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Baise ton prochain

C’est le conseil provocateur que met dans la bouche des « accros » du capitalisme, le philosophe Dany-Robert Dufour, dans son dernier ouvrage « une histoire souterraine du capitalisme » (Edition Acte Sud), ouvrage qui illustre parfaitement l’adage « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ».

Interviewé par Laure Adler, le 6 janvier dernier, sur l’antenne de France-Inter, (lien) le philosophe a clairement déstructuré les arguments de ceux qui font la promotion du capitalisme, en s’appuyant notamment sur un texte encore mal connu, rédigé par Bernard de Mandeville en 1714, lequel était l’un des plus ardents défendeurs du capitalisme.

Pour autant, les arguments qu’il utilisait à l’époque sont pour le moins décoiffants.

Extrait :

« Quittez donc vos plaintes, mortels insensés ! En vain vous cherchez à associer la grandeur d’une Nation avec la probité. Il n’y a que des fous qui puissent se flatter de jouir des agréments et des convenances de la terre, d’être renommés dans la guerre, de vivre bien à son aise et d’être en même temps vertueux. Abandonnez ces vaines chimères. Il faut que la fraude, le luxe et la vanité subsistent, si nous voulons en retirer les doux fruits  ».

L’ouvrage connu un certain retentissement à l’époque, puisque l’auteur parvint à faire l’unanimité contre lui. lien

Mais écoutons plutôt Dany-Robert Dufour dans son analyse de la situation actuelle : « je pense (…) que notre monde est en train de très mal tourner et que ceci est la conséquence du tournant pervers qui a donné naissance au capitalisme »….

Dénonçant la pensée de Mandeville, il ajoute : « nous sommes dans le néolibéralisme avec un dynamisme incroyable. Le problème, c’est qu’on ne sait pas arrêter cette machine et on ne sait pas arrêter ce discours du capitalisme qui est fondé justement sur la destruction éventuellement créatrice ».

Il en profite pour décrypter avec beaucoup de précision les mécanismes qui animent le capitalisme, en reprenant la « Fable des abeilles » mandevilienne, laquelle évoquant l’aventure d’une ruche, qui grâce à la mise entre parenthèse « d’une certaine morale », permettait à sa société de développer les arts, la culture, l’architecture, le commerce, etc.

Cet ouvrage a été réédité en 2014 (éditeur Berg International).

La page de titre de l’édition de 1714 annonce clairement la couleur : «  la fable des abeilles ou les vices privés font le bien public, contenant plusieurs discours qui montrent que les défauts des hommes, dans l’humanité dépravée, peuvent être utilisés à l’avantage de la société civile et qu’on peut leur faire tenir la place des vertus morales ».

PDF du texte.

Extrait de la Fable : « la fertile ruche était remplie d’une multitude prodigieuse d’habitants, dont le grand nombre contribuait même à la prospérité commune. Des millions étaient occupés à satisfaire la vanité et l’ambition d’autres abeilles (…) chaque ordre était ainsi rempli de vices, mais la Nation même jouissait d’une heureuse prospérité ».

Dans sa fable, Mandeville précise donc que cette si cette ruche est riche, c’est parce que « tout le monde y est un peu voleur », l’argent s’accumule de-ci, de là, ce qui permet, selon Mandeville un développement de création dans les arts, la littérature, l’architecture mais aussi du commerce…

Mais voilà, dans la fable, les abeilles se mettent à culpabiliser et décident de devenir honnêtes…

A partir de ce moment, tout ce qui était dans la floraison, des arts, littérature, sculpture, et du commerce dans ses multiples fonctions, tout cela se résorbe, et la ruche plonge dans la misère la plus noire… la morale de la fable mandevilienne étant : « les vices privés font la vertu publique »

Sous l’appellation « vices privés », il faut, selon Dany-Robert Dufour, entendre l’avidité, la luxure, le mensonge, le mal, etc.

Et le philosophe d’affirmer que, cette fable illustre parfaitement le fonctionnement du capitalisme, système dans lequel s’est mis en place « La servitude volontaire de l’homme par lui-même, et donc par le travail ».

