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Autre anniversaire et autre crainte… à Toulouse

Décidément, c’est le mois des anniversaires de catastrophes.  Souvenons-vous :  le 1 septembre 2001, à 10 heures 17 minutes, à Toulouse, dans une grande usine chimique, une énorme explosion retentit, souffle tout sur plusieurs km de rayon et provoque la mort de  31 personnes.  Un stock de 300 tonnes d’ammonitrates entreposés dans le hangar 221 de l’usine a explosé.  Depuis, on s’efforce d’oublier la catastrophe (nota : je préviens tout de suite que je ne suis pas complotiste en la matière) et de rendre présentable le site… en y mettant visiblement la charrue avant les bœufs :  construction à tout va (que des terrains hautement pollués), et, dernier avatar ou dernier masquage, le lancement de la construction d’une énorme plaine photovoltaïque (1), bien pratique pour ne pas montrer les sols en-dessous, restés fortement pollués (2).  Mais ce n’est pas de ça dont je vais vous parler.  Non, c’est de ce dont on ne veut toujours pas parler, justement.  Surtout l’armée…

L’explosion d’AZF (pour AZote Fertilisants, une filiale de Total), m’avait intéressé déjà en 2009. En cherchant quelque peu à ne surtout pas suivre les pistes complotistes qui avaient fleuri (trop simplettes et dont certaines biens ridicules comme d’habitude), j’avais fait une découverte de taille.  Non pas celle de galeries « secrètes » de l’armée, qui existent bel et bien à Toulouse (dont une qui elle est plutôt impressionnante de largeur sur 1200 m de longueur… (le trait noir indique ici son tracé).  Celle d’étangs bien paisibles, qui sont toujours là (on n’a pas osé y toucher et je vais vous apprendre pourquoi), des étendues d’eau dont l’histoire est tout simplement ahurissante.

Mais avant cela, rappelons un autre événement oublié des médias:  le 13 décembre 2011, à 21h46, à savoir une autre explosion, moins importante heureusement, survenue dans un usine fabriquant du carton d’emballage, appelée Saica Pack (pour (Sociedad Anónima Industrias Celulosa Aragonesa, en français Société anonyme Industries de Cellulose Aragonaise, fondée à Saragosse et ici en photo à droite.  Une explosion assez puissante néanmoins pour faire soulever une dalle de béton :  «L’accident est survenu sous un stockage de vingt tonnes de bobines de papier qui a absorbé le soulèvement de la dalle en béton», explique le directeur du site, Jacques Delhommeau. Le résultat: l’explosion a éventré une dalle en béton sur quelques mètres carrés ». Etrange phénomène que cette nouvelle explosion inopinée que rien ne préfigurait ! Une explosion provocant l’incrédulité de la direction de l’entreprise : « notre activité n’a pas été interrompue, assure le directeur de Saica Pack. Cela demeure inquiétant car nous n’avons pas toutes les réponses à nos questions.»

Ce qui est à l’origine de ce nouvel événement explosif, on le découvre dans le rapport d’un spécialiste…. de la poudre, Jacques Lutfalla, « Ingénieur diplômé de l’École nationale supérieure des poudres » (et ancien contrôleur général des armées).  On a d’abord ramassé aux abords de la dalle d’étranges petits cylindres de métal.  La piste de ce qu’il y avait au-dessus comme bâtiment vient vite à l’esprit : une vieille carte retrouvée à bon escient le démontre :

Saica-Pack a en effet été construit sur l’ancien site de la la poudrerie nationale de Toulouse, dite de Braqueville, qui fabriquait du… fulmicoton.  Les petits cylindres trouvés sont ceux de nitrocellulose:  ils font à peine 6 mm de diamètre sur 10 mm de taille. La nitrocellulose, exactement ce que j’avais découvert sous l’emplacement du site AZF, construit lui aussi en partie sur le site de la poudrière !!! « Commencée à Toulouse en 1907, le passage de la fabrication des poudres B s’est développé progressivement jusqu’en 1914 d’abord sur le site d’Empalot, puis après la déclaration de la guerre sur le site de Bracqueville situé en amont sur la rive gauche de la Garonne. Pendant la guerre de 1914, trois programmes de développement se succédèrent à Bracqueville, permettant d’atteindre une production journalière de 110 tonnes/ jour dès octobre 1916. Ces programmes se firent en allant du nord vers le sud. Mais pour arriver à une telle production il fut aussi nécessaire de produire à Toulouse le coton-poudre (nitrocellulose) qui est la matière première de toutes les poudres B » écrit le rapporteur de l’enquête.  Lui précise plus loin que sa production était hyper-dangereuse  :

