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	<title>CentPapiers &#187; Bureau des affaires louches</title>
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	<description>Plateforme québécoise de journalisme citoyen</description>
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		<title>De JFK à Obama &#8211; Les &#171;&#160;faiseurs de présidents&#160;&#187; de Chicago</title>
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		<pubDate>Tue, 06 Jan 2009 13:58:43 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Bureau des affaires louches</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Politique française]]></category>
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		<description><![CDATA[L&#8217;élection du sénateur de l&#8217;Illinois Barack Obama à la présidence des États-Unis d&#8217;Amérique aura confondu bien des sceptiques. Lors de son discours de victoire, Obama ne manqua d&#8217;ailleurs pas de présenter les États-Unis comme étant &#171;&#160;une place où tout est possible&#160;&#187;, comme s&#8217;il cherchait à clouer le bec à ceux qui avaient cessé de croire [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div id="attachment_4845" class="wp-caption alignnone" style="width: 510px"></p>
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<p><img class="size-full wp-image-4845" title="3171171307_1fb0dbe38a" src="http://www.centpapiers.com/wp-content/uploads/2009/01/3171171307_1fb0dbe38a.jpg" alt="Photo : BL1961 Flickr" width="500" height="357" /><p class="wp-caption-text">Photo : BL1961 Flickr</p></div>
<p>L&#8217;élection du sénateur de l&#8217;Illinois Barack Obama à la présidence des États-Unis d&#8217;Amérique aura confondu bien des sceptiques. Lors de son discours de victoire, Obama ne manqua d&#8217;ailleurs pas de présenter les États-Unis comme étant &laquo;&nbsp;une place où tout est possible&nbsp;&raquo;, comme s&#8217;il cherchait à clouer le bec à ceux qui avaient cessé de croire dans le &laquo;&nbsp;rêve américain&nbsp;&raquo;. Évidemment, il est probablement encore trop tôt pour dire si l&#8217;administration d&#8217;Obama se montrera à la hauteur des énormes attentes que suscita sa campagne électorale centrée sur les thèmes de l&#8217;espoir et du changement.</p>
<p>Par contre, il n&#8217;y a aucune raison d&#8217;attendre davantage pour porter un regard critique sur la machine politique qui se cache derrière l&#8217;homme politique. Malgré toutes les qualités que l&#8217;on peut accorder au prochain président américain, il faut aussi reconnaître qu&#8217;Obama ne serait jamais arrivé là où il en est rendu aujourd&#8217;hui s&#8217;il n&#8217;avait pas bénéficié du soutien de la puissante machine politique démocrate de Chicago. Cette machine démocrate formidablement bien huilée et notoirement corrompue règne en maître sur la ville de Chicago depuis plus de trois-quart de siècle.</p>
<p>Bien que l&#8217;emprise de la machine démocrate sur cette vaste métropole américaine est indiscutable, il reste que la mairie de Chicago est en partie l&#8217;affaire d&#8217;une seule famille. En effet, au cours de quarante des cinquante-trois dernières années, le maire de Chicago provenait des rangs de la famille Daley. Richard Joseph Daley, dit &laquo;&nbsp;The Boss&nbsp;&raquo;, dirigea Chicago d&#8217;une main de fer pendant près de vingt-et-un ans jusqu&#8217;à sa mort, en 1976. Depuis 1989, c&#8217;est l&#8217;un des fils du &laquo;&nbsp;Boss&nbsp;&raquo;, Richard Michael Daley, qui est aux commandes de Chicago.</p>
<p>C&#8217;est donc dire que Richard J. Daley a donné naissance à une dynastie politique qui est aujourd&#8217;hui plus puissante que jamais.  L&#8217;appétit de Daley senior pour le pouvoir était tel qu&#8217;il parvint même à se mettre en position d&#8217;influer sur le choix du président des États-Unis lors de plusieurs primaires et campagnes présidentielles. C&#8217;est durant les années soixante que le maire Daley a acquis le titre de &laquo;&nbsp;king-maker&nbsp;&raquo;, ou de &laquo;&nbsp;faiseur de président&nbsp;&raquo;, en raison du rôle controversé qu&#8217;il joua lors des élections présidentielles de 1960, qui aboutirent à la victoire de John F. Kennedy. Un demi siècle plus tard, le clan de l&#8217;actuel maire de Chicago, Richard M. Daley, mit tout son poids derrière la candidature d&#8217;Obama, qui a lui-même souvent été comparé au président Kennedy.</p>
<p>En effet, celui-là même qui écrivait les discours du défunt président, Ted Sorenson, affirmait reconnaître chez Obama la magie oratoire de JFK. (1) Mais ce n&#8217;est pas là la seule caractéristique qu&#8217;Obama a en commun avec JFK. Il y a aussi l&#8217;âge. JFK avait seulement 43 ans lorsqu&#8217;il devint le 35e président des États-Unis, alors qu&#8217;Obama est aujourd&#8217;hui âgé de 46 ans. Le facteur identitaire est également digne de mention. En 2008, Obama devint le premier politicien afro-américain à occuper la Maison Blanche, alors qu&#8217;en 1960, Kennedy était devenu le premier catholique à accéder à la présidence des États-Unis. À l&#8217;époque, ce n&#8217;était pas rien dans un pays où tous les présidents précédents avaient été des WASP (White Anglo-Saxon Protestant).</p>
<p>Comme JFK en 1960, les détracteurs d&#8217;Obama ne manquèrent jamais une occasion de lui reprocher son &laquo;&nbsp;inexpérience&nbsp;&raquo; politique. En effet, à l&#8217;instar de JFK, le seul poste de responsabilité politique qu&#8217;avait occupé Obama avant de se présenter à la présidence américaine avait été celui de sénateur. Mais le point commun le plus important entre les deux hommes politiques est peut-être bien l&#8217;effet décisif qu&#8217;ont eu Chicago et sa machine politique démocrate sur leur ascension politique respective.</p>
<p>Il est vrai que Obama ne doit pas nécessairement toute sa carrière politique à la machine démocrate de Chicago. Toutefois, Obama n&#8217;a pas hésité à se servir de ses influents appuis au sein de cette même machine démocrate comme d&#8217;un tremplin pour assouvir ses propres ambitions politiques. C&#8217;est d&#8217;ailleurs précisément à partir de ce tremplin qu&#8217;Obama prit son élan pour plonger tête la première dans la campagne présidentielle de 2008.</p>
<p>Au-delà de la machine démocrate, la ville de Chicago en tant que telle joua un rôle déterminant dans le cheminement de vie d&#8217;Obama puisque c&#8217;est à cet endroit que prit forme la vocation politique du prochain président américain. Surnommée &laquo;&nbsp;Windy city&nbsp;&raquo;, ou la &laquo;&nbsp;ville des vents&nbsp;&raquo;, Chicago est une métropole du Mid-West basée dans l&#8217;État de l&#8217;Illinois. Chicago compte une population de près de 3 millions de personnes, ce qui fait d&#8217;elle la troisième ville en importance des États-Unis. Si l&#8217;on inclut la population vivant dans la région métropolitaine communément appelée &laquo;&nbsp;Chicagoland&nbsp;&raquo;, ce chiffre s&#8217;élève alors à 9,5 millions de personnes.</p>
<p>Il y a quelque chose de profondément ironique dans le fait que Chicago fut le berceau politique du premier président afro-américain de l&#8217;histoire des États-Unis. Bien que Chicago jouisse d&#8217;une stature de calibre internationale, sa géographie urbaine est encore aujourd&#8217;hui caractérisée par une ségrégation raciale que l&#8217;on aurait cru révolue, de sorte que Blancs et Noirs vivent toujours dans des quartiers séparés. Et, comble de l&#8217;ironie, cette même machine démocrate qui rendit possible la victoire d&#8217;Obama à l&#8217;élection présidentielle de novembre 2008 fut la gardienne du statu quo ségrégationniste durant la majeure partie de son histoire.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Chicago est une ville ségrégationniste. On l&#8217;a construite exprès comme ça&nbsp;&raquo;, expliquait Bruce Dold, du quotidien The Chicago Tribune. (2) &laquo;&nbsp;Il y a seulement une chance sur vingt-cinq que dans son quartier un Blanc croise un Noir, et vice-versa&nbsp;&raquo;, écrivait une correspondante du journal Le Monde dans un article publié vers la fin des années &#8217;80. Une décennie plus tard, on estimait que pas moins de 90% des résidents Afro-américains devraient déménagés pour être intégrés au sein des autres quartiers multi-ethniques de Chicago. (3)</p>
<p>Les tentatives répétées de venir à bout de ce véritable &laquo;&nbsp;apartheid urbain&nbsp;&raquo; ne furent qu&#8217;une suite d&#8217;échecs, avec pour résultat que Chicago n&#8217;a jamais véritablement rompu avec ses racines ségrégationnistes. Durant les années &#8217;50, l&#8217;agence responsable du logement social, la Chicago Housing Authority (CHA), avait bien tenté de promouvoir l&#8217;intégration raciale en logeant des ménages afro-américains dans des quartiers blancs. Mais chacune de ces initiatives provoquèrent une réaction violente chez les Blancs racistes, et la CHA finissa par renoncer à sa politique intégrationniste. Durant les années &#8217;60, le mouvement des droits civils du révérend Martin Luther King tenta de remédier à cette situation mais connut une défaite cuisante.</p>
<p>Avec la victoire de Harnold Washington aux élections municipales de 1983, Chicago se retrouva avec un maire afro-américain pour première fois en 146 ans d&#8217;histoire. Or, la vieille garde de politiciens blancs de la machine démocrate se servirent de leur majorité au conseil de ville pour mener une politique d&#8217;obstruction systématique, forçant ainsi Washington à gouverner par veto. Le maire Washington parvint à obtenir une majorité lors des élections de 1987&#8230; mais il mourra quelques mois plus tard !</p>
<p>Avant d&#8217;être une ville ségrégationniste, Chicago est surtout synonyme de corruption et de banditisme dans l&#8217;imaginaire populaire. Pour comprendre comment Chicago est devenue la ville par excellence de la corruption, il faudrait remonter jusqu&#8217;à la fin du 18e siècle, à l&#8217;époque où la ville des vents tomba sous le contrôle d&#8217;un propriétaire d&#8217;une maison de jeu illégale, Michael Cassius McDonald. Fondateur de la première véritable machine politique de Chicago, Mike McDonald travaillait main dans la main avec les truands de tout acabits qui peuplait la ville. (4) On attribue également à McDonald la création du premier syndicat du crime de l&#8217;histoire de Chicago. (5)</p>
<p>Après la mort de McDonald, en 1907, le crime organisé et la corruption politiques continuèrent à prospérer harmonieusement à Chicago. Ce n&#8217;est d&#8217;ailleurs probablement pas un hasard si Chicago devint un des principaux centres du pouvoir de la Cosa Nostra, la mafia italo-américaine. C&#8217;est ainsi qu&#8217;on retrouve à Chicago un puissant syndicat du crime appelé &laquo;&nbsp;The Outfit&nbsp;&raquo; (&laquo;&nbsp;L&#8217;Équipe&nbsp;&raquo;) qui tient le haut du pavé du monde criminel depuis l&#8217;époque d&#8217;Al Capone, ce légendaire gangster qui fit la pluie et le beau temps durant l&#8217;ère de la prohibition.</p>
<p>Bien que l&#8217;Outfit est aujourd&#8217;hui en perte de vitesse, son influence dépasse néanmoins largement les frontières de l&#8217;Illinois, notamment grâce au contrôle qu&#8217;il exerce sur les activités de jeu de Las Vegas. (6) Selon la structure organisationnelle de la mafia italo-américaine, l&#8217;Outfit représente les familles suivantes à la Commission, instance suprême de la Cosa Nostra : la famille de Los Angeles (Californie), la famille de Tampa (Floride), la famille de La Nouvelle-Orléans (Louisianne), la famille de Kansas City (Missouri), la famille de St. Louis (Missouri) et la famille de Milwaukee (Wisconsin). (7)</p>
<p>L&#8217;histoire de Chicago est marquée par une suite interminable de scandales de corruption les plus retentissants les uns que les autres. C&#8217;est une équipe de baseball de Chicago, les White Sox, qui fut éclaboussée par l&#8217;un des pires scandales de toute l&#8217;histoire du sport professionnel. Lors de la série mondiale de 1919, les White Sox avaient été désignés comme les grands favoris. Or, à New York, de mystérieux parieurs misèrent une véritable fortune sur les adversaires des White Sox, les Reds de Cincinnati. Contre toute attente, ce furent les Reds qui l&#8217;emportèrent. On appris ensuite que plusieurs joueurs des White Sox avaient été payés pour entraîner leur équipe vers la défaite. Huit joueurs des White Sox furent bannis à vie des Ligues majeures du baseball à la suite de ce scandale.</p>
<p>Au début des années &#8217;80, le Federal Bureau of Investigation (FBI), l&#8217;équivalent américain de la GRC, lança une enquête d&#8217;envergure baptisée Operation Greylord sur la corruption sévissant au sein du système judiciaire de Chicago. L&#8217;enquête Greylord révéla l&#8217;existence d&#8217;un réseau de corruption dans lequel des juges acquittaient des accusés en échange de pots-de-vin. Au total, quatre-vingt-douze personnes furent inculpées, incluant dix-sept juges, quarante-huit avocats et huit policiers. La plupart des accusés plaidèrent coupables et plusieurs juges furent envoyés en prison.</p>
<p>Les affaires de corruption continuent d&#8217;occuper une place prépondérante dans l&#8217;actualité récente de la ville des vents. On a qu&#8217;à penser à Antoin &laquo;&nbsp;Tony&nbsp;&raquo; Rezko, un promoteur immobilier de Chicago et un ami personnel de longue date d&#8217;Obama qui a été trouvé coupable de seize accusations fraude, de tentative de corruption et de blanchiment d&#8217;argent, au mois de juin 2008. Au cours des dix dernières années, Rezko versa des sommes totalisant 150 000 $ à la caisse électorale d&#8217;Obama. Ce dernier décida d&#8217;ailleurs de restituer une partie des contributions financières de Rezko à des oeuvres de charité.</p>
<p>Obama a même trempé dans une transaction louche avec son ami Rezko, en juin 2005. Le même jour où le couple Obama fit l&#8217;acquisition d&#8217;une maison d&#8217;une valeur de plus d&#8217;un million $ dans un quartier chic de Chicago, Rezko acheta un terrain adjacent, d&#8217;une valeur de 625 000 $. Or, à ce moment-là Rezko s&#8217;était déclaré insolvable pour éviter d&#8217;avoir à rembourser des créanciers qui le poursuivaient devant les tribunaux. Tony Rezko s&#8217;était servit de sa femme Rita comme prête-nom pour procéder à l&#8217;achat du terrain. Celle-ci a ensuite revendu au couple Obama une partie du terrain à un prix inférieur à celui du marché. Lorsque l&#8217;affaire refit surface au beau milieu des primaires démocrates, Obama qualifia cette transaction de &laquo;&nbsp;stupidité.&nbsp;&raquo; <img src='http://www.centpapiers.com/wp-content/plugins/smilies-themer/kopete/note.png' alt='(8)' class='wp-smiley' /> </p>
<p>Pensons aussi à Aiham Alsammarae, un homme d&#8217;affaires de Chicago qui est un bon ami de Tony Rezko. Originaire d&#8217;Irak, Alsammarae revint dans son pays natal après la chute de Saddam Hussein, en 2003, et fut nommé ministre de l&#8217;Électricité. Puis, en 2006, Alsammarae devint le premier membre du gouvernement irakien de l&#8217;ère post-Saddam à être emprisonné sous des accusations de corruption. Quelques mois plus tard, il s&#8217;évada de la prison de Bagdad où il était détenu. Lorsqu&#8217;un journaliste américain lui demanda comment il s&#8217;y était pris pour fausser compagnie à ses geoliers, Alsammarae répondit, en ricanant : &laquo;&nbsp;À la manière de Chicago&nbsp;&raquo;. (9)</p>
<p>Pensons également à Milorad &laquo;&nbsp;Rod&nbsp;&raquo; Blagojevich, politicien de Chicago et gouverneur démocrate de l&#8217;Illinois depuis 2003 qui a été arrêté par le FBI, avec son directeur de cabinet John Haris, sous des accusations de corruption, le 8 décembre dernier. L&#8217;écoute électronique des conversations de Blagojevich révéla notamment que le gouverneur avait littéralement mit aux enchères le siège vacant d&#8217;Obama au sénat américain.</p>
<p>Notons que Obama entretient des liens politiques avec Rod Blagojevich depuis la campagne électorale qui mena à l&#8217;élection de ce dernier au poste de gouverneur de l&#8217;Illinois, en novembre 2002. À l&#8217;époque, Obama avait alors été l&#8217;un des plus importants conseillers de Blagojevich. (10) Quatre ans plus tard, Obama se prononça en faveur de la réélection de Blagojevich, et ce, même si son administration était déjà sous enquête fédérale relativement à des affaires d&#8217;embauches frauduleuses. (11) C&#8217;est ce qui fit dire à l&#8217;éditorialiste de La Presse, André Pratte, que l&#8217;affaire Blagojevich était &laquo;&nbsp;une première égratignure sur la brillante armure de M. Obama.&nbsp;&raquo; (12)</p>
<p>Bien entendu, les propos injurieux qu&#8217;a tenu Blagojevich à l&#8217;égard des membres de la future administration présidentielle laissent croire que Obama et son entourage refusèrent de prendre part aux combines du gouverneur cupide. Toutefois, la version contradictoire d&#8217;Obama au sujet des communications qu&#8217;il a eu avec Blagojevich relativement au choix de son successeur au sénat ne sont pas de très bonne augure. Ainsi, le lendemain de l&#8217;arrestation de Blagojevich, Obama déclara qu&#8217;il n&#8217;avait pas été en contact avec le gouverneur. Or, son principal stratège, David Axelrod, avait pourtant affirmé le contraire sur les ondes de Fox news, deux semaines plus tôt. (13) Aussi, le fait que Obama ait lui-même été interrogé par le FBI dans cette affaire n&#8217;est pas nécessairement ce qu&#8217;il y a de plus rassurant. (14)</p>
<p>Chose certaine, l&#8217;affaire Blagojevich n&#8217;a pas finit de faire de couler de l&#8217;encre ne serait-ce qu&#8217;en raison du fait que le gouverneur a décidé de s&#8217;accrocher à son poste malgré les appels à sa démission qui ont été lancés de toutes parts, incluant par Obama lui-même. S&#8217;il était trouvé coupable, Blagojevich pourrait être condamné à une peine maximale de dix ans d&#8217;emprisonnement. Le cas échéant, il deviendrait le quatrième des sept derniers gouverneurs de l&#8217;Illinois à se retrouver derrière les barreaux.</p>
<p>En effet, son prédécesseur, Georges H. Ryan, gouverneur républicain de 1999 à 2003, purge actuellement une peine de 6 années et demi d&#8217;emprisonnement après avoir été trouvé coupable de dix-huit accusation criminelles, incluant extorsion, fraude postale, évasion fiscale et fausses déclarations. L&#8217;élément déclencheur de cette affaire de corruption fut un accident de camion au Wisconsin qui avait entraîné la mort de six enfants. Ce tte tragédie routière révéla l&#8217;existence d&#8217;un réseau de pots-de-vin qui incluait la vente de permis de conduire de poids-lourds à personnes non qualifiées.</p>
<p>En 1987, Daniel Walker, gouverneur démocrate de 1973 à 1977, écopa d&#8217;une peine de sept années d&#8217;emprisonnement après avoir été déclaré coupable d&#8217;avoir détourné plus d&#8217;un million $ provenant d&#8217;une institution d&#8217;épargne et de crédit qui sera plus tard déclarée insolvable, soit la First American Savings &amp; Loan Association de la ville d&#8217;Oak Brook, en banlieue de Chicago. La juge qui présida le procès estima que Walker s&#8217;était servi de la banque comme s&#8217;il s&#8217;agissait de sa &laquo;&nbsp;tirelire personnelle.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Enfin, Otto Kerner Jr, politicien de Chicago et gouverneur démocrate de 1962 à 1968, fut trouvé coupable de dix-sept accusations de pots-de-vin, de complot, de parjure. Notons que Kerner avait été élu juge à la cour d&#8217;appel de l&#8217;Illinois au moment où il fut condamné à purger une peine de 3 ans de prison et à verser une amende de 50 000 $. Le scandale éclata après que la propriétaire d&#8217;une piste de course de chevaux, Marge Lindheimer Everett, déduisit de ses impôts les pots-de-vin qu&#8217;elle avait versés au gouverneur Kerner. Ironiquement, Everett avait agit ainsi parce qu&#8217;elle s&#8217;imaginait que les pots-de-vin étaient une dépense ordinaire et nécessaire pour faire des affaires dans l&#8217;Illinois.</p>
<p>Et il ne s&#8217;agit-là que de la pointe de l&#8217;iceberg. Il y a deux ans, le quotidien The Chicago Sun-Times révéla qu&#8217;au moins soixante-dix-neuf élus de Chicago et du reste de l&#8217;Illinois avaient été trouvés coupable d&#8217;avoir commis un acte criminel depuis 1972. (15) C&#8217;est une moyenne de deux élus par année et on ne parle que de ceux qui se sont fait prendre. En plus des trois gouverneurs cités ci-haut, la liste du Sun-Times incluait vingt-sept conseillers municipaux, quinze membres de la Chambre de représentants de l&#8217;Illinois, dix-neuf juges et deux membres du Congrès américain. Le Sun-Times rappela qu&#8217;à une époque le nombre de conseillers municipaux emprisonnés était si élevé qu&#8217;au tournant de l&#8217;année 1991 le journal avait même prit la peine de souligner à la une qu&#8217;aucun élu n&#8217;avait été inculpé ou condamné au cours des douze derniers mois !</p>
<p>La corruption politique aurait-elle prit des proportions épidémiques dans l&#8217;Illinois ? Parlez-en au FBI. Les politiciens et fonctionnaires corrompus donnent tellement de pain sur la planche aux enquêteurs fédéraux que le FBI décida de former une troisième escouade anti-corruption à Chicago. (16) Cette décision est d&#8217;autant plus significative quand on sait qu&#8217;aucune autre ville américaine ne compte autant d&#8217;unités policières spécifiquement assignées à lutte anti-corruption, pas même Los Angeles ou New York, les deux plus grandes villes des États-Unis.</p>
<p>Bien entendu, la corruption politique n&#8217;est pas un phénomène propre à Chicago. Toutefois, contrairement à certaines autres grandes villes américaines qui ont connues leur part de scandales, aucune des réformes visant à limiter l&#8217;ampleur du patronage et de la corruption qui se sont enracinées dans les moeurs politiques de Chicago depuis plus d&#8217;un siècle ne purent être menées à terme. L&#8217;échec des réformes peut notamment s&#8217;expliquer par le fait que la machine démocrate gouverne sans partage Chicago depuis si longtemps qu&#8217;on pourrait facilement la confondre avec un parti unique. En fait, le dernier républicain à avoir occupé la mairie de Chicago perdit le pouvoir en 1931. Avec l&#8217;arrivée au pouvoir de Richard J. Daley, l&#8217;emprise de la machine démocrate ne cessa de s&#8217;accentuer.</p>
<p>Dans cette première de deux parties sur les faiseurs de président de Chicago, le BUREAU DES AFFAIRES LOUCHES reviens sur les moments marquants du règne du maire Richard Daley senior, notamment sur ses relations troubles avec l&#8217;Outfit, son rôle lors de l&#8217;élection de JFK, son bras de fer avec Martin Luther King, sa gestion désastreuse des manifestations en marge de la convention nationale démocrate de 1968 et plus encore.</p>
<p><strong>Le Chicago du &laquo;&nbsp;Boss&nbsp;&raquo;</strong></p>
<p>Avocat de profession, Richard J. Daley se fit élire pour la première fois à la Chambre des représentants de l&#8217;Illinois, en novembre 1936. Ironiquement, Daley s&#8217;était alors présenté sous la bannière du parti républicain, remplaçant à la dernière minute le représentant David Shanahan qui venait de rendre l&#8217;âme. Peu de temps après son élection, Daley rejoignit le caucus démocrate à la législature. Deux ans plus tard, il fit son entrée au sénat de l&#8217;Illinois.</p>
<p>En 1946, alors qu&#8217;il siègeait toujours au sénat, Daley se porta candidat au poste de shérif de l&#8217;immense comté de Cook, qui englobe Chicago et sa banlieue. Il subissa la défaite, ce qui n&#8217;eut toutefois aucun impact sur le reste de sa carrière. En fait, il s&#8217;agissait là fut de la première et de la dernière fois que Daley perdit une élection. Devenu leader de la minorité démocrate au sénat, Daley voyait son influence grandir sans cesse à l&#8217;intérieur de la machine démocrate. En décembre 1948, le gouverneur de l&#8217;Illinois, Adlai Stevenson, le fit entrer dans son cabinet à titre de directeur du revenu.</p>
<p>Gravissant un à un les échelons du pouvoir, Daley aspirait à assouvir ses ambitions politiques sur la scène municipale de Chicago. Une opportunité s&#8217;offrit à lui lorsqu&#8217;il fut nommé greffier intérimaire du comté du Cook, en janvier 1950. Cette fonction essentiellement mondaine représentait un bon tremplin politique puisqu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une position permettant d&#8217;avoir la main haute sur des centaines de postes au sein de l&#8217;administration municipale. Quelques mois plus tard, Daley se présenta à sa propre succession au poste de greffier, ce qui lui donna une visibilité significative auprès de l&#8217;électorat de Chicago. Il l&#8217;emporta haut la main.</p>
<p>En juillet 1952, Chicago fut l&#8217;hôte de la convention nationale du parti démocrate, lors de laquelle les délégués devaient désigner le candidat à la présidence des États-Unis. Le sénateur du Tennessee Estes Kefauver était celui que l&#8217;on donnait gagnant. Kefauver s&#8217;était rendu populaire auprès du public américain en présidant le Comité d&#8217;enquête spécial du sénat sur le crime dans le commerce entre les États. Les travaux du comité Kefauver furent diffusés à la télévision et eurent un impact retentissant. Pour la première fois, des caïds de la Cosa Nostra furent contraints de témoigner en public. Le directeur du FBI, John Edgar Hoover, fut obligé de reconnaître l&#8217;existence de la mafia aux États-Unis. Les carrières de politiciens importants, comme le leader de la majorité démocrate au sénat américain, Scott Lucas, furent ruinées.</p>
<p>De son côté, le sénateur Kefauver apparu comme une sorte de héros populaire incorruptible aux yeux du grand public américain. Lors de la course à l&#8217;investiture démocrate, Kefauver remporta douze des quinze primaires qui avaient été tenues cette année-là. Il réalisa même un précédent historique en parvenant à battre le président démocrate sortant, Harry Truman, lors de la primaire du New Hampshire. Ce faisant, Kefauver se fit de puissants ennemis au sein de son propre parti, incluant certaines grosses huiles de la machine démocrate qui ne voyait pas d&#8217;un très bon oeil son zèle anti-corruption. Les démocrates anti-Kefauver mirent tout en oeuvre pour faire barrage à la nomination du sénateur du Tennessee.</p>
<p>C&#8217;est à Chicago que fut stoppée l&#8217;ascension fulgurante de Kefauver. Contre toute attente, l&#8217;investiture démocrate fut remportée au troisième tour par le gouverneur de l&#8217;Illinois, Stevenson. Ce dénouement inattendu surprenait d&#8217;autant plus quand on savait que non seulement Stevenson n&#8217;avait pas fait campagne lors des primaires, mais qu&#8217;en plus il n&#8217;avait même pas annoncé sa candidature avant le début de la convention. En fait, ce fut l&#8217;insistance de ses partisans, parmi lesquels figurait Daley, qui eut raison des réticences de Stevenson à se présenter. À l&#8217;élection présidentielle de novembre 1952, Stevenson dut affronter un adversaire de taille en la personne de Dwight Eseinhower, un général à cinq étoiles que les démocrates avaient eux-mêmes cherchés à recruter, en vain. Stevenson fut donc battu, ne recevant que 44 % des suffrages, et Eseinhower devint le 34e président des États-Unis.</p>
<p>En juillet 1953, Daley devint le président du Cook County Democratic Central Committee. Il se trouvait désormais à la tête de la puissante machine démocrate de Chicago. Entre-temps, le maire démocrate de Chicago, Martin Kennelly, s&#8217;était rendu impopulaire au sein de son propre parti en instaurant des réformes visant à freiner les pratiques de patronage. S&#8217;il était encore au pouvoir pour accomplir un second mandat, cela s&#8217;expliquait uniquement par l&#8217;incapacité de ses rivaux démocrates à s&#8217;entendre sur une solution de rechange. (17) Mais, en décembre 1954, à quelques mois du prochain scrutin municipal, les diverses factions de la machine démocrate de Chicago réussirent à s&#8217;unir derrière un candidat. Son nom: Richard J. Daley.</p>
<p>Durant sa campagne pour l&#8217;investiture démocrate, Daley consacra peu de temps aux bains de foule. Il ne prit pas la peine non plus d&#8217;élaborer sa vision des politiques qu&#8217;il entendait mettre en place une fois élu, ni même de prendre position sur les grands sujets de l&#8217;heure. Daley concentra plutôt ses énergies à tisser des liens auprès des travailleurs d&#8217;élection de la machine démocrate. (18) Quant au financement de sa campagne, la machine démocrate eut recours aux procédés habituels. Les employés municipaux qui devaient leur poste grâce au patronage durent verser un ou deux pour cent de leur salaire à la caisse électorale de Daley. Les entreprises désireuses d&#8217;obtenir un changement de zonage furent également mise à contribution, sans oublier toute la gamme d&#8217;activités illégales dont l&#8217;existence même reposaient sur l&#8217;aveuglement volontaire des autorités. (19)</p>
<p>À cela s&#8217;ajoutait les syndicats, qui, aux yeux des politiciens,  représentaient un énorme potentiel électoral qui pouvait être mobilisé sur demande. Daley bénéficia de l&#8217;appui des appareils syndicaux comme le Congress of Industrial Organizations et la Chicago Federation of Labor, qui était alors dirigée par un de ses vieux amis. (20) Précisions qu&#8217;à l&#8217;époque, plus d&#8217;une centaine d&#8217;organisations syndicales étaient sous le contrôle de la mafia, à qui elles rapportaient plusieurs millions$ par année. À l&#8217;apogée de l&#8217;empire d&#8217;Al Capone, Murray Humphreys, dit &laquo;&nbsp;le Chameau&nbsp;&raquo;, contrôlait à lui seul plus d&#8217;une soixantaine de syndicats. (21)</p>
<p>Certains considérait que Humphreys était le véritable cerveau de l&#8217;Outfit durant les années &#8217;50, et ce, jusqu&#8217;à sa mort, en 1965. N&#8217;étant pas italien, &laquo;&nbsp;le Chameau&nbsp;&raquo; ne pouvait toutefois aspirer à diriger la mafia de Chicago. Selon une biographie d&#8217;Humpreys rédigée par le FBI, &laquo;&nbsp;le Chameau&nbsp;&raquo; était chargé &laquo;&nbsp;du maintien des contacts avec les hommes politiques, les avocats, les fonctionnaires et les responsables syndicaux, afin de convaincre ces gens d&#8217;agir en faveur des intérêts de la pègre.&nbsp;&raquo; (22) Sandy Smith, journaliste du Chicago Sun-Times qui interviewa Humphreys à plusieurs reprises, confia que le futé gangster &laquo;&nbsp;avait ses entrées chez les juges, au ministère de la Justice, aux impôts.&nbsp;&raquo;</p>
<p>C&#8217;est donc parmi les caïds de la mafia de Chicago que Daley trouva certains de ses plus fervents partisans. Selon le FBI, Thomas Muzzino, un ami d&#8217;enfance de Daley, collecta des fonds auprès de la pègre et servit d&#8217;intermédiaire entre le candidat à l&#8217;investiture démocrate et le monde interlope. Les liens entre Daley et l&#8217;Outfit étaient si notoires que le quotidien The Chicago Tribune s&#8217;était même permis de prédire, peu avant les élections, qu&#8217;en cas de victoire de Daley, les gens peu fréquentables &laquo;&nbsp;auront assurément une puissante influence sur ses décisions&nbsp;&raquo;, s&#8217;ils ne dominent pas carrément l&#8217;hôtel de ville. (23)</p>
<p>Les façons de faire de Daley suscitait donc déjà des critiques de part et d&#8217;autres. Mais Daley pu jouir de l&#8217;appui d&#8217;une personnalité politique respectée, soit le gouverneur Stevenson. Ce dernier n&#8217;avait évidemment pas oublié le travail que Daley avait accomplit pour lui lors de la convention démocrate. C&#8217;est ainsi que Stevenson défendit publiquement Daley contre les attaques &laquo;&nbsp;injustes et trompeuses&nbsp;&raquo; de ses adversaires. (24) Le 22 février 1955, Daley remporta les primaires démocrates avec 100 064 votes de plus que son plus proche adversaire, le maire sortant Kennelly.</p>
<p>Après une victoire si écrasante, remporter l&#8217;élection générale prévue pour le 5 avril suivant n&#8217;était qu&#8217;une pure formalité. Et ce, d&#8217;autant plus que l&#8217;adversaire républicain, Robert Merriam, était un ancien démocrate perçut par plusieurs comme un imposteur au sein de son propre parti. À cela s&#8217;ajoute le fait que la caisse électorale de Daley s&#8217;élevait à un million $, soit trois fois plus que celle de Merriam. (25) L&#8217;équipe de Daley dépensa d&#8217;ailleurs des centaines de milliers de dollars pour faire sortir le vote. Une partie de cet argent se rendit directement dans la poche d&#8217;électeurs, ou servit à financer l&#8217;achat de bouteilles de whisky. C&#8217;est ainsi que Daley devint maire de Chicago, avec 55 % des suffrages, soit 708 222 votes.</p>
<p>La prédiction du Chicago Tribune quant à l&#8217;influence du crime organisé à la mairie ne tarda pas à se concrétiser. Comme on dit, un service en attire un autre. En juin 1956, Daley démantela l&#8217;unité de renseignement de la police de Chicago qui enquêtait et infiltrait la mafia locale depuis des années. (26) Surnommée &laquo;&nbsp;Scotland Yard&nbsp;&raquo;, l&#8217;unité avait accumulée des dossiers sur six cents têtes dirigeantes de l&#8217;Outfit et des milliers de subalternes. Mais ce n&#8217;était pas là la seule faveur que fit Daley au milieu. Dans le 1er district, qui était représenté par John D&#8217;Arco, un conseiller municipal réputé pour être le porte-parole officieux de la mafia, on ne comptait plus le nombre d&#8217;hommes de main du milieu qui trouvèrent du boulot pour la ville. &laquo;&nbsp;Ce maire a été bon pour nous&nbsp;&raquo;, disait Humphreys à D&#8217;Arco lors d&#8217;une conversation enregistrée secrètement par le FBI, avant d&#8217;ajouter: &laquo;&nbsp;Et nous avons été bons avec lui.&nbsp;&raquo; (27)</p>
<p>Lorsqu&#8217;on demanda au maire Daley pourquoi se montrait-t-il si tolérant envers le syndicat du crime, il répondit: &laquo;&nbsp;Hé bien, ça existe et on sait qu&#8217;on ne peut pas s&#8217;en débarrasser alors il faut vivre avec. Mais il ne faut jamais le laisser devenir si puissant à un point où il en vienne à prendre le contrôle.&nbsp;&raquo; (28) Après tout, &laquo;&nbsp;le boss&nbsp;&raquo; de Chicago, c&#8217;était Daley et personne d&#8217;autre. Il faudra cependant attendre jusqu&#8217;au milieu des années soixante pour que le maire Daley commence à prendre certaines distances avec le crime organisé. (29)</p>
<p>Une fois aux commandes de la ville, Daley ne tarda pas s&#8217;imposer en tant que maître absolu de Chicago. Dès son arrivée à la mairie, il s&#8217;employa à réduire les pouvoirs du conseil de ville. Désormais, toutes les demandes de faveur devaient passer directement par lui. À chaque jour, Daley pouvait passer des heures à acceuillir personnellement des visiteurs à son bureau. &laquo;&nbsp;À cette époque, il était impossible de faire des affaires à Chicago sans passer par le maire Daley&nbsp;&raquo;, affirma John Johnson, qui était à la tête d&#8217;un empire médiatique portant son nom. (30)</p>
<p>Évidemment, cette centralisation extrême des pouvoirs ne fit pas que des heureux parmi les élus municipaux. Toutefois, les conseillers municipaux durent y penser à deux fois avant de tenir tête au maire Daley. Ainsi, en demeurant le grand patron de la machine démocrate, Daley détenait un pouvoir de vie ou de mort sur la carrière politique de la plupart des conseillers municipaux. (31) C&#8217;est ainsi que Daley régna sans partage sur Chicago pendant plus de vingt-et-un ans.</p>
<p>Malgré les scandales de corruption qui ternirent de temps à autre son administration, le maire Daley fut réélu à cinq reprises consécutives. Son succès s&#8217;expliquait notamment par l&#8217;appui enthousiaste du milieu des affaires, qui appréciait le penchant de son administration envers les projets de construction ambitieux, comme la place McCormick, l&#8217;aéroport O&#8217;Hare et l&#8217;Université de l&#8217;Illinois. Sous le règne de Daley, les gratte-ciels se mirent à pousser comme des champignons au centre-ville de Chicago, incluant le Sears Tower, qui est le plus haut édifice des États-Unis depuis 1973.</p>
<p>Surtout, les victoires électorales de Daley s&#8217;appuyait sur une machine de patronage particulièrement bien huilée. À son plus fort, la machine démocrate contrôlait jusqu&#8217;à 40 000 postes dans la fonction publique municipale. (32) Il s&#8217;agissait-là d&#8217;une vaste armée politique prête à travailler d&#8217;arrache-pied pour les candidats démocrates à chaque élection. Comme une bonne partie de ces emplois étaient temporaires et renouvelables à chaque deux ou quatre mois, ceux qui ne faisaient pas de travail électoral pour la machine courraient le risque de se retrouver au chômage. (33)</p>
<p>Selon certaines estimations, chaque employé qui devait son poste au patronage pouvait rapporter en moyenne dix votes à la machine démocrate : le sien, ceux des membres de sa famille et ceux de ses amis. Ainsi, ces 40 000 postes pouvaient se traduire par 400 000 votes lors d&#8217;une élection générale municipale, ce qui est évidemment énorme. (34)</p>
<p>Bien que l&#8217;électorat noir vota massivement en faveur de Daley en 1955, celui-ci ne nomma aucun politicien afro-américain à des postes d&#8217;une importance quelconque. La communauté afro-américaine, qui représentait alors pour 19 % de la population de Chicago, demeura nettement sous-représentée au sein des institutions publiques et resta confinée aux quartiers pauvres de la ville. Il faudra attendre cinq ans après son accession au pouvoir avant que Daley ne daigne accueillir un Afro-américain au sein de son cabinet. Les intimes de Daley, incluant ceux qui l&#8217;affectionnait, reconnaissent aujourd&#8217;hui que le racisme était fort répandu parmi ses plus proches collaborateurs.</p>
<p>L&#8217;establishment politique de Chicago s&#8217;opposait depuis toujours à l&#8217;intégration raciale, et Daley lui-même ne faisait pas exception. Dans ses déclarations publiques, Daley soutenait officiellement le droit des résidents Noirs de s&#8217;installer dans n&#8217;importe quel quartier de la ville. En même temps, Daley ne voulait pas donner l&#8217;impression qu&#8217;il favorisait l&#8217;intégration raciale, de crainte de perdre des appuis au sein de l&#8217;électorat Blanc. (36)</p>
<p>Derrière ses palabres contre la violence et pour l&#8217;harmonie raciale,  &laquo;&nbsp;le boss&nbsp;&raquo; ne cherchait qu&#8217;à gagner du temps tout en évitant de se positionner clairement sur cette question explosive. Durant l&#8217;été 1957, lorsque Chicago fut à nouveau le théâtre de violences raciales, les partisans de l&#8217;intégration critiquèrent le silence du maire Daley. (37)</p>
<p><strong>Le côté obscur de l&#8217;ascension de JFK</strong></p>
<p>1956 était une année électorale. En plus de la campagne présidentielle, le poste de gouverneur de l&#8217;Illinois et un siège au sénat américain étaient aussi en jeu ainsi que plusieurs autres fonctions électives. En tant que grand patron de la machine démocrate du comté de Cook, le maire Richard J. Daley pesa de toute son influence dans le choix des candidats démocrates à tous les échelons du gouvernement. (38) Cette année-là, l&#8217;élection présidentielle avait cependant des airs de déjà vu. Eseinhower sollicita un second mandat, Adlai Stevenson était de nouveau candidat à l&#8217;investiture démocrate et Chicago accueillit encore une fois la convention nationale démocrate.</p>
<p>Daley fit activement campagne pour Stevenson, allant même jusqu&#8217;à le qualifier publiquement de &laquo;&nbsp;plus grand homme d&#8217;État de notre ère.&nbsp;&raquo; (39) Stevenson remporta l&#8217;investiture par une écrasante majorité, en receuillant l&#8217;appui de 905 délégués contre seulement 210 pour son plus proche adversaire, le gouverneur de New York Averell Harriman. Rompant avec la tradition, Stevenson soumis le choix de son colistier aux délégués de la convention. La déléguation de l&#8217;Illinois, qui était sous le contrôle quasi-exclusif de Daley, se rangea dans le camp d&#8217;un jeune sénateur du Massachussetts relativement peu connu à l&#8217;époque. Son nom ? John F. Kennedy&#8230; (40)</p>
<p>À l&#8217;instar de Daley, le sénateur Kennedy était un catholique de descendance irlandaise. À cette affinité confessionnelle s&#8217;ajoutait d&#8217;autres liens. Daley était en bons termes avec le père de JFK, Joseph P. Kennedy, qui était le propriétaire du Merchandise Mart, le plus gros magasin de tout le Chicago métropolitain. Les liens entre Joe Kennedy et le maire de Chicago remontaient à l&#8217;époque où Daley siégeait encore à la législature de l&#8217;Illinois. (41)</p>
<p>Enfin, le beau-frère de JFK, Sargent Shriver, était à la fois le directeur du Merchandise Mart et le président du Chicago Board of Education, une instance relevant de l&#8217;administration Daley. JFK passa à deux doigts de remporter la nomination, mais ce fut finalement le sénateur Kefauver qui eut le dessus. Néanmoins, cet épisode permit à JFK de se faire connaître auprès d&#8217;un public plus large. Un avenir politique prometteur semblait s&#8217;annoncer à lui.</p>
<p>Le moins que l&#8217;on puisse dire, c&#8217;est que la machine démocrate fit piètre figure cette année-là. Non seulement Eseinhower a-t-il encore une fois battu Stevenson, en lui infligant une défaite encore plus cinglante qu&#8217;en 1952, mais les républicains de l&#8217;Illinois conservèrent à la fois le poste de gouverneur et leur siège au sénat américain. Compte-tenu du rôle prépondérant joué par Daley durant ces campagnes, certains démocrates mécontents remirent en question son leadership à la tête de la machine du parti. Bien qu&#8217;il rejetta ces critiques, Daley n&#8217;était pas sans ignorer le sort réservé aux perdants en politique. Il s&#8217;attela donc à la tâche de réorganiser la machine démocrate en vue du prochain grand rendez-vous électoral. Ce qui nous amène à 1960&#8230;</p>
<p>Cette année-là, le sénateur Kennedy et son clan se donnèrent à fond pour conquérir l&#8217;investiture démocrate, puis la présidence des États-Unis. Dans son livre de souvenirs publié en 1965, Ted Sorenson, l&#8217;un des plus fidèles collaborateurs de JFK, donna un aperçu de la campagne essouflante menée par l&#8217;aspirant à la présidence américaine : &laquo;&nbsp;Rien qu&#8217;en 1960, il avait parcouru plus de 100 000 kilomètres en avion, dans plus de douze États, souvent à l&#8217;occasion de primaires cruciales, et presque toujours avec sa femme. Il avait prononcé 550 discours sur tous les sujets imaginables. Il avait voté ou présenté des lois, s&#8217;était exprimé sur toutes les questions de l&#8217;actualité sans jamais se rétracter.&nbsp;&raquo; (42)</p>
<p>Mais JFK ne devait pas sa victoire qu&#8217;à son travail électoral acharné. Les gros bonnets de la politique et de la pègre de Chicago jouèrent également un rôle crucial. Si Sargent Shriver était le directeur de la campagne de JFK dans l&#8217;Illinois, il reste que dans les faits, le vrai patron c&#8217;était Daley. (43) Un vieil ami de Shriver, James B. McCahey, joua un rôle significatif lors des primaires démocrates. McCahey était président d&#8217;une compagnie de charbon de Chicago et un important collecteur de fonds du maire Daley. Lors des primaires, McCahey fut chargé de diriger la campagne du sénateur Kennedy dans le sud du Wisconsin. (44)</p>
<p>JFK bénéficia également de l&#8217;aide du parrain de la mafia de Chicago, Sam Giancana, dit &laquo;&nbsp;Mooney&nbsp;&raquo;. Giancana avait été un tueur à gages d&#8217;Al Capone dans le quartier de la Petite Italie de Chicago. À l&#8217;âge de vingt ans, on disait qu&#8217;il avait déjà des dizaines de meurtres à son actif. Criminel de carrière, Giancana fut arrêté à une soixantaine de reprise au cours de sa vie. À la fin des années &#8217;50, les casinos de Las Vegas et de La Havane, à Cuba, l&#8217;avaient rendu millionnaire. Son organisation contrôlait au moins six des quartiers les plus peuplés de Chicago. L&#8217;influence de Giancana s&#8217;étendait aussi aux milieux du show business, notamment aux gens du spectacle qui devaient verser d&#8217;importantes sommes d&#8217;argent pour se produire dans les casinos contrôlés par l&#8217;Oufit. (45) Giancana entretint également une longue relation avec la chanteuse Phyllis McGuire, du populaire trio The McGuire Sisters.</p>
<p>L&#8217;implication d&#8217;un personnage comme Giancana dans la campagne de Kennedy n&#8217;avait rien de particulièrement étonnant. Après tout, le patriarche de la famille, Joe Kennedy, avait développé ses propres entrées dans le monde interlope durant les années &#8217;20 et au début des années &#8217;30, lorsqu&#8217;il trempait dans la contrebande d&#8217;alcool. (46) D&#8217;ailleurs, les témoignages sur la collusion entre l&#8217;Outfit et la campagne de JFK sont abondants, notamment dans le livre choc, &laquo;&nbsp;La face cachée du clan Kennedy&nbsp;&raquo;, du journaliste Seymour Hersh, qui fut lauréat du prix Pulitzer en 1970.</p>
<p>Dans son livre, Hersh interviewa Tina Sinatra, la fille du célèbre chanteur de charme américain du même nom dont les liens avec la pègre avaient été documentés par le FBI. (47) Celle-ci révéla à Hersh que Frank Sinatra sollicita personnellement Giancana, à Hyannis Port, à la fin de 1959, pour qu&#8217;il use de son influence afin de donner un coup de pouce à Kennedy. &laquo;&nbsp;Je crois en cet homme et je crois qu&#8217;il fera un bon président. Avec votre aide, je pense que nous pouvons y arriver&nbsp;&raquo;, plaida le roi des crooners au caïd mafieux. (48)</p>
<p>Hersh interviewa également Jeanne Humphreys, la deuxième épouse de Murray Humphreys. &laquo;&nbsp;Je sais tout sur les Kennedy et les élections. Ça a été au centre de notre vie pendant toute l&#8217;année 1960&#8243;, confia Mme Humphreys. (49) Selon elle, son mari s&#8217;était opposé à l&#8217;idée de soutenir JFK. Humphreys gardait un souvenir amer de sa collaboration avec Joe Kennedy à l&#8217;époque de la prohibition. &laquo;&nbsp;Murray disait que c&#8217;était un bluffeur et un tricheur&nbsp;&raquo;, se rappellait-elle.</p>
<p>Les têtes dirigeantes de l&#8217;Outfit tranchèrent la question lors d&#8217;un vote, mais Humphreys fut le seul à se prononcer contre. &laquo;&nbsp;Il lui a été très pénible de devoir soutenir Kennedy comme les autres. Ça lui restait sur l&#8217;estomac&nbsp;&raquo;, expliqua Jeanne Humphreys. &laquo;&nbsp;Mais il a obéi. La garantie donnée par Joe Kennedy était que les enquêteurs laisseraient l&#8217;organisation tranquille. Moi, j&#8217;étais très naïve. Je ne savais pas qu&#8217;un président pouvait être élu grâce à la pègre de Chicago. Dans mon ignorance, je croyais que la majorité décidait.&nbsp;&raquo; (50)</p>
<p>Hersh écrivit aussi que Robert J. McDonnell, avocat spécialisé dans la défense des chefs mafieux, lui affirma avoir contribué à organiser une rencontre entre Joe Kennedy et Giancana. (51) À l&#8217;époque, McDonnell connaissait d&#8217;importants problèmes financiers en raison de son alcoolisme et de sa passion du jeu, ce qui l&#8217;amena à offrir ses services à la pègre. Il épousa la fille de Giancana durant les années &#8217;80.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Je ne sais pas quels accords ont été conclu ni quelles promesses ont été faites ; mais je peux vous dire que Mooney avait beaucoup d&#8217;atouts dans son jeu&nbsp;&raquo;, expliqua McDonnell en faisait référence à Giancana. &laquo;&nbsp;Il pouvait placer des hommes dans chaque circonscription pour assister les responsables des bureaux de vote, de même qu&#8217;il pouvait ordonner aux syndicats de faire campagne pour Kennedy. Je sais bien qu&#8217;aujourd&#8217;hui, ils ne votent plus comme on le leur dit, mais c&#8217;était différent en 1960. Mooney savait se faire obéir.&nbsp;&raquo; (52)</p>
<p>C&#8217;est en janvier 1960 que le sénateur Kennedy donna officiellement le coup d&#8217;envoi à sa campagne en annonçant sa candidature à l&#8217;investiture démocrate. JFK désirait participer à des primaires dans plusieurs régions du pays. Faire bonne figure aux primaires, c&#8217;était encore la meilleure façon d&#8217;impressionner les bonzes du parti. Kennedy avait d&#8217;autant plus intérêt à mettre les bouchées doubles qu&#8217;il devait aussi faire la preuve que son catholicisme ne constituait pas un handicap insurmontable à ses ambitions présidentielles. À l&#8217;époque, de nombreux protestants craignaient qu&#8217;un catholique à la Maison Blanche ne devienne une marionette du pape recevant ses ordres du Vatican.</p>
<p>Afin d&#8217;éviter d&#8217;avoir à mener une campagne intensive à travers l&#8217;ensemble des États-Unis, JFK scella des alliances avec des politiciens locaux dans certains États clés, comme la Californie et l&#8217;Ohio. Par contre, une victoire aux primaires du Wisconsin, en avril, aurait une signification réelle, car il se présentait contre le populaire sénateur Hubert Humphrey de l&#8217;État voisin du Minnesota. (53) Malgré la supériorité écrasante de sa machine électorale et de ses moyens financiers, les résultats obtenus au Wisconsin furent bien en-dessous des attentes du clan Kennedy.</p>
<p>JFK ne parvint qu&#8217;à arracher qu&#8217;une victoire modeste qui avait des allures de défaite aux yeux de plusieurs observateurs. Certes, Kennedy était arrivé en tête en obtenant 40 % de l&#8217;ensemble des suffrages, et 56 % des voix démocrates (les primaires du Wisconsin étant &laquo;&nbsp;ouvertes&nbsp;&raquo;, de nombreux républicains avaient accordé leur vote à Kennedy). Mais JFK devait une bonne partie de son score à l&#8217;appui qu&#8217;il reçut dans trois circonscriptions du Wisconsin à forte majorité catholique. Dans les quatre circonscriptions dominées par les protestants, il mordit la poussière. Kennedy était conscient que ce n&#8217;était pas avec ce genre de résultats qu&#8217;il convaincera les dirigeants du parti qu&#8217;il est le meilleur espoir des démocrates pour la présidence.</p>
<p>Pour sa part, son adversaire Humphrey, qui disposait de moyens bien plus modiques, affirma avoir remporté une victoire morale sur la &laquo;&nbsp;grande surface&nbsp;&raquo; de Kennedy. Gonflé à bloc, Humphrey défia publiquement JFK de l&#8217;affronter lors des primaires prévues pour le mois de mai en Virginie occidentale. Les responsables de la campagne de JFK réalisèrent bien vite que le catholicisme du candidat à l&#8217;investiture représentait un obstacle majeur dans cet État où la population était protestante à 95 %. Craignant que le travail d&#8217;arrache-pied qui était entrepris encore une fois par les membres du clan Kennedy pourrait se révéler insuffisant pour venir à bout de l&#8217;anti-catholicisme sévissant en Virginie occidentale, les stratèges de la campagne décidèrent d&#8217;innonder d&#8217;argent cet État en proie à des difficultés économiques. (55)</p>
<p>Dans son autobiographie, &laquo;&nbsp;The Education of a Public Man&nbsp;&raquo;, Hubert Humphrey révéla que l&#8217;archevêque de Boston, Richard Cardinal Cushing, lui avait avoué le rôle qu&#8217;il joua lors des primaires en Virginie occidentale. &laquo;&nbsp;Je lis les livres écrits par tous ces jeunes loups proches de John Kennedy, et qui se flattent de l&#8217;avoir fait élire&nbsp;&raquo;, lui dit le prélat, ajoutant: &laquo;&nbsp;Mais je vais vous dire la vérité : c&#8217;est son père Joe et moi qui avons construit son succès, ici même dans cette pièce.&nbsp;&raquo; Ainsi, l&#8217;archevêque de Boston et le patriarche de la famille Kennedy décidèrent de verser de l&#8217;argent à diverses églises protestantes. &laquo;&nbsp;Nous avons décidé quelle église, quel prédicateur et quelle somme leur donner: cent, deux cents, cinq cents dollars&nbsp;&raquo;, confessa Cushing. (56)</p>
<p>Mais ce n&#8217;est pas tout. McCahey, le collecteur de fonds du maire Daley, révéla à Hersh que le versement de pots-de-vin en Virginie occidentale avait commencé dès octobre 1959. Les responsables démocrates de chaque comté reçurent en moyenne 5000 $ chacun, soit environ 275 000 $ en tout. (57) &laquo;&nbsp;Mais ça n&#8217;avait pas marché. On ne se présente pas à la primaire comme ça&nbsp;&raquo;, expliqua McCahey. C&#8217;est d&#8217;ailleurs lui qui conseilla aux Kennedy &laquo;&nbsp;de tout oublier et de recommencer à zéro&nbsp;&raquo; en adoptant une nouvelle stratégie.</p>
<p>&laquo;&nbsp;C&#8217;est le shérif qui compte, c&#8217;est son nom qu&#8217;on voit sur les banderoles politiques quand on arrive en ville. C&#8217;est à lui qu&#8217;il faut graisser la patte&nbsp;&raquo;, affirma-t-il. (58) C&#8217;est également le shérif à qui revenait la responsabilité d&#8217;embaucher des scrutateurs pour le scrutin ainsi que de dresser les listes de candidats officiellement désignés par leur parti. Dans cet État, il était courant que certains candidats paient la totalité ou une partie des coûts engendrés par les élections afin d&#8217;avoir le privilège d&#8217;être placé en haut des listes. (59)</p>
<p>Hersh a également parlé avec un des organisateurs de la campagne de Humphrey, Rein Vander Zee, lequel fut à même de constater les ravages de la nouvelle stratégie du clan Kennedy. Ex-agent du FBI, Vander Zee était chargé plus précisément de traiter avec les shérifs de Virginie occidentale – lesquels avaient accepté de soutenir son candidat moyennant certaines contreparties monétaires. &laquo;&nbsp;Quatre ou cinq jours avant les primaires, voilà que je n&#8217;arrive plus à joindre certains de mes gars&nbsp;&raquo;, raconta Vander Zee. &laquo;&nbsp;Flairant le sale coup, je monte dans ma voiture et commence à patrouiller en ville. Comme par hasard, les shérifs étaient eux aussi introuvables, et toutes les pancartes avaient été remplacées par celles de Kennedy !&nbsp;&raquo; (60)</p>
<p>Enfin, Hersh rapporta que des journalistes de l&#8217;influent quotidien The Wall Street Journal passèrent cinq semaines en Virginie occidentale pour y écrire un article au sujet des primaires. Selon Hersh, ceux-ci &laquo;&nbsp;découvrirent que les Kennedy avaient transformé ce qui n&#8217;était qu&#8217;une fraude électorale traditionnelle somme toute limitée en une véritable machine de corruption s&#8217;étendant à tout l&#8217;État. Ils parvinrent à la conclusion que le clan avait investi une fortune – dont une bonne part provenait de Chicago, où R. Sargent Shriver, beau-frère de JFK, représentait les intérêts commerciaux de la famille.&nbsp;&raquo; (61)</p>
<p>Les journalistes apprirent aussi que l&#8217;essentiel de l&#8217;argent fut remis à McCahey. Celui-ci se défendit de ces allégations en affirmant à Hersh que son rôle s&#8217;était limité à prêcher les mérites de JFK auprès des enseignants de chaque comté. (62) Toujours est-il que le Wall Street ne publia jamais cette enquête journalistique explosive, la direction du prestigieux quotidien ayant exigé que certaines des sources soient nommées, ce qu&#8217;aucune n&#8217;accepta.</p>
<p>À cela s&#8217;ajoutait l&#8217;argent de la mafia. Le responsable de cette levée de fonds particulière fut Paul D&#8217;Amato, dit &laquo;&nbsp;Skinny&nbsp;&raquo;, qui était propriétaire d&#8217;une boîte de nuit dans le New Jersey et devint, en 1960, directeur d&#8217;une maison de jeu du Nevada dans laquelle Sinatra et Giancana possédaient des parts. D&#8217;Amato avait posé une condition : si JFK était élu, son administration devait annuler l&#8217;ordre d&#8217;expulsion émis à l&#8217;encontre d&#8217;un chef de gang du New Jersey, Joey Adonis. (63)</p>
<p>Après avoir reçu des garanties de la part Joe Kennedy, D&#8217;Amato passa le chapeau et collecta la somme de 50 000 $ auprès de divers caïds du monde interlope. Des conversations téléphoniques interceptées par le FBI confirmèrent par la suite l&#8217;existence de contributions financières de la pègre à la campagne de JFK en Virginie occidentale. Les fonds recueillis par D&#8217;Amato se rendirent ensuite dans les poches des shérifs de comté. (64)</p>
<p>Fort de tout ces appuis, JFK remporta la primaire de Virginie occidentale haut la main. Il fut majoritaire dans quarante-huit des cinquante-cinq comtés que compte l&#8217;État et reçut 84 000 voix de plus que Humphrey. Le clan Kennedy devait son succès autant à sa persévérance qu&#8217;à la fortune investie par le patriarche en Virginie occidentale, qui s&#8217;éleverait à 2 millions $, une somme qui était alors sans précédent dans l&#8217;histoire des États-Unis. (65) &laquo;&nbsp;Avec l&#8217;argent que John Kennedy et son père ont distribué de tous côtés, la Virginie occidentale pourra se passer d&#8217;aide publique pendant une quinzaine d&#8217;années», ironisa le sénateur défait Humphrey avant de se retirer de la course à l&#8217;investiture. (66)</p>
<p>Salué par le New York Times comme un &laquo;&nbsp;grand chambardement&nbsp;&raquo;, le triomphe de Kennedy en Virginie occidentale représenta un incontestable point tournant dans les primaires démocrates. (67) Cette victoire fit en effet une forte impression auprès des démocrates de tout les États-Unis. Kennedy se servira de ses résultats en Virginie occidentale pour souligner sa capacité à rallier le vote protestant. À partir de ce moment, son catholicisme cessa d&#8217;être perçu comme un sérieux handicap aux yeux d&#8217;un nombre grandissant de dignitaires du parti. (68) Avant la fin du mois de mai, JFK avait gagné sept primaires, en partie grâce au soutien de ceux qui s&#8217;empressaient d&#8217;emboîter le pas à celui que l&#8217;on désignait désormais comme le meneur.</p>