Et Dufour de faire un parallèle entre notre situation, et celle de cette ruche, car finalement, d’après Mandeville, ce serait grâce au mal que la société pourrait progresser.

Evoquant le terrible incendie qu’avait connu Londres en septembre 1666, réduisant en cendres 90% de la ville… Mandeville avait déclaré que c’était une chance, car ça avait permis de refaire cette ville encore plus belle qu’elle ne l’était… relançant ainsi le commerce, et concluant que ce mal devenait un bien !

Alors que Laure Adler résume : « alors, il faudrait que le monde soit dans un état catastrophique, ce qui nous permettrait de sortir de la situation, compliquée, complexe, difficile, où nous nous trouvons en ce moment  », Dany-Robert Dufour précise que c’est en effet la thèse que défend le capitalisme.

C’est aussi en partie celle qu’a repris au siècle dernier Joseph Schumpeter, proposant le concept de la « destruction créatrice » dont il disait qu’elle était « au centre du capitalisme ». lien

Dans un autre texte, Bernard De Mandeville, va encore plus loin et déclare : « Il faut confier le monde au pire d’entre les hommes, et qui sont ces « pire d’entre les hommes  » ?, ce sont ceux qui simulent la vertu, le dévouement au bien public, et qui, en même temps, dissimulent avec perversité leur pulsion d’avidité ».

Et Mandeville d’enfoncer le clou : « il faut confier le monde à ceux-là, (et non pas à des saints), car ceux-là n’hésiteront plus du tout à s’enrichir, y compris pour leur propre compte, au maximum, et la richesse qu’ils produiront finira par ruisseler sur le reste des hommes  »….

Nous voilà donc de retour en plein 21ème siècle, aux côtés de Macron, avec sa fumeuse théorie du ruissellement, dont on sait aujourd’hui l’invalidité… ou aux côté de tous les dirigeants capitalistes, façon Trump, qui, tout en niant la réalité du changement climatique, gèrent leurs pays comme des entreprises, mais pour le plus grand bien des actionnaires…et non pas pour celui des citoyens.

Pour en finir avec De MandevilleDany-Robert Dufour, rappelle qu’à l’époque, son nom été passé de Mandeville, en « Man Devil », l’homme du diable donc, (lien) parce que justement il faisait la promotion du vice, la promotion du mal.

Mais où en sommes-nous aujourd’hui ?

Il faudrait manquer singulièrement de discernement pour ne pas constater l’état du monde actuel, pris en étau entre la scabreuse politique américaine, celle des autocrates chinois, russes, brésiliens, l’avidité des marchands d’armes et de pétrole…et celle des banquiers.

Dans ce monde où les forêts brûlent, pour un peu de pâte à tartiner… où à cause du changement climatique…

Dans ce monde où pesticides et autres défoliants font des ravages sur les insectes, mais aussi les animaux…et sur les humains par conséquence…

Où, alors que nos hôpitaux sont malades, un patron de Big-Pharma n’a pas hésité à déclarer : « nous sommes en affaire pour le bénéfice des actionnaires, pas pour aider les malades ». lien

Où, en France6 millions de citoyens sont au chômage, quand d’autres meurent dans la rue, ou vont de burn-out en suicide… sur une planète subissant glissements de terrains, inondations à répétition, tout serait donc le résultat de la sinistre théorie mandevillienne, portée par un capitalisme destructeur ?

Dany-Robert Dufour ne dit pas autre chose : « ce monde voulu par Mandeville a tellement bien marché que nous avons profité d’une quantité de biens grâce au capitalisme… le seul problème à régler c’est que maintenant le monde est en train de se détruire  »…. mais n’était-ce pas finalement l’aboutissement de la théorie de Bernard de Mandeville ?

Pas étonnant dès lors qu’Hervé Kempf prône «  pour sauver la planète, il faut sortir du capitalisme », prenant ainsi le parfait contre-pieds d’avec la thèse mandevilienne. lien

Comme dit mon vieil ami africain : « l’homme qui mange sans travailler, finit par mourir sans maladie  ».

Merci aux internautes pour leur aide précieuse.

Le dessin illustrant l’article est de Charb

Olivier Cabanel

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