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BETTY BAPACOULE Chapitre 5

De Michele Delpech

Chapitre 5

La mort, pr?s de lui, avait un go?t sucr?. Les nocturnes avaient d?j? entam? le festin. Le cadavre, ? moiti? enseveli sous un lit de feuilles mortes, ?tait z?br? de morsures d?o? jaillissaient des caillots d?un sang noir, s?ch? par le temps. Sa veste ?tait d?chir?e et l?un de ses membres sup?rieurs avait ?t? sectionn? malproprement ? l?aide d?un outil ?mouss?. Des lambeaux de chair racornie pendaient du moignon. La terre avait bu le sang du membre coup?.
– Chef ! Chef !
Goitreux avait op?r? une volte-face, aux hurlements de l?agent qui accourait, tout en sueur.
– Qu?y a-t?il, John ? Le gardien de la paix ?tait n? dans une famille en pleine adoration de Shakespeare.
L?homme tenait dans la main un dr?le de cuissot. L?inspecteur toussa l?g?rement. L?aspect chronique de son mal mettait ses subordonn?s mal ? l?aise, parfois.
? Ce n?est pas le moment de bouffer ! s?exclama-t?il.
– C?est pas du chevreuil, Chef. C?est un avant-bras qu?a ?t? cuit au feu de bois. On a m?me commenc? ? le d?guster avec un grand cru. Regardez ! fit-il en lui tendant un tesson de bouteille. L?inspecteur prit l?objet et lu : ??G?v?or 1997. Ouais ! Un grand cru, et gouleyant avec ?a en effet !?? Sous les ongles de la main qui lui restait, le mort avait accumul? des d?bris de terre et de v?g?taux ? Ca n??tait pas une belle mort, pouvait-on lire sur les traits fig?s dans l??ternit? : ??J?ai souffert de me retrouver devant mes juges??. Il avait une sale entaille au visage. Les croque-morts devraient rivaliser d?adresse pour lui ravaler la fa?ade.

C??tait Louis qui, un beau matin, marchant vivement dans le bocage, ? la recherche d?un sanglier, ?tait tomb? sur une carcasse de voiture au pare-brise ?clat?, g?chant par sa seule pr?sence le site tout entier. Louis avait ?t? intrigu? par cette masse inerte, encastr?e entre deux ch?nes qui n?avaient surtout pas voulu cela. En effet, ? force de recevoir des d?bris de ferraille dans l??piderme, ils souffraient de rhumatismes aigus. Des entailles que le v?hicule leur avait faites, coulait leur chagrin d??tre une fois encore agress?s par les hommes.
Il avait beau se gratter la t?te, Louis ne se souvenait pas qu?on ait parl? d?un accident de la route r?cemment, dans le secteur. Apr?s avoir fait le tour de la carcasse, il allait partir lorsque la brise, qui venait de changer de direction, lui apporta des nouvelles olfactives ? une odeur subtile de viande avari?e. Son nez l?amena ? un petit bosquet. Puis, scrutant le feuillage avec attention, il d?couvrit une sente ?troite, encombr?e de ronces. En la suivant sur quelques m?tres, il buta sur un corps mou. Regardant ? ses pieds, il aper?ut avec horreur un homme enseveli sous un lit de feuilles mortes et couronn? de ch?vrefeuille. Quand Betty lui ouvrit la porte, ce matin-l?, il avait une t?te de d?terr?.
– Qu?est-ce que tu as, Louis ! Ca ne va pas ?
Louis s??tait dirig?, tel un automate, vers le combin? du t?l?phone qu?il avait d?croch? dans la foul? et avait compos? un num?ro ? 2 chiffres. Se tournant vers Betty, il lui dit :
– Je viens de trouver un cadavre. C?est pas beau !
Elle ?tait all?e lui pr?parer un caf?. Pendant ce temps, la liaison s??tait ?tablie avec la gendarmerie de Vire les Ploucs.
Lorsque l?estafette des k?pis bleus parvint sur les lieux de l?accident, l?adjudant Karnage prit note de tout ce qu?il voyait.
– Vous n?avez touch? ? rien, j?esp?re, Monsieur !
Louis r?pondit par la n?gative. Le mort ne parla pas ? l?adjudant. Il refusa obstin?ment tout indice clair de mort naturelle. Le macchab?e s??tait m?me ?lev? au-dessus de son enveloppe terrestre. Il reluquait le gendarme dont le nom, ?tiquet? soigneusement sur le torse, ? son pull de grosse laine, sembla l?inspirer, tout d?un coup : ??Monsieur Karnage est venu constater celui de mon accident??. Il fut pris d?un rire ?norme, ? cette blague que lui seul pouvait appr?cier, maintenant. Il faillit bien s?en d?crocher la m?choire, pour l?occasion.
Karnage, jugeant que l?affaire le d?passait, demanda ? Paris d?envoyer un gars de la criminelle.
La carcasse du v?hicule, une 4 L usag?e, immatricul?e ? Paris, ?tait irr?cup?rable. En accord?on, dans le m?me style que celui d?Yvette Horner, elle avait un aspect d?licat, comme si elle avait eu envie de mourir. Le mort fut soigneusement emball? et transf?r? ? la morgue du chef-lieu du canton. Mis dans une boite, apr?s avoir v?cu dans une boite, s??tre v?hicul? dans une boite, avoir travaill? dans une boite, ?a ne le changeait donc en rien, en dehors du fait qu?il ne poss?dait plus son int?grit? physique.

