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Baie de Lannion : la « timidité » de M. Hulot

Il y a un an, je publiais un article intitulé La baie de Lannion menacée : merci, monsieur Macron ! En cause, l’exploitation des sables coquilliers à des fins industrielles avec des conséquences très négatives pour la pêche, le tourisme et les zones les plus fragiles du littoral de la baie, exposées à une érosion accrue. Grâce à une forte mobilisation des populations locales, la mise en exploitation a été gelée, mais la menace n’a pas été levée lors de la réunion de conciliation qui s’est tenue le mercredi 30 août au ministère de l’Économie…

Le projet d’exploitation du sable coquillier en baie de Lannion est porté par la Compagnie armoricaine de navigation (CAN), une filiale du puissant groupe Roullier, spécialisé dans l’agro-alimentaire et la chimie. Objectif déclaré : fournir aux agriculteurs un amendement naturel riche en calcaire afin de diminuer l’acidité des terres et induire une réduction du recours aux engrais chimiques. Un objectif louable en apparence mais derrière lequel se cache, outre la quête de profits du groupe Roullier, une double aberration environnementale, maritime et agricole.

Sur le plan maritime, cette exploitation des sables coquilliers entraînerait en effet – au détriment de secteurs économiques dont l’importance est vitale pour la région – le saccage d’un biotope riche en flore et en faune marine, avec des conséquences très pénalisantes :

1) Pour les pêcheurs professionnels – 100 emplois directs et 400 emplois induits à terre – exposés à une raréfaction de la ressource, du fait notamment de la disparition d’éléments de nutrition et de la destruction des œufs et larves des espèces endémiques. Dans un rapport de 2012, l’IFREMER estimait même que « la pêche devient impossible en zone d’extraction » !

2) Pour les plongeurs professionnels (pêcheurs d’ormeaux) et les plaisanciers confrontés à des nuages de poussières sous-marines induits par la turbidité des eaux entraînée par le dragage-aspiration et incompatibles avec leur activité.

3) Pour les rivages les plus fragiles qui, d’après les spécialistes, seraient directement impactés par la modification et le renforcement des courants marins, avec pour conséquence un phénomène d’érosion aggravée comme le soulignait déjà le rapport de l’IFREMER de 2012 qui évoquait une « modification du trait de côte [et] des modifications éventuelles du régime hydrodynamique sous l’effet des extractions [qui] peuvent, sous certaines conditions, entraîner des phénomènes d’érosion du littoral. »

4) Pour la sauvegarde des espèces d’oiseaux protégés de la toute proche Réserve des Sept-Îles dont l’exploitation des sables coquilliers mettrait en danger la ressource alimentaire en la perturbant, voire en la détruisant partiellement. À noter de surcroît que la zone d’exploitation concernée, la « Pointe d’Armor », est – comme le montre l’illustration de l’article – située entre deux zones classées Natura 2000 pour la richesse exceptionnelle de leur patrimoine en termes de flore et de faune : la Baie de Morlaix à l’ouest, et la Côte de Granit rose dont fait partie l’archipel des Sept-Îles à l’est.

L’IFREMER souligne en outre un autre risque à prendre en compte : le traitement à terre des matériaux d’extraction dont le lavage produit des rejets de particules à la mer dont, possiblement, des éléments polluants ou toxiques jusque-là neutralisés par leur enfouissement dans le sol sous-marin.

Ajoutons à cela que des plongeurs scientifiques ont découvert en 2016 sur la zone concernée une espèce de corail protégé, la Gorgone verruqueuse (Eunicella Verrucosa), comme le montre un reportage de FR3 Bretagne (vidéo à l’appui) daté d’octobre 2016.

Écologiquement pas responsable

Sur le plan agricole, cette exploitation des sables coquilliers constituerait un encouragement adressé aux professionnels de la filière à pérenniser un modèle dont on sait qu’il n’est plus adapté à la protection des terroirs. C’est en effet vers des systèmes de gestion respectueux de l’environnement qu’il convient désormais de se tourner pour en finir avec la destruction des sols née de l’exploitation intensive des terres cultivables, très largement soutenue durant des décennies par des leaders de la FNSEA ayant, à l’image du défunt Xavier Beulin, tout à la fois un pied dans l’agriculture et un autre dans l’industrie. Les solutions sont, à l’évidence, à rechercher dans une agriculture durable à vocation biologique, basée notamment sur l’abandon des labours profonds et la rotation des cultures, et sans doute également dans l’approche encore expérimentale de la permaculture. Des évolutions qui rendent inutiles le recours aux sables coquilliers.