« Connu depuis les travaux de Schônbein publiés en 1846, le coton-poudre (CP) ou nitrocellulose fut considérée comme un produit particulièrement dangereux à cause de sa sensibilité et de son manque de stabilité accru par le caractère autocatalytique de sa décomposition. Il est obtenu par l’action d’un mélange d’acide nitrique et d’acide sulfurique sur des fibres de coton, d’où le nom de nitrocellulose qui lui est aussi donné. C’est un produit extrêmement dangereux qui s’enflamme facilement dès qu’il est sec. Par contre dès qu’il contient plus de 30% d’eau en poids, il est sans danger. Le coton-poudre est la matière première qui sert à la fabrication des poudres B et des poudres SD. Au stade de la fabrication du CP, le caractère fibreux de cette matière se traduit par la dispersion de fragments de fibres dans l’atelier, susceptibles de s’enflammer, l’eau étant le seul moyen de prévention de ce risque. D’où un usage abondant de l’arrosage des sols dans tous les ateliers où l’on fabrique ou manipule du CP. Dès lors ils sont reliés à un réseau de caniveaux, qui doivent être facilement visitables pour vérifier que les filoches de nitrocellulose ne s’y accumulent pas et ne puissent s’y décomposer spontanément dès qu’ils seront secs ».

Pour Lutfalla, en 2011, il n’y a donc aucun doute : « le témoignage des employés de la SAICA PACK qui affirment avoir entendu une explosion et vu un flash conduisent à s’interroger sur la possibilité d’un phénomène de même nature sous le bâtiment 221 le 21 septembre 2001. La prise en feu de résidus de poudres dont un brin analysé montre qu’il s’agit de nitrocellulose trouvé sous la dalle de l’usine SAICA PACK donne consistance à l’hypothèse qu’un accident similaire soit à l’origine de l’explosion du bâtiment 221 qui est situé dans une zone où on a fabriqué des coton-poudres pendant la première guerre mondiale dont les résidus ont pu s’accumuler dans le sous-sol. On ne peut aussi exclure la possibilité que des résidus d’autres provenances aient pu être apportés lors des remblayage effectués au niveau de ce bâtiment. » Voilà qui remettait en cause de fait l’explosion d’AZF !!!

Or dans le procès, puis son appel, dans l’affaire d’AZF, cet événement survenu après l’explosion n’était en rien apparu. En 2017, en appel, l’ancien directeur de l’usine AZF était condamné seul à 15 mois de prison avec sursis et 10 000 euros d’amende, la société Grande Paroisse à 225 000 euros d’amende, pour en gros négligence généralisée, mais nulle part la thèse d’une possible contamination du site par de la nitrocellulose n’était apparue. Pourquoi donc, voilà bien tout le problème…

Mais on découvre très vite pourquoi, en apprenant que trois étangs d’allure anodine, appelés ballastières, ayant appartenu à Grande Paroisse et Total ont été entre-temps discrètement revendus… à l‘armée. Ou plutôt sont retournés à l’Armée et donc à l’Etat Français.  Car ces trois grandes flaques sur Google Earth (au  43°33’6.49″ N et 1°26’4.86″ E) contiennent de quoi faire sauter… la ville entière de Toulouse !!!  Ils sont en effet pleins de fulmicoton, qui tant qu’il est là ne peut exploser, mais que dès qu’on l’en sortira au sec tout sautera !!! (à droite ici les caisses en bois (?) et en zinc (?) déposées au fond).  C’est ce que craignaient en 2017 Alain Ciekanski et Rose Frayssinet ces Amis de la Terre en citant témoignages et chiffres et en reprenant sans le dire une des mes illustrations d’article... « Pendant la première guerre mondiale, l’ensemble de la zone qui comprend l’île du Ramier, les Oustalous, le site d’AZF (ex ONIA), Tolochimie, les zones du Chapître et de Thibaud, les Sables d’Auzin, jusqu’au voisinage des sources de Clairfont, appartenait à l’Armée. Une vaste usine y employait plus de 30 000 salariés et produisait poudre et explosifs en tout genre. A la fin de la guerre, la demande en explosifs a fortement chuté. La poudrerie, dite de BRAQUEVILLE, s’est retrouvée avec d’énormes stocks de nitrocellulose, appelée aussi coton poudre, fulmicoton, poudre B ou poudre sans fumée : les Américains qui soutenaient l’effort de guerre des Français en avaient expédié des quantités astronomiques arrivant à Toulouse, loin du front, par trains entiers. Cette nitrocellulose a alors été stockée, principalement dans 4 ballastières (étangs) entre la Saudrune et la Garonne, à l’entrée Sud de Toulouse (à proximité immédiate du site AZF et maintenant à 500 m de l’Oncopôle). Ces ballastières avaient été créées pour en contenir théoriquement de 50 000 à 100 000 tonnes. Dans les années qui ont suivi, la presse a relayé très rapidement les craintes des spécialistes et des Toulousains. Elle titrait qu’il y avait sur le site « suffisamment de poudre pour faire sauter tout le Département », ou bien s’inquiétait du risque d’empoisonnement des sources de Clairfont qui alimentaient Toulouse en eau potable. «  

