Accueil / L O C A L I S A T I O N / AFRIQUE / B?nin: Un aller simple pour nulle part

B?nin: Un aller simple pour nulle part

Une ?pave d?autobus dans laquelle, avec une trentaine de compagnons d'infortune, je vais affronter les 900 kilom?tres qui s?parent Cotonou d?Abidjan.Je monte ? bord d’une ?pave d?autobus dans laquelle, avec une trentaine de compagnons d’infortune, je vais affronter les 900 kilom?tres qui s?parent Cotonou (B?nin) d?Abidjan (C?te d?Ivoire), en passant par le Togo et le Ghana. Les passagers ne comprennent pas ce qu?un Blanc fait l? alors qu’il y a l’avion et des autobus climatis?s avec tout le confort.

Je pr?pare un grand reportage pour un quotidien montr?alais sur les obstacles au libre-?change en Afrique, vaste et aride sujet que j?ai l?id?e de rendre vivant en me mettant en sc?ne dans une course ? obstacles de 3 jours, plus de 50 barrages douaniers, de nombreuses crevaisons, des attentes interminables, des menaces, fouilles en r?gle et humiliations diverses (lire Afrique: C’est encore loin le libre-?change?).

Comme un avant-go?t de ce qui m’attend, mon passage au B?nin m’a d?j? apport? son lot d’absurdit?s.

Pour commencer, j’ai ?t? arr?t? ? la fronti?re du Nigeria. En compagnie d’un ?tudiant b?ninois qui finance ses ?tudes d’?conomie gr?ce ? la contrebande, j’ai eu l’audace de suivre des contrebandiers qui, comme une procession de fourmis, transportent chaque jour sur leurs t?tes des tonnes de marchandise du Nigeria Des contrebandiers qui transportent des tonnes de marchandise du Nigeria vers le B?nin.vers le B?nin, ? quelques m?tres du poste-fronti?re officiel, au vu et au su des douaniers de l’Etat qui entretiennent cette douane fant?me pour arrondir leurs fins de mois. Avec mon meilleur sourire, je me suis pr?sent? ? mes interrogateurs comme un ?tudiant en ?conomie qu?b?cois « tr?s heureux d’?tre l? » et qui s’int?resse beaucoup au « commerce informel », comme on appelle pudiquement cette ?conomie de l’ombre qui emp?che les Etats de percevoir des taxes pour se donner les moyens de leur d?veloppement et sortir du cercle vicieux de la pauvret?. Les « forces de l’ordre » m’ont rel?ch? au bout d’une heure de questions et d’intimidation, probablement convaincues qu’un Blanc assez inconscient pour se promener ouvertement sur le chemin des contrebandiers ?tait n?cessairement inoffensif, et en me disant que j’avais beaucoup de chance, que j’aurais pu ?tre un espion ou m?me, un journaliste…

Une station service de CotonouDans les rues de Cotonou, l’activit? ?conomique est r?duite ? bien peu de choses, comme en attestent toutes ces stations service qui se limitent ? un bidon d’essence duquel l?unique pompiste verse le pr?cieux liquide au compte-gouttes, avec la d?licatesse d’un sommelier qui servirait un grand cru.

Ici, le commerce fleurit sur la mis?re humaine. Comme dans bien des pays pauvres, la brasserie nationale fait des affaires juteuses, il y a une densit? impressionnante de sectes en tous genres et de proph?tes improvis?s, et les pompes fun?bres sont d?sormais promises ? un bel avenir avec la manne du SIDA. Pour preuve « La Mercedes Personnelle », un fabricant de cercueils qui, pour votre dernier grand voyage, vous offre le ticket d’entr?e vers l’au-del? ? bord d’un cercueil grand luxe et sur mesure. Parce que vous le valez bien.

Cam?l?ons s?ch?s et t?tes de chiens

Les kilom?tres d?filent ? une lenteur affolante, rythm?s par les « douanes » improvis?es o? les forces de l’ordre d?troussent les voyageurs, et par les crevaisons qui, au bout de la huiti?me, trouvent une explication surnaturelle dans la cargaison de cam?l?ons s?ch?s et de t?tes de chiens qu’une commer?ante du Nigeria transporte sur le toit et qu’elle compte revendre ? Abidjan. J’interviens quand elle passe pr?s de se faire lyncher par les passagers convaincus qu’elle nous porte malheur.

Au bout de la huiti?me crevaison, une passag?re passe pr?s de se faire lyncher.Nous dormons deux nuits au bord de la route, ? m?me le sol, comme des clochards. Peu ? peu, nous apprenons ? nous conna?tre et ? nous appr?cier.

