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Aux urnes, citoyens : votez Duconnaud !

En cette période d’incertitudes électorales nées des récents fiascos sondagiers, nul ne sait qui sera l’heureux (ou l’heureuse) élu(e) au soir du 2e tour de la présidentielle de 2017. Une seule certitude : ce ne sera pas l’un de ces candidats fantaisistes qui firent naguère le bonheur des gazettes et la joie du bon peuple lors de scrutins le plus souvent oubliés, à l’image de ces quelques personnages hauts en couleur…

Seul Coluche, dans un passé relativement récent, a pu se hisser à la hauteur de ses glorieux prédécesseurs en rigolade électorale. Et même, par la grâce d’une popularité grandissante alliée, en début de campagne, à une large couverture médiatique, les surpasser largement en audience auprès du public. Au point, chose surprenante, d’acquérir une inattendue crédibilité électorale, comme le montre le film L’histoire d’un mec, réalisé en 2007 par le journaliste et cinéaste Antoine de Caunes.

« La France est divisée en deux, je veux qu’elle soit pliée en quatre ! » affirmait l’humoriste en annonçant sa candidature le 30 octobre 1980 au Théâtre du Gymnase. Une candidature accueillie comme un gag. Et de fait, c’est ce qu’elle était au début, avant que le « bouffon de la République » ne se prenne au jeu, oubliant les conseils de son ami Romain Bouteille, co-promoteur du canular. Une candidature qui faillit se terminer en drame lorsque Coluche, gréviste de la faim défaillant, dut jeter l’éponge, au début du mois d’avril 1981, victime des énormes pressions qui s’étaient exercées contre lui de la part de ses propres amis, en relais des caciques de la gauche socialo-communiste. Victime également de la censure qui lui avait été progressivement imposée par l’ensemble des médias, y compris l’organe emblématique de la pensée de gauche, le quotidien Libération. Un bouffon n’atteint pas 16% d’intentions de vote sans commencer à faire de l’ombre au prince désigné, l’énigmatique François Mitterrand, et à ses nombreux vassaux.

Au-delà du canular, Coluche aura été en fait un candidat de rejet de la classe politique traditionnelle, de rejet de ces promesses fallacieuses, de ces engagements illusoires, de ces comportements hypocrites qui caractérisent trop souvent des campagnes électorales nettement plus destinées à servir les intérêts des élus et des puissances industrielles et financières que ceux du peuple de France. Dès lors, Coluche, porteur malgré lui d’un message antisystème, n’appartenait plus au cercle très fermé des rigolos du scrutin.

Une confrérie dont, au demeurant, n’a jamais fait partie, quoi qu’on ait pu en dire, l’humaniste souvent incompris Marcel Barbu, candidat de l’élection présidentielle de 1965 face au général de Gaulle et à François Mitterrand. Ancien déporté de Buchenwald, ancien député de l’Assemblée Constituante de 1946, Marcel Barbu, prétendument « mandaté par l’association immobilière de Sannois » se présentait lui-même comme le « candidat des chiens battus ». Et de fait, celui que le général de Gaulle nommait « l’hurluberlu » avait lui-même une tête de cocker triste, au point de larmoyer parfois devant les caméras de l’ORTF.

 « Lopistes » pour les partisans, « lopettes » pour les opposants

D’autres ont en revanche brillamment illustré cette facette insolite de la démocratie française dans différents scrutins nationaux ou locaux.

Parmi eux, le tribun des resto-U parisiens et son légendaire triporteur : Mouna Aguigui (de son vrai nom André Dupont). Un tantinet anarchiste, résolument écolo, il a laissé l’image d’un patriarche provocateur, tantôt apôtre de la pédale, scandant « des vélos, pas des autos ! », tantôt chantre de la propreté, réclamant « des trottoirs, pas des crottoirs ! » Candidat du MOU (Mouvement Ondulatoire Unifié) aux législatives de 1968, Mouna assénait un slogan choc : « Les temps sont durs, soyez MOU ! » Insuffisant toutefois pour l’emporter face au ministre gaulliste René Capitant. Cela ne l’a pas empêché de récidiver plus tard sous l’étiquette du PMU (Parti Mondialiste Universaliste). Écologiste avant l’heure, Mouna a laissé un slogan plus que jamais d’actualité et dont on s’étonne qu’il n’ait pas été repris par les caciques de l’écologie politique : « Mieux vaut être actif aujourd’hui que radioactif demain ! ». (Pour en savoir plus sur ce personnage, lire C’est en parlant haut qu’on devient haut parleur !)

