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Beethoven et la 5e symphonie

C’est à un programme fabuleux qu’ont eu droit, le 22 décembre 1808, les spectateurs viennois du Theater an der Wien. Parmi les 4 œuvres crées ce jour-là figurait la 5e symphonie de Beethoven, dirigée par le compositeur en personne. Nul ne peut imaginer aujourd’hui à quel point cette œuvre atypique a marqué l’histoire de la symphonie et constitué, après la 3e symphonie dite « Héroïque », une nouvelle étape de la révolution musicale en marche…

On a coutume de dire des quatre notes qui ouvrent la 5e symphonie dans la tonalité dramatique d’ut mineur – le fameux « pom-pom-pom-pooom » – qu’elles symbolisent « le destin qui frappe à la porte ». Et de fait, ces quatre notes – trois sol brefs suivis d’un mi bémol long – semblent avoir été écrites pour placer d’emblée l’auditeur dans la gravité que requiert l’inéluctabilité du Destin. À tel point que cette source de l’inspiration de Beethoven, couramment réaffirmée par les éditeurs et les musicologues, s’est imposée au fil du temps comme une vérité intangible que l’on retrouve dans le sous-titre de l’œuvre, qualifiée de « symphonie du Destin ».

Or, Beethoven n’a jamais laissé le moindre écrit qui permette d’étayer cette relation entre le Destin et la 5e symphonie. Et cela contrairement à ce qu’a laissé entendre son secrétaire et biographe Anton Schindler pour le plus grand plaisir des éditeurs, toujours friands d’éléments de nature à doper les ventes en attisant la curiosité des mélomanes. Mais en réalité, cela n’a que peu d’importance : l’œuvre colle si bien à une représentation musicale du Destin – ce même destin si cruel pour Beethoven, déjà très handicapé par sa surdité – qu’à l’exception de rares musicologues, il s’est trouvé peu de monde pour contester la véracité de la « confidence » qu’aurait faite Beethoven à Schindler. Et cela malgré une crédibilité très écornée du biographe depuis quelques décennies*.

Bien que Beethoven en ait eu l’idée dès 1802, ce n’est qu’à partir de 1804 qu’il commença à dessiner la trame de la 5e symphonie. Et ce n’est qu’en 1808, après quatre années de maturation, qu’il mit un point final à cette œuvre et en donna la « première » lors de cette fameuse « Akademie » du 22 décembre au Theater an der Wien. Un concert exceptionnel au cours duquel les spectateurs purent entendre, outre cette 5e Symphonie, trois autres créations majeures : la 6e symphonie dite « Pastorale », le 4e concerto pour piano, et la Fantaisie pour piano, chœur et orchestre, vaste et superbe esquisse du futur mouvement final avec chœurs de la 9e symphonie, écrite quelques jours seulement avant le concert pour mettre en valeur l’Ode à la Joie de Schiller.

Si l’on en croit les chroniqueurs de l’époque, malgré des oreilles éduquées et en dépit d’un esprit plutôt ouvert aux innovations, le public viennois ne fut pas séduit par cette 5e symphonie. Il est vrai qu’elle était atypique car presqu’entièrement construite, non sur des mélodies, mais sur une architecture cyclique obsédante de quatre notes déclinées jusqu’à la saturation pour certains mélomanes encore ancrés dans le modèle classique hérité de Haydn et Mozart. Il est vrai que le concert ne se déroula pas dans d’excellentes conditions : la salle était glacée, et les musiciens – de compétences inégales – n’avaient pas eu le temps de répéter suffisamment cette symphonie si déconcertante. Ceci explique sans doute cela.

Et de fait, un mois plus tard (le 23 janvier), la 5e symphonie était rejouée à Leipzig où elle reçut un accueil enthousiaste confirmé en 1812 par les Viennois lors d’une reprise de cette œuvre dans la capitale autrichienne. Il est vrai qu’entre temps, le populaire compositeur E.T.A. Hoffmann s’était montré dithyrambique : « Cette magnifique œuvre transporte l’auditeur à travers des climats grandissants jusqu’au royaume spirituel de l’infini. » Quant au public français, ce n’est qu’en 1828 qu’il entendit pour la première fois la 5e symphonie : elle fut saluée par les acclamations du public et fit dire dans la Revue Musicale au célèbre critique Fétis, impressionné par la puissance dégagée, « C’est l’univers qui s’ébranle ».

Beethoven a-t-il voulu, après l’« Héroïque », écrire une nouvelle symphonie révolutionnaire en composant la 5e ? On peut en douter. Et cela d’autant plus que c’est au prince Lobkowitz qu’il a dédié cette œuvre. Il est vrai que Beethoven pouvait difficilement faire moins, ce prince et mécène bohémien s’étant attaché ses services pour 4000 florins par an à condition qu’il reste à Vienne et ne cède pas à l’offre du roi de Westphalie qui entendait faire du compositeur son Kapellmeister (Maître de Chapelle). Pas de nouvel opus héroïque donc, mais incontestablement une œuvre innovante dans laquelle la créativité personnelle de Beethoven prend, tout au long de la symphonie, le pas sur le style de l’époque.

Une créativité qui, au-delà du caractère cyclique s’exprime dans un final étonnant. Voilà en effet une œuvre qui débute sur un mode sombre et qui se poursuit dans une gravité obsédante dont on comprend qu’elle ait pu inspirer cette référence au Destin. Or voilà qu’enchaîné au 3e mouvement surgit un final en majeur empli d’une joie et d‘une force communicatives : les trois premiers mouvements s’imposent dans le cadre d’une salle de concert favorisant l’introspection, le quatrième ouvre tout grand les fenêtres et déborde dans le parc pour s’exprimer avec moult notations fortissimo comme une puissante pièce d’extérieur aux accents jubilatoires. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Beethoven ajoute pour la première fois à l’effectif symphonique habituel une flûte piccolo, un contrebasson et trois trombones, tous instruments de plein air dédiés aux musiques de réjouissance et de fête.

Par ce final en apothéose, Beethoven a montré que, Destin ou pas, c’est une vision d’espoir et de joie qu’il voulait donner de la vie, et cela en dépit de la propre douleur que lui occasionnait la progression inéluctable de sa surdité, une calamité pour un compositeur ! D’une certaine manière, le final de la 5e symphonie préfigure, dans un style très différent, ce que sera celui de la 9e symphonie, et ce n’est peut-être pas un hasard si Beethoven a donné à entendre ensemble cette 5e symphonie et la Fantaisie chorale lors du concert du 22 décembre 1808. À chacun d’en juger !

Lien musical : 5e symphonie par l’Orchestre philharmonique de Berlin dirigé par Herbert von Karajan.

Anton Schindler est, depuis les années 70, accusé d’avoir falsifié de nombreux échanges avec le compositeur consignés dans des carnets dont certains ont été détruits de sa main pour servir ses manipulations et embellir son rôle auprès du compositeur. Malgré tout, le travail de Schindler reste précieux à bien des égards.

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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