Le m?decin l?giste d?coupa le corps apr?s avoir englouti un bon casse-cro?te. ?? Ce m?tier-l? donne de l?app?tit aux vivants??, clamait-il souvent. Il tripota les tuyaux de vidange et ouvrit l?estomac. ?? Tiens, il a bouff? chez Juliette??. L?aubergiste cit?e l? oeuvrait ? rendre agr?able la pire charogne, ? l?aide d?aromates et d?autres pr?parations sorties tout droit des recettes de ses anc?tres extr?me-orientaux. Au temps de la marine ? voile, les cuisiniers chinois ?taient fort pris?s et s?achetaient ? prix d?or dans les comptoirs des Indes Orientales.
Lorsqu?il examina le coeur, il observa une malformation du ventricule droit, ainsi qu?un r?tr?cissement aortique ph?nom?nal. Le cr?ne portait des entailles plus ou moins profondes. Ces blessures avaient r?sult? de chocs, peut-?tre issus de l?accident lui-m?me. ?? Bah ! Goitreux trouvera bien le fin mot de l?histoire ??.

L?inspecteur ?tait en face d?un cas atypique. Un cannibalisme d?amateur, des blessures plus ou moins profondes ? la t?te, circonscrites au visage, pour les plus marqu?es. La r?union de travail avait ?t? riche en suppositions. Les r?flexions d?sagr?ables ? l?endroit du mort allaient bon train parmi les poulets. Apparemment, cet individu ?tait sexuellement permissif. Il devait refiler des morpions ? sa l?gitime, quand il vivait encore.
Il faudrait qu?il s?occupe du cannibale en herbe. Ca devait ?tre quelqu?un de tortur?. Un affam? par exemple, pour avoir bouff? de la viande en putr?faction. Avec son adjoint, Goitreux partit vers la morgue. Il ?tait fascin? par les coupes de cadavres. Quand il ?tait encore ? l?universit?, lui qui travaillait pourtant d?arrache-pied, n?avait pas obtenu assez de points pour se lancer dans la carri?re m?dicale. Il s??tait donc rabattu sur la police nationale o? il n?avait par contre eu aucune difficult? ? gravir tous les ?chelons, jusqu?? celui qu?il occupait aujourd?hui. Il toussa trois fois ? la porte du m?decin-chef. Une voix atone l?invita ? entrer.
– Alors Robert, tu ne t?arranges pas, on dirait. Tu aurais d? choisir m?decine.
L?inspecteur prit une chaise et se laissa choir dessus.
– Cette enqu?te me laisse perplexe, S?bastien. A ton avis, est-ce que le maccab?e a une blessure mortelle ? la t?te?
– Ca mon vieux? Honn?tement, je te dirais non. Cependant, l?accumulation des coups peut avoir ?t? la cl? de la mort. C??tait un gaillard au coeur d?argile, ce type-l? !
– Cardiaque ?
– Tu as devin?. Quand au cannibale, j?esp?re que tu ne vas pas l?emmerder. C?est un pauvre type. Ca lui prend de temps ? autre. Il ne bouffe pas ce qu?il veut tu sais !
– Comment s?appelle-t?il ?
– Si je te le dis, tu n?vas pas aller le voir, au moins ?
L?inspecteur regarda fixement le toubib avec un petit rictus. Il ?tait fatigu? par cette enqu?te sans queue ni t?te et tellement habitu? aux d?clarations les plus extravagantes.
– C?est Fernand Cargousse. Il habite rue des Pochetrons ? Mansart la Vertu. Il est pris en charge par les habitants du lieu. C?est un ancien combattant qui a ?t? pris sous les bombardements, en 44 et qui a crev? de faim. Il est fragilis?.
– Ecoute-moi bien. Ton Cargousse, je m?en tape. La presse ne sait rien, pour l?avant-bras. Mais je vais t?en apprendre une bonne. Tu connais le nom du mort ?
– Non !
– C?est un banquier. Jean Cul Pourri de la Motte Brais?e.
Un sifflement admiratif sortit des l?vres du toubib.
– Alors, c?est la revanche du pauvre sur le nanti. Heureusement que Jacques Veinard n?est pas sur la piste. Sinon, la France enti?re serait d?j? au courant.
– On peut dire ??, en effet. Bon ! Je te quitte, j?ai besoin de prendre l?air. Ca pue le formol, ici !

L?inspecteur restait perplexe, malgr? l?assurance goguenarde de son ami l?giste. Peut-?tre que Cargousse ?tait un parent du mort. Peut-?tre projetait-il un coup fumant, dans le genre des affaires qui ?maillaient alors le monde politique. Ca faisait beaucoup de ??peut-?tre?? ? se mettre sous la dent. Et on a beau l?avoir dure, on n?en est pas moins homme et donc limit?, quoiqu?on dise, intellectuellement. L?intuition g?niale est l?apanage des chanceux. Or Goitreux ?tait dans une mauvaise passe, sur un plan strictement personnel. Il ne parvenait pas ? distinguer sa droite de sa gauche. Dans ces conditions, il n?avait plus qu?? relever ses manches et ? se creuser un peu plus les m?ninges. Il atteignit Paris par le train de huit heures trente. Il avait eu le temps de passer ? son bureau de la P.J. pour y glaner quelques informations sur la famille du mort.