L’exploitation des sables coquilliers sur le site dit de la « Pointe d’Armor », a été rendue possible le 14 septembre 2015 lorsqu’Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, a signé un décret accordant à la CAN une concession d’exploitation minière de 15 ans en baie de Lannion, et cela contre l’avis de la ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, qui avait qualifié cette décision d’« écologiquement pas responsable ». Une décision ensuite complétée, le 1er décembre 2015, par un arrêté co-signé par les préfets des Côtes d’Armor et du Finistère, autorisant une extraction de 250 000 m3 par an après une montée en charge progressive durant les 5 premières années à compter du 1er septembre 2016.

Créé en 2012, le collectif Le peuple des dunes en Trégor n’a pas manqué de déposer différents recours et d’organiser des manifestations pour combattre ce projet nuisible tant à la population de la baie de Lannion qu’à la richesse de son patrimoine naturel. Le 5 septembre 2016, le tribunal administratif déboute le collectif qui l’avait saisi en référé. La CAN se précipite aussitôt dans la brèche, affrète ses bateaux et débute l’exploitation durant 2 nuits consécutives. En réaction quasi immédiate, 5000 personnes défilent le dimanche 11 septembre dans les rues de Lannion après qu’Emmanuel Macron ait, la veille, déclaré à l’AFP « Il n’est résolument pas acceptable de commencer l’exploitation à la sauvette. » Les extractions sont suspendues et le dossier est d’autant plus gelé qu’une inspection ordonnée par Ségolène Royal démontre que rien n’a été fait en termes d’« évaluation des dégâts environnementaux sur la baie de Lannion. »

À nouveau gouvernement, nouvelles concertations. C’est dans ce cadre qu’après de nouvelles manifestations des opposants – la dernière en date a eu lieu à Trébeurden le 13 août –, le directeur de cabinet de Bruno Le Maire a reçu le mercredi 30 août des membres du collectif Le peuple des dunes en Trégor, des élus locaux et le président du Comité départemental des pêches. Il n’est évidemment rien sorti de cette réunion, à laquelle les dirigeants de la CAN ne participaient pas : ils seront reçus dans les prochains jours par le directeur du cabinet.

Hulot opposé mais prudent

En l’état actuel de la situation, le dossier est donc appelé à rester bloqué : les responsables de la CAN s’estiment dans leur droit pour exploiter le banc de la « Pointe d’Armor » ; quant aux opposants et à l’ensemble des élus locaux de la baie de Lannion, ils demandent l’annulation pure et simple du décret minier signé par Emmanuel Macron en 2015. Bref, l’on tourne en rond, et si de facto, il n’y a plus d’extraction, la menace continue de peser sur le site. Certes, il existe une solution : déplacer de quelques dizaines de kilomètres au large la zone d’exploitation. Mais de cela, la Can ne veut pas entendre parler en raison du surcoût d’extraction lié à l’augmentation de la distance et à la plus grande profondeur du fond marin.

Il faudra pourtant bien sortir de ce blocage tôt ou tard. Et la décision appartiendra au ministre de l’Économie. Un Bruno Le Maire que Nicolas Hulot, n°2 du gouvernement, devait rencontrer pour discuter du dossier, avait confié le ministre de l’Environnement lors d’une interview donnée sur RMC le 23 juin. Avant d’affirmer aussitôt après : « Je ne vais pas changer d’avis. Je pense très sincèrement que ça n’est pas une bonne pratique […], il faut peut-être que l’on écoute les citoyens dans les régions concernées par ce type de difficultés. Parce que sinon, que veut dire le mot ʺdémocratie participativeʺ, quand il y a une forme d’unanimité sur une pratique comme cela, qui est assez justifiée, me semble-t-il, sur un plan environnemental ? » Fort bien M. Hulot ! Mais pourquoi avoir ajouté au micro de M. Bourdin « Il y a eu des autorisations qui ont été délivrées. Et donc si on revient en arrière, il va forcément y avoir un contentieux. Donc je suis obligé de prendre l’ensemble des paramètres, et j’espère qu’on va trouver un point de médiation » ?

Une médiation impossible, vous le savez, M. Hulot. Et votre silence sur le sujet depuis plus de deux mois est assourdissant, comme si vos convictions environnementales s’étaient dissoutes dans l’indemnité compensatrice que l’État pourrait être amené à verser par voie judiciaire à la CAN du fait du décret imprudemment signé par M. Macron en 2015. Faut-il voir dans ce silence un effet de votre subordination à ce dernier ? Ou un souci inédit des deniers publics ? Les deux, peut-être. À moins qu’il ne s’agisse de la « timidité » d’un champion de l’environnement en définitive peu solidaire du « peuple des dunes ». Je vous invite à méditer la question dans votre belle villa de Saint-Lunaire, sur ce littoral breton menacé à quelques dizaines de kilomètres de là par des industriels bien peu soucieux des questions environnementales !

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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