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Bouffer le cannibale ?

Tous les hommes sont ?gaux. « Devant Dieu », s’empressait d’ajouter le P?re Debeuklaere, P?re Blanc belge au Congo, au d?but des ann?es 60, juste apr?s l’ind?pendance, pour bien souligner qu’il voyait tout de m?me quelques diff?rences, entre nous et les autochtones. Les autochtones qui, tout ? fait r?fractaires aux cuisini?res ?lectriques pourtant toujours en ?tat de marche qu’on y avait laiss?es, br?laient sans malice, pour se faire la popote, sur les tapis de Perse, les meubles d’?poque des maisons des colons belges qu’ils avaient occup?es.

Nous sommes tous ?gaux, mais il y a des diff?rences de comportement. Toutes ces diff?rences de comportement entre nous et les autres nous les rendent parfois un peu g?nants. ?gaux mais dissemblables. Plut?t que de s’aventurer dans les terres mouvantes des diff?rences raciales et g?n?tiques, on r?gle bien des probl?mes en se bornant ? constater que nous sommes, les uns les autres, de « cultures » diff?rentes. Pour le reste, Dieu reconnaitra les siens.

Acceptons donc qu’il y a des cultures diff?rentes. Acceptons que nous sommes tous trop obnubil?s par les crit?res de notre propre culture pour porter un jugement objectif sur la valeur de la culture des autres. Cela admis, on peut en tirer deux conclusions.

La premi?re, c’est que puisque nous sommes les produits de notre culture, la paix n’est possible ? l’?chelle globale que si chaque culture ferme pudiquement les yeux sur ce qui, dans les autres cultures, lui semble de pures horreurs. La deuxi?me, c’est que chacun devrait ?tre ultimement jug? ? l’aune de ses propres principes. C’est au vu de ses valeurs qu’il faut d?cider finalement de ce qui pour lui est bien et mal et donc juger de sa conduite.

La premi?re de ces conclusions nous invite ? relativiser. Ainsi, je suis personnellement choqu? de penser « cannibalisme », tout en reconnaissant qu’il n’est pas objectivement plus irrespectueux de servir le d?funt en c?telette ? ses amis que de le r?duire en cendres ou de le faire bouffer par les vers ou les oiseaux.

De la m?me fa?on, je n’aime pas la fa?on dont certaines cultures traitent leurs femmes et d’autres leurs vieillards. J’esp?re qu’un jour on verra toutes les cultures accorder ? la femme tous ses droits. Cela dit, dans bien des pays musulmans, des partis islamistes qui affirment clairement la suj?tion de la femme ? l’homme ont remport? des majorit?s indiscutables, dans des processus ?lectoraux tout ? fait d?mocratiques auxquels a particip? une vaste majorit? de l’?lectorat f?minin.

Il faut ?tre fier de sa propre culture, sans quoi on n’a pas vraiment de culture. En ?tre fier, soit, mais l’imposer, rien n’est moins s?r. Ne vivrait-on pas dans un monde meilleur, si on laissait les tenants de chaque culture ne passer ? la culture voisine, m?me si celle-ci semble avoir le haut du pav? moral, que lorsqu’ils en ont ?t? convaincus par l’exemple et leur propre r?flexion ? Je ne crois pas que les femmes de Kabul et de Bagdad aient ?t? toutes d’accord avec notre fa?on d’?tre venus les sauver …

Il est rassurant de se dire que l’on a indubitablement le bon droit pour soi et de rationaliser son bon droit en r?f?rence ? une loi naturelle transcendante, mais il ne faut pas oublier que notre d?finition de cette loi naturelle est elle-m?me le produit de notre culture. Ainsi, il n’a fallu qu’une seule phrase de la Gen?se pour que le destin des petits moutons soit d’?tre transform?s en m?chouis et il a suffi d’un r?ve de Paul de Tarse pour que, chez les Chr?tiens, le petit cochon Babe retrouve le chemin de la casserole…

Les Hindous, dont le respect de la vie est plus intransigeant que le n?tre, auraient-ils tort de nous interdire d’?lever des ?tres qui « ressentent » (sentient beings ) pour les tuer et les d?vorer ? Si l’Inde avait un jour le pouvoir global dont nous disposons aujourd’hui, trouverions-nous raisonnable qu’elle s’autorise de ses valeurs culturelles pour envoyer un corps exp?ditionnaire fermer manu militari les abattoirs de l’Occident ?