Goitreux se retrouva bient?t dans une ruelle bord?e de b?timents vieillots. Il n?y avait pas de trottoir et la pluie qui tombait s??coulait directement dans le passage. Ses chaussures, en crocodile de Saint Isidore de la Couette, ?taient tremp?es. Il maugr?a tant et si bien en pataugeant dans les flaques, qu?il faillit rater la lourde porte ? guichet de l?h?tel particulier. Une na?ade d?un beau bronze patin? en constituait le heurtoir auquel l?inspecteur d?t frapper pour accomplir sa triste besogne. Un larbin en livr?e se pr?senta imm?diatement au guichet :
– Monsieur, vous d?sirez ?
– Inspecteur Goitreux, de la Police Judiciaire, r?pondit-il en sortant sa carte et en la pla?ant devant les yeux du valet de chambre. L?autre ouvrit grand ses mirettes et fit un effort d?sesp?r? pour articuler :
– C?est pour Monsieur ?
– Non, mon brave ! Pour Madame. Et c?est officiel! Ajouta-t?il en lui montrant une commission rogatoire. Mes hommes viendront effectuer un examen des lieux.
On le fit entrer avec r?ticence dans ce qui se r?v?la une caverne d?Ali Baba. Des Rubens accroch?s aux murs, des chefs-d?oeuvre de tapisseries orientales, des meubles sortis tout droit du ch?teau de Versailles. Goitreux, pr?c?d? du valet de pied, rasait les murs, captiv? par tant de bon go?t. On l?introduisit aupr?s de la femme de Cul Pourri.
– Madame !
-Monsieur l?Inspecteur?
– Goitreux Robert, de la Police Judiciaire. J?ai une p?nible nouvelle ? vous annoncer !
La femme ?tait toute dess?ch?e. C??tait le genre vieille carne avec des dents en or. On lui avait tellement raval? la fa?ade qu?? chaque fois qu?elle ?mettait des vents, elle devait ?tre oblig?e de sourire. Elle regarda l?inspecteur, pensive.
– Votre mari est mort !
Le squelette se figea aussit?t, se composa un masque de circonstance et resta les bras ballants. Un l?ger tremblement animait sa carcasse, maintenant.
– Mon mari ?
D?un signe, l?inspecteur acquies?a. L?air devint alors si ?pais que m?me Parkinson cessa sa tremblote. Le visage d?fait de la dame fut le r?v?lateur de sa faiblesse. Il bl?mit soudain, les l?vres s?ches et minces align?rent des mots muets dont l??cho se perdit dans le regard absent de la banqui?re. Le corps de la vieille de soixante ballets roses vacilla dans son fauteuil pr?f?r?. L??garement fut d?sormais de rigueur. Goitreux ?tait bien emmerd?. Il avait ?t? un peu brusque. Il les aimait tellement, ces bourgeois de Calais, qu?il leur mettait de temps en temps la corde au cou, en pens?e du moins. Son h?tesse se releva p?niblement et d?froissa sa robe. Elle toisa le fonctionnaire de Police d?un air minaud.
– Que puis- je faire qui vous soit agr?able, monsieur ? Le c?t? face de l?h?tesse avait vacill? et sa pile ?tait charg?e de farce.
– Mon ?quipe va venir, dans quelques minutes, pour effectuer une perquisition chez feu votre mari. Son bureau l?int?ressera particuli?rement. Ce sont des gens m?ticuleux. Ils ne cr?eront pas de d?sordre, je m?y engage. ??
La ma?tresse de maison ne savait pas pourquoi la police venait l?ennuyer chez elle. Son mari n??tait pas un saint, mais il n?avait tremp? dans aucune magouille du grand banditisme. Ils avaient tous deux d? leur fortune ? quelques juteuses transactions avec des pays du tiers-monde. Ils poss?daient une mine de cuivre et une d?uranium. L?avenir dor? de leurs descendants ?tait assur? jusqu?? la troisi?me g?n?ration. Cependant, vu la chance qu?ils semblaient avoir, d?sormais, ils avaient d?cid? de t?ter de la bourse. Ils avaient bien failli s?y br?ler les ailes quand un maquignon leur avait vendu un cheptel de lamas en col?re qui, d?s lors, avaient pass? leur temps ? cracher sur la statue en pierre de Sainte Th?r?se de Lisieux, situ?e au centre de leur hacienda, en Argentine. Personne, dans ce foutu pays catholique, n?avait voulu prendre la responsabilit? d?acheter un troupeau aussi mal ?lev?, ? des gringos qui n?habitaient m?me pas le pays. Heureusement qu?un jour un dictateur avait r?ussi ? comprendre l?humour bien fran?ais de ces b?tes. Il les avait lanc?es sous forme de petits cubes enrob?s de p?te ? frire, sur le march? extr?me-oriental des Etats-Unis d?Am?rique. Les dividendes en furent assez satisfaisants pour le couple. Il put agr?ment? son train de vie de deux magnifiques Roll Roys aux banquettes garnies de cuir rouge et au tableau de bord en teck.
– Nous ne sommes pas des assassins, Monsieur !
Goitreux savait des moments o? il vaudrait mieux faire la sourde oreille aux propos des gens.
Cependant, il r?torqua avec d?dain :
– Non plus que des philanthropes, Madame !