Ci-dessous un ahurissant document Powerpoint de la DGA datant de cinq ans après l’explosion, évoquant la « réhabilitation » des ballastières, toujours pas faites pour autant depuis, et le ramassage en plein terrain des morceaux de fulmicoton dont ceux en bande, très visibles au sol et les fameux petits cylindre à l’origine de l’explosion de Saica-Pack (ici à droite dans une main).

Pas rassurant du tout, ce rapport indiquait que « des caisses sont en décomposition et/ou ouvertes, la poudre s’est répandue dans le fond des ballastières. » En somme qu’il est impossible désormais d’en remonter le contenu !!!  On y apprend aussi le tour de passe-passe effectué par l’Etat, en déclarant « le 28 décembre 1981 : le classement d’une partie du terrain en biotope par arrêté préfectoral (biotope de Palayre) ». Plus possible d’y toucher, place aux canards !!!  Inimaginable !!! Encore moins rassurant dans le même rapport : « en mars 2000 : première estimation de la quantité de poudre : intervention des démineurs – plongeurs du service de déminage de Montpellier : la quantité de poudre est évaluée à 46 000 t ». Puis plus loin on passe à 5000 tonnes seulement, autre tour de passe-passe !

« En novembre 2001, deux mois après la catastrophe d’AZF, le Préfet de Région alors en poste a témoigné à la Commission d’Enquête Parlementaire sur la sécurité des Installations Industrielles : « C’est un dossier que je connais bien car il me préoccupe vivement (…). J’ai d’ailleurs eu l’occasion, sur ce sujet, d’organiser plusieurs réunions de travail, y compris à Paris, au ministère de la Défense… ». Pour le vérifier, je suis retourné sur Google Earth. Et découvert avec effroi qu’à certaines années encore, on pouvait nettement distinguer les coffrages contenant la nitrocellulose au fond de ses fameux étangs (cf photos ci-dessus) !!! On comprend mieux pourquoi aujourd’hui on les a laissés s’asphyxier avec des lentilles d’eau, ces étangs ; ça se voit beaucoup moins de satellite, ce qu’il y a toujours au fond !!!! L’armée serait-le aussi cachottière ? A espérer que le réchauffement climatique à Toulouse ne les assèche pas ces bombes en puissance !!!   Cazeneuve avait annoncé 2022 pour dépolluer ces eaux. Mais il n’est déjà plus là, et les engagement de ministres, on sait ce que ça signifie quant à son successeur... il fait l’autruche ! Toulouse est toujours assise sur une poudrière !!!

 

(1) Au printemps 2020, la plus grande centrale photovoltaïque urbaine de France devrait fournir « une production annuelle de 19 350 mégawattheures [MWh],soit l’équivalent de la consommation annuelle de 4 100 foyers », a annoncé, le 28 août, Stéphanie Andrieu, directrice générale d’Urbasolar, la société héraultaise choisie pour exploiter le site. ’investissement et le chantier sont de taille : 35 000 panneaux et 12,4 millions d’euros engagés par Urbasolar, Toulouse Métropole, la régie municipale d’électricité de Toulouse, l’Agence régionale énergie climat et la coopérative Citoy’enR.

(2) un beau cocktail : « un rapport de la direction régionale de l’industrie (aujourd’hui Dreal) de 2007 avait révélé des traces « d’arsenic, de cadmium, de cuivre, de molybdène, de nickel et de zinc au droit et en aval du terril ». « Des traces de phénol » et « de trichloroéthylène et de tétrachloroéthylène sont observées en amont du terril et dans une moindre mesure en son centre », tout comme des « concentrations en chlorobenzène ». Une pollution qui se déverse dans les eaux souterraines et dans la Garonne toute proche ! »

 

documents:

http://www.azf-10h18.com/PGR_BALLASTIERES-I.html

https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/azf-toulouse-est-assise-sur-une-52007

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/ou-on-reparle-d-azf-et-d-une-111372

http://www.azf-10h18.com/BALLASTIERES/DGA%20Diaporama.pdf

Saica Pack:  *https://www.saica.com/fr/saica-pack/

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