<p><strong>Quand JFK en doit une<br />
à la machine de Chicago</strong></p>
<p>La convention nationale démocrate se tint à Los Angeles, en juillet 1960. Dans les jours précédent la convention, Murray Humphreys s&#8217;installa avec son épouse à l&#8217;hôtel Hilton sans jamais le quitter. Jeanne Humphreys raconta à Hersh ce qui s&#8217;y passait. &laquo;&nbsp;Nous n&#8217;y séjournions pas : nous y étions quasiment prisonniers. Je n&#8217;avais pas le droit de sortir car nous étions certains d&#8217;être surveillés. Tout était très secret. Murray recevait beaucoup de coups de fil de politiciens et de responsables des Teamsters.&nbsp;&raquo; (69) Les syndicalistes liés à l&#8217;Outfit débarquaient à l&#8217;hôtel afin de &laquo;&nbsp;recevoir leurs intructions de Murray&nbsp;&raquo;, se rappellait-elle. &laquo;&nbsp;Tout le pays était là : les Teamsters débarquant à l&#8217;hôtel arrivaient des quatre coins des États-Unis. L&#8217;organisation de Chicago coordonnait tout : le Kansas, St. Louis, Cleveland.&nbsp;&raquo;</p>
<p>JFK remporta aisément la convention démocrate au premier tour, avec les voix de 806 délégués sur 1520. Il s&#8217;agissait de la deuxième fois dans l&#8217;histoire du parti qu&#8217;un catholique remporta l&#8217;investiture. Après sa victoire, Kennedy invita certains démocrates influents à sa suite au Biltmore Hotel pour discuter du choix de son colistier. Parmis eux se trouvait le maire Richard Daley, qui avait contribué à la victoire de JFK. En effet, Daley contrôlait cinquante des soixante-neuf délégués de l&#8217;Illinois et seuls dix délégués de cet État attribuèrent leur support à un autre candidat que Kennedy. (70) Pour cette raison, Daley s&#8217;imaginait qu&#8217;il pouvait exercer une influence décisive sur JFK dans le choix de son collistier. Le &laquo;&nbsp;boss&nbsp;&raquo; de Chicago voulait un candidat qui aiderait l&#8217;ensemble des démocrates à faire bonne figure dans l&#8217;Illinois, qui était encore loin d&#8217;être gagné pour Kennedy.</p>
<p>Daley arrêta son choix sur le sénateur du Missouri, Stuart Symington, qui avait obtenu l&#8217;appui de six délégués de l&#8217;Illinois. Le maire de Chicago se montra plutôt tiède envers le candidat que privilégiait Kennedy, soit le leader de la majorité démocrate au sénat américain, le texan Lyndon B. Johnson, qui était arrivé deuxième derrière JFK à la convention. Daley craignait notamment que ce Blanc du sud suscite peu d&#8217;enthousiasme auprès de l&#8217;électorat noir de l&#8217;Illinois. Lorsqu&#8217;il vit le peu d&#8217;effet qu&#8217;a eut cet argument sur Kennedy, le &laquo;&nbsp;boss&nbsp;&raquo; de Chicago insista sur l&#8217;importance de l&#8217;appui qu&#8217;il lui avait offert lors de la convention. Ce à quoi JFK répliqua sèchement : &laquo;&nbsp;Ni vous, ni personne d&#8217;autre ne nous a permis de décrocher cette nomination. Nous l&#8217;avons fait nous-mêmes.&nbsp;&raquo; C&#8217;est ainsi que Johnson devint le collistier de Kennedy. (71)</p>
<p>De son côté, le parti républicain tint sa convention nationale à&#8230; Chicago. L&#8217;investiture revint sans surprise à Richard Nixon, qui avait été vice-président des États-Unis durant les huit années que dura l&#8217;administration Eseinhower. À quelques jours du scrutin présidentiel de novembre 1960, le couple Humphreys s&#8217;enferma à nouveau dans une chambre d&#8217;hôtel. &laquo;&nbsp;Quand nous sommes revenus en octobre, c&#8217;était surtout pour veiller à ce que tout se passe comme prévu&nbsp;&raquo;, relata Jeanne Humphreys. (72) À ce moment-là, de plus en plus de gens flairait qu&#8217;il y avait anguille sous roche. En effet, quelques jours avant la tenue du vote, Chicago fut envahie par une rumeur voulant que Daley s&#8217;apprêtait à voler l&#8217;élection pour le compte de Kennedy.</p>
<p>Ainsi, une enquête du Chicago Daily News révéla que la table était mise pour une fraude électorale massive. Sur les 180 employés du Bureau des commissaires électoraux, soit l&#8217;organisme mandaté pour veiller à l&#8217;intégrité du processus électoral, seulement quatre n&#8217;étaient pas liés à la machine démocrate. Le Daily News rapporta également que le nom de milliers d&#8217;électeurs non-éligibles était inscrit sur les listes électorales. Le président du Comité pour des élections honnêtes, David Brill, demanda à ce que des observateurs neutres soient postés dans les bureaux de scrutin. Brill voulut rencontrer Daley pour en discuter, mais ce dernier refusa, en l&#8217;accusant d&#8217;être un républicain. (73)</p>
<p>Les efforts républicains furent aussi la cible de sabotage. Les employés de la ville enlevaient uniquement les affiches électorales du camp républicain. Des propriétaires de maison qui avaient posés des affiches électorales pro-républicaines dans leurs fenêtres reçurent même des menaces de la part d&#8217;employés municipaux. Décidément, la machine démocrate ne voulait rien laisser au hasard. De leur côté, les organisateurs électoraux et les employés municipaux subissaient une pression intense pour qu&#8217;une parade populaire qui devaient se tenir à Chicago, le 4 novembre, avec à sa tête JFK et Daley, soit couronnée de succès. Si l&#8217;estimation d&#8217;un million de participants à la parade mise de l&#8217;avant par l&#8217;administration Daley était sans doute exagée, il reste que la foule était massive. (74)</p>
<p>Le 8 novembre, soit la journée du scrutin, le clan Kennedy passa toute la nuit à attendre la tombée des résultats, qui étaient rendus État par État. Il faut savoir qu&#8217;aux États-Unis, le peuple n&#8217;élit pas directement le président, ce rôle revenant plutôt aux grands électeurs du collège électoral. Chacun des cinquante États reçoit autant de grands électeurs qu&#8217;il possède de représentants et de sénateurs au Congrès américain. Lorsqu&#8217;un candidat arrive en tête dans un État, les votes des grands électeurs de cet État vont tous à ce candidat, et ce, peu importe si son avance fut mince ou écrasante. Au petit matin, le score final demeurait incertain dans une poignée d&#8217;États, dont celui de l&#8217;Illinois. Avant d&#8217;aller se coucher, JFK téléphona au maire Daley, qui le rassura, en lui disant: &laquo;&nbsp;M. le président, avec un peu de chance et l&#8217;aide de quelques bons amis, nous allons emporter l&#8217;Illinois.&nbsp;&raquo; (75) Et ce fut effectivement ce qui finissa par arriver.</p>
<p>Le résultat de l&#8217;élection présidentielle de novembre 1960 fut l&#8217;un des plus serré de toute l&#8217;histoire des États-Unis. JFK l&#8217;emporta avec 49,7 % des suffrages, contre 49,5 % pour Nixon, soit une différence de seulement 112 803 votes. Certains républicains ne tardèrent pas à crier à la fraude électorale. Il y avait d&#8217;ailleurs plusieurs trucs qui ne tournait pas rond avec les résultats dans plusieurs États. Il était effectivement indéniable qu&#8217;il y eut des irrégularités, et ce, dans les deux camps. Mais ce fut le cas de l&#8217;Illinois qui retint le plus l&#8217;attention. Nixon perdit l&#8217;Illinois par une mince différence de seulement de 8858 voix, alors que les chiffres officiels indiquaient que 4 657 394 électeurs de cet État s&#8217;étaient prévalus de leur droit de vote. Nixon avait pourtant été majoritaire dans quatre-vingt treize des 102 comtés de l&#8217;Illinois. En fait, la victoire de Kennedy s&#8217;expliquait par une forte majorité démocrate dans le comté de Cook. Que s&#8217;était-il passé au juste ?</p>
<p>Le 8 novembre était l&#8217;une de ces journées où Chicago portait bien son surnom de la ville des vents. Ce jour-là, le vent et le froid balayait les rues de la métropole. Malgré cela, le taux de participation de l&#8217;électorat atteignit 89,3 % à Chicago, comparativement à 65 % dans le reste du pays. (76) C&#8217;était plus que lors des deux scrutins présidentiels précédents, où le taux de participation s&#8217;était établit à 80 %. L&#8217;énorme majorité que l&#8217;électorat de Chicago accorda à Kennedy était beaucoup plus surprenante : 456 312 voix, soit un écart de près de quatre fois supérieur à la majorité qu&#8217;il bénéficia à l&#8217;échelle nationale. (77)</p>
<p>Plus étonnant encore était le fait que JFK avait obtenu de meilleurs résultats que Daley lui-même lors des élections municipales qui l&#8217;avait porté à la mairie de Chicago, cinq ans plus tôt. Ainsi, JFK reçut 168 611 votes dans les onze circonscriptions électorales qui sont traditionnellement acquises à la machine démocrate, soit 35 % de plus que Daley en 1955. À en croire les résultats officiels, l&#8217;électorat de Chicago aurait donc bravé une température peu clémente pour se rendre massivement aux urnes afin de voter tout aussi massivement en faveur de Kennedy.</p>
<p>Mais le &laquo;&nbsp;miracle&nbsp;&raquo; ne s&#8217;arrêtait pas là. Tous les candidats soutenus par Daley furent élus à travers l&#8217;Illinois : le poste de gouverneur, le siège au sénat américain et le bureau du procureur général tombèrent tous aux mains de la machine démocrate. Pour le &laquo;&nbsp;boss&nbsp;&raquo; de Chicago, le triomphe était total. Bien entendu, de tels résultats semblaient trop beaux pour être vrais et avaient effectivement de quoi laisser songeur. D&#8217;autant plus lorsque l&#8217;on tient compte des délais dans la divulgation des résultats de Chicago, qui pouvait s&#8217;expliquer par le recours à un vieux stratagème frauduleux : attendre de connaître les résultats dans les circonscriptions échappant au contrôle du parti pour savoir combien de votes la machine devra &laquo;&nbsp;produire&nbsp;&raquo; dans les circonscriptions sous influence démocrate afin de combler l&#8217;écart.</p>
<p>Plusieurs années plus tard, Andre Foster, le fils d&#8217;un garde du corps d&#8217;un conseiller municipal, raconta qu&#8217;un type était allé voir son père après la fermeture des bureaux de scrutin. &laquo;&nbsp;On a besoin de trente votes de plus&nbsp;&raquo;, avait-il dit à son père. (78) &laquo;&nbsp;S&#8217;ils lui ont donné l&#8217;ordre d&#8217;aller chercher trente votes de plus, alors ils ont donné cet ordre à beaucoup de gens&nbsp;&raquo;, pensa Foster. Comme de fait, Kennedy remporta 92 % des voix dans cette circonscription électorale en particulier. Par contre, McDonnell, l&#8217;avocat qui avait organisé la rencontre entre Giancana et Joe Kennedy, rejeta la thèse du bourrage d&#8217;urnes, et vit plutôt la main de la mafia dans la victoire du candidat démocrate.  &laquo;&nbsp;Il a gagné sans appel, mais uniquement grâce à ce que Giancana avait fait. Je suis profondément convaincu que c&#8217;est lui qui a permis à JFK de l&#8217;emporter&nbsp;&raquo;, déclara l&#8217;avocat. (79)</p>
<p>Le 11 novembre, Nixon annonça officiellement qu&#8217;il se résignait à accepter sa défaite. Toutefois, du côté du Comité national républicain, la pillule fut beaucoup plus difficile à avaler. Des représentants du parti furent envoyés dans huit États, incluant l&#8217;Illinois, pour enquêter sur les allégations de fraude électorale. Après s&#8217;être rendu à Chicago, le sénateur républicain Thurston Morton annonça la création du National Recount and Fair Elections Committee. L&#8217;influent sénateur Barry Goldwater alla jusqu&#8217;à déclarer que Chicago avait &laquo;&nbsp;la machine électorale la plus pourrie des États-Unis&nbsp;&raquo;. Nullement ébranlés par ces allégations, Daley réagissa en disant que les démocrates approuvaient un recomptage des voix dans tout l&#8217;Illinois et s&#8217;offraient même d&#8217;en débourser une partie des frais. Daley prétendit qu&#8217;un tel exercise révélerait que les irrégularités furent au moins aussi répandues dans les bastions républicains du sud de l&#8217;État qu&#8217;elles ne l&#8217;ont été à Chicago. (80)</p>
<p>Le recomptage officiel mené par le Bureau des commissaires électoraux, à Chicago, révéla que les bulletins de vote en faveur des républicains étaient rejetés de manière disproportionnée, tandis que les erreurs se faisait plus souvent qu&#8217;autrement au profit des démocrates. Une fois le recomptage terminé, Nixon avait gagné 943 voix de plus. L&#8217;administration Daley bloqua toutefois un nouveau recomptage. (81)</p>
<p>De leur côté, les républicains affirmèrent qu&#8217;un recomptage effectué dans moins d&#8217;un tiers des circonscriptions électorales du comté de Cook attribua 4539 votes additionnels à Nixon. Cela représentait la moitié de nombre de voix qu&#8217;avait obtenu Kennedy pour remporter l&#8217;Illinois. Les républicains contestèrent les résultats électoraux devant les tribunaux. Le juge qui entendit la cause, Thomas Kluczynski, était un sympathisant de la machine démocrate qui sera nommé à la cour fédérale sur la recommandation de Daley, un an plus tard. Kluczynski rejeta le recours des républicains le 13 décembre suivant. (82)</p>
<p>Par la suite, un procureur spécial du nom de Morris J. Wexler fut mandaté pour enquêter sur des allégations spécifiques concernant l&#8217;achat de votes, les décomptes erronés et d&#8217;autres formes d&#8217;irrégularités. Dans son rapport rendu public en avril 1961, Wexler conclua qu&#8217;il y avait définitivement quelque chose qui clochait dans cette élection. Le rapport Wexler souligna notamment que les &laquo;&nbsp;erreurs importantes&nbsp;&raquo; qui fut commises dans certaines circonscriptions favorisaient systématiquement les candidats démocrates.</p>
<p>Puis, dans un geste qui pris par surprise le tout-Chicago, le procureur Wexler décida de porter des accusations criminelles contre 650 personnes, à qui il reprochait de s&#8217;être trompés volontairement dans le décompte des voix. Encore une fois, la machine démocrate fit en sorte que l&#8217;affaire ne se rendit pas très loin. La cause fut confiée au juge John Marshall Karns, un vieil ami du greffier démocrate du comté, Edward Barrett. C&#8217;est donc sans surprise que tous les accusés furent acquittés, en juillet 1961. (83)</p>
<p>Le dernier chapitre de la saga s&#8217;écrivit au printemps 1962, alors que trois employés d&#8217;une circonscription électorale durent répondre d&#8217;accusations criminelles après qu&#8217;une responsable de scrutin confessa à un prêtre avoir été témoin de falsifications de bulletins de vote. Plusieurs responsables de circonscription témoignèrent en soutien à l&#8217;accusation tandis que le FBI produisa une preuve scientifique démontrant que les allégations de falsification étaient fondées. Face à une preuve aussi accablante, les trois accusés modifièrent leur plaidoyer en cours de procès et reconnurent leur culpabilité. Ils furent subséquement condamnés à purger une brève peine d&#8217;emprisonnement. (84)</p>
<p>La question ici n&#8217;est pas tant de savoir s&#8217;il y a eue une fraude électorale monumentale à Chicago, ce qui apparaît incontestable à la lumière de ce qui précéde. L&#8217;intérêt ici est plutôt de déterminer si cette fraude joua un rôle décisif dans l&#8217;élection de JFK à la présidence des États-Unis. Dans son livre, Hersh expliqua de quelle façon l&#8217;Illinois fit pencher la balance : &laquo;&nbsp;Sans les 27 grands électeurs de cet État, Kennedy n&#8217;aurait eu sur Nixon qu&#8217;une majorité de 7 voix dans le Collège, alors que 26 électeurs démocrates du Mississipi, de la Georgie et de l&#8217;Alabama menaçaient de lui faire faux bond (sauf si le parti démocrate leur consentait d&#8217;importantes concessions sur les droits civiques). La perte de l&#8217;Illinois leur aurait donné un pouvoir de nuisance énorme (14 d&#8217;entre eux finirent d&#8217;ailleurs par voter pour Harry F. Byrd, sénateur démocrate de Virginie), y compris celui de renvoyer l&#8217;élection devant la Chambre des représentants, ce qui est un fait sans précédent au XXe siècle.&nbsp;&raquo; (85)</p>
<p>Le nouveau président américain savait qu&#8217;il devait une fière chandelle à la machine politique du maire Richard Daley et s&#8217;arrangea pour que toute la nation soit témoin de sa gratitude. Ainsi, lors de son inauguration, en janvier 1961, John F. Kennedy invita Daley et son épouse à le joindre à dans la loge présidentielle. (86) Le lendemain, le &laquo;&nbsp;boss&nbsp;&raquo; de Chicago eut le privilège d&#8217;être le premier invité à rendre visite à JFK à la Maison Blanche après l&#8217;ancien président démocrate Harry Truman.</p>
<p>Daley chercha par la suite à tirer le maximum de son influence auprès de la nouvelle administration démocrate. Il parvint ainsi à obtenir du financement fédéral pour la construction de gratte-ciel au centre-ville de Chicago. (87) Lors des élections municipales de 1962, JFK vint prêter main forte à Daley en faisant une apparition publique à une semaine du vote. (88) La campagne n&#8217;avait pas été facile pour Daley, qui fut réélu avec le score fut le plus serré de toute de sa carrière. L&#8217;année suivante, le président Kennedy fit nommer un vieil ami de Daley, Abraham Lincoln Marovitz, à la cour fédérale.</p>
<p>Le président Kennedy se montra également reconnaissant envers Sinatra, qui joua un rôle clé en plaidant la cause du candidat démocrate auprès de Sam Giancana. Lors d&#8217;un gala ultra-sélect qui précéda son inauguration, JFK consacra une partie de son discours à remercier le charismatique chanteur de variété : &laquo;&nbsp;Je sais que nous avons tous une dette envers un grand ami: Frank Sinatra. Longtemps avant de savoir chanter, il avait l&#8217;habitude de réunir des suffrages dans une circonscription démocrate du New Jersey. Cette circonscription a aujourd&#8217;hui gagné tout un pays.&nbsp;&raquo; (89)</p>
<p>Dans le milieu interlope, le rôle de Sinatra n&#8217;était un secret pour personne. &laquo;&nbsp;Frank a fait gagner Kennedy. Tous les types le savaient&nbsp;&raquo;, disait &laquo;&nbsp;Skinny&nbsp;&raquo; D&#8217;Amato. De son côté, Giancana n&#8217;hésitait pas à se donner le crédit de la victoire de JFK. &laquo;&nbsp;Écoute, mon chou, si je n&#8217;avais pas été là, ton petit ami ne serait même pas à la Maison-Blanche&nbsp;&raquo;, se plaisait-il à dire à Judith Campbell Exner, qui fut l&#8217;amante de Kennedy de mars 1960 jusqu&#8217;en août 1962.</p>
<p>Cela étant, il reste que les relations entre l&#8217;administration Kennedy et la mafia de Chicago restent un sujet complexe. Alors que son frère, Robert (Bobby) Kennedy, voulait partir en guerre contre le syndicat du crime, JFK, lui, entretint des contacts secrets avec Giancana, et ce, avant et après son élection. L&#8217;existence de cette relation fut confirmée par Exner, qui était bien placée pour le savoir car c&#8217;est elle qui hérita de la tache d&#8217;arranger une dizaine de rencontres entre JFK et Giancana, dont l&#8217;une d&#8217;elle à la Maison Blanche, en plus de servir de messagère secrète entre les deux hommes. (90)</p>
<p>La première phase de ces contacts était liée à la campagne électorale. Après l&#8217;élection, le motif des contacts entre JFK et Giancana fut tout autre : ils concernaient désormais le projet de la CIA de faire assassiner le leader cubain Fidel Castro. (91) Giancana avait été recruté par la CIA pour mener à bien ce complot meurtrier, et son rôle consistait à trouver quelqu&#8217;un d&#8217;assez proche du &laquo;&nbsp;líder máximo&nbsp;&raquo; cubain pour pouvoir mettre fin à ses jours. (92)</p>
<p>La relation entre la pègre et JFK se complexifia encore du fait que  l&#8217;administration Kennedy ne se montra pas à la hauteur des attentes des gros bonnets de la pègre, loin de là. Après l&#8217;élection, D&#8217;Amato rappella à Joe Kennedy sa promesse qu&#8217;il lui avait faite d&#8217;annuler l&#8217;ordre d&#8217;expulsion émis contre Joey Anodis. Le patriarche répondit que JFK aurait volontiers accepté, mais que son frère, Robert, désormais ministre de la Justice, se montrait farouchement opposé à l&#8217;idée. (93)</p>
<p>Quant à Giancana, les informateurs du FBI l&#8217;entendirent plus d&#8217;une fois se plaindre que JFK l&#8217;avait dupé après qu&#8217;il l&#8217;eut aidé à se faire élire. Ainsi, Kennedy n&#8217;avait pas respecté la parole qu&#8217;il avait donné à des caïds mafieux, lesquels avaient déjà envoyés des types au cimetière pour bien moins que ça. Mais JFK fit pire encore : il laissa son frère  Robert partir en croisade contre le crime organisé.</p>
<p>Puis, le 22 novembre, le président Kennedy fut abattu en pleine rue à Dallas, au Texas. Giancana devint immédiatement un suspect tout désigné aux yeux de Robert Kennedy. En effet, dans les heures qui suivirent l&#8217;assassinat, il téléphona à Julius Draznin sur une ligne à l&#8217;abri des écoutes. Spécialiste du racket dans le monde syndical, Draznin était superviseur du Bureau national des relations de travail à Chicago et responsable des liaisons avec le ministère de la Justice. Bobby lui déclara: &laquo;&nbsp;Nous avons besoin d&#8217;aide. Peut-être pourriez-vous nous ouvrir quelques portes auprès de la mafia. Faites-moi savoir directement tout ce que vous apprendrez.&nbsp;&raquo; Selon Draznin, le frère de JFK &laquo;&nbsp;voulait parler de Sam Giancana.&nbsp;&raquo; (94)</p>
<p>Deux jours plus tard, un nouvel assassinat spectaculaire rendit la piste de Chicago encore plus plausible. Jack Ruby, propriétaire d&#8217;un bar de Dallas appelé le Vegas Club, abattit Lee Harvey Oswald, l&#8217;homme qui avait été arrêté pour le meurtre du président Kennedy. Ruby était né et avait grandit à Chicago. En 1949, Rudolph Halley, le principal avocat du comité Kefauver, avait dépeint Ruby comme un lieutenant du crime organisé qui avait été envoyé à Dallas pour servir de liaison à la mafia de Chicago. Peu de temps avant la mort de JFK, Ruby avait eu une série de conversations téléphoniques avec Irwin Weiner, un des hommes de paille préféré de l&#8217;Outfit. Lorsque Weiner sera convoqué par la commission Warren sur l&#8217;assassinat du président Kennedy, il refusera d&#8217;offrir des détails sur la nature de ses entretiens avec Ruby. (95)</p>
<p>Au bout d&#8217;une année d&#8217;enquête, Draznin fut incapable de lier de façon certaine la mafia de Chicago au meurtre du président Kennedy. Bien entendu, la possible implication de la pègre de Chicago n&#8217;est que l&#8217;une des nombreuses théories de la conspiration circulant relativement à l&#8217;assassinat de JFK. Mais si l&#8217;Outfit prit part à ce meurtre, cela voudrait dire que la même organisation qui contribua à installer Kennedy à la Maison Blanche aurait ensuite participé à son élimination, ce qui ne serait pas banal, c&#8217;est le moins que l&#8217;on puisse dire.</p>
<p>Si l&#8217;assassinat de JFK secoua les milieux politiques partout aux États-Unis, son impact se fit particulièrement ressentir à la mairie de Chicago. Daley venait en effet de perdre son allié politique le plus puissant et possédait bien moins d&#8217;affinités avec son successeur, Lyndon B. Johnson (LBJ). Le nouveau président ne pouvait ignorer que Daley avait cherché à dissuader Kennedy de faire de lui son collistier lors de la convention nationale démocrate de 1960.</p>
<p>Mais Johnson était un vieux routier de la politique.  Il savait qu&#8217;il aurait besoin de la redoutable machine démocrate de Chicago lors de la prochaine élection présidentielle, qui était prévue l&#8217;année suivante. Il ne tarda donc pas à donner un coup de fil à Daley, et les deux hommes politiques restèrent en contact par la suite. Lors du premier discours de LBJ durant une session conjointe du Congrès américain, le maire de Chicago fut l&#8217;un des quatre invités à être assis aux côtés des membres de la famille du nouveau président. (96)</p>
<p>Lors de l&#8217;élection de novembre 1964, Daley mobilisa à nouveau sa machine politique. &laquo;&nbsp;Le maire Daley est le plus grand politicien du pays&nbsp;&raquo;, déclara LBJ lors d&#8217;un rassemblement au stade de Chicago tenu la veille du vote. (97) Johnson défit son adversaire, le sénateur de l&#8217;Arizona Barry Goldwater, en remportant l&#8217;élection avec 61 % des voix, soit la plus importante majorité de toute l&#8217;histoire des États-Unis. Dans l&#8217;Illinois, LBJ obtint près de 900 000 voix de plus que Goldwater. Durant la cérémonie d&#8217;inauguration du président Johnson, en janvier 1965, Daley était positionné bien en évidence. (98) Lors de cette cérémonie Hubert Humphrey, qui avait été battu par JFK lors des primaires de 1960, hérita de la vice-présidence des États-Unis.</p>
<p><strong>Martin Luther King débarque </strong><strong>dans la ville du &laquo;&nbsp;Boss&nbsp;&raquo;</strong></p>
<p>C&#8217;est avec un certain intérêt que la communauté afro-américaine de Chicago suivit le mouvement des droits de civil qui émergeait dans le sud des États-Unis. La première campagne des militants anti-ségrégationnistes de Chicago concerna les écoles. Et pour cause : une étude réalisée en 1958 par la National association for the advancement of colored people (NAACP) avait révélée que la ségrégation raciale était en vigueur dans 91 % des écoles élémentaires de Chicago. (99)</p>
<p>L&#8217;étude permit aussi d&#8217;apprendre que les écoles élémentaires à majorité noires et porto-ricaines acceuillaient deux fois plus d&#8217;élèves que les écoles à clientèle blanches. La réponse du directeur du réseau scolaire, Benjamin Willis, au problème de surpopulation fut de couper la journée scolaire en deux : un groupe d&#8217;élèves fréquentant l&#8217;école l&#8217;avant-midi et un autre groupe l&#8217;après-midi. Ce qui irritait sans doute le plus les parents d&#8217;élèves noirs était dans cette approche boiteuse le fait qu&#8217;il existait des salles de classe vides dans certaines écoles des quartiers blancs.</p>
<p>Formée en 1962, la Coordinating council of community organizations (CCCO) devint la plus importante organisation de défense des droits civils de Chicago. La CCCO fit de la ségrégation raciale en milieu scolaire son principal cheval de bataille. Les militants des droits civils critiquèrent de plus en plus Benjamin Willis pour son intransigeance, au point où celui annonça qu&#8217;il démissionnait de son poste, le 4 octobre 1963.</p>
<p>Mais les organisations communautaires des quartiers blancs et le milieu des affaires de Chicago se mirent alors à faire pression pour que Willis reviennent sur sa décision, ce qu&#8217;il fit quelques jours après que le maire Daley lui exprima son support. Pour protester contre le retour de Willis, une journée de boycott fut organisée, le 22 octobre. Ce jour-là, pas moins de 225 000 élèves restèrent à la maison. (100)</p>
<p>À Washington, l&#8217;administration de Lyndon B. Johnson fut caractérisée par d&#8217;importantes avancées législatives sur le plan de l&#8217;égalité raciale. L&#8217;adoption de la loi sur les droits civils de 1964, qui avait d&#8217;abord été introduite sous Kennedy, rendit illégale la discrimination raciale dans les réseaux scolaires, les espaces publics, le logement, et eut pour effet d&#8217;éliminer les derniers obstacles à l&#8217;exercice du droit de vote qui subsistaient encore dans certains États du sud.</p>
<p>Cependant, la loi n&#8217;eut pas d&#8217;impact immédiat sur les difficiles conditions de vie des habitants des ghettos noirs des grandes villes américaines. C&#8217;est d&#8217;ailleurs à cette même époque que les quartiers noirs connurent des soulèvements urbains qui prirent la forme d&#8217;émeutes. En août 1965, l&#8217;émeute du quartier de Watts, à Los Angeles, dura six jours, entraînant la mort de trente-quatre personnes et des dommages à la propriété de l&#8217;ordre de 30 millions $.</p>
<p>C&#8217;est en vertu de la loi sur les droits civils que la CCCO déposa une plainte auprès du bureau fédéral de l&#8217;éducation pour dénoncer la ségrégation dans les écoles de Chicago, en juillet 1965. Le département fédéral responsable de l&#8217;éducation dépêcha une équipe d&#8217;enquêteurs à Chicago. Trois mois plus tard, devant l&#8217;absence complète de coopération de la part de Willis, le commissaire à l&#8217;éducation Francis Kepper informa ce dernier par écrit que le réseau scolaire de Chicago était &laquo;&nbsp;probablement non-conforme&nbsp;&raquo; à la loi et que les subventions fédérales seraient retenues tant que la situation ne sera pas tirée au clair. (101)</p>
<p>Daley décida alors que le moment était venu d&#8217;user de son influence auprès du président Johnson, avec qui il obtint une rencontre seulement deux jours plus tard après la décision du commissaire Keeper. Lors de sa discussion avec LBJ, Daley était si furieux qu&#8217;il postillinait en s&#8217;exprimant. (102) Le lendemain, Johnson téléphona à Kepper, qu&#8217;il engueula comme du poisson pourri. Le financement fédéral fut rapidement rétabli, l&#8217;enquête sur la plainte du CCCO fut abandonnée et Keeper fut écarté de son poste.</p>
<p>La question raciale revint hanté l&#8217;administration Daley lorsque le révérend Martin Luther King et son organisation, le Southern Christian Leadership Conference (SCLC), décidèrent de s&#8217;installer dans le West Side, à Chicago, en janvier 1966. L&#8217;alliance entre le SCLC et le CCCO donna lieu à la création du Chicago Freedom Movement. Après les victoires du mouvement des droits civils dans les États du sud, le SCLC voulut ouvrir un nouveau front en s&#8217;attaquant à la discrimination sévissant contre la communauté noire dans les grands centres urbains du nord des États-Unis.</p>
<p>Si le South Side était le plus grand ghetto noir de Chicago, c&#8217;était toutefois dans le West Side que les conditions de vie étaient les plus dures. De nombreux Afro-américains qui avaient émigrés du sud pour s&#8217;y installer trouvèrent souvent que la situation était pire que tout ce qu&#8217;ils avaient connus auparavant : les opportunités sur le marché du travail se faisaient beaucoup plus rares, les appartements étaient généralement dans un état de délabrement avancé et les gangs de rue se montraient fort actives. (103)</p>
<p>Chicago fut choisit par le SCLC non seulement en raison du militantisme dont fit preuve CCCO, mais aussi à cause de la mainmise que Daley exerçait sur la ville. &laquo;&nbsp;King décida d&#8217;aller à Chicago parce que&#8230; Chicago était unique dans le sens où il y avait un homme, une seule source de pouvoir&nbsp;&raquo;, expliqua le révérend Arthur Brazier. (104) &laquo;&nbsp;Ce n&#8217;était pas le cas à New York city ou dans n&#8217;importe quelle autre ville. Il pensait que des choses pourraient être faites si Daley pouvait être convaincu d&#8217;ouvrir les logements et les écoles à l&#8217;intégration.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Une analyse que partagea l&#8217;attaché de presse de Daley, Earl Bush. &laquo;&nbsp;King croyait que si Daley déclarait &#8216;Il ne doit plus y avoir de discrimination&#8217;, alors il n&#8217;y en aura plus&nbsp;&raquo;, opina Bush. Compte tenu de l&#8217;aura dont jouissait King, Daley adopta un ton conciliant à son égard. &laquo;&nbsp;Personne n&#8217;a besoin de tenir une marche pour rencontrer le maire de Chicago&nbsp;&raquo;, affirma-t-il. &laquo;&nbsp;La porte est toujours ouverte et je suis ici de dix à douze heures par jour&nbsp;&raquo;. (105)</p>
<p>Malgré tout leur bon vouloir, les militants du SCLC étaient mal préparés pour les surprises qui les attendaient. Chicago fut la seule ville américaine où des pasteurs noirs et des politiciens afro-américains rejetèrent les militants du SCLC, en leur disant de retourner d&#8217;où ils venaient. L&#8217;hostilité dont fit preuve une partie de l&#8217;élite noire locale s&#8217;expliquait notamment par les largesses dont elle bénéficiait de la part du système de patronage contrôlé par la machine démocrate.</p>
<p>Les pasteurs qui sympathisaient avec le mouvement du révérend King préfèrent quant à eux rester silencieux par crainte de représailles administratives de la part de fonctionnaires fidèles à la machine. Le SCLC fut à ce point marginalisé qu&#8217;il dû installer son quartier général dans l&#8217;église d&#8217;un pasteur blanc. (106) À ces difficultés s&#8217;ajouta le fait que Daley se montra bien plus rusé que les politiciens ségrégationnistes du sud rural auxquels le SCLC avait été habitué. Par exemple, lorsque King déclara la guerre aux taudis du West Side, Daley décida de le concurrencer directement sur son propre terrain, en faisant notamment pression sur certains propriétaires négligents. (107)</p>
<p>En juin 1966, le mouvement décida de réorienter sa lutte vers une toute autre problématique : le droit des ménages afro-américains d&#8217;emménager dans n&#8217;importe quelle partie de la ville. L&#8217;objectif était ambitieux puisque les quartiers résidentiels blancs de Chicago avaient toujours été interdits aux Noirs. Par le passé, toute tentative, aussi timide soit-elle, de remettre en question le statu quo ségrégationniste avait été accueillit par un déchainement de violence haineuse qui entraîna même parfois des pertes en vies humaines.</p>
<p>Le même scénario se répéta lorsque le Chicago Freedom Movement organisa des marches pacifiques dans certains quartiers blancs durant l&#8217;été. Des contre-manifestants blancs ouvertement racistes attaquèrent physiquement les militants anti-ségrégationnistes. Le révérend King, qui passa à deux doigts d&#8217;être poignardé lors d&#8217;une de ces marches, affirma n&#8217;avoir jamais vu une telle violence, même lors des manifestations mouvementées qu&#8217;il avait vécu dans les États du sud quelques années plus tôt. &laquo;&nbsp;Je pense que les gens du Mississipi devraient venir à Chicago pour apprendre comment haïr&nbsp;&raquo;, lança-t-il ironiquement. (108)</p>
<p>Après quelques incidents du genre, Daley appella à la négociation pour mettre un terme aux marches. Un sommet fut organisé avec les responsables de l&#8217;administration municipale, l&#8217;association des agents immobiliers, des représentants du milieu des affaires, des leaders religieux et les dirigeants du Chicago Freedom Movement. Le 26 août, les différents participants au sommet en arrivèrent à un accord, lequel fut dénoncé de toutes parts.</p>
<p>Le caractère vague des engagements pris par Daley et par l&#8217;association des agents immobiliers provoqua le scepticisme dans les rangs du mouvement anti-ségrégationniste, tandis que des associations de résidents blancs accusèrent Daley d&#8217;avoir capitulé. Les divisions s&#8217;intensifièrent à l&#8217;intérieur du Chicago Freedom Movement lorsque le révérend King fit annuler une marche à haut risque qui était prévue dans le quartier de Cicero, le 28 août suivant. (109)</p>
<p>À l&#8217;automne, le Chicago Freedom Movement n&#8217;était guère plus que l&#8217;ombre de lui-même. Le révérend King espaça ses visites à Chicago au rythme d&#8217;une fois par semaine. (110) L&#8217;accord du 26 août demeura essentiellement un ramassis de voeux pieux qui restèrent lettre morte. Par exemple, le Chicago Housing Autority ne fit aucun effort pour tenter d&#8217;intégrer des résidents afro-américains dans ses nouveaux lotissements qu&#8217;elle établissa dans des quartiers blancs. (111)</p>
<p>Au début de l&#8217;année suivante, le no. 2 de l&#8217;administration Daley, Thomas Keane, confirma ce que de nombreux militants anti-ségrégationnistes soupçonnaient déjà en affirmant publiquement qu&#8217;il n&#8217;y avait jamais eu d&#8217;accord formel comme tel, seulement &laquo;&nbsp;certaines suggestions&nbsp;&raquo; et des &laquo;&nbsp;buts à atteindre&nbsp;&raquo;. Daley abonda dans le même sens, en dépeignant l&#8217;accord du 26 août comme un &laquo;&nbsp;gentleman&#8217;s agreement&nbsp;&raquo;, ce qui revenait à dire qu&#8217;il ne s&#8217;agissait-là que d&#8217;un accord d&#8217;intention dénué de toute obligation de mise en oeuvre. (112) En parvenant à avoir le dernier mot sur le révérend King, Daley avait réussit là où le sud ségrégationniste avait échoué.</p>
<p><strong>L&#8217;année de tous les dangers</strong></p>
<p>En 1967, le maire Daley avait fait du lobbying pour que Chicago soit à nouveau l&#8217;hôte de la convention nationale du parti démocrate. Pour faire pencher la balance en sa faveur, Daley n&#8217;hésita pas à prétendre au président Lyndon B. Johnson qu&#8217;il risquait de perdre les votes des vingt-six grands électeurs de l&#8217;Illinois si le parti choisissait une autre ville que Chicago. (113) Le &laquo;&nbsp;boss&nbsp;&raquo; assura aussi que la loi &amp; l&#8217;ordre régneront dans les rues de la ville lors de la convention. L&#8217;argument avait d&#8217;autant plus de poids qu&#8217;à ce moment-là les États-Unis se remettaient encore difficilement d&#8217;une vague d&#8217;émeutes qui avaient enflammés les ghettos noirs de 128 villes américaines durant l&#8217;été 1967. (114) Les dirigeants démocrates optèrent donc pour Chicago.</p>
<p>Au début de 1968, la cote de popularité de LBJ était en chute libre en raison du coût humain grandissant de l&#8217;enlisement américain au Vietnam. Les résultats des premières primaires, qui eurent lieu au New Hampshire, montrèrent que le président Johnson ne pouvait plus prendre sa nomination à l&#8217;investiture démocrate pour acquise. En effet, le sénateur du Minnesota Eugene McCarthy, qui faisait campagne contre la guerre au Vietnam, parvint presque à devancer le président sortant. Même Daley, qui n&#8217;avait jamais montré grand intérêt pour la politique internationale, s&#8217;inquiétait plus en plus de la tournure que prenait la guerre du Vietnam. (115) À la fin de janvier, la victoire américaine semblait plus éloignée que jamais lorsque 80 000 soldats communistes lancèrent l&#8217;offensive du Têt, qui se traduisit par des attaques dans 100 villes vietnamiennes.</p>
<p>Le sénateur de New York Robert F. Kennedy, ou RFK, songeait désormais à se lancer à son tour dans la course et était à la recherche d&#8217;appuis. En février, il eut un tête à tête avec Daley. (116) La rencontre fut cordiale, mais le maire de Chicago n&#8217;était pas prêt à tourner le dos à LBJ. Daley éprouvait également certaines réserves à l&#8217;égard du frère de JFK. Il avait toujours du mal à digérer le fait que Robert Kennedy avait mis sur pied une organisation électorale indépendante de la machine démocrate dans l&#8217;Illinois lors de la campagne de 1960. (117) RFK était également trop près des militants afro-américains au goût de Daley. Kennedy annonça officiellement sa candidature à la mi-mars, un geste qui fut qualifié d&#8217;opportuniste par les partisans du sénateur McCarthy.</p>
<p>LBJ demanda à Daley quelles étaient ses chances de l&#8217;emporter dans l&#8217;Illinois. Le maire Daley répondit qu&#8217;il y a de bonnes années et de mauvaises années et ajouta qu&#8217;il ne pensait pas que 1968 sera une bonne année pour le ticket démocrate à Chicago, tout en l&#8217;assurant de son support. Peu de temps après, le président Johnson cause toute une surprise en annonçant, le 31 mars, qu&#8217;il ne sollicitera pas de second mandat. LBJ avait d&#8217;ailleurs téléphoné personnellement à Daley avant d&#8217;annoncer la nouvelle à la télévision. Daley chercha ensuite de le faire revenir sur sa décision, sans succès. (118) Le vice-président Hubert Humphrey décida alors de présenter sa candidature à l&#8217;investiture démocrate.</p>
<p>Le 4 avril, Martin Luther King fut assassiné à Memphis, au Tennessee. Lorsqu&#8217;il apprit la nouvelle, Robert Kennedy se trouvait à Indianapolis, où il devait inaugurer ses bureaux de campagne. Contre l&#8217;avis du chef de police, RFK se rendit comme prévu dans le ghetto noir de la ville, où il prononça un discours bien senti lors duquel il évoqua pour la première fois en public le meurtre de son frère survenu cinq ans plus tôt. (119) L&#8217;assassinat du Dr. King ne provoqua pas d&#8217;émeute à Indianapolis, comme ce fut le cas dans 168 autres villes américaines qui furent en proie aux incendies et au pillage. Au total, 2600 incendies furent allumés à travers les États-Unis lors de troubles au cours desquels 21 270 personnes furent blessées.</p>
<p>Chicago ne fut pas épargné, même si Daley tenta d&#8217;apaiser la population noire de la ville en demandant à ce que les drapeaux de l&#8217;hôtel de ville soient mis en berne. (120) Le lendemain, les élèves afro-américains de Chicago se mirent à déserter les bancs d&#8217;école tôt dans la journée. Le vandalisme et le pillage de magasins commencèrent dès l&#8217;après-midi. Après le début des émeutes, le maire Daley sollicita l&#8217;intervention de la Garde nationale et s&#8217;adressa à la population pour lui demander de l&#8217;aider à protéger la ville. Mais les bâtiments continuèrent à brûler et des tireurs postés sur les toit ouvrirent même le feu sur les pompiers qui étaient dépêchés sur les lieux.</p>
<p>Le ghetto du West Side fut ensuite privé d&#8217;électricité et un couvre-feu fut imposé à toutes les personnes âgées de moins 21 ans. (121) Onze personnes perdirent la vie lors de l&#8217;émeute, qui se solda par 300 arrestations tandis que les incendies laissèrent des milliers de personnes sans-abri. (122) Par la suite, Daley critiqua publiquement la police, en disant qu&#8217;elle avait fait preuve d&#8217;une trop grande retenue. Il déclara même qu&#8217;il avait donné l&#8217;ordre aux policiers de tirer pour tuer les pyromanes et de tirer pour blesser les pilleurs. (123)</p>
<p>Durant ce printemps, les campus américains étaient aussi en ébullition. Occupations et manifestations se succédèrent à un rythme étourdissant, que ce soit contre la guerre du Vietnam ou autour d&#8217;enjeux locaux. C&#8217;était souvent ces mêmes groupes qui mobilisaient en vue de la convention démocrate que Chicago devait acceuillir. Le Youth International Party (YIP), dont les membres se faisaient appeler yippies, était le groupe radical qui recevait la plus grande visibilité médiatique.</p>
<p>Les yippies adoraient se payer la tête de ceux qui se prenaient un peu trop au sérieux à leur goût. À l&#8217;approche de la convention, ils multiplièrent les déclarations délirantes, en proclamant notamment leur intention de contaminer l&#8217;eau potable de Chicago avec du LSD. L&#8217;un des fondateurs du YIP, Abbie Hoffman, affirma qu&#8217;il complotait en vue de d&#8217;abaisser les pantalons de Hubert Humphrey lorsque celui-ci trouvera sur le podium. L&#8217;administration Daley n&#8217;était pas particulièrement amusée. Question de donner un avant-goût ce qui attendrait les contestataires lors de la convention, la police de Chicago réprima violemment une manifestation pacifique contre la guerre du Vietnam, le 27 avril. (124)</p>
<p>Pendant ce temps, la course à l&#8217;investiture démocrate commençait à se corser. Robert Kennedy remporta les primaires du Dakota du sud, de l&#8217;Indiana et du Nebraska, mais perdit en Oregon. Le 4 juin, les chances de RFK d&#8217;obtenir l&#8217;investiture démocrate se précisèrent lorsqu&#8217;il remporta les primaires de Californie. Ce soir-là, le téléphone ne cessa de sonner dans sa chambre d&#8217;hôtel. Des personnalités démocrates d&#8217;un peu partout aux États-Unis l&#8217;appelèrent pour lui signifier leur support.</p>
<p>L&#8217;appel le plus important provint du maire Daley, qui lui confirma qu&#8217;il se rangeait dans son camp. Pierre Salinger, le directeur de campagne de RFK, était assis à côté du candidat lors de ce téléphone. &laquo;&nbsp;Bobby et moi nous nous sommes échangés un regard et nous savions que cela voulait dire une seule chose – il aurait la nomination&nbsp;&raquo;, raconta plus tard Salinger. (125) Le lendemain, Robert Kennedy fut abattu d&#8217;une balle dans la tête dans son hall d&#8217;hôtel.</p>
<p>Ce contexte politique particulièrement volatile n&#8217;augurait rien de bon pour la convention démocrate qui approchait à grands pas. Daley s&#8217;impliqua personnellement dans les préparatifs, qui prirent de plus en plus l&#8217;allure d&#8217;un véritable branle-bas de combat. L&#8217;amphithéâtre qui devait accueillir la convention fut reconverti en forteresse, surnommée &laquo;&nbsp;Fort Daley&nbsp;&raquo; par la presse. Les 11 900 policiers de Chicago furent assignés à des quarts de travail de douze heures. Cinq écoles furent réquisitionnées pour loger des milliers de membres de la Garde nationale de l&#8217;Illinois. Environ 7500 soldats formés au contrôle de foule furent également mobilisés. (126)</p>
<p>Le 25 août, soit la veille de l&#8217;ouverture de la convention, les policiers envahirent le Lincoln Park, où campaient des milliers de manifestants provenant de l&#8217;extérieur de la ville, et le vidèrent à coups de matraque. (127) Les journalistes présents ne furent pas épargnés, ce qui fit en sorte que l&#8217;administration Daley reçut une mauvaise presse dès le début. Des manifestations eurent lieu chaque jour, et elles furent toutes systématiquement attaquées par des policiers frappant sur tout ce qui bougeait, autant les manifestants que les passants et les journalistes.</p>
<p>Après le retrait de Johnson et la mort de RFK, le choix du candidat à endosser devint moins évident pour de nombreux démocrates, incluant Daley. Le &laquo;&nbsp;boss&nbsp;&raquo; de Chicago n&#8217;avait aucune intention d&#8217;appuyer le sénateur McCarthy et se montrait peu enthousiaste face à la candidature de Humphrey. Daley tenta de persuader le sénateur Ted Kennedy de faire le saut, mais ne vint pas à bout de ses réticences. Il continuait aussi à entretenir l&#8217;espoir que Johnson reviendrait sur sa décision. (128)</p>
<p>À la troisième journée de la convention, 112 des 118 délégués de l&#8217;Illinois se décidèrent à offrir leur appui à Humphrey. Plusieurs alliés de la machine démocrate demandèrent même à Humphrey de considérer le choix de Daley comme collistier, bien que le maire de Chicago n&#8217;avait jamais exprimé de l&#8217;intérêt pour une telle nomination. (129)</p>
<p>Ce soir-là, c&#8217;est l&#8217;orgie de violence policière qui déferla sur la Michigan Avenue qui vola la vedette. Des scènes de tabassage furent diffusées presque simultannément par les réseaux de télévision nationaux devant des millions de téléspectateurs. Ces images soulevèrent un tollé à l&#8217;intérieur des murs de la convention. Lorsque le sénateur du Connecticut Abraham Ribicoff prit la parole devant la convention, il compara la conduite de la police de Chicago &laquo;&nbsp;aux tactiques de la gestapo&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Hors de lui, Daley hurla des insultes au sénateur Ribicoff sous l&#8217;oeil des caméras. (130) La convention était en train de virer en foire d&#8217;empoigne devant le pays tout entier. La machine démocrate de Chicago fut rapidement mobilisée pour contenir les dégâts. Des manifestations d&#8217;appui envers le &laquo;&nbsp;boss&nbsp;&raquo; de Chicago furent organisées et des affiches &laquo;&nbsp;We love Daley&nbsp;&raquo; apparurent autour du site de la convention. Mais sur le plan national, le mal était déjà fait.</p>
<p>Les délégués démocrates anti-guerre n&#8217;arrivèrent pas à s&#8217;entendre sur un candidat, avec pour résultat que Humphrey remporta l&#8217;investiture au premier tour. Mais cette victoire laissa plusieurs observateurs perplexes et ceux-ci se demandèrent quelle était la valeur réelle de cette nomination.</p>
<p>Lors des élections présidentielles de novembre, Humphrey affronta le républicain Richard Nixon, qui réussissa son retour dans la vie politique. À Chicago, Humphrey arriva en tête avec 370 000 votes de plus que son adversaire, ce qui fut toutefois insuffisant pour empêcher Nixon de rafler l&#8217;Illinois avec une avance de 135 000 votes. C&#8217;est ainsi que Nixon devint le 37e président des États-Unis en remportant l&#8217;élection avec une différence de 500 000 votes à l&#8217;échelle nationale.</p>
<p>La désastreuse convention de Chicago passa à l&#8217;histoire et eut plusieurs conséquences. Il y eut d&#8217;abord le rapport de la commission d&#8217;enquête dirigée par l&#8217;avocat Daniel Walker, qui fut rendu public en décembre. Dans l&#8217;avant-propos du rapport, Walker n&#8217;hésita pas à employer l&#8217;expression &laquo;&nbsp;émeute policière&nbsp;&raquo; (&laquo;&nbsp;police riot&nbsp;&raquo;) pour décrire le brutalité dont avait fait preuve la police lors de la convention. (131)</p>
<p>Le rapport critiqua également Daley, en affirmant que sa déclaration publique au sujet de l&#8217;ordre qu&#8217;il avait donné aux policiers tirer pour tuer lors des émeutes d&#8217;avril 1968 avait influencée sur l&#8217;attitude générale de la force constabullaire. L&#8217;autre conséquence fut que Daley perdit beaucoup de son influence au sein du parti, mais il faudra attendre jusqu&#8217;à l&#8217;année électorale de 1972 pour en mesurer l&#8217;étendu du recul de son pouvoir.</p>
<p>Lors de la convention de Chicago, une commission présidée par le sénateur du Dakota du sud George McGovern avait proposé de nouvelles règles visant à démocratiser le processus de sélection des délégués. Lorsque ces règles furent adoptées, la sélection des délégués devaient désormais se faire publiquement et ceux-ci devaient représenter proportionnellement les minorités (afro-américains, femmes, hispanophones) composant leur circonscription électorale. (132)</p>
<p>Daley refusa de se plier à ces exigences tandis qu&#8217;un autre groupe de délégués fut sélectionné parallèlement au sien en conformité avec nouvelles règles. Une bataille judiciaire s&#8217;ensuivit pour déterminer lequel de ces deux groupes pourra représenter Chicago lors de la convention nationale de 1972, prévue à Miami. En bout de ligne, le parti refusa de reconnaître les délégués de Daley. Pour le &laquo;&nbsp;boss&nbsp;&raquo; de Chicago, il s&#8217;agissait-là d&#8217;une gifle monumentale.</p>
<p>Lorsque George McGovern remporta l&#8217;investiture, Daley rompit avec la tradition en refusant de se rallier au candidat choisit par la convention. Tout n&#8217;était cependant pas perdu puisque le collistier de McGovern, l&#8217;ex-beau-frère de JFK, Sargent Shriver, connaissait bien Daley. Une rencontre fut organisée entre les deux hommes et ceux-ci parvinrent à trouver un terrain d&#8217;entente. Lors d&#8217;un rassemblement tenu le 12 septembre, Daley présenta McGovern comme le prochain président des États-Unis.</p>
<p>En novembre, McGovern remporta Chicago avec une avance de plus de 170 000 voix, mais mordit la poussière dans le reste de l&#8217;Illinois de même que les quarante-huit autres États de l&#8217;union. Nixon fut réélu avec 60 % des suffrages. Mais ce n&#8217;était pas là la seule mauvaise nouvelle pour Daley. Dan Walker, celui-là même qui avait tant critiqué les agissements de la police de Chicago lors de la convention de 1968, fut élu gouverneur de l&#8217;Illinois au terme d&#8217;un ecampagne au cours de laquelle il n&#8217;avait cessé de dénoncer la corruption de la machine démocrate. Le &laquo;&nbsp;boss&nbsp;&raquo; de Chicago pu toutefois se consoler en voyant son fils aîné, Richard Michael Daley, se faire élire au sénat de l&#8217;Illinois.</p>
<p>Après la défaite de 1972, Daley revint dans les bonnes grâces du parti. En août 1973, Chicago fut choisit pour donner le coup d&#8217;envoi à un téléthon national destiné à renflouer les caisse électorale des démocrates. De son côté, le gouverneur démocrate de la Georgie et aspirant à la Maison Blanche, Jimmy Carter, rendit hommage à Daley, en disant de lui qu&#8217;il avait fait de Chicago &laquo;&nbsp;la ville la mieux gérée et la mieux gouvernée de toute la nation&nbsp;&raquo;. (133)</p>
<p>Lors de la course à l&#8217;investiture démocrate de 1976, Carter menait déjà depuis quelques temps lorsque Daley se décida à endosser sa candidature. Daley fut ensuite acceuillit à bras ouvert à la convention nationale qui se tint à New York cette année-là. (134) En novembre, Carter remporta l&#8217;élection avec 50 % des suffrages contre 48 % pour son adversaire républicain, le président sortant Gerald Ford. Le 19 décembre 1976, Richard J. Daley s&#8217;éteignit en mourrant d&#8217;une crise cardiaque. Il était âgé de 74 ans.</p>
<p>sources:</p>
<p>(1) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Obama is not JFK. But then again, neither was JFK&nbsp;&raquo;, Thomas Walkom, January 13 2008.<br />
(2) Le Monde, &laquo;&nbsp;À Chicago &#8211; Une vilaine &#8216;querelle de famille&#8217; entre juifs et Noirs&nbsp;&raquo;, Marie-Claude Decamps, 8 septembre 1988, p. 4.<br />
(3) COHEN Adam, TAYLOR Elizabeth, &laquo;&nbsp;American Pharaoh – Mayor Richard J. Daley: His Battle for Chicago and the Nation&nbsp;&raquo;, Little, Brown and Company (2000), p.11.<br />
(4) Journal of Criminal Law and Criminology (1931-1951), Vol. 35, No. 1 (May &#8211; Jun., 1945), &laquo;&nbsp;Chicago&#8217;s Crime Problem&nbsp;&raquo;, Virgil W. Peterson. <a href="http://www.jstor.org/stable/1138132?seq=1">http://www.jstor.org/stable/1138132?seq=1</a><br />
(5) &laquo;&nbsp;The Genesis of Organized Crime in Chicago&nbsp;&raquo;, Robert M. Lombardo. <a href="http://www.ipsn.org/genesis.htm">http://www.ipsn.org/genesis.htm</a><br />
(6) DE CHAMPLAIN Pierre, &laquo;&nbsp;Gangsters et hommes d&#8217;honneur&nbsp;&raquo;, Les Éditions de l&#8217;homme (2005), p. 152.<br />
(7) De Champlain, p. 33-34.<br /> <img src='http://www.centpapiers.com/wp-content/plugins/smilies-themer/kopete/note.png' alt='(8)' class='wp-smiley' /> Libération, &laquo;&nbsp;Toni Rezko, la casserole d&#8217;Obama&nbsp;&raquo;, Philippe Grangereau, 5 mars 2008.<br />
(9) The New York Times, &laquo;&nbsp;Escaped Minister Says He Fled Iraqi Jail &#8216;the Chicago Way&#8217;&nbsp;&raquo;, James Glanz, December 20 2006.<br />
(10) <a href="http://blogs.abcnews.com/politicalpunch/2008/12/questions-arise.html">http://blogs.abcnews.com/politicalpunch/2008/12/questions-arise.html</a><br />
(11) Associated Press, &laquo;&nbsp;Obama and the Illinois Political Machine&nbsp;&raquo;, Deanna Bellandi, February 26 2007.<br />
(12) La Presse, &laquo;&nbsp;L&#8217;égratignure&nbsp;&raquo;, André Pratte, 19 décembre 2008.<br />
(13) <a href="http://blogues.cyberpresse.ca/hetu/?p=70423045">http://blogues.cyberpresse.ca/hetu/?p=70423045</a><br />
(14) The Chicago Sun-Times, &laquo;&nbsp;Feds, Obama talked&nbsp;&raquo;, Chris Fusco and Natasha Korecki, December 24 2008, p. 2.<br />
(15) The Chicago Sun-Times, &laquo;&nbsp;Ryan just the latest in a long list of guilty politicians&nbsp;&raquo;, Scott Fornek, September 7 2006, p. 17.<br />
(16) The Chicago Sun-Times, &laquo;&nbsp;Third corruption squad added here&nbsp;&raquo;, Natash Korecki, August 28 2005.<br />
(17) Cohen, Taylor, p. 117.<br />
(18) Id., p. 119.<br />
(19) Id., p. 122.<br />
(20) Id., p. 125.<br />
(21) HERSH Seymour, «La face cachée du clan Kenney», l&#8217;Archipel (1997), p. 138-139.<br />
(22) Id., p. 147-148.<br />
(23) Cohen, Taylor, p. 191.<br />
(24) MARTIN John Bartlow &laquo;&nbsp;Adlai Stevenson and the World&nbsp;&raquo;, Doubleday (1977), p. 163-164.<br />
(25) Cohen, Taylor, p. 139.<br />
(26) Id., p. 190.<br />
(27) Id., p. 193.<br />
(28) Id., p. 192.<br />
(29) Id., p. 325.<br />
(30) Id., p. 147.<br />
(31) Id., p. 144.<br />
(32) Id., p. 157.<br />
(33) Id., p. 159.<br />
(34) Id., p. 160.<br />
(35) Id., p. 149.<br />
(36) Id., p. 171.<br />
(37) Id., p. 204.<br />
(38) Id., p. 179.<br />
(39) Id., p. 193.<br />
(40) Id., p. 194.<br />
(41) Id., p. 250.<br />
(42) Hersh, p. 98.<br />
(43) Cohen, Taylor, p. 262.<br />
(44) Hersh, p. 104.<br />
(45) Id., p. 146-147.<br />
(46) REEVES C. Thomas, &laquo;&nbsp;LE SCANDALE KENNEDY – La fin d&#8217;un mythe&nbsp;&raquo;, Plon (1992), p. 40.<br />
(47) LA Times, &laquo;&nbsp;FBI Files on Sinatra Detail Links to JFK, Mob Figures&nbsp;&raquo;, Lisa Getter and Ronald J. Ostrow, December 9 1998, p. A1.<br />
(48) Hersh, p. 142-143.<br />
(49) Id., p. 147.<br />
(50) Id., p. 148.<br />
(51) Id., p. 140.<br />
(52) Id., p. 141.<br />
(53) Reeves, p. 176.<br />
(54) Id., p. 179.<br />
(55) Id., p. 180.<br />
(56) Hersh, p. 107-108.<br />
(57) Id., p. 104.<br />
(58) Id., p. 105.<br />
(59) Id., p. 101.<br />
(60) Id., p. 107.<br />
(61) Id., p. 101-102.<br />
(62) Id., p. 104.<br />
(63) Id., p. 108.<br />
(64) Reeves, p. 184.<br />
(65) Hersh, p. 99.<br />
(66) Reeves, p. 185.<br />
(67) Id., p. 185.<br />
(68) Id., p. 195.<br />
(69) Hersh, p. 149.<br />
(70) Cohen, Taylor, p. 258-259.<br />
(71) Cohen, Taylor, p. 260.<br />
(72) Hersh, p. 149.<br />
(73) Cohen, Taylor, p. 263.<br />
(74) Id., p. 264.<br />
(75) Reeves, p. 230.<br />
(76) Cohen, Taylor, p. 265.<br />
(77) Hersh, p. 136.<br />
(78) Cohen, Taylor, p. 270.<br />
(79) Hersh, p. 141.<br />
(80) Cohen, Taylor, p. 268.<br />
(81) Reeves, p. 230.<br />
(82) Cohen, Taylor, p. 269.<br />
(83) Id., p. 277.<br />
(84) Id., p. 278.<br />
(85) Hersh, p.138.<br />
(86) Cohen, Taylor, p. 279.<br />
(87) Id., p. 292.<br />
(88) Id., p. 310.<br />
