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Bob Dylan: la révolte sans la révolution

Bob Dylan, 1961-1971 : la révolte sans la révolution

 

Je découvre avec plaisir que le site Désobéissance civile a récemment repris un de mes anciens articles, écrit dans les années 1970, consacrés à Bob Dylan. Alors, je reprends la reprise…

 

Peut-être plus que John Kennedy, dont le mythe et le style n’ont que peu survécu à sa mort (et dont la personne est désormais très controversée), Martin Luther King, courageux mais vite assimilé, Herbert Marcuse, visionnaire mais entendu uniquement par une élite intellectuelle, Bob Dylan a marqué de son empreinte les Etats-Unis dans les années soixante.

C’est qu’il a su, dans une période placée sous le signe de la guerre “ chaude ”, des tensions raciales, du complexe militaro-industriel, de la poussée technologique et du conflit des générations entretenir de façon originale, riche et heureuse, la communication sans laquelle une société se désagrège.

Dylan fut presque un dieu, ce qu’il n’avait pas voulu. Mais, dans le même temps, il fut diable car telle était assurément la portée de ses textes et de ses musiques. Pendant plusieurs années, il a mené une lutte âpre contre les valeurs de la société dominante avec, pour seule arme, une « symphonie des mots ». Il a révélé les tares et les contradictions du système, dénoncé l’absurdité et la turpitude des rapports humains en vigueur (à commencer par le racisme) et a été – avec quelques autres – à l’origine de la plus formidable campagne jamais ourdie aux Etats-Unis contre une guerre. C’est un peu facile, mais, rétrospectivement, on cherche encore le “ Dylan ” des guerres d’Irak et d’Afghanistan, à commencer par Dylan lui-même.

On peut imaginer ce qu’auraient pu être les Etats-Unis de ces années de tensions exacerbées sans Dylan. On peut se représenter le comportement de toute une jeunesse égarée, nihiliste et prête à tout en l’absence d’un prophète, d’un porte-parole calme, froid, détaché et sur de lui. Car si ce personnage intangible, quasi-mythique, a exacerbé, il a aussi temporisé et catalysé, ce qui a permis aux insatisfaits de tous âges et de tous bords de construire et non de détruire.

Robert Zimmerman, alias Bob Dylan, est né le 24 mai 1941 à Duluth, une ville moyenne située à la frontière du Minnesota et du Wisconsin. Ses grands-parents ont fui les pogroms de l’Europe de l’Est. Il reçoit le nom juif de Shabtai Zisel ben Avraham. Les parents de Bob jouissent d’un statut social moyen, mais la famille ne connaît pas la gêne grâce à l’emploi du père à la Standard Oil. En 1947, les Zimmerman s’installent à Hibbing, la ville possédant la plus grande mine à ciel ouvert du monde. La cité est conservatrice, très chrétienne. Le père de Bob fréquente le Rotary Club et la loge juive maçonnique B’nai Brith.

Très tôt, le jeune Robert ressent l’injustice sociale, qu’il dénoncera plus tard vigoureusement, et l’ennui. Son adolescence est ponctuée d’une série de fugues au cours desquelles il découvre les États-Unis. En 1953, à l’âge de 12 ans, il suit en tournée le guitariste de blues Big Joe Williams qui va lui communiquer l’émotion, les sensations propres à la musique populaire noire. En 1956, il compose sa première chanson dédiée, ô surprise, Brigitte Bardot (qui, à la même époque, fait également fantasmer Lennon et McCartney). Il écoute la musique country de Hank Williams et celle des musiciens de blues tels John Lee Hooker ou Muddy Waters.

En 1959, il s’inscrit à l’université de Minneapolis pour y suivre des cours d’art et s’installe dans le quartier étudiant de Dinkytown où évoluent toutes sortes d’artistes de la Beat Generation. Sa carrière estudiantine durera moins d’un an. Il découvre la musique folk (Pete Seeger en particulier). Il prend alors le pseudonyme de Bob Dylan, non pas sous l’influence du poète gallois Dylan Thomas mais parce que l’un de ses oncles se nommait Dillion. Il changera de nom légalement en 1962.

Son premier engagement d’importance date d’avril 1961, où il joue à New York en première partie de John Lee Hooker. Il fait à l’époque l’une des rencontres les plus importantes de sa vie en la personne de Woodie Guthrie (1912-1967), atteint de la chorée de Huntington. Il se plonge dans Bound for Glory, l’autobiographie du chanteur. Guthrie se situe très nettement à gauche. Sur toutes ses guitares, on pouvait lire « This machine kills fascists »).