Que ces abattoirs, objectivement, puissent ?tre vus comme une abomination, de Sirius aussi bien que de B?nar?s, n’est pas ici la question ? d?battre, mais le droit d’une culture ? imposer ses valeurs. ?riger des valeurs culturelles en absolus et en faire d?pendre son bon droit est une source d’infamie.

On ne devrait br?ler personne pour sauver son ?me, ni le bombarder pour en faire un v?g?tarien ou un d?mocrate. La paix n’a pas de pire ennemi que la foi. Une croisade au nom d’une culture est une infamie. Dans un monde o? la tol?rance est la premi?re condition de survie, le crois? n’a pas le bon droit pour lui.

L’invasion am?ricaine de l’Irak a ?t? une b?tise – ses r?sultats en font la preuve ?- mais il est important de comprendre qu’elle a ?t? une b?tise SURTOUT parce que, d?guis?e en croisade, elle en est devenue une infamie. On n’a pas le bon droit pour soi quand on d?cime une population pour changer sa culture. C’est parce que l’Am?rique n’a pas le bon droit pour elle, qu’elle est ? perdre ignominieusement cette guerre.

Comment pourrait-elle la gagner, quand ceux de ses soldats qui la feraient pour une cause ne voient aucune raison d’y participer, que ceux qui ont une conscience morale n’y croient pas et pr?f?rent tirer de loin ou de haut, pour ne pas rougir en se voyant la faire ? Sans le bon droit avec eux, ses vrais patriotes font faux-bond ? l’Am?rique. Ses mercenaires, sauf les chiliens en cavale de Blackwater, aussi, car qui veut tuer pour une solde s’est aujourd’hui recycl? ? profit dans le trafic de la drogue. L’Am?rique est ? perdre cette guerre parce que, sans h?ros ni mercenaires, elle ne peut plus mettre au front que des psychopathes, des abrutis et ceux qui n’ont pas le courage de d?serter.

L’Am?rique pouvait-elle faire pire ? Elle le pouvait en p?chant contre les principes de la culture m?me dont elle se r?clame, puisque, nous l’avons dit, nul ne peut jamais ?tre jug? en dernier appel qu’? l’aune de ses propres principes. Or, c’est cette ultime condamnation que l’Am?rique est parvenue ? se m?riter, en faisant pendre Saddam par ses sbires irakiens, puisque la voie de la culture occidentale est de traiter le mal comme une pathologie et n’accepte donc plus la peine capitale. L’Am?rique s’est mise au ban de la civilisation m?me qu’elle pr?tend d?fendre.

L’Am?rique s’est veng?e du cannibale en le d?vorant ? son tour, ce qui n’apporte rien ? la civilisation, mais tout au cannibalisme. Elle s’est ainsi rendue totalement m?prisable. M?me l’Angleterre et l’Italie, ses comparses europ?ens les mieux inf?od?s, d?noncent aujourd’hui l’ex?cution de Saddam Hussein par l’Am?rique. Les images de Saddam, insult? sur l’?chafaud, affichant ? son ex?cution la dignit? d’un Christ au Pr?toire, n’aideront pas les USA devant l’Histoire.

En fait, ce qui restera de cette incursion de l’Am?rique en pays arabes, comme des croisades, ce sera une image fl?trie de l’Occident. Toute civilisation qui s’?tend commet des exactions, mais le pouvoir devrait apporter la mansu?tude. Apr?s Auguste, Titus. Le pouvoir absolu qu’exerce l’Occident depuis d?j? longtemps aurait d? lui apprendre la magnanimit?. Cette ex?cution du vaincu par le vainqueur, concluant cette invasion barbare en Irak, vient rappeler que l’Occident n’a pas fait toutes ses classes.

Ren? Dumont l’avait ?crit, il y a d?j? 15 ans, lors de la premi?re intervention des USA et de ses alli?s en Iraq : CETTE GUERRE NOUS DESHONORE ! Comment jugerait-il aujourd’hui notre d?shonneur, s’il avait v?cu pour voir cette nouvelle version revue et corrig?e du film horreur tourn? par l’Am?rique en Irak ! NOTRE d?shonneur, car c’est en notre nom que cette abomination est perp?tr?e.