(89) Reeves, p. 222.<br />
(90) Id., p. 231.<br />
(91) Hersh, p. 308-309.<br />
(92) Id., p. 169.<br />
(93) Id., p. 108.<br />
(94) Id., p. 443.<br />
(95) <a href="http://www.americanmafia.com/feature_articles_201.html">http://www.americanmafia.com/feature_articles_201.html</a><br />
(96) Cohen, Taylor, p. 310.<br />
(97) Id., p. 323.<br />
(98) Id., p. 326.<br />
(99) Id., p. 283-284.<br />
(100) Id., p. 308-309.<br />
(101) Id., p. 350.<br />
(102) Id., p. 352.<br />
(103) Id., p. 357.<br />
(104) Id., p.337-338.<br />
(105) Id., p. 353.<br />
(106) Id., p. 358-360<br />
(107) Id., p.363.<br />
(108) Id., p.396.<br />
(109) Id., p.420-421.<br />
(110) Id., p. 426.<br />
(111) Id., p. 423.<br />
(112), Id. p. 427-428.<br />
(113) Id. p. 447.<br />
(114) Id., p. 441.<br />
(115) Id., p. 445.<br />
(116) Id., p. 450.<br />
(117) Id., p.449.<br />
(118) Id., p. 450-451.<br />
(119) TALBOT David, «Brothers – The Hidden History of the Kennedy Years», Free Press (2007), p. 355-356.<br />
(120) Cohen, Taylor, p. 452.<br />
(121) Id., p. 453.<br />
(122) Id., p. 454.<br />
(123) Id., p. 455.<br />
(124) Id., p. 457.<br />
(125) Talbot, p. 364-365.<br />
(126) Cohen, Taylor, p. 462-463.<br />
(127) Id., p.472.<br />
(128) Id., p. 470.<br />
(129) Id., p. 475-476.<br />
(130) Id., p. 478.<br />
(131) <a href="http://www.geocities.com/Athens/Delphi/1553/c68bibli.html">http://www.geocities.com/Athens/Delphi/1553/c68bibli.html</a><br />
(132) Cohen, Taylor, p. 521.<br />
(133) Id., p. 540.<br />
(134) Id., p. 552.</p>
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		<title>Quand les conservateurs dépassent les limites</title>
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		<pubDate>Fri, 17 Oct 2008 13:05:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Bureau des affaires louches</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Politique française]]></category>
		<category><![CDATA[CANADA]]></category>
		<category><![CDATA[Stephen Harper]]></category>

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			<content:encoded><![CDATA[<p><img src="http://www.centpapiers.com/IMG/arton4433.jpg" border="0" />
<p>Ils n&#8217;ont aucune difficulté à voir la paille dans l&#8217;oeil de leur voisin mais ne voient pas la poutre qui se trouve dans le leur. La facilité qu&#8217;ils ont à porter des jugements n&#8217;a d&#8217;égale que leur incapacité à supporter les regards inquisiteurs à leur endroit. Ils prêchent les vertus de la loi et de l&#8217;ordre mais laissent à d&#8217;autres le soin de mettre en pratique leur évangile légaliste. Ils sont forts pour donner des leçons de morale aux autres mais leur performance laisse fort à désirer lorsque vient le temps de donner l&#8217;exemple. Ils veulent multiplier les interdits alors qu&#8217;ils se croient tout permis.</p>
<p>Qui ça&nbsp;? Les politiciens de la droite conservatrice canadienne.</p>
<p>Ceux-là même qui disent vouloir faire la vie dure aux criminels mais qui ont horreur de se retrouver sur le banc des accusés. Ceux-là même qui prônent l&#8217;application de peines plus sévères contre les délinquants juvéniles mais qui font preuve du plus grand des mépris à l&#8217;égard des règles du jeu en matière électorale.</p>
<p>Faites ce que nous vous disons, mais gare à vous si vous essayez de nous imiter&nbsp;: voilà ce que nous disent, en substance, les conservateurs de Stephen Harper par leur comportement contradictoire entre le discours et l&#8217;acte. S&#8217;il y a une morale à cette histoire, alors la voici&nbsp;: les pires ennemis de l&#8217;éthique en politique sont souvent ceux qui s&#8217;en prétendent les plus fervents adeptes&nbsp;!</p>
<p>À l&#8217;approche du scrutin du 14 octobre 2008, le BUREAU DES AFFAIRES LOUCHES a décidé de recenser divers cas de manquements aux lois électorales qui firent les manchettes aux cours des trois dernières années, révélant ainsi le petit côté délinquant des conservateurs de Harper à la population canadienne.</p>
<p>De la nomination d&#8217;un élu coupable d&#8217;avoir violé la loi électorale au poste de ministre de la justice, en passant par les contributions non-déclarées au congrès de mars 2005, à Montréal, jusqu&#8217;à l&#8217;enquête du Commissaire aux élections fédérales portant sur la possibilité bien réelle que les conservateurs pourraient avoir dépassés les limites du plafond des dépenses électorales autorisées de plus d&#8217;un million de dollars lors de la campagne électorale de 2005-2006.</p>
<p>C&#8217;est d&#8217;ailleurs l&#8217;enquête sur le financement des dépenses électorales qui avait amené la Gendarmerie royale du Canada (GRC) au bureau national de Parti conservateur du Canada, en avril dernier. Peut-on imaginer une situation plus embarrassante pour un parti politique aussi pro-flic que celui de Harper&nbsp;?</p>
<p>Enfin, c&#8217;est encore l&#8217;affaire du financement électoral qui expliquerait la dissolution du Parlement et le déclenchement d&#8217;une campagne électorale fédérale, le 7 septembre dernier. Après tout, Harper n&#8217;a-t-il pas prétendu que le Parlement était devenu &laquo;&nbsp;dysfonctionnel&nbsp;&raquo; au moment même où des membres du comité permanent de l&#8217;éthique réfléchissait tout haut à la possibilité de faire appel aux forces de l&#8217;ordre pour obliger<br />
les principaux organisateurs du Parti conservateur à témoigner dans cette affaire&nbsp;?</p>
<p>Il s&#8217;en trouvera sûrement certains qui diront que tout le monde a droit à l&#8217;erreur. Mais on dit aussi qu&#8217;une faute avouée est à moitié pardonnée. Compte tenu du refus obstiné des conservateurs de se livrer au moindre repentir et de leur intolérance quasi-allergique à toutes formes de critiques dirigées contre eux, force est de constater que leurs fautes sont impardonnables.</p>
<h3> <strong>La loi et l&#8217;ordre, mais pas<br />
nécessairement dans le même ordre</strong> </h3>
<p>Politicien très à droite, Vic Toews fit d&#8217;abord carrière sur la scène provinciale manitobaine. De 1995 à 1999, Toews fut membre du gouvernement progressiste-conservateur de Gary Filmon, où il occupa les fonctions de ministre du Travail, puis de ministre de la Justice et de Procureur général du Manitoba. Lors de son passage mouvementé au ministère de la Justice, Toews parraina divers projets de loi plutôt controversés.</p>
<p>Par exemple, en septembre 1997, Toews fit adopter une loi draconienne qui tenait les parents légalement responsables des méfaits commis par leur progéniture, ce qui constituait alors une première au Canada. (1) L&#8217;année suivante, Toews fit adopter une loi permettant la saisie de véhicules lorsque son propriétaire est arrêté en flagrant délit de sollicitation de services sexuels. Cette loi, qui était une autre première au Canada, pouvait même s&#8217;appliquer aux chauffeurs de taxis. (2)</p>
<p>Empêtrés dans un épouvantable scandale d&#8217;élections truquées (3), les progressistes-conservateurs de Filmon furent chassés du pouvoir lors des élections générales de septembre 1999. Toews fut quant à lui défait dans son comté de Rossmere (Winnipeg nord), par une mince différence de 294 votes.</p>
<p>L&#8217;année suivante, Toews tenta sa chance sur la scène fédérale en se joignant à l&#8217;Alliance canadienne, le grand parti de la droite conservatrice canadienne alors dirigée par le politicien albertain Stockwell Day. L&#8217;Alliance tenta sans succès de battre les libéraux de Jean Chrétien lors des élections générales fédérales de novembre 2000, de sorte qu&#8217;elle dû se contenter de former l&#8217;Opposition officielle à la Chambre des communes. De son côté, Toews parvint à se faire élire dans la circonscription rurale de Provencher, dans le sud-est du Manitoba.</p>
<p>En janvier 2001, Day nomma Toews au poste de critique en matière de justice pour l&#8217;Opposition officielle, une position que le député manitobain occupera sans interruption jusqu&#8217;en novembre 2005. Or, dix mois après cette nomination, Toews se retrouva devant la justice&nbsp;: il fut accusé d&#8217;avoir enfreint la loi électorale manitobaine durant les élections provinciales de septembre 1999&nbsp;! (4)</p>
<p>Cette accusation découlait d&#8217;une enquête menée par Élections Manitoba, laquelle avait permit d&#8217;établir que Toews avait dépassé la limite de dépenses électorales permises, ce qui constituait une infraction pénale passible d&#8217;une amende maximale de 2000 dollars. Élections Manitoba accusa donc Toews d&#8217;avoir dépensé illégalement 7500 dollars au-dessus de la limite permise dans le comté de Rossmere.</p>
<p>Toews enregistra alors un plaidoyer de non culpabilité. Il prétendit qu&#8217;il était victime d&#8217;un obscur malentendu entre lui et son ancien parti. Pourtant, Toews ne démontra guère d&#8217;empressement à tirer au clair ce soi-disant quiproquo. En effet, les procédures dans sa cause traînèrent durant cinq longues années.</p>
<p>Jusqu&#8217;au 25 janvier 2005, jour où Toews fit volte-face et décida de reconnaître sa culpabilité à l&#8217;infraction reprochée devant le juge Raymond Wyant. Notons que le juge Wyant devait sa nomination à la magistrature manitobaine à nul autre que Vic Toews, du temps où celui-ci occupait le poste de ministre de la Justice au sein du gouvernement Filmon. (5)</p>
<p>C&#8217;était peut-être pour cette raison que l&#8217;avocat de Toews en profita pour demander au juge Wyant de lui faire la faveur d&#8217;accorder une absolution inconditionnelle au député fautif. Pour sa part, l&#8217;avocat d&#8217;Élections Manitoba demanda l&#8217;imposition d&#8217;une amende s&#8217;établissant entre 500 et 1000 dollars.</p>
<p>À Ottawa, le gouvernement libéral n&#8217;allait pas laisser passer une aussi belle occasion d&#8217;embarrasser l&#8217;Opposition officielle, désormais dirigée par le chef du Parti conservateur du Canada, Stephen Harper. Ainsi, Reg Alcock, député libéral manitobain et président du Conseil du trésor, demanda à Harper de congédier Vic Toews de son poste de critique en matière de justice en raison de ses démêlés avec la justice.</p>
<p>En soutien à sa demande, Alcock mentionna le fait que Toews avait &laquo;&nbsp;sciemment brisé la loi au Manitoba et qu&#8217;il a continué de cherché à éviter le jour du jugement pendant plusieurs années.&nbsp;&raquo; (6) Un porte-parole du premier ministre Paul Martin s&#8217;interrogea aussi sur le fait que Toews avait essayé d&#8217;obtenir la clémence d&#8217;un juge qu&#8217;il avait personnellement nommé à la magistrature.</p>
<p>Geoff Norquay, porte-parole de Harper, balaya du revers de la main cette demande des libéraux en affirmant que le leader conservateur avait une confiance totale envers Vic Toews. Celui-ci se défendit en expliquant qu&#8217;il avait choisit de plaider coupable parce qu&#8217;il n&#8217;avait pas le temps nécessaire à se consacrer à son procès. Harper ignora les critiques libéraux et Toews fut maintenu à son poste.</p>
<p>Un an plus tard, les conservateurs de Harper remportèrent l&#8217;élection générale fédérale du 23 janvier 2006. Lorsqu&#8217;il forma son gouvernement, le premier ministre Harper confia à Toews le ministère de la Justice. Compte tenu des tribulations de Toews avec la loi électorale, ce choix avait surpris bien des observateurs politiques, d&#8217;autant plus que Harper avait fait campagne en dénonçant les malversations de ses adversaires libéraux. D&#8217;ailleurs, avec 125 députés conservateurs siégeant à la Chambre des communes, ce n&#8217;était pas comme si Harper était en manque de candidats pour combler un poste aussi important.</p>
<p>&laquo;&nbsp;L&#8217;avocat Vic Toews se mérite un emploi au Cabinet, mais faire de lui le visage de la loi et de l&#8217;ordre semble étrange compte-tenu de sa condamnation l&#8217;année dernière pour avoir violé les lois électorales manitobaines&nbsp;&raquo;, commenta le chroniqueur politique Don Martin du National Post. (7) &laquo;&nbsp;Certes, il s&#8217;agissait d&#8217;une infraction mineure et d&#8217;un malentendu, mais le fait est que son entrée au Cabinet aurait été bloquée s&#8217;il avait contrevenu à la loi fédérale.&nbsp;&raquo;</p>
<p>En fait, si Toews &laquo;&nbsp;avait été mis à l&#8217;amende pour avoir dépassé la limite des dépenses lors d&#8217;une élection fédérale, cela l&#8217;aurait empêché de se présenter à nouveau pour une période de cinq ans, selon la Loi électorale du Canada&nbsp;&raquo;, nota pour sa part la journaliste Janice Tibbetts de la chaine de journaux CanWest. <img src='http://www.centpapiers.com/wp-content/plugins/smilies-themer/kopete/note.png' alt='(8)' class='wp-smiley' /> </p>
<p>Toews occupa le poste de ministre de la Justice jusqu&#8217;au 4 janvier 2007, date à laquelle il fut muté au Conseil du trésor lorsque Harper procéda à son premier mini-remaniement ministériel depuis son arrivé au pouvoir.</p>
<h3> <strong>Quand Harper dénonçait<br />
la police&#8230; électorale</strong> </h3>
<p>Pour une formation politique vieille de moins de cinq ans (9), le Parti conservateur du Canada (PCC) n&#8217;aura pas tardé à se mettre les pieds dans les plats et à multiplier les embrouilles avec Élections Canada, une agence fédérale indépendante relevant du Parlement canadien, et non pas du gouvernement.</p>
<p>En juin 2006, soit à peine six mois après l&#8217;arrivée au pouvoir des conservateurs, John Baird, alors président du Conseil du Trésor du gouvernement Harper, avait reconnu lors de son passage devant un comité sénatorial que le PCC avait omis de déclarer à Élections Canada des contributions politiques s&#8217;élevant à près de 2 millions de dollars. (10)</p>
<p>Baird, qui est actuellement ministre à l&#8217;Environnement, avait alors affirmé que les conservateurs estimaient que les frais déboursés par les participants au congrès du PCC qui s&#8217;était tenu à Montréal, en mars 2005, n&#8217;étaient pas des contributions politiques au sens où l&#8217;attendait la loi électorale. À l&#8217;époque, le congrès avait suscité la participation de 2679 personnes, moyennant des frais de 600 dollars chacun. Certains participants purent toutefois profiter de rabais sur les frais d&#8217;inscription.</p>
<p>Or, la loi fédérale sur le financement électoral stipulait clairement que les frais de participation à un congrès politique constituaient une contribution à un parti &laquo;&nbsp;au sens où la personne s&#8217;acquittant de ces frais ne reçoit aucun produit ou service ayant une valeur commerciale.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Naturellement, les conservateurs s&#8217;entêtèrent à insister sur leur innocence. Toutefois, leur seule défense consista à prétendre qu&#8217;ils faisaient une lecture différente du texte de loi. Selon eux, puisque leur congrès de 2005 ne généra aucun profit, alors la loi ne les obligeait pas à comptabiliser les frais d&#8217;inscription sous la rubrique des contributions politiques.</p>
<p>Mais il y avait plus. Les formulaires d&#8217;inscription au congrès du PCC indiquaient que les conservateurs avait même facturé jusqu&#8217;à 750 dollars aux groupes professionnels et associations diverses, lesquelles étaient représentées par des lobbyistes pour la plupart.</p>
<p>Le formulaire d&#8217;inscription indiquait que les frais pouvaient être réglés par carte de crédit ou par chèque d&#8217;entreprise. Cela signifiait donc que certaines de ces contributions pourraient être illégales puisque les nouvelles dispositions législatives sur le financement électoral en vigueur depuis 2004 interdisait aux partis politiques fédéraux de recevoir des dons d&#8217;entreprises.</p>
<p>Réagissant à ces révélations, le Directeur général des élections (DGÉ) du Canada, Jean-Pierre Kingsley, fit savoir qu&#8217;il aimerait bien jeter un coup d&#8217;oeil aux livres du PCC. (11) Dans un communiqué envoyé au lendemain du témoignage de John Baird, Élections Canada déclara que &laquo;&nbsp;la population a le droit de savoir précisément ce qui s&#8217;est passé&nbsp;&raquo;, tout en précisant que l&#8217;agence fédérale &laquo;&nbsp;n&#8217;est pas habilité par la loi à vérifier les livres d&#8217;un parti enregistré, ni à en exiger la production.&nbsp;&raquo;</p>
<p>La prise de position de Kingsley déplu royalement au gouvernement conservateur. Un porte-parole du premier ministre Harper affirma que le communiqué du DGÉ le laissait &laquo;&nbsp;perplexe.&nbsp;&raquo; Ces premières frictions marquèrent le début d&#8217;un bras de fer qui opposera ouvertement le DGÉ aux conservateurs. En fait, ce n&#8217;était pas d&#8217;hier que le chef conservateur ne portait pas particulièrement dans son coeur le grand patron d&#8217;Élections Canada, qui avait été nommé par le gouvernement progressiste conservateur de Brian Mulroney, en 1990.</p>
<p>Harper avait eu l&#8217;occasion de croiser le fer avec Kingsley à plusieurs reprises durant la période où il était le président d&#8217;un groupe de pressions très à droite, le National Citizens Coalition, entre 1998 et 2002. À l&#8217;époque, la National Citizens Coalition avait affronté Kingsley devant les tribunaux lors d&#8217;une longue bataille légale visant l&#8217;abolition des plafonds de dépenses qu&#8217;Élections Canada voulait imposer aux groupes d&#8217;intérêt désireux de participer à des campagnes électorales.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Jean-Pierre Kingsley réagit davantage comme un policier plutôt qu&#8217;un fonctionnaire&nbsp;&raquo;, avait écrit Harper dans un communiqué de presse lorsque le DGÉ avait évoqué la possibilité de rendre le vote obligatoire, en décembre 2000. (12) &laquo;&nbsp;Que fera-t-il ensuite&nbsp;? La police de Kingsley va-t-elle utiliser la liste électorale pour aller de maison à maison afin de forcer les gens à se rendre aux urnes ou les arrêter&nbsp;? C&#8217;est tout simplement bizarre. Le Parlement devrait réfléchir soigneusement afin de savoir si l&#8217;approche de ce type-là à l&#8217;égard de l&#8217;administration électorale est adéquate pour une démocratie du 21e siècle.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Cinq ans plus tard, Harper ne semblait pas être revenu à de meilleurs sentiments envers Kingsley. La seule différence était que maintenant, c&#8217;était désormais lui qui avait le gros bout du bâton. De son côté, Kingsley ne semblait pas particulièrement disposé à vouloir de faire de cadeau aux conservateurs.</p>
<p>Ainsi, en septembre 2006, Kingsley témoigna à son tour devant un comité sénatorial et rejeta l&#8217;interprétation de la loi électorale que faisait le parti de Harper au sujet des frais d&#8217;inscription à leur congrès. D&#8217;après Kingsley, &laquo;&nbsp;tous les frais payés pour participer à une manifestation politique d&#8217;un parti enregistré équivalent à une contribution au parti, sauf dans les cas où les participants en tirent des avantages concrets ayant une valeur commerciale.&nbsp;&raquo; (13)</p>
<p>À court d&#8217;arguments, le gouvernement Harper sembla forcé de reconnaître, tacitement à tout le moins, que son interprétation de la loi était erronée. C&#8217;est ainsi qu&#8217;en novembre 2006, les conservateurs proposèrent d&#8217;amender la Loi fédérale sur la responsabilité de façon à ce que les frais d&#8217;inscription au congrès d&#8217;un parti politique ne soient plus considérés comme une contribution politique. (14)</p>
<p>Rappelons que la Loi sur la responsabilité se voulait la réponse des élus fédéraux aux recommandations qu&#8217;avait formulé le juge John Gomery afin de prévenir la répétition d&#8217;un scandale comme celui des commandites. Le moins que l&#8217;on puisse dire, c&#8217;est qu&#8217;il y avait quelque chose de profondément tordu, pour ne pas dire carrément scandaleux, de la part des conservateurs d&#8217;essayer d&#8217;utiliser une loi destinée à assainir les moeurs politiques fédérales afin de couvrir leurs propres manquements à la législation électorale en vigueur.</p>
<p>Le porte-parole du Conseil du trésor, Mike Van Soelen, expliqua qu&#8217;un besoin de &laquo;&nbsp;clarification&nbsp;&raquo; était apparu en prétextant que les partis interprétaient différemment l&#8217;obligation de déclarer à Élections Canada les frais d&#8217;inscription au congrès. Or, dans les faits, le PCC était le seul parti fédéral qui soutenait que la loi électorale n&#8217;assimilait pas les frais d&#8217;inscription à un congrès à des contributions politiques.</p>
<p>N&#8217;ayant pas réussi à faire amender la loi, les conservateurs durent se résoudre à déclarer forfait. Le 21 décembre, le PCC déposa un rapport financier révisé pour l&#8217;année 2005, dans lequel il déclarait les revenus générés par les frais d&#8217;inscription au congrès de Montréal. (15) En calculant les frais d&#8217;inscription comme des dons, le PCC fit une découverte embarrassante&nbsp;: trois délégués au congrès, incluant le premier ministre Harper lui-même, avaient dépassés la limite du montant maximal de 5000 dollars que les particuliers pouvaient verser en contributions à un parti politique. Le PCC a donc dû rembourser 456 dollars à Harper et aux deux autres délégués qui avaient fait preuve d&#8217;une générosité excessive.</p>
<p>Mais ce n&#8217;était pas là la seule surprise qui attendait Élections Canada. En effet, dans son rapport financier révisé, le PCC divulgua pour la première fois un montant additionnel de 1.45 millions de dollars en revenus, soit 539 915 dollars en dons et 913 710 dollars sous la rubrique &laquo;&nbsp;autres revenus.&nbsp;&raquo; Le rapport révéla également l&#8217;existence de 1.45 millions de dollars à titre d&#8217;&nbsp;&raquo;autres dépenses&nbsp;&raquo;, sans apporter de plus amples précisions à ce sujet.</p>
<p>C&#8217;est alors qu&#8217;un nouveau coup de théâtre survint. Le 22 décembre, soit le lendemain du dépôt du rapport financier révisé du PCC, Kingsley annonça soudainement sa démission de son poste de directeur général d&#8217;Élections Canada qu&#8217;il occupait depuis les dix-sept dernières années. (16) La lettre de démission de Kingsley ne fournissait aucunes explications à son geste.</p>
<p>Le communiqué laconique émis par le bureau du premier ministre Harper n&#8217;apportait pas davantage de précisions. &laquo;&nbsp;Au cours de sa longue carrière dans l&#8217;administration publique, M.&nbsp;Kingsley a toujours servi la population canadienne de son mieux&nbsp;&raquo;, pouvait-on lire. &laquo;&nbsp;Le gouvernement du Canada lui est reconnaissant de sa riche contribution et lui souhaite bon succès dans tout ce qu&#8217;il entreprendra.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Mais les éloges de Harper ne dupait personne, surtout pas l&#8217;opposition libérale, qui réagissa à cette nouvelle en exigeant que toute la lumière soit faite autour de ce départ inattendu. &laquo;&nbsp;Quel que soit le gouvernement en place, M.&nbsp;Kingsley n&#8217;hésitait pas à le ramener à l&#8217;ordre&nbsp;&raquo;, déclara le leader parlementaire du Parti libéral du Canada, Ralph Goodale. &laquo;&nbsp;Nous devons aller au fond des choses pour voir si des pressions indues ont été exercées contre M.&nbsp;Kingsley parce qu&#8217;il a eu le courage d&#8217;alerter la population sur les finances du (Parti conservateur)&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il.</p>
<p>Le soudain départ de Kingsley laissa de nombreuses questions sans réponses car l&#8217;ex-DGÉ, naguère si volubile, resta muet comme une carpe à ce sujet. L&#8217;explication se trouvait peut-être dans le fait que Kingsley avait commencé à fourrer son nez dans une affaire qui était beaucoup plus dommageable politiquement pour les conservateurs que l&#8217;histoire des contributions non-déclarées. Une affaire si explosive qu&#8217;elle mena à une perquisition de la GRC au bureau national du PCC. C&#8217;est à tout le moins ce que suggérait un article publié à la une du quotidien The Ottawa Citizen, plus de seize mois après la mystérieuse démission de Kingsley. (17)</p>
<p><strong></p>
<h3>Au diable les (limites de) dépenses&nbsp;!</h3>
<p></strong></p>
<p>Jean-Pierre Kingsley était peut-être parti mais les démêlés du Parti Conservateur du Canada avec la loi électorale ne faisaient que commencer. Ce que le public ne savait pas encore à ce moment-là, c&#8217;est qu&#8217;un différend opposait le PCC à Élections Canada relativement aux demandes de remboursement des dépenses de publicités électorales de plusieurs dizaines de candidats conservateurs. Le litige s&#8217;envenima jusqu&#8217;à ce que l&#8217;affaire éclate au grand jour, donnant lieu à l&#8217;un des plus grands scandales politiques des conservateurs depuis l&#8217;arrivée au pouvoir de Stephen Harper.</p>
<p>Voici comment l&#8217;affaire commença. Moins d&#8217;un mois avant l&#8217;annonce de sa démission, Kingsley avait envoyé des lettres demandant aux agents officiels de quatorze candidats conservateurs, dont six québécois, de produire au plus tard le 15 janvier 2007 des documents relatifs à leurs dépenses électorales. (18) Aux yeux du DGÉ, les rapports de campagne de ces candidats pour l&#8217;élection du 23 janvier 2006 étaient incomplets au chapitre des dépenses de publicité électorale.</p>
<p>Les demandes du DGÉ portaient plus spécifiquement sur la facture que les organisateurs de la campagne de ces candidats avaient soumises au Fonds conservateur Canada, l&#8217;agent officiel du PCC, avec la mention suivante&nbsp;: &laquo;&nbsp;Candidate share of media buy costs and candidate share of advertising production&nbsp;&raquo; (Traduction&nbsp;: part du candidat aux coûts d&#8217;achat de publicité médiatique et part du candidat à la production de publicité).</p>
<p>Comme cette pièce justificative laissa Élections Canada sur sa faim, le DGÉ exigeait donc des agents officiels visés qu&#8217;ils lui soumettent une copie du contrat ou de tout autres accords écrits entre l&#8217;annonceur et le parti concernant la dépense précitée, de même qu&#8217;une copie de l&#8217;annonce elle-même, un document précisant la date de présentation de l&#8217;annonce et un document précisant la date à laquelle l&#8217;agent officiel avait autorisé la dépense.</p>
<p>Les lettres de Kingsley énonçaient également les conséquences possibles qui guettaient les candidats en cause qui n&#8217;obtempéraient pas à ses demandes. Ainsi, le versement de la dernière tranche du remboursement des dépenses électorales du candidat ne pourra être effectué tant que les documents n&#8217;auront pas été soumis, prévenait le DGÉ. Précisons que tout candidat recevant au moins 10 pour cent des suffrages a droit de se faire rembourser jusqu&#8217;à 60 pour cent de ses dépenses électorales.</p>
<p>Les répercussions pouvaient devenir encore plus fâcheuses pour les députés conservateurs Sylvie Boucher et Ron Cannan, qui étaient les deux seuls candidats élus parmi les quatorze qui étaient visés par les demandes du DGÉ. Dans ses lettres, Kingsley cru bon de leur rappeler que la loi prévoit que le candidat élu qui omet de produire un document ne peut continuer à siéger et à voter à titre de député à la Chambre des communes.</p>
<p>Le 15 janvier 2007, soit la journée même de la date limite pour la production des documents exigés, Michael Donison, alors directeur général du PCC, envoya une lettre à Élections Canada pour l&#8217;informer qu&#8217;il n&#8217;existait pas de document contractuel unique entre les candidats, ou le parti, et le Groupe Retail Media, la firme torontoise qui était responsable de l&#8217;achat de temps d&#8217;antenne pour le compte des conservateurs à l&#8217;échelle canadienne lors de la campagne électorale de 2005-2006. (19) Donison demanda également une extension de délai pour produire les autres documents demandés.</p>
<p>Dix jours plus tard, Ann O&#8217;Grady, cheffe de la direction financière pour le Fonds conservateur du Canada, envoya une lettre à Élections Canada dans laquelle elle donna un aperçu de l&#8217;ampleur du programme d&#8217;achats de publicité dite régionale via le Groupe Retail Media. (20) Ainsi, O&#8217;Grady révéla que le Fonds conservateur avait avancé des fonds à soixante-sept candidats conservateurs désireux de participer au soi-disant programme. (On en apprendra éventuellement davantage au sujet de ces soixante-sept candidats, dont vingt-sept s&#8217;étaient présentés au Québec et dix-sept ont été élus à la Chambre des communes.)</p>
<p>Dans sa lettre, O&#8217;Grady précisait également que le coût total des achats de publicité régionale s&#8217;élevait à 1.2 millions de dollars tandis que le coût de production associé au programme totalisait 121 000 dollars. Enfin, la lettre de O&#8217;Grady était également accompagnée de divers documents au sujet de la publicité électorale des conservateurs, incluant une lettre du Groupe Retail Media expliquant sa relation avec le PCC, l&#8217;horaire de diffusion des publicités radiophoniques et télévisées, une copie de la facture de Retail Media pour l&#8217;achat de publicité par les candidats concernés, etc. Comme nous le verrons ci-dessous, ces révélations seront lourdes de conséquences pour le PCC.</p>
<p>Le 21 février, la Chambre des communes approuvait à l&#8217;unanimité la nomination de Marc Mayrand à titre de nouveau directeur général des élections du Canada. Auparavant, Mayrand avait été surintendant aux faillites et professeur de droit civil à l&#8217;Université de Ottawa.</p>
<p>À ce moment-là, des dizaines de candidats conservateurs n&#8217;avaient toujours pas reçu le remboursement de leurs dépenses électorales auquel ils estimaient avoir droit. Les achats de publicités dites régionales constituaient la principale pomme de discorde qui retardaient le versement du remboursement des dépenses électorale. En fait, Élections Canada était encore loin d&#8217;être convaincu que ces publicités régionales devaient être rangées dans la catégorie des dépenses électorales d&#8217;un candidat local.</p>
<p>Les hésitations d&#8217;Élections Canada reposaient notamment sur le fait que ces publicités dites régionales s&#8217;étaient démarquées de celles diffusées au niveau national uniquement par l&#8217;inscription, en petits caractères, à la toute fin du message, d&#8217;une liste des candidats ayant contribué à leur financement. Élections Canada semblait juger que cet apport était insuffisant pour que ces publicités puissent correspondre aux critères d&#8217;une publicité électorale locale, celle-ci devant a priori faire directement la promotion du candidat ou à tout le moins s&#8217;en prendre à ses adversaires.</p>
<p>Il faut aussi noter que cette distinction entre publicité locale et nationale avait une incidence financière. En effet, Élections Canada se montre plus généreux lorsqu&#8217;il s&#8217;agit de rembourser des dépenses électorales effectuées dans le cadre de la campagne locale d&#8217;un candidat plutôt que celles qui sont faites pour le compte de la campagne nationale d&#8217;un parti politique enregistré. Ainsi, le candidat éligible aura droit à un remboursement pouvant aller jusqu&#8217;à 60 pour cent de ses dépenses électorales, alors que dans le cas d&#8217;un parti, le taux de remboursement ne s&#8217;élève qu&#8217;à 50 pour cent, soit une différence de 10 pour cent.</p>
<p>Dans le cas qui nous occupe, seuls deux candidats sur soixante-sept ne parvinrent pas à obtenir le plancher de 10 pour cent de suffrages qui leur aurait permis de se rendre éligibles au remboursement de leurs dépenses électorales. Quant aux soixante-cinq autres candidats, leurs demandes de remboursement atteignaient la somme totale de 777 000 dollars.</p>
<p>Mais ce n&#8217;était pas tout. La méthode de financement de ces publicités posait également problème à Élections Canada. Le PCC avait transféré des sommes totalisant plus d&#8217;un million de dollars à soixante-sept de ses candidats lorsque ceux-ci savaient que leurs dépenses électorales resteraient en-dessous de la limite permise. Le stratagème impliquait généralement des candidats n&#8217;ayant à peu près aucune chance d&#8217;être élus ou, au contraire, ceux dont la victoire était assurée.  Dans le cas qui nous occupe, les sommes transférées aux candidats allaient de 2000 dollars à 52 000 dollars.</p>
<p>Les soixante-sept candidats qui reçurent les fonds du parti retournèrent ensuite l&#8217;argent au PCC, qui lui s&#8217;en servit pour financer l&#8217;achat des publicités régionales. Puis, une fois l&#8217;élection terminée, le PCC s&#8217;attendait à ce qu&#8217;Élections Canada rembourse l&#8217;achat de publicité électorale qui avait été effectué au nom du candidat, mais avec l&#8217;argent du parti.</p>
<p>Dans les faits, l&#8217;argent du parti avait servi à financer l&#8217;achat de publicité électorale destinée, non pas à promouvoir les candidats au niveau local, mais bien à la campagne nationale du parti. Pourtant, sur papier, c&#8217;était bien le candidat qui assumait le coût d&#8217;achat de ces publicités. Bref, tout portait à croire que le PCC avait eu recours à une combine comptable surnommée la &laquo;&nbsp;méthode in and out.&nbsp;&raquo; Le stratagème est parfois aussi appelé le système &laquo;&nbsp;aller-retour&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;entrée-sortie.&nbsp;&raquo;</p>
<p>La conséquence de ce stratagème était double. D&#8217;une part, il permit au PCC de diminuer ses dépenses électorales sur papier, de manière à donner l&#8217;impression qu&#8217;il avait respecté la limite des dépenses électorales permises. Notons à ce sujet que le plafond des dépenses pour la campagne nationale du PCC avait été fixé à 18 278 278 dollars lors de la campagne de 2005-2006. Il en avait d&#8217;ailleurs fallut de peu pour que le PCC défonce le plafond des dépenses électorales permises. En effet, les dépenses du PCC avaient totalisées 18 019 179 dollars, ce qui incluait 9 174 392 dollars en publicités, soit seulement 259 099 dollars en-dessous de la limite autorisée.</p>
<p>D&#8217;autre part, la manoeuvre avait aussi pour effet de gonfler artificiellement les dépenses électorales des candidats locaux, de sorte que ceux-ci purent réclamer à Élections Canada des remboursements plus copieux que s&#8217;ils avaient été faits au nom du parti. Comme il s&#8217;agissait ici de fonds publics, les contribuables auraient été floués, n&#8217;eut été de la vigilance d&#8217;Élections Canada.</p>
<p>Pendant qu&#8217;Élections Canada était en train de découvrir le pot aux roses, l&#8217;attente du remboursement des dépenses électorales commença à devenir franchement agaçante pour les conservateurs, surtout que la totalité des sommes en jeu s&#8217;élevaient à plus d&#8217;un million de dollars. Susan Kehoe, la nouvelle directrice générale intérimaire du PCC, décida donc de prendre les choses en main en se montrant plus insistante auprès du nouveau DGÉ, Marc Mayrand.</p>
<p>Dans une lettre de quatre pages datée du 12 avril, Kehoe fit valoir l&#8217;urgence de la situation. Elle affirma que le temps que mettait Élection Canada à rembourser les dépenses électorales devenait de plus en plus préoccupant pour certaines associations conservatrices de circonscription. (21) Dans de telles conditions, il n&#8217;était pas possible pour celles-ci de dresser un budget en vue du prochain scrutin, déplora Kehoe.</p>
<p>Selon Kehoe, une publicité devait être considérée comme étant locale en autant qu&#8217;elle ait été payée et autorisée par l&#8217;agent officiel d&#8217;un candidat local &laquo;&nbsp;sans égard au contenu &#8217;local&#8217; ou &#8217;national&#8217;.&nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;Quand les candidats ont été invités à participer au concept d&#8217;achat médiatique régional, chacun a indiqué un degré de participation financière auquel il s&#8217;engageait&nbsp;&raquo;, écrivit Kehoe. &laquo;&nbsp;En tout respect, ce n&#8217;est pas à Élections Canada de décider si cette méthode de répartition des coûts partagés est plus raisonnable qu&#8217;une autre&nbsp;&raquo;, ajouta-t-elle. Enfin, Kehoe plaida qu&#8217;il n&#8217;y avait rien dans la loi qui interdisait les transferts de fonds de la campagne nationale aux caisses électorales des candidats.</p>
<p>La lettre de Kehoe n&#8217;eut pas beaucoup de succès. Non seulement ses arguments restèrent sans effets auprès du DGÉ, mais en plus Élections Canada demanda au commissaire aux élections fédérales, William Corbett, d&#8217;intervenir dans le dossier, au cours du même mois d&#8217;avril. Autrefois responsable de la division du droit criminel au Service fédéral des poursuites du ministère de la Justice, Corbett avait été nommé au poste de commissaire aux élections par Kingsley quelques mois avant qu&#8217;il n&#8217;annonça sa démission.</p>
<p>Le seul fait que le commissaire Corbett ait été appelé à examiner les dépenses électorales des conservateurs était lourde de sens en soi. En effet, c&#8217;est au commissaire aux élections fédérales que revient la décision de déclencher une enquête et, le cas échéant, intenter des poursuites devant les tribunaux.</p>
<p>Le litige opposant le PCC à Élections Canada venait de donc prendre une toute nouvelle dimension. Après tout, si le PCC avait dépensé plus qu&#8217;il n&#8217;en avait le droit lors de la campagne électorale de 2005-2006, cela pouvait soulever des questions plutôt gênantes sur la validité de sa victoire du 23 janvier 2006. Bref, le PCC se trouvait dans un bien beau pétrin&#8230;</p>
<p>Entre-temps, le DGÉ décida de ne pas rembourser les dépenses électorales douteuses de cinquante candidats conservateurs. Si les dix-sept autres participants au programme d&#8217;achat de publicité régionale eurent droit aux remboursements, c&#8217;était parce qu&#8217;Élections Canada avait commencé à éprouver des doutes seulement après l&#8217;envoi du chèque, comme ce fut le cas pour la candidate Josée Verner, aujourd&#8217;hui ministre au sein du gouvernement Harper.</p>
<p>Au mois de mai suivant, les conservateurs contestèrent la décision du DGÉ devant la Cour fédérale. En tout, trente-sept   agents officiels qui avaient représentés au moins une quarantaine de candidats conservateurs lors de la campagne électorale de 2005-2006 étaient partie prenante dans ce recours judiciaire contre la décision d&#8217;Élections Canada.</p>
<p>Toutefois, la décision d&#8217;affronter le DGÉ devant un tribunal   public posait un risque politique pour les conservateurs&nbsp;: les pièces déposées au dossier (la correspondance entre les responsables du PCC et Élections Canada, des rapports financiers documentant le modus operandi du stratagème &laquo;&nbsp;in and out&nbsp;&raquo;, etc.) allaient devenir accessibles au public et alimenter tôt ou tard les manchettes des journaux. C&#8217;est d&#8217;ailleurs ce qui finira par arriver.</p>
<p><strong></p>
<h3>Quand conservateur rime avec tricheur</h3>
<p></strong></p>
<p>Le quotidien The Ottawa Citizen fut le premier média à révéler publiquement l&#8217;existence de l&#8217;affaire dans un long article publié à la une de son édition du 23 août 2007, ce qui tombait précisément dix-neuf mois, jour pour jour, après l&#8217;élection générale fédérale qui porta au pouvoir les conservateurs de Harper. (22) Pour la première fois, le public canadien fut informé de la possibilité bien réelle que les dépenses électorales du PCC avaient peut-être dépassées fixées selon la loi lors de la campagne de 2005-2006.</p>
<p>Le Citizen consulta des documents d&#8217;Élections Canada qui lui apprirent que cinquante candidats conservateurs réclamaient à Élections Canada des remboursements de dépenses électorales totalisant 1.05 million de dollars pour des achats de publicités télévisées ou radiophoniques qu&#8217;ils avaient payés via le PCC. De ces cinquante candidats, seulement quatre d&#8217;entre eux n&#8217;avaient pas reçut de transferts de fonds de la part du Parti conservateur du Canada.</p>
<p>Gary Caldwell, candidat défait dans la circonscription de Compton-Stanstead, en Estrie, confirma l&#8217;existence du stratagème. Il affirma au Citizen avoir reçut de l&#8217;argent provenant du PCC pour acheter de la publicité qui n&#8217;était pas destinée à mousser sa propre candidature auprès des électeurs de sa circonscription mais bien à faire la promotion de la campagne nationale des conservateurs.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Le parti fédéral voulait mener à bien certaines de leurs dépenses à travers les comptes des candidats qui ne dépensaient pas au maximum&nbsp;&raquo;, expliqua-t-il. Ainsi, durant la campagne de 2005-2006, le Fonds conservateur avait transféré 37 228 dollars dans le compte de campagne de Caldwell. De cette somme, 33 253 dollars servirent à financer l&#8217;achat de publicités à la radio et à la télévision.</p>
<p>Élections Canada refusa de rembourser cette dépense, une décision avec laquelle Caldwell ne trouva rien à redire. Pourtant, son agent officiel fut l&#8217;un de ceux qui poursuivirent Élections Canada devant la cour fédérale. Précisons qu&#8217;au moment de la parution de l&#8217;article du Citizen, Caldwell avait quitté le PCC pour se joindre au Parti vert du Canada.</p>
<p>Le porte-parole du PCC, Ryan Sparrow, était également cité dans l&#8217;article du Citizen. Il prétendit que des candidats des quatre autres grands partis politiques fédéraux avaient eux aussi versés des fonds à leur formation politique pour financer l&#8217;achat de publicité électorale. Toutefois, le Citizen nota qu&#8217;aucun des candidats du Parti libéral du Canada et du Bloc québécois n&#8217;avaient utilisé leur propre parti comme intermédiaire pour procéder à l&#8217;achat de publicités radiophoniques ou télévisées. Quant au Nouveau parti démocratique, il eut effectivement recours à cette pratique mais dans une bien moindre mesure&nbsp;: vingt-cinq candidats qui se partagèrent soit des dépenses des achats de publicités électorales pour une somme totalisant 90 182 dollars.</p>
<p>À Ottawa, la réaction de l&#8217;opposition ne se fit pas attendre. &laquo;&nbsp;Si ces allégations sont prouvées, cela revient à de la fraude électorale&nbsp;&raquo;, affirma le Parti libéral dans un communiqué de presse. (23) Lors d&#8217;une conférence de presse, le député libéral néo-brunswickois Dominic LeBlanc qualifia de &laquo;&nbsp;sérieuse&nbsp;&raquo; cette affaire de financement électoral douteux et demanda au PCC d&#8217;ouvrir ses livres.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Ce million de publicité supplémentaire peut-être en surplus de la limite permise, au cours des deux dernières semaines d&#8217;une campagne très serrée, a-t-il pu faire une différence&nbsp;? Évidemment&nbsp;&raquo;, lança LeBlanc, qui était le porte-parole du parti libéral dans ce dossier. Une analyse de certains résultats électoraux semblait d&#8217;ailleurs accréditer la thèse mise de l&#8217;avant par le député libéral.</p>
<p>Les publicités en question avaient en effet été diffusées dans des circonscriptions où conservateurs et libéraux se livraient une lutte particulièrement féroce. Dans onze circonscriptions remportées de justesse par les conservateurs, les résultats les plus serrés faisait état d&#8217;une victoire par une différence moyenne de seulement 816 votes. (24)</p>
<p>Ces circonscriptions incluait celle représentée par le ministre de la Santé, Tony Clement, ainsi que celle du ministre des Finances Jim Flaherty.  Notons que Clement avait obtenu seulement vingt-huit votes de plus que son plus proche adversaire, l&#8217;ex-ministre libéral Andy Mitchell, ce qui représentait 0.1 pour cent des suffrages exprimés par les électeurs de la circonscription de Parry Sound-Muskoka, située au nord de Toronto.</p>
<p>Certains des anciens candidats conservateurs ne furent pas particulièrement amusés de découvrir que leur propre caisse électorale avait été utilisée par leur parti en vue de toucher des montants de remboursement plus alléchants de la part d&#8217;Élections Canada. Cet fut le cas de Jean Landry, le candidat conservateur défait dans Richmond-Arthabaska, en Estrie.</p>
<p>Landry, qui avait siégé comme député du Bloc québécois de 1993 à 1997, déclara au quotidien Le Devoir que son parti ne lui avait jamais fait de publicité en retour des quelques 43 000 dollars qui voyagèrent entre le Fonds conservateur et le compte de campagne du candidat. (25) &laquo;&nbsp;J&#8217;ai jamais rien vu à TVA ni TQS, ni dans les journaux locaux ou les journaux nationaux qui viennent à Victoriaville&nbsp;&raquo;, dénonça Landry.</p>
<p>&laquo;&nbsp;La publicité que j&#8217;ai eue, je l&#8217;ai payée moi-même&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il. &laquo;&nbsp;Ils ont fait cela pour se remplir les poches. Ils reprochent aux libéraux le scandale des commandites, mais regardez ce qu&#8217;ils font&nbsp;! Et c&#8217;est encore au Québec que ça se passe&nbsp;&raquo;, déplora Landry.</p>
<p>L&#8217;ex-candidat confia également qu&#8217;il avait été interrogé durant trois heures par des enquêteurs du commissaire aux élections fédérales plus tôt au cours de l&#8217;été. &laquo;&nbsp;Des directeurs du parti conservateur m&#8217;ont téléphoné pour me dire de ne pas parler à nouveau avec Élections Canada parce qu&#8217;ils s&#8217;occupaient du problème&nbsp;&raquo;, révéla Landry au Ottawa Citizen.</p>
<p>La même journée que paru l&#8217;article du Citizen, l&#8217;avocate d&#8217;Élections Canada, Barbara McIsaac, demanda à la cour fédérale d&#8217;ordonner que les candidats conservateurs qui avaient été représentés par les agents officiels soient aussi nommés dans la poursuite intentée par le PCC. L&#8217;avocat qui représentait les agents officiels, Paul Lepsoe, s&#8217;opposa à l&#8217;idée.</p>
<p>Lepsoe plaida notamment qu&#8217;un tel ajout aurait pour conséquence de rendre trop long l&#8217;intitulé de la cause. On peut aussi imaginer que la perspective que le public soit en mesure de faire le lien entre les agents officiels et les députés fédéraux qu&#8217;ils avaient représenté n&#8217;enchantait guère le PCC&#8230;</p>
<p>Puis, le lendemain, coup de théâtre&nbsp;: le nombre d&#8217;agents officiels qui étaient parti prenante au recours judiciaire devant la cour fédérale passa de trente-sept à&#8230; deux. Il s&#8217;agissait de Gerry Callaghan et de David Pallet, qui avaient été respectivement agit à titre d&#8217;agents officiels pour les candidats Robert Campbell et Dan Mailer.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Lorsqu&#8217;il est devenu clair que le juge allait acquiescer à notre demande d&#8217;inclure dans la cause le nom de tous les candidats représentés par les agents, la partie adverse a réduit le nombre de demandeurs à deux&nbsp;&raquo;, raconta McIsaac, un brin amusée par le revirement de situation. (26)</p>
<p>Une source du PCC expliqua cette décision en disant à un journaliste du Globe and Mail que les deux demandeurs allait servir de cause type pour les autres agents officiels dont les noms avaient été rayés du dossier de la cour. (27) Mais il y avait plus. Les médias révélèrent que certains agents officiels n&#8217;avaient jamais consenti à faire parti de la poursuite contre Élections Canada.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Personne ne m&#8217;a jamais rien demandé&nbsp;&raquo;, affirma Lise Vallières, agente officielle pour Jean Landry. &laquo;&nbsp;On n&#8217;a pas d&#8217;affaire dans le recours&nbsp;&raquo;, déclara Landry, qui plaida lui aussi l&#8217;ignorance. &laquo;&nbsp;Le Parti conservateur a fait ça à mon insu. Je ne veux pas intenter de recours contre Élections Canada&nbsp;! C&#8217;est le Parti conservateur qui est dans l&#8217;erreur.&nbsp;&raquo;</p>
<p>D&#8217;une façon ou d&#8217;une autre, la marge de manoeuvre du parti de Harper pour minimiser les dégâts était devenu bien limité. Certains grands médias s&#8217;étaient emparés de l&#8217;affaire du financement des dépenses électorales du PCC et les conservateurs étaient frappés de plein fouet par la multiplication des révélations embarrassantes qui s&#8217;abattaient sur eux.</p>
<p>Ainsi, on appris que les caisses électorales de plusieurs grosses pointures du parti avaient été mises à contribution dans les aller-retour de fonds. Les médias citèrent des noms de politiciens conservateurs influents, comme les ministres Stockwell Day (Sécurité publique), Lawrence Cannon (Transport), Maxime Bernier (Affaires étrangères) et Josée Verner (Patrimoine), de même que des membres importants du caucus conservateur, comme le Whip en chef du gouvernement, Jay Hill, la secrétaire parlementaire du premier ministre Harper, Sylvie Boucher, et le secrétaire d&#8217;État à l&#8217;Agriculture, Christian Paradis.</p>
<p>Le quotidien The Ottawa Citizen révéla aussi que certains candidats défaits mêlés à l&#8217;affaire eurent droit à des postes importants aussi de l&#8217;appareil gouvernement. (28) On y mentionnait notamment les noms de Neil Drabkin, qui avait été battu dans le château fort libéral de Mont-Royal, à Montréal, et qui devint le chef de cabinet du ministre Stockwell Day&nbsp;; Ian West, qui avait terminé en troisième position dans la circonscription d&#8217;Algoma-Manatoulin-Kapuskasing, et qui fut nommé conseiller politique auprès du ministre du Travail, Jean-Pierre Blackburn&nbsp;; et Aaron Hynes, qui arriva deuxième dans la circonscription terre-neuviène de Bonavista-Gander-Grand Falls, et qui devint assistant aux affaires régionales du ministre de l&#8217;Environnement, John Baird.</p>
<p>En fait, les documents déposés au dossier de la cour fédérale étaient terriblement accablants pour le PCC puisqu&#8217;ils démontraient de manière convaincante que le stratagème était particulièrement bien ficelé et orchestré par les plus hautes instances dirigeantes du parti.</p>
<p>Par exemple, un courriel daté du 20 décembre 2005 provenant de Michael Donison, alors directeur général du PCC, expliquait en détail les procédures à suivre par les agents officiels des candidats. Il faudra, leur dit-il, signer des autorisations de transferts de fonds à l&#8217;intention du Fonds conservateur du Canada, qui pourra ainsi faire des dépôts et des retraits dans le compte bancaire du candidat.</p>
<p>(Notons que Donison a depuis été nommé conseiller spécial de Peter Van Loan, à la fois leader du gouvernement à la Chambre des communes et ministre responsable de la Réforme démocratique. Ironiquement, Van Loan sera celui qui défendra les actions de son parti durant la période des questions au plus fort de la controverse&#8230;)</p>
<p>Un autre courriel incriminant, celui-là de Brian Hudson, responsable de la campagne du PCC à Terre-Neuve, utilisait l&#8217;expression &laquo;&nbsp;in and then back out&nbsp;&raquo; pour parler de transferts de fonds qui s&#8217;effectueraient &laquo;&nbsp;le même jour&nbsp;&raquo; entre la caisse électorale du parti et celle des candidats. Dans son courriel, Hudson faisait également miroiter aux candidats conservateurs la possibilité d&#8217;utiliser comme bon leur semblera le remboursement d&#8217;Élections Canada.</p>
<p>Jean Landry et Liberato Martelli, candidat défait dans la circonscription de Bourassa, à Montréal-Nord, affirmèrent tous deux au Devoir que les organisateurs québécois du Parti conservateur avaient trempés eux aussi dans la combine, notamment Pierre Coulombe, organisateur en chef pour le Québec, Nelson Bouffard, que certains considéraient comme le no. 2 de la machine organisationnelle conservatrice au Québec, et Michel Rivard, responsable de l&#8217;organisation dans la grande région de Québec. Martelli alla même jusqu&#8217;à suggérer que Harper était parfaitement au parfum. &laquo;&nbsp;Stephen Harper sait ce qui se passe&nbsp;&raquo;, affirma-t-il. &laquo;&nbsp;Il fait du micro-management. Il sait tout ce qui se passe autour de lui.&nbsp;&raquo;</p>
<p>&laquo;&nbsp;Toutes les campagnes locales ont accepté de participer à cette publicité locale&nbsp;&raquo;, prétendit un porte-parole du PCC qui refusait désormais de voir son nom être cité dans les médias par rapport à cette affaire. Cette prétention était toutefois contredite par Landry et Martelli, qui disaient au contraire que le parti ne leur avait pas donné le choix.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Au début, ils voulaient me donner 50 000 $&nbsp;!&nbsp;&raquo;, se rappela Landry. &laquo;&nbsp;Je leur ai dit que je ne voulais pas de cet argent-là, que j&#8217;allais dépenser ce que je réussirais à ramasser. Celui qui m&#8217;avait approché pour ça, c&#8217;est Nelson Bouffard. Il n&#8217;arrêtait pas de me harceler avec ça. Il me disait qu&#8217;il fallait prendre ça, que c&#8217;était obligatoire.&nbsp;&raquo; (29)</p>
<p>&laquo;&nbsp;C&#8217;est Benoît Larocque, l&#8217;organisateur pour toute l&#8217;île de Montréal, qui m&#8217;a approché&nbsp;&raquo;, raconta de son côté Martelli. &laquo;&nbsp;Il m&#8217;a dit&nbsp;: &#8217;Est-ce que ça te dérangerait si on déposait 14 000 $ dans ton compte électoral&nbsp;?&#8217; Je lui demande c&#8217;est quoi l&#8217;attrape, et il me répond&nbsp;: &#8217;Non, non, non, ce sera juste un &#8217;in and out&#8217;. Tu vas avoir toutes les factures à l&#8217;appui. Ce sera juste là 24 heures.&#8217;&nbsp;&raquo;</p>
<p>On apprendra aussi que les conservateurs de Harper n&#8217;en seraient pas à leurs premières magouilles dans le domaine du financement électoral. Dans un texte intitulé &laquo;&nbsp;Le Parti conservateur triche&nbsp;&raquo;, Ann Julie Fortier raconta la désagréable expérience qu&#8217;elle vécue à la suite des élections générales fédérales de juin 2004. (30)</p>
<p>À cette occasion, Fortier avait présentée sa candidature sous la bannière conservatrice dans la circonscription de Berthier-Maskinongé, qui chevauche les régions de Lanaudière et de Mauricie, lors des élections générales fédérales de juin 2004. Voici un extrait de son texte dénonciateur que publia Le Devoir&nbsp;:</p>
<p>&laquo;&nbsp;Des gens censés être des bénévoles nous ont présenté des factures, dont plusieurs étaient douteuses et n&#8217;avaient jamais été autorisées par mon agent officiel. Mais voyez-vous, j&#8217;avais obtenu 11,3&nbsp;% des voix en 2004 et donc j&#8217;avais droit à un remboursement de 60&nbsp;% de mes dépenses électorales. On m&#8217;a alors proposé de gonfler mes dépenses de campagne afin d&#8217;en profiter. Tout ça grâce à l&#8217;argent public du remboursement&nbsp;! Étant une personne intègre, j&#8217;ai refusé&nbsp;! On m&#8217;a menacé de parler aux médias pour salir ma réputation si je refusais d&#8217;incorporer ces factures à ma campagne électorale. Le Parti conservateur m&#8217;a menacée à son tour de se débarrasser de moi si je n&#8217;étais pas d&#8217;accord.&nbsp;&raquo; C&#8217;est d&#8217;ailleurs ce qui lui arriva, l&#8217;année suivante. &laquo;&nbsp;Parce que j&#8217;ai protesté, on m&#8217;a évincée comme candidate et exclue du parti&nbsp;&raquo;, dénonça-t-elle.</p>
<p>Après une semaine riche en révélations embarrassantes, Bernard Descôteaux du Devoir signa un éditorial fort critique à l&#8217;égard des conservateurs. &laquo;&nbsp;Les témoignages recueillis par Le Devoir et par l&#8217;Ottawa Citizen auprès de candidats montrent que ce stratagème n&#8217;était pas le fruit de l&#8217;action isolée de quelques organisateurs forts en comptabilité créative&nbsp;&raquo;, écrivit Descôteaux. (31)</p>
<p>&laquo;&nbsp;Il a été élaboré par le Parti conservateur, qui défend ce procédé avec vigueur, soutenant que tout est une question d&#8217;interprétation de la loi. Sous-entendu&nbsp;: les autres partis n&#8217;avaient qu&#8217;à faire de même. Bel esprit de la part d&#8217;un parti à la moralité prétendument sans faille et qui, pendant cette campagne électorale, n&#8217;a cessé de prétendre qu&#8217;il lavait plus blanc&nbsp;&raquo;, ajouta l&#8217;éditorialiste.</p>
<p>Le plus ironique dans toute cette histoire était sans doute le fait que le message de ces publicités qui se trouvaient précisément au coeur de la controverse donnaient des leçons de morale aux libéraux pour leur rôle dans le scandale des commandites. L&#8217;une de ces publicités disait même que l&#8217;annonce avait été payée par le Fonds conservateur du Canada avec de &laquo;&nbsp;l&#8217;argent propre&nbsp;&raquo;, une allusion directe au fait que le parti libéral avait utilisé l&#8217;argent du programme des commandites lors de campagnes électorales antérieures. (32) Voilà ce qu&#8217;on appelle avoir du culot à revendre&nbsp;!</p>
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<h3>Le voile qui cachait le scandale</h3>
<p></strong></p>
<p>L&#8217;affaire de financement des dépenses électorales des conservateurs offrait tous les ingrédients que l&#8217;on reconnaît habituellement aux scandales politiques d&#8217;envergure. Et pourtant, près de deux semaines après les premières révélations sur cette affaire, Le Devoir demeurait le seul média écrit québécois à s&#8217;intéresser sérieusement au dossier.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Le plus surprenant est le peu d&#8217;indignation que ces révélations ont semblé provoquer depuis une semaine&nbsp;&raquo;, nota d&#8217;ailleurs la chroniqueuse politique Manon Cornellier du Devoir. (33) &laquo;&nbsp;La chaîne de journaux CanWest, qui a dévoilé les premiers détails de l&#8217;affaire, en a fait état. D&#8217;autres quotidiens, surtout canadiens-anglais, et des médias électroniques ont suivi, mais au Québec, la poussière est vite retombée.&nbsp;&raquo;</p>