Il écrivit plusieurs chansons à la gloire de Sacco et Vanzetti, exécutés en 1927. Dylan est frappé par la similitude de leurs personnalités et de leurs styles : même conscience sociale, même refus du modèle dominant étasunien, même simplicité des thèmes, même aptitude à transformer les mots les plus simples en images poétiques. Sur les conseils de Guthrie, Dylan s’installe à Greenwich Village et se produit pour un temps au Gerde Folk’s City. En 1961, CBS le découvre et lui fait enregistrer son premier disque intitulé simplement Bob Dylan.

Le disque Bob Dylan s’inscrit parfaitement dans la veine folk. Le chanteur interprète des chansons traditionnelles (“ House of the Rising Sun ” [voir mon analyse dans LGS de cette chanson et de quelques interprétations], “ Freight Train Blues ”), adapte d’anciens succès (“ You’re No Good ”, “ Highway 51 ”) tandis que sa contribution en tant qu’auteur est assez maigre, si l’on excepte la très belle “ Song to Woodie ”, dédiée à Guthrie.

Immédiatement, Dylan se distingue du flot des autres chanteurs folk. Il s’accompagne exclusivement à la guitare sèche et à l’harmonica. Sa voix rauque est surprenante et désagréable au point d’en devenir prenante et agréable. À mi-chemin entre le beatnick et l’enfant de chœur, il échappe à tous les stéréotypes : les chveux sont longs et bouclés, les vêtements sont négligés, les yeux de myope se cachent derrière d’épaisses lunettes noires, il méprise, pour le moment, l’argent et l’estime. Repoussant l’étiquette de chanteur engagé, il se veut le chroniqueur et le révélateur acerbe du malheur des humains et de leur aliénation matérielle et spirituelle.

En mai 1963, il produit The Freewheeling Bob Dylan (En roue libre). Cet album, disque de platine aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, assoit définitivement sa notoriété. Il contient “ Blowing in the Wind ” qui va devenir l’hymne des droits civiques. Sur tous les campus, on va la fredonner pendant un an du matin au soir et du soir au matin. La chanson attaque sans indulgence l’apathie, le non-engagement et l’indifférence de la majorité silencieuse face aux problèmes les plus brûlants qui corrodent les États-Unis. Elle va également devenir la bannière de ceux qui luttent pour l’intégration des Noirs alors qu’en fait deux vers seulement étaient spécifiquement consacrés à ce problème :

How many years can some people exist
Before they’re allowed to be free

Combien de temps encore devront vivre certains
Avant d’avoir le droit d’être libres.

Le ton de la chanson n’était point vindicatif ou hargneux. Dylan se contentait de poser des questions sans y répondre vraiment. Toutefois, il se réservait le droit de faire observer que la réponse existait puisqu’elle soufflait dans le vent.

Il y avait dans ce 33 tours deux chansons d’une violence rare pour l’époque : “ The Masters of War ”, les marchands de canons du complexe militaro-industriel et “ Oxford Town ”, inspirée par l’arrivée dans l’université du Mississipi du Noir James Meredith, un ancien soldat de l’armée de l’air étasunienne :

You that never done nothing
But build to destroy
You play with my world
Like it’s your little toy
You put a gun in my hand
And you hide from my eyes
And you turn and run farther when the fast bullets fly

Vous qui n’avez jamais rien fait
Que de construire pour détruire
Vous jouez avec mon univers
Comme si c’était votre joujou
Vous mettez un fusil dans ma main
Et vous vous cachez à ma vue
Et vous vous sauvez en courant
Quand les balles se mettent à siffler

He went down to Offord Town
Guns and Clubs followed him down
And because his face was brown
Me and my gal and my gal’s son
We got met with a tear gas bomb

Il est arrivé à Oxford Town
Harcelé par les fusils et las matraques
Seulement parce que sa figure était brune
Moi et ma femme et le fils de ma femme
On a été reçus à coups de bombes lacrymogènes.

Racisme anti-Noirs, racisme anti-jeunes. Dylan chante la fraternité et l’égalité raciale. On salue en sa personne celui qui réveille la conscience du pays. Allen Ginsberg, qui reconnut avoir pleuré lorsqu’il entendit pour la première fois “ A Hard Rain’s Gonna Fall ” : il avait « trouvé son archange » :

Oh enfin la radio parle
Invitation bleue
L’angélique Dylan chante pour la nation
Sa tendresse perce l’éther
Douces prières sur les ondes.