L??quipe technique venait d?arriver. On la conduisit imm?diatement dans le bureau du mort. L?ordre r?gnait dans cette pi?ce bien ?clair?e par une porte-fen?tre donnant sur la ruelle, six m?tres plus bas. La perquisition s?effectua en pr?sence de la veuve, estomaqu?e de constater que ses relations au Minist?re de l?Int?rieur ne lui servait d?cid?ment ? rien.
– M?expliquerez-vous, ? la fin, Monsieur ? Elle avait agripp? le bras de Goitreux et ne le l?chait pas.
– Madame ! fit l?inspecteur. Je vous en prie. Vous voulez savoir pourquoi nous sommes ici, n?est-ce pas ! Je vais vous le dire.
Il lui raconta sans trop approfondir, l?endroit o? l?on avait trouv? le cadavre de son mari, ses recherches ? la P. J. sur les activit?s de cet homme. Il se trouvait justement qu?on avait relev? son nom sur le carnet d?un trafiquant de drogue compl?tement abruti, au point de laisser de telles informations tra?ner ? la port?e de tout le monde.
– Voil?, madame !
La vieille, effondr?e, voyait d?j? tout son h?ritage compromis. Mais Goitreux n?avait rien trouv? de suspect chez Cul Pourri. Il en avait ?t? pour ses frais. Son sup?rieur hi?rarchique l?avait m?me menac? de l?envoyer grossir la liste des personnes s?occupant des dossiers fastidieux de la S?curit? Routi?re, s?il persistait ? emmerder cette famille. Le mur des lamentations en avait vacill? sur son socle ; le mar?chal P?tain ?tait tomb? de son pi?destal et Jeanne d?Arc en avait subi une ablation des ovaires. Goitreux balan?a sa croix de Lorraine dans la poubelle de son percepteur et retourna p?cher en eaux calmes, ? Mansard la Vertu.

Jaf? avait effectu? un travail consid?rable, dans ce court laps de temps. Il avait cartographi? les esp?ces animales et v?g?tales des alentours de la commune. Ce matin-l?, suivant une ?ni?me piste ? la recherche de l?objet rare, il ratissait dans un lieu d?une grande richesse botanique, non loin de l?endroit o? l?on avait trouv? le cadavre. Heureuse co?ncidence, penseront en ricanant les mauvais plaisants. Et il fouilla tant et si bien l?endroit qu?il d?nicha un objet bien singulier qui n?avait pas encore l?honneur d??tre r?pertori? dans le grand livre de la nature. Il s?agissait d?une boite parall?l?pip?dique de couleur bleu ciel dont le volume ?tait divis? en de nombreuses petites cases, une pour chaque moment de la semaine. Des couvercles ? glissi?re obturaient chaque jour avec docilit?. Jaf?, intrigu?, laissa choir la botanique ? l?instant. L?objet ?tait pour ainsi dire neuf, vaguement souill? par des d?bris v?g?taux et l?g?rement humide ? l?int?rieur. Dans chaque case ?taient soigneusement dispos?es des pilules, par ordre de prise. Certaines avaient pris l?humidit?. Le naturaliste envoya le tout prestement vers un labo parisien. Celui-ci, au terme de quinze longues journ?es d?attente, lui communiqua les r?sultats de l?examen. Certaines pilules ?taient con?ues pour stimuler le coeur, d?autres pour r?guler la tension art?rielle, certaines permettaient un rel?chement mesur? du sphincter anal. Pas de quoi fouetter un chat ! Il aurait pourtant aim? apporter son aide ? l?inspecteur. Il avait un faible pour les asthmatiques.
Goitreux, justement, venait d?arriver de Paris. Il s??tait install? sur un banc plant? sous les ramures d?un magnifique platane rescap? de la terrible ?pid?mie ayant abattu tant de ses fr?res de s?ve. L?arbre dispensait une ombre bienfaitrice ? ses h?tes. Il chassait si bien les bruits que l?endroit ?tait propice ? la r?flexion. Jaf? se porta au devant du policier, d?un pas assur?.
– Alors, Monsieur l?Inspecteur. Toujours rien, dans votre enqu?te ! lui fit-il en arrivant ? sa hauteur. Apr?s une franche poign?e de main, Goitreux le salua ? son tour.
– Bonjour, monsieur le Naturaliste. Non, rien de neuf. Et vous-m?me ? J?ai ou?e dire que vous dressiez un tableau exhaustif des ressources naturelles de la r?gion. Tout ce qui porte plumes et poils n?a plus de secret pour vous, n?est-ce pas ?
– Comme vous dites, Monsieur ! Jaff? sortit de sa poche le pilulier qu?il avait trouv?.
– Vous savez ce que c?est ? Interrogea-t?il.
– Un pilulier, sans aucun doute ! Puis, soudainement replong? dans son enqu?te : ??O? l?avez-vous trouv? ?
– Devinez, monsieur l?Inspecteur. Ce n?est pas difficile, allez !
– Pas tr?s loin de l?endroit o? nous avons trouv? le cadavre. Mais nous n?avons rien vu, nous,? alors !
– Alors, c?est simple. Quelqu?un l?aura balanc? assez loin pour qu?on ne le retrouve pas, pardi !
– Et les pilules. Suspectes ?
– Le labo qui les a analys?es ne m?a rien signal? d?anormal. Mais peut-?tre que vous trouverez autre chose, Vous ! Jaff? lui donna l?objet.
Goitreux le remercia et fila ? ses affaires illico. Le labo de la P.J. r?v?la des empreintes de mains propres, dont une partie avait ?t? effac?e. Rien ne justifiait un examen plus approfondi des pi?ces ? conviction.
CHAPITRE SIXIEME

Goitreux commen?ait ? suffoquer, dans cette affaire. C??tait un peu comme si une bonne ?me s?ing?niait ? dissimuler une v?rit? dont il ne pourrait avoir soup?on quoiqu?il entreprendrait comme recherches. Rien n??tayait la th?se du meurtre. La d?pression guettait notre homme, on le sentait bien. Il toussa deux fois de trop et n?e?t plus bient?t de collaborateurs ? ses c?t?s. ?? Et si j?allais voir le cannibale. Qu?est-ce que je risque : une bonne engueulade de S?bastien. Au point o? j?en suis, il n?a pas int?r?t ? la ramener, celui-l? !??