<p>À Ottawa, l&#8217;opposition libérale ne lâcha pas prise pour autant. Dès la rentrée de l&#8217;automne 2007, les libéraux firent part de leur intention de faire de l&#8217;affaire du financement électoral un de ses principaux cheval de bataille. Le 5 septembre, le député libéral Dominic LeBlanc convoqua une conférence de presse lors de laquelle il énuméra une liste de demandes. Il exigea que l&#8217;affaire du financement électoral soit examinée par le Comité permanent de la procédure et des affaires de la Chambre des communes.</p>
<p>Le député LeBlanc demanda aussi au premier ministre Harper de garantir que le stratagème &laquo;&nbsp;in and out&nbsp;&raquo; ne sera pas utilisé lors des élections partielles qui se tiendront dans trois circonscriptions québécoises le 17 septembre prochain. Il demanda aux conservateurs de fournir la liste de toutes les  personnes impliquées dans l&#8217;affaire, ainsi que de collaborer avec Élections Canada en remboursant les sommes réclamées et enfin de mettre fin à leur recours contre le DGÉ en cour fédérale.</p>
<p>Fidèles à eux-mêmes, les conservateurs se montrèrent intransigeant sur toute la ligne. Le député conservateur ontarien Pierre Poilièvre répliqua immédiatement en faisant de cette affaire une question de liberté d&#8217;expression. &laquo;&nbsp;Les candidats conservateurs ont passé des publicités conservatrices avec de l&#8217;argent conservateur. Ils ont suivi toutes les règles et ils sont restés en deçà de toutes les limites&nbsp;&raquo;, lança-t-il. (34) Poilièvre affirma également que les conservateurs seraient disposés à la tenue d&#8217;audiences en comité parlementaire, &laquo;&nbsp;à condition que tous les partis ouvrent aussi leurs livres pour les deux dernières élections.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Mais le timide début d&#8217;intérêt médiatique pour l&#8217;affaire du financement électoral sera éphémère. En effet, la même semaine, une controverse au sujet du vote des femmes musulmanes voilées lors des partielles du 17 septembre vola rapidement la vedette. La question du vote voilé avait déjà soulevé un tollé quelques mois plus tôt à l&#8217;occasion des élections générales québécoises, forçant le directeur général des élections du Québec (DGÉQ), Marcel Blanchet, à faire marche arrière sur l&#8217;autorisation qu&#8217;il avait initialement accordé aux femmes musulmanes de voter sans se dévoiler le visage.</p>
<p>Au niveau fédéral, une nouvelle loi électorale adoptée par la Chambre des communes, en juin dernier, exigeait pour la première fois que les électeurs s&#8217;identifient en arrivant à leur bureau de scrutin. Toutefois, cette législation ne prévoyait aucune procédure spécifique pour les électeurs dont le visage était caché pour des raisons médicales ou religieuses.</p>
<p>La nouvelle polémique sur le vote voilé éclata lorsqu&#8217;une dépêche de l&#8217;agence Presse Canadienne révéla qu&#8217;Élections Canada avait adopté de nouvelles directives permettant aux électeurs de voter sans se découvrir le visage, mais sous certaines conditions&nbsp;: montrer deux pièces d&#8217;identité, dont l&#8217;une avec photo, ou être accompagné d&#8217;un autre électeur de la même section de vote se montrant garant de l&#8217;identité de la personne. Sinon, la personne devra dévoiler son visage pour pouvoir exercer son droit de vote. (35) Dans un Québec qui n&#8217;avait pas encore vidé la question des accommodements raisonnables, la directive d&#8217;Élection Canada déclencha les passions comme jamais.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Comme gouvernement et comme formation politique, on est pas du tout d&#8217;accord avec Élections Canada&nbsp;&raquo;, déclara le lieutenant politique de Harper au Québec, Lawrence Cannon. (36) Le leader parlementaire du Bloc québécois, Pierre Paquette, parla même &laquo;&nbsp;d&#8217;un geste qui frôle presque la provocation.&nbsp;&raquo; Les libéraux fédéraux manifestèrent eux aussi leur désaccord. Quand au NPD, il décida au début de rester en-dehors du débat avant de se raviser et de demander au DGÉ de réévaluer sa position.</p>
<p>La polémique fut d&#8217;une telle intensité qu&#8217;elle déborda même sur la scène politique provinciale, bien qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;élections complémentaires fédérales. Le leader de l&#8217;Opposition officielle à l&#8217;Assemblée nationale, Mario Dumont, le premier ministre Jean Charest et la cheffe du Parti québécois, Pauline Marois, protestèrent tous en choeur contre la directive d&#8217;Élections Canada.</p>
<p>L&#8217;enjeu ne concernait pourtant qu&#8217;une fraction microscopique de l&#8217;électorat, laquelle n&#8217;avait d&#8217;ailleurs rien demandée à Élections Canada. Le président du Congrès islamique canadien, Mohamed Elmasry, déclara lui-même que les femmes voilées devraient montrer leur visage lorsqu&#8217;elles exercent leur droit de vote, en autant qu&#8217;elles puissent le faire devant une femme et à l&#8217;abri du regard des hommes. (37)</p>
<p>Même dans les pays musulmans où les femmes jouissent du droit de vote, les électrices doivent montrer leur visage. Bref, comme faux-débat, on pouvait difficilement faire mieux. Et pourtant, la tempête médiatique dans le verre d&#8217;eau ne fit que s&#8217;amplifier jour après jour.</p>
<p>En visite officielle en Australie, le premier ministre Harper fit monter la pression d&#8217;un cran sur Élections Canada. Il exprima son &laquo;&nbsp;profond désaccord&nbsp;&raquo; avec la directive controversée, laquelle ne respecterait pas l&#8217;esprit de la nouvelle loi électorale, selon lui. (38) &laquo;&nbsp;Je crois que c&#8217;est une loi qui a été adoptée unanimement par le Parlement et je pense que cette décision va complètement dans une autre direction&nbsp;&raquo;, affirma le chef conservateur. &laquo;&nbsp;Moi, je m&#8217;inquiète de ça parce que le rôle d&#8217;Élections Canada, ce n&#8217;est pas de faire les lois&nbsp;&raquo;, affirma-t-il.</p>
<p>Puis, après avoir accusé les responsables d&#8217;Élections Canada d&#8217;outrepasser leurs pouvoirs en cherchant à se substituer au législateur, Harper y alla d&#8217;une menace à peine voilée. Si Élections Canada ne revenait pas sur sa directive, alors &laquo;&nbsp;le Parlement devra réfléchir aux mesures qu&#8217;il aura à prendre pour s&#8217;assurer que sa volonté soit faite&nbsp;&raquo;, laissa-t-il savoir. (39) Le sous-entendu était limpide&nbsp;: si vous n&#8217;obtempérez pas à notre demande, alors nous vous remettrons à votre place. Bref, Harper n&#8217;y était pas allé avec le dos de la cuiller.</p>
<p>Le leader de l&#8217;Opposition officielle et chef du Parti libéral Stéphane Dion critiqua d&#8217;ailleurs cette déclaration de Harper. &laquo;&nbsp;Nous croyons que le premier ministre est allé beaucoup trop loin en attaquant Élections Canada comme il l&#8217;a fait&nbsp;&raquo;, affirma Dion. &laquo;&nbsp;En fait, je crois que le premier ministre essaie d&#8217;affaiblir la réputation d&#8217;Élections Canada au moment où le premier ministre et son parti sont eux-mêmes sous examen pour des raisons très graves. C&#8217;est une mesure de diversion du premier ministre.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Le moins que l&#8217;on puisse dire, c&#8217;est que la controverse du vote voilé était effectivement arrivée à point nommé pour des conservateurs qui avaient grand besoin d&#8217;une diversion pour faire oublier leurs démêlés avec la loi électorale. L&#8217;éditorialiste André Pratte de La Presse fut l&#8217;un des rares à souligner la chose.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Pendant que cette controverse du voile fait la manchette, écrivit-il, Élections Canada enquête sur une affaire beaucoup plus importante, soit la possibilité que le Parti conservateur ait sciemment dépassé le plafond des dépenses électorales permises lors de la campagne de 2006.&nbsp;&raquo; (40)</p>
<p>De son côté, le DGÉ décida qu&#8217;il était temps de répondre publiquement aux critiques qui l&#8217;assaillait depuis plusieurs jours. Non seulement Mayrand refusa-t-il de céder, mais en plus il renvoya les parlementaires à leurs devoirs lors d&#8217;un point de presse tenu à Ottawa, le 10 septembre.</p>
<p>Le DGÉ rappela aux élus fédéraux que la loi électorale qu&#8217;ils avaient eux-mêmes adoptés, à peine trois mois plus tôt, prévoyait des méthodes de vote ne requérant aucune identification visuelle, comme le vote par courrier postal ou la présentation de pièces d&#8217;identité sans photo au bureau de scrutin. (41)</p>
<p>Mayrand révéla aussi qu&#8217;il avait prévenu un comité du Sénat, en juillet, qu&#8217;il n&#8217;y avait rien dans le projet de loi qui empêcherait une femme voilée de voter sans se découvrir. &laquo;&nbsp;Le Parlement n&#8217;a pas alors jugé opportun de modifier le projet de loi&nbsp;&raquo;, lança-t-il. Le DGÉ invita donc les politiciens insatisfaits à jouer leur rôle en changeant ce qui leur déplaisait dans la loi. Mayrand venait à son tour de remettre les parlementaires à leur place.</p>
<p>La même journée, le Comité permanent de la procédure et des affaires de la Chambres des communes tenait une audience spéciale à la demande des libéraux et des bloquistes pour discuter d&#8217;une motion portant sur l&#8217;étude des allégations entourant l&#8217;affaire du financement électoral du PCC.</p>
<p>Avant le début de l&#8217;audition, le libéral Dominic LeBlanc souleva un petit problème au comité parlementaire. Il attira l&#8217;attention sur le fait que Jay Hill, l&#8217;un des dix-sept candidats élus du PCC qui avait prit part au stratagème du &laquo;&nbsp;in and out&nbsp;&raquo;, siégeait sur ce même comité. (42) LeBlanc suggéra donc à Hill de songer à se récuser de l&#8217;audience.</p>
<p>Mais cela ne fut pas nécessaire puisque la réunion dévia rapidement sur la question du vote voilé. Lorsque le député conservateur Joe Preston déposa une motion à ce sujet, les membres du comité parlementaire s&#8217;entendirent d&#8217;un commun accord de discuter de cette controverse avant d&#8217;aborder l&#8217;affaire du financement des dépenses électorales des conservateurs. (43)</p>
<p>Les conservateurs venaient de remporter une première manche. Ils s&#8217;employèrent ensuite à gagner du temps, en se livrant à des tactiques obstructionnistes en prolongeant d&#8217;inutiles discussions sur des points d&#8217;ordre légaux et procéduriers.</p>
<p>Les conservateurs réussirent à repousser la tenue d&#8217;un vote sur la motion de Preston jusqu&#8217;à ce qu&#8217;il ne resta plus que peu de temps pour discuter de la motion qui était à l&#8217;origine même de la réunion, soit l&#8217;affaire du financement électoral du PCC. Le comité parvint éventuellement à adopter à l&#8217;unanimité une motion du Bloc québécois demandant à Élections Canada de renoncer à sa directive sur le vote à visage couvert avant la tenue des partielles du 17 septembre.</p>
<p>Lorsque la motion suggérant l&#8217;étude de l&#8217;affaire du financement électoral revint à l&#8217;ordre du jour de la réunion, le député conservateur Scott Reid se lança alors dans un long rappel au règlement. Reid plaida notamment que la motion était irrecevable sous prétexte qu&#8217;elle concernait un litige qui faisait l&#8217;objet d&#8217;une cause devant les tribunaux. Il réussit à convaincre le président du comité, soit le député conservateur Gary Goodyear, de prendre la question en délibéré jusqu&#8217;au lendemain, ce qui eut pour effet de suspendre tout débat sur le sujet.</p>
<p>Le lendemain, Goodyear annonça le rejet de la motion. Mais le NPD rappela que le comité s&#8217;était déjà penché sur des affaires qui étaient pendantes devant les tribunaux, comme le scandale des commandites et les dépenses de l&#8217;ancien commissaire à la vie privée, George Radwanski. La décision de Goodyear fut alors renversée par les membres de l&#8217;opposition. Le comité permanent revenait donc à la case départ.</p>
<p>Pendant ce temps, le bras de fer opposant Mayrand aux élus fédéraux continuait de plus belle. Le DGÉ déclara publiquement son rejet de la motion adopté par le comité parlementaire la veille. &laquo;&nbsp;La loi n&#8217;oblige pas à l&#8217;identification visuelle des électeurs&nbsp;&raquo;, réitéra Mayrand. &laquo;&nbsp;C&#8217;est un non direct à notre motion&nbsp;&raquo;, commenta Goodyear, qui annonça du même coup que le comité sommait à comparaître le DGÉ le lendemain matin, vraisemblablement pour le sermonner. (44)</p>
<p>Les conservateurs continuèrent à s&#8217;en prendre à Mayrand, le Whip du gouvernement Harper, Peter Van Loan, allant jusqu&#8217;à qualifier son attitude d&#8217;&nbsp;&raquo;entêtement.&nbsp;&raquo; La comparution de Mayrand se révéla d&#8217;ailleurs être un exercice d&#8217;une inutilité complète puisque le DGÉ campa sur ses positions malgré l&#8217;insistance des députés.</p>
<p>Comme on l&#8217;a vu ci-haut, l&#8217;affaire du financement électoral des conservateurs n&#8217;avait pas réussit à soulever grand intérêt chez les médias québécois, à l&#8217;exception notable du Devoir. Grâce à la controverse du vote voilé, les tribulations des conservateurs avec la loi électorale furent définitivement relégués au second plan de l&#8217;actualité, comme s&#8217;il ne s&#8217;agissait-là que d&#8217;un vulgaire fait divers parmi tant d&#8217;autres.</p>
<p>Il y avait quelque chose de profondément déconcertant dans le fait que la quasi-totalité de la classe politique et la plupart des grands médias québécois accordèrent davantage d&#8217;importance à la possibilité qu&#8217;une poignée d&#8217;électrices puissent voter le visage voilé lors d&#8217;élections partielles plutôt qu&#8217;à l&#8217;hypothèse bien plus sérieuse que le Parti conservateur pouvait avoir triché lors des élections générales qui l&#8217;avait mené au pouvoir.</p>
<p>L&#8217;opposition libérale tenta tant bien que mal de raviver l&#8217;intérêt médiatique envers l&#8217;affaire du financement électoral en vue du commencement de la session parlementaire automnale. En entrevue au Devoir, le député LeBlanc préconisa que l&#8217;enquête sur les dépenses électorales du PCC passe à la vitesse supérieure.</p>
<p>&laquo;&nbsp;La question des remboursements est devant la Cour fédérale, mais Élections Canada a aussi entamé un processus d&#8217;enquête avec le Commissaire aux élections, et nous aimerions que ces deux processus aboutissent à des conclusions le plus vite possible&nbsp;&raquo;, affirma LeBlanc. (45) Selon lui, &laquo;&nbsp;s&#8217;il n&#8217;y a pas eu de jugement définitif, ils seront peut-être tentés de répéter les mêmes scénarios&nbsp;&raquo; lors des prochaines élections générales.</p>
<p>Bien que le député libéral ne voulait pas avoir l&#8217;air d&#8217;essayer de dicter la conduite d&#8217;Élections Canada, il suggéra tout de même à l&#8217;agence fédérale de ne pas attendre la fin des procédures devant les tribunaux avant de passer à l&#8217;action. &laquo;&nbsp;Quand plus d&#8217;un an et demi après l&#8217;élection, il y a encore une contestation systématique, Élections Canada devrait peut-être se pencher sur des options autres que d&#8217;attendre que n&#8217;expirent les délais à la Cour fédérale&nbsp;&raquo;, plaida LeBlanc.</p>
<p>Le député proposa donc à Élections Canada d&#8217;envisager d&#8217;appliquer les dispositions de la loi électorale interdisant à des élus de siéger à la Chambre des communes lorsqu&#8217;ils contreviennent à la loi. Bien entendu, LeBlanc avait à l&#8217;esprit les dix-sept députés conservateurs qui avaient trempés dans le stratagème du &laquo;&nbsp;in and out&nbsp;&raquo; lors des élections de 2005-2006.</p>
<p>Il faut savoir que le gouvernement Harper avait décidé de repousser le début de la session parlementaire au 16 octobre.  Le gouvernement conservateur avait l&#8217;intention de présenter un nouveau discours du trône qui nécessitera un vote de confiance à la Chambre des communes. Pour remporter le vote, Harper aura besoin de l&#8217;appui d&#8217;au moins un des partis d&#8217;opposition.</p>
<p>S&#8217;il devait être privé de dix-sept députés, le nombre d&#8217;élus conservateurs serait ramené à 109 députés, ce qui pourrait évidemment compliquer la vie, pour ne pas dire la survie, du gouvernement minoritaire. Même dans l&#8217;éventualité improbable où le NPD décidait d&#8217;appuyer le discours du trône, cela serait insuffisant pour assurer une majorité de votes.</p>
<p>C&#8217;est donc dans un contexte où chaque vote pouvait devenir très précieux que le député LeBlanc mit de l&#8217;avant sa suggestion à Élections Canada. &laquo;&nbsp;Les 17 députés supposément impliqués ne devraient pas pouvoir voter sur le discours du Trône sans avoir les mains propres&nbsp;&raquo;, lança-t-il. &laquo;&nbsp;Élections Canada a une responsabilité sobre de considérer s&#8217;il doit transmettre un avis formel au président de la Chambre des communes à l&#8217;effet qu&#8217;il y a 17 députés qui ne rencontrent pas la loi.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Deux jours plus tard, Élections Canada clarifiait la situation des dix-sept députés. &laquo;&nbsp;Tous les candidats à qui on avait demandé de fournir des documents précis supplémentaires [...] les ont fournis dans les délais établis&nbsp;&raquo;, déclara John Enwright, porte-parole d&#8217;Élections Canada. (46) &laquo;&nbsp;Aussi, il n&#8217;y a pas de députés qui pourraient se voir empêchés de siéger et de voter, comme le prévoit l&#8217;article 463(2) de la Loi électorale du Canada&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il.</p>
<p>Évidemment, le gouvernement Harper survécu au vote de confiance qui suivit le discours du trône. Fort de cette petite victoire, les conservateurs purent poursuivre en toute tranquillité leurs tactiques d&#8217;obstruction au comité parlementaire sur les procédures durant les mois à venir.</p>
<p><strong></p>
<h3>Que celui qui n&#8217;a jamais<br />
enfreint la loi électorale<br />
lance la première pierre</h3>
<p></strong></p>
<p>Depuis le début de l&#8217;affaire du financement des dépenses électorales, une des principales lignes de défense des conservateurs consistait à dire que les autres partis politiques s&#8217;adonnait au même type de combine comptable que celle qui leur était reprochée. Ils utilisaient notamment cet argument pour ralentir les travaux des comités parlementaires jusqu&#8217;à ce que l&#8217;opposition accepte que les dépenses de tous les partis, et pas seulement les leurs, soient scrutées à la loupe.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Tous les autres partis politiques d&#8217;envergure ont également recours à cette même pratique&nbsp;&raquo;, écrivit le député conservateur Christian Paradis dans une lettre ouverte publiée dans Le Devoir. (47) Ils le ferait même &laquo;&nbsp;depuis des générations&nbsp;&raquo;, a surenchérit son collègue, le député Pierre Poilièvre.</p>
<p>Toutefois, une source très au fait du dossier à Élections Canada ne voyait pas tout à fait les choses de la même façon. &laquo;&nbsp;Jamais nous n&#8217;avons vu quelque chose d&#8217;aussi flagrant que cette fois-ci&nbsp;&raquo;, affirma au Devoir cette source sous le couvert de l&#8217;anonymat.</p>
<p>Qui est-ce qui disait vrai dans cette histoire&nbsp;? La pratique était-elle aussi généralisée que voulait le faire croire les élus conservateurs&nbsp;? Ou était-ce plutôt les conservateurs qui avaient battus tous les records dans ce domaine, comme semblait le suggérer la source d&#8217;Élections Canada&nbsp;? Un petit retour en arrière ne serait peut-être pas inutile pour trancher de façon satisfaisante ces questions.</p>
<p>Par le passé, un seul parti politique fédéral avait déjà été éclaboussé publiquement pour avoir eu recours au stratagème connut sous le nom de &laquo;&nbsp;la méthode in and out&nbsp;&raquo; et c&#8217;était le Bloc québécois. En avril 2003, le quotidien National Post avait en effet révélé que le Bloc avait utilisé ce procédé lors des élections générales de novembre 2000. (48)  À l&#8217;époque, Élections Canada remboursait 50 pour cent des dépenses électorales de tous les candidats qui recevait au moins 15 pour cent des suffrages dans leur circonscription.</p>
<p>Voici comment fonctionnait la méthode au Bloc. Dans un premier temps, le parti faisait mine de verser un salaire à ses travailleurs d&#8217;élection habituellement bénévoles. Ensuite, les militants versaient le montant de leur pseudo rémunération dans la caisse électorale du Bloc. Enfin, les salaires bidons étaient comptabilisés comme une dépense remboursable dans les livres du parti. Selon le Post, le stratagème avait permit au Bloc de gonfler artificiellement ses dépenses remboursables.</p>
<p>En fait, la méthode fut si payante qu&#8217;Élections Canada versa plus de 150 000 dollars au Bloc en remboursement de dépenses de type &laquo;&nbsp;in and out.&nbsp;&raquo; De plus, des vingt candidats aux élections de 2000 ayant déclaré le plus haut niveau de dépenses électorales, quatorze étaient bloquistes, rapporta le Post. Voilà qui n&#8217;était pas peut dire pour un parti qui ne présenta que soixante-quinze candidats sur les 1000 et plus qui avaient brigués les suffrages à travers le Canada lors de cette élection. Enfin, les bénévoles du Bloc y gagnaient aussi au change puisque ceux qui avaient versé un &laquo;&nbsp;don&nbsp;&raquo; bénéficiaient d&#8217;un crédit d&#8217;impôt pouvant atteindre la somme de 500 dollars.</p>
<p>Bien entendu, les têtes dirigeantes du &laquo;&nbsp;parti propre au Québec&nbsp;&raquo; la trouvèrent moins drôle lorsque leur petite combine fit la une du National Post. Lorsque des journalistes le questionnèrent à ce sujet, le chef bloquiste Gilles Duceppe insista sur le caractère &laquo;&nbsp;tout à fait légal&nbsp;&raquo; de la méthode. (49) &laquo;&nbsp;C&#8217;est l&#8217;une des rares fois où je vois qu&#8217;on reproche à des gens de respecter la loi de A à Z&nbsp;&raquo; lança Duceppe, qui avait visiblement du mal à cacher sa mauvaise humeur.</p>
<p>Et que disait au juste le DGÉ de l&#8217;époque, Jean-Pierre Kingsley, de tout ceci&nbsp;? &laquo;&nbsp;Je dois admettre qu&#8217;à mon avis, ça ne va pas dans le sens de l&#8217;esprit de la loi&nbsp;&raquo;, déclara-t-il en entrevue téléphonique avec La Presse Canadienne. (50) &laquo;&nbsp;Mais si on prend chaque geste séparément, ça respecte les dispositions de la loi&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il cependant. Kingsley rappela qu&#8217;il avait recommandé, en 1996, la disparition de cette pratique de financement et de d&#8217;autres méthodes similaires.  &laquo;&nbsp;Mais, on n&#8217;a pas retenu ma suggestion&nbsp;&raquo;, expliqua-t-il à La Presse. (51)</p>
<p>À Ottawa, les autres partis fédéraux assurèrent qu&#8217;ils n&#8217;avaient pas recours à de telles pratiques. Stephen Harper, qui était alors le chef de l&#8217;Alliance canadienne, s&#8217;engagea lui-même à ne pas utiliser de tels procédés, et ajouta que le gouvernement Chrétien devrait remédier à la situation en empêchant quiconque d&#8217;autre d&#8217;exploiter une telle faille dans la loi électorale. &laquo;&nbsp;Cela ressemble très certainement à une faille que nous voudrions refermer. Ce n&#8217;est pas ainsi que nous nous attendons à ce que les deniers publics soient versés&nbsp;&raquo;, affirma-t-il.</p>
<p>Comme l&#8217;affaire tomba en pleine campagne électorale québécoise, à deux semaines du scrutin du 14 avril 2003, les trois grands partis politique furent interpellés sur cette question. À plus forte raison parce que celui-là même qui fut identifié comme étant le cerveau de la combine, l&#8217;ex-député bloquiste Pierre Brien, portait les couleurs de l&#8217;Action démocratique du Québec (ADQ) lors de cette élection, où il se présentait dans le comté de Rouyn-Noranda-Témiscamingue. (52) La méthode &laquo;&nbsp;in and out&nbsp;&raquo; avait même été surnommée la &laquo;&nbsp;formule Brien&nbsp;&raquo; au sein du Bloc.</p>
<p>Le Parti québécois (PQ), alors au pouvoir à Québec, fut également mis sur la sellette en raison des liens étroits qu&#8217;il entretenait avec le Bloc. Ainsi, le National Post allégua que le candidat péquiste dans Mercier, Daniel Turp, aurait généré environ 30 000 dollars en transactions de type &laquo;&nbsp;in and out&nbsp;&raquo; lorsqu&#8217;il avait été candidat du Bloc québécois.</p>
<p>Le premier ministre Bernard Landry reconnut que la pratique existait aussi au sein du PQ, mais chercha du même souffle à en minimiser la portée et la gravité. &laquo;&nbsp;Mes conseils juridiques disent que ce n&#8217;est pas illégal&nbsp;&raquo;, déclara-t-il. (53) &laquo;&nbsp;C&#8217;est une pratique rarissime chez nous, qui n&#8217;est pas encouragé, et moi-même, franchement, je n&#8217;étais pas au courant&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il ensuite.</p>
<p>Le leader libéral Jean Charest ne nia pas lui non plus que son parti pouvait avoir recours à cette méthode, mais il se montra beaucoup plus prudent dans ses déclarations publiques à ce sujet. &laquo;&nbsp;À ma connaissance, ce n&#8217;est pas une pratique qui a été instaurée, décrétée chez nous&nbsp;&raquo;, affirma Charest, qui avait dirigé le Parti progressiste conservateur du Canada avant de faire le saut sur la scène provinciale. &laquo;&nbsp;Quand on est chef de parti, on ne contrôle pas tout ce qui se passe dans les 125 comtés&nbsp;&raquo;, a-t-il cependant tenu à préciser.</p>
<p>Enfin, on retrouva la même attitude défensive du côté de l&#8217;ADQ. &laquo;&nbsp;Il n&#8217;y a pas de mot d&#8217;ordre, il n&#8217;y a rien d&#8217;érigé en système&nbsp;&raquo;, souligna Jean-Luc Benoît, l&#8217;attaché de presse du chef de l&#8217;ADQ, Mario Dumont. La controverse ravivait d&#8217;ailleurs de biens mauvais souvenirs pour l&#8217;ADQ, qui avait eu maille à partir avec le DGÉ du Québec à la suite des élections générales de novembre 1998. Le DGÉ avait ouvert une enquête après que l&#8217;ADQ eut déclaré des dépenses électorales de l&#8217;ordre de 800 000 dollars, dont certaines étaient plutôt douteuses. L&#8217;ADQ était allée jusqu&#8217;à rétribuer des militants pour &laquo;&nbsp;surveiller&nbsp;&raquo; des pancartes électorales. (54)</p>
<p>L&#8217;enquête du DGÉ avait permit d&#8217;établir que l&#8217;ADQ avait gonflé indûment le montant de ses dépenses électorales, lesquelles étaient remboursées à 50 pour cent par des fonds publics. En mars 2000, quatorze d&#8217;accusations avaient été déposées contre cinq personnes, incluant trois dirigeants adéquistes. (55) L&#8217;année suivante, les accusations les plus graves furent retirées après que trois des accusés eurent accepté de plaider coupables à des infractions mineures. (56)</p>
<p>(Soit dit en passant, Pierre Brien ne parvint pas à se faire élire lors du scrutin d&#8217;avril 2003, à l&#8217;instar de l&#8217;écrasante majorité des candidats adéquistes. Notons toutefois que l&#8217;ADQ, qui forme aujourd&#8217;hui l&#8217;Opposition officielle à l&#8217;Assemblée nationale, invita récemment Brien à reprendre du service au printemps dernier. C&#8217;est ainsi que le père de la &laquo;&nbsp;formule Brien&nbsp;&raquo; occupe la fonction de chef de cabinet du leader parlementaire de l&#8217;ADQ, Sébastien Proulx depuis le printemps dernier. (57))</p>
<p>Il n&#8217;en demeurait pas moins que l&#8217;argument des conservateurs à l&#8217;effet qu&#8217;ils faisaient comme les autres partis avait quelque chose d&#8217;inusité dans le sens où les politiciens cherchent habituellement à insister sur ce qui les différencient de leurs adversaires. Mais le PCC semblait si convaincu de l&#8217;efficacité de cette ligne de défense qu&#8217;il décida de tenter de la tester devant la cour fédérale, en novembre 2007.</p>
<p>C&#8217;est ainsi que l&#8217;avocat du PCC déposa un affidavit signé par Geoff Donald, un agent du Parti conservateur, alléguant que tous les partis fédéraux d&#8217;opposition et des dizaines de leurs candidats auraient eux aussi recours à la méthode &laquo;&nbsp;in and out&nbsp;&raquo;, lors de la campagne de 2005-2006.</p>
<p>Selon le document, le Parti libéral du Canada aurait transféré 1.7 million de dollars à ses candidats régionaux pour leur facturer ensuite divers services (téléphone, design, brochures, règles administratives) pour la somme de 1.3 million de dollars. (58) Parmi les candidats pointés du doigt, on retrouvait le chef libéral Stéphane Dion, le porte-parole libéral dans le dossier du financement électoral, Dominic Leblanc, et la leader adjointe de l&#8217;Opposition à la chambre des communes, Marlene Jennings.</p>
<p>Le document conservateur n&#8217;épargnait pas non plus les deux autres grands partis. On y alléguait que le NPD avait transféré environ 884 000 dollars à divers candidats locaux et les avait facturé pour la somme de 545 000 dollars. Quant au Bloc québécois, il aurait effectué 732 000 dollars de transferts à ses candidats locaux et leur factura par la suite la somme de 820 000 dollars.</p>
<p>Le PCC se plaignit qu&#8217;Élections Canada ne voyait pas ces transactions comme des dépenses électorales illégales et alléguait même que l&#8217;achat de publicité au contenu national payée par des candidats locaux avait été remboursé aux autres partis. &laquo;&nbsp;Pourtant, Élections Canada a apparemment accepté ces dépenses libérales/néo-démocrates sans poser de question alors qu&#8217;il remet en question celles des candidats du Parti conservateur&nbsp;&raquo;, déplorait le document. (59)</p>
<p>En fait, Geoff Donald alléguait qu&#8217;Élections Canada n&#8217;avait jamais fait la distinction entre contenu local et contenu national pour aucun candidat, &laquo;&nbsp;mis à part les candidats du Parti conservateur.&nbsp;&raquo; Pour le PCC, il s&#8217;agissait-là d&#8217;un &laquo;&nbsp;changement abrupt&nbsp;&raquo; d&#8217;interprétation de la loi.</p>
<p>Les députés conservateurs Pierre Poilièvre et Tom Lukiwski préféraient quant à eux parler d&#8217;un changement &laquo;&nbsp;arbitraire&nbsp;&raquo; d&#8217;interprétation de la loi. &laquo;&nbsp;J&#8217;espère que ce message ce rendra à Élections Canada. Nous ne laisserons pas une agence fédérale décider ce qu&#8217;on peut dire dans une publicité parce que nous vivons dans une démocratie&nbsp;&raquo;, déclara Poilièvre devant un comité parlementaire. &laquo;&nbsp;Élections Canada devrait se faire à l&#8217;idée parce que cela ne changera pas&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il.</p>
<p>Fait intéressant, Mario Dumont avait eu le même réflexe de crier à la persécution de la part de l&#8217;agence chargée de l&#8217;application de la loi électorale lorsque le DGÉ déposa une série d&#8217;accusations contre des têtes dirigeantes de son parti, en 2000. Cette réaction similaire, ajoutée à de nombreuses affinités sur le plan idéologique, fait aujourd&#8217;hui en sorte que l&#8217;ADQ est de plus en plus perçu comme un espèce de pendant provincial du parti conservateur de Harper.</p>
<p>Les arguments des conservateurs en laissèrent plusieurs perplexes. &laquo;&nbsp;Le PC manque carrément de retenue dans les circonstances&nbsp;&raquo;, dénonça Maurice Cloutier, rédacteur en chef du quotidien La Tribune, de Sherbrooke. (60) &laquo;&nbsp;Il se comporte comme un fraudeur qui se fait attraper par les policiers et qui les blâme de l&#8217;avoir débusqué lui plutôt que son voisin. Lorsqu&#8217;une personne ou une entreprise commet une faute, elle ne peut se défendre en prétextant que d&#8217;autres font comme elle. Ce n&#8217;est pas sérieux. En plus de chercher à banaliser cette pratique abusive, les conservateurs ont le culot d&#8217;attaquer l&#8217;intégrité de l&#8217;agence qui fouille cette affaire.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Le 14 janvier 2008, ce fut au tour d&#8217;Élections Canada de livrer sa version des faits. Un affidavit de cinquante-cinq pages signé par Janice Vézina, dirigeante principale des finances à Élections Canada, fut déposée à la cour fédérale. À divers endroits dans le document, Vézina réfuta les allégations conservatrices&nbsp;: citations attribuées à tort à Élections Canada, référence à un mauvais document, comparaisons boiteuses, etc.</p>
<p>Quant aux échantillons de publicités électorales libérales fournis par le PCC, ils n&#8217;ébranlèrent pas la position d&#8217;Élections Canada, au contraire. &laquo;&nbsp;Il est clair en consultant le script radiophonique que la publicité en question invite spécifiquement les électeurs à voter pour un candidat en particulier&nbsp;&raquo;, était-il écrit. (61)</p>
<p>Par ailleurs, il ne faisait aucun doute aux yeux d&#8217;Élections Canada que les publicités dites régionales du PCC n&#8217;avait aucun contenu local puisqu&#8217;elles ne faisaient pas la promotion d&#8217;un candidat précis, seulement celle du parti. &laquo;&nbsp;Les publicités elles-mêmes n&#8217;ont pas réussi à dissiper nos doutes que ces dépenses n&#8217;avaient pas vraiment été celles des candidats&nbsp;&raquo;, écrivit Vézina.</p>
<p>Élections Canada avait des motifs encore plus sérieux de soupçonner que le Parti conservateur d&#8217;avoir enfreint la loi électorale. Dans une région donnée, expliqua Vézina, le PCC procédait à l&#8217;achat d&#8217;un bloc publicitaire et les candidats participants se partageaient ensuite la facture. Or, répartition de la facture était bien inégale.</p>
<p>Le document offrait l&#8217;exemple de trois candidats conservateurs de Toronto. &laquo;&nbsp;Le coût imparti aux trois campagnes a été de 49 999,88 $, 19 999,95 $ et 39 999,91 $ respectivement. Élections Canada n&#8217;a trouvé aucun document qui aurait pu expliquer une telle variation entre les coûts impartis aux candidats pour ce qui semble être des publicités à fréquence identique&nbsp;&raquo;, indiquait Élections Canada.</p>
<p>En fait, c&#8217;était un aveu venant de la bouche même d&#8217;un agent officiel d&#8217;une candidate conservatrice de Vancouver qui confirma les soupçons d&#8217;Élections Canada. &laquo;&nbsp;Je crois que nous avons contribué à la campagne nationale de publicités télévisées. Nous n&#8217;allions pas être capables de dépenser le maximum permis par la loi, alors le parti nous a demandé si nous pouvions aider&nbsp;&raquo;, raconta cet agent à un enquêteur d&#8217;Élections Canada.</p>
<p>De plus, un grand nombre de candidats locaux ayant participé aux achats publicitaires de groupe furent incapables de fournir une quelconque pièce justificative, et ce, même si la dépense pouvait parfois atteindre les 50 000 dollars. &laquo;&nbsp;On s&#8217;attendrait d&#8217;être capable de recevoir de la part d&#8217;un agent officiel plus de détails pour une dépense d&#8217;une telle ampleur&nbsp;&raquo;, s&#8217;étonna Vézina.</p>
<p>En fait, c&#8217;était toujours le PCC qui géra cette affaire par la suite, fournissant même aux agents officiels une lettre-type, avec du papier à en-tête du parti, pour répondre aux questions d&#8217;Élections Canada.</p>
<p><strong></p>
<h3>La GRC chez les conservateurs</h3>
<p></strong></p>
<p>Le 15 avril 2008 pourrait fort bien passer dans l&#8217;histoire pour la journée où le ciel tomba sur la tête du Parti conservateur du Canada. Ce jour-là, des enquêteurs du commissaire aux élections fédérales accompagnés de membres de la GRC menèrent une perquisition au bureau national du PCC, au centre-ville d&#8217;Ottawa. Le but de cette visite surprise consistait à saisir certains documents liés aux dépenses des conservateurs lors des élections fédérales de 2005-2006.</p>
<p>Des caméras de réseaux de télévision étaient présentes sur les lieux pour filmer cet événement hors de l&#8217;ordinaire. Des stratèges libéraux qui se mêlèrent aux journalistes apportèrent leurs propres caméras vidéo pour s&#8217;assurer d&#8217;immortaliser la scène.</p>
<p>Cette perquisition spectaculaire créa une onde de choc d&#8217;un bout à l&#8217;autre du Canada. À partir de ce moment, il deviendra impossible pour les grands médias écrits québécois de continuer à négliger l&#8217;importance politique de l&#8217;affaire du financement électoral des conservateurs comme ils l&#8217;avaient fait depuis le début de la controverse, à l&#8217;exception du Devoir.</p>
<p>Les conservateurs eurent fort à faire pour minimiser une situation aussi incroyablement embarrassante. En fin d&#8217;après-midi, le PCC diffusa une brève déclaration dans laquelle on mentionna que &laquo;&nbsp;Élections Canada&nbsp;&raquo; avait visité son quartier général, mais en passant sous silence la présence de la GRC. (62) L&#8217;omission de ce &laquo;&nbsp;détail&nbsp;&raquo; ne passa évidemment pas inaperçu aux yeux de l&#8217;opposition.</p>
<p>De leur côté, les autorités se montrèrent peu loquaces. La dénonciation faite sous serment en soutien à la demande de mandat de perquisition était gardée sous scellés au tribunal. Le commissaire aux élections fédérales souhaitait que tous les document se rapportant au mandat de perquisition demeurent sous scellés pendant les trois prochains mois, et ce, &laquo;&nbsp;pour ne pas compromettre la nature et l&#8217;étendue de l&#8217;enquête.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Naturellement, la question qui était sur toutes les lèvres était de savoir ce qui avait amené la GRC aux bureaux du PCC. &laquo;&nbsp;Ce n&#8217;est pas une enquête de la GRC. Nous sommes ici pour aider seulement&nbsp;&raquo;, se contenta de dire le caporal Jean Hainey. (63) &laquo;&nbsp;Le Commissaire aux élections fédérales a demandé à la GRC d&#8217;aider le commissaire à exécuter un mandat de perquisition&nbsp;&raquo;, précisa pour sa part John Enwright, porte-parole à Élections Canada. (64)</p>
<p>Le premier ministre Harper tenta tant bien que mal de présenter l&#8217;affaire comme un simple différend entre le PCC et Élections Canada sur l&#8217;interprétation de la loi électorale.   &laquo;&nbsp;Le Parti conservateur a donné à Élections Canada tous les documents qu&#8217;il réclamait&nbsp;&raquo;, prétendit le chef conservateur à qui voulait bien le croire.</p>
<p>Harper chercha aussi à jeter un doute sur les véritables motivations qui animait l&#8217;agence responsable de la loi électorale dans ce dossier. &laquo;&nbsp;Il n&#8217;est pas clair dans notre esprit pourquoi Élections Canada a posé un tel geste aujourd&#8217;hui. Ses employés devaient être interrogés demain par nos avocats&nbsp;&raquo;, lança Harper, en insinuant la possibilité d&#8217;un lien avec la perquisition.</p>
<p>Explications aussitôt rejetées par l&#8217;opposition. &laquo;&nbsp;Il essaie de se présenter comme victime, mais c&#8217;est lui qui a mené une campagne électorale contre le scandale des commandites des libéraux&nbsp;&raquo;, rappela le chef du NPD, Jack Layton. &laquo;&nbsp;Il a promis un gouvernement plus blanc que blanc et on voit maintenant qu&#8217;il essaie de blâmer Élections Canada ou la GRC qui font des efforts pour obtenir la vérité.&nbsp;&raquo;</p>
<p>&laquo;&nbsp;Ça révèle que M.&nbsp;Harper a beaucoup à cacher&nbsp;&raquo;, commenta de son côté le député libéral Dominic LeBlanc. &laquo;&nbsp;Si le Parti conservateur était transparent, la GRC n&#8217;aurait pas été obligée de défoncer la porte de leur quartier de campagne aujourd&#8217;hui&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il. (65) &laquo;&nbsp;C&#8217;est un gouvernement qui fait exactement le contraire de ce qu&#8217;il prônait alors qu&#8217;ils étaient dans l&#8217;opposition&nbsp;&raquo;, observa pour sa part Gilles Duceppe. (66)</p>
<p>Bien entendu, l&#8217;événement déclencha un véritable déluge de mauvaise presse contre les conservateurs. &laquo;&nbsp;Les conservateurs sont dans de sales draps. Et ils ne voient pas comment faire disparaître la grosse tache que représente le dépassement de leurs dépenses électorales lors du dernier scrutin&nbsp;&raquo;, nota Pierre-Paul Noreau, éditorialiste au quotidien Le Soleil. (67)</p>
<p>&laquo;&nbsp;Les conservateurs, comme bien d&#8217;autres, ne peuvent résister à la tentation de potentiellement abuser du système quand ils en ont les moyens&nbsp;&raquo;, écrivit de son côté Manon Cornellier, chroniqueuse politique au Devoir. (68) &laquo;&nbsp;L&#8217;image du chevalier de la transparence de Stephen Harper est ternie&nbsp;&raquo;, souligna le politologue Christian Dufour. (69)</p>
<p>À la Chambre des communes, la perquisition au quartier général du PCC monopolisa une bonne partie de la période des questions. (70) Refusant d&#8217;apporter le moindre éclaircissement sur la situation, les conservateurs voulurent plutôt faire accroire qu&#8217;ils étaient dépassés par les événements face à une opposition incrédule.</p>
<p>De plus, Harper et son leader parlementaire au Parlement, Peter Van Loan, ne manquèrent jamais une occasion de rappeler que &laquo;&nbsp;le Parti conservateur lui-même a intenté des poursuites devant les tribunaux&nbsp;&raquo; dans cette affaire. &laquo;&nbsp;Notre position juridique est en béton&nbsp;&raquo;, insista même Harper.</p>
<p>Le député LeBlanc ne se montra toutefois guère impressionné par le surplus d&#8217;assurance déployé par le premier ministre. &laquo;&nbsp;Pendant huit mois, les conservateurs ont fait obstruction à un comité parlementaire chaque fois qu&#8217;il tentait d&#8217;enquêter sur le scandale des transferts&nbsp;&raquo;, rappela-t-il. &laquo;&nbsp;Les conservateurs ont même poursuivi Élections Canada dans une tentative bidon en vue de retarder cette enquête. Finalement, les conservateurs ont fait de l&#8217;obstruction pendant tellement longtemps que le commissaire aux élections a dû faire appel à la GRC.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Malheureusement pour les conservateurs, leur calvaire ne faisait que commencer car les perquisitions se poursuivirent pour une seconde journée d&#8217;affilée à leur bureau national. En fait, le mandat de perquisition autorisait les enquêteurs à fouiller les bureaux des conservateurs durant une période de 72 heures. En cette deuxième journée, la journaliste Hélène Buzzetti du Devoir se rendit elle-même sur lieux, question de pouvoir rapporter ce qui s&#8217;y passait.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Un gardien de sécurité était posté devant la porte des bureaux conservateurs&nbsp;&raquo;, écrivit-elle. (71) &laquo;&nbsp;Deux agents de la GRC sont entrés avec leur veste pare-balles, l&#8217;un d&#8217;eux tenant une caméra numérique à la main. Plus tard, deux agents sont partis avec trois grosses valises noires et deux mallettes en plastique moulé plus petites contenant leur &#8217;matériel&#8217;. (&#8230;) Six personnes sont sorties peu de temps après, dont au moins deux ont été identifiées comme travaillant pour Élections Canada. Elles poussaient un chariot sur lequel se trouvaient cinq boîtes de carton et un attaché-case en cuir.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Les membres de l&#8217;opposition revinrent à la charge de plus belle à la période des questions pour exiger les explications qu&#8217;ils n&#8217;avaient pas obtenu la veille. Gilles Duceppe demanda à Harper de rendre public le mandat de perquisition tout en critiquant l&#8217;attitude qu&#8217;affichait le chef conservateur dans toute cette affaire.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Avec ses réponses arrogantes et ses attaques envers cette institution démocratique, le premier ministre me fait penser à Jean Chrétien, l&#8217;ex-premier ministre du Canada, qui ne se gênait pas pour attaquer la crédibilité du juge Gomery lors du scandale des commandites&nbsp;&raquo;, lança le chef bloquiste. (72) &laquo;&nbsp;C&#8217;est le même comportement. On sent que le vieux fond réformiste refait surface.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Mais ce fut sans doute le député néo-démocrate Charlie Angus qui se montra le plus dur dans ses propos contre les conservateurs. &laquo;&nbsp;Les conservateurs avaient promis à la population canadienne qu&#8217;ils mettraient la barre plus haute que les vieux libéraux corrompus. Pourtant, ils leur ressemblent en maudit&nbsp;&raquo;, fit-il remarquer. Les propos d&#8217;Angus déplurent d&#8217;ailleurs au président des Communes, qui rappela le député à l&#8217;ordre.</p>
<p>De leur côté, les conservateurs continuèrent à faire le procès de l&#8217;agence responsable de la loi électorale fédérale. &laquo;&nbsp;Élections Canada ne vise que le Parti conservateur&nbsp;&raquo;, clama Peter Van Loan. &laquo;&nbsp;C&#8217;est pour cette raison que nous avons intenté une poursuite contre Élections Canada&nbsp;&raquo;, indiqua-t-il ensuite. Puis, Van Loan lança cette petite remarque pleine de sous-entendus&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je me demande aussi pourquoi le Parti libéral du Canada était sur les lieux, comme par hasard, accompagné d&#8217;une équipe de tournage.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Les conservateurs cherchaient vraisemblablement à amener le public à soupçonner que la perquisition pourrait avoir été arrangée avec le gars des vues, voire qu&#8217;il y avait peut-être collusion entre Élections Canada et les libéraux. La journaliste Buzzetti rapporta toutefois dans Le Devoir que les libéraux étaient arrivés seulement après que les médias commencèrent à diffuser la nouvelle de la perquisition en cours. (73)</p>
<p>La même semaine, les journalistes de la colline parlementaire apostrophèrent le DGÉ Marc Mayrand, qui comparaissait devant un comité sénatorial. &laquo;&nbsp;Pas de commentaire. Je vais vous laisser juger de la situation&nbsp;&raquo;, leur dit-il. (74) Lorsqu&#8217;une journaliste lui demanda s&#8217;il ne ressentait pas une certaine frustration d&#8217;être ainsi accusé de partialité, Mayrand répondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ça fait partie du territoire, je dirais, à l&#8217;occasion&#8230; malheureusement.&nbsp;&raquo;</p>
<p>En fait, les accusations que lançaient les conservateurs en direction Élections Canada étaient si grossières qu&#8217;elles commencèrent même à se retourner contre eux. Pierre-Paul Noreau du Soleil n&#8217;hésita pas à ridiculiser le parti de Harper&nbsp;: &laquo;&nbsp;Élections Canada est coupable de faire de la petite politique partisane au détriment du Parti conservateur. Pardon&nbsp;? Attendez, ce n&#8217;est rien. L&#8217;organisme indépendant se livre en plus à de l&#8217;abus de pouvoir en utilisant des tactiques d&#8217;intimidation à l&#8217;égard du gouvernement parce celui-ci ose contester une de ses décisions devant les tribunaux&#8230; Non mais vraiment, y a-t-il une personne sensée au pays prête à avaler un scénario aussi tordu&nbsp;?&nbsp;&raquo; (75)</p>
<p>Le 18 avril, un juge ontarien ordonna la levé des scellés sur les documents qui avaient été déposés à la cour en soutien à la demande de mandat de perquisition. La décision tomba un vendredi et les autorités judiciaires firent savoir que les documents seront disponibles au public au plus tôt le lundi suivant. Ce qui laissait aux conservateurs une fin de semaine complète pour peaufiner une stratégique de relations-publiques de limitation des dégâts.</p>
<p>cette fin de semaine-là, l&#8217;éditorialiste André Pratte de La Presse signa un texte qui exprimait davantage de doutes à l&#8217;égard de la démarche d&#8217;Élections Canada plutôt qu&#8217;envers les conservateurs. &laquo;&nbsp;L&#8217;affaire étant à la fois floue et délicate, on se demande ce qui a poussé le Commissaire aux élections fédérales (l&#8217;enquêteur d&#8217;Élections Canada) à prendre une mesure aussi draconienne que la perquisition&nbsp;&raquo;, écrivit Pratte. (76)</p>
<p>&laquo;&nbsp;On a l&#8217;impression d&#8217;assister désormais à une épreuve de force entre Élections Canada et le PC plutôt qu&#8217;à un débat juridique&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il. C&#8217;était-là pratiquement faire écho aux propos des conservateurs qui, depuis le début, voulait présenter l&#8217;affaire de cette façon aux yeux du public.</p>
<p>Bien entendu, si l&#8217;éditorialiste de La Presse avait envie de ramer à contre-courant, libre à lui de le faire. Ce qu&#8217;il y avait d&#8217;étrange dans sa façon de procédé, cependant, c&#8217;était qu&#8217;il n&#8217;avait pas attendu que les documents de cour soient rendus public avant d&#8217;écrire que &laquo;&nbsp;l&#8217;illégalité des gestes des organisateurs conservateurs n&#8217;est pas évidente.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Comment pouvait-elle être évidente dans un contexte où ni lui, ni le reste de la population, n&#8217;avaient encore tous le faits en main&nbsp;? En fait, les seuls qui connaissaient le motif exact de la perquisition, c&#8217;était les conservateurs eux-mêmes, mais ceux-ci avaient choisi de garder le secret. &laquo;&nbsp;Il vaut mieux réserver notre jugement sur ce scandale&#8230; qui n&#8217;en est pas encore un&nbsp;&raquo;, conclua Pratte, qui semblait bien décidé à accorder le bénéfice du doute aux conservateurs.</p>
<p>Quand on mettait les choses en perspective, la position éditoriale de Pratte n&#8217;avait rien de particulièrement étonnante en soi. En effet, depuis le tout début de l&#8217;affaire de financement électoral, La Presse avait été l&#8217;un de ces grands médias qui mirent des gants blancs pour traiter de cette controverse, et ça, c&#8217;était lorsqu&#8217;il daignait écrire à ce sujet.</p>
<p>Ce choix n&#8217;était peut-être pas étranger au fait que les conservateurs ont la réputation de récompenser les médias qui savent se montrer &laquo;&nbsp;compréhensifs&nbsp;&raquo; à leur égard. D&#8217;ailleurs, le jour même où La Presse publia le texte de Pratte, le PCC se livra justement à une petite démonstration de favoritisme médiatique.</p>
<p>En effet, une poignée de médias triés sur le volet furent conviés à une rencontre avec de hauts responsables conservateurs incluant le directeur de campagne Doug Finley, le principal responsable des relations avec les médias, Ryan Sparrow, et l&#8217;avocat Paul Lepsoe, dans une chambre d&#8217;hôtel du centre-ville d&#8217;Ottawa, en soirée. Les conservateurs voulaient ainsi faire connaître leur version des faits avant que le tribunal ne divulgue le mandat de perquisition et les autres documents s&#8217;y rapportant.</p>
<p>Durant la réunion, un dirigeant influent du parti ayant requis l&#8217;anonymat qualifia d&#8217;abusives la perquisition et les saisies, soulignant que dix-sept boîtes avaient été emmenées à l&#8217;extérieur des bureaux du PCC et que les disques durs de tous les ordinateurs avaient été copiés. (77) Les médias qui eurent le privilège d&#8217;être sélectionnés par les conservateurs reçurent en primeur un CD-Rom contenant une partie des documents qui étaient sur le point d&#8217;être rendus publics.</p>
<p>Bien entendu, les conservateurs n&#8217;avaient pas oublié d&#8217;inviter La Presse. Quant aux autres médias choyés, il s&#8217;agissait du quotidien The Toronto Star et les réseaux CTV et TVA.</p>
<p>Le Ottawa Citizen, qui avait fait éclater l&#8217;affaire l&#8217;année précédente, ne figurait pas au nombre des invités, ni aucun des autres journaux de la chaîne CanWest. Idem pour Le Devoir, qui fut le premier quotidien québécois à couvrir l&#8217;affaire, ni même Radio-Canada, qui avait été le premier à révéler la perquisition au quartier général des conservateurs. &laquo;&nbsp;Dans cette dispute entre Élections Canada et le Parti conservateur, il y a deux camps. Semble-t-il, aux yeux des conservateurs, Radio-Canada fait pas partie du bon&nbsp;&raquo;, commenta la journaliste Emmanuelle Latraverse lors du Téléjournal. (78)</p>
<p>Toutefois, les choses n&#8217;allèrent pas comme prévue lorsque des journalistes qui n&#8217;étaient pas sur la liste d&#8217;invités se retrouvèrent dans le hall d&#8217;entrée de l&#8217;hôtel pour questionner leurs collègues. (79) Agacés par la façon de faire des conservateurs, des représentants des médias se rassemblèrent à l&#8217;extérieur de la chambre pour obtenir des explications. Un journaliste de la CBC tenta même de s&#8217;inviter à l&#8217;intérieur avec un caméraman, mais ils se firent rapidement montrer la porte.</p>
<p>L&#8217;opération de &laquo;&nbsp;damage control&nbsp;&raquo; était en train de virer au fiasco. Lorsqu&#8217;ils réalisèrent qu&#8217;ils étaient en train de perdre complètement la face devant les caméras de télévision, les dirigeants conservateurs prirent leur courage à deux mains et fuyèrent les journalistes par une sortie de secours.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Cela renforce l&#8217;image de culpabilité des conservateurs&nbsp;&raquo;, commenta le leader parlementaire du Parti libéral, Ralph Goodale. &laquo;&nbsp;Ils font des efforts extraordinaires pour créer le bon message, le faire avaler à la population, le contrôler&#8230; Mais en fin de compte, ils ne parviennent qu&#8217;à se rendre ridicules.&nbsp;&raquo;<br />
<strong></p>
<h3>
Les conservateurs ont-ils<br />
acheté les élections&nbsp;?</h3>
<p></strong></p>
<p>La divulgation des documents liés au mandat de perquisition donna lieu à une nouvelle série de révélations extrêmement accablantes pour les conservateurs. Le public pu prendre connaissance de la dénonciation sous serment signée par Ronald Lamothe, un enquêteur adjoint au commissaire aux élections fédérales. Avec les annexes, ce document très étoffé s&#8217;élevait à plus de 600 pages.</p>
<p>Le document fit notamment état du manque collaboration des conservateurs à l&#8217;enquête. Ainsi, seize des dix-huit candidats ou agents conservateurs à qui ils avaient demandé des entrevue refusèrent de rencontrer les enquêteurs du commissaire.</p>
<p>Le document permettait aussi de comprendre pourquoi le commissaire avait fait appel à la GRC pour la perquisition, qui aura duré trois jours en tout. Ainsi, le commissaire aux élections ne disposait que de quatre enquêteurs dans ce dossier, et aucun d&#8217;eux n&#8217;avait une connaissance assez approfondie en informatique pour mener à bien ce type de perquisition. (80) L&#8217;aide des spécialistes informatiques de la GRC fut donc sollicitée, de même que celle d&#8217;un juricomptable privé.</p>
<p>Mais surtout, on y confirmait les motifs qui avaient incité le commissaire à s&#8217;adresser à la Cour supérieure de l&#8217;Ontario pour obtenir un mandat de perquisition lui permettant de fouiller les bureaux du PCC et de saisir des quantités considérables de données informatiques et documentaires.</p>
<p>Lamothe y soutenait que les dépenses publicitaire des Conservateurs avaient permis au parti &laquo;&nbsp;de dépenser plus de 1 million $ au-delà de limite légale de 18 millions $.&nbsp;&raquo; Notons que toute personne trouvée coupable d&#8217;avoir excédé le plafond des dépenses électorales est passible d&#8217;une amende maximale de 1000 dollars et d&#8217;une peine d&#8217;emprisonnement maximale de trois mois.</p>
<p>On savait déjà qu&#8217;Élections Canada soupçonnait le PCC d&#8217;avoir en quelque sorte &laquo;&nbsp;pelleté&nbsp;&raquo; son surplus en budget publicitaire dans la cour de ses candidats les moins dépensiers. On découvrait maintenant que cette thèse était largement accréditée par certains courriels compromettants obtenus par Élections Canada et reproduits dans les annexes à la dénonciation.</p>
<p>Ainsi, une communication par courriel datée du 8 décembre 2005 entre David Campbell et Andrew Kumpf était particulièrement incriminant. Campbell et Kumpf travaillaient tous deux pour le Groupe Retail Media, la firme torontoise de placement de publicités avec qui le PCC avait fait affaire pour procéder aux achats de temps d&#8217;antenne durant la campagne de 2005-2006.</p>
<p>Dans son courriel, Campbell rapportait une conversation qu&#8217;il avait eu avec Irwin Gerstein, le président du Fonds conservateur du Canada, l&#8217;agent officiel du parti&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ils ont peut-être atteint leur limite légale de dépenses. Ils pensent à déplacer vers les circonscriptions certains blocs de temps d&#8217;antenne. J&#8217;ai cru comprendre que c&#8217;était afin de légalement porter au maximum les dépenses de publicité.&nbsp;&raquo; (81)</p>