Pour clôturer le festival de Newport, ce festival qui, selon Jerry Rubin (qui deviendra reaganien dans les années quatre-vingt), ne réunissait que des libéraux et des curés, les participants avaient l’habitude d’entonner la traditionnelle chanson intégrationniste “ We Shall Overcome ”. Mais en 1963 le public obtient que “ Blowing in the Wind ” termine en apothéose la grande fête annuelle de la musique folk.

Dès lors, la popularité de Dylan est immense. Par lucidité, par crainte ( ?), il soupçonne la récupération, à gauche comme à droite. Il choisit alors d’être seul dans la foule, libre par rapport à l’engagement soudain – et on le sait désormais, qui ne durera pas – de toute une jeunesse, poète contre le militantisme politique.

En 1964, Dylan propose The Times They Are a-Changing et Another Side of Bob Dylan, dans la continuation logique de Freewheeling. La voix est plus assurée, les mélodies plus recherchées mais le style n’a pas vraiment évolué : un troubadour solitaire exprime le monde tel qu’il le ressent. La chanson “ The Times They Are a-Changing ” est immédiatement politique. Vingt ans après sa création, Dylan dira qu’elle était engagée, et aussi influencée par les ballades écossaises ou irlandaises (« Come All Ye Bold Highway Men, Come All Ye Tender Hearted Maidens »). « J’ai voulu écrire une chanson forte », expliquera-t-il, avec des strophes courtes s’empilant les unes sur les autres de manière hypnotique :

Come senators congressmen
Please heed the call
Don’t stand in the doorway
Don’t block up the hall

Come mothers and fathers
Throughout the land
And don’t criticize
What you can’t understand
Your sons and your daughters
Are beyond your command

The line it is drawn
The curse it is cast
The slow one now
Will later be fast
As the present now
Will later be past

The order is rapidly changing
And the first one now
Will later be last
For the times they are a-changing

Approchez sénateurs députés
Faites attention on vous appelle
Ne restez pas dans la porte
Ne bloquez pas le passage

Approchez mères et pères
Dans tout le pays
Et ne critiquez pas
Ce que vous ne pouvez comprendre
Vos fils et vos filles vous ont échappé

La ligne est tracée
Le sort est jeté
Qui est lent aujourd’hui
Ira vite demain
Tout comme le présent
Sera bientôt le passé
L’ordre des choses change rapidement
Et le premier aujourd’hui
Sera le dernier demain
Car les temps sont en train de changer

Avec Another Side, le ton n’est plus tout à faite le même. Fini la protest song. Le disque ne contient aucune chanson politique mais des expériences vécues ou rêvées, aux limites du surréalisme. La chanson “ My Back Pages ” rejette tout idéal politique et exprime la désillusion de Dylan par rapport à la folk song contestataire. Avant, dit-il, il était « bien plus vieux ». Aujourd’hui, il se sent « plus jeune ». Dans ces deux disques, des chansons d’amour sourdent l’affliction et le désarroi sentimental d’un homme dont il est facile d’imaginer qu’il éprouve quelques difficultés dans sa relation aux femmes :

You say you’re looking for someone
Who’s never weak but always strong
To protect you and defend you
Someone to open each and every door
Who’ll pick you up each time you fall

A lover for your life and nothing more
But it ain’t me babe
No no no it ain’t me babe

Tu dis que tu cherches quelqu’un
Qui ne serait jamais faible mais toujours fort
Pour te protéger et te défendre
Quelqu’un qui t’ouvrirait toutes les portes
Qui te ramasserait chaque fois que tu tomberait
Un amant pour la vie et rien d’autre
Mais ce n’est pas moi ma chérie
Non non non ce n’est pas moi

Adieu la tendresse adolescente des chansons d’amour des deux premiers disques. Place aux débats adultes.

 

De mars 1965 à mai 1966, Dylan est au sommet de son art. Notons qu’au même moment la pop music anglo-étasunienne atteint une densité et une diversité créatrice qu’elle ne retrouvera peut-être jamais plus. Pour Dylan, il y a d’abord Bringing it All Back Home, dont le titre même symbolise le retour du poète vers des espaces intérieurs. De ce disque que l’on peut considérer comme le premier album de folk-rock (enregistré d’abord en acoustique puis en électrique), on peut retenir deux chansons, l’une qui tranche par sa violence caustique et l’autre par sa poésie surréaliste. “ Subterrenean Homesick Blues ” met en scène les petits Blancs aliénés par le système. Déclassés involontaires, ils ploient sous l’autorité sournoise, inflexible et inhumaine de l’ordre et de la morale établis.

