Accueil / T Y P E S / Articles / Bouteflika, apprenti dictateur ?

Bouteflika, apprenti dictateur ?

Ce que Nicolas Sarkozy vient d’instituer, ce que Vladimir Poutine a r?ussi ? contourner, ce que Hugo Chavez n’a pas su supprimer et ce ? quoi George W. Bush et Bill Clinton n’auraient jamais touch?, Bouteflika vient de l’abroger.

Quoi ? La limitation constitutionnelle ? deux mandats pr?sidentiels.

Un verrou saute ? Alger

Soutenu par l’arm?e, Abdelaziz Bouteflika, 71 ans et demi, a ?t? ?lu Pr?sident de la R?publique alg?rienne le 15 avril 1999, dans un scrutin o? ses adversaires se sont d?sist?s, et a ?t? r??lu le 8 avril 2004 au premier tour avec 85%.

Selon les termes de l’article 74 de la Constitution alg?rienne de 1996, le Pr?sident ne peut accomplir plus de deux quinquennats.

Mais c’?tait sans penser qu’une Constitution, ?a se r?vise.

C’est chose faite depuis ce 12 novembre 2008.

R?unis ensemble au Palais des Nations, au Club des Pins, ? l’ouest d’Alger, l’Assembl?e populaire nationale et le Conseil de la Nation (S?nat alg?rien) ont adopt? la r?forme constitutionnelle visant ? supprimer cette limitation ? deux mandats pr?sidentiels avec une tr?s forte majorit? ? main lev?e sans discussion : 500 pour, 21 contre (dont les 19 parlementaires du RCD, Rassemblement pour la culture et la d?mocratie) et 8 abstentions sur les 389 d?put?s et les 144 s?nateurs.

La s?ance a ?t? retransmise en direct par la t?l?vision nationale.

Pour le Pr?sident Bouteflika, c’est un beau succ?s : « Notre but est de renforcer notre syst?me politique. » mais pour l’un des opposants, Sa?d Saadi (RCD), c’est un « coup d’?tat d?guis? » et il a consid?r? cette journ?e comme « une journ?e noire dans l’histoire ».

Pour toute la classe politique alg?rienne, cette r?vision de la Constitution est un pas ?vident vers une troisi?me candidature de Bouteflika ? l’?lection pr?sidentielle pr?vue en d?but avril 2009. Ses partisans l’encouragent vivement dans cette voie et ses opposants n’ont aucun doute sur le sujet.

Quelques rumeurs s’?taient r?pandues sur son ?tat de sant? lors de sa longue hospitalisation ? Paris (26 novembre au 17 d?cembre 2005 puis 20 avril 2006) mais Bouteflika a pu assumer l’exercice normal de ses fonctions par la suite.

Bouteflika, un enfant de l’ind?pendance et un diplomate des Non-align?s

Abdelaziz Bouteflika est un homme politique alg?rien ? la carri?re assez particuli?re.

Il s’est enr?l? dans la lutte pour l’ind?pendance d?s l’?ge de 19 ans et devint rapidement (? 23 ans) secr?taire particulier de Boum?di?ne.

? l’ind?pendance de l’Alg?rie, il fut nomm?, ? l’?ge de 25 ans et demi, Ministre de la Jeunesse, des Sports et du Tourisme par Ben Bella. Il fut ?lu d?put? et int?gra la direction du FLN dont il devint pr?sident d’honneur en 2005.

? 27 ans, il fut Ministre des Affaires ?trang?res, poste qu’il occupa pendant quinze ann?es, jusqu’en 1979, date ? laquelle le Pr?sident Chadli Bendjedid le promut Ministre d’?tat tout en l’?cartant du pouvoir dans le cadre de la politique de « d?boum?di?nisation » du r?gime (Boum?di?ne venait de mourir en 1978) et soup?onn? de malversations, il fut contraint ? six ans d’exil (jusqu’en 1987).

Il refusa les propositions de devenir ministre en 1992 et en 1994 dans le r?gime transitoire, puis chef de l’?tat en 1994 dans une p?riode tr?s mouvement?e.

Devenu finalement Pr?sident (soutenu par le pouvoir en place), Bouteflika organisa tr?s rapidement un r?f?rendum le 16 septembre 1999 o? 98% ratifi?rent le processus de concorde civile qu’il a initi?.

Un autre r?f?rendum, le 29 septembre 2005, a ?t? organis? pour la paix et la r?conciliation nationale visant non seulement ? l’amnistie des groupes terroristes mais aussi des officiers de l’arm?e susceptibles d’avoir commis des actes criminels (97% de oui avec 80% de participation sauf en Kabylie tr?s remont?e contre l’arabisation de l’Alg?rie).

Malgr? toutes les critiques qui le visent sur le verrouillage de la presse et la surveillance des ?diteurs, Bouteflika a r?ussi en moins de dix ans ? mettre fin ? quinze ans de troubles et de d?sordres criminels g?n?ralis?s.

Vers une Pr?sidence ? vie ?

La fin de la limitation ? deux mandats pr?sidentiels ne signifie ?videmment pas l’institution d’une Pr?sidence ? vie comme certains pourraient le croire. Dans beaucoup de pays, et encore en France jusqu’en juillet 2008, aucune limitation de dur?e n’existe et ils sont pourtant d?mocratiques.

M?me si les deux septennats de Fran?ois Mitterrand se r?v?l?rent politiquement tr?s longs, aucun Pr?sident n’a r?ussi ? se faire ?lire une troisi?me fois pour diverses raisons (usure du pouvoir, ?ge etc.) et d’ailleurs, seuls Fran?ois Mitterrand et Jacques Chirac ont r?ussi ? terminer leur second mandat de toute l’histoire de la R?publique.