<p>La suite des choses semblait donner raison au publicitaire Campbell dans l&#8217;interprétation qu&#8217;il faisait des propos qu&#8217;avait tenu Gerstein. En effet, dès le lendemain, le PCC entra en contact avec les différents réseaux télévisés avec lesquels il avait retenu du temps d&#8217;antenne pour faire changer la classification des publicités prévues&nbsp;: de nationales, elles devraient désormais être rangées dans la catégorie des publicités &laquo;&nbsp;régionales.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Mentionnons aussi ce courriel tout aussi suspect, daté du 15 décembre 2005, qu&#8217;envoya Michael Donison, alors directeur général du PCC, au publicitaire Kumpf&nbsp;: &laquo;&nbsp;Les 25 candidats que tu as choisis au Québec à qui assigner une partie de l&#8217;achat de publicités ont presque déjà atteint leur limite de dépenses &#8211; seulement trois ou quatre ont encore une marge de manoeuvre de dépenses pour participer.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Certains courriels illustrait que l&#8217;avocat Paul Lepsoe, celui-là même qui représentait le PCC devant la Cour fédérale, semblait avoir eu son mot à dire dans la mise en place du stratagème, comme celui-ci envoyé le jour même par Donison au publicitaire Kumpf&nbsp;: &laquo;&nbsp;J&#8217;ai parlé avec Paul Lepsoe. Il m&#8217;a suggéré de prendre des circonscriptions mitoyennes à celles sur notre liste &#8211; pourquoi pas celles sur la rive Sud de Montréal&nbsp;? Aucun de ces candidats ne pourra ou ne voudra dépenser beaucoup. Ils pourraient mettre leur plafond à notre disposition.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Mais ce n&#8217;était pas tout. Si le PCC avait dépassé la limite des dépenses autorisées, cela signifiait nécessairement qu&#8217;il avait aussi tenté de camoufler ce manquement à la loi lorsqu&#8217;arriva pour lui le temps de soumettre son compte de dépenses à Élections Canada.</p>
<p>C&#8217;est ce qu&#8217;alléguait Lamothe dans sa dénonciation. Selon lui, le Fonds conservateur avait déclaré des dépenses en sachant qu&#8217;elles &laquo;&nbsp;contenaient des informations fausses ou des informations qui pouvaient induire en erreur&nbsp;&raquo;, ce qui constituait une seconde infraction à la loi électorale. Dans ce cas-ci, la loi prévoyait des peines encore plus sévères, soit une amende maximale de 5000 dollars et une sentence d&#8217;emprisonnement maximale de cinq ans.</p>
<p>Lamothe soupçonnait plus précisément le PPC d&#8217;avoir produit de fausses factures en utilisant l&#8217;entête du Groupe Retail Media, en décembre 2006. (82) Notons que lesdites factures avaient été soumises à Élections Canada en réponse à une demande écrite que le DGÉ de l&#8217;époque, Jean-Pierre Kingsley, avait adressé à quatorze candidats du parti quelques semaines avant sa démission, vers la fin de l&#8217;année 2006.</p>
<p>Lamothe découvrit que ces fausses factures comportaient toutes la même faute de frappe (&laquo;&nbsp;nvoice&nbsp;&raquo; au lieu de &laquo;&nbsp;invoice&nbsp;&raquo;, qui est le mot facture en anglais). &laquo;&nbsp;Je crois qu&#8217;elles ont été altérées par le Fonds conservateur du Canada ou le Parti conservateur du Canada parce qu&#8217;elles ne sont pas conformes aux factures émises par Retail Media au Parti conservateur du Canada ou au Fonds conservateur du Canada pour ce qui est de l&#8217;achat de temps d&#8217;antenne durant les 39es élections fédérales&nbsp;&raquo;, écrivit Lamothe dans sa dénonciation.</p>
<p>En fait, l&#8217;enquêteur estimait avoir de bonnes raisons de croire que les factures auraient été préparées par les dirigeants du parti et non pas par Retail Media. Lamothe en vint à cette conclusion après avoir interrogé les représentants de Retail Media, dont Marilyn Dixon, la PDG de l&#8217;entreprise.</p>
<p>Ainsi, Dixon affirma que les factures soumises par les candidats locaux n&#8217;avaient pas été produites par son entreprise. De son côté, le publicitaire Kumpf déclara qu&#8217;il n&#8217;avait jamais envoyé de factures aux candidats locaux et que toutes les transactions avaient été effectuées avec les dirigeants du parti, à Ottawa.</p>
<p>Voilà qui, en soi, en disait déjà beaucoup. En effet, depuis le début de l&#8217;affaire, les conservateurs s&#8217;étaient tués à répéter, tels des perroquets hypnotisés, que les autres partis politiques avaient eux aussi eut recours à la fameuse méthode &laquo;&nbsp;in and out.&nbsp;&raquo; Toutefois, au vu des allégations du commissaire aux élections fédérales, l&#8217;impertinente de cette ligne de défense devint manifeste.</p>
<p>Ainsi, à proprement parler, ce n&#8217;était pas le stratagème de transfert de fond des conservateurs en lui-même qui avait  donné lieu à la perquisition au bureau national du PCC. En fait, si le parti de Harper était sous enquête, c&#8217;était parce qu&#8217;Élections Canada avait des motifs de croire qu&#8217;il pouvait avoir enfreint la loi électorale en excédant le plafond des dépenses autorisées et en produisant des déclarations qu&#8217;il savait être fausses ou trompeuses. Or, personne n&#8217;avait allégué que les autres partis politiques pouvaient avoir commis de telles infractions à la loi électorale. Pas même les conservateurs.</p>
<p>Voilà donc qui pouvait expliquer pourquoi Élections Canada n&#8217;avait pas embêté les autres partis même si ceux-ci avaient peut-être employé une combine comptable similaire à celle des conservateurs, quoique dans une moindre mesure. Les conservateurs n&#8217;avaient donc qu&#8217;eux-mêmes à blâmer s&#8217;ils se retrouvaient dans un pareil pétrin.</p>
<p>Mais, de toute évidence, cela aurait été trop leur en demander que de faire amende honorable. D&#8217;autant plus qu&#8217;une telle admission n&#8217;aurait pas été sans entacher leur victoire électorale du 23 janvier 2006, avec toutes les conséquences politiques que l&#8217;on peut facilement imaginer.</p>
<p>D&#8217;une façon ou d&#8217;une autre, les adversaires des conservateurs n&#8217;attendirent pas un improbable mea culpa pour se prononcer sur cette question. &laquo;&nbsp;Si un parti a dépensé plus d&#8217;argent qu&#8217;il n&#8217;est permis, cela peut influencer le résultat d&#8217;une élection&nbsp;&raquo;, déclara le chef du NPD, Jack Layton.</p>
<p>Selon lui, lorsqu&#8217;un parti dépense en trop 1 million de dollars en publicité électorale, cela &laquo;&nbsp;ne permet pas d&#8217;avoir des élections équitables menées à armes égales.&nbsp;&raquo; Le député néo-démocrate Pat Martin alla même jusqu&#8217;à affirmer que les élections du 23 janvier 2006 devraient être déclarées &laquo;&nbsp;nulles et non avenues&nbsp;&raquo; en raison de la tricherie présumée du PCC.</p>
<p>Les libéraux étaient eux aussi d&#8217;avis que les dépenses excessives des conservateurs aient pu influer sur l&#8217;issue des dernières élections générales fédérales. Ils firent plus particulièrement valoir qu&#8217;il aurait suffi que 50 000 voix passent des conservateurs aux libéraux pour remporter quelques sièges de plus et ainsi faire pencher la balance en leur faveur.</p>
<p>Au Bloc québécois aussi on n&#8217;hésitait pas à faire le lien entre les douteux transferts d&#8217;argent et la victoire de certains candidats conservateurs à l&#8217;échelle locale. Ainsi, le député bloquiste Michel Guimond remis en question la légitimité de la victoire de trois candidats conservateurs dans la région de Québec, soit Sylvie Boucher, Daniel Petit et Luc Harvey. (83)</p>
<p>Notons que Harvey avait été élu avec une avance de seulement 231 votes dans Louis-Hébert, alors que Boucher battit son adversaire bloquiste de 820 voix dans Beauport-Limoilou tandis que Petit gagna Charlesbourg par 1372 votes.</p>
<p>&laquo;&nbsp;La lutte aurait peut-être été un peu plus égale si on n&#8217;avait pas envahi la région de publicité nationale déguisée en publicité locale&nbsp;&raquo;, soutint Guimond, qui allégua que les trois députés conservateurs avaient été élus grâce à de l&#8217;&nbsp;&raquo;argent sale.&nbsp;&raquo; Dans le cas de Sylvie Boucher, la somme versée puis retirée de son compte par le PCC fit une différence incontestable puisqu&#8217;elle représentait 81 pour cent de toutes ses dépenses de campagne. (84)</p>
<p>Les propos de Guimond piquèrent au vif les trois députés conservateurs qui parlèrent d&#8217;&nbsp;&raquo;une attaque mensongère, voire diffamatoire,&nbsp;&raquo; dans une réplique publiée dans les pages du Soleil. (85) Le député Petit alla même jusqu&#8217;à intenter une poursuite en dommage de 200 000 dollars contre Guimond deux semaines plus tard. (86)</p>
<p>L&#8217;ancien député bloquiste dans Mégantic-l&#8217;Érable, Marc Bouliane, affirma pour sa part que &laquo;&nbsp;l&#8217;argent qui a circulé a certainement eu un impact dans les comtés lors de l&#8217;élection.&nbsp;&raquo; (87) Bouliane, qui avait été défait par le conservateur Christian Paradis, aujourd&#8217;hui ministre aux Travaux publics, suggéra que des élections devraient être reprises dans les circonscriptions où l&#8217;on découvrira des preuves de malversations.</p>
<p>L&#8217;éditorialiste du Devoir Bernard Descôteaux s&#8217;exprima de manière plus nuancé sur la question. &laquo;&nbsp;Il serait présomptueux de croire que ce million de plus en publicité ait été ce qui a donné la victoire au Parti conservateur&nbsp;&raquo;, écrivit-il. (88) &laquo;&nbsp;Cependant, ceux qui ont mis au point ce stratagème devaient espérer influencer par là le résultat de l&#8217;élection. Sinon, ils ne se seraient pas donné tout ce mal.&nbsp;&raquo;</p>
<p><strong></p>
<h3>Perdre sa virginité<br />
quand on est conservateur</h3>
<p></strong></p>
<p>Les critiques contre les conservateurs fusèrent dans les médias d&#8217;un bout à l&#8217;autre du pays. Pour Randy Burton, chroniqueur du quotidien Star-Phoenix, de Saskatoon, &laquo;&nbsp;les conservateurs fédéraux font de leur mieux pour paraître coupables.&nbsp;&raquo; (89) &laquo;&nbsp;L&#8217;image de probité de cette formation est irrémédiablement ternie. Le premier ministre Stephen Harper ne pourra plus jouer les purs face au Parti libéral&nbsp;&raquo;, écrivit de son côté l&#8217;éditorialiste du Devoir Bernard Descôteaux. (90)</p>
<p>Même les éditorialistes du National Post, un des quotidiens canadiens qui a le plus d&#8217;affinités idéologiques avec les conservateurs, ne furent d&#8217;aucun secours. Bien qu&#8217;ils étaient d&#8217;avis que les limitations au niveau des dépenses électorales étaient à la fois stupides et &laquo;&nbsp;antidémocratiques&nbsp;&raquo;, il n&#8217;en demeurait pas moins que ces règles faisaient partie intégrante de la loi et qu&#8217;elles devraient être respectées tant et aussi longtemps qu&#8217;elles seront en vigueur. (91) &laquo;&nbsp;Les conservateurs connaissaient les règles et doivent maintenant démontrer qu&#8217;ils les ont suivis ou acceptés d&#8217;être punis&nbsp;&raquo;, firent-ils valoir.</p>
<p>Les conservateurs étaient en train de perdre la bataille de l&#8217;opinion publique, comme en témoignait un sondage La Presse Canadienne/Harris-Décima réalisé par téléphone auprès de 1000<br />
personnes entre les 24 et 28 avril. (92) Les résultats laissaient entendre que 58 pour cent des personnes sondées doutaient de l&#8217;innocence des conservateurs dans cette affaire. De plus, 33 pour cent des répondants étaient d&#8217;avis que ces dépenses électorales en litige pouvaient expliquer la victoire des conservateurs lors du scrutin du 23 janvier 2006.</p>
<p>La premier ministre Harper était assez intelligent pour sentir que le vent était en train de tourner. Réalisant que l&#8217;heure n&#8217;était plus à mener des procès d&#8217;intention contre Élections Canada, le chef conservateur s&#8217;employa donc à adoucir un peu le ton.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Nous avons respecté la loi telle que nous la comprenons&nbsp;&raquo;, affirma Harper alors qu&#8217;il se trouvait en Louisiane où il participait à une rencontre avec ses homologues mexicains et américains. (93) &laquo;&nbsp;Lors de la dernière élection, nous avons respecté la loi telle qu&#8217;elle avait été interprétée dans le passé, et si cette interprétation change, nous nous y conformerons évidemment, mais nous nous attendrons à ce que les règles soient les mêmes pour tous les partis.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Capitalisant sur le momentum, l&#8217;opposition se mit sur le mode offensif. Les libéraux exigèrent la suspension de Michael Donison, conseiller spécial auprès du ministre Peter Van Loan, et du ministre des Transport et lieutenant de Harper au Québec, Lawrence Cannon, le temps que toute la lumière soit faite sur cette affaire. (94)</p>
<p>Il n&#8217;est pas inutile de rappeler que Cannon avait occupé des fonctions de la plus haute importance au sein du PCC lors de la campagne de 2005-2006. Il avait en effet été en charge de la stratégie électorale conservatrice au Québec ainsi que responsable de la nomination des candidats qui se présentèrent dans des circonscription de la Belle province.</p>
<p>Les libéraux appuyèrent leur demande en soulignant que les courriels dont faisait mention le dossier de la cour illustrait en long et large que Donison avait été au coeur du stratagème &laquo;&nbsp;in and out.&nbsp;&raquo; Quant au ministre Cannon, son adresse apparaissait dans chaque courriel déposé en guise de preuve par Élections Canada.</p>
<p>Il ressortait aussi que  Donison avait sollicité les conseils de Cannon à chaque fois qu&#8217;il avait à réquisitionner des candidats locaux pour prendre part au processus de pelletage des dépenses du PCC. Les demandes libérales furent évidemment rejetées par les conservateurs.</p>
<p>La crédibilité de Cannon en prit néanmoins pour son rhume lorsqu&#8217;il fut pressé de questions par des journalistes au sujet de la répartition des coûts de la publicité en Outaouais, région où se situait la circonscription de Pontiac qu&#8217;il représentait aux Communes.</p>
<p>Bien que ces publicités prétendument régionales achetées selon le système &laquo;&nbsp;in and out&nbsp;&raquo; devaient logiquement profiter à chacun des cinq candidats de l&#8217;Outaouais, deux d&#8217;entre eux versèrent près de 45 000 dollars chacun alors que Cannon n&#8217;avait eu qu&#8217;à payer seulement 6100 dollars.</p>
<p>Cannon s&#8217;avoua incapable d&#8217;expliquer ces importantes variations dans une même région. &laquo;&nbsp;Je n&#8217;ai pas la formule de répartition&nbsp;&raquo;, répondit le ministre. (95) &laquo;&nbsp;Non, je ne la connais pas. Cette information-là pourra être connue au moment où nous déposerons la preuve.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Les propos de Cannon furent tournés en dérision par Gille Duceppe. &laquo;&nbsp;Un organisateur en chef qui ne s&#8217;occupe pas des dépenses, qui ne s&#8217;occupe pas des publicités, qui ne lit pas les courriels lui étant adressés, il fait quoi, comme organisateur en chef, lui&nbsp;? Il porte des médailles&nbsp;?&nbsp;&raquo;, lança le chef bloquiste. (96)</p>
<p>À la même époque, le Bloc québécois tendit un véritable piège à ours aux conservateurs. Il déposa une motion demandant à ce que la Chambre des communes &laquo;&nbsp;exprime sa pleine et entière confiance envers Élections Canada et le Commissaire aux élections fédérales.&nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;S&#8217;ils votent en faveur de la motion, ils devront cesser de faire ces critiques disant qu&#8217;Élections Canada est partiale&nbsp;&raquo;, jugea Duceppe. (97) Et s&#8217;ils votaient contre, continua-t-il, alors Élections Canada viendrait rejoindre la magistrature, la fonction publique fédérale et les médias sur la liste des institutions apparaissant suspectes aux yeux des conservateurs.</p>
<p>Ce fut d&#8217;ailleurs au ministre Cannon que revint le rôle de plaider les arguments des conservateurs contre la motion du Bloc. Le lieutenant québécois de Harper expliqua que les conservateurs avaient toujours confiance en Élections Canada, mais qu&#8217;ils n&#8217;arrivaient pas à s&#8217;entendre sur l&#8217;interprétation de certaines dépenses électorales. &laquo;&nbsp;Nous avons de très sérieuses réserves sur ses agissements récents dans le différend qui nous oppose au sujet des dépenses électorales de la dernière élection et nous voulons que les tribunaux se penchent là-dessus&nbsp;&raquo;, déclara Cannon. (98)</p>
<p>Tous les députés conservateurs présents en chambre ce jour-là votèrent contre la motion. Inversement, tous les députés de l&#8217;opposition appuyèrent la motion, incluant le député néo-écossais Bill Cassey qui avait été exclut du caucus conservateur après avoir voté contre le budget du gouvernement Harper l&#8217;année précédente. La motion fut donc adoptée à 152 voix contre 117. Les conservateurs venaient de vivre un autre moment humiliant aux Communes. Mais le pire pour eux restait encore à venir&#8230;</p>
<p><strong></p>
<h3>Un Parlement trop difficile<br />
à dompter pour Harper&nbsp;?</h3>
<p></strong></p>
<p>L&#8217;opposition n&#8217;avait pas réussit à faire adopter une motion demandant la tenue d&#8217;une étude sur l&#8217;affaire du financement électoral des conservateurs au Comité permanent de la procédure et des affaires des Communes. Elle décida alors de tenter sa chance en se tournant vers un autre comité permanent des Communes, soit celui de l&#8217;accès à l&#8217;information, de la protection des renseignements personnels et de l&#8217;éthique. Une motion semblable fut donc présentée devant le comité de l&#8217;éthique.</p>
<p>Les conservateurs répétèrent à nouveau les mêmes tactiques d&#8217;obstruction qu&#8217;ils avaient employés avec succès devant le comité sur la procédure. Cette fois-ci ils devaient toutefois composer avec un inconvénient auquel ils n&#8217;avaient pas eu affaire avant&nbsp;: ce n&#8217;était pas eux qui contrôlaient le comité permanent sur l&#8217;éthique, lequel était présidé par le député libéral Paul Szabo. Ainsi, après un certain nombre de mois d&#8217;obstruction, Szabo mit un terme aux débats futiles et utilisa ses pouvoirs de président pour demander aux membres du comité de voter sur la motion.</p>
<p>Au grand désarroi des conservateurs, la motion fut adoptée le 20 juin, soit la même journée où les Communes procédèrent à l&#8217;ajournement de ses travaux pour la saison estivale. Rien n&#8217;empêchait toutefois les comités permanents de continuer à siéger durant l&#8217;été, ce qui tombait bien puisque les députés d&#8217;opposition du comité sur l&#8217;éthique avaient justement l&#8217;intention de rattraper le temps perdu en allant de l&#8217;avant avec la tenue d&#8217;audiences sur l&#8217;affaire du financement électoral dès la mi-juillet.</p>
<p>Le premier témoin du comité permanent fut entendu le 15 juillet. Il s&#8217;agissait du DGÉ du Canada, Marc Mayrand. Pour la première fois, Mayrand expliqua en public les cinq facteurs qui avaient incité Élections Canada à refuser de rembourser les dépenses électorales de cinquante candidats conservateurs et à référer le dossier au commissaire aux élections fédérales.</p>
<p>Ce fut d&#8217;abord la déclaration d&#8217;un agent officiel qui disait n&#8217;avoir aucune information sur l&#8217;achat des publicités régionales qui mit la puce oreille à Elections Canada. Ensuite, la documentation qui lui avait été soumise par les candidats était insuffisante. Enfin, le fait que le PCC mena les arrangements au nom des candidats, que les factures des publicités furent envoyées au parti et que les transferts de fonds étaient continuellement sous le contrôle du parti convainquirent le DGÉ qu&#8217;il y avait anguille sous roche.</p>
<p>Le DGE affirma également qu&#8217;il avait demandé à son personnel de procéder à une révision des compte de dépenses de tous les candidats, de tous les partis, pour les élections générales du 23 janvier 2006 ainsi que celles de 28 juin 2004. &laquo;&nbsp;Elections Canada n&#8217;a pas identifié d&#8217;autres transactions ou groupe de transactions où ces facteurs étaient présents&nbsp;&raquo;, indiqua Mayrand durant son témoignage. (99)</p>
<p>La réponse déplut passablement aux députés conservateurs membres du comité permanent. Ceux-ci cherchèrent à mettre en doute l&#8217;impartialité d&#8217;Élections Canada lorsqu&#8217;ils interrogèrent longuement Mayrand au sujet de la perquisition menée au bureau national du PCC, avril dernier.</p>
<p>Ils reprirent l&#8217;allégation à l&#8217;effet que les médias auraient été alertés de la présence de la GRC par une fuite. Mayrand expliqua qu&#8217;à l&#8217;époque, il avait réagit à ces allégations en lançant une vérification interne, laquelle démontra qu&#8217;il n&#8217;y avait eu aucune fuite au sein de l&#8217;organisme.</p>
<p>Le lendemain, les députés conservateurs mirent tout en oeuvre pour retarder les travaux du comité ou encore imposer leur volonté, en vain. Ce fut encore une fois l&#8217;opposition qui eut le dessus. C&#8217;est ainsi que le comité sur l&#8217;éthique adopta une motion obligeant les soixante-sept candidats conservateurs qui prirent part au stratagème du &laquo;&nbsp;in and out&nbsp;&raquo;, leurs agents officiels respectifs, les organisateurs du parti lors de la campagne de 2005-2006 et d&#8217;autres grosses huiles comme l&#8217;ancien chef de cabinet du premier ministre Harper, Ian Brodie, à venir répondre aux questions des députés durant l&#8217;été.</p>
<p>Il avait tout de même fallu près d&#8217;un an d&#8217;efforts soutenus de la part des partis d&#8217;opposition pour en arriver à ce résultat. Le comité prévoyait entendre les premiers témoins à partir du 11 août et durant les trois autres journées suivantes. Cependant, la partie était loin d&#8217;être gagnée d&#8217;avance.</p>
<p>D&#8217;abord, les membres de la Chambre des communes ne peuvent être contraints de se présenter devant un comité parlementaire. Ce privilège s&#8217;étendait évidemment aux dix-sept élus conservateurs dont les noms furent associés à l&#8217;affaire du financement électoral. Par contre, les autres citoyens ne pouvaient se dérober à une assignation à comparaître émise par un comité parlementaire.</p>
<p>Le 5 août, le comité sur l&#8217;éthique fit parvenir trente et une sommations. Les personnes visées par les assignations incluaient Patrick Muttart, un des plus proches adjoints de Harper au bureau du premier ministre, Mike Donison, directeur du parti pendant la campagne de 2005-2006, Doug Finley, le directeur de la campagne nationale des conservateurs, Irving Gerstein, président du Fonds conservateur du Canada. On y retrouvait aussi des candidats conservateurs défaits, des agents officiels de candidats défaits et de plusieurs députés et ministres conservateurs. Au moins dix autres témoins acceptèrent de se présenter volontairement devant le comité.</p>
<p>Le Devoir contacta certains organisateurs hauts placés du PCC et leur demanda s&#8217;ils avaient l&#8217;intention de témoigner. L&#8217;ex-organisateur en chef pour tout le Québec, Pierre Coulombe, prétendit qu&#8217;il n&#8217;était au courant de rien. &laquo;&nbsp;Je n&#8217;ai pas eu d&#8217;invitation, je n&#8217;ai pas reçu de subpoena. Je ne pense pas que j&#8217;ai affaire là&nbsp;&raquo;, affirma-t-il. (100)</p>
<p>Même son de cloche chez l&#8217;organisateur conservateur pour la région de Québec, Michel Rivard. &laquo;&nbsp;Je n&#8217;ai pas eu de subpoena, absolument pas. J&#8217;ai seulement eu une invitation par e-mail&nbsp;&raquo;, déclara Rivard. Viendrez-vous à Ottawa tel que demandé mercredi prochain&nbsp;?, lui demanda la journaliste Hélène Buzzetti. Réponse&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je ne crois pas, non.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Les deux organisateurs du PCC pour la région de Montréal, Benoît Larocque et Nelson Bouffard, refusèrent de répondre aux questions du Devoir. Une cinquième personne, Henri Gagnon, l&#8217;ex-agent officiel du député Daniel Petit, fit part de ses hésitations à se présenter. &laquo;&nbsp;Peut-être que oui, peut-être que non.&nbsp;&raquo;</p>
<p>De son côté, le président du comité, Paul Szabo, indiqua que les témoins récalcitrants sommés de comparaître n&#8217;auront d&#8217;autre choix que de se présenter. À défaut de quoi, &laquo;&nbsp;le comité pourra contacter le sergent-d&#8217;armes de la Chambre des communes et demander à ce que la police saisisse ces gens&nbsp;&raquo;, déclara-t-il.</p>
<p>L&#8217;audience de la journée du 11 août débuta par une situation pour le moins surréaliste qui illustra la volonté avec laquelle les conservateurs étaient déterminer à saboter la tenue d&#8217;audiences que Harper lui-même ne se gêna pas de qualifier de &laquo;&nbsp;parodie de justice&nbsp;&raquo; (&laquo;&nbsp;kangaroo court&nbsp;&raquo;). (101)</p>
<p>Doug Finley, le grand manitou électoral du Parti conservateur (et mari de la ministre de l&#8217;Immigration, Diane Finley), se présenta sans avertissement devant le comité, deux jours avant la date prévue de son témoignage, et prit place à la table du comité sans y avoir été invité. (102)</p>
<p>Il s&#8217;ensuivit un débat houleux de près de vingt-cinq minutes lors duquel les députés conservateurs insistèrent pour que Finley soit entendu dès maintenant. Le comité trancha la question par un vote et la majorité décida que Finley devrait comparaître le jour prévu et non celui de son choix.</p>
<p>Le président du comité demanda donc poliment à Finley de quitter la table. Mais, au lieu d&#8217;obtempérer, Finley demeura silencieux et impassible. &laquo;&nbsp;J&#8217;ai besoin de procéder avec les autres témoins, alors je vous le demande pour une troisième fois, voudriez-vous s&#8217;il-vous-plaît quitter la table&nbsp;?&nbsp;&raquo;, répéta Szabo.</p>
<p>Le président du comité ne vit alors d&#8217;autres choix que de faire expulser Finley par des agents de sécurité du Parlement, ce qui était du jamais vu dans l&#8217;histoire récente des Communes. À sa sortie de la salle, Finley expliqua aux journalistes qu&#8217;il n&#8217;était pas disponible durant le reste de la semaine et qu&#8217;il &laquo;&nbsp;doutait fortement&nbsp;&raquo; de pouvoir se présenter à nouveau devant le comité.</p>
<p>Dans une déclaration d&#8217;ouverture qu&#8217;il avait préparée et qui a été distribuée aux médias, Finley invoquait le fait que la question des dépenses électorales était actuellement devant les tribunaux, ce pourquoi &laquo;&nbsp;les témoins du Parti conservateur ne répondront donc à aucune question.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Le coup de théâtre de Finley attira davantage l&#8217;attention des médias que les témoignages à forte saveur incriminante de trois ex-candidats conservateurs qu&#8217;entendit le comité ce jour-là. Gary Caldwell, qui s&#8217;était présenté en Estrie, et Joe Goudie, un ancien ministre provincial de Terre-Neuve, racontèrent à tour de rôle, que c&#8217;était un organisateur du parti qui leur avait offert de transférer de l&#8217;argent dans leur compte qui était ressorti quelques jours plus tard. Ils affirmèrent tous deux ne jamais avoir de contrôle sur ces fonds et qu&#8217;ils n&#8217;avaient pas dépensés un seul sous de cette somme.</p>
<p>Enfin, l&#8217;ex-candidat Liberato Martelli livra un témoignage coloré lors duquel il fit part de sa grande déception à l&#8217;égard des idéaux conservateurs de transparence dans lesquels il disait avoir cru. Dès le début, il mis en doute le désir des conservateurs de vouloir &laquo;&nbsp;entendre la vérité.&nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;Ils ne sont pas aussi intègres qu&#8217;ils disent l&#8217;être&nbsp;&raquo;, lança-t-il au grand bonheur des députés de l&#8217;opposition qui lui laissèrent la parole le plus longtemps possible. Lorsque le député conservateur Gary Goodyear affirma avoir affaire à un &laquo;&nbsp;témoin hostile&nbsp;&raquo;, il fit rire de toute la salle. Sauf de  Martelli, qui répliqua du tac-au-tac&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je rappellerai à ce monsieur que mes impôts contribuent à payer son salaire.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Les témoignages d&#8217;Andrew Kumpf, vice-président du Groupe Retail Media, et David Campbell, président de GroupM Canada (qui chapeautait l&#8217;entreprise), apportèrent des éléments d&#8217;information instructifs et utiles à l&#8217;étude du comité. Les deux dirigeants de la firme responsable de l&#8217;achat de publicités électorales du PCC affirmèrent qu&#8217;ils avaient  questionné la légalité des dépenses lors de deux conférences téléphoniques avec des organisateurs conservateurs ainsi que leur avocat, Paul Lepsoe. Ils racontèrent s&#8217;être pliés à l&#8217;expertise de leur client, qui leur assura que le processus était conforme à la loi électorale.</p>
<p>Ironiquement, ce fut les absents qui volèrent la vedette. Les propos rapportés par le greffier du comité laissaient croire que le PCC avait fait circuler une consigne du silence et un mot d&#8217;ordre de non-collaboration auprès des témoins convoqués par les parlementaires.</p>
<p>Ainsi, Marc Duval, l&#8217;agent officiel du député Luc Harvey, aurait déclaré au greffier que le parti lui avait conseillé de s&#8217;abstenir de témoigner. André Laurin, agent officiel de la ministre Josée Verner, aurait pour sa part prédit au greffier que personne n&#8217;irait témoigner. Douglas Lowry, agent officiel du candidat défait Sam Goldstein, fut l&#8217;un des rares qui accepta de témoigner au comité. Il révéla que le parti lui avait confié qu&#8217;il n&#8217;était pas &laquo;&nbsp;très emballé&nbsp;&raquo; par sa décision.</p>
<p>À la troisième journée des audiences, pas moins de douze organisateurs et dirigeants conservateurs avaient décidé de défier le comité en faisant fi de leur assignation à comparaître. (103) Les Finley, Donison, Muttart, Coulombe, Rivard et Bouffard brillèrent tous par leur absence.</p>
<p>Des discussions entre certains des agents officiels convoqués et le greffier du comité de l&#8217;éthique donnaient des raisons de penser que le PCC faisait circuler un mot d&#8217;ordre de boycott des auditions. &laquo;&nbsp;Je ne connais pas leurs raisons&nbsp;&raquo;, commenta le député conservateur Goodyear. &laquo;&nbsp;Que se passe-t-il si quelqu&#8217;un est en vacances, a eu une crise cardiaque ou doit se faire transplanter un rein&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
<p>Le néo-démocrate Pat Martin n&#8217;y voyait pas là matière à rire. Il décrivit le refus de témoigner comme une &laquo;&nbsp;insulte&nbsp;&raquo; au Parlement qui ne devrait pas rester sans conséquence. &laquo;&nbsp;Cela établit un précédent terrible, terrible, pour tous les comités dans l&#8217;avenir, si les gens peuvent juste lever le nez sur eux et ignorer une citation à comparaître&nbsp;&raquo;, lança-t-il. (104) Le député libéral Marcel Proulx abonda dans le même sens. &laquo;&nbsp;Pour nous assurer du bon fonctionnement des comités, je pense qu&#8217;on ne pourra pas passer outre cette situation&nbsp;&raquo;, indiqua-t-il.</p>
<p>&laquo;&nbsp;On va prendre les mesures nécessaires pour faire comprendre que le Parti conservateur n&#8217;est pas au-dessus des lois comme il le pense&nbsp;&raquo;, déclara quant à elle la députée bloquiste Carole Lavallée. (105) Ainsi, le Bloc québécois évoqua la possibilité de demander à la Chambre des communes de faire carrément appel à la police pour traîner les témoins récalcitrants devant le comité. Les autres options possibles incluait de renvoyer le dossier au président de la Chambre des communes pour qu&#8217;il décide d&#8217;appliquer des sanctions qui pourraient aller jusqu&#8217;à l&#8217;outrage au Parlement.</p>
<p>Les derniers témoins furent entendus le 14 août. Ce jour-là, le comité décida de donner une seconde chance aux témoins qui ne s&#8217;étaient pas présentés en convenant de les convoquer à nouveau au cours de la session parlementaire de l&#8217;automne prochain. Les travaux du comité furent ensuite suspendus jusqu&#8217;à la rentré parlementaire, prévue le 15 septembre. Les conservateurs avaient peut-être gagnés un sursis, mais ils ne pouvaient certainement pas se permettre le luxe d&#8217;ignorer qu&#8217;un jour ou l&#8217;autre que l&#8217;opposition leur demandera des comptes.</p>
<p>Alors que la situation semblait se gâter pour les conservateurs, Harper décida d&#8217;opter pour la fuite en avant. Ainsi, lors de la dernière journée d&#8217;audition du comité de l&#8217;éthique, le premier ministre laissait clairement entrevoir qu&#8217;il songeait désormais à déclencher une élection générale dans un avenir très rapproché. Il y avait cependant un petit problème&nbsp;: son gouvernement avait fait adopté une loi sur les élections à date fixe qui prévoyait que le prochain scrutin devait se tenir seulement le 19 octobre 2009.</p>
<p>Toutefois, il ne s&#8217;agissait pas là d&#8217;un obstacle insurmontable. Dans sa grande sagesse, le gouvernement Harper avait inscrit dans la loi une disposition permettant de contourner l&#8217;obligation de respecter la date fixe. &laquo;&nbsp;La loi sur les élections à date fixe permet quand même de déclencher une élection si le Parlement ne fonctionne plus&nbsp;&raquo;, précisa le directeur des communications de Harper, Kory Teneycke. (106) C&#8217;est ainsi que les conservateurs soulevèrent la thèse du &laquo;&nbsp;dysfonctionnement&nbsp;&raquo; du Parlement.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Stephen Harper a raison. Le Parlement ne fonctionne pas bien. Ce qu&#8217;il néglige de dire, ou préfère ne pas voir, c&#8217;est que ce sont les conservateurs eux-mêmes qui provoquent une bonne part de ce dysfonctionnement&nbsp;&raquo;, nota Pierre Jury en page éditoriale du quotidien Le Droit. (107) &laquo;&nbsp;Le comité de l&#8217;éthique, qui a siégé cette semaine, a offert quelques preuves des problèmes vécus au Parlement et malheureusement, ce sont les Bleus qui en sont la cause&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il.</p>
<p>L&#8217;équipe éditoriale du quotidien The Toronto Star ne cacha pas son scepticisme, en notant que le Parlement avait adopté trois budgets conservateurs et la plupart des grands projets de loi du gouvernement. &laquo;&nbsp;Ce qui se passe vraiment n&#8217;a rien à voir avec un Parlement dysfonctionnel mais avec un Parlement qui fonctionne trop bien au goût du premier ministre et qui fait son travail en lui demandant des comptes. Ce qui est particulièrement vrai sur les comités parlementaires, que les partis d&#8217;opposition contrôlent et utilisent comme véhicules pour enquêter sur les malversations conservatrices comme la combine de financement électoral &laquo;&nbsp;in and out&nbsp;&raquo; et l&#8217;affaire Bernier&nbsp;&raquo;, argua le Star. (108)</p>
<p>Pour sa part, l&#8217;opposition disait voir clair à travers du jeu du gouvernement conservateur. Stéphane Dion accusa Harper &laquo;&nbsp;de fabriquer une crise parlementaire qui n&#8217;existe pas.&nbsp;&raquo; Sur les vingt-cinq comités réunis, seuls trois d&#8217;entre eux &laquo;&nbsp;fonctionnent difficilement, parce que le premier ministre demande aux présidents de ces comités de ralentir ou de paralyser les travaux&nbsp;&raquo;, déclara le chef libéral. (109) &laquo;&nbsp;Ils ont même écrit un manuel pour expliquer à leurs députés comment faire de l&#8217;obstruction en comité&nbsp;&raquo;, renchérit Gilles Duceppe.</p>
<p>Pour la journaliste Hélène Buzzetti, le motif se cachant derrière ce soudain empressement des conservateurs à renverser leur propre gouvernement ne semblait faire aucun doute. &laquo;&nbsp;Au coeur de cette hausse de la température électorale semblent se trouver les travaux du comité de l&#8217;éthique en cours cette semaine&nbsp;&raquo;, écrivit-elle dans Le Devoir. (110)</p>
<p>&laquo;&nbsp;La réalité, c&#8217;est que Stephen Harper veut se sauver des scandales qui lui collent à la peau&nbsp;&raquo;, allégua Duceppe. (111) Une opinion que partageait Dion, qui affirma que la menace d&#8217;élections générales que brandissait le premier ministre avait pour but d&#8217;empêcher les Canadiens tous les détails de dossiers chauds comme celui des dépenses électorales conservatrices, entre autres choses.</p>
<p>Bref, voyant que leurs efforts pour saboter la tenue d&#8217;audiences sur l&#8217;affaire du financement électoral semblaient voués à l&#8217;échec, les conservateurs préférèrent aller jusqu&#8217;à saborder leur propre gouvernement plutôt que de faire face à la musique.</p>
<p>C&#8217;était l&#8217;hypothèse la plus valable. Car on avait du mal à voir quel autre motif logique pourrait avoir poussé Harper à devancer l&#8217;échéance fixée par la loi sur les élections à date fixe pour plonger le Canada au grand complet en élection générale. La thèse de la &laquo;&nbsp;crise parlementaire&nbsp;&raquo; n&#8217;avait de crédibilité qu&#8217;aux yeux des conservateurs.</p>
<p>Quoiqu&#8217;une élection n&#8217;est jamais gagnée d&#8217;avance, il est bien possible qu&#8217;au point où les choses en étaient rendus, Harper pouvait avoir fait l&#8217;analyse que son gouvernement avait plus perdre à laisser l&#8217;opposition continuer de dicter sa volonté sur le comité de l&#8217;éthique.</p>
<p>Seule majorité parlementaire pouvait permettre aux conservateurs de prendre le contrôle des comités parlementaires et ainsi mettre un terme à l&#8217;étude sur le financement des dépenses électorales. Et la seule façon d&#8217;obtenir une telle, c&#8217;était en déclenchant une élection générale. Harper avait vraisemblablement décidé de jouer le tout pour le tout.</p>
<p>Après trois semaines d&#8217;intenses spéculations à saveur électorales, la Chambre des communes fut dissoute, le 7 septembre 2008. Le coup d&#8217;envoi à la 40e élection générale fédérale venait d&#8217;être donné. L&#8217;électorat canadien était convoqué sans même savoir avec certitude si la victoire du parti au pouvoir avait été entachée d&#8217;irrégularités et de tricheries.</p>
<p>Sources&nbsp;:</p>
<p>(1) Star &#8211; Phoenix, &laquo;&nbsp;Manitoba law makes parents responsible for youth crime&nbsp;&raquo;, September 23 1997.<br />
(2) The Windsor Star, &laquo;&nbsp;Anti-stalking law billed as toughest in country&nbsp;&raquo;, Scott Edmonds, May 9 1998.<br />
(3) Lors des élections générales d&#8217;avril 1995, d&#8217;influents conservateurs manitobains avaient mit sur pied une combine machiavélique consistant à financer secrètement les campagnes de trois candidats autochtones prétendument &laquo;&nbsp;indépendants&nbsp;&raquo; afin de diviser le vote des Premières Nations dans la région d&#8217;Interlake, au nord de Winnipeg, de manière à enlever le maximum de voix au plus important rival du Parti progressiste-conservateur, soit le NPD manitobain.<br />
(4) Star &#8211; Phoenix, &laquo;&nbsp;MP faces campaign spending charge&nbsp;&raquo;, December 5 2001.<br />
(5) The Canadian Press, &laquo;&nbsp;Liberals demand resignation of Tory critic who broke election rules&nbsp;&raquo;, Alexander Panetta, January 26 2005.<br />
(6) The Vancouver Sun, &laquo;&nbsp;Guilty plea brings calls for MP&#8217;s firing&nbsp;&raquo;, Peter O&#8217;Neil, January 27 2005.<br />
(7) National Post, &laquo;&nbsp;A shiny new Cabinet, with two scuff marks&nbsp;&raquo;, Don Martin, February 7 2006, p. A14.<br /> <img src='http://www.centpapiers.com/wp-content/plugins/smilies-themer/kopete/note.png' alt='(8)' class='wp-smiley' /> The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;Election-law violator becomes top lawmaker&nbsp;&raquo;, Janice Tibbetts, February 7 2006.<br />
(9) Le Parti conservateur du Canada qui est actuellement au pouvoir à Ottawa a été créé par la fusion entre les deux principaux partis de la droite canadienne, soit l&#8217;Alliance canadienne et le Parti progressiste-conservateur du Canada, en décembre 2003.<br />
(10) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Les conservateurs auraient reçu 2 millions $ en dons illégaux&nbsp;&raquo;, Joan Bryden, 28 juin 2006.<br />
(11) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Le directeur général des élections veut vérifier les livres des conservateurs&nbsp;&raquo;, Joan Bryden, 29 juin 2006.<br />
(12) The Canadian Press, &laquo;&nbsp;Harper was scathing in criticism of elections boss who&#8217;s now resigning&nbsp;&raquo;, December 29 2006.<br />
(13) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Kingsley réfute les arguments des conservateurs pour justifier une omission&nbsp;&raquo;, 19 septembre 2006.<br />
(14) Le Droit, &laquo;&nbsp;Les conservateurs proposent une échappatoire à la loi sur la responsabilité&nbsp;&raquo;, Bruce Cheadle, 18 novembre 2006, p. 36.<br />
(15) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Le Parti conservateur a reçu des dons sans les divulguer&nbsp;&raquo;, Joan Bryden, 26 décembre 2006.<br />
(16) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Démission du directeur d&#8217;Elections Canada&nbsp;&raquo;, Alexander Panetta, 28 décembre 2006.<br />
(17) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;Kingsley asked for files now central to &#8217;in-and-out&#8217; probe&nbsp;&raquo;, Glen McGregor, April 25 2008, p. A1.<br />
(18) Annexe 7 de la dénonciation justifiant la délivrance d&#8217;un mandat de perquisition au bureau national du Parti conservateur du Canada. Les documents relatifs au mandat de perquisition peuvent être consultés sur la page web suivante&nbsp;: http://www.thestar.com/News/Canada/article/414652<br />
(19) Annexe 10 de la dénonciation précitée.<br />
(20) Annexe 8 de la dénonciation précitée.<br />
(21) Annexe 12 de la dénonciation précitée.<br />
(22) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;Tories clash with Elections Canada&nbsp;&raquo;, Tim Naumetz and Glen McGregor, August 23 2007, p. A1.<br />
(23) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;Tories, Elections Canada fight over millions&nbsp;&raquo;, Tim Naumetz and Glen McGregor, August 24 2007, p. A1.<br />
(24) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;Tory ad plan was potential fraud&nbsp;&raquo;, Tim Naumetz and Glen McGregor, September 6 2007, p. A13.<br />
(25) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Le PC s&#8217;est joué des règles&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 24 août 2007, p. A1.<br />
(26) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Le Parti conservateur sous la loupe&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 25 août 2007, p. A1.<br />
(27) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Conservatives cut back applicants in lawsuit&nbsp;&raquo;, Daniel LeBlanc, August 30 2007, p. A4.<br />
(28) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;5 failed Tory candidates in top posts&nbsp;&raquo;, Tim Naumetz and Glen McGregor, August 25 2007, p. A3.<br />
(29) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Dépenses électorales du Parti conservateur &#8211; &#8217;On n&#8217;avait pas le choix&nbsp;!&#8217;&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 29 août 2007, p. A1.<br />
(30) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Le Parti conservateur triche&nbsp;&raquo;, Ann Julie Fortier, 10 septembre 2007, p. A6.<br />
(31) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Laver plus blanc&nbsp;&raquo;, Bernard Descôteaux, 30 août 2007, p. A6.<br />
(32) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;Fine print made ads legitimate, Tories say&nbsp;&raquo;, Tim Naumetz and Glen McGregor, September 5 2007 p. A3.<br />
(33) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Risquer d&#8217;être jugé&nbsp;&raquo;, Manon Cornellier, 5 septembre 2007, p. A3.<br />
(34) La Presse, &laquo;&nbsp;Les libéraux accusent les conservateurs de tricherie&nbsp;&raquo;, Hugo De Grandpré, 6 septembre 2007, p. A7.<br />
(35) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Les femmes voilées n&#8217;auront pas à montrer leur visage au fédéral&nbsp;&raquo;, Karine Fortin et Lina Dib, 6 septembre 2007.<br />
(36) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Le gouvernement demande à Élections Canada de revoir sa décision sur le voile&nbsp;&raquo;, Karine Fortin et Lia Lévesque, 7 septembre 2007.<br />
(37) La Presse, &laquo;&nbsp;Le port du voile permis aux élections fédérales&nbsp;&raquo;, Hugo de Grandpré, 7 septembre 2007, p. A4.<br />
(38) Le Soleil, &laquo;&nbsp;Le vote voilé &#8211; Le DGE clarifiera sa décision ce matin&nbsp;&raquo;, Marc Allard, 10 septembre 2007, p. 12.<br />
(39) Toronto Star, &laquo;&nbsp;PM rips &#8217;veil&#8217; ruling by Elections Canada&nbsp;&raquo;, Tonga Mac Charles, September 10 2007, p. A17.<br />
(40) La Presse, &laquo;&nbsp;Le bouc émissaire&nbsp;&raquo;, André Pratte, 13 septembre 2007, p. A30.<br />
(41) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Voile&nbsp;: aux politiciens d&#8217;agir&nbsp;&raquo;, Alexandre Shields, 11 septembre 2007, p. A1.<br />
(42) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;17 sitting MPs participated in Tory ad scheme&nbsp;&raquo;, Tim Naumetz and Glen McGregor, September 10 2007, p. A3.<br />
(43) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;Veil decision defers probe of Tory ad affair&nbsp;&raquo;, Tim Naumetz and Glen McGregor, September 11 2007, p. A3.<br />
(44) La Presse, &laquo;&nbsp;Le directeur des élections convoqué devant le comité des Communes&nbsp;&raquo;, Gilles Toupin, 12 septembre 2007, p. A10.<br />
(45) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Harper privé de 17 députés&nbsp;?&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti,  25 septembre 2007, p. A1.<br />
(46) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Les 17 députés sous enquête conserveront leurs privilèges&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 27 septembre 2007, p. A3.<br />
(47) &laquo;&nbsp;Le Devoir, &laquo;&nbsp;Des omissions&nbsp;&raquo;, Christian Paradis, 28 août 2007, p. A6.<br />
(48) National Post, &laquo;&nbsp;How Bloc boosted federal funds&nbsp;&raquo;, April 1 2003, Andrew McIntosh, p. A1.<br />
(49) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Ottawa demande à Elections Canada de se pencher sur des stratagèmes du Bloc&nbsp;&raquo;, Sylvain Larocque,  1 avril 2003.<br />
(50) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Le stratagème du Bloc québécois viole l&#8217;esprit de la loi, dit Kingsley&nbsp;&raquo;, Sylvain Larocque, 2 avril 2003.<br />
(51) La Presse, &laquo;&nbsp;Les &laquo;&nbsp;stratagèmes&nbsp;&raquo; du Bloc sont tout à fait légaux&nbsp;&raquo;, Gilles Toupin, 2 avril 2003, p. A10.<br />
(52) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Le Bloc fait entrer et sortir l&#8217;argent pour se financer&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 2 avril 2003, p. A4.<br />
(53) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Le PQ aussi a recours au &#171;&nbsp;in and out&nbsp;&#187;&nbsp;&raquo;, Tommy Chouinard, 4 avril 2003, p. A3.<br />
(54) La Presse, &laquo;&nbsp;L&#8217;ADQ généreuse pour ses donateurs&nbsp;&raquo;, Denis Lessard, 23 mars 2000, p. B1.<br />
(55) La Presse, &laquo;&nbsp;Le DGE dépose 14 constats d&#8217;infraction&nbsp;&raquo;, Denis Lessard, 30 mars 2000, p. B1.<br />
(56) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Les accusations de manoeuvres frauduleuses contre des adéquistes sont retirées&nbsp;&raquo;, Norman Delisle, 23 février 2001.<br />
(57) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Les élections complémentaires risquent d&#8217;être catastrophiques pour l&#8217;ADQ&nbsp;&raquo;, Martin Ouellet, 30 avril 2008.<br />
(58) La Presse, &laquo;&nbsp;Les conservateurs contre-attaquent en Cour fédérale&nbsp;&raquo;, Gilles Toupin, 13 novembre 2007, p. A21.<br />
(59) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Les conservateurs accusent Élections Canada de partialité&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 14 novembre 2007, p. A3.<br />
(60) La Tribune, &laquo;&nbsp;Manque flagrant de retenue&nbsp;&raquo;, Maurice Cloutier, 23 novembre 2007, p. 14.<br />
(61) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Élections Canada contredit le PC&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 16 janvier 2008, p. A1.<br />
(62) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;La GRC perquisitionne les bureaux d&#8217;Ottawa du Parti conservateur du Canada&nbsp;&raquo;, Isabelle Rodrigue,  15 avril 2008.<br />
(63) La Presse, &laquo;&nbsp;Élections Canada conteste certaines dépenses électorales&nbsp;&raquo;, Joël-Denis Bellavance, 16 avril 2008, p. A8.<br />
(64) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Perquisition au Parti conservateur &#8211; Élections Canada intensifie son enquête sur des dépenses électorales douteuses&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 16 avril 2008, p. A1.<br />
(65) Radio-Canada, Le Téléjournal, 15 avril 2008.<br />
(66) Le Soleil, &laquo;&nbsp;La GRC investit le QG des conservateurs&nbsp;&raquo;, Raymond Giroux, 16 avril 2008, p. 7.<br />
(67) Le Soleil, &laquo;&nbsp;Aberrante défense&nbsp;&raquo;, Pierre-Paul Noreau, 18 avril 2008, p. 24.<br />
(68) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Le brouillard conservateur&nbsp;&raquo;, Manon Cornellier, 16 avril 2008, p. A3.<br />
(69) Le Journal de Québec, &laquo;&nbsp;La transparence d&#8217;Harper ternie&nbsp;&raquo;, 18 avril 2008.<br />
(70) http://www2.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx&nbsp;?Mode=1&amp;Parl=39&amp;Ses=2&amp;DocId=3424172&amp;Language=F<br />
(71) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Les conservateurs ne décolèrent pas&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 17 avril 2008, p. A3.<br />
(72) http://www2.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx&nbsp;?Language=F&amp;Mode=1&amp;Parl=39&amp;Ses=2&amp;DocId=3429364#OOB-2424633<br />
(73) Op. cit.<br />
(74) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Marc Mayrand reste au-dessus de la mêlée&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 18 avril 2008, p. A2.<br />
(75) Op cit.<br />
(76) La Presse, &laquo;&nbsp;Un scandale équivoque&nbsp;&raquo;, André Pratte, 20 avril 2008, p. A14.<br />
(77) La Presse, &laquo;&nbsp;Les conservateurs tentent de prévenir les coups&nbsp;&raquo;, Hugo De Grandpré, 21 avril 2008, p. A1.<br />
(78) Radio-Canada, Le Téléjournal, 20 avril 2008.<br />
(79) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Le PCC veut limiter les dégâts au sujet de la perquisition de la GRC&nbsp;&raquo;, Jim Brown, 20 avril 2008.<br />
(80) Radio-Canada, &laquo;&nbsp;Une enquête sur les conservateurs&nbsp;&raquo;, Maurice Godin, 23 avril 2008.<br />
(81) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Harper a acheté l&#8217;élection, dit l&#8217;opposition&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 22 avril 2008, p. A1.<br />
(82) La Presse, &laquo;&nbsp;Les conservateurs ont produit de fausses factures, affirme Élections Canada&nbsp;&raquo;, Joël-Denis Bellavance,  22 avril 2008, p. A1.<br />
(83) Le Soleil, &laquo;&nbsp;Élus avec de l&#8217;argent &#8217;sale&#8217;&nbsp;?&nbsp;&raquo;, Raymond Giroux, 23 avril 2008, p. 8.<br />
(84 Le Devoir, &laquo;&nbsp;Harper promet de respecter toute &#8217;nouvelle&#8217; interprétation de la loi&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 23 avril 2008, p. A1.<br />
(85) Le Soleil, &laquo;&nbsp;Élus avec de l&#8217;argent sale&nbsp;? Rien de plus faux&nbsp;!&nbsp;&raquo;, Daniel Petit, Sylvie Boucher et Luc Harvey, 25 avril 2008, p. 23.<br />
(86) Le Soleil, &laquo;&nbsp;Poursuite contre le bloquiste Michel Guimond &#8211; Le député Petit estime avoir été diffamé&nbsp;&raquo;, Richard Hénault, 7 mai 2008, p. 12.<br />
(87) La Tribune, &laquo;&nbsp;Gary Caldwell en règle avec Élections Canada&nbsp;&raquo;, Claude Plante, 26 avril 2008, p. 23.<br />
(88) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Le pharisaïsme conservateur&nbsp;&raquo;, Bernard Descôteaux, 24 avril 2008, p. A6.<br />
(89) Star &#8211; Phoenix, &laquo;&nbsp;Tories behaving guilty&nbsp;&raquo;, Randy B</p>
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		<title>Comment la GRC a aidé Harper à devenir premier ministre (3 de 3)</title>
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		<pubDate>Wed, 24 Sep 2008 00:03:30 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Bureau des affaires louches</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Il n&#8217;y avait pas que l&#8217;enquête sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu qui mettait la GRC sur la sellette. Irrégularités dans la gestion de la caisse de retraite, rétrogradation de policières qui s&#8217;étaient plaintes d&#8217;agressions sexuelles de la part d&#8217;un collègue et absence totale de coopération avec la commissaire des plaintes du public contre la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img src="http://www.centpapiers.com/IMG/arton4271.jpg" border="0" />
<p>Il n&#8217;y avait pas que l&#8217;enquête sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu qui mettait la GRC sur la sellette. Irrégularités dans la gestion de la caisse de retraite, rétrogradation de policières qui s&#8217;étaient plaintes d&#8217;agressions sexuelles de la part d&#8217;un collègue et absence totale de coopération avec la commissaire des plaintes du public contre la GRC&nbsp;: bref, jamais la Gendarmerie semblait n&#8217;avoir eu si mauvaise presse. Mais le gros scandale qui accabla le plus la GRC, celui qui retint le plus l&#8217;attention d&#8217;entre tous, fut sans contredit  l&#8217;affaire Arar.</p>
<p>Le 18 septembre 2006, le juge Dennis O&#8217;Connor publiait un rapport volumineux de plus de 1300 pages sur l&#8217;affaire Arar dans lequel il blâma sévèrement la GRC pour sa négligence et son manque de professionnalisme. Dans son rapport, O&#8217;Connor nota que les malheurs d&#8217;Arar découlaient du simple fait que celui-ci connaissait Abdullah Almalki, un citoyen canadien d&#8217;origine syrienne qui faisait l&#8217;objet d&#8217;une enquête de sécurité baptisée Projet A-O Canada. Or, les agents impliqués &laquo;&nbsp;manquaient d&#8217;expérience et de formation dans la conduite d&#8217;enquêtes touchant la sécurité nationale&nbsp;&raquo;, déplora le juge.</p>
<p>O&#8217;Connor écrivit aussi que la Gendarmerie avait partagé avec les autorités américaines des informations qui étaient &laquo;&nbsp;inexactes, montraient M.&nbsp;Arar sous un jour défavorable et exagéraient l&#8217;importance de l&#8217;enquête effectuée par la GRC&nbsp;&raquo;. Ainsi, la GRC fit apparaître le nom de Arar dans un diagramme intitulé &laquo;&nbsp;Complices de Ben Laden&nbsp;: l&#8217;organisation al-Qaïda à Ottawa&nbsp;&raquo; qu&#8217;elle a ensuite fourni à ses homologues américains. (125) Selon O&#8217;Connor, les autorités américaines &laquo;&nbsp;se sont très probablement appuyées&nbsp;&raquo; sur ces informations pour envoyer Arar en Syrie.</p>
<p>Non seulement la GRC avait-elle bâclée son travail, mais en plus elle chercha à couvrir ses arrières en mentant aux autorités politiques canadiennes et aux médias, dénonça O&#8217;Connor. Quant au SCRS, O&#8217;Connor lui reprocha d&#8217;avoir utilisé des informations sur Arar en provenance de la Syrie sans préciser qu&#8217;elles avaient été arrachées sous la torture.</p>
<p>Pour sa part, Arar fut totalement blanchi. &laquo;&nbsp;Je suis en mesure d&#8217;affirmer catégoriquement qu&#8217;aucune preuve n&#8217;indique que M.&nbsp;Arar a commis quelque infraction que ce soit ou que ses activités constituent une menace pour la sécurité du Canada&nbsp;&raquo;, écrivit O&#8217;Connor, qui recommanda à Ottawa de le dédommager. (126)</p>
<p>O&#8217;Connor prôna également la tenue d&#8217;une enquête indépendante concernant les cas de trois autres citoyens canadiens, soit Abdullah Almalki, Ahmad El Maati et Muayyed Nureddin, qui furent eux aussi emprisonnés sans accusations en Syrie, où ils furent interrogés sous la torture au sujet de leurs activités au Canada. Le juge recommanda aussi que le partage d&#8217;informations entre la GRC et d&#8217;autres agences soit soumis à la surveillance d&#8217;un organisme indépendant.</p>
<p>Durant la semaine qui suivit le dépôt du rapport O&#8217;Connor, la GRC s&#8217;enferma dans le mutisme le plus complet. Puis, le 28 septembre, le commissaire de la GRC Giuliano Zaccardelli commenta pour la première fois en public le rapport O&#8217;Connor en témoignant devant le comité sur la sécurité publique et la sécurité nationale de la Chambre des communes. Fait particulier, Zaccardelli avait dû prêter serment qu&#8217;il allait dire la vérité avant de commencer son témoignage, ce qui était une première pour un témoin entendu par un comité parlementaire depuis l&#8217;arrivée au pouvoir des conservateurs. (127) Il faut cependant préciser que c&#8217;était le député libéral Mark Holland qui était à l&#8217;origine de cette initiative.</p>
<p>Durant son témoignage, Zaccardelli présenta des excuses à Maher Arar et à sa famille au nom de la GRC. Mais surtout, le commissaire de la GRC s&#8217;efforça de minimiser les dégâts. Il chercha notamment à diriger une partie du blâme vers les États-Unis, en affirmant notamment que les autorités américaines avaient agit &laquo;&nbsp;unilatéralement&nbsp;&raquo; en déportant Arar. Il indiqua aussi que les services de renseignement américains possédaient leurs propres informations sur Arar, qu&#8217;ils n&#8217;avaient pas daignés partager avec la GRC. (128) Zaccardelli déclara que la GRC avait changée ses pratiques en matière de partage d&#8217;informations depuis cette affaire. Par ailleurs, le commissaire de la GRC fit comprendre assez clairement qu&#8217;il n&#8217;avait aucune intention de quitter son poste.</p>