Fernand Cargouse habitait une vieille demeure aux murs rong?s par le lierre et au toit fuyant de toutes parts. L?int?rieur de l?habitation produisait assez de salp?tre dans l?ann?e pour fournir en poudre noire une escouade de mousquetaires. L?homme pratiquait la sieste quotidiennement. La surprise se lut donc sur ses traits quand il entendit frapper avec insistance ? la porte d?entr?e. En effet, la charit? venait de passer, une heure auparavant. Il n?attendait personne, lui le prisonnier d?un pass? tonitruant.
-Tiens, marmona-t?il dans ce qu?il lui restait de barbe. Qui ?a peut ?tre !? trez ! Gueula-t?il. La porte grin?a en s?ouvrant. Un monsieur en chapeau et costard cravate se d?tacha de l?encadrement de celle-ci.
– C?est pour quoi ! lan?a obs?quieusement l?animal dans sa tani?re, en se relevant sur le coude.
– Inspecteur Goitreux Robert de la Police Judiciaire ! Se pr?senta l?autre.
– Ah bon ! j?croyais qu?on m?apportait encore des d?chets du restaurant.
– Rassurez-vous, mon brave, je suis comme vous. J?aime les cadavres bien refroidis ! L?cha le flic, mine de rien.
La perche ?tait trop bien tendue pour que l?autre ne la saisisse pas.
– Oh non, ?a recommence. Dites, vous avez pas fini de m?emb?ter avec le macchab?e, M?sieur !
– Puisque vous en venez au fait, je d?sire savoir ce qu?il s?est pass? ce jour-l? !
A ces paroles, se fut comme si une chape de plombs s??tait abattue sur le bonhomme. Le Fernand se recroquevilla sur lui-m?me. Assis sur son lit, il ne cessait de tripoter ses chaussures. Le regard tourn? vers le plancher, on le sentait mal ? l?aise et on avait envie de le laisser tranquille. Goitreux d?ailleurs se serait bien barr?, s?il n?y avait pas eu de couac dans son enqu?te. Malheureusement, il en ?tait r?duit aux conjectures. Il persista donc dans sa d?stabilisation du pauvre gars trop sensible du carafon.