Le premier vers de la chanson juxtapose distillation de la codéine et paysage politique :

Johnny’s in the basement mixing up the medicine
I’m on the pavement thinkin’ about the Government

Johnny est au sous-sol et mélange les médicaments
Je suis sur le trottoir et je pense au gouvernement

La chanson décrit également les conflits qui bouillonnaient entre les travailleurs et la société bien pensante et la contreculture de la décennies :

Walk on your tiptoes
Don’t try no dose
Better stay away from those
That carry around the firehose
Keep a clean nose
Watch the palin-clothes
You don’t need a weatherman to know which way the wind blows
[…] Don’t steal don’t lift
Twenty years of schooling
An they put you on the day shift
Look out kid
They keept it all hid
Better jump down a manhole
Light yourself a candle
Don’t wear sandals
Don’t wanna be a bum
You better chew gum
The pump don’t work

Cause the vandals took the handles
Marche sur tes doigts de pied
N’essaie pas la drogue
Vaut mieux te tenir à l’écart
De ceux qui brandissent des lances à incendie
Mouche ton nez
Fais attention aux flics en civil
Tu n’as pas besoin de l’homme météo
Pour savoir d’où souffle le vent
[…] Ne vole pas ne chaparde pas
Vingt ans à l’école
Et ils te font faire les trois-huit
Fais attention petit
On te cache tout
Tu ferais mieux de sauter dans un trou d’égout
Allume-toi une bougie
Ne porte pas de sandales
Tu ne veux pas être un clodo
Alors mâche du chewing gum
La pompe ne fonctionne pas
Car les vandales ont pris les poignées

La chanson fait clairement référence à la répression contre les manifestations pour les droits civiques (les lances à incendies). Elle annonce le groupe d’extrême gauche des Weathermen (qui tireront leur nom de la chanson). Plus généralement, comme l’écrivit Andy Gill, un des meilleurs spécialistes de Dylan, « toute une génération arriva à saisir l’air du temps au travers du tourbillon verbal de cette chanson. » Enfin, elle est très connu pour son célèbre clip vidéo, apparu pour la première fois au début du film de D.A. Pennebaker Don’t Look Back, où l’on voit le chanteur, dans une rue de Londres montrant des pancartes où sont inscrits des extraits de la chanson.

“ Mr Tambourine Man ” fut inspirée par un véritable et énorme tambourin, mais surtout par la culture de la drogue, omniprésente aux Etats-Unis dans certains milieux dès 1964. Le « magic swirling ship » du début de la chanson rappelle assurément “ Le bateau ivre ” de Rimbaud :

Though I know that evening’s empire
Has returned into sand
Vanished from my hand
Left me blind here to stand
But still not sleeping
My weariness amazes me
I’m branded on my feet
I have no one to meet
And the ancient empty streets
Too dead for dreaming
[…] Then take me disappearing
Through the smoke rings of my mind
Down the foggy ruins of time
Far past the frozen leaves
The haunted frightened trees
Out to the windy beach
[…] Let me forget about tody until tomoeeow
Je sais que l’empire du soir
Est retourné à l’état de sable
Aglissé de mes mains
Et m’a laissé aveugle
Mais pas encore endormi
Ma lassitude m’étonne
Mes pieds sont marqués au fer
Je n’ai personne à voir
Et les rues anciennes vides
Et mortes m’empêchent de rêver
[…] Fais-moi disparaître
Dans les cercles de fumée de mon esprit
Dans les ruines brumeuses du temps
Très loin des feuillages gelés
Des arbres hantés et effrayés
Vers la plage de grand vent
[…] Laisse-moi oublier aujourd’hui jusqu’à demain

But even the president of the United States
Sometimes must have to stand naked
Même le président des Etats-Unis
Doit parfois être nu
[…] And if my thought-dreams could be seen
They’d probably put my head in a guillotine
Si l’on pouvait voir mes pensées
On verrait probablement ma tête sous une guillotine

Il n’en reste pas moins qu’avec Bringing it Dylan a rompu les liens qui l’unissaient à Joan Baez et la gauche traditionnelle. Il refuse par ailleurs de suivre la mode peace and love des hippies. Il s’enfonce seul dans un tunnel cahotique et fantasmagorique. Il fourbit ses armes : lucidité, dérision, images fantastiques, humour sarcastique et grinçant, visions absurdes et fabuleuses. Son œuvre devient noire, infernale et sublime.