<p>Mais là où Zaccardelli suscita le plus d&#8217;incrédulité, c&#8217;est lorsqu&#8217;il prétendit qu&#8217;il avait apprit dès octobre 2002, soit peu de temps après l&#8217;arrivée d&#8217;Arar en Syrie, que la GRC avait communiqué des informations erronées à son sujet aux autorités américaines. &laquo;&nbsp;On a essayé de corriger cette information&nbsp;&raquo;, déclara-t-il à qui voulait bien l&#8217;entendre. Zaccardelli affirma également que le gouvernement canadien avait été informé de la &laquo;&nbsp;situation.&nbsp;&raquo; Ces déclarations étaient problématiques à plus d&#8217;un égard. D&#8217;abord, le rapport O&#8217;Connor contredisait les prétentions du commissaire de la GRC. Ensuite, Zaccardelli, ou la GRC, n&#8217;avait jamais prit la parole pour rectifier le tir lorsque des informations dépeignant Arar comme un terroriste s&#8217;étaient mise à circuler dans les médias canadiens.</p>
<p>Bien que le ministre de la Sécurité publique, Stockwell Day, déclara que Zaccardelli jouissait toujours de la confiance du gouvernement du Canada, il restait que la performance du commissaire de la GRC devant le comité parlementaire n&#8217;avait pas sût convaincre tout le monde. En effet, Zaccardelli s&#8217;était montré évasif à plus d&#8217;une occasion. Aussi, le fait qu&#8217;aucun des policiers impliqués dans l&#8217;affaire Arar n&#8217;avaient fait l&#8217;objet de sanctions, certains ayant même été promus, en déconcerta plus d&#8217;un.</p>
<p>Malgré leurs critiques, ni les libéraux, ni les néo-démocrates n&#8217;allèrent jusqu&#8217;à demander la démission du commissaire de la GRC. En fait, seul le Bloc québécois exigea son départ. (129) Par contre, dans le Globe and Mail, le chroniqueur politique John Ibbitson écrivit que Zaccardelli aurait dû démissionner après le dépôt du rapport O&#8217;Connor. (130) L&#8217;éditorial dans le même journal réclamait lui aussi la démission du commissaire de la GRC. (131) Zaccardelli devrait démissionner pour le bien de la GRC, à défaut de quoi Stockwell Day devrait le congédier, pouvait-on aussi lire dans l&#8217;éditorial du quotidien The Gazette. (132)</p>
<p>Zaccardelli ne l&#8217;avait pas encore réalisé, mais il était assis sur un siège éjectable. En fait, son témoignage allait faire de lui le bouc émissaire par excellence pour l&#8217;affaire Arar. Car c&#8217;est à partir de ce moment que de gros nuages noirs commencèrent à s&#8217;accumuler au-dessus de la tête du commissaire de la GRC. Ainsi, les appels à la démission se multiplieront au cours de la semaine qui suivirent son passage devant le comité parlementaire.</p>
<p>Le principal problème de Zaccardelli venait du fait que pas moins de trois anciens ministres libéraux qui avaient été responsables de la GRC contredisaient son témoignage. En effet, Lawrence MacAulay, Wayne Easter et Anne McLellan confièrent au Toronto Star que Zaccardelli ne leur avait jamais informé que la GRC avait fournit des renseignements erronés sur Arar aux autorités américaines.</p>
<p>En fait, plus le gouvernement Harper tardait à montrer la porte à Zaccardelli, plus l&#8217;indulgence des conservateurs à l&#8217;égard du commissaire de la GRC apparaissait suspecte. &laquo;&nbsp;Le présent gouvernement est-il si redevable à Zaccardelli pour son intervention inhabituelle, capitale pourrait-on dire, lors des dernières élections qu&#8217;il est prêt à se fermer les yeux devant l&#8217;incompétence ou pire encore&nbsp;?&nbsp;&raquo;, demanda le chroniqueur James Travers du Toronto Star. (134)</p>
<p>&laquo;&nbsp;Si c&#8217;est vrai, cela confirmerait que la relation existant entre le parti ou pouvoir et la police fédérale est digne de celle que l&#8217;on retrouve dans le tiers-monde&nbsp;&raquo;, poursuivit Travers. &laquo;&nbsp;Ayant bénéficié politiquement d&#8217;une enquête de la GRC très publique, désormais étrangement secrète, sur les fuites entourant la décision des libéraux sur les fiducies de revenu, les conservateurs protègent un commissaire qui devrait démissionner ou être congédié.&nbsp;&raquo;</p>
<p>La crédibilité de Zaccardelli continua à dégringoler lorsque Ward Elcock et Jim Judd, respectivement l&#8217;ancien et actuel directeur du SCRS, témoignèrent au parlement. Les deux dirigeants des services secrets canadiens affirmèrent tous deux qu&#8217;ils ignoraient que la GRC avait fourni aux autorités américaines des renseignements truffés d&#8217;erreurs au sujet d&#8217;Arar. (135) &laquo;&nbsp;Je ne vois pas comment un ministre peut continuer à avoir confiance en lui après qu&#8217;il ait caché une information si importante&nbsp;&raquo;, commenta le critique en matière de sécurité du Bloc québécois, Serge Ménard.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Pourquoi le gouvernement Harper protège-t-il tant le commissaire&nbsp;?&nbsp;&raquo;, demanda Josée Boileau du Devoir dans un éditorial intitulé &laquo;&nbsp;Qu&#8217;il parte&nbsp;!&nbsp;&raquo; (136) &laquo;&nbsp;Certains ont la réponse&nbsp;: la GRC serait devenue une police politique que l&#8217;on craint. N&#8217;a-t-elle pas réussi à faire déraper la dernière campagne électorale des libéraux en lançant une enquête sur des fuites au sujet des fiducies de revenu&#8230; pour, dit aujourd&#8217;hui la rumeur, se venger de la décision de Paul Martin de fouiller l&#8217;affaire Arar&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
<p>Entre-temps, une nouvelle tuile s&#8217;abattit sur la GRC, cette fois-ci dans le cadre de l&#8217;affaire Juliet O&#8217;Neill. Rappelons que les perquisitions que cette journaliste du Ottawa Citizen avait subi en janvier 2004 avaient été l&#8217;un des éléments qui avait poussé le gouvernement Martin à mettre sur pied la commission O&#8217;Connor. La journaliste O&#8217;Neill n&#8217;avait jamais été inculpée bien que la couronne ait entretenu la possibilité que des accusations pourraient être déposées contre elle pour avoir reçu des informations classées secrètes dont elle s&#8217;était servie pour écrire un article sur Maher Arar, en novembre 2003.</p>
<p>Le 18 octobre, la juge Lynn Ratushny invalida les deux mandats de perquisition utilisés pour fouiller le domicile et le bureau d&#8217;O&#8217;Neill. (137) Dans son jugement, la juge critiqua la GRC en affirmant que les policiers avaient fait preuve d&#8217;abus lorsqu&#8217;ils se servirent des mandats de perquisition pour menacer O&#8217;Neill de poursuites criminelles si celle-ci ne dévoilait pas l&#8217;identité de la source qui lui avait fourni de l&#8217;information sur Arar. Le tribunal statua également que certaines portions de l&#8217;article 4 de la Loi sur la sécurité de l&#8217;information étaient inconstitutionnelles parce qu&#8217;elles contrevenaient à la Charte canadienne des droits et libertés.</p>
<p>Le niveau de confiance à l&#8217;égard de la GRC et de son commissaire Zaccardelli n&#8217;avait jamais été aussi bas. Par ailleurs, Zaccardelli lui-même ne s&#8217;était pas fait beaucoup d&#8217;amis ces derniers temps. Les journalistes qui n&#8217;avait toujours pas digéré l&#8217;affaire Juliet O&#8217;Neill ne lui faisait pas de cadeaux, tandis que plusieurs libéraux lui en voulait encore pour son rôle lors des élections générales. Bref, Zaccardelli s&#8217;était mit tellement de gens à dos qu&#8217;il ne restait pratiquement plus personne pour se porter à sa défense.</p>
<p>Plus personne, à part&#8230; le premier ministre Stephen Harper.</p>
<p>Devant les médias, les membres du gouvernement conservateur s&#8217;efforçaient de projeter une unité de façade. Mais, en privé, c&#8217;était une toute autre histoire. En effet, le sort de Zaccardelli faisait l&#8217;objet de vives dissensions parmi les élus conservateurs. Derrière les portes closes des réunions du cabinet, certains ministres réclamaient ouvertement sa tête. C&#8217;est ce que prétendirent à La Presse Canadienne deux sources travaillant à des niveaux importants au sein du gouvernement fédéral.</p>
<p>Ainsi, au cours de l&#8217;automne, le ministre de la Sécurité publique Stockwell Day, le ministre de la Justice Vic Toews et le ministre des Affaires étrangères Peter MacKay avaient tous fait valoir qu&#8217;il était dans le meilleur intérêt du gouvernement de se débarrasser de Zaccardelli. Mais ils se heurtèrent à la sourde oreille du premier ministre Harper. Les deux sources rencontrées par La Presse Canadienne se sont toutes deux dites surprises du niveau de résistance que Harper opposa aux appels à la démission de Zaccardelli. (138)</p>
<p>Cette réticence à chasser Zaccardelli était particulièrement déroutante de la part du chef conservateur. Avant de devenir premier ministre, Harper était pourtant loin d&#8217;être un apologiste de Zaccardelli. Le leader conservateur avait exprimé en privé à plusieurs occasions sa stupéfaction face à l&#8217;étonnante capacité du commissaire à la GRC à survivre aux scandales. &laquo;&nbsp;Il (Harper) hochait la tête et disait, &#8217;Ça n&#8217;a pas de sens, c&#8217;est incroyable. Cet homme devrait être mit dehors&#8217;&nbsp;&raquo;, se rappela l&#8217;une des deux sources.</p>
<p>Or, après le témoignage de Zaccardelli devant le comité parlementaire, le ministre Stockwell Day fit exactement le même genre de remarque au cours d&#8217;une réunion de cabinet. &laquo;&nbsp;Day posa la question sans hésiter. Il a dit, &#8217;Ce n&#8217;est pas correct. Pourquoi cet homme est-il encore là&nbsp;?&#8217;&nbsp;&raquo;, relata la source. Mais le premier ministre fit comme s&#8217;il n&#8217;avait pas entendu le ministre Day. &laquo;&nbsp;Harper a simplement changé de poste. Il a dit, &#8217;Maintenant, passons au prochain sujet.&#8217;&nbsp;&raquo;</p>
<p>Le désir de congédier Zaccardelli était également répandu au sein des membres du caucus conservateur, dont plusieurs étaient aussi d&#8217;avis que tous ceux qui devaient leur nomination à un gouvernement libéral devaient être remplacés. Cependant, Harper évitait toute critique de Zaccardelli dans ses communications avec le caucus. Selon les deux sources, il y avait un malaise grandissant au sein des conservateurs par rapport au fait que Zaccardelli semblait être devenu intouchable.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Personne ne comprenait pourquoi Harper tenait à le garder&nbsp;&raquo;, affirma l&#8217;une des sources. &laquo;&nbsp;Tout le monde disait que Zaccardelli devait posséder des photos (incriminantes)&nbsp;&raquo;, lança à la blague une des deux sources. Le rôle de Zaccardelli lors des élections figurait évidemment parmi les autres théories qui circulaient pour expliquer l&#8217;attitude du premier ministre Harper. Le député Garth Turner, qui avait été élu sous la bannière conservatrice mais qui passa ensuite dans le camp libéral, affirma qu&#8217;il était possible que Harper sente qu&#8217;il avait une dette politique envers Zaccardelli.</p>
<p>Le 5 décembre, lorsque le commissaire de la GRC témoigna une seconde fois devant le parlement au sujet de l&#8217;affaire Arar, il avait une nouvelle version à offrir. Ainsi, Zaccardelli déclara qu&#8217;il avait appris seulement en 2006 que la GRC avait communiqué de faux renseignement sur Arar aux États-Unis, et non en 2002 comme il l&#8217;avait prétendu précédemment. Il tenta d&#8217;expliquer sa bévue en la mettant sur le compte de son manque de sommeil lors de son premier témoignage, ce qui n&#8217;empêcha pas le député Holland de crier au parjure.</p>
<p>L&#8217;admission de Zaccardelli eut pour effet d&#8217;accroître considérablement la pression sur le gouvernement Harper pour qu&#8217;il se débarrasse de cet embarrassant commissaire. &laquo;&nbsp;S&#8217;il n&#8217;est pas parti d&#8217;ici le week-end, les conservateurs devront être accusés de lui avoir remboursé la dette qu&#8217;ils avaient envers lui depuis qu&#8217;il avait révélé qu&#8217;un ministre du cabinet libéral était sous enquête pour une fuite sur les fiducies de revenu lors du moment le plus volatile de la campagne électorale&nbsp;&raquo;, écrivit le chroniqueur Don Martin du National Post. (139)</p>
<p>Lors de la période des questions orales à la Chambre des communes, les questions des leaders des trois partis d&#8217;opposition portèrent sur le sort du commissaire de la GRC.  (140) Stéphane Dion évoqua le fait que le commissaire de la GRC avait induit en erreur le parlement et demanda à Harper s&#8217;il allait &laquo;&nbsp;congédier M.&nbsp;Zaccardelli comme le bon sens l&#8217;exige.&nbsp;&raquo; Le leader conservateur ne répondit ni oui, ni non, mais affirma tout de même qu&#8217;il était &laquo;&nbsp;surpris et inquiet de ce changement dans le témoignage présenté aujourd&#8217;hui.&nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;La contradiction apparente dans les propos du commissaire est devenue évidente&nbsp;&raquo;, déclara pour sa part le ministre Day. Lorsque l&#8217;opposition l&#8217;accusa de protéger Zaccardelli, Harper répondit que &laquo;&nbsp;le gouvernement ne peut pas tout simplement mettre des gens à la porte sans suivre les procédures établies.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Il était devenu donc clair que Harper n&#8217;avait plus aucune intention de continuer à offrir sa protection à Zaccardelli, qui était devenu un boulet trop lourd et encombrant à traîner pour les conservateurs. Le lendemain, Zaccardelli annonça qu&#8217;il démissionnait de son poste de commissaire de la GRC qu&#8217;il occupait depuis six ans, mettant ainsi fin à trente-six ans de carrière policière. Dans sa lettre de démission, Zaccardelli expliqua que les événements qui avait suivi la publication du rapport O&#8217;Connor avaient &laquo;&nbsp;pris des proportions inattendues.&nbsp;&raquo; (141)</p>
<p>Ironie du sort, le même commissaire de la GRC qui avait fait perdre les élections aux libéraux, vraisemblablement pour avoir institué une commission d&#8217;enquête sur l&#8217;affaire Arar, devint le seul fonctionnaire canadien qui écopa pour son rôle dans l&#8217;affaire Arar.</p>
<p>Un éditorial du Toronto Star commenta le départ de Zaccardelli en disant qu&#8217;il ne restait pratiquement plus d&#8217;espace sur le cercueil du commissaire de la GRC pour planter de nouveaux clous. (142) C&#8217;était là une façon bien imagée de rappeler que le passage de Zaccardelli à la tête de la GRC fut marqué par un nombre considérable de controverses. Et la première qui vint à l&#8217;esprit de l&#8217;équipe éditoriale du Toronto Star fut l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu.</p>
<p>&laquo;&nbsp;En tête de liste, il y avait le geste inhabituel du commissaire d&#8217;écrire une lettre au coeur de la campagne électorale de l&#8217;année dernière pour annoncer la tenue d&#8217;une enquête concernant la gestion du dossier des fiducies de revenu par l&#8217;ancien ministre des Finances Ralph Goodale. Ça n&#8217;aurait pas pu arriver à un pire moment pour les libéraux. Il n&#8217;y avait toujours pas de signe d&#8217;infraction, aucune accusation n&#8217;avait été portée et aucune explication n&#8217;a été fournie sur la raison qui avait motivée la GRC à aller contre la procédure habituelle en faisant cette annonce au lieu de ne pas commenter une enquête sans avoir suffisamment de preuve à l&#8217;effet que des accusations sont probables&nbsp;&raquo;, pouvait-on lire dans le Star.</p>
<p><strong></p>
<h3>La bataille pour obliger la GRC à rendre des comptes</h3>
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<p>2007. L&#8217;an 2 du gouvernement Harper. Le rôle controversé que joua la GRC lors des élections commençait à ressembler à de l&#8217;histoire ancienne. Bien des choses avaient effectivement changées depuis cet épisode mouvementé de la politique canadienne. Les libéraux avaient perdu leur aura d&#8217;invincibilité et était dirigés par un chef qui avait encore du mal à s&#8217;imposer. Les fiducies de revenu n&#8217;étaient plus ce qu&#8217;elles étaient depuis qu&#8217;Ottawa s&#8217;était enfin décidé à les imposer. Et le commissaire Giuliano Zaccardelli n&#8217;était plus dans le décor. Bref, rien ne permettait de croire que l&#8217;affaire des fiducies de revenu allait rebondir de nouveau dans l&#8217;actualité cette année-là.</p>
<p>C&#8217;est pourtant ce qui arriva. À l&#8217;extrémité ouest du pays, l&#8217;Association des libertés civiles de la Colombie-Britannique (BCCLA, selon son acronyme anglais) refusait d&#8217;accepter que les questions entourant le rôle de la GRC lors des élections restent sans réponses. D&#8217;ailleurs, ce n&#8217;était peut-être pas le fruit du hasard si ce fut une organisation de Colombie-Britannique qui décida de prendre les moyens pour que la GRC rende des comptes.</p>
<p>En effet, s&#8217;il y avait bien une province canadienne où la GRC fut soupçonnée de parti-pris politique, c&#8217;était celle de Colombie-Britannique. Bien des habitants de Colombie-Britannique n&#8217;avaient pas oublié la manière que la GRC s&#8217;était conduite dans l&#8217;affaire North Burnaby Inn, une enquête qui portait sur une demande de permis d&#8217;exploitation d&#8217;un casino qui éclaboussa le NPD qui était alors au pouvoir dans cette province.</p>
<p>Le 2 mars 1999, lorsque la GRC effectua une perquisition au domicile du premier ministre néo-démocrate de Colombie-Britannique, Glen Clark, une équipe de la télévision de la chaîne BCTV se trouvait déjà sur place. Lors du bulletin de nouvelles, les téléspectateurs ont pu voir Dale Clark, l&#8217;épouse de Glen, ouvrir la porte de sa demeure aux policiers. Les images embarrassantes de la perquisition furent diffusées à la grandeur du Canada et contribuèrent à ébranler politiquement le premier ministre Clark.</p>
<p>La GRC fut sévèrement critiquée pour sa façon de procéder dans cette affaire. Devant le tollé, la section des affaires internes de la GRC dû ouvrir une enquête pour découvrir si la descente à la résidence du leader du NPD avait fait l&#8217;objet d&#8217;une fuite. (143) Clark démissionna quelques mois plus tard, lorsqu&#8217;il fut confirmé qu&#8217;il faisait l&#8217;objet d&#8217;une enquête criminelle.</p>
<p>La BCCLA écrivit d&#8217;abord au commissaire Zaccardelli pour lui faire part de ses préoccupations relativement à la fameuse lettre qu&#8217;il avait envoyé à la députée néo-démocrate Judy Wasylycia-Leis durant la campagne électorale, dans laquelle il annonçait la tenue d&#8217;enquête criminelle sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. La BCCLA fit valoir qu&#8217;il était prévisible que la lettre serait utilisée à des fins partisanes.</p>
<p>Peu impressionné par la réponse qu&#8217;elle reçut de la part de la GRC, la BCCLA porta une première plainte devant la Commission des plaintes du public de la GRC (CPP), en juillet 2006. (144) Précisons que le processus de traitement des plaintes de la CPP peut être plutôt laborieux. Bien que la CPP se décrit comme un &laquo;&nbsp;organisme fédéral distinct et indépendant de la GRC&nbsp;&raquo;, il reste que la Loi sur la GRC prévoit que c&#8217;est la Gendarmerie qui est d&#8217;abord chargée de faire enquête lorsqu&#8217;une plainte est portée à la Commission&nbsp;! (145)</p>
<p>Dans sa plainte, la BCCLA allégua que la décision de Zaccardelli d&#8217;informer Wasylycia-Leis de l&#8217;existence d&#8217;une enquête criminelle était inappropriée. La BCCLA allégua également que la GRC avait prit une décision arbitraire en confirmant publiquement l&#8217;ouverture d&#8217;une enquête criminelle par voie de communiqué de presse. De plus, la BCCLA allégua que la GRC n&#8217;avait pas menée d&#8217;enquête malgré son annonce à cet effet. Enfin, la BCCLA affirma que l&#8217;enquête de la GRC fut inadéquate.</p>
<p>La BCCLA critiqua sous différents motifs la décision de la GRC de dévoiler l&#8217;existence de son enquête. D&#8217;abord, la décision fut prise en l&#8217;absence d&#8217;une politique autorisant la GRC à confirmer publiquement l&#8217;existence d&#8217;une enquête. Ensuite, la décision fut prise soit dans le but d&#8217;influencer l&#8217;élection ou sinon sans aucune considération pour les conséquences qui pourrait découler d&#8217;une telle façon de procéder, minant ainsi la confiance du public envers la GRC. Enfin, la décision fut prise dans une situation qui ne nécessitait pas une telle divulgation et sans non plus qu&#8217;il ne fut démontrée qu&#8217;elle était dans l&#8217;intérêt public.</p>
<p>En novembre 2006, la BCCLA porta une seconde plainte devant la CPP contre Zaccardelli et la GRC pour être entrés en communication avec des membres d&#8217;un parti politique canadien, en l&#8217;occurrence Wasylycia-Leis, ce qui eut pour effet de compromettre la neutralité politique de la Gendarmerie.</p>
<p>Le 9 janvier 2007, la sous-commissaire aux ressources humaines de la GRC, Barbara George, répondit par écrit à la première plainte de la BCCLA. &laquo;&nbsp;Rien n&#8217;indique que le commissaire ou tout autre membre de la GRC ait tenté d&#8217;influencer l&#8217;issue de ces élections&nbsp;&raquo;, écrivit George, qui précisa que son patron, Zaccardelli, avait respecté les normes en répondant à la députée Wasylycia-Leis. &laquo;&nbsp;La GRC est une organisation policière qui est tenue par la loi d&#8217;enquêter sur les activités criminelles, peu importe qu&#8217;une campagne électorale soit en cours&nbsp;&raquo;, ajouta-t-elle.</p>
<p>Insatisfait de cette réponse, la BCCLA renvoya sa première plainte devant la CPP, le 1er février suivant. Dans sa lettre à la CPP, l&#8217;Association plaida que la décision de la GRC d&#8217;informer un membre de l&#8217;opposition d&#8217;une enquête criminelle sensible n&#8217;était ni nécessaire, ni compatible avec l&#8217;impératif démocratique stipulant que la branche exécutive, en l&#8217;occurrence la police, ne doit pas exercer d&#8217;influence sur les élections.</p>
<p>La BCCLA fit également valoir que l&#8217;interférence politique de la GRC pouvait miner la confiance du public à la fois envers la Gendarmerie de même qu&#8217;à l&#8217;égard de l&#8217;intégrité du processus électoral. Pour ces raisons, la BCCLA demanda à la CPP que sa plainte soit examinée dans le cadre d&#8217;une enquête publique. Cette demande fut médiatisée via un communiqué de presse de la BCCLa. La nouvelle fut reprise dans une dépêche de La Presse Canadienne, ce qui donna à la démarche de BCCLA une visibilité à l&#8217;échelle canadienne. (146)</p>
<p>C&#8217;est alors que survint un rebondissement pour le moins singulier. Le même jour, le président intérimaire de la CPP, Paul Kennedy, porta lui-même plainte contre la GRC pour avoir révélé à la députée Wasylycia-Leis et au public l&#8217;existence de son enquête dans le dossier des fiducies de revenu. (147) Les motifs de la plainte de Kennedy étaient pour ainsi dire quasi identiques à ceux de la plainte de la BCCLA.</p>
<p>Sur le plan strictement légal, il n&#8217;y avait rien qui empêchait Kennedy d&#8217;agir de la sorte puisque la loi sur la GRC accorde au président de la CPP le pouvoir de porter plainte personnellement. Ce qu&#8217;il y avait de curieux, c&#8217;était pourquoi Kennedy avait-il attendu treize mois après les événements avant de le faire. Pourquoi maintenant&nbsp;? Il y avait forcément un lien à faire avec les démarches de la BCCLA dans ce dossier, mais lequel&nbsp;? Kennedy était-il motivé par un quelconque désir mesquin de couper l&#8217;herbe sous le pied de la BCCLA&nbsp;?</p>
<p>Chose certaine, la soudaine décision de Kennedy de prendre les devants dans ce dossier eut deux conséquences. La première conséquence était que la GRC venait de gagner du temps. En effet, bien que le contenu de la plainte du président de la CPP ressemblait à s&#8217;y méprendre à la première plainte de la BCCLA, la GRC se devait malgré tout de la traiter comme s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une toute nouvelle plainte. Autrement dit, tout le processus devait être repris à zéro, ce qui avait pour effet de retarder le moment où la CPP allait se prononcer sur la conduite de la GRC lors des dernières élections fédérales.</p>
<p>La deuxième conséquence était que la première plainte de la BCCLA tomba en désuétude. En fait, la BCCLA se retrouva reléguée au rang de simple spectateur impuissant dans ce processus dont elle avait pourtant été elle-même l&#8217;initiatrice. Ainsi, le processus de plainte à la CPP prévoit que seuls les plaignants ont le droit de recevoir le rapport d&#8217;enquête et d&#8217;être représentés en tant que partie lors d&#8217;une enquête publique.</p>
<p>La situation avait quelque chose d&#8217;ironique. De tous ceux qui avaient déplorés la conduite pour le moins questionnable de la GRC durant la campagne électorale, la BCCLA fut la seule à se montrer conséquente avec ses critiques et à prendre des moyens concrets pour trouver des réponses à des questions que tant de gens s&#8217;étaient posés. Cela ne pouvait vraisemblablement que signifier une chose&nbsp;: la GRC semblait être en bonne voie de s&#8217;en tirer à bon compte.</p>
<p>Deux mois et demi plus tard, la GRC informa la BCCLA qu&#8217;elle mettait fin à son enquête concernant sa deuxième plainte sans donner davantage de suite. En mai, la CBBLA demanda à la CPP de procéder à un examen de la décision de la GRC de mettre fin à sa deuxième plainte. Un mois plus tard, le directeur général de la CPP donnait suite à la demande de la CBBLA en écrivant ce qui suit&nbsp;:</p>
<p>&laquo;&nbsp;Il existe une très grande similitude entre l&#8217;objet de votre plainte et celui de la plainte du président. L&#8217;examen par la Commission de la décision sur votre plainte et l&#8217;examen obligatoire auquel elle procédera à l&#8217;égard de la décision sur la plainte du président seront tous les deux probablement fondés sur des documents pertinents identiques. Compte tenu de ce qui précède et dans l&#8217;espoir d&#8217;une plus grande efficacité, la Commission procédera à l&#8217;examen de votre plainte après la décision de la GRC concernant la plainte du président.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Selon toute vraisemblance, cette décision avait toute l&#8217;apparence d&#8217;un rejet à peine déguisé de la seconde plainte de la BCCLA au profit de celle du président de la CPP. Pour la BCCLA s&#8217;en était trop. Elle attaqua cette décision en déposant une demande de contrôle judiciaire devant la cour fédérale relativement à la décision de la CPP. La CBBLA demanda au tribunal d&#8217;ordonner à la CPP de procéder sans délai à l&#8217;examen de sa plainte et de tenir une enquête publique à ce sujet. Les relations entre la BCCLA et la CPP venaient de franchir le point de non-retour.</p>
<p>Ainsi, quelques mois plus tard, le président de la BCCLA, Jason Gratl demandait carrément le départ de Kennedy de son poste de président intérimaire de la CPP. (148) L&#8217;attitude de Kennedy concernant les plaintes contre la GRC pour son rôle lors des élections fédérales figurait parmi les motifs invoqués en soutien à sa demande. Comme le nota Gratl, non seulement Kennedy avait-il forcé la BCCLA à le traîner devant la cour fédérale &laquo;&nbsp;pour qu&#8217;il fasse son boulot&nbsp;&raquo;, mais en plus le grand patron de la CPP présenta de &laquo;&nbsp;piètres requêtes&nbsp;&raquo; dans le but d&#8217;empêcher le tribunal d&#8217;entendre la demande de contrôle judiciaire déposée par l&#8217;Association.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Quel genre de commissaire aux plaintes du public serait prêt à dépenser des fonds publics pour résister à une plainte du public&nbsp;?&nbsp;&raquo;, demanda Gratl. Mais la BCCLA connaissait trop bien la réponse à cette question&nbsp;: un commissaire qui, avant d&#8217;hériter de ce poste, avait agit pendant de nombreuses années en tant que conseiller juridique pour la GRC et le SCRS au cours de ses vingt-années de carrière au ministère de la Justice&nbsp;!</p>
<p>Au début de l&#8217;année suivante, la juge Sandra J. Simpson rejeta la demande de contrôle judiciaire faite par la BCCLA. Dans ses motifs, le tribunal écrivit ceci&nbsp;: &laquo;&nbsp;La Commission s&#8217;engage à examiner la plainte de la demanderesse une fois qu&#8217;elle aura en sa possession un rapport de la GRC sur la plainte de la Commission. Il est désormais certain que ce rapport sera entre les mains de la Commission d&#8217;ici la fin du mois. Dans ces circonstances, la question est devenue pratiquement théorique et aucune ordonnance ne sera rendue.&nbsp;&raquo; (149)</p>
<p><strong></p>
<h3>Une arrestation opportune sur fond de publicité négative</h3>
<p></strong></p>
<p>Le 1er février 2007, la Commission des plaintes du public contre la GRC causa toute une surprise lorsque son président annonça qu&#8217;il portait plainte contre la GRC pour sa conduite lors des élections de 2005-206. Mais ce rebondissement inattendu fut rapidement suivi d&#8217;un autre, deux semaines plus tard. Contre toute attente, la GRC procéda à une arrestation dans l&#8217;affaire des fiducies de revenu après quatorze mois d&#8217;enquête.</p>
<p>Ainsi, le 15 février, Serge Nadeau, un haut fonctionnaire du ministère des Finances à Ottawa, fut accusé d&#8217;abus de confiance, une infraction criminelle dont la peine maximale est de cinq années d&#8217;emprisonnement. La GRC reprocha à Nadeau de s&#8217;être servit d&#8217;informations privilégiées pour en tirer un avantage personnel. La GRC alléguait plus particulièrement que Nadeau avait acheté des titres à la bourse en sachant que leur valeur était destinée à monter en raison des informations confidentielles qu&#8217;il détenait sur l&#8217;annonce que le ministre des Finances de l&#8217;époque, Ralph Goodale, s&#8217;apprêtait à faire au sujet des fiducies de revenu, en novembre 2005.</p>
<p>Nadeau fut immédiatement suspendu de ses fonctions. Il était directeur général de l&#8217;analyse à la direction de la politique de l&#8217;impôt au ministère des Finances. Son arrestation fut accueillit avec incrédulité par ses collègues de travail, qui le dépeignèrent comme un fonctionnaire respecté qui se donnait à fond au boulot. (150) On apprendra éventuellement que Nadeau avait fait parti du cercle restreint de hauts fonctionnaires qui furent informés de la teneur de la décision de Goodale sur les fiducies de revenu vingt-quatre heures avant quelle ne soit annoncée publiquement. (151)</p>
<p>Le surintendant principal de la GRC, Dan Killam, profita de l&#8217;occasion pour annoncer que l&#8217;enquête &laquo;&nbsp;exhaustive&nbsp;&raquo; sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu était désormais terminée. La nouvelle de l&#8217;arrestation de Nadeau suscita évidemment bien des réactions à Ottawa.</p>
<p>Pour les libéraux, l&#8217;heure était maintenant à demander des comptes à leurs adversaires. Selon eux, la conclusion de l&#8217;investigation policière démontrait que les partis d&#8217;opposition de l&#8217;époque auraient dû s&#8217;abstenir de se servir de l&#8217;enquête de la GRC pour lancer des allégations de corruption politique durant la campagne électorale. &laquo;&nbsp;Il est regrettable qu&#8217;une poignée de politiciens ait utilisé cette affaire pour faire du salissage et des insinuations&nbsp;&raquo;, déplora Goodale. (152) &laquo;&nbsp;Aujourd&#8217;hui, on a la preuve qu&#8217;ils avaient tort et ils devraient se rétracter et s&#8217;excuser.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Des stratèges libéraux qui avaient travaillés étroitement avec Paul Martin soulevèrent eux aussi des questions au sujet de l&#8217;enquête de la GRC. &laquo;&nbsp;La question de savoir pourquoi la GRC a annoncée son enquête au moment où elle l&#8217;a fait et de la façon qu&#8217;elle l&#8217;a fait a toujours intrigué les gens&nbsp;&raquo;, affirma David Herle, qui fut co-président de la campagne du PLC à l&#8217;échelle nationale lors des élections générales de 2004 et de 2005-2006. (153) Scott Reid, l&#8217;ex-directeur des communications de Paul Martin, rappela que l&#8217;enquête sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu avait eu un impact &laquo;&nbsp;dévastateur&nbsp;&raquo; sur la campagne libérale et se demanda si la conduite de la GRC s&#8217;expliquait par un &laquo;&nbsp;manque de jugement ou quelque chose de plus pernicieux.&nbsp;&raquo; (154)</p>
<p>Même la députée néo-démocrate Judy Wasycylcia-Leis reconnut pour la première fois qu&#8217;elle avait été &laquo;&nbsp;stupéfaite&nbsp;&raquo; que la GRC l&#8217;informe de la tenue d&#8217;une enquête sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. &laquo;&nbsp;À l&#8217;époque, je ne faisait que mon travail&nbsp;&raquo;, expliqua-t-elle lors d&#8217;un entretien avec Macleans.ca. (155) &laquo;&nbsp;Il se trouve que la GRC me répondit et il m&#8217;incombait d&#8217;informer les gens. Mais je n&#8217;ai aucune idée pourquoi la GRC a fait ce qu&#8217;elle a fait et j&#8217;attends toujours les résultats de l&#8217;enquête. La GRC devra s&#8217;expliquer là-dessus.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Toutefois, sur le fond, Wasylycia-Leis continuait à critiquer Goodale, en lui reprochant de ne pas avoir été celui qui prit l&#8217;initiative de contacter la police. D&#8217;ailleurs, de l&#8217;avis des néo-démocrates, le dépôt d&#8217;une accusation dans ce dossier leur donnait entièrement raison de s&#8217;être adressés à la GRC. Aussi, le NPD était d&#8217;avis que c&#8217;était plutôt Goodale qui devrait s&#8217;excuser. &laquo;&nbsp;Il doit présenter des excuses à tous les Canadiens pour avoir manqué à son devoir de protéger les marchés financiers et l&#8217;intégrité du ministère des Finances&nbsp;&raquo;, affirma Wasylycia-Leis dans un communiqué de presse.</p>
<p>Don Drummond, économiste en chef à la banque Toronto-Dominion, abonda dans le même sens. À son avis, l&#8217;arrestation de Nadeau ternissait la réputation du ministère des Finances. &laquo;&nbsp;Durant la longue histoire du ministère, rien de tel n&#8217;était jamais arrivé&nbsp;&raquo;, affirma Drummond qui travailla au ministère des Finances pendant vingt-trois ans avant d&#8217;aller se recycler dans le secteur privé. (156) Notons d&#8217;ailleurs que Drummond avait été un proche collaborateur de Paul Martin, lorsque celui-ci était ministre des Finances, durant les années &#8217;90.</p>
<p>Entre-temps, le chef libéral Stéphane Dion demanda à Harper de retirer une publicité en français que le Parti conservateur venait tout juste de lancer au Québec et qui faisait notamment allusion à l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. La publicité anti-libérale montrait l&#8217;image d&#8217;un journal dont la manchette indiquait &laquo;&nbsp;La GRC enquête sur l&#8217;entourage de Goodale&nbsp;&raquo;.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Le premier ministre a le devoir de demander à son parti de retirer sa publicité négative qui fait ombrage à la réputation de Ralph Goodale&nbsp;&raquo;, déclara Dion. Mais les conservateurs n&#8217;avaient aucunement l&#8217;intention de renoncer à cette publicité. &laquo;&nbsp;Elle fait référence à un fait, il y a eu une enquête&nbsp;&raquo;, rétorqua Ryan Sparrow, porte-parole du parti.</p>
<p>Le premier ministre Harper lui-même en rajouta, en disant que c&#8217;était à Goodale d&#8217;offrir ses excuses. &laquo;&nbsp;Vous vous rappellerez qu&#8217;il a dit aux Canadiens qu&#8217;aucun membre dans son entourage ou de son ministère était impliqué d&#8217;une quelconque façon&nbsp;&raquo;, le chef conservateur. &laquo;&nbsp;Maintenant que nous voyons que quelqu&#8217;un a été inculpé, je pense franchement que ça ne fait que confirmer les grands titres de journaux que nous citons dans notre campagne publicitaire.&nbsp;&raquo; Goodale dénonça Harper pour son refus d&#8217;admettre que la publicité contenait une &laquo;&nbsp;fausseté flagrante&nbsp;&raquo;, et accusa le premier ministre de se comporter davantage comme un &laquo;&nbsp;voyou politique plutôt qu&#8217;en vrai leader&nbsp;&raquo;</p>
<p>Mais Harper alla encore plus loin. &laquo;&nbsp;Je crois que les libéraux devraient s&#8217;excuser à Zaccardelli pour avoir suggéré aux Canadiens que la GRC avait inventé ce scandale&nbsp;&raquo;, lança le leader conservateur. (157) (N&#8217;y avait-il pas que quelque chose de profondément révélateur dans le fait que Harper continuait à défendre l&#8217;ex-commissaire de la GRC même après que celui-ci eut démissionné de son poste dans des circonstances plutôt déshonorantes&nbsp;?)</p>
<p>Le ministre des Finances Jim Flaherty se permit même de suggérer que la Gendarmerie n&#8217;avait jamais cessé d&#8217;enquêter sur Goodale, contredisant ainsi la déclaration de la GRC à l&#8217;effet que l&#8217;enquête était belle et bien terminée. &laquo;&nbsp;Si M.&nbsp;Goodale veut des excuses, il devrait aller voir la GRC et leur demander s&#8217;ils enquêtent encore sur lui&nbsp;&raquo;, affirma-t-il. (158)</p>
<p>Finalement, la publicité tant décriée des conservateurs fut retirée pour une raison qui était tout à fait étrangère avec la sauvegarde de la réputation de Goodale. En fait, c&#8217;est le déclenchement d&#8217;élections générales au Québec, le 21 février, qui convainquit le parti de Harper que cette publicité n&#8217;avait plus sa place. (159)</p>
<p>Dion, de même que certains analystes, affirmèrent qu&#8217;en période électorale, ce genre de publicité anti-libérale pouvait nuire aux chances de réélection du Parti libéral de Jean Charest, même si les deux formations politiques sont distinctes l&#8217;une de l&#8217;autre. Les conservateurs n&#8217;avaient sûrement pas envie de se faire accuser de diffuser des publicités susceptibles d&#8217;aider le Parti québécois. Mais les conservateurs nièrent que que ce facteur motiva leur décision. Ils expliquèrent plutôt qu&#8217;ils craignaient que leur publicité ne se perde dans la mer de propagande électorale qui envahira les ondes.</p>
<p>L&#8217;enquête de la GRC avait peut-être aboutit à une mise en accusation, mais ceux qui saluèrent l&#8217;arrestation de Nadeau  auraient toutefois tout intérêt à y regarder à deux fois car il y avait loin de la coupe aux lèvres. Ainsi, certains chroniqueurs de l&#8217;actualité financière ne cachèrent pas leur scepticisme. &laquo;&nbsp;En déclenchant son enquête, la GRC risquait de mettre au jour un grand scandale qui aurait vu tomber de leur piédestal des grands gestionnaires de portefeuilles, des grands courtiers, des grands dirigeants d&#8217;entreprise. Finalement, il n&#8217;en est rien&nbsp;&raquo;, écrivit Michel Girard dans La Presse. (160)</p>
<p>&laquo;&nbsp;Si les titres de plusieurs grandes entreprises à dividendes élevés (compagnies de téléphone et banques) et de fiducies de revenu ont fait l&#8217;objet d&#8217;achats anormalement massifs juste avant l&#8217;annonce du ministre Goodale, ce n&#8217;est qu&#8217;une question de coïncidence, dont seule la Bourse connaît les grands secrets&nbsp;!&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il. &laquo;&nbsp;Qui aurait pu croire qu&#8217;un simple fonctionnaire fédéral pouvait influencer la Bourse de Toronto à ce point&nbsp;?&nbsp;&raquo;, demanda Girard sur un ton que l&#8217;on devinait sarcastique.</p>
<p>Pour Jean-Paul Gagné du magazine Les Affaires, le dénouement de l&#8217;enquête de la GRC &laquo;&nbsp;prouve à nouveau que le mécanisme canadien d&#8217;enquête sur les crimes financiers est d&#8217;une inefficacité remarquable.&nbsp;&raquo; (161) Selon lui, Nadeau n&#8217;était tout simplement qu&#8217;&nbsp;&raquo;un fonctionnaire du ministère fédéral des Finances qui aurait eu la maladresse d&#8217;acheter ou de faire acheter une quantité d&#8217;actions représentant une part infime de l&#8217;important volume de titres échangés le 23 novembre 2005.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Face à un tel résultat, Gagné n&#8217;hésita pas à parler ouvertement de &laquo;&nbsp;farce.&nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;La GRC espère peut-être que son honneur est sauf auprès du grand public. Or, c&#8217;est un petit poisson rouge d&#8217;aquarium domestique qu&#8217;elle nous a présenté le 9 février. Tous les gros poissons repérés par son sonar sont passés à travers les mailles de son filet&nbsp;&raquo;, dénonça-t-il.</p>
<p>Le timing de l&#8217;arrestation de Nadeau avait lui aussi de quoi laisser plutôt songeur. Était-ce vraiment le fruit du hasard si cette arrestation survint précisément deux semaines après que la Commission des plaintes du public contre la GRC se décida à procéder à une enquête relativement aux allégations d&#8217;ingérence lors des des élections générales fédérales&nbsp;? En terminant son enquête en procédant à une arrestation, n&#8217;était-ce pas là la meilleure façon pour la GRC de justifier une enquête policière qui était elle-même sur la sellette&nbsp;?</p>
<p>Par ailleurs, l&#8217;évolution de la cause de Nadeau devant la cour ontarienne continua à alimenter les sentiments de perplexité. En effet, que penser du fait que la preuve dans ce dossier était si volumineuse que la poursuite dû remettre pas moins de onze boites de documents à l&#8217;avocat de Nadeau pour que celui-ci puisse préparer sa défense&nbsp;? (162) Pour une cause qui se résumait à une seule et unique accusation d&#8217;abus de confiance, voilà qui sortait de l&#8217;ordinaire.</p>
<p>Et que penser des efforts déployés par les procureurs de la couronne en vue d&#8217;empêcher la diffusion du maximum d&#8217;informations relativement à l&#8217;enquête de la GRC qui mena à l&#8217;arrestation de Nadeau&nbsp;? Quels secrets de la GRC essayait-on de cacher au public&nbsp;?</p>
<p>Lorsque Nadeau fut accusé, le seul document du dossier qui était accessible au public était sa sommation. Dès le début, la juge Ann Alder de la cour de l&#8217;Ontario avait rendu une ordonnance de mise sous scellés de tous les documents relatifs aux ordonnances de communication de documents et/ou de données dans cette affaire, ce qui incluait les dénonciations faites sous serment par les enquêteurs de la GRC.</p>
<p>Le 29 mars, les avocats du quotidien The Globe and Mail, de l&#8217;agence de nouvelles La Presse Canadienne et du réseau CTV contestèrent les ordonnances de mise sous scellés devant le juge Michael J. Quigley de la cour supérieure de l&#8217;Ontario. Durant l&#8217;audience, la couronne se montra favorable à l&#8217;ouverture des scellés, à condition que le tribunal accepte d&#8217;imposer une ordonnance de non-publication applicable jusqu&#8217;à la fin des procédures. Pour soutenir sa demande, la couronne plaida que la publicité entourant cette cause pourrait affecter le droit de l&#8217;accusé à un procès juste et équitable. Cette requête reçut d&#8217;ailleurs l&#8217;appui de l&#8217;avocat de Nadeau.</p>
<p>Estimant que la couronne n&#8217;avait pas prouvée l&#8217;existence d&#8217;un préjudice, le juge Quigley rejeta la demande d&#8217;ordonnance de non-publication. Le tribunal ordonna également que la cour de l&#8217;Ontario rende accessible au public tous les documents relatifs aux ordonnances de communication dans un délai de vingt jours. Cette décision permit aux médias de faire de nouvelles révélations sur l&#8217;enquête de la GRC.</p>
<p>Tout d&#8217;abord, les allégations de la GRC à l&#8217;égard de Nadeau furent précisées. Ainsi, Nadeau aurait procédé à l&#8217;achat de 3100 unités du Fond de revenu Pages Jaunes en cinq transactions, et ce, moins de huit heures avant que Goodale ne fasse son annonce sur les fiducies de revenu. Il les aurait ensuite revendus en deux transactions le mois suivant, ce qui lui aurait permit d&#8217;empocher un gain s&#8217;élevant quelque part entre 6368 et 7378 dollars. (164) Comme le fit remarquer le Globe and Mail en page éditoriale, cela représentait le prix moyen d&#8217;une rénovation d&#8217;une salle cuisine. (165)</p>
<p>Bref, on était bien loin des volumes de transaction vertigineux de centaines de millions de dollars qui prirent place sur les marchés boursiers dans les heures qui précédèrent l&#8217;annonce du ministre Goodale et qui avaient rapidement suscité des soupçons chez certains observateurs attentifs de la haute finance, ce qui avait amené une certaine députée du NPD à faire part de ses inquiétudes à la GRC.</p>
<p>Mais le plus intéressant dans tout ça n&#8217;était pas ce que la GRC avait appris sur les transactions suspectes de Nadeau mais bien comment cette information était parvenu jusqu&#8217;à elle. Car le crédit de cette découverte ne revenait pas à la GRC, mais plutôt à l&#8217;Autorité des Marchés Financiers (AMF), l&#8217;organisme agissant à titre de chien de garde auprès de l&#8217;industrie des valeurs mobilières au Québec.</p>
<p>Les premiers éléments de preuve à l&#8217;égard de Nadeau ne firent surface qu&#8217;en mars 2006, lorsque François Lapierre, enquêteur auprès de l&#8217;AMF, effectuait une vérification ponctuelle de transactions faites dans le secteur des fiducies de revenu. &laquo;&nbsp;Il vit le nom &#8217;Nadeau&#8217; avec pour employeur le ministère des Finances fédéral&nbsp;&raquo;, pouvait-on lire dans un document de la GRC déposé au dossier de la cour. (166) &laquo;&nbsp;Cela lui mit la puce à l&#8217;oreille.&nbsp;&raquo; L&#8217;AMF fit suivre cette information à la GRC, qui ouvrit une enquête sur Nadeau. La GRC ne tarda pas à découvrir le rôle que Nadeau joua dans le processus décisionnel qui mena à l&#8217;adoption de la nouvelle politique du ministre des Finances sur les fiducies de revenu.</p>
<p>Bref, l&#8217;AMF pointa du doigt Nadeau et la GRC n&#8217;eut qu&#8217;à suivre cette piste prometteuse qui s&#8217;avéra payante. Voilà qui réduisait à sa plus simple expression le mérite qui revenait à la GRC pour l&#8217;arrestation du seul suspect dans l&#8217;affaire des fiducies de revenu. La GRC devait donc une fière chandelle à l&#8217;AMF. Car si l&#8217;AMF n&#8217;avait pas été là, la GRC n&#8217;aurait pas pu arrêter Nadeau. Et si elle n&#8217;avait pas arrêté Nadeau, la GRC aurait eu beaucoup plus de difficultés à légitimer une enquête fort controversée dont les répercussions politiques se feront encore sentir pendant longtemps. Mais une autre surprise de taille était encore à venir.</p>
<p>La GRC était apparemment sur le point de procéder à l&#8217;arrestation d&#8217;une deuxième personne, cette fois-ci sous l&#8217;accusation d&#8217;avoir divulgué des informations privilégiées dans le dossier des fiducies de revenu peu avant l&#8217;annonce du ministre Goodale. C&#8217;est ce que révélait un document interne de la GRC daté d&#8217;août 2006 obtenu en vertu de la Loi d&#8217;accès à l&#8217;information. (167)</p>
<p>Mais la GRC dû renoncé à aller de l&#8217;avant lorsque les dispositions de la Loi sur la sécurité de l&#8217;information sur lesquelles elle voulait se baser pour porter des accusations furent déclarées inconstitutionnelles par la juge Ratushny dans l&#8217;affaire Juliet O&#8217;Neill, en octobre 2006. Comme le jugement Ratushny n&#8217;a jamais été porté en appel, cette seconde personne échappa définitivement aux accusations. Voilà qui expliquait donc pourquoi une enquête qui, à l&#8217;origine, devait porter sur &laquo;&nbsp;un bris de sécurité ainsi qu&#8217;un transfert illégal d&#8217;informations privilégiées&nbsp;&raquo;, avait plutôt aboutit à une accusation d&#8217;abus de confiance.</p>
<p>Sur le plan politique, cette nouvelle révélation représentait le pire scénario possible pour les libéraux. Ainsi, lorsque la GRC avait annoncée qu&#8217;elle mettait fin à son enquête sans porter d&#8217;accusation en vertu de la Loi sur la sécurité de l&#8217;information, les libéraux avait eu beau jeu de clamer que les allégations de fuite d&#8217;informations privilégiées dans l&#8217;affaire des fiducies de revenu n&#8217;avaient aucun fondements.</p>
<p>Si, au contraire, l&#8217;enquête de la GRC avait abouti à des accusations formelles de transfert illégal d&#8217;informations privilégiées, les libéraux auraient certes été embarrassées mais ils auraient au moins pu se consoler en se disant que le procès constituerait une opportunité de tirer au clair une fois pour toutes les allégations de fuites qui leur avait causé tant de tort politique lors de la campagne électorale. Privés de toute possibilité d&#8217;être innocentés de manière définitive ni par les GRC, ni par les tribunaux, les libéraux étaient donc condamnés à demeurer d&#8217;éternels suspects.<br />
<strong></p>
<h3>
Le rôle de la GRC enfin reconnut&nbsp;!</h3>
<p></strong></p>
<p>Le 6 février 2008, le nouveau commissaire de la GRC, William Elliott, se présenta devant un comité parlementaire de la Chambre des communes. Parmi les sujets à l&#8217;ordre du jour&nbsp;: le rôle de la GRC lors des dernières élections générales, qui fut à nouveau dénoncé, cette fois-ci par le critique libéral en matière de sécurité publique, Ujjal Dosanjh. Fait intéressant, avant de se joindre aux libéraux fédéraux, Dosanjh avait  brièvement occupé le poste de premier ministre de la Colombie-Britannique en succédant à Glen Clark, le leader néo-démocrate dont la carrière politique avait été mise en déroute suite à une enquête controversée de la GRC.</p>
<p>Dosanjh fit valoir au commissaire Elliott que la confirmation officielle d&#8217;une enquête par la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu était &laquo;&nbsp;apparue comme une grossière ingérence dans une élection.&nbsp;&raquo; Elliott répondit en disant qu&#8217;il ignorait si des politiques ou des lignes de conduite avaient été enfreintes ou n&#8217;avaient pas été suivies&nbsp;&raquo; dans cette affaire. &laquo;&nbsp;La GRC n&#8217;a pas de politiques ou de lignes directrices adéquates en matière de communications relativement aux enquêtes criminelles&nbsp;&raquo;, reconnut le commissaire de la GRC. (168)</p>
<p>Dosanjh demanda ensuite ce que la GRC comptait faire pour empêcher la répétition d&#8217;une telle situation à l&#8217;avenir. &laquo;&nbsp;Nous nous apprêtons à prendre de mesures pour clarifier nos lignes de conduites, et ainsi améliorer nos pratiques&nbsp;&raquo;, répondit alors Elliott. Questionné par La Presse Canadienne au sujet du rôle de la GRC lors des élections, Elliott affirma qu&#8217;il ne souhaitait pas exprimer d&#8217;opinion à ce sujet. &laquo;&nbsp;La GRC est plutôt incohérente en ce qui a trait à la divulgation d&#8217;informations se rapportant aux enquêtes&nbsp;&raquo;, concéda-t-il cependant.</p>
<p>Quelques semaines plus tard, l&#8217;Association des libertés civiles de la Colombie-Britannique (BCCLA) intervint publiquement pour demander à la Commission des plaintes du public contre la GRC (CPP) de recommander à la GRC et au ministre de la Sécurité publique, Stockwell Day, l&#8217;adoption d&#8217;une ligne de conduite destinée à empêcher la Gendarmerie d&#8217;influencer les élections. (169) Le président de l&#8217;Association, Jason Gratl, déclara qu&#8217;une telle politique était devenu nécessaire en raison de fait que la GRC &laquo;&nbsp;semble à l&#8217;occasion prête à s&#8217;aventurer dans des eaux partisanes.&nbsp;&raquo;</p>
<p>La BCCLA recommanda donc que la GRC s&#8217;abstienne de révéler l&#8217;existence d&#8217;une enquête criminelle sauf dans des cas exceptionnels, par exemple, lorsque la sécurité publique serait menacée de façon imminente ou pour faire avancer une enquête au point mort. L&#8217;Association indiqua qu&#8217;elle ne voyait pas d&#8217;objection à ce qu&#8217;une enquête soit connue du public lorsque des accusations ont été approuvées par des procureurs de la couronne. La BCCLA demanda également à ce que le rapport d&#8217;examen de la plainte du président intérimaire de la CPP, Paul Kennedy, concernant la conduite de la GRC lors des dernières élections soit rendu public.</p>
<p>Rappelons que cette plainte portait sur deux gestes qu&#8217;avait posé certains membres de la GRC relativement à l&#8217;affaire des fiducies de revenu&nbsp;: le premier était la lettre de l&#8217;ex-commissaire Zaccardelli qui avait été envoyée par télécopieur, le 23 décembre 2005, et qui informait la députée Wasylycia-Leis qu&#8217;une enquête criminelle serait ouverte sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu&nbsp;; le deuxième était un communiqué de presse que la GRC diffusa durant la soirée du 28 décembre suivant, dans lequel la Gendarmerie confirmait essentiellement les informations contenues dans la lettre adressée à Wasylycia-Leis tout en ajoutant &laquo;&nbsp;qu&#8217;elle ne possède en ce moment aucune preuve d&#8217;actes illégaux ou répréhensibles de la part de quiconque incluant le ministre des Finances Ralph Goodale.&nbsp;&raquo;</p>
<p>La plainte de Kennedy se divisait en deux volets. Dans un premier temps, il s&#8217;agissait de &laquo;&nbsp;déterminer si les agents de la GRC qui ont transmis les renseignements ont respecté les politiques, les méthodes, les lignes directrices et les exigences réglementaires en ce qui a trait à la divulgation de tels renseignements.&nbsp;&raquo; Quant au deuxième volet, il touchait aux allégations d&#8217;ingérence politique de la part de la GRC. Plus spécifiquement, le président de la CPP cherchait savoir &laquo;&nbsp;si les politiques, les méthodes et les lignes directrices en la matière permettent en effet de faire face à une situation où la divulgation d&#8217;information relative à une enquête policière peut avoir une incidence hors de proportion sur le processus démocratique si bien que la confiance des membres du public à l&#8217;égard de l&#8217;indépendance de la police est ébranlée.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Le 31 mars, la Commission exauça le voeu de la BCCLA en rendant public son rapport (170), lequel fut d&#8217;ailleurs d&#8217;un grand intérêt puisqu&#8217;il apporta des révélations inédites sur les dessous de la stratégie de gestion des communications de la GRC relativement à son enquête sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. Comme on le sait, les enquêtes sur les plaintes adressées à la CPP sont toutes confiées à la GRC. La plainte du président intérimaire de la Commission n&#8217;y échappa pas. Dans un premier temps, le rapport de la CPP s&#8217;attarda donc au rapport final de la GRC sur la plainte de Kennedy, lequel fut signé par le sous-commissaire de la GRC William Sweeney.</p>
<p>L&#8217;enquête fut menée par la sergente Lise Noiseux, qui communiqua avec au moins dix-huit personnes, soit des membres réguliers et des membres civils de la GRC, qui avaient tous participé à un niveau ou à un autre au processus menant à l&#8217;envoi de la lettre de Zaccardelli à Wasylycia-Leis et à la diffusion du communiqué de presse de la GRC. L&#8217;enquête révéla que &laquo;&nbsp;la décision finale a été prise par le commissaire Zaccardelli&nbsp;&raquo;, et ce, dans les deux cas.</p>
<p>Dans son rapport, la CPP s&#8217;attarda aux normes de service et aux politiques administratives de la GRC en matière de diffusion de renseignements. &laquo;&nbsp;Les normes de service prévoyaient aussi un suivi auprès des plaignants, au besoin&nbsp;&raquo;, notait la Commission. &laquo;&nbsp;Dans le cas qui nous importe, Mme&nbsp;Wasylycia-Leis, qui ne faisait que donner suite aux hypothèses des médias, a été élevée au statut de plaignante et s&#8217;est vu confirmer par écrit la tenue d&#8217;une enquête criminelle.&nbsp;&raquo; La CPP nota qu&#8217;&nbsp;&raquo;aucune politique de la GRC ne traitait de façon explicite des personnes pouvant être considérées comme des plaignants à juste titre.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Dans un premier temps, Zaccardelli confia à son adjoint exécutif, le surintendant Mike McDonald, le soin de mettre au point la lettre destinée à Wasylycia-Leis. Une fois qu&#8217;il approuva et signa ladite lettre, Zaccardelli demanda à McDonald de l&#8217;envoyer par télécopieur. L&#8217;adjoint de Zaccardelli semblait d&#8217;ailleurs tenir mordicus à ce que l&#8217;information se rende jusqu&#8217;à la députée de l&#8217;opposition puisqu&#8217;il l&#8217;avisa par téléphone deux fois plutôt qu&#8217;une de l&#8217;arrivée de la lettre du commissaire de la GRC.</p>
<p>Voici ce qu&#8217;on pouvait lire dans le rapport de la CPP à cet effet&nbsp;: &laquo;&nbsp;Le surintendant McDonald a appelé aux bureaux de Mme&nbsp;Wasylycia-Leis à Winnipeg et à Ottawa vers 15 h 15 le 23 décembre 2005. Il a appris que les deux bureaux étaient fermés jusqu&#8217;au 3 janvier 2006. Il a donc laissé un message aux deux bureaux indiquant qu&#8217;il envoyait par télécopieur la lettre du commissaire Zaccardelli, et il a ensuite télécopié la lettre.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Fait intéressant, la GRC commença à élaborer son communiqué de presse avant même que la députée du NPD ne médiatise le contenu de la lettre de Zaccardelli. &laquo;&nbsp;Les infocapsules avaient été préparées en prévoyant que, une fois que Mme&nbsp;Wasylycia-Leis aurait accusé réception de la lettre du commissaire, la GRC pourrait alors indiquer qu&#8217;il existait suffisamment de renseignements pour amorcer une enquête criminelle.&nbsp;&raquo; La diffusion du communiqué de presse s&#8217;appuyait sur une pratique générale consistant à confirmer &laquo;&nbsp;les faits connus.&nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;Autrement dit, si les renseignements étaient divulgués par une source fiable, la GRC confirmerait ces renseignements&nbsp;&raquo;, précisa la CPP dans son rapport.</p>
