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Blog d’Alexandre Latsa: Le mod?le polyculturel russe en danger?

Alexandre Latsa

Alexandre Latsa

Le 15 juillet, les habitants de la ville de Pougatchev (une petite ville proche de Saratov, ? 1.100 km au sud-ouest de Moscou) ont?manifest??pour protester contre l’assassinat d’un ancien parachutiste mortellement bless? d’un coup de couteau lors d’une bagarre avec un adolescent de 16 ans originaire du Caucase.

Les protestations ont d?clench? des incidents entre populations russes et?caucasiennes, aboutissant au d?part d?une partie des habitants caucasiens de la ville. Ce tragique fait divers a fait ressurgir le spectre des incidents de Kondopoga dans le nord du pays ou en septembre 2006. A l’?poque, de violents affrontements avaient eu lieu entre des Russes et des habitants originaires du Caucase, principalement des Tch?tch?nes, qui avaient fini par quitter la ville.

Les incidents de Pougatchev ?branlent le mod?le de soci?t??multiculturel?russe qui a ?merg? de la fin de l?URSS, mod?le que certains ont qualifi? de polyculturel c’est-?-dire form? d?une population dominante, la colonne vert?brale du pays et de populations minoritaires, soutenues par cette colonne vert?brale. Pourtant, diff?rents facteurs semblent aujourd?hui faire peser une menace s?rieuse sur ce mod?le de soci?t? multiculturel.

Il y a tout d?abord le foss? ?conomico-culturel qui se creuse entre la Russie europ?enne et son flanc sud, notamment le Caucase. Le fort d?veloppement ?conomique de ces derni?res ann?es a occidentalis? et modernis? la partie ouest et nord-ouest de la Russie et cette occidentalisation rapide s?est accompagn? logiquement d?une perte des valeurs traditionnelles et de bouleversements importants dans les modes de vie.

Cette double ?volution n’a pas eu lieu ? la m?me vitesse dans le Caucase, qui est rest? plus traditionnel. De plus, la situation ?conomique est relativement m?diocre dans cette r?gion, ce qui pousse les populations caucasiennes ? venir dans les grandes villes de Russie pour y chercher du travail. On assiste donc ? la confrontation de mondes qui diff?rent sans doute de plus en plus, surtout maintenant que la main de fer de l?URSS n?est plus l? pour r?genter les comportements du « citoyen sovieticus ».

Il y a aussi le retour du religieux qui bouleverse fondamentalement et de plus en plus ce mod?le russe global. Le retour en force de la religion orthodoxe au sein de la soci?t? russe s?est accompagn? de la renaissance de l?Islam territorial (r?gional) dans un premier temps, qui a ?t? assez bien canalis? et parfaitement int?gr? politiquement ? la vie politique russe, ce qui a consid?rablement affaibli les vell?it?s s?paratistes.

On peut dire clairement que l?islam russe, institutionnel et traditionnel, ne conna?t aucun souci de cohabitation politique ni soci?tal avec le projet soci?tal orthodoxe actuel, bien au contraire. Mais appara?t de plus en plus visiblement, surtout dans le Caucase, un islam politique et radical d?ob?dience ?trang?re. Les sponsors et d?fenseurs du califat mondial et unique n?ont pas oubli? la Russie dans leurs projets, et les tentatives d?imposer un Islam ?tranger, oppressif et radical dans certaines parties de la Russie se heurtent pour l?instant ? la r?sistance politique et militaire de l?Etat russe via ses diverses structures internes de s?curit?.

Pourtant le wahhabisme/salafisme se r?pand dans le sud du pays et la conception de l?islam y ?volue rapidement, comme le prouvent les tensions qui entourent le d?bat ?pineux sur le port du voile ? l??cole. Le pouvoir politique s?est prononc? contre mais se heurte ? des r?sistances locales qui invoquent des traditions qui se confondent visiblement avec des interpr?tations totalement subjectives de la foi.

Les chiffres sont assez inqui?tants, selon les analyses des m?dias d??tat russe (confirm?e par certains?muftis), 20% des habitants d?ethnie russe du?territoire de Stavropol?(sud) auraient quitt? cette r?gion ces derni?res ann?es. En outre, de nombreux non-musulmans quittent la r?publique du Daghestan pendant que la Tch?tch?nie, pourtant sous contr?le politique russe, ne comprend plus que 2 ? 3% d?habitants d?ethnie russe. Diff?rentes vid?os?diffus?es?sur les cha?nes publiques ces derniers mois montraient l?anxi?t? des habitants de Stavropol face ? des populations caucasiennes de plus en plus nombreuses et surtout de plus en plus religieuses, influenc?es par une litt?rature religieuse saoudienne qui d?sormais abonde dans la r?gion.

Nombreux sont les analystes qui qualifient cette r?gion de premier?Kosovo russe?et le patriarche Kirill s?est rendu?sur place?pour soutenir les habitants orthodoxes pendant que des brigades de cosaques patrouillent d?sormais dans les rues des villages la nuit afin de s?curiser la situation. Mais l?Etat est dans une impasse politique car ces migrations sont des migrations internes, comme celles que connaissent Moscou, Kondopoga ou Pougatchev?