Dans sa langue de bois, le journal gouvernemental « El Moudjahid » explique que « les Alg?riens, en fait, ont demand? ? Abdelaziz Bouteflika de faire encore un sacrifice pour l’Alg?rie ».

Bouteflika ?voque m?me la souverainet? nationale pour justifier cette r?forme : « Permettre au peuple d’exercer son droit l?gitime ? choisir ses gouvernants et ? leur renouveler sa confiance en toute souverainet?. (…) Nul n’a le droit de limiter la libert? du peuple dans l’expression de sa volont?, car la relation entre le gouvernant ?lu et le citoyen ?lecteur est une relation de confiance profonde, r?ciproque, bas?e sur le choix populaire, libre et convaincu. ».

Mais l’ancien g?n?ral Rachid Beny?ll?s n’est pas de cet avis : « ? l’instar de beaucoup d’autres potentats, ailleurs dans le monde, il a toujours voulu ?tre Pr?sident ? vie. (…) Aujourd’hui, la loi fondamentale est amend?e pour une Pr?sidence ? vie. ».

Le « Premier Ministre » alg?rien Ahmed Ouyahia rend l?gitime ce vote constitutionnel par des comparaisons peu pertinentes : « La Constitution ne limite pas le mandat des maires et des parlementaires, alors pourquoi devrions-nous limiter celui du Pr?sident ? » et estime que son pays « a le droit de renforcer sa stabilit? et de tirer profit du processus d’?dification de l’?tat et de reconstruction nationale quand le peuple le souhaite, libre, souverainement et d?mocratiquement ». Selon lui, « la non-limitation des mandats n’est pas un recul d?mocratique ».

Le politologue alg?rien Abed Charef estime que le choix du vote parlementaire (au lieu du r?f?rendum) sabote la l?gitimit? de la r?forme car il « confirme, aux yeux des citoyens, que la loi n’est pas faite pour tous : les puissants font la loi, la changent, quand elle ne les arrange pas ; les plus faibles subissent la loi ».

Si la suppression de la limitation du nombre de mandats pr?sidentiels a ?chou? au Venezuela en ?t? 2007, elle a ?t? d?cid?e par de nombreux chefs d’?tat africains, notamment Idriss D?by (Tchad), Paul Biya (Cameroun), Blaise Compaor? (Burkina Faso), Omar Bongo (Gabon), Zine Ben Ali (Tunisie), Yoweri Museveni (Ouganda) et Lansana Conte (Guin?e).

Et Hosni Moubarak, Pr?sident ?gyptien depuis 1981 et r?cemment r??lu, n’est pas non plus en reste.

Fin du bic?phalisme institutionnel ? la fran?aise

Dans cette r?forme, annonc?e seulement le 29 octobre 2008, sont aussi ins?r?es trois autres mesures favorisant une meilleure repr?sentativit? des femmes dans les instances ?lues, pr?servant les symboles de la r?volution et l’?criture de l’histoire et visant ? accro?tre les pr?rogatives pr?sidentielles.

Notamment en supprimant l’ambigu?t? constitutionnelle (pr?sente ?galement dans la Constitution de la Ve R?publique fran?aise) d’un chef du gouvernement ? l’origine charg? d’?laborer son programme et qui, d?sormais, sera responsable devant le Pr?sident de la R?publique.

D?sormais, le Premier Ministre (nouvelle appellation officielle du chef du gouvernement) est charg? de mettre en œuvre le programme du Pr?sident, « chef supr?me de toutes les forces arm?es de la R?publique, responsable de la D?fense nationale » et sera assist? de plusieurs Vice-Premiers Ministres.

Le chef du gouvernement Ahmed Ouyahia, qui donnera ? Bouteflika sa d?mission d?s la promulgation de la r?vision constitutionnelle, explique cette « pr?sidentialisation » du r?gime par le fait qu’on « ne peut pas imaginer que le programme du Pr?sident de la R?publique, ?lu au suffrage universel direct, puisse ?tre mis en parall?le avec un programme d’action gouvernementale ».

Mais l’opposition, repr?sent?e par le FFS (Front des forces socialistes) de Hocine A?t Ahmed et le RCD, pense au contraire que cette r?forme va d?stabiliser le r?gime. Sa?d Sadi remarque le 11 novembre 2008 que « les amendements propos?s remettent en cause les ?quilibres formels des pouvoirs pour consacrer la personnalisation du r?gime ».

Bonne ou mauvaise foi ?

Il aurait sans doute ?t? plus honn?te et astucieux de ne pas faire appliquer ce nouvel article 74 au Pr?sident actuel (?lu pour un second mandat non renouvelable en 2004) mais seulement ? son successeur.

Sans doute Bouteflika r?ve-t-il d’?tre un De Gaulle alg?rien… r?tablissant la s?curit? et instaurant des institutions fortes. Il n’a en fait que b?n?fici? de la vacuit? de la classe politique pendant la p?riode de troubles islamistes, et il veut pr?server constitutionnellement son avantage.

Mais qui peut donner raisonnablement des le?ons de d?mocratie ? l’Alg?rie ?

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 novembre 2008)

Pour aller plus loin :

D?p?ches de presse (12 novembre 2008).

Les limitations ? deux mandats pr?sidentiels.

Vid?os sur la r?forme constitutionnelle du 12 novembre 2008.

Commentaires

commentaires

A propos de

avatar

Check Also

L’Evangile selon Saint-Argent

C’est une histoire condamnée à se répéter indéfiniment car, depuis la nuit des temps, l’enrichissement ...