Avec Another Side of Bob Dylan s’achève ce que les exégètes ont appelé sa « première période ». En deux ans, le chanteur-chroniqueur a tout remis en question : mode de vie et de pensée, style et expression, finalité de l’art populaire. Le rock des années cinquante avait – éventuellement – exprimé le refus nihiliste de révoltés exubérants. Réécoutons, par exemple, “ Jailhouse Rock ” par Elvis Presley en 1957.

Mais le rock rébellion a vite fait long feu. Frank Sintra l’a qualifié d’« aphrodisiaque dégoûtant ». Les racistes du Sud sont horrifiés à l’idée que la jeunesse saine et puisse être « contaminée par la musique des nègres qui les ramène à l’état d’animal ». Le sénateur McCarthy voit la main des communistes. Communistes, sûrement pas. Du n’importe quoi, parfois. Souvenons-nous de Jerry Lee Lewis qui met le feu à son piano avant de s’enfuir avec son épouse âgée de treize ans alors qu’il n’a pas encore divorcé de sa deuxième femme. Little Richard abandonne sa carrière de rocker et enregistre des gospels avec Quincy Jones. Elvis Presley part faire son service militaire en Allemagne avant d’enregistrer une version en anglais d’“ O Sole Mio ”. Chuck Berry se retrouve en prison pour vingt mois pour proxénétisme. Eddie Cochran, Buddy Holly et Richie Valens décèdent dans des accidents de transport. Gene Vincent se casse la hanche. Les États-Unis bien pensants imposent Paul Anka et Pat Boone.

Dylan, témoin de son temps, a réfléchi. Et ce qu’il avait à dire n’en eut que plus de portée. Très curieusement, son « message » fut entendu hors des EÉtats-Unis par des millions de jeunes qui connaissaient trois bribes d’anglais. Personne ne comprenait mais tout le monde savait peu ou prou de quoi il parlait.

Au festival de Newport de juillet 1965, Dylan connaît la plus grande humiliation de sa carrière, celle d’être sifflé par ses admirateurs les plus inconditionnels. L’artiste a compris que l’avenir est dans l’électricité. En écoutant les Beatles, les Rolling Stones ou les Beach Boys, il sait bien que l’universalité du langage pop passe par l’électricité. Il a engagé le guitariste Mike Bloomfield pour enregistrer son nouvel album, mi-acoustique, mi-électrique, Bringing it All Back Home. Cet album sera classé numéro un au Royaume-Uni mais sixième seulement aux États-Unis. Dylan va rompre à la fois avec le son acoustique et avec les méthodes et la phraséologie des libéraux de la folk song. Bref, le 24 juillet 1965, à Newport, Dylan monte sur scène avec le Paul Butterfiled Blues Band et entonne “ Like a Rolling Stone ” sous les huées.

En rompant de la sorte, Dylan suit à sa manière l’exemple des étudiants de la nouvelle gauche étasunienne. Lorsque, dès 1964, les étudiants de gauche avaient commencé à mettre sur pied des « universités libres », les premiers cours affichaient une orientation essentiellement politique et sociale. Puis ces étudiants avaient diversifié leurs champs d’étude : Marshall McLuhan, psychédélisme, mysticisme oriental, environnement. Dans la même optique, Dylan est arrivé à la conclusion que s’il persistait dans le genre ballade sociale, il risquait la sclérose. Pour échapper à ce dilemme, il choisit de dépasser un certain rationalisme politique en versant dans le surréalisme psychédélisant (c’est de cette époque que datent ses premières expériences hallucinogènes). Comme l’a expliqué Thedore Roszak dans Vers une contre-culure (1972), le parcours intérieur de Dylan n’était en rien révolutionnaire : « le projet qui était celui des beatnicks du début des années cinquante (se remodeler eux-mêmes, remodeler leur mode de vie, leurs perceptions, leur sensibilité) l’emporte rapidement sur le désir de transformer les institutions ou les politiques. » Dylan avait fait le pas qui l’éloignait d’un certain gauchisme pour le rapprocher de la psychothérapie narcissique de Timothy Leary : « Turn on, tune in, drop out » (Branche-toi, mets-toi au diapason, décroche). Le tout, sans souiller son art, bien au contraire.

 

Bernard Gensane

Son blog:  *http://bernard-gensane.over-blog.com/

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