Le r?cit de Fernand ?tait sans ?quivoque. Il en avait assez de bouffer toujours les reliefs des repas de l?auberge de juliette. A la fin, il en avait con?u des maux d?estomac, ? cause des ?pices qu?elle ajoutait syst?matiquement ? ses plats. Alors, un jour qu?il marchait sur une des rives de la Perche, il avait ?t? attir? par une t?che anachronique sur le fond de verdure de l?endroit. C??tait un mort. Il avait eu peur, sur le coup. Il s??tait rem?mor? ses camarades d?chiquet?s par les obus, pendant la guerre. Il s??tait assis par terre et avait attendu, regardant fixement le cadavre, pour voir s?il bougeait encore. Il y avait beaucoup d?insectes, d?j?, ? se disputer leur part. Il avait eu l?impression qu?on voulait le ramener sur un champ de bataille. Et puis, soudain, tout cela s??tait estomp?. Alors, la tension nerveuse aidant, il avait fini par confondre son r?ve de grande bouffe sauvage et sa r?alit? de cr?ve la faim. Par chance, le cadavre n??tait pas encore pourri. Il avait donc d?coup? juste de quoi faire un bon repas. Il ?tait all? chercher des branches et avait pr?par? le feu sur lequel il avait ?tendu la viande. La cuisson de la barbaque fut lente et frisa m?me la catastrophe. Puis il avait eu des remords. Le voile se d?chirait par endroit. Il revenait ? une conscience ordinaire de ses faits et gestes. Il avait mordu dans la chair presque carbonis?e. Il lui avait trouv? un go?t de cochon, mais en plus fade. Puis sa t?te malade l?avait r?veill? et il avait eu comme un sursaut. Sa m?moire religieuse lui avait fait cracher la troisi?me bouch?e. Il avait eu de ces spasmes si terribles qu?on pense souvent qu?ils vont ?tre les derniers, aussi d?vastateurs qu?une colique de miserere. Il s??tait vid? la tripaille. Les yeux hagards et le corps flageolant, il avait tout laiss? en plan, y compris le pinard qu?il avait emport? par habitude. Il avait envoy? valser la bouteille qui s??tait fracass?e sur le rocher lui faisant face. Non, d?cid?ment, son instinct cannibale ne voulait pas se r?veiller comme ? l?accoutum?e, depuis ce jour de 1940 o? il avait go?t? ? la chair humaine. Depuis, il ne cessait de passer de tr?s mauvaises nuits en compagnie de sa victime qui s??veillait ? lui sous les traits de sa m?re qui, elle, avait pass? l?arme ? gauche l?ann?e pr?c?dente. Il n?en pouvait plus de ces fant?mes malfaisants. Goitreux lui avait press? le citron si fort que le cannibale ne put y tenir plus longtemps. Il mit l?inspecteur ? la porte en gueulant. Puis, de nouveau seul enfin, il revint ? son lit, prit un tube de Gard?nal et s?allongea sur sa couche. Deux jours plus tard, une bonne ?me qui venait lui apporter du beurre le trouva tout froid et alla signaler le fait aux autorit?s.
Goitreux, dont on connaissait la visite, fut l?objet de commentaires acerbes de la part du d?l?gu? aux affaires sanitaires et sociales, en vacances dans la r?gion.
-Vous rendez-vous compte, Inspecteur. Qui va payer l?enterrement ?
Goitreux l?aurait gifl?, s?ils n?avaient ?t? en public. Cependant, il lui r?serva un chien de sa chienne, un tour de cochon que l??narque n?allait pas appr?cier du tout. Au cours d?une conf?rence de presse de l?inf?me, il lui fit envoyer un jet d?eau glac? en plein thorax. De quoi attraper une pneumonie, car l?air n??tait pas chaud, encore, ? cette ?poque de l?ann?e. C??tait le pompier, monsieur Pranlseaux qui effectuait un essai de sa motopompe. La d?sinvolture, de l?homme coupa court au discours officiel, mais n?eut pas de cons?quence f?cheuse pour sa personne. Goitreux le couvrait.
Au bal organis? pour la venue de cet ?minent personnage, le couple Goitreux-Pimb?che s?ing?nia, dans un deuxi?me assaut de la montagne humaine, ? chahuter le d?l?gu? et sa femme, une quinquag?naire repl?te ? peu pr?s souriante. Les crocs-en-jambe furent tr?s r?ussis. Toutes ces gamineries eurent un effet salutaire sur l?imb?cile car il se fit pardonner ses ?garements en promettant de ??cracher au bassinet?? pour l?enterrement de Cargousse. ??C??tait un bon bougre??, d?cida-t?il enfin, tard dans la soir?e.
Heureusement que les gens du cru n??taient pas vindicatifs car sinon, le d?l?gu? aurait pass? un quart d?heure beaucoup plus d?sagr?able. Car enfin, l?indigence gagnait une fois de plus le pays tout entier. Et comme d?habitude le pays, ce petit pays qu??tait la France, qui avait eu les moyens de construire une flotte impressionnante de vaisseaux de guerre et d?avions de chasse, ainsi que des blind?s ultrasophistiqu?s ? canons pour tirer dans tous les coins du monde ; ce pays qui vendait sa technologie ultime ? tous les ?mirats p?troliers ; ce petit bout de terre, en regard de ce qu??tait la mappemonde ? notre ?chelle, peupl? de pr?s de soixante dix millions d?habitants devenus noirs de honte ? la suite des guerres coloniales ; ce mis?rable trou verdoyant peupl? de veaux et de cochons n?avait pas les moyens d?enterrer d?cemment un pauvre bougre qui ?tait tomb? dans la toile de la mis?re par le truchement de toutes les transactions malhonn?tes de ses dirigeants ! C?en ?tait beaucoup trop ? supporter. Heureusement que le f?cheux d?l?gu? aux bidets usag?s de nos ma?tres avait fini par se rendre ? la raison de tout le village. Sinon, peut-?tre l?e?t-on alors pendu avec ses tripes. Pourquoi pas, en ces temps de pagaille pr?r?volutionnaire !
Robert Goitreux, quant ? lui, appr?cia qu?on ne l?ait pas pris ? partie. Son enqu?te pi?tinait et le seul ?l?ment s?rieux qu?il poss?dait d?sormais ?tait le t?moignage du suicid?. M?me son sup?rieur hi?rarchique n??tait pas au courant, pour le cannibale. Il passa en revue sa troupe et s?aper?ut qu?il ne lui restait plus qu?un auxiliaire.
– Gaspard ! Appela-t?il donc.
– Monsieur ! fit l?autre.
– Venez ici, je vous prie !
Les deux hommes s?attabl?rent devant une boisson chaude et ?labor?rent une strat?gie impressionnante pour conjurer le sort qui s?acharnait ? d?molir l?enqu?te.
– Vous allez retourner ? Paris et fouiller dans les archives. Allez m?me voir son percepteur. Ce sera bien le diable si vous ne trouvez pas un indice, Bon Dieu ! jura Goitreux. ? Ce n?est pas normal qu?un type de son rang arrive ici sans crier gare dans une 4 L usag?e, alors qu?il poss?de au moins deux Rolls chrom?es ? aveugler le premier passant venu et que son portefeuille poss?de au moins trois cartes American Express. Vous n?avez rien trouv? dans ses relations ? Pas de ma?tresse ? Ils en ont tous une quand ils commencent ? prendre de la brioche.
Et puis il y a autre chose, Gaspard. Notre sup?rieur hi?rarchique, la plus grande p?dale de l?histoire, apr?s Dave et Elton John, m?a d?fendu de fouiller dans sa vie. Sinon, il m?a promis de me virer de la brigade. Tu vois ?a, Gaspard ! Cul Pourri, giton d?un membre ?minent de la Police Nationale!
– Ecoutez, Chef ! r?torqua le subalterne, apr?s avoir attendu patiemment la fin de l?expos?. Moi je m?en fous qu?il soit p?d?, mon patron. Du moment que c?est pas mon cul qu?il prend pour cible. J?ai pas envie d??tre vir?, moi.
– Ouais, excuse-moi. Mais j?en ai marre de cette enqu?te de merde, tu comprends ?
– Je comprends, Chef ! N?emp?che qu?il est peut-?tre blanc comme neige, le macchab?e ?
– Tu ne trouve pas ?a bizarre, qu?un oiseau de la haute finance aille dans un trou perdu comme un p?teux, au lieu de faire le coq et de se servir de ses atouts pour qu?on lui cire les pompes. Il aurait eu le maire et toute sa cour ? ses pieds. Il aurait pu leur vendre n?importe quoi, ou acheter n?importe quoi, m?me le plus illicite !
– Il n?y a rien d?autre que des marais, une rivi?re et du bois, ici ! Y-a pas de mines de charbon, de cuivre ou d?argent.
– Ecoute-moi bien, Sherlock Holmes pour minables. Je patauge, ?a m?emmerde. Mais mon petit doigt me dit que je n?ai pas tord de vouloir approfondir cette histoire. Alors, tu files ? Paris, O.K. !
– Bien Chef !