Enfin, et en plus des migrations internes (du sud du pays vers les grandes villes), l?immigration de l??tranger vers la Russie a, dans nombre de grandes villes, visiblement d?pass? les limites d?accueil. Depuis les ann?es 2000, le boom ?conomique et les gigantesques chantiers de reconstruction que le pays a connu a attir? des millions de travailleurs ?trangers, venant principalement?d?Asie centrale, une? main d??uvre corv?able et ? bon march? dont les pays d?origine ont un fort potentiel d?mographique. Ces migrants d?Asie centrale ont vu leur nombre doubler entre 2001 et 2010 et repr?sentaient pr?s de la moiti? des 13 millions d??trangers qui sont entr?s en Russie en 2011, contre 14 millions en 2012 et?15,8?millions en 2013. Sur les 6 premiers mois de 2013, ce sont ? titre de comparaison d?j? pr?s de?10?millions de personnes ?trang?res qui sont entr?es en Russie.

Selon le service f?d?ral d?immigration 5 millions seraient des migrants de travail auquel il faut ajouter pr?s de 3 millions d??trangers clandestins (5 ? 7 millions?selon?les organisations de d?fense des droits de l?homme), clandestins dont la majorit? se trouverait ? Moscou et en banlieue de Moscou. On estime en effet que la capitale compte ? elle seule entre 2 et 3 millions d??trangers (de?228 pays) et 500 ? 600.000 immigr?s ill?gaux pour une population de 14 millions d?habitants. A titre d??chelle dans le district qui entoure Moscou (Podmoskovie) les derni?res?sources?y estiment la population totale ? 7 millions d?habitants dont 1.100.000 migrants officiels auxquels il faut ajouter 600 et 700.000 migrants clandestins suppl?mentaires. Les femmes sont elles aussi de plus en plus nombreuses ? immigrer en Russie, on?estimait?en 2011 que 40% des migrants ?taient en r?alit? des migrantes ce qui devrait accentuer une communautarisation qui a d?j? commenc?.

Ces derniers mois, on se demande en effet de plus en plus en Russie comment r?agir alors que dans l?est et le sud-est de la capitale, ainsi que dans la r?gion de Moscou des embryons de ghettos ethniques font leur apparition. Le maire de Moscou ? m?me reconnu que dans certains quartiers de la ville, pr?s de?25%?de la population ne parlait m?me pas russe et que cela posait un probl?me car?selon lui: « Moscou est une ville russe, et elle doit rester russe – pas chinoise, ni tadjike, ni ouzb?ke ».

L?immigration est d?ailleurs devenue l?un des enjeux de la campagne pour les ?lections municipales de septembre prochain et tous les partis politiques (de droite comme de gauche et d?opposition ou non) ont convenus de tout faire pour freiner l?immigration tant interne (Intra-Russie et dirig?e vers la capitale) qu?externe. Facteur int?ressant, le parti communiste de la F?d?ration de Russie est dans ce domaine en pointe, prouvant ainsi que la gauche russe n?a elle pas reni? le concept de protection du peuple et du travailleur russe.

Cons?quence de la situation d?mographique des ann?es 1990, l’effectif de la population active russe va diminuer pendant quelques ann?es. Le recours ? l’immigration de travail est donc incontournable pour la Russie, au moins pendant un certain temps. Les autorit?s prennent donc tr?s au s?rieux les probl?mes qui pourraient ?tre engendr?s par cette vague migratoire indispensable.

Alors que les autorit?s russes affirment cat?goriquement que le pays devait garder sonidentit? culturelle?et nationale, et n’admettra pas l’apparition sur son territoire?d’enclaves ethniques?ferm?es, vivant en dehors du cadre juridique et culturel commun, des voix ont appel?, au contraire, ? la constitution par l??tat de ghettos r?serv?s aux migrants afin que ceux-ci ne perturbent pas le cadre de vie traditionnel de la population de souche. Cette mesure concernerait tant les migrants d?Asie centrale que les?hommes d?affaires?trangers occidentaux, asiatiques ou sud-am?ricains. Ces mesures ne concernent cependant pas que Moscou. Ces jours-ci c?est le pr?sident de la r?publique de Tch?tch?nie, Ramzan Kadyrov, qui a fait part de sa?pr?occupation?quant ? l?excessive immigration que conna?t la Tch?tch?nie actuellement et qui selon lui entrainerait une forte hausse de la criminalit? au sein de la petite r?publique.

La fin de l??poque sovi?tique, le r?veil des identit?s et des religions et l??chec du mod?le multiculturel europ?en et occidental, communautaire et violent, ne devraient laisser ? la Russie qu?une seule issue: la cr?ation d?un nouveau mod?le de cohabitation, ajust? aux traditions russes et ? la p?riode moderne, afin de pouvoir maintenir sa souverainet? sur cet ensemble territorial aussi large que vari?.

Nul doute que ce mod?le se devra d??tre tr?s directif (voire autoritaire?) afin d??viter la fragmentation du pays en zones ou territoires qui ?chapperaient peu ? peu au cadre commun (linguistique, culturel, moral, etc.) et donc ? terme au contr?le de l?Etat.

L?opinion exprim?e dans cet article ne co?ncide pas forc?ment avec la position de la r?daction, l’auteur ?tant ext?rieur ? RIA Novosti.

Alexandre Latsa?est un journaliste fran?ais qui vit en Russie et anime le site DISSONANCE, destin? ? donner un « autre regard sur la Russie ».

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