Sur un plan national, l’austère Ferdinand Lop a, quant à lui, longtemps marqué les campagnes de la République, réclamant sur un ton solennel l’« extinction du paupérisme après 10 heures du soir » ou bien encore la « suppression du wagon de queue du métro ». Mais sa plus grande réussite, outre le fait d’avoir suscité contre lui le « mouvement anti-Lop » alors qu’il menait campagne au « lopodrome » du Boul Mich’ (un bistro disparu à l’angle de la rue Soufflot), tient dans cette perle des slogans électoraux, à juste titre passée à la postérité : « Il faut au char de l’État la roue d’un Lop ! »

Albert Caperon, jeune dandy fortuné, occupe, lui aussi, une place de choix dans cette galerie. Candidat aux législatives de 1893 à l’instigation de son ami Alphonse Allais, « Captain Cap », soi-disant héros du Far-West et pseudo marin d’élite, était soutenu par différentes personnalités, et notamment par l’écrivain Georges Courteline. L’auteur de Messieurs les ronds-de-cuir ne pouvait, il est vrai, faire moins à l’égard du champion de la lutte contre la bureaucratie. Mais le programme de Captain cap ne s’arrêtait pas là et prévoyait, entre autres gaîtés, « l’établissement d’une plazza de toros sur la butte Montmartre » et la « transformation de la place Pigalle en port de mer ! » Hélas pour lui, les plaisirs balnéaires et les jouissances tauromachiques étaient insuffisamment prisés des parisiens : Albert Caperon ne recueillit que 175 voix !

Où l’on prend les vessies pour des lanternes électorales

La plus belle réussite en matière de canular électoral eut pour théâtre le Quartier latin lors des législatives de 1928. Raoul Brandon, député sortant conservateur, semblait devoir être réélu dès le premier tour de scrutin lorsqu’un candidat inattendu se présenta contre lui. Brandon avait, il est vrai, mécontenté la population estudiantine en obtenant la suppression des pissotières du Boul’ Mich’. Incontinent, si l’on ose dire, les potaches cherchèrent à lui faire payer cet outrage à la miction. Encore fallait-il trouver une idée de nature à polluer la campagne de Brandon. Elle survint sous la forme d’un brave homme, modeste vendeur de violettes aux terrasses des cafés. Un peu clochard, amateur de picrate, ce citoyen était surtout doté d’un incroyable patronyme : Paul Duconnaud !

Le convaincre, lui l’habitué des édicules, de se présenter contre Brandon, fut un jeu d’enfant. Dès lors, moyennant quelques chopines, la campagne put commencer. Elle donna lieu, bien évidemment, à des situations cocasses dont le sommet fut sans conteste la grande réunion électorale de la rue Victor Cousin. Ce jour-là, assis à une table recouverte d’un ample tissu vert, Duconnaud, ou plus exactement l’étudiant caché sous la table, put enfin développer son programme. Celui-ci comportait notamment les mesures suivantes : la suppression des impôts, la transformation de la station du quai Saint-Michel en gare maritime, et bien entendu sa mesure phare, le rétablissement des pissotières du Boul’ Mich ! Le candidat, passablement éméché, se contentait de ponctuer chaque intervention d’un vigoureux coup de poing sur la table. Son meeting fut un triomphe. Quelques jours plus tard, pour 127 voix, Duconnaud mettait Brandon en ballotage !

Qu’à cela ne tienne, le député sortant était désormais débarrassé de cette présence encombrante. Du moins le croyait-il. Jusqu’au moment où, stupéfait, il découvrit cette affichette de désistement placardée dans tout le Quartier latin : « Voter pour Brandon, c’est encore voter pour Duconnaud ! »

Le baiser qui tue ! De quoi donner des idées à tous les électeurs écœurés par les casseroles judiciaires et qui fantasment pour le 2e tour de 2017 sur un désistement clair du candidat Les Républicains en faveur de la candidate du Front National, du style « Voter pour Le Pen, c’est encore voter pour Fillon ! » Ou vice-versa.

Mais bon, ne rêvons pas et revenons à nos moutons, ou plus exactement à nos bouffons pour regretter leur disparition. De nos jours, hélas ! le canular politique tend à se raréfier, victime du protectionnisme frileux des politiciens conformistes et de règles de plus en plus castratrices. Plus de Lop ou de Captain Cap pour amuser une galerie devenue bien tristounette. Plus de Mouna, coiffé de sa casquette à médailles, pour haranguer la foule à la fontaine Saint-Michel. La France politique n’est plus qu’une morne plaine. Même la comique patentée Nadine Morano, « ça fait plus rire personne », comme chantait naguère Michel Rivard, ancien candidat du parti Rhinocéros*, avec ses amis du groupe Beau Dommage dans la Complainte du phoque en Alaska. Résultat : on s’ennuie… on s’ennuie… on s’ennuie…

Durant 30 ans (1963-1993), nos amis québécois ont pu voter pour les candidats du décoiffant parti Rhinocéros. Le plus illustre d’entre eux a été Cornélius 1er, un jeune rhinocéros particulièrement ambitieux qui, en 1978, a obtenu… 7% des voix aux législatives !

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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