Michel, Jacques et Francis, de l??quipe de nettoyage, avaient r?ussi ? d?gager un tron?on de la rivi?re, dans un lieu situ? en amont de Mansard la Vertu. Ils avaient d? abattre quelques arbres qui encombraient le cours d?eau jusqu?? l?obstruer compl?tement. Cela cr?ait un bouchon de v?g?taux en voie de d?composition qui emp?chait une bonne oxyg?nation du milieu aquatique. La vase s?y ?tait accumul?e de telle mani?re qu?on ne pouvait m?me plus le traverser ? gu?. L??quipe s??tait mise ? l?ouvrage avec entrain. Le travail avait ?t? difficile. Jacques, le tron?onneur avait travaill? en ?quilibre instable, juch? sur l?un des troncs enjambant la rivi?re. Il avait ? plusieurs reprises risqu? un bain forc?. Quant aux autres, arm?s de leurs crocs, ils s??taient acharn?s ? retirer le fatras de branches entrelac?es qui formait le bouchon. A bout de bras, c??tait plus de dix kilogrammes de mati?re en putr?faction qu?ils ?vacuaient ? chaque fois. La valse des crocs enjambant le d?nivel? pour aller poser leurs colis deux m?tres plus haut avait dur? un certain temps. La sueur avait coul? ? flots, malgr? la fra?cheur de cette matin?e vou?e ? l?effort. Mais la r?compense ?tait l?, ? pr?sent, devant leurs yeux humides de fatigue. Les p?cheurs ? la ligne et autres fl?neurs pourraient de nouveau passer de bons moments ? contempler l?espace a?r?. En une ann?e, la v?g?tation aurait repouss? et de nouveau les poules d?eau pourraient venir nicher. Le coeur se serrait, malgr? tout, lorsque les machines avaient termin? leur travail. Le paysage que l?on avait la veille sous les yeux s??tait transform? en un gigantesque cimeti?re de v?g?taux. Les crit?res de beaut?, on s?en apercevait alors, ?taient diff?rents d?un homme ? l?autre. Les uns criaient ? la mort de contempler un tel spectacle. Les autres ?taient heureux d?avoir d?barrass? la rivi?re de ce qui nuisait ? sa survie. Il ne faut pas oublier qu?un cours d?eau se transforme facilement en mar?cage, et que le mar?cage lui-m?me devient un sol ? peu pr?s solide au bout de nombreuses ann?es de d?p?ts d?un limon riche en mati?re organique qui attirera, alors, la graine de beaux arbres qui aspireront le peu de liquide subsistant encore dans le sol. C?est une for?t qui s??panouira et la rivi?re dispara?tra ou modifiera son cours. Cette m?canique, dans nos r?gions surpeupl?es le long de tous les cours d?eau provoquerait des drames si on laissait faire Dame Nature.

D?s que son lit fut propre, la Perche offrit un fond propice aux truites. Un rayon de soleil per?a la surface et les multiples cailloux tapissant le lit de la rivi?re furent autant de p?pites pour les observateurs qu??taient devenus Jacques et ses camarades. C?est ? ce moment-l? que l?un d?eux entrevit une t?che qui d?pareillait l?ensemble si bien mis en valeur par le feu c?leste. D?j?, Michel s??tait pr?cipit? ? l?eau. Arriv? ? l?endroit qu?il visait, l?homme se pencha et re?u le choc de sa vie en ressortant un magnifique Walter P.P.K. tout neuf. Press? par l?aventure, il ?jecta le chargeur et s?aper?ut qu?il y manquait une cartouche. Quand il fut revenu pr?s de ses camarades, il tendit l?arme ? Jacques qui s?en empara avec pr?caution, puis la recouvrit de son mouchoir et la rangea dans l?une de ses poches de pantalon.
– Pas la peine de vous faire un dessin, les gars, l?cha-t?il.
Les deux autres hoch?rent la t?te. ??T?as int?r?t ? la porter aux flics, Jacques ! Nous on va aller manger. Tu nous d?poses?
Ils firent comme cela. Puis Jacques fila chez le patron. Quand il atteignit la demeure de Lagrange, des gouttes d?eau commen?aient ? tomber. Il avait ? peine mis le pied sur le paillasson de l?entr?e que la porte s?ouvrait et lui livrait une vision tr?s fra?che. C??tait Betty en tenue de gymnastique.
– Oh ! Bonjour, monsieur Massard. Entrez donc. Qu?est-ce qui vous am?ne ?
– Merci Madame. Je voudrais voir Louis, s?il vous pla?t !
– Il n?est pas l?. Mais je puis peut-?tre le remplacer. C?est ? cause du chantier ?
– ??Oui Madame??. Il tira l?arme de sa poche d?licatement, avec son mouchoir.
– Oh ! Mon Dieu. Ou avez-vous trouv? ?a ?
– Dans la rivi?re, Madame. Pas tr?s loin de l?endroit o? l?on a trouv? le banquier.
– Betty se trouva bien embarrass?e par cette d?couverte. Elle proposa : ??Vous prendrez bien un caf? ? Je vais t?cher de contacter Louis??. Puis, r?fl?chissant plus longuement : ??ou plut?t je vais appeler l?inspecteur de police??.
Tout en acquies?ant ? la r?ponse de sa patronne, Jacques alla s?asseoir ? la table de la cuisine.
Betty composa le num?ro de l?auberge. A l?autre bout du fil, il y eut un d?clic. Puis une voix sourde intervint :
– All? !
-All? ! Bonjour Monsieur. Je voudrais parler ? l?inspecteur, s?il vous pla?t !
– L?inspecteur ! Ne quittez pas.
Il y eut un court silence, puis :
– All? ! Bonjour, Madame. Je suis l?Inspecteur Goitreux.
– Bonjour, Monsieur. Notre ?quipe a trouv? un pistolet dans la rivi?re.
– Un pistolet ? Puis, apr?s une courte h?sitation, il ajouta : ne seriez-vous pas la compagne de monsieur Lagrange. Il me semble reconna?tre votre voix.
– Si Monsieur ! C?est cela. Vous pouvez venir ?
– Bien s?r. J?accoure imm?diatement. Gardez-l? bien au chaud!