<p>La lecture du rapport de la CPP ne laissait plus aucun doute sur le fait que la GRC savait très bien ce qu&#8217;elle faisait lorsqu&#8217;elle s&#8217;invita durant la campagne électorale de 2005-2006. La GRC s&#8217;était fixée pour objectif de rendre publique l&#8217;existence de son enquête criminelle sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. Comme elle ne pouvait prendre elle-même l&#8217;initiative de le faire sans courir le risque de contrevenir à ses normes en matière de communication de renseignements, elle se servit tout simplement de la députée Wasylycia-Leis pour parvenir à ses fins. C&#8217;est ce que dit en substance le rapport de la CPP dans l&#8217;extrait ci-dessous&nbsp;:</p>
<p>&laquo;&nbsp;En l&#8217;espèce, la publication de la lettre du commissaire par la porte-parole néo-démocrate des Finances le 23 décembre a été considérée comme une divulgation de source fiable, et c&#8217;est d&#8217;ailleurs pourquoi des infocapsules ont été préparées après que la télécopie a été envoyée le 23 décembre. Il appert, d&#8217;après les documents figurant au dossier, que la GRC savait que ses gestes du 23 décembre entraîneraient la confirmation publique par la GRC de la tenue d&#8217;une enquête criminelle sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. Malgré l&#8217;important rôle qu&#8217;elle a joué dans cette divulgation et la création d&#8217;un scénario qui prévoyait que Mme&nbsp;Wasylycia-Leis publierait le contenu de la lettre du 23 décembre, la GRC a refusé d&#8217;accepter la responsabilité de ses gestes dans les mois qui ont suivi. Elle a plutôt laissé entendre que Mme&nbsp;Wasylycia-Leis avait rendu les renseignements publics et que la GRC n&#8217;avait que confirmé les faits connus.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Le rapport final de la GRC fit aussi état du refus de Zaccardelli de collaborer à l&#8217;enquête sur la plainte de la CPP. &laquo;&nbsp;Lorsque la sergente Noiseux l&#8217;a interrogé sur ces incidents, le commissaire Zaccardelli a répondu qu&#8217;il était nommé dans une poursuite au civil en rapport avec cette affaire et que son avocat lui avait recommandé de ne pas formuler de commentaires&nbsp;&raquo;, pouvait-on lire. Selon toute vraisemblance, la poursuite au civil à laquelle Zaccardelli faisait allusion était la demande de contrôle judiciaire qu&#8217;avait déposée la BCCLA devant la cour fédérale dans laquelle il était nommé en tant qu&#8217;intimé.</p>
<p>Kennedy jeta un doute sur la valeur réelle de cette explication en notant que Zaccardelli &laquo;&nbsp;avait toutefois refusé de faire une déclaration lors d&#8217;une enquête sur une plainte du public antérieure liée à cette affaire, laquelle avait été amorcée avant que la poursuite civile soit intentée.&nbsp;&raquo; D&#8217;ailleurs, Zaccardelli ne fut pas le seul à se montrer peu coopératif. Le rapport de la CPP indiqua en effet qu&#8217;&nbsp;&raquo;aucun cadre supérieur du centre de décision de la GRC chargé de l&#8217;enquête sur les fiducies de revenu et ayant participé au processus d&#8217;approbation des communications liées à cette enquête n&#8217;a fourni de renseignements au sujet des décisions de la GRC d&#8217;envoyer la lettre à Mme&nbsp;Wasylycia-Leis et d&#8217;émettre le communiqué ultérieur.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Le sous-commissaire Sweeney rapporta que les preuves fournies durant l&#8217;enquête démontraient que &laquo;&nbsp;les membres de la GRC ayant participé à la communication de ces informations ont respecté toutes les politiques et toutes les dispositions législatives applicables.&nbsp;&raquo; L&#8217;enquête de la GRC &laquo;&nbsp;n&#8217;avait pas permis de conclure à une contravention des textes législatifs et réglementaires.&nbsp;&raquo; Cette conclusion s&#8217;appuyait sur le fait que la GRC &laquo;&nbsp;n&#8217;avait pas de politique portant sur la notification des plaignants quant à l&#8217;intention de la GRC de tenir une enquête criminelle sur les allégations qui ont été portées à son attention.&nbsp;&raquo; La CPP ne trouva rien à dire face à ce raisonnement. &laquo;&nbsp;Compte tenu de l&#8217;absence de telles politiques, méthodes ou lignes directrices spécifiques, je ne peux conclure que des membres de la GRC ont dérogé aux normes applicables&nbsp;&raquo;, écrivit Kennedy.</p>
<p>Par contre, la GRC ne s&#8217;était pas auto-exonérée sur toute la ligne puisque le sous-commissaire Sweeney reconnu que &laquo;&nbsp;le fait de préciser le nom d&#8217;une personne en particulier, en l&#8217;espèce M.&nbsp;Goodale, n&#8217;était pas conforme aux pratiques antérieures.&nbsp;&raquo; Le sous-commissaire Sweeney précisa que &laquo;&nbsp;la décision de le faire a été prise par le commissaire Zaccardelli.&nbsp;&raquo; Malgré tout, celui-ci s&#8217;en tirait complètement indemne puisque le rapport de la CPP en arriva à la conclusion qu&#8217;&nbsp;&raquo;il n&#8217;existe aucune preuve selon laquelle le commissaire Zaccardelli s&#8217;est fondé sur des facteurs inadéquats pour prendre ses décisions.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Le rapport de la CPP s&#8217;attaqua ensuite au deuxième volet de la plainte, soit celui touchant aux allégations d&#8217;ingérence politique de la part de la GRC. &laquo;&nbsp;Les sondages réalisés par EKOS entre le 26 novembre 2005 et le 18 janvier 2006 révèlent que l&#8217;appui de la population est brusquement passé du Parti libéral au Parti conservateur&nbsp;&raquo;, nota le rapport de la CPP. &laquo;&nbsp;Ce revirement dans l&#8217;opinion publique s&#8217;est produit au moment des divulgations de la GRC, soit entre le 23 et le 28 décembre 2005&#8243;, pouvait-on lire ensuite.</p>
<p>La CPP se montra prudente et refusa de voir un lien de cause à effet. &laquo;&nbsp;Il est impossible d&#8217;affirmer avec certitude que la divulgation de renseignements par la GRC est le seul facteur qui a causé ce brusque revirement dans les intentions des électeurs&nbsp;&raquo;, écrivit Kennedy. Le rapport de la CPP se contenta d&#8217;énoncer une simple généralité à l&#8217;effet que l&#8217;ingérence politique de la police en période électorale faisait parti du domaine des possibilités. &laquo;&nbsp;Il est clair que, par ses gestes ou ses omissions, la police peut influencer, intentionnellement ou non, le résultat des élections, ce qui peut compromettre le processus démocratique&nbsp;&raquo;, indiqua le président de la CPP.</p>
<p>Puis, le rapport de la CPP conclua que rien n&#8217;empêchait la GRC de se livrer à de l&#8217;ingérence politique. &laquo;&nbsp;Je suis d&#8217;accord avec la GRC pour dire que ses politiques, méthodes et lignes directrices en la matière ne permettent pas de faire face à une situation où la divulgation d&#8217;information relative à une enquête policière peut avoir une incidence hors de proportion sur le processus démocratique si bien que la confiance des membres du public à l&#8217;égard de l&#8217;indépendance de la police est ébranlée&nbsp;&raquo;, observa Kennedy.</p>
<p>&laquo;&nbsp;En raison du rôle central du processus électoral dans une démocratie et de la brièveté de la période électorale, il doit y avoir au départ une présomption en faveur de la non-divulgation de l&#8217;existence d&#8217;une enquête criminelle&nbsp;&raquo;, fit valoir la CPP. Le président Kennedy recommanda donc que la GRC élabore une politique spéciale concernant la divulgation de renseignements portant sur des &laquo;&nbsp;enquêtes très délicates&nbsp;&raquo;, c&#8217;est-à-dire toute enquête pouvant avoir une incidence sur le processus électoral, ou qui concerne des personnages politiques, des hauts fonctionnaires ou même des cadres supérieurs d&#8217;une importante société cotée en bourse. Notons que la GRC n&#8217;est liée d&#8217;aucune façon par les recommandations de la CPP.</p>
<p>Kennedy présenta son rapport lors d&#8217;un point du presse, à Ottawa. Les journalistes présents cherchèrent à tirer les vers du nez du président de la CPP quant aux conclusions qu&#8217;il tirait du rôle que joua la GRC lors de la campagne électorale. &laquo;&nbsp;Je n&#8217;ai pas la moindre idée de ce qui a pu se passer dans la tête du commissaire (Zaccardelli)&nbsp;&raquo;, affirma Kennedy qui cherchait à se défiler. Il concéda du bout des lèvres qu&#8217;il était &laquo;&nbsp;crédible d&#8217;assumer&nbsp;&raquo; que la mention du nom de Goodale dans le communiqué de presse de la GRC pouvait avoir eue une influence négative sur les élections. Devant l&#8217;insistance des journalistes, Kennedy se rendit à l&#8217;évidence et admit que &laquo;&nbsp;la GRC savait&nbsp;&raquo; que ces actions auraient un impact sur la campagne. &laquo;&nbsp;Dans ce cas particulier, fournir de l&#8217;information au milieu d&#8217;une élection à une personne qui est critique en matière de Finances, vous savez que ça sera utilisé dans un but particulier&nbsp;&raquo;, déclara le président de la CPP. (171)</p>
<p>Le rapport de la CPP suscita diverses réactions. La BCCLA exprima sa déception, reprochant à Kennedy d&#8217;avoir omis de tisser les liens qui s&#8217;imposaient entre ses conclusions de faits et l&#8217;attribution des responsabilités dans cette affaire. &laquo;&nbsp;Les faits dépeignent un commissaire manipulant cyniquement les résultats de la dernière élection fédérale. M.&nbsp;Kennedy ferma les yeux devant ses propres conclusions de faits et négligea de tisser des liens&nbsp;&raquo;, affirma Jason Gratl, président de la BCCLA, qui estimait que le président de la CPP n&#8217;avait pas fait une analyse sérieuse des normes générales de la GRC et de l&#8217;exercice du pouvoir discrétionnaire du commissaire Zaccardelli dans ce cas particulier. (172)</p>
<p>À Ottawa, les réactions furent diverses. &laquo;&nbsp;Il semblerait que les plans de communication de la GRC à ce sujet n&#8217;étaient pas accidentels ou faits par mégarde ou sous l&#8217;impulsion du moment&nbsp;&raquo;, commenta Goodale. &laquo;&nbsp;En fait, ils ont été soigneusement élaborés et exécutés.&nbsp;&raquo; (173) Le libéral Dosanjh fut celui qui se montra le plus intransigeant dans sa critique de la GRC. &laquo;&nbsp;Que cela ait été de l&#8217;ingérence politique intentionnelle ou non, le fait est que c&#8217;était de l&#8217;ingérence politique&nbsp;&raquo;, déclara le député. (174) &laquo;&nbsp;En fait, la GRC est descendu dans l&#8217;arène politique. C&#8217;est une grave erreur qui n&#8217;aurait jamais dû arriver&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il. De son côté, la néo-démocrate Wasylycia-Leis reconnut le besoin de mettre en place de nouvelles lignes directrices mais désapprouva la présomption de non-divulgation. &laquo;&nbsp;S&#8217;il faut errer vers quoi que ce soit, cela devrait être dans le sens de l&#8217;ouverture, de la transparence et de la reddition de comptes&nbsp;&raquo;, affirma-t-elle.</p>
<p>Dans son éditorial, le Globe and Mail s&#8217;attarda au fait que &laquo;&nbsp;le nom de M.&nbsp;Goodale, un politicien avec une réputation sans tache, ressortait bizarrement&nbsp;&raquo; dans le communiqué de presse qu&#8217;avait émis la GRC, qui affirmait qu&#8217;elle ne détenait pas de preuve de geste illégal de sa part. (175) &laquo;&nbsp;En d&#8217;autres mots, M.&nbsp;Zaccardelli souleva des soupçons alors même qu&#8217;il déclarait qu&#8217;il n&#8217;y avait aucune raison pour le faire. Alors pourquoi l&#8217;avoir fait&nbsp;?&nbsp;&raquo;, demanda le Globe. Zaccardelli &laquo;&nbsp;devait sûrement savoir qu&#8217;il lançait une bombe dans la campagne électorale&nbsp;&raquo;, pouvait-on lire ensuite. &laquo;&nbsp;Soit M.&nbsp;Zaccardelli a totalement mal interprété ce qui était dans l&#8217;intérêt public ou soit il avait certaines motivations politiques. Comme il refusa de répondre aux questions d&#8217;une enquête menée par un chien de garde indépendant sur cette affaire, le public est en droit d&#8217;être hautement sceptique des motivations de M.&nbsp;Zaccardelli.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Durant la période des questions de la Chambre des communes, le député Dosanjh demanda au ministre Stockwell Day d&#8217;expliquer quelles mesures comptait-il prendre pour que la GRC établisse des lignes directrices en matière de communications publiques sur les enquêtes criminelles. Day répondit que les &laquo;&nbsp;recommandations mise de l&#8217;avant dans le rapport de la CPP sont actuellement mises en oeuvre.&nbsp;&raquo; (176) Pourtant, le commissaire Elliott n&#8217;était pas allé aussi loin dans le communiqué officiel qu&#8217;il avait émis en réaction au rapport de la CPP. Le commissaire de la GRC s&#8217;était tout simplement contenté de remercier la CPP pour ses &laquo;&nbsp;précieux conseils&nbsp;&raquo; et affirma que son rapport &laquo;&nbsp;aidera à développer des politiques et des normes améliorées&nbsp;&raquo;, sans préciser lesquelles des recommandations formulées par Kennedy seront retenues. (177) Nelson Kalil, un assistant de Kennedy, affirma qu&#8217;on ne l&#8217;avait pas informé d&#8217;un engagement de la part de la GRC d&#8217;appliquer les recommandations du rapport.</p>
<p>Le stratège David Herle, qui avait co-présidé la campagne libérale, déclara sur le réseau CBC qu&#8217;une enquête publique sur cette affaire était devenue nécessaire. (178) Selon lui, le rapport de la CPP &laquo;&nbsp;n&#8217;est qu&#8217;une plate-forme de lancement pour la tenue de d&#8217;autres enquêtes.&nbsp;&raquo; Herle affirma également que le commissaire Elliott avait &laquo;&nbsp;une obligation&nbsp;&raquo; de mener une enquête dans ses rangs. &laquo;&nbsp;Il est important de noter que toute influence sur une élection, soit-elle réelle ou le résultat d&#8217;une perception négative, peut briser la confiance entre les citoyens et la police qui est essentielle pour maintenir l&#8217;autorité de la loi dans une société civilisée&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il.</p>
<p>La demande de Herle fut reprise dans les pages du Toronto Star par le chroniqueur James Travers, qui couvre la scène politique fédérale à Ottawa. &laquo;&nbsp;Tous les partis politiques de même que tous les citoyens partagent un intérêt commun à faire la lumière sur les actions obscures de Giuliano Zaccardelli&nbsp;&raquo;, écrivit Travers. (179) &laquo;&nbsp;Malheureusement, la peur de l&#8217;embarras politique et la recherche de l&#8217;avantage partisan étouffent la curiosité politique et le besoin de savoir&nbsp;&raquo;, s&#8217;indigna Travers. Ainsi, le chroniqueur rapporta qu&#8217;il y avait un bruit qui courrait dans la capitale nationale voulant que &laquo;&nbsp;les libéraux, les conservateurs et le NPD préfèrent ne pas attirer l&#8217;attention sur des abus qui sont davantage typiques aux dictatures du Tiers-Monde plutôt qu&#8217;aux démocraties du Premier-Monde.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Puis, Travers résuma les fondements des réticences des trois grands partis fédéraux à aller au fond des choses dans cette affaire. &laquo;&nbsp;Les libéraux, qui sont ceux qui ont perdu le plus, sont si craintifs d&#8217;enlever les croûtes de leurs vieilles blessures internes qu&#8217;ils préfèrent ne pas jeter un nouveau regard sur des événements envers lesquels ils ne peuvent pas revenir en arrière. Les conservateurs, qui sont ceux qui ont gagné le plus, ne veulent pas soulever le spectre d&#8217;une victoire qui pourrait ne pas avoir été équitable ou loyale. Et le NPD qui penche à gauche veut oublié le rôle qu&#8217;il joua dans l&#8217;avènement au pouvoir du parti le plus à droite de notre histoire.&nbsp;&raquo;</p>
<p>À défaut d&#8217;une enquête, il faudra donc se contenter des deux principales théories en circulation pour expliquer les motivations qui animaient la GRC lors des élections. Travers écrivit que la première des théories voulait que &laquo;&nbsp;Zaccardelli, qui avait été nommé par Chrétien, a saisi l&#8217;opportunité d&#8217;embrocher Martin pour avoir ordonné des enquêtes sur les magouilles des commandites et l&#8217;affaire Maher Arar auxquelles son prédécesseur libéral s&#8217;était opposé et qui ont sérieusement portées atteinte à la GRC.&nbsp;&raquo; L&#8217;autre théorie était que la GRC avait fait ce qui était en son pouvoir pour élire un gouvernement prônant la loi et de l&#8217;ordre et désireux de faire gonfler les budgets des forces policières. &laquo;&nbsp;Aucune démocratie qui se respecte ne peut laisser ces hypothèses inéprouvées&nbsp;&raquo;, conclua Travers.</p>
<p>En fait, le Parti vert du Canada, qui n&#8217;avait pas réussi à faire élire aucun de ses candidats le 23 janvier 2006, fut la seule formation politique fédérale à demander une enquête publique. &laquo;&nbsp;Le Parti Vert est d&#8217;avis que les fondements même de notre démocratie ont été compromis par cette ingérence de la GRC dans l&#8217;élection de 2006&#8243;, déclara Elizabeth May, cheffe du parti dans un communiqué de presse daté de 4 avril. (180) &laquo;&nbsp;Si cette suite d&#8217;événements s&#8217;était produite dans un pays en développement, nous aurions très rapidement conclu à une république de bananes&nbsp;&raquo;, fit-elle d&#8217;ailleurs remarquer.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Les Canadiennes et les Canadiens sont en droit de s&#8217;attendre à ce que le gouvernement ouvre une enquête approfondie pour vider la question de cette ingérence politique extrêmement grave&nbsp;&raquo;, plaida May. Les Verts estimaient que cette enquête devrait &laquo;&nbsp;aller beaucoup plus loin&nbsp;&raquo; que l&#8217;examen mené par la Commission des plaintes du public contre la GRC. &laquo;&nbsp;Le refus du commissaire Zaccardelli de témoigner devant la Commission n&#8217;a été possible que parce que la Commission n&#8217;avait pas les pouvoirs suffisants pour l&#8217;obliger à comparaître. De toute évidence, il est dans l&#8217;intérêt du public d&#8217;ouvrir une enquête exhaustive dans cette affaire&nbsp;&raquo;, observa May.</p>
<p>Selon les verts, il fallait &laquo;&nbsp;contraindre M.&nbsp;Zaccardelli&nbsp;&raquo; à répondre à certaines des questions suivantes&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pourquoi le commissaire Zaccardelli a-t-il choisi d&#8217;envoyer la lettre annonçant une enquête criminelle à la députée Judy Wasylycia-Leis&nbsp;? En quoi était-il urgent de contacter ses bureaux de Winnipeg et d&#8217;Ottawa pour avertir ses employés que la lettre arriverait par télécopieur&nbsp;? Le Parti conservateur a-t-il offert une compensation ou des faveurs à M.&nbsp;Zaccardelli en contrepartie de cette information&nbsp;? Y a-t-il un lien entre l&#8217;ingérence de M.&nbsp;Zaccardelli dans l&#8217;affaire des fiducies de revenu et le traitement subséquent de M.&nbsp;Zaccardelli dans la foulée du rapport du juge O&#8217;Connor sur le traitement de Maher Arar&nbsp;? Y a-t-il un quelconque lien entre l&#8217;ingérence politique du commissaire Zaccardelli et les efforts déployés par les députés conservateurs pour bloquer l&#8217;enquête sur le détournement des fonds de pension de la GRC&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
<p>Bien entendu, le Parti vert n&#8217;avait rien à perdre et tout à gagner politiquement dans la tenue d&#8217;une enquête publique susceptible d&#8217;embarrasser à la fois le NPD, son principal rival sur le plan électoral, mais aussi les conservateurs. D&#8217;ailleurs, inutile de préciser que cette demande resta sans lendemain. Six mois après le dépôt du rapport de la CPP, l&#8217;électorat canadien fut à nouveau convoqué aux urnes, et ce, sans même que la question du rôle controversé de la GRC lors du scrutin précédent n&#8217;ait été vidée. Chose certaine, la facilité avec laquelle la GRC influa sur le résultat d&#8217;une élection générale qui changea le cours de l&#8217;histoire du pays donnait à la démocratie canadienne un arrière-goût de banane moisie.</p>
<p><strong></p>
<h3>Conclusion</h3>
<p></strong></p>
<p>Au Canada anglais, il ne manqua pas d&#8217;observateurs de l&#8217;actualité politiques pour décrire l&#8217;intervention de la GRC durant la campagne électorale de 2005-2006 comme un geste sans précédent dans l&#8217;histoire canadienne. Et avec raison. Par le passé, la GRC nous avait plutôt habitué à une attitude de docilité, voire de collusion, à l&#8217;égard du parti au pouvoir, qu&#8217;il soit d&#8217;allégeance libérale ou conservatrice. Or, en fournissant délibérément des munitions politiques à l&#8217;opposition, la GRC frisait l&#8217;insubordination envers l&#8217;employeur, c&#8217;est-à-dire le gouvernement fédéral.</p>
<p>Le comportement de la GRC pouvait sembler inexplicable et insensé&#8230; si on ne tenait pas compte de l&#8217;avertissement lancé par l&#8217;ancien membre de la GRC et du SCRS, Peter Marwitz. C&#8217;est lui qui avait écrit au premier ministre Paul Martin, en 2004, pour le prévenir qu&#8217;il allait au-devant des ennuis pour son parti aux prochaines élections s&#8217;il tenait une enquête publique sur l&#8217;affaire Maher Arar. Deux ans après sa tentative de chantage politique contre le gouvernement Martin, la &laquo;&nbsp;prophétie&nbsp;&raquo; de Marwitz semblait s&#8217;être réalisée. Ne dit-on pas que la vengeance est un plat qui se mange froid&nbsp;?</p>
<p>Certains diront peut-être qu&#8217;il ne faut pas y voir là de cause à effet. Que les propos de Marwitz et les événements de la campagne de 2005-2006 ne sont que de simples coïncidences. D&#8217;ailleurs, il y en a qui voient des coïncidences partout. Ce sont des théoriciens de la coïncidence. Certes, on ne peut nier que les coïncidences existent dans ce bas monde. Mais peuvent-elles tout expliquer en tout temps&nbsp;?</p>
<p>Il reste que l&#8217;ingérence de la GRC lors de ces élections  soulève aux moins deux questions troublantes que peu de gens semblent avoir envie d&#8217;aborder. La première concerne l&#8217;élection des conservateurs de Stephen Harper. Une victoire facilitée par l&#8217;ingérence politique d&#8217;un corps policier dans le processus électoral peut-elle être légitime&nbsp;? Les historiens auront sans doute le loisir de revenir sur cette question.</p>
<p>La deuxième concerne le pouvoir politique de la GRC. En influençant le résultat d&#8217;une élection générale qui changea le cours de l&#8217;histoire canadienne, la GRC a fait la preuve  quelle ne pouvait pas être sous-estimée. Après une aussi convaincante démonstration de sa capacité de nuisance, quel gouvernement aura encore la témérité de contrarier la GRC&nbsp;? Or, permettre à la GRC de s&#8217;en tirer indemne, c&#8217;est nécessairement l&#8217;inviter à récidiver à la première occasion.</p>
<p>Sources&nbsp;:</p>
<p>(125) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Arar blanchi, la GRC blâmée&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 19 septembre 2006, p. A1.<br />
(126) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Un juge blanchit Arar, blâme la GRC et le SCRS pour leur rôle dans l&#8217;affaire&nbsp;&raquo;, Sylvain Larocque, 18 septembre 2006.<br />
(127) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Zaccardelli wades deeper into the mire&nbsp;&raquo;, December 6 2006, p. A30.<br />
(128) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Mr.&nbsp;Arar, I wish to take this opportunity to express publicly to you, to your wife and to your children how truly sorry I am&nbsp;&raquo;, Jeff Sallot, September 29 2006, p. A1.<br />
(129) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Why didn&#8217;t Zaccardelli move to clear Maher Arar&nbsp;?&nbsp;&raquo;, Tonda MacCharles, September 29 2006, p. A1.<br />
(130) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;What lesson will Arar teach RCMP&nbsp;?&nbsp;&raquo;, John Ibbitson, September 29 2006, p. A4.<br />
(131) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;How Zaccardelli failed RCMP, Arar and Canada&nbsp;&raquo;, September 29 2006, p. A16.<br />
(132) The Gazette, &laquo;&nbsp;Resign, Mr.&nbsp;Zaccardelli, for the RCMP&#8217;s sake&nbsp;&raquo;, September 30 2006, p. B6.<br />
(133) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Harper must tell RCMP chief to go&nbsp;&raquo;, October 6 2006, p. A18.<br />
(134) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Zaccardelli must resign or be fired&nbsp;&raquo;, James Travers, October 3 2006, p. A21.<br />
(135) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Spy agency was never told of Arar error, panel hears&nbsp;&raquo;, Tonda MacCharles, November 1 2006, p. A6.<br />
(136) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Qu&#8217;il parte&nbsp;!&nbsp;&raquo;, Josée Boileau, 3 novembre 2006, p. A8.<br />
(137) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;Judge quashes law, warrants authorizing RCMP raid on Citizen reporter&nbsp;&raquo;, Don Butler, October 19 2006.<br />
(138) The Canadian Press, &laquo;&nbsp;Harper surprised own ministers by long resisting calls for Zaccardelli&#8217;s head&nbsp;&raquo;, Alexander Panetta And Jim Bronskill, December 6 2006.<br />
(139) National Post, &laquo;&nbsp;Top cop leaves Tories no choice &#8211; Only thing left to do is fire the guy by the weekend&nbsp;&raquo;, Don Martin, December 6 2006, p. A4.<br />
(140) <a href="http://www2.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx?Language=F&amp;Mode=1&amp;Parl=39&amp;Ses=1&amp;DocId=2570812">http://www2.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx&nbsp;?Language=F&amp;Mode=1&amp;Parl=39&amp;Ses=1&amp;DocId=2570812</a><br />
(141) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Giuliano Zaccardelli démissionne finalement comme commissaire de la GRC&nbsp;&raquo;, Sylvain Larocque, 6 décembre 2006.<br />
(142) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Many nails in Zaccardelli&#8217;s coffin&nbsp;&raquo;, December 11 2006, p. A18.<br />
(143) Le Soleil, &laquo;&nbsp;La GRC cherche la fuite&nbsp;&raquo;, 5 mars 1999, p. A9.<br />
(144) Pour en savoir davantage sur les plaintes de la BCCLA dans cette affaire, consultez le document suivant&nbsp;: <a href="http://www.bccla.org/othercontent/PaulKennedy.pdf">www.bccla.org/othercontent/PaulKennedy.pdf</a><br />
(145) Art. 45.36 (4), Loi concernant la Gendarmerie royale du Canada.<br />
(146) The Canadian Press, &laquo;&nbsp;RCMP didn&#8217;t intend to influence 2006 election with income-trust probe&nbsp;: official&nbsp;&raquo;, Wendy Cox, February 1 2007.<br />
(147) Toronto Star, &laquo;&nbsp;RCMP&#8217;s probe over trusts faces review&nbsp;&raquo;, Tonda MacCharles, February 2 2007, p. A6.<br />
(148) <a href="http://www.bccla.org/newsletter/BCCLA%20news%20Fall%202007.pdf">http://www.bccla.org/newsletter/BCCLA%20news%20Fall%202007.pdf</a><br />
(149) <a href="http://www.canlii.org/fr/ca/cfpi/doc/2008/2008cf49/">http://www.canlii.org/fr/ca/cfpi/doc/2008/2008cf49/</a><br />
(150) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;Allegations outrage public servants&nbsp;&raquo;, Kathryn May, February 16 2007, p. A1.<br />
(151) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Accused bureaucrat was asked to evaluate Ottawa&#8217;s two options&nbsp;&raquo;, Paul Waldie, February 19 2007, p. A1.<br />
(152) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;La GRC porte une accusation à la suite de son enquête sur les fiducies&nbsp;&raquo;, Isabelle Rodrigue, 15 février 2007.<br />
(153) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;RCMP probe exonerates Goodale&nbsp;&raquo;, Juliet O&#8217;Neill, February 16 2007, p. A4.<br />
(154) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Here&#8217;s proof politics here have gone to hell&nbsp;&raquo;, Scott Reid, February 16 2007, p. A6.<br />
(155) Macleans.ca, &laquo;&nbsp;More trouble for the Mounties&nbsp;&raquo;, Kady O&#8217;Malley, February 16 2007.<br />
(156) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Mandarin takes the fall&nbsp;&raquo;, Steven Chase, Sinclair Stewart, Paul Waldie, February 16 2007, p. A1.<br />
(157) Star &#8211; Phoenix, &laquo;&nbsp;Mudslinging real scandal of trust affair&nbsp;&raquo;, February 17 2007, p. A14.<br />
(158) Edmonton Journal, &laquo;&nbsp;Politicians rarely notice the yolk&nbsp;&raquo;, February 18 2007, p. A18.<br />
(159) SRC Radio, 19 février 2007.<br />
(160) La Presse, &laquo;&nbsp;Fiducies&nbsp;: retour sur le 23 novembre 2005&#8243;, Michel Girard, 17 février 2007.<br />
(161) Les Affaires, &laquo;&nbsp;La GRC démontre encore son impuissance&nbsp;&raquo;, Jean-Paul Gagné, 24 février 2007, p. 18.<br />
(162) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Full story in trust case still untold, lawyer says&nbsp;&raquo;, Steven Chase, March 22 2007, p. A5.<br />
(163) <a href="http://www.canlii.org/en/on/onsc/doc/2007/2007canlii13706/2007canlii13706.html">http://www.canlii.org/en/on/onsc/doc/2007/2007canlii13706/2007canlii13706.html</a><br />
(164) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Bureaucrat made $7,000 on trusts, Mounties say&nbsp;&raquo;, Steven Chase, May 17 2007, p. A1.<br />
(165) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Not a bang, but a whimper&nbsp;&raquo;, May 18 2007, p. A18.<br />
(166) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Insider made $7,000 RCMP&nbsp;&raquo;, Jim Bronskill, May 17 2007, p. A6.<br />
(167) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Mounties were set to charge official in income trust leak&nbsp;&raquo;, Daniel Leblanc and Steven Chase, March 10 2008, p. A1.<br />
(168) The Canadian Press, &laquo;&nbsp;RCMP revamps disclosure policy in wake of controversy over income-trust probe&nbsp;&raquo;, Jim Bronskill, February 6 2008.<br />
(169) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;La GRC ne devrait pas rendre publique l&#8217;existence d&#8217;une enquête criminelle&nbsp;&raquo;, 11 mars 2008.<br />
(170) <a href="http://www.cpc-cpp.gc.ca/DefaultSite/Reppub/index_f.aspx?ArticleID=1736">http://www.cpc-cpp.gc.ca/DefaultSite/Reppub/index_f.aspx&nbsp;?ArticleID=1736</a><br />
(171) <a href="http://www.thestar.com/News/Canada/article/407573">http://www.thestar.com/News/Canada/article/407573</a><br />
(172) <a href="http://www.bccla.org/pressreleases/08IincomeTrust2.pdf">http://www.bccla.org/pressreleases/08IincomeTrust2.pdf</a><br />
(173) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Top Mountie ordered trusts alert to include Goodale&nbsp;&raquo;, Omar El Akkad and Brodie Fenlon, April 1 2008, p. A1.<br />
(174) The Canadian Press, &laquo;&nbsp;Former RCMP boss took lead in income trust decision&nbsp;: watchdog&nbsp;&raquo;, Jim Brown, March 31 2008.<br />
(175) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Taking Goodale&#8217;s name in vain&nbsp;&raquo;, April 1 2008, p. A12.<br />
(176) http://www2.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx&nbsp;?Language=F&amp;Mode=1&amp;Parl=39&amp;Ses=2&amp;DocId=3375916<br />
(177) The Canadian Press, &laquo;&nbsp;RCMP reforms coming after income trust furor, says minister Day&nbsp;&raquo;, Jim Brown, April 1 2008.<br />
(178) CBC News, Income trust report finds no proof of RCMP wrongdoing, March 31 2008.<br />
(179) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Deafening silence on RCMP scandal&nbsp;&raquo;, James Travers, April 3 2008.<br />
(180) Parti vert du Canada, &laquo;&nbsp;L&#8217;examen des fiducies de revenu par la GRC doit faire l&#8217;objet d&#8217;une enquête publique&nbsp;&raquo;, 10 avril 2008.</p>
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		<title>Comment la GRC a aidé Harper à devenir premier ministre (2de3)</title>
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		<pubDate>Sun, 21 Sep 2008 00:07:33 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Bureau des affaires louches</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Politique française]]></category>

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		<description><![CDATA[La campagne électorale en était à sa quatrième semaine lorsqu&#8217;un événement aussi inattendu qu&#8217;inusité se produisit. Le 28 décembre 2005, la députée néo-démocrate Judy Wasylycia-Leis annonça que le commissaire de la GRC, Giuliano Zaccardelli, lui avait confirmé par écrit qu&#8217;une enquête criminelle avait été ouverte relativement à l&#8217;affaire des fiducies de revenu. (48) La brève [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img src="http://www.centpapiers.com/IMG/arton4253.jpg" border="0" />
<p>La campagne électorale en était à sa quatrième semaine lorsqu&#8217;un événement aussi inattendu qu&#8217;inusité se produisit. Le 28 décembre 2005, la députée néo-démocrate Judy Wasylycia-Leis annonça que le commissaire de la GRC, Giuliano Zaccardelli, lui avait confirmé par écrit qu&#8217;une enquête criminelle avait été ouverte relativement à l&#8217;affaire des fiducies de revenu. (48) La brève lettre de Zaccardelli lui avait été envoyé par fax, cinq jours plus tôt. La nouvelle eut l&#8217;effet d&#8217;une bombe et allait devenir le point tournant de cette campagne électorale, qui, de l&#8217;avis de bien des observateurs, manquait franchement de pétillant.</p>
<p>Bien entendu, les médias de l&#8217;ensemble du pays se ruèrent sans tarder sur la GRC pour en savoir plus. Dans un bref communiqué de presse, la GRC indiqua que son enquête portait sur &laquo;&nbsp;un bris de sécurité ainsi qu&#8217;un transfert illégal d&#8217;informations privilégiées avant l&#8217;annonce gouvernementale du 23 novembre 2005 concernant les changements au régime fiscal des dividendes et des fonds de titre à revenus fixes.&nbsp;&raquo; Le communiqué prit également soin de préciser que la GRC &laquo;&nbsp;ne possède en ce moment aucune preuve d&#8217;actes illégaux ou répréhensibles de la part de quiconque, incluant le ministre des Finances.&nbsp;&raquo;</p>
<p>La GRC avait donc décidé, non pas que la loi avait été enfreinte, mais bien qu&#8217;il y avait là matière à enquête. Si cette décision n&#8217;équivalait pas à une déclaration de culpabilité contre Goodale ou le gouvernement libéral, elle n&#8217;en restait pas moins chargée politiquement. D&#8217;abord, elle mettait en doute la position qu&#8217;affichait Goodale depuis le début à l&#8217;effet que son cabinet n&#8217;avait absolument rien à se reprocher. Ensuite, elle embarrassait au plus haut point le premier ministre Martin qui n&#8217;avait cessé de défendre vigoureusement son ministre des Finances sur la place publique. Enfin, elle arrivait au beau milieu d&#8217;une campagne électorale&#8230;</p>
<p>Par ailleurs, l&#8217;arrivée de la GRC dans le dossier des fiducies de revenu ne laissait pas indifférents les observateurs des marchés financiers, bien que certains d&#8217;entre eux se montrèrent ouvertement sceptiques quant à la pertinence même de cette enquête. &laquo;&nbsp;Ils ont eux-mêmes reconnu qu&#8217;ils ne détiennent aucune information et je me demande bien ce qu&#8217;ils espèrent trouver&nbsp;&raquo;, commenta Ross Healy, président de la firme Strategic Analysis. (49) &laquo;&nbsp;Ça me semble être une perte de temps&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il.</p>
<p>Tom Caldwell, président de la firme de courtage Caldwell Securities, fut également de cet avis. &laquo;&nbsp;J&#8217;ai le sentiment qu&#8217;une fois que la poussière sera retombée et que beaucoup d&#8217;argent aura été dépensé, l&#8217;enquête n&#8217;aura pas permis d&#8217;identifier clairement des coupables&nbsp;&raquo;, affirma-t-il. Caldwell déclara même que sa propre firme avait accru ses investissements dans les fiducies de revenu quelques semaines avant l&#8217;annonce de Goodale après en être venu à la conclusion que le gouvernement Martin allait certainement mettre un terme à l&#8217;incertitude qui affligeait ce secteur particulier avant d&#8217;aller en élection.</p>
<p>Utile ou non, l&#8217;enquête de la GRC ne tarda pas à causer des remous sur la scène politique fédérale, et surtout, à provoquer de sérieux maux de tête aux libéraux. Depuis le début, les libéraux avaient eu beau jeu de dire que la controverse entourant l&#8217;annonce du 23 novembre n&#8217;était rien de plus que &laquo;&nbsp;des allégations de l&#8217;opposition pendant une campagne électorale.&nbsp;&raquo; Avec l&#8217;annonce de l&#8217;enquête de la GRC, les allégations venaient soudainement de gagner en crédibilité. &laquo;&nbsp;Les allégations sont suffisamment sérieuses pour commander une enquête criminelle de la GRC&nbsp;&raquo;, observa le député bloquiste Yvan Loubier. &laquo;&nbsp;La GRC n&#8217;entame pas une enquête sans semblant de preuve.&nbsp;&raquo; (50)</p>
<p>Le Parti conservateur, le NPD et le Bloc québécois réagirent en réclamant tous en choeur la démission du ministre Goodale. &laquo;&nbsp;Il n&#8217;a pas le choix&nbsp;&raquo;, estima Loubier. Pour le député bloquiste, c&#8217;est la réputation même du Canada sur les marchés internationaux qui serait en jeu. En tant que ministre des Finances, Goodale est le &laquo;&nbsp;véritable premier fiduciaire de la confiance des marchés financiers&nbsp;&raquo;, soutint Loubier. (51) Selon lui, les allégations ayant donné lieu à l&#8217;enquête de la GRC pourraient non seulement miner la confiance des investisseurs mais aussi la stabilité économique du Canada, &laquo;&nbsp;deux ingrédients indispensables&nbsp;&raquo; à une bonne santé financière.</p>
<p>Mais le principal intéressé n&#8217;avait aucune intention de céder sa place. &laquo;&nbsp;J&#8217;ai très hâte de démontrer que ma réputation d&#8217;homme intègre est absolument justifiée&nbsp;&raquo;, déclara un Goodale combatif. &laquo;&nbsp;Qu&#8217;il soit innocent ou non ne dépend pas du ministre, mais de la police&nbsp;&raquo;, remarqua le chef du NPD, Jack Layton. De son côté, Paul Martin réitéra toute sa confiance en Goodale. &laquo;&nbsp;Je connais très bien Ralph Goodale&nbsp;&raquo;, déclara le chef libéral. En effet, la première rencontre entre les deux hommes remontait à la convention libérale de 1968, au cours de laquelle Goodale avait dirigé la délégation de Saskatchewan. &laquo;&nbsp;C&#8217;est une personne de grande, grande intégrité&nbsp;&raquo;, assura Martin. (52)</p>
<p>En fait, la réputation de droiture de Goodale ne semblait pas être surfaite. Élu député fédéral pour la première fois en 1974, à l&#8217;âge de seulement 24 ans, Goodale su éviter les scandales lors de sa longue carrière politique. Qui plus est, il fut même l&#8217;un des rares élus libéraux à recevoir les éloges du juge Gomery. Dans son rapport, Gomery avait en effet noté que Goodale avait mit fin &laquo;&nbsp;aux abus&nbsp;&raquo; dont faisait l&#8217;objet le programme des commandites à peine vingt-quatre heures après sa nomination au poste de ministre des Travaux publics, en 2002. Chrétien et son chef de cabinet, Jean Pelletier, &laquo;&nbsp;auraient dû faire en 1996 ce que M.&nbsp;Goodale a fait en 2002&#8243;, écrivit Gomery. (53)</p>
<p>Toutefois, avec l&#8217;enquête de la GRC dans l&#8217;affaire des fiducies de revenu, les louanges de Gomery à l&#8217;égard de Goodale n&#8217;étaient plus qu&#8217;un souvenir distant. En fait, l&#8217;opposition chercha même à retourner la réputation sans tache de Goodale contre les libéraux. &laquo;&nbsp;Je ne pense pas que cela aide tellement les libéraux quand l&#8217;un de leurs ministres qu&#8217;on dit parmi les plus honnêtes se retrouve mêlé à quelque chose d&#8217;aussi honteux&nbsp;&raquo;, affirma le député conservateur Monte Solberg. (54)</p>
<p>Il n&#8217;y pas à dire, les libéraux se trouvait dans un sérieux pétrin. Frank Graves, de la firme de sondages EKOS, n&#8217;hésita pas à comparer l&#8217;enquête de la GRC à une grenade dégoupillée qui venait d&#8217;atterrir dans les pantalons de Martin. &laquo;&nbsp;Je crois que les retombées potentielles de ceci peuvent être considérables &#8211; comme perdre une élection au lieu de la gagner&nbsp;&raquo;, alla jusqu&#8217;à prédire le sondeur. (55)</p>
<p>Les dommages politiques de l&#8217;enquête de la GRC ne se firent pas attendre. Deux jours après la confirmation de l&#8217;enquête de la GRC, la maison Decima dévoilait les résultats d&#8217;un sondage réalisé à l&#8217;échelle nationale auprès de 3820 personnes. Quatorze pour cent des électeurs indécis affirmèrent à la maison de sondage qu&#8217;ils avaient décidé de ne pas voter pour le PLC après avoir appris l&#8217;existence de l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. (56) De plus, vingt-cinq pour cent des indécis sondés déclarèrent que la perspective d&#8217;accorder leur vote au parti de Paul Martin était devenu moins probable suite à ce nouveau développement.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Dans une course électorale serrée, ces chiffres peuvent évidemment devenir une source de préoccupation pour les libéraux&nbsp;&raquo;, nota Bruce Anderson, président de Decima. Dans ce même sondage, 45 pour cent des répondants estimèrent que Goodale devrait démissionner de son poste de ministre, contre 38 pour cent qui estimaient qu&#8217;il devrait rester en place.</p>
<p>Dans les pages éditoriales des grands quotidiens, les avis sur la question étaient plutôt partagés. Dans Le Devoir, l&#8217;éditorialiste Josée Boileau écrivit que Goodale confondait &laquo;&nbsp;qualités personnelles et exigences institutionnelles&nbsp;&raquo;, alors qu&#8217;en fait, le concept de la responsabilité ministérielle &laquo;&nbsp;est bien plus large que la simple responsabilité individuelle.&nbsp;&raquo; (57) Pour Boileau, l&#8217;enquête policière faisait désormais en sorte que le ministre et ses subalternes étaient &laquo;&nbsp;officiellement sur la sellette.&nbsp;&raquo; Selon elle, &laquo;&nbsp;le fait que l&#8217;enquête touche un secteur où la plus grande prudence s&#8217;impose (&#8230;), le fait que seul l&#8217;entourage du ministre pouvait être au courant de cette annonce et le fait qu&#8217;un groupe de pression a été mis &#8211; plus ou moins clairement &#8211; sur la piste ce jour-là ne font qu&#8217;ajouter à la nécessité du départ de M.&nbsp;Goodale.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Une position que ne partagea pas André Pratte de La Presse, pour qui &laquo;&nbsp;la responsabilité ministérielle ne signifie pas qu&#8217;un ministre doit démissionner dès que quelqu&#8217;un, quelque part dans son ministère a commis une erreur.&nbsp;&raquo; (58) Bien qu&#8217;il conclua que Goodale pouvait &laquo;&nbsp;rester en poste&nbsp;&raquo;, Pratte reconnu par la même occasion que la &laquo;&nbsp;crédibilité du ministre est tout de même entachée&nbsp;&raquo;, et ce, non pas à cause d&#8217;une enquête sur &laquo;&nbsp;une fuite dont personne ne sait si elle s&#8217;est produite ou non&nbsp;&raquo;, mais bien &laquo;&nbsp;en raison de sa gestion déficiente&nbsp;&raquo; du dossier des fiducies de revenu.</p>
<p>Dans le National Post, l&#8217;éditorial souligna que l&#8217;enquête de la GRC ne pouvait arriver à un pire moment pour Goodale, mais ajouta qu&#8217;il fallait accorder le bénéfice du doute au ministre libéral. (59) Le Globe and Mail, The Gazette et The Vancouver Sun se prononcèrent également en faveur du maintien en poste de Goodale. Dans son éditorial, le Toronto Sun posa une question d&#8217;une redoutable pertinence&nbsp;: &laquo;&nbsp;puisqu&#8217;il s&#8217;enorgueillit de sa propre intégrité, pourquoi alors M.&nbsp;Goodale n&#8217;a-t-il pas appelé la GRC&nbsp;?&nbsp;&raquo; (60) Plus hargneux, le quotidien Edmonton Sun fit valoir que Goodale aurait certainement démissionné s&#8217;il existait encore &laquo;&nbsp;une parcelle d&#8217;honneur et de décence au Parti libéral du Canada.&nbsp;&raquo; (61)</p>
<p>La GRC avait donc créée une situation dans laquelle le premier ministre Martin se retrouvait complètement pris au piège. Quoiqu&#8217;il fasse, le chef libéral semblait condamné à faire le jeu de l&#8217;opposition. S&#8217;il démettait Goodale de ses fonctions, alors l&#8217;opposition dira qu&#8217;elle avait raison depuis le début et que Paul Martin aurait dû l&#8217;écouter bien avant. Si, au contraire, il gardait Goodale en poste, l&#8217;opposition s&#8217;en prendra au jugement de Martin, en disant qu&#8217;il préfère protéger ses copains libéraux plutôt que la réputation du Canada sur les marchés internationaux.</p>
<p>Bien entendu, les conservateurs ne se firent pas prié pour capitaliser sur les tribulations des libéraux. Le 30 décembre, ils lancèrent une nouvelle publicité télévisée dans laquelle ils firent leurs choux gras de l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. (62) L&#8217;affaire des fiducies de revenu représentait d&#8217;autant plus un  bon filon à exploiter que la liste de suspects potentiels quant à l&#8217;origine de la fuite d&#8217;informations privilégiées ne faisait que s&#8217;allonger. Car, évidemment, tous ceux qui savaient à l&#8217;avance la teneur de l&#8217;annonce que Goodale allait faire sur les fiducies de revenu étaient devenus des &laquo;&nbsp;suspects&nbsp;&raquo; susceptibles d&#8217;être interrogés par la GRC. Et parmi eux, on retrouvait nul autre que Paul Martin lui-même&nbsp;!</p>
<p>En effet, lors d&#8217;un point de presse tenu à Longueuil, le 30 décembre, Martin révéla qu&#8217;il l&#8217;a su &laquo;&nbsp;la journée même.&nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;Moi je le savais, je peux vous le dire&nbsp;&raquo;, déclara le premier ministre. (63) D&#8217;ailleurs, il n&#8217;était pas le seul. Certains membres de sa &laquo;&nbsp;garde rapprochée&nbsp;&raquo; furent également mis au parfum. &laquo;&nbsp;Il y en a, dans mon bureau, qui avaient besoin de savoir tout ce qui se passe. Ils l&#8217;ont su lorsque la décision a été prise&nbsp;&raquo;, confia-t-il. La député néo-démocrate Libby Davies réagissa en affirmant que la GRC devrait également enquêter sur le bureau du premier ministre.</p>
<p>L&#8217;affaire des fiducies de revenu venait donc de prendre une toute nouvelle dimension. D&#8217;ailleurs, Goodale chercha à tirer son vieil ami Martin de la position fâcheuse dans laquelle il s&#8217;était mit. Ainsi, Goodale alla dire sur les ondes du réseau CTV qu&#8217;il avait bien discuté des fiducies de revenu avec Martin avant de faire son annonce, mais qu&#8217;aucune décision finale ne fut prise à ce moment-là. (64) Selon lui, Martin lui aurait essentiellement donné carte blanche en lui disant que la décision lui revenait en tant que ministre des Finances et qu&#8217;il soutiendrait le choix qu&#8217;il fera, peu importe lequel. Bref, la version de Goodale contredisait celle de Martin.</p>
<p>Lors d&#8217;une entrevue avec La Presse Canadienne, Martin tenta de couper court aux spéculations à l&#8217;effet qu&#8217;il pourrait être interrogé par la GRC. &laquo;&nbsp;Personne ne m&#8217;a contacté, et au meilleur de ma connaissance, personne n&#8217;a contacté qui que ce soit au cabinet du premier ministre&nbsp;&raquo;, déclara le chef libéral. (65) De son côté, Goodale fut interrogé pendant une heure par les enquêteurs de la GRC à Regina, en Saskatchewan, le 3 janvier. (66) Le lendemain, Martin demanda aux journalistes de cesser de lui poser des questions au sujet de l&#8217;enquête de la GRC. Mais la controverse ne cessa pas pour autant puisque deux autres membres du gouvernement libéral reconnurent à leur tour qu&#8217;ils avaient eux aussi été informés au préalable de l&#8217;annonce de Goodale.</p>
<p>Ainsi, le ministre du Revenu, John McCallum, avoua lui aussi qu&#8217;il était dans le secret des Dieux. McCallum expliqua qu&#8217;il était normal que le ministre responsable de l&#8217;impôt soit informé en primeur des mesures fiscales que s&#8217;apprêtait à annoncer le ministre des Finances. McCallum confia également que deux employés de son cabinet en avaient aussi été informés. &laquo;&nbsp;Je suis assuré que les deux ne l&#8217;ont pas dit à quiconque, et je ne l&#8217;ai certainement pas dit à quiconque&nbsp;&raquo;, assura-t-il. (67) Notons qu&#8217;avant de faire le saut en politique, McCallum avait été économiste en chef à la Banque Royale du Canada, qui fut l&#8217;une des sociétés dont les titres connurent un volume de transaction anormalement élevé dans les heures précédant l&#8217;annonce de Goodale.</p>
<p>Le député libéral d&#8217;Hamilton, Tony Valeri, reconnut qu&#8217;il faisait parti de ceux qui avait été informé à l&#8217;avance de l&#8217;annonce de Goodale. (68) Compte tenu de ses responsabilités à titre de leader du gouvernement aux Communes, le cabinet de Valeri hérita de la tache de préparer une motion afin que les nouvelles mesures fiscales soient adoptés sans délai par le parlement. Valeri a cependant refusé de dire qui parmi les membres de son personnel était au courant de l&#8217;annonce avant qu&#8217;elle ne soit rendue publique.</p>
<p>Le premier sondage publié en 2006 permit de mesurer l&#8217;ampleur des dégâts causés par l&#8217;annonce de l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. Pour la première fois depuis le lancement de la campagne, les conservateurs de Harper menaient dans les intentions de vote. Mené auprès de 1000 personnes les 29 et 30 décembre, le sondage Ipsos Reid accordait 33 pour cent d&#8217;appuis aux conservateurs, soit un point de plus que les libéraux. (69) Quoique l&#8217;avance du parti de Harper demeurait faible, le président de la firme de sondage, Darrell Bricker, n&#8217;hésita pas à interpréter ces résultats comme une nouvelle tendance dans la campagne.</p>
<p>Pour Bricker, il ne fit aucun doute que le momentum était désormais avec les conservateurs, eux qui tiraient de l&#8217;arrière par neuf points à la faveur des libéraux il y a deux semaines à peine. Brikcer attribua ces résultats à l&#8217;enquête de la GRC, mais aussi à la performance sans faille de Harper, qui était arrivé à projeter l&#8217;image d&#8217;un politicien de droite raisonnable, rassurant et rassembleur.</p>
<p>Cette remontée des conservateurs fut confirmée par un sondage CPAC-SES Research réalisé à travers le Canada du 1er au 3 janvier. Ce sondage donnait une avance de 3 pour cent aux conservateurs (36 pour cent) face aux libéraux (33 pour cent). (70) Dans un sondage réalisé par la firme EKOS auprès de 1386 répondants les 3 et 4 janvier, les conservateurs détenaient une avance d&#8217;un peu plus de 6 pour cent sur les libéraux à l&#8217;échelle nationale. Les libéraux ne parviendront jamais à regagner le terrain perdu et à rattraper les conservateurs, qui ne cesseront de creuser l&#8217;écart avec le parti de Martin durant le reste de la campagne.</p>
<p>Constatant l&#8217;impact politique que l&#8217;enquête policière sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu était en train d&#8217;avoir sur la campagne électorale, le quotidien The Toronto Star appela la GRC à compléter son enquête le plus rapidement possible, de sorte que ses résultats soient connus avant le jour du scrutin, le 23 janvier. (71) Le porte-parole de la GRC Denis Constant avait d&#8217;ailleurs promis que l&#8217;enquête &laquo;&nbsp;ne traînera pas.&nbsp;&raquo; Mais, comme on le verra par la suite, la GRC ne tiendra pas promesse.</p>
<h3> <strong>La police montée contre les libéraux&nbsp;?</strong> </h3>
<p>L&#8217;enquête de la GRC sur les fiducies de revenu provoqua tout une polémique au Canada anglais qui n&#8217;a pas pratiquement pas eu d&#8217;échos chez les médias francophones québécois. Le leader syndical Buzz Hargrove fut l&#8217;une des premières personnalités qui critiqua publiquement la conduite de la GRC dans cette affaire. Président des Travailleurs Canadiens de l&#8217;Automobile (TCA) depuis 1992, Hargrove avait appelé à voter en faveur des libéraux dans toutes les circonscriptions où le candidat du NPD n&#8217;avait aucune chance de l&#8217;emporter</p>
<p>Lors d&#8217;une émission à la radio de CBC, Hargrove déclara que la façon d&#8217;agir de la GRC dans le dossier des fiducies revenu n&#8217;avait pas été &laquo;&nbsp;appropriée&nbsp;&raquo; puisqu&#8217;elle avait offert un avantage &laquo;&nbsp;injuste&nbsp;&raquo; à l&#8217;opposition. &laquo;&nbsp;Le seul moment où les sondages ont bougé durant les trois ou quatre derniers jours fut lorsque la GRC annonça qu&#8217;elle allait mener une enquête&nbsp;&raquo;, déplora Hargrove. (72)</p>
<p>&laquo;&nbsp;La GRC n&#8217;est pas stupide&nbsp;&raquo;, déclara Buzz Hargrove. &laquo;&nbsp;Ils savent que lorsqu&#8217;ils lancent une enquête en pleine campagne électorale, il va y avoir un impact.&nbsp;&raquo; En fait, le principal reproche du chef syndical se situait au niveau de la médiatisation de l&#8217;enquête. &laquo;&nbsp;Je crois que l&#8217;enquête, si elle était appropriée, aurait dû être menée sans en faire une nouvelle importante&nbsp;&raquo;, estima Hargrove. Selon lui, la GRC aurait dû attendre après les élections avant de révéler l&#8217;existence de son enquête. &laquo;&nbsp;Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il y aurait eu de mal à l&#8217;annoncer trois semaines plus tard&nbsp;?, demanda-t-il. &laquo;&nbsp;Cela n&#8217;aurait rien changé.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Le chroniqueur politique vétéran Don MacPherson du quotidien The Gazette critiqua sévèrement la conduite de la GRC. &laquo;&nbsp;Il reste à voir si la GRC se montrera à la hauteur de son credo et qu&#8217;elle attrapera son homme dans l&#8217;affaire des fiducies de revenu,&nbsp;&raquo; écrivit MacPherson.(73) &laquo;&nbsp;Mais la GRC pourrait déjà avoir attrapé son gouvernement&nbsp;&raquo;, continua-t-il, en faisant bien sûr allusion au gouvernement Martin. &laquo;&nbsp;Il y a quelque chose qui pue ici, et ce ne sont pas les chevaux du fameux carrousel&nbsp;&raquo;, ajouta le chroniqueur, un brin irrévérencieux.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Vous n&#8217;avez pas à être un libéral endurci pour vous demander ce que diable la GRC pensait qu&#8217;elle faisait en annonçant une enquête criminelle pendant une campagne électorale&nbsp;&raquo;, écrivit Jeffrey Simpson, chroniqueur au Globe and Mail. (74) &laquo;&nbsp;Ce que la GRC a fait est inexplicable et anormal. Des amis informés qui connaissent bien les normes de la GRC sont déconcertés. Ils n&#8217;ont jamais vu quelque chose comme ça auparavant&nbsp;&raquo;, continua Simpson. &laquo;&nbsp;Selon des sources qui sont familières avec ces questions, les pratiques normales de la GRC consistent à accuser réception de la lettre, remercier l&#8217;expéditeur et se la boucler.&nbsp;&raquo;</p>
<p>&laquo;&nbsp;Habituellement, nous apprenons l&#8217;existence d&#8217;une enquête seulement lorsqu&#8217;il y a des descentes, des saisies et des arrestations, autorisées avec des mandats émis par un juge&nbsp;&raquo;, nota Don MacPherson. &laquo;&nbsp;Il y a de bonnes raisons pour cela. L&#8217;une d&#8217;elle est de protéger les réputations de personnes qui sont considérées comme étant innocentes jusqu&#8217;à preuve du contraire dans le système judiciaire. Une autre est d&#8217;éviter de mettre en péril l&#8217;enquête elle-même en donnant un tuyau aux criminels leur permettant ainsi de dissimuler ou de détruire des preuves, de fabriquer des alibis, d&#8217;intimider des témoins et ainsi de suite.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Donald Black abonda dans le même sens. Personnalité influente du milieu des affaires de Regina, Black est un ami personnel de Goodale depuis vingt ans. Black est aussi l&#8217;un des membres du comité exécutif de l&#8217;Association canadienne des courtiers en valeurs mobilières qui était présent lors de la rencontre controversée avec le ministre Goodale le matin du 23 novembre. &laquo;&nbsp;Nous avons vu la GRC annoncer publiquement qu&#8217;elle menait une enquête. Je trouve ça très intéressant. Si jamais ils enquêtent sur moi, j&#8217;espère qu&#8217;ils l&#8217;annonceront publiquement, comme ça j&#8217;aurai le temps de brouiller les pistes&nbsp;&raquo;, lança-t-il sarcastiquement sur CTV. (75)</p>
<p>Les responsables du site web StockHouse.ca jetèrent eux aussi un doute sur la manière dont la GRC s&#8217;y prenait dans l&#8217;affaire des fiducies de revenu. On se rappellera que le réseau CTV avait allégué, plus tôt en décembre, que deux messages mis en ligne sur le forum de discussion du site quelques heures avant que Goodale ne fasse connaître sa décision quant aux fiducies de revenu ressemblaient drôlement à l&#8217;annonce que le ministre des Finances s&#8217;apprêtait à faire. Cette révélation tomba quelque peu dans l&#8217;oubli jusqu&#8217;au 5 janvier, jour où l&#8217;entreprise Stockgroup Information Systems Inc., qui est propriétaire du site web StockHouse.ca, cru bon de diffuser un communiqué de presse dans lequel elle révéla que la GRC n&#8217;avait toujours pas prit contact avec elle. (76)</p>
<p>Voilà qui était plutôt curieux de la part d&#8217;un corps policier qui avait alerté le pays tout entier pour faire savoir qu&#8217;elle avait lancé une enquête sur &laquo;&nbsp;un bris de sécurité ainsi qu&#8217;un transfert illégal d&#8217;information privilégiée.&nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;Si la GRC enquête là-dessus, alors nous sommes surpris qu&#8217;ils n&#8217;ont pas tenté de parler aux gens qui communiquèrent cette information à l&#8217;avance via notre site&nbsp;&raquo;, affirma au Globe and Mail Bruce Nunn, le vice-président au marketing de Stockgroup. (77) Nunn précisa que la compagnie n&#8217;avait pas l&#8217;habitude de divulguer l&#8217;identité de ceux qui participent au forum mais qu&#8217;elle se pliera à une ordonnance émise par un tribunal le cas échéant.</p>