L’ex?cution de Saddam vient corroborer un comportement, dont Guantanamo est un autre exemple, qui semble indiquer que l’Am?rique de Bush, comme jadis l’Allemagne de Hitler, s’est b?ti une Weltanschauung diff?rente de celle du reste de l’Occident. L’Am?rique de Bush, dans le concert des nations occidentales, ne suit plus la mesure ni le rythme. Peut-on lui permettre, parce qu’elle d?tient la force militaire, de se r?clamer de la civilisation occidentale et de s’en pr?tendre le leader ?

L’Europe doit prendre ses distances face ? l’Am?rique. Ce n’est pas une d?cision facile ? prendre, car l’Occident est d?j? contest? et une scission entre l’Europe et l’Am?rique peut ?tre le point tournant qui mettra fin ? la primaut? de l’Occident, ce qu’aucun Occidental ne devrait souhaiter. Mais c’est un risque qu’il faut prendre, car autrement, cette primaut? ne sera pas seulement mise en p?ril. Elle sera irr?m?diablement perdue.

Perdue, car la gestion d’un monde dont augmente la complexit? – et o? l’interd?pendance et donc le pouvoir de l’individu augmentent constamment ?- exige la collaboration enthousiaste des participants. On ne peut s’y imposer efficacement qu’en obtenant leur libre adh?sion et en ?tant reconnu comme un mod?le, comme un exemple, comme le porteur des valeurs qui font consensus. Or l’Am?rique n’est plus un mod?le acceptable sur le plan des valeurs.

L’Am?rique n’a pas encore compris, que le pouvoir croissant de l’individu ne permet plus d’imposer une h?g?monie qui ne repose pas sur le respect. Le pouvoir de celui qui est m?pris? est nul dans un monde d’interd?pendance, quels que soient ses armes et son pouvoir apparent, car l’exercice efficace en sera insidieusement contrari? ? chaque pas, comme sont nuls l’autorit? et donc le pouvoir du g?n?ral que ses officiers ne respectent pas
.
L’Am?rique n’est plus exemplaire. Elle inspire aujourd’hui le m?pris, alors m?me que d’autres cultures s’offrent ? prendre la rel?ve. Ce que je reproche ? l’Am?rique, ce n’est pas de vouloir garder sa place ? l’Occident, mais de s’y employer avec une telle ineptie que nous en sortirons les perdants, sinon les vaincus. L’Occident ne peut garder son r?le de mod?le que si l’Europe se dissocie des agissements de l’Am?rique. On ne doit plus prendre pour acquis, ni surtout projeter l’image, d’une alliance monolithique entre Europe et Am?rique.

Le refus par la France et l’Allemagne de participer ? la razzia sur l’Irak a ?t? un pas dans la bonne voie. Il faut que les autres Europ?ens fassent aussi le constat que le dernier-n? de la famille Occident vit une crise, qu’il lui faudra du temps pour se refaire une vertu et qu’il n’a pas sa place ? la t?te du clan.

Aussi longtemps que Bush et ce qu’il repr?sente ne seront pas extirp?s de l’Am?rique, permettant que celle-ci redevienne un pays civilis? au sens o? nous l’entendons, l’Europe, comme le reste du monde, doit se tenir aussi loin que possible de l’Am?rique. Loin d’une Am?rique qui se voudrait imp?riale, mais qui n’est que redevenue barbare.

Pierre JC Allard

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    Pierre JC

    Une très grande réflexion. Pleine de maturité et de sagesse. Votre connaissance du monde, vos voyages, votre ouverture sur les cultures ne pouvaient mener qu’à une réflexion de cette qualité.

    J’ai été particulièrement touché par cette profondeur d’esprit : « La paix n’a pas de pire ennemi que la foi. Une croisade au nom d’une culture est une infamie. Dans un monde où la tolérance est la première condition de survie, le croisé n’a pas le bon droit pour lui ».

    Cette grande rupture entre l’Europe et l’Amérique, dont vous parlez si bien, m’inquiète tout autant que cette autre rupture entre l’Orient et l’Occident. Vous vous souvenez de ce témoignage tiré des Confessions de St-Augustin : « On ne cherche pas la paix pour faire la guerre, mais on fait la guerre pour obtenir la paix. Sois donc pacifique en combattant, afin de conduire ceux que tu connais au bienfait de la paix, en remportant sur eux la victoire  ».

    Pierre R.