Goitreux , depuis qu?il ?tait revenu, avait r?ussi ? rassembler une grande partie des pi?ces du puzzle. Il lui manquait encore la mise en ?vidence de ses cogitations r?centes. C?est dans cet ?tat d?esprit qu?il prit la route et arriva chez les Lagrange. La pluie avait cess?. Cependant, une mare d?eau s??talait dans la cour de leur propri?t?. Il longea donc le mur de l?habitation pour ne pas se mouiller les pieds. C?est bien par les pieds que l?on s?enrhume et il ?tait assez mal en point comme cela ? sinusite aigu? ; rhume des foins ; arthrose et compagnie. Il avait un pied au purgatoire et l?autre chez les carabins. Mais il ?tait bien r?solu ? ne mourir qu?avec esprit, en pleine enqu?te.
Betty l?attendait avec impatience. Avoir une arme aussi compromettante chez elle l?ennuyait. Elle fut bien soulag?e d?entendre le moteur, dans la cour. Elle ouvrit la porte et son visage s??claira :
– Bonjour, Monsieur ! Venez par l?. Elle le pr?c?da. Dans la cuisine, Goitreux aper?ut enfin l?objet de sa visite. Tirant un mouchoir de sa poche, il prit l?arme et l?observa sous tous les angles.
– Vous y avez touch?, Monsieur ! fit-il ? l?adresse de Massard.
– Oui, bien oblig?. Elle ?tait dans l?eau. Elle y serait encore d?ailleurs, si nous n?avions pas nettoy? l?endroit o? elle se trouvait. M?me qu?un de mes gars en a retir? le chargeur et qu?il s?est aper?u qu?il y manquait une cartouche.
– Vous semblez ?tre au courant du maniement des armes, vous autres !
– Oh, vous savez? j?ai fait la guerre d?Alg?rie, comme la plupart de mes camarades, alors?
– N?emp?che, vous m?enverrez votre d?position, Monsieur?
– Massard, Inspecteur ! Nous ne sommes pas des enfants. Nous savons que le mort a ?t? retrouv? assez pr?s de l?endroit d?o? nous ?tions. Nous sommes disciplin?s, aussi.
– Je vois ?a. C?est tout ? votre honneur. Bon ! fit-il, se tournant vers Betty. Je vais l?envoyer au labo. On aura besoin des empreintes de vos gars, pour v?rifier !?? Puis il repartit aussi sec, apr?s un petit salut ? ses vis-?-vis.

Ce soir-l?, Betty eut des visions ?tranges. L?arme de l?apr?s-midi lui rappelait celle qu?elle avait elle-m?me achet?e ??sous le manteau??. Cette arme, elle l?avait gard?e en souvenir. Elle tressaillait ? pr?sent de l?avoir encore. Mais enfin, Louis et elle se posaient des questions sur les ?v?nements qui, depuis peu, d?frayaient la chronique n?crologique de l?endroit. Jamais, depuis la guerre, Mansard n?avait connu pareil imbroglio.
– Je me demande ce qu?il se passe ici ! dit Betty.
– Bah ! Ni toi ni moi ne sommes concern?s par ce fait divers. De ma vie, je n?ai eu affaire ? la justice, ? part quand il a fallu que je t?moigne, dans ma jeunesse, pour un camarade qu?on accusait de vol. Quant ? toi,???
L?interrogation n??tait pas si appuy?e qu?elle devait y apporter un d?menti. Or, Betty, croyant avoir per?u un je ne sais quoi de bizarrement tourn? dans les propos de son compagnon, se colla ? lui, doucement, ronronnant comme une petite fille qu?on a prise en d?faut. Et puis, avec gr?ce, le vermillon de ses l?vres se m?langea, par quelque alchimie habilement dispens?e, ? la Sienne Br?l?e de celles de son amant.
Calm?e par la tendresse qui l?enveloppait encore, Betty se d?gagea juste un peu. L?expiation sans doute ?tait au bout de cette course folle de l?amour en bataille. Elle lui avoua un peu ; puis de plus en plus. Le torrent vertigineux de sa m?moire s?offrit enfin aux oreilles attentives de Louis. Les quelques ?cueils de sa vie pass?e furent balay?s sans coup f?rir par la raison que transpirait sans retenue leur belle demeure. Et Betty sortit de l?aventure plus nette encore que lorsqu?elle y ?tait entr?e. Les d?mons qu?elle avait c?toy?s hier se retrouvaient dans un n?ant philosophique, dans un trou noir de l?inconscient, six pieds sous la terre de leurs anc?tres respectifs.
-Ce qu?il y a de merveilleux avec toi, mon Louis, c?est que la montagne la plus sournoise s?efface vite en regard de ton immense sagesse ! Tu sais, dit-elle en apart?, je veux bien faire un b?b?. Mais on prendra une aide, d?accord ?
Louis, ?tonn? de ce revirement, ne lui dit cependant rien d?autre que ce qu?elle voulait qu?il lui r?ponde. Oui, elle aurait une aide, pr?cieuse, pour leur petit. D?s lors, les deux elfes de Mansard la Vertu vol?rent de concert sur les ondes bienfaitrices du sentiment partag?. Une graine fructifia bient?t dans le sein de Betty.

Michele Delpech

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