie ambiante déversée à flots, elle aussi, par la
boîte à cons, préfèrent une longue agonie sous anesthésie à un bref et brutal
combat pour restaurer leur estime de soi sacrifiée au nom du consumérisme
forcené et de l’illusion provisoire de faire partie du camp des
vainqueurs.

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