En apparence, nous sommes dans la m?me gal?re, soud?s par les m?mes humiliations (quoique les douaniers osent moins s?en prendre ? moi), la m?me fatigue, le m?me inconfort, les m?mes incertitudes vis-?-vis le d?roulement du voyage. En r?alit?, j’ai le meilleur si?ge, tout ? l?avant, ? c?t? du chauffeur. C??tait important pour moi, pour que je puisse plus facilement d?gainer mon appareil photo et documenter ces « obstacles au libre-?change » (barrages routiers, routes d?fonc?es, etc.) que nous rencontrerons tout au long de la route. Certainement aussi, ce que je m?avoue moins, pour une question de confort. Mais je n?ai m?me pas eu ? le demander, ils me l?ont offert d?eux-m?mes. Il ?tait ?vident que le Blanc devait ?tre devant.

Peu ? peu, j?ose me confier ? un passager nig?rian assis ? c?t? de moi. J?y vais d’abord sur la pointe des pieds, g?n? par l?obsc?nit? de l??cart entre son quotidien et le confort mat?riel et les opportunit?s que j?ai eues. Je lui parle de mes voyages et de la vie dans mon pays. Il me demande combien sont les salaires. Je lui r?pond en m?excusant presque, en lui expliquant qu?avec le prix du logement, des aliments, des transports, etc., un salaire moyen en apparence 20 fois plus ?lev? qu?au Nigeria ne rend pas les gens si riches, qu?il y a des pauvres et des mendiants au Canada, beaucoup de solitude que certains comblent avec des animaux de compagnie, que les gens sont moins solidaires, qu’il fait tr?s froid l’hiver, que les immigrants sont souvent d??us, etc. Je finis par ajouter sur un ton contrit que je r?alise que j’ai quand m?me beaucoup de chance.

Ce sombre tableau ne d?courage pas mon ami qui n’est pas pr?t de me plaindre: « No, you?re not lucky, me r?pond-il du tac au tac et avec un large sourire. You?re blessed! (Vous n??tes pas chanceux. Vous ?tes b?ni!) »

Vous ?tes b?ni!

Les Canadiens ne tra?nent pas les casseroles de la colonisation fran?aise mais je m?attendais ? une remarque un peu culpabilisante, du genre ? Oui, vous avez vraiment de la chance, vous les toubabs? ?. Au lieu de ?a, il est manifestement tr?s content pour moi. Il ne m’en veut pas! Comment peut-il ne pas se r?volter ? Je suis bien tent? de le contredire, de lui r?pondre que je ne suis pas b?ni, que si Dieu existe, il ne peut pas avoir ses pr?f?r?s. C?est logique, non? Mais il est arriv? ? sa conclusion avec un aplomb et un enthousiasme qui ne peuvent souffrir aucune contradiction. Pas la peine d?insister.

La "Mercedes Personnelle", marchand de cercueils de CotonouOui, nous sommes tous de la m?me esp?ce, tournoyant dans l’infini ? la surface d’une petite boule bleue et insignifiante, un vaisseau qui prend l?eau, qui nous oblige ? nous unir, que nous le voulions ou pas, pour ?coper des m?mes d?fis et affronter les m?mes temp?tes. Alors pourquoi une minorit? voyage-t-elle toujours en premi?re pendant que tous les autres croupissent en fond de cale? Pourquoi une si grande part de l’humanit? tourne-t-elle en rond, comme mes compagnons de voyage, apparemment pris au pi?ge du cercle vicieux de la corruption et de la mis?re?

La question a un petit c?t? aga?ant, empreint de morale jud?o-chr?tienne culpabilisante, je vous l’accorde. Et elle n’est peut-?tre pas tr?s originale mais, ce jour-l?, elle me colle ? la peau. Oui, bien s?r, je suis « b?ni »… Mais pourquoi?… Je me dis que cette « b?n?diction » est peut-?tre une responsabilit?, celle qui vient avec le bagage dont chacun h?rite et dont il peut choisir de faire le meilleur usage dans la courte p?riode que dure son passage sur Terre. Je jongle avec la r?flexion de mon compagnon de gal?re quand nous arrivons au terme de notre aventure et ? la conclusion de mon article.

Juste avant minuit, apr?s soixante heures de voyage inconfortable, le dernier obstacle est en vue ? l?entr?e d?Abidjan. Comme pour le bouquet final d?un feu d?artifices de la corruption, ils sont tous l? : douaniers, gendarmes, policiers, militaires, fonctionnaires du minist?re des Eaux et For?ts. ? Envoyez les pi?ces ?, dit mollement un repr?sentant de l?ordre. Les passagers et le chauffeur font les comptes. En trois jours de distribution de ? pourboires ?, certains voient s?envoler leurs derniers espoirs de profits sur la vente de leur marchandise. Le douanier viss? ? sa chaise compte ses billets et l?ve la t?te. ? A la prochaine ?, dit-il avec un sourire sadique.

1i?re publication sur Bourgoing.com

Commentaires

commentaires

A propos de

avatar

Check Also

Abbey road: nostalgie

C’était il y a cinquante ans, plus exactement le 8 août 1969. J’avais 21 ans, ...