<p>Bien entendu, la GRC ne pouvait rester silencieuse face à des critiques de plus persistantes qui risquaient de mettre à mal son image auprès de la population. Question de ne pas donner le dernier mot à ses détracteurs, la Gendarmerie lança donc une contre-offensive sur le front des relations-publiques. Le sergent Paul Marsh, porte-parole du quartier général de la GRC, à Ottawa, se chargea de défendre les actions de la Gendarmerie dans l&#8217;affaire des fiducies de revenu.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Si nous commençons à choisir le moment de nos enquêtes ou si nous retardons nos enquêtes en fonction de considérations politiques, alors nous devenons nous-mêmes politisés, et ce n&#8217;est pas ce que nous voulons&nbsp;&raquo;, déclara le Sgt Marsh lors d&#8217;un entretien avec La Presse Canadienne. (78) Voilà qui allait de soit. Mais là n&#8217;était pas la question&nbsp;: la principale critique adressée à la GRC, faut-il le rappeler, était d&#8217;avoir fait en sorte que l&#8217;existence de son enquête soit connue du public.</p>
<p>D&#8217;ailleurs, il n&#8217;est pas inutile de noter ici que la conduite de la GRC contrastait avec celle de la Commission des valeurs mobilières de l&#8217;Ontario et la Securites and Exchange Commission, deux organismes jouant le rôle de chien de garde des marchés financiers nord-américains qui avaient reçut tous deux des demandes d&#8217;enquête relativement à l&#8217;affaire des fiducies de revenu. En effet, aucun de ces deux organismes n&#8217;avaient voulut confirmer ou nier l&#8217;existence d&#8217;une enquête au sujet des volumes de transaction suspects qui précédèrent l&#8217;annonce du ministre Goodale. (79)</p>
<p>Le Sgt Marsh a donc dû essayer d&#8217;expliquer pourquoi la GRC n&#8217;en avait pas fait autant. &laquo;&nbsp;Nos pratiques normales sont de ne pas identifier qui ou quoi pourrait faire ou ne pas faire l&#8217;objet d&#8217;une enquête criminelle&nbsp;&raquo;, reconnu le porte-parole de la GRC. Mais le Sgt Marsh rappela que c&#8217;était la députée Wasylycia-Leis qui avait prit l&#8217;initiative de révéler l&#8217;existence de l&#8217;enquête policière dans l&#8217;affaire des fiducies de revenu. &laquo;&nbsp;Le NPD a contacté les médias de manière proactive le 28 (décembre)&nbsp;&raquo;, expliqua le policier.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Une des pratiques habituelles de la GRC, d&#8217;un point de vue des relations médiatiques, est de confirmer l&#8217;évidence&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il. Le porte-parole de la GRC précisa par ailleurs que si Wasylycia-Leis n&#8217;avait pas rendu publique la lettre du commissaire Zaccardelli, alors la GRC se serait abstenu de  contacter les médias à ce sujet. En d&#8217;autres mots, la GRC prétendait, à qui voulait bien l&#8217;entendre&nbsp;: ce n&#8217;est pas de notre faute, c&#8217;est celle du NPD&nbsp;! Comme c&#8217;est commode de pouvoir se cacher derrière une politicienne de l&#8217;opposition pour ne pas avoir à répondre de ses actes&nbsp;!</p>
<p>Récapitulons&nbsp;: en écrivant à Wasylycia-Leis pour l&#8217;informer qu&#8217;une enquête criminelle allait être entreprise sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu, le commissaire Zaccardelli se trouvait à fournir des munitions à une politicienne de l&#8217;opposition en pleine campagne électorale. Et maintenant, il faudrait croire que la possibilité que cette politicienne se servent de munitions aussi redoutables contre ses adversaires libéraux n&#8217;aurait jamais effleurée l&#8217;esprit à un officier vétéran de la GRC comme Zaccardelli qui, de part ses fonctions, était vraisemblablement fort bien initié aux rouages de la politique politicienne&nbsp;? La GRC cherchait-elle à jouer les imbéciles ou prenait-elle plutôt le peuple pour une bande d&#8217;abrutis&nbsp;?</p>
<p>Lors d&#8217;un entretien avec un journaliste du Globe and Mail, le Sgt Marsh plaida qu&#8217;il n&#8217;y avait rien d&#8217;inhabituel pour la GRC d&#8217;informer un plaignant d&#8217;un changement significatif dans l&#8217;évolution du dossier. Cette explication fut toutefois accueillit avec scepticisme par le chroniqueur MacPherson, qui décrivit, sur un ton des plus sarcastiques, comment la lettre de Zaccardelli à Wasylycia-Leis s&#8217;apparentait à un débordement de courtoisie de la part du commissaire de la GRC.</p>
<p>&laquo;&nbsp;C&#8217;était particulièrement aimable puisque Wasylycia-Leis n&#8217;était pas plus une victime que n&#8217;importe quel investisseur canadien et n&#8217;avait pas plus d&#8217;information à sa disposition sur un crime possible outre ce que quiconque, incluant la GRC, pouvait avoir lu dans les journaux&nbsp;&raquo;, nota-t-il. &laquo;&nbsp;Encore plus aimable, la lettre de Zaccardelli n&#8217;indique pas qu&#8217;elle est confidentielle, ni ne demande à Wasylycia-Leis, une candidate néo-démocrate se présentant pour sa réélection, de ne pas divulguer l&#8217;information politique explosive quelle contient.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Réalisant probablement que son argument consistant à mettre la responsabilité sur le compte du NPD se heurtait à un certaine incrédulité, le porte-parole de la GRC changea subtilement son fusil d&#8217;épaule. Désormais, il adopta la ligne suivante&nbsp;: à quoi bon de garder secrète une enquête qui, de toute façon, aurait été impossible à cacher des médias et aurait finit par être connue du grand public&nbsp;? Selon le Sgt Marsh, en temps normal, il aurait été possible de déclencher une enquête criminelle sans faire du bruit. Mais en période électorale, les choses se présentaient différemment.</p>
<p>Dès la fin de novembre, le NPD avait rendu publique l&#8217;existence de sa plainte écrite, suite à quoi les journalistes se mirent à téléphoner quotidiennement au quartier général de la GRC pour savoir s&#8217;il y avait du nouveau dans ce dossier. Avant que la GRC ne décide de lancer une enquête criminelle, les relationnistes du corps policier fédéral eurent beau jeu de répondre aux journalistes que, non, il n&#8217;y avait rien de nouveau. Mais, selon le Sgt Marsh, une fois que fut prise la décision de lancer une enquête criminelle en bonne et due forme, la GRC pouvait difficilement répondre aux journalistes qu&#8217;elle ne ferait plus aucun commentaire, tel que le veut la norme lorsqu&#8217;une enquête est en cours, sans mettre la puce à l&#8217;oreille chez les membres de la presse.</p>
<p>Bref, ce n&#8217;était plus la faute au NPD. C&#8217;était maintenant la faute aux médias qui ne cessait de harceler cette pauvre Gendarmerie qui ne savait plus où donner de la tête&nbsp;! Il restait que cette étrange explication avait de quoi laisser quelque peu perplexe. À première vue, on croirait entendre parler le représentant d&#8217;un modeste détachement de police de campagne qui n&#8217;avait pas l&#8217;habitude de traiter avec des journalistes aguerris des grands centres urbains. Pourtant, il s&#8217;agissait bien d&#8217;un porte-parole de la GRC, le plus important corps policier de tout le Canada.</p>
<p>Mais pourquoi donc la GRC s&#8217;était-elle senti obligée de dire aux journalistes qu&#8217;il n&#8217;y avait rien de nouveau relativement au dossier des fiducies des revenu alors qu&#8217;elle aurait pu s&#8217;abstenir de tout commentaire dès le début&nbsp;? En répondant qu&#8217;il n&#8217;y avait rien de neuf, la GRC n&#8217;encourageait-elle pas indirectement les journalistes à rappeler de nouveau, au cas où il y aurait des développements&nbsp;? Si elle s&#8217;en était tenu à sa pratique habituelle, qui consiste à refuser de discuter de plaintes faites par des membres du public, les journalistes auraient sans doute vite compris qu&#8217;ils n&#8217;arriveraient à rien en téléphonant jour après jour à la GRC.</p>
<p>Cet argument sur l&#8217;impossibilité d&#8217;assurer la confidentialité de l&#8217;enquête fut d&#8217;ailleurs repris par Norman Inskter, commissaire de la GRC de 1987 à 1994. Lors d&#8217;un entretien avec le Globe and Mail, Inskter fit valoir que la &laquo;&nbsp;machine à rumeurs de Bay Street&nbsp;&raquo; se serait rapidement emballée dès que les premiers enquêteurs fédéraux auraient commencés à rencontrer des courtiers en valeurs mobilières et d&#8217;autres acteurs des marchés financiers pour leur poser des questions sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu.</p>
<p>Peut-être bien. Mais depuis quand la GRC se laisse-t-elle dicter sa conduite par la possibilité de rumeurs&nbsp;? En fait, ce qui rendait cette explication particulièrement boiteuse, c&#8217;était qu&#8217;aucune enquête policière de ce monde ne peut être totalement à l&#8217;abri de fuites. Et lorsqu&#8217;une telle fuite survient, les relationnistes policiers n&#8217;ont qu&#8217;a déclarer qu&#8217;ils ne peuvent ni confirmer, ni infirmer l&#8217;existence de l&#8217;enquête, comme ils en ont d&#8217;ailleurs l&#8217;habitude.</p>
<p>Il était évident qu&#8217;il était hors du pouvoir de la GRC d&#8217;empêcher les rumeurs de courir. Cependant, il était tout aussi évident qu&#8217;une rumeur aura toujours moins de poids qu&#8217;une lettre officielle du commissaire de la GRC confirmant formellement l&#8217;existence d&#8217;une enquête criminelle. En fait, il devrait sembler évident qu&#8217;une rumeur d&#8217;enquête policière n&#8217;aurait jamais eu autant d&#8217;impact auprès de l&#8217;électorat, et ce, même si elle venait de Bay Street. Bref, sans la lettre de Zaccardelli, l&#8217;opposition aurait fait beaucoup moins de millage sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. Voyez-vous l&#8217;opposition demander la tête d&#8217;un ministre des Finances à cause d&#8217;une rumeur d&#8217;enquête policière&nbsp;?</p>
<p>&laquo;&nbsp;Nous devons être indépendants et être perçus comme tel&nbsp;&raquo;, plaida également le Sgt Marsh pour convaincre l&#8217;opinion publique du bien-fondé des agissements de la GRC. Or, si l&#8217;intention de la GRC était de projeter l&#8217;image d&#8217;un corps policier indépendant politiquement, force est de constater qu&#8217;elle échoua puisqu&#8217;elle n&#8217;échappa pas aux accusations de parti-pris. En fait, compte-tenu du contexte électoral de l&#8217;enquête sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu, le mot &laquo;&nbsp;indépendant&nbsp;&raquo; résonnait davantage comme une volonté de se distancer du pouvoir libéral.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Damned if you do, damned if you don&#8217;t&nbsp;&raquo;, déclara avec fatalisme Normand Inkster. En d&#8217;autres mots, quoi que fasse la GRC, elle sera toujours condamnée. C&#8217;était là oublié que la GRC contribua à son propre malheur par la manière plutôt discutable qu&#8217;elle prit pour gérer les communications entourant son enquête sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu de même que la controverse qui s&#8217;ensuivit.</p>
<p>Et que serait-il arrivé si le commissaire Zaccardelli n&#8217;avait pas eu l&#8217;&nbsp;&raquo;amabilité&nbsp;&raquo; d&#8217;écrire à la députée Wasylycia-Leis pour l&#8217;informer qu&#8217;une enquête avait été lancée sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu&nbsp;? Dans le pire des scénarios, certains membres de l&#8217;opposition auraient peut-être accusés la GRC d&#8217;avoir caché l&#8217;existence de son enquête pour protéger politiquement les libéraux durant la campagne électorale. Mais la Gendarmerie s&#8217;en serait probablement tirée facilement. Elle n&#8217;aurait eu qu&#8217;à rappeler qu&#8217;il n&#8217;était pas dans ses habitudes de faire des déclarations publiques au sujet d&#8217;une enquête qui était encore en cours. La poussière serait sans doute vite retombée et la controverse n&#8217;aurait certainement pas fait aussi long feu que celle que cause Zaccardelli par ses indiscrétions avec la députée néo-démocrate.</p>
<p>Bref, avec des explications aussi peu convaincantes, il restait difficile de se débarrasser de l&#8217;impression que la médiatisation d&#8217;une enquête criminelle embarrassante au plus haut point pour les libéraux faisait l&#8217;affaire de la GRC. D&#8217;ailleurs, en parlant des libéraux, que disaient-ils de tout ceci&nbsp;?</p>
<h3> <strong>Des libéraux qui répliquent</strong> </h3>
<p>Au début, le PLC s&#8217;abstint prudemment de tout commentaire au sujet de la controverse grandissante concernant la conduite de la GRC dans l&#8217;affaire des fiducies de revenu. Pour un parti qui accumulait scandale sur scandale, s&#8217;en prendre publiquement à la GRC était une entreprise périlleuse politiquement qui pouvait facilement se retourner contre lui. La dernière chose dont les libéraux avaient besoin à ce stade-ci, c&#8217;était de se faire accuser d&#8217;entrave au travail de policiers enquêtant sur certaines grosses huiles du parti.</p>
<p>Ce n&#8217;est qu&#8217;après que certains chroniqueurs politiques chevronnés comme Don MacPherson et Jeffrey Simpson s&#8217;attaquèrent aux agissements de la GRC que les libéraux vinrent à bout de leurs hésitations. Cependant, si le PLC voulait s&#8217;exprimer sur cette épineuse question, il se devait de procéder avec le plus grand des doigtés. Cela expliquait sans doute pourquoi la tache délicate de critiquer l&#8217;intervention de la GRC dans la campagne fut confiée à deux ex-agents de la Gendarmerie qui se présentaient sous la bannière libérale en Alberta.</p>
<p>Dans un entretien avec La Presse Canadienne, Brad Enge, candidat libéral dans la circonscription de Edmonton-Spruce Grove, exprima sa désapprobation à l&#8217;égard de l&#8217;enquête de la GRC. &laquo;&nbsp;Je crois qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un manque de jugement&nbsp;&raquo;, déclara Enge, qui fut membre de la GRC durant de vingt-deux ans où il oeuvra dans la section de l&#8217;anti-terrorisme, l&#8217;escouade des stups et la division des relations communautaires. (80)</p>
<p>Enge alla jusqu&#8217;à mettre en doute la raison d&#8217;être de l&#8217;enquête de la GRC. Selon lui, le parlement fédéral, ou encore la police provinciale de l&#8217;Ontario, auraient pu s&#8217;en charger. &laquo;&nbsp;Lorsqu&#8217;une fuite impliquant un ministre ou son bureau survient au Parlement, le président de la Chambre des communes a le pouvoir de faire enquête&nbsp;&raquo;, plaida Enge, ajoutant que ladite enquête aurait très bien pu attendre après les élections.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Je suis contrarié de voir que la GRC fait des déclarations en pleine campagne électorale&nbsp;&raquo;, affirma pour sa part Andy Hladyshevsky, qui était candidat libéral dans la circonscription d&#8217;Edmonton-Strathcona. Hladyshevsky était lui aussi un ancien membre de la GRC, mais dans une moindre mesure puisque son expérience dans la Gendarmerie se limitait à avoir été agent spécial pendant six mois il y a trente ans dans le grand Nord canadien. Il clama que la GRC avait terni sa propre réputation. Selon lui, le corps policier regrettait probablement ses déclarations publiques sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. &laquo;&nbsp;Je pense que si on leur demandait aujourd&#8217;hui, ils diraient qu&#8217;ils auraient mieux fait de se taire et de faire leur travail&nbsp;&raquo;, affirma Hladyshevsky.</p>
<p>Enfin, un troisième candidat libéral critiqua publiquement lui aussi l&#8217;enquête de la GRC. Wes Penner, qui se présentait dans la circonscription de Provencher, au Manitoba, déclara sur les ondes de la station de radio AM1250/Mix 96 News que la façon de procéder de la GRC était extrêmement inhabituelle. (81) Penner alla jusqu&#8217;à se demander tout haut si la GRC n&#8217;avait pas un parti pris contre son parti.</p>
<p>Bien que Penner n&#8217;avait jamais été membre de la GRC, il pouvait néanmoins se targuer d&#8217;en avoir été un proche collaborateur. Ainsi, le 22 décembre 2005, le candidat libéral se vit remettre le prix &laquo;&nbsp;Community Service Award&nbsp;&raquo; par le détachement de la GRC de Steinbach. La GRC honora Penner pour sa contribution au programme de délation citoyenne &laquo;&nbsp;Crimestoppers.&nbsp;&raquo; Membre du conseil d&#8217;administration de &laquo;&nbsp;Crimestoppers&nbsp;&raquo; depuis trois ans, Penner rémunérait personnellement les mouchards. &laquo;&nbsp;Je rencontrais les dénonciateurs anonymes dans des champs ou dans des cages d&#8217;escaliers&nbsp;&raquo;, raconta-t-il sur sa page web. (82) &laquo;&nbsp;Quand ils me donnaient le bon mot de passe, je leur remettais un sac d&#8217;argent.&nbsp;&raquo;</p>
<p>L&#8217;incrédulité à l&#8217;égard de la conduite de la GRC était telle qu&#8217;elle transcenda même les allégeances politiques. En effet, un ancien ministre du défunt Parti progressiste-conservateur du Canada joignit sa voix pour s&#8217;indigner de l&#8217;intervention de la GRC dans campagne électorale. Avocat et lobbyiste, Ron Atkey représenta une circonscription de Toronto durant les années &#8217;70. Il fut également membre l&#8217;éphémère gouvernement de Joe Clark à titre de ministre de l&#8217;Emploi et de l&#8217;Immigration.</p>
<p>De 1984 à 1989, Atkey présida le Comité de surveillance des activités de renseignement de sécurité (CSARS), un organisme dont le mandat consiste à avoir le SCRS à l&#8217;oeil. Fait particulier, Atkey joua aussi un rôle lors de l&#8217;enquête publique sur l&#8217;affaire Arar. Le mandat de Atkey consistait alors à conseiller le juge O&#8217;Connor sur les questions de divulgation de documents gouvernementaux pouvant avoir une incidence sur la sécurité nationale.</p>
<p>&laquo;&nbsp;La GRC aurait pu demeurer silencieuse et ne pas injecter ça dans la campagne électorale&nbsp;&raquo;, affirma Atkey au Globe and Mail, en faisant référence à l&#8217;enquête sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. (83) Atkey alla même plus loin que les libéraux dans sa dénonciation de la Gendarmerie. &laquo;&nbsp;Il y a eu beaucoup de spéculation à l&#8217;effet qu&#8217;un changement de gouvernement ne dérangerait pas la GRC&nbsp;&raquo;, allégua-t-il. En effet, Atkey n&#8217;était pas le seul à se poser de telles questions.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Il est difficile d&#8217;imaginer que la GRC n&#8217;avait pas réalisée les dommages qu&#8217;elle était en train de causer&nbsp;&raquo;, écrivit le chroniqueur Sean Durkan du magazine Embassy, d&#8217;Ottawa. (84) &laquo;&nbsp;Il est également difficile d&#8217;imaginer que la GRC serait malheureuse de voir les conservateurs accéder au pouvoir compte tenu de leurs positions en faveur de la loi et de l&#8217;ordre et de la probabilité qu&#8217;ils augmenteront le financement de la police&nbsp;&raquo;, poursuivit Durkan. &laquo;&nbsp;L&#8217;annonce de l&#8217;enquête était-elle un geste calculé&nbsp;? Peut-être ne le saurons-nous jamais, mais c&#8217;est une théorie de la conspiration qui a ses mérites.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Certains libéraux continuèrent à dénoncer l&#8217;enquête de la GRC jusqu&#8217;à la toute fin de la campagne. La veille du scrutin, John Duffy, un influent conseiller très proche du premier ministre Martin, critiqua lui aussi cette &laquo;&nbsp;enquête ridicule de la GRC&nbsp;&raquo; lors de son passage à l&#8217;émission &laquo;&nbsp;Question Period&nbsp;&raquo; sur le réseau CTV. Lobbyiste chez la firme Strategy Corp Inc, Duffy avait travaillé pour Paul Martin lors de sa première course au leadership du PLC, en 1990.</p>
<p>Après avoir capitalisé sur l&#8217;enquête policière sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu, les conservateurs se posèrent en défenseurs de la GRC lorsque la conduite de celle-ci fut critiquée dans les rangs des libéraux. Dans un communiqué de presse émis plus tard durant la campagne, le parti de Harper repris les propos de Duffy et des candidats Enge, Hladyshevsky et Wenner pour accuser les libéraux de &laquo;&nbsp;blâmer la GRC pour leurs échecs de campagne.&nbsp;&raquo; (85) &laquo;&nbsp;Le jeu du blâme a commencé dans le camp libéral et les premiers désignés sont les hommes et les femmes de la GRC.&nbsp;&raquo;, dénonça le communiqué.</p>
<p>Il n&#8217;en demeurait pas moins que l&#8217;affaire des fiducies de revenu joua un rôle d&#8217;une importance cruciale dans la campagne. On a pu le constater lorsque le quotidien La Presse, réputé pro-libéral, annonça qu&#8217;il donnait formellement son appui au Parti conservateur du Canada. Parmi les différentes raisons évoquées par l&#8217;éditorialiste André Pratte pour expliquer ce revirement, on retrouvait le fait que de &laquo;&nbsp;nouvelles allégations sont venues hanter le PLC&nbsp;&raquo; en plein campagne électorale. (86) &laquo;&nbsp;On ne peut pas bien gouverner quand on nage constamment dans les odeurs du scandale, réel ou présumé&nbsp;&raquo;, écrivit Pratte.</p>
<p>Lorsque la campagne commença à tirer à sa fin, de plus en plus d&#8217;observateurs politiques s&#8217;entendirent pour accorder à l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu un rôle majeur dans cette élection. &laquo;&nbsp;S&#8217;il y a eu un moment où le vent tourna durant cette campagne, ce fut entre noël et le nouvel an, lorsque la GRC annonça qu&#8217;elle enquêtait sur le ministère des Finances au sujet de possibles fuites criminelles concernant la question des fiducies&nbsp;&raquo;, écrivit le commentateur politique Rex Murphy dans le Globe and Mail. (87)</p>
<p>&laquo;&nbsp;Lorsque l&#8217;annonce de la GRC a été faite, ce fut une intrusion brute et dramatique&nbsp;&raquo;, poursuivit Murphy avec son style loquace. &laquo;&nbsp;Dans cette période post-Gomery, toute enquête impliquant les libéraux, en tant que parti ou gouvernement, devenait une grosse nouvelle. Mais qu&#8217;une telle annonce survienne au beau milieu d&#8217;une course serrée d&#8217;un calme plat, cela lui assurait de devenir un coup de trompette politique. La sonnerie fut amplifiée du fait que l&#8217;enquête ciblait le ministère de Ralph Goodale. Même soigneusement enveloppée d&#8217;assurances que la GRC n&#8217;avait aucune preuve que le ministre avait enfreint la loi, sa résonance fut séismique.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Pour Murphy, il ne fit aucun doute que le &laquo;&nbsp;coup de trompette&nbsp;&raquo; eut un effet salutaire sur la campagne des conservateurs. &laquo;&nbsp;Avec toutes ses annonces quotidiennes, Harper n&#8217;avait pas réussit à charmer l&#8217;électorat canadien&nbsp;&raquo;, rappela-t-il &laquo;&nbsp;Il avait énoncé suffisamment de politiques pour remplir un petit classeur mais le support national des conservateurs plafonnait encore à 28 pour cent. Bien que ces 28 pour cent représentait un niveau décent dans une campagne, en l&#8217;absence d&#8217;une trouvaille extraordinaire, les conservateurs semblaient destinés à demeurer à cette basse altitude.&nbsp;&raquo;</p>
<p>&laquo;&nbsp;Le possible scandale des fiducies de revenu fut le moment clé de la campagne jusqu&#8217;à présent&nbsp;&raquo;, nota Murphy, à dix jours du scrutin. &laquo;&nbsp;Il changea la psychologie des deux plus importantes campagnes, ravigota les énergies des conservateurs et sapa celle des libéraux. Ce fut le doigt qui donna le petit coup sur la poutre horizontale entre les &laquo;&nbsp;conservateurs qui font peur&nbsp;&raquo; et les &laquo;&nbsp;libéraux tortueux.&nbsp;&raquo; Le momentum des conservateurs remonte à ce moment&nbsp;&raquo;, conclua-t-il.</p>
<p>Cette analyse fut partagée par deux enseignants en sciences politiques. Pour le politicologue Alain G. Gagnon, de l&#8217;UQAM, l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu fut &laquo;&nbsp;le point tournant de la campagne&nbsp;&raquo;. (88) Comme Goodale demeura en poste, &laquo;&nbsp;le Canada anglais, qui pouvait accepter beaucoup de choses pour imposer l&#8217;unité nationale, a vu là l&#8217;arrogance des libéraux et leur système de copinage&nbsp;&raquo;, affirma Gagnon. &laquo;&nbsp;Les conservateurs avaient besoin d&#8217;un scandale, et l&#8217;affaire Goodale a été un événement majeur. Ils ont été chanceux, ils avaient la baraka quelque part&nbsp;&raquo;, ajouta son collègue Christian Dufour, de l&#8217;ENAP.</p>
<p>L&#8217;ex-chef de cabinet de Joe Clark et stratège conservateur Goldy Hyder n&#8217;hésita pas à décrire l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu comme un &laquo;&nbsp;cadeau&nbsp;&raquo; pour le parti de Harper. (89) Le NPD tira également profit de la controverse puisque l&#8217;enquête de la GRC aida les néo-démocrates à recevoir des appuis qui autrement seraient allés aux libéraux. &laquo;&nbsp;Cela rappela aux gens tout ce qu&#8217;ils n&#8217;aiment pas au sujet des libéraux&nbsp;&raquo;, observa le directeur de campagne du NPD Brian Topp. C&#8217;était là une situation qui ne manquait pas d&#8217;ironie quand on sait que les néo-démocrates avaient été des défenseurs de la première heure de la cause de Maher Arar. À tel point que Monia Mazigh, l&#8217;épouse de Arar, se présenta même comme candidate pour le NPD dans la circonscription d&#8217;Ottawa-Sud durant cette élection.</p>
<p><strong></p>
<h3>Les fantômes d&#8217;Option Canada<br />
reviennent hanter les libéraux</h3>
<p></strong></p>
<p>Revenons à la journée du 5 janvier 2006. Ce jour-là, le Globe and Mail titrait en une que Paul Martin refuserait désormais de répondre à toutes autres questions à propos de l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. (90) De toute évidence, le chef libéral voulait se débarrasser de cette bruyante casserole qu&#8217;il traînait derrière lui afin de se concentrer son attention à vendre son programme auprès de l&#8217;électorat, question de se donner une chance de rattraper les conservateurs qui prenait de l&#8217;avance dans les sondages.</p>
<p>Or, en soirée, le site internet du Globe and Mail publiait un article révélant que la GRC s&#8217;intéressait à un autre scandale libéral&nbsp;: l&#8217;affaire Option Canada. (91) C&#8217;est ainsi qu&#8217;une seconde tuile s&#8217;est abattu sur la tête des libéraux alors que la poussière n&#8217;était pas encore retombée sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. Les journalistes du Globe and Mail ne précisèrent pas comment ils avaient appris que la GRC avait commencée à se pencher sur le dossier d&#8217;Option Canada, sinon qu&#8217;une &laquo;&nbsp;source&nbsp;&raquo; dont l&#8217;identité n&#8217;a pas été dévoilée leur révéla que les policiers examinaient plus particulièrement la façon qu&#8217;une somme de 300 000 dollars avait été distribuée.</p>
<p>Résultat&nbsp;: le lendemain, l&#8217;affaire Option Canada était devenue la nouvelle du jour, de sorte que la conférence de presse quotidienne que donna Paul Martin fut dominée par des questions concernant l&#8217;intérêt de la GRC envers Option Canada. (92) Et dire que le chef libéral venait de demander aux journalistes de ne plus lui poser des questions au sujet de l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu&#8230;</p>
<p>Les adversaires des libéraux ne tardèrent pas à chercher à capitaliser sur ce nouveau pépin. &laquo;&nbsp;Si les libéraux sont réélus, les Canadiens peuvent s&#8217;attendre à un gouvernement embourbé dans des scandales, de la corruption et des enquêtes policières&nbsp;&raquo;, déclara le leader conservateur Stephen Harper. &laquo;&nbsp;Le simple fait que la GRC a décidé de jeter un oeil là-dessus suggère qu&#8217;il y a quelque chose qui vaut la peine d&#8217;être examiné&nbsp;&raquo;, affirma pour sa part le chef néo-démocrate Jack Layton. (93)</p>
<p>Rappelons qu&#8217;Option Canada avait été mis sur pied par des dirigeants du Conseil de l&#8217;unité canadienne (CUC), un organisme pro-fédéraliste, moins de huit semaines avant le référendum sur la souveraineté du Québec du 30 octobre 1995. À peine dix-sept jours après sa fondation, Option Canada commença à recevoir de généreuses subventions du ministère de Patrimoine Canada sous prétexte de promouvoir le bilinguisme. Ainsi, Patrimoine Canada versa à Option Canada des fonds publics fédéraux totalisant 4.8 millions de dollars, voire 5.2 millions de dollars, dépendamment des sources, entre le 24 septembre et le 20 décembre 1995.</p>
<p>Personne n&#8217;avait jamais vraiment su à quoi avait servi tout cet argent. En fait, l&#8217;existence d&#8217;Option Canada fut un secret bien gardé tout au long de la campagne référendaire. Le scrutin référendaire s&#8217;était solda par la victoire du camp du NON, qui l&#8217;emporta de justesse avec 50.58 pour cent des suffrages contre 49.42 pour cent pour le OUI, ce qui représentait une mince différence de 54 288 votes.</p>
<p>Le secret entourant l&#8217;existence d&#8217;Option Canada fut brisé lorsque le quotidien anglophone The Gazette publia une série d&#8217;articles à son sujet, en mars 1997. La principale controverse entourant Option Canada tenait au fait que les subventions allouées à ce mystérieux organisme pourraient fort bien avoir été dépensées de façon illégale par le camp du NON lors du référendum. Notons que la Loi sur les consultations populaires prévoyait que les deux camps devaient respecter un plafond de dépenses s&#8217;établissant à 5 millions de dollars maximum chacun afin de livrer bataille à armes égales. De plus, la loi obligeait les comités du NON et du OUI à comptabiliser toutes leurs dépenses, à défaut de quoi celles-ci devenaient illégales.</p>
<p>Le tollé soulevé par l&#8217;enquête du quotidien The Gazette fit évidemment des vagues à Ottawa. La ministre du Patrimoine de l&#8217;époque, Sheila Copps, nia que l&#8217;argent des subventions avait été utilisée dans le cadre du référendum mais refusa du même souffle de lever le voile sur les dépenses d&#8217;Option Canada. (94) En août 1997, un rapport de vérification interne de Patrimoine Canada avait conclut que le processus d&#8217;attribution de fonds à Option Canada avait &laquo;&nbsp;manqué de la rigueur qu&#8217;on est en droit de s&#8217;attendre quand d&#8217;importantes sommes sont accordées à un client qui n&#8217;a pas été contrôlé.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Le vérificateur général du Canada d&#8217;alors, Denis Desautels, de même que le directeur général des élections du Québec de l&#8217;époque, Pierre-F. Côté, avaient tous deux cherchés à faire la lumière sur les dépenses d&#8217;Option Canada, mais n&#8217;avaient jamais réussi à mettre la main sur les documents financiers de l&#8217;organisme, qui fut dissout en mars 1998. L&#8217;affaire Option Canada refit de nouveau surface au cours de l&#8217;année 2005. D&#8217;abord, lors des travaux de la commission Gomery, qui révélèrent que l&#8217;agence de publicité BCP avait facturée des sommes totalisant 2.6 millions de dollars à Option Canada pour la conception d&#8217;affiches et l&#8217;organisation d&#8217;une vaste offensive médiatique en faveur du NON, durant l&#8217;automne 1995.</p>
<p>Puis, le journaliste d&#8217;enquête Normand Lester fut contacté par une &laquo;&nbsp;âme charitable&nbsp;&raquo;, selon l&#8217;expression qu&#8217;il employa dans son livre sur Option Canada (95), qui lui proposa de lui remettre une boite de documents contenant une foule d&#8217;informations sur les dépenses d&#8217;Option Canada, à la condition qu&#8217;il s&#8217;en serve &laquo;&nbsp;journalistiquement&nbsp;&raquo; et qu&#8217;il les fasse ensuite parvenir à la vérificatrice générale du Canada une fois qu&#8217;il n&#8217;en aura plus besoin. &laquo;&nbsp;Les documents ont été récupérés au cours du mois de novembre dans une boîte près d&#8217;un bac à déchets derrière un petit centre d&#8217;achat de banlieue dans la région de Montréal&nbsp;&raquo;, raconta Lester.</p>
<p>Lester révéla à la mi-décembre, soit deux semaines après le déclenchement de la campagne électorale, qu&#8217;il était désormais en possession des documents d&#8217;Option Canada et qu&#8217;il comptait s&#8217;en servir pour publier un livre à ce sujet, en janvier 2006. &laquo;&nbsp;Tout le monde pensait que les documents administratifs, comptables et financiers d&#8217;Option Canada n&#8217;existaient plus, qu&#8217;ils avaient été détruits. Or, surprise&nbsp;! Normand Lester les a&nbsp;&raquo;, lança le journaliste sur un ton triomphaliste. Cependant, le fait que la source de Lester avait attendu dix ans après le référendum de 1995 avant de sortir les documents d&#8217;Option Canada de leur cachette laissait planer un doute sur ses motivations réelles et soulevait quelques questions.</p>
<p>Pourquoi des documents si compromettants avaient-ils été conservés précieusement durant tout ce temps alors qu&#8217;ils auraient pu disparaître facilement à tout jamais dans une machine à déchiqueter&nbsp;? La personne qui avait détenu les documents d&#8217;Option Canada les considéraient-ils comme des munitions de réserve, à être utilisés stratégiquement au moment opportun en cas de besoin&nbsp;? Chose certaine, les documents d&#8217;Option Canada s&#8217;étaient retrouvés entre les mains de Lester juste à temps pour la campagne électorale. Ainsi, l&#8217;opération aurait été soigneusement calculée pour nuire politiquement aux libéraux de Martin qu&#8217;on n&#8217;aurait guère pu faire mieux.</p>
<p>L&#8217;affaire Option Canada bénéficia d&#8217;une médiatisation considérable, en particulier au Québec, et causa un tort appréciable à la campagne du PLC, notamment en ramenant le souvenir du scandale des commandites que les libéraux cherchaient à faire oublier. &laquo;&nbsp;La guigne colle décidément à Paul Martin et son parti&nbsp;&raquo;, nota la chroniqueuse Hélène Buzzetti dans Le Devoir. (96) &laquo;&nbsp;Pour la seconde fois pendant la campagne électorale, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) est appelée à se pencher sur des agissements du gouvernement libéral&nbsp;&raquo;, écrivit-elle. &laquo;&nbsp;Ce nouveau dérapage de la campagne libérale ne pouvait survenir à un plus mauvais moment.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Lorsque le Globe and Mail révéla que la GRC essayait de tirer au clair certaines des dépenses d&#8217;Option Canada, le ministère du Patrimoine canadien dû mandater un de ses représentants pour clarifier la situation auprès des médias. &laquo;&nbsp;Diverses informations nous ont permis de croire que des irrégularités se sont produites dans la gestion de fonds fédéraux et c&#8217;est dans cette perspective que nous avons demandé à la GRC de s&#8217;intéresser à cette question&nbsp;&raquo;, expliqua le porte-parole du ministère, Jean-Guy Beaupré, qui nia tout rapport avec le livre à venir des journalistes Lester et Philpot.</p>
<p>De son côté, la caporale Monique Beauchamp de la GRC confirma qu&#8217;une demande d&#8217;assistance par écrit avait été reçu de la part de Patrimoine Canada. (97) La caporale précisa également que la GRC en était encore au stade des vérifications préliminaires et qu&#8217;elle n&#8217;avait pas encore décidée si elle allait lancer une enquête criminelle et bonne et du forme dans ce dossier. Cette nuance se perdra toutefois dans la couverture médiatique.</p>
<p>Lorsqu&#8217;il réagissa à cette affaire, les propos de Paul Martin s&#8217;apparentaient davantage à une justification d&#8217;Option Canada plutôt qu&#8217;à une condamnation, ce qui était tout de même curieux de la part de celui qui avait promis de gouverner dans la plus grande transparence. &laquo;&nbsp;Ça fait 10 ans que le Bloc attaque cet organisme parce qu&#8217;il est voué à l&#8217;unité du pays&nbsp;&raquo; déclara-t-il. &laquo;&nbsp;Les péquistes sous Jacques Parizeau ont mis en place un ministère qui a dépensé des millions et des millions pour promouvoir la séparation. Je vais toujours défendre l&#8217;unité de mon pays.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Bien que les irrégularités du fédéral à l&#8217;époque référendaire s&#8217;étaient produites sous Jean Chrétien, la controverse interpellait directement Paul Martin, notamment parce qu&#8217;elle impliquait un de ses proches, soit Claude Dauphin. Après avoir été le président d&#8217;Option Canada, Dauphin fut nommé conseiller principal pour le Québec au cabinet de Paul Martin, alors ministre des Finances du gouvernement Chrétien. Dauphin occupa ce poste de 1997 à 2001. &laquo;&nbsp;Je demande à M.&nbsp;Martin, aujourd&#8217;hui, de rejoindre Claude Dauphin et de lui demander de faire la lumière&nbsp;&raquo;, exigea le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe.</p>
<p>Mais, au lieu de cela, Martin rendit plutôt un vibrant hommage aux convictions fédéralistes de son ami Dauphin, qui reçut plus de 21 000 dollars pour avoir été le &laquo;&nbsp;président honoraire&nbsp;&raquo; d&#8217;Option Canada. &laquo;&nbsp;Claude a été nommé par Robert Bourassa comme délégué général du Québec à Boston, et quand M.&nbsp;Parizeau a pris le pouvoir, il a demandé à chaque délégué général de faire une profession de foi pour la séparation du Québec. Claude Dauphin a refusé et a donné sa démission. Ça, c&#8217;est Claude&nbsp;&raquo;, lança le leader du PLC lors d&#8217;une allocution prononcée devant des militants libéraux.</p>
<p>De plus, les allégations contenues dans le livre de Lester éclaboussa certains membres du gouvernement Martin. Pensons au ministre des Affaires étrangères Pierre Pettigrew, qui empocha des honoraires de plus de 13 000 dollars de la part d&#8217;Option Canada pour ses services d&#8217;expert-conseil. Ou encore à la ministre du Patrimoine, Lizza Frulla, qui était la vice-présidente du camp du NON en 1995, et dont le mari, le publiciste André Morrow, factura 10 000 dollars à Option Canada pour ses services. (98)</p>
<p>Comble de malheur, la campagne de Martin avait décidée de jouer la carte de l&#8217;unité nationale contre Harper. La stratégie consistait à vendre le PLC comme une formation plus apte assurer la défense du fédéralisme que le parti de Harper, qui était encore perçu comme étant anti-Québec par une portion de l&#8217;opinion publique québécoise. (99) Avec l&#8217;éclatement de l&#8217;affaire Option Canada, les libéraux voyaient donc leur propre stratégie se retourner contre eux. Harper ne se fit d&#8217;ailleurs pas prier pour enfoncer le clou. &laquo;&nbsp;Le fédéralisme ne peut continuer d&#8217;avoir l&#8217;image de la corruption au Québec. C&#8217;est un grand danger pour le pays&nbsp;&raquo;, déclara le chef conservateur.</p>
<p>Le lendemain de cette déclaration, La Presse dévoilait les résultats d&#8217;un sondage CPAC-SES Research selon lequel 23 pour cent des Québécois seraient désormais d&#8217;avis que Harper ferait un meilleur premier ministre que Martin, qui arrivait en deuxième position avec 18 pour cent d&#8217;appuis. (100) Notons que l&#8217;enquête d&#8217;opinion fut réalisée du 4 au 6 janvier, ce qui couvrait en partie la période où l&#8217;affaire Option Canada commença à faire les manchettes. Il s&#8217;agissait-là d&#8217;une remontée pour le moins spectaculaire. En effet, deux jours après le déclenchement des élections, le 29 novembre dernier, un sondage établissait le taux de confiance des Québécois à l&#8217;égard Harper à seulement 13 pour cent, contre 28 pour cent à Martin.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Stephen Harper a réussi à faire oublier son passé&nbsp;&raquo;, observa Jean-Herman Guay, professeur de sciences politiques à l&#8217;Université de Sherbrooke. &laquo;&nbsp;L&#8217;homme a commencé sa carrière politique en attaquant l&#8217;accord du lac Meech, en ne reconnaissant aucune spécificité pour le Québec.&nbsp;&raquo; Selon le politologue, les scandales étaient en partie responsables de la débandade libérale. &laquo;&nbsp;Il y a d&#8217;abord eu l&#8217;affaire Goodale, puis le scandale d&#8217;Option Canada, qui vient renforcer la perception que les libéraux gèrent mal les choses et qu&#8217;il y a une odeur de corruption&nbsp;&raquo;, nota-t-il. Guay indiqua aussi que le regain de popularité de Harper au Québec pourrait se traduire par un accroissement de ses appuis dans le reste du Canada. &laquo;&nbsp;Les gens vont se dire&nbsp;: ce type-là est capable d&#8217;être significatif pour les Québécois et pourrait donc faire la réconciliation nationale&nbsp;&raquo;, analysa-t-il.</p>
<p>Fait exceptionnel, la percée des conservateurs auprès de l&#8217;électorat devint si spectaculaire qu&#8217;à un certain moment, la firme EKOS éprouva même de la difficulté à en croire ses propres sondages&nbsp;! Ainsi, la veille du débat des chefs, le président d&#8217;EKOS, Frank Graves, indiqua à La Presse qu&#8217;il préférait doubler son échantillon de 500 répondants avant de rendre public les résultats de son sondage qui soulevait la possibilité d&#8217;un gouvernement conservateur majoritaire. (101) &laquo;&nbsp;Nos données sont si surprenantes qu&#8217;il serait irresponsable de les dévoiler à un moment aussi critique que l&#8217;aube du débat&nbsp;&raquo;, expliqua Graves.</p>
<p>Le lendemain, EKOS se décida à publier son sondage dans lequel les conservateurs se voyaient accorder 39 pour cent d&#8217;appuis, creusant ainsi un écart de plus de 12 points de pourcentage avec le PLC qui plongeait à 26 pour cent. (102) Le sondage révélait notamment que les libéraux étaient en train de couler à pic en Ontario, où les troupes conservatrices récoltaient 43 pour cent des intentions de vote, contre seulement 33 pour le parti de Paul Martin. &laquo;&nbsp;De façon réaliste, les conservateurs peuvent maintenant espérer former un gouvernement majoritaire&nbsp;&raquo;, affirma Paul Adams, directeur exécutif chez EKOS. La semaine suivante, un sondage Decima indiquait que les conservateurs avaient triplés leurs appuis au Québec depuis le début de la campagne. (103)</p>
<p>Au-delà des sondages, l&#8217;arrivée de la GRC dans le dossier Option Canada sembla aussi avoir eue un impact psychologique sur la campagne libérale. En effet, un sentiment de persécution commença à prendre racine dans l&#8217;esprit de plusieurs libéraux, qui estimaient que la conduite de la GRC à leur égard ressemblait de plus en plus à une forme d&#8217;acharnement. Une telle situation n&#8217;avait évidemment rien de particulièrement rassurant et d&#8217;encourageant pour le reste de la campagne. Comme on peut se l&#8217;imaginer, avoir la GRC à ses trousses n&#8217;était pas tout à fait la meilleure façon de se mériter la confiance de l&#8217;électorat&#8230;</p>
<p>&laquo;&nbsp;Dans l&#8217;atmosphère paranoïaque qui est en train de s&#8217;installer dans la campagne libérale, il doit se trouver des gens proches de Paul Martin pour penser que la GRC le fait exprès&nbsp;&raquo;, écrivit le chroniqueur Vincent Marissal de La Presse. (104) &laquo;&nbsp;Ils n&#8217;ont peut-être pas tout à fait tort, parce que deux enquêtes en deux semaines en pleine campagne électorale, c&#8217;est pour le moins inusité.&nbsp;&raquo;</p>
<p>&laquo;&nbsp;En multipliant les enquêtes durant cette campagne électorale, la GRC devint le quatrième adversaire politique pour les libéraux du premier ministre Paul Martin&nbsp;&raquo;, écrivit de son côté la chroniqueuse Susan Delacourt du Toronto Star. (105) &laquo;&nbsp;Que ce soit par inadvertance ou non, les actions de  la GRC font le jeu de l&#8217;opposition&nbsp;&raquo;, observa Delacourt, qui est aussi l&#8217;auteure d&#8217;un ouvrage sur la course au leadership de Paul Martin de 2003.</p>
<p>La chroniqueuse rapporta également que &laquo;&nbsp;certains théoriciens de la conspiration se demandent si cette vague d&#8217;enquêtes représentent une façon de faire payer les libéraux&nbsp;&raquo; pour avoir pris certains décisions qui contrarièrent la GRC, dont la création une commission d&#8217;enquête sur l&#8217;affaire Arar. Delacourt évoqua également une autre théorie. Lorsque Gomery déposa son rapport, Harper affirma que la GRC ne s&#8217;était pas montrée assez dure avec les libéraux pour le scandale des commandites et allégua qu&#8217;il y aurait eu davantage d&#8217;accusations de portées si un autre parti avait été au pouvoir.</p>
<p>Démoralisés et déstabilisés, les libéraux commençaient à avoir de plus en plus de mal à dissimuler leur désarroi. L&#8217;affaire de la publicité électorale libérale attribuant à Harper l&#8217;intention de déployer &laquo;&nbsp;des soldats armés dans nos villes&nbsp;&raquo; en fut un exemple éloquent. Devant la polémique que souleva ce message, Martin reconnut lors d&#8217;une émission du réseau CTV qu&#8217;il avait approuvé cette publicité même s&#8217;il reconnaissait lui-même qu&#8217;il ne l&#8217;a trouvait &laquo;&nbsp;pas très bonne.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Les libéraux étaient peut-être en train de devenir les victimes d&#8217;une vendetta sournoise de la GRC, mais cela ne les rendait pas nécessairement plus sympathiques pour autant aux yeux de l&#8217;opinion publique. Comme la commission Gomery l&#8217;avait amplement démontrée, les libéraux n&#8217;avaient pas hésité à recourir à des combines fumeuses pour prolonger leur règne à Ottawa. Et maintenant, c&#8217;était désormais leur tour de faire les frais d&#8217;un stratagème pernicieux. Ne dit-on pas que celui qui vit par l&#8217;épée, périt par l&#8217;épée&nbsp;?</p>
<p><strong></p>
<h3>Et le grand gagnant est&#8230; Stephen Harper</h3>
<p></strong></p>
<p>Le 23 janvier 2006, l&#8217;électorat canadien rendit son verdict après cinquante-cinq jours de campagne. Le Parti conservateur  fut couronné vainqueur avec 36 pour cent des suffrages et Stephen Harper devint le nouveau premier ministre du Canada. Toutefois, avec ses 124 sièges à la Chambres des communes, le gouvernement conservateur allait être minoritaire. Le Parti libéral dû se contenter de 30 pour cent des voix, ce qui se traduisait par 103 sièges au parlement et faisait de lui l&#8217;Opposition officielle.</p>
<p>L&#8217;affaire des fiducies de revenu n&#8217;affecta pas la popularité de Ralph Goodale auprès de ses électeurs puisqu&#8217;il fut réélu haut la main dans sa circonscription de Wascana, qu&#8217;il représentait depuis 1993, en récoltant 7500 voix de plus que son plus proche adversaire. Pierre Pettigrew et Liza Frulla, les deux ministres libéraux dont les noms avaient été associés à l&#8217;affaire Option Canada, eurent moins de chances car ils furent tous deux défaits. Les candidats libéraux Enge, Hladyshevsky et Wenner qui avaient critiqués publiquement l&#8217;enquête de la GRC dans l&#8217;affaire des fiducies de revenu n&#8217;ont pas été élus.</p>
<p>L&#8217;élection d&#8217;un gouvernement conservateur ne fut pas le seul événement majeur de cette journée de scrutin. Lorsqu&#8217;il s&#8217;adressa à ses partisans pour concéder la défaite, Paul Martin annonça du même souffle qu&#8217;il démissionnait de la chefferie du PLC, ce qui signifiait que les libéraux allaient devoir se trouver un nouveau leader au cours des mois à venir. L&#8217;ex-ministre des Affaires étrangères Bill Graham fut nommé chef du parti à titre intérimaire. Le paysage politique canadien venait d&#8217;être transformé de fonds en comble en l&#8217;espace d&#8217;une seule soirée.</p>
<p>L&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu ne fut pas oubliée dans l&#8217;analyse des résultats électoraux. Un texte du Richard Blackwell publié dans le Globe and Mail au lendemain de ce scrutin historique nota que toutes les enquêtes d&#8217;opinion importantes menées par les principales firmes de sondage du Canada indiquèrent que le point tournant de la campagne survint lors du temps des fêtes. (107) C&#8217;est durant cette période que survinrent deux événements qui menèrent au déclin des libéraux de Paul Martin dans les intentions de vote et la montée des conservateurs de Stephen Harper dans les sondages.</p>
<p>Le premier événement mentionné fut la fusillade lors du Boxing Day sur Yonge Street, une importante artère commerciale du centre-ville de Toronto, qui coûta la vie à une jeune fille âgée de quinze ans. La médiatisation de cette tragédie amena l&#8217;opinion publique à se montrer plus ouverte au discours sécuritaire de la droite conservatrice. Quant au deuxième événement, il s&#8217;agissait bien évidemment de la révélation à l&#8217;effet que la GRC avait lancée une enquête criminelle concernant une possible fuite au ministère des Finances au sujet d&#8217;une annonce relativement au régime fiscal des fiducies de revenu, en novembre 2005.</p>
<p>Toujours dans le Globe and Mail, le chroniqueur Jeffrey Simpson commenta une nouvelle fois la controverse entourant le rôle de la GRC durant la campagne. &laquo;&nbsp;Trop de variables sont réunies pour qu&#8217;une seule d&#8217;entre elles puissent expliquer la victoire que les conservateurs ont remporté de justesse&nbsp;&raquo;, nota-t-il. (108) &laquo;&nbsp;Toutefois, le consensus parmi les partis est que l&#8217;enquête de la GRC contribua au moment critique de la campagne, si elle ne l&#8217;a pas entièrement créé.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Simpson prit soin de souligner que les libéraux commirent eux-mêmes de nombreux faux pas tandis que les conservateurs purent compter sur des publicités électorales bien pensées. Il rappela aussi que l&#8217;écart entre les deux partis avait commencé à se rétrécir peu avant que la GRC ne fasse les manchettes avec son enquête sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. Il n&#8217;en insistait pas moins sur le rôle que cette enquête joua durant la campagne. &laquo;&nbsp;Outre cette enquête, aucun autre événement ne fit basculer si rapidement les chiffres en faveur des conservateurs. Rarement a-t-on déjà vu, en tenant pour acquis que cela se soit déjà produit, une campagne durant laquelle un parti se mit à bondir en tête si rapidement comme les conservateurs l&#8217;ont fait immédiatement après noël.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Pour le chroniqueur, la conduite de la GRC semblait s&#8217;apparenter à une sorte de mystère insoluble. Ainsi, Simpson rejeta autant les explications avancées par la GRC que les théories de la conspiration. &laquo;&nbsp;Dans les circonstances, elles ne peuvent être écartées, mais aucune d&#8217;elles ne semblent crédibles&nbsp;&raquo;, écrivit-il à ce sujet sans élaborer davantage. &laquo;&nbsp;Quelle qu&#8217;en soit la raison, en s&#8217;impliquant dans la campagne, la GRC ébranla la foi que certains d&#8217;entre-nous avions dans son jugement&nbsp;&raquo;, conclua-t-il. &laquo;&nbsp;Nous ne regarderons plus la GRC tout à fait de la même façon à l&#8217;avenir.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Goodale lui-même commenta publiquement la controverse entourant l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu, en disant qu&#8217;elle avait &laquo;&nbsp;clairement eue un impact&nbsp;&raquo; sur l&#8217;issue du scrutin. (109) Goodale précisa toutefois qu&#8217;il ne ressentait aucune rancune à l&#8217;égard de la GRC, qu&#8217;il dépeignit comme &laquo;&nbsp;la meilleure force policière de toute la Terre.&nbsp;&raquo; Néanmoins, Goodale se montra davantage critique envers ses adversaires des autres partis, en soulignant que l&#8217;enquête policière fut &laquo;&nbsp;utilisée par l&#8217;opposition pour infliger le maximum de dommages politiques.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Le 31 janvier, lorsque Harper rencontra le commissaire de la GRC Giuliano Zaccardelli pour la première fois depuis l&#8217;élection, les médias notèrent que les deux personnages évitèrent toute discussion concernant l&#8217;enquête sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu. (110) Zaccardelli s&#8217;éloigna des journalistes lorsque l&#8217;un d&#8217;eux posa une question à ce sujet tandis que Harper disparu à l&#8217;intérieur de sa voiture de service. Il ne fallait tout de même pas s&#8217;attendre à ce que Harper remercia publiquement la GRC d&#8217;avoir fait déraillé la campagne de ses adversaires libéraux&nbsp;!</p>
<p>La controverse entourant l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu continua à refaire surface sporadiquement dans l&#8217;actualité politique canadienne durant le reste de l&#8217;année 2006. Lors d&#8217;un reportage diffusé au bulletin de nouvelles de Radio-Canada, l&#8217;ex-ministre et députée libérale Lucienne Robillard estima que la décision de Zaccardelli d&#8217;annoncer le déclenchement d&#8217;une enquête criminelle en pleine campagne électorale était surprenante. (111) Selon elle, il n&#8217;y avait pas urgence d&#8217;agir. Dans ce même reportage, Alain-Robert Nadeau, qui avait été avocat à la GRC durant les années &#8217;90, affirma qu&#8217;il était d&#8217;avis que Zaccardelli devait certaines explications.</p>
<p>Cette opinion fut partagé par l&#8217;ex-vice premier ministre John Manley, qui avait quitté la vie politique dans les mois qui suivirent l&#8217;accession de Martin au poste de premier ministre. Zaccardelli &laquo;&nbsp;devrait certainement s&#8217;expliquer&nbsp;&raquo;, affirma Manley lors d&#8217;une entrevue sur le réseau CPAC, une station de télévision d&#8217;Ottawa. (112) Pour Manley, il ne faisait aucun doute que la GRC &laquo;&nbsp;avait influencée les résultats de l&#8217;élection&nbsp;&raquo;, ce qui constituait &laquo;&nbsp;une première.&nbsp;&raquo; L&#8217;affaire était également prise au sérieux par l&#8217;ex-ministre libéral John McCallum. &laquo;&nbsp;Au minimum, c&#8217;était intriguant, et l&#8217;on pourrait même aller jusqu&#8217;à dire que c&#8217;était choquant&nbsp;&raquo;, commenta-t-il au Toronto Star. (113)</p>
<p>L&#8217;un des critiques les plus féroces de Zaccardelli fut l&#8217;ex-ministre libéral Wayne Easter, qui avait notamment été solliciteur général du Canada, c&#8217;est-à-dire patron politique de la GRC et du SCRS. &laquo;&nbsp;Vous ne lancez pas une enquête durant une campagne électorale à moins que cette enquête soit parfaitement solide&nbsp;&raquo;, s&#8217;indigna Easter. &laquo;&nbsp;Ça peut influer sur la réputation d&#8217;individus comme cela arriva à M.&nbsp;Goodale&#8230; Ça peut influencer une élection.&nbsp;&raquo; (114)</p>
<p>Selon Easter, le gouvernement Martin aurait dû montrer la porte à Zaccardelli dès que sa lettre à la néo-démocrate Wasylycia-Leis fut rendue publique. &laquo;&nbsp;Appeler à une enquête durant une élection, envoyer une lettre à un des partis d&#8217;opposition, c&#8217;est un motif de congédiement&nbsp;&raquo;, affirma-t-il catégoriquement. Mais Anne McLellan, qui était la ministre responsable de la GRC au moment de la campagne, n&#8217;était pas convaincue pas que cela aurait été la bonne chose à faire. &laquo;&nbsp;De quoi est-ce que ça aurait eu l&#8217;air&nbsp;?&nbsp;&raquo;, demanda-t-elle. (115) Par contre, McLellan indiqua qu&#8217;elle aurait lancée une enquête sur la manière de procéder de la GRC si les libéraux avaient été réélus.</p>
<p>Les critiques contre l&#8217;intervention de la GRC durant la campagne électorale ne venaient pas que des rangs libéraux. Dans son livre intitulé &laquo;&nbsp;In The Long Road Back&nbsp;: Conservative Journey, 1993-2006&#8243;, Hugh Segal n&#8217;hésita pas à exprimer des inquiétudes au sujet de la conduite de la GRC. Aujourd&#8217;hui sénateur, Segal est un des plus importants stratèges politiques de la grande famille conservatrice canadienne. Lors des élections générales de 2005-2006, il fut le co-président de la campagne nationale du Parti conservateur. Son implication dans la politique partisane remontait aux années &#8217;70, où il se présenta sous la bannière du défunt Parti progressiste-conservateur lors des élections générales de 1972 et de 1974, sans succès. Il occupa de nombreux postes importants, dont celui de chef de cabinet du premier ministre Brian Mulroney.</p>
<p>&laquo;&nbsp;La décision de divulguer qu&#8217;une enquête était en cours bien avant que qu&#8217;il ne soit déterminé qu&#8217;il existait quelque chose ressemblant à une preuve suffisante pour porter une accusation m&#8217;a frappé comme étant extraordinaire&nbsp;&raquo;, écrivit Segal. (116) &laquo;&nbsp;Cela eut pour effet de déplacer le spectre de la corruption de Chrétien au camp de Martin. Dit simplement, cela alimenta la sous-thématique &#8217;il est temps d&#8217;un changement&#8217; qui peut si facilement menacer n&#8217;importe quel gouvernement. Le précédent de la GRC s&#8217;engageant dans cette voie devrait inquiéter tout le monde, que cela ait été perçu ou subi de façon négative ou positive, sans égard aux intentions innocentes de la GRC. Bien ou mal, c&#8217;est arrivé et ce fut d&#8217;une aide immense pour les conservateurs.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Lors d&#8217;un entretien avec le quotidien Ottawa Citizen, Segal chercha à ménager la GRC. Le sénateur conservateur prétendit qu&#8217;il ne croyait pas que la Gendarmerie était intervenue &laquo;&nbsp;délibérément&nbsp;&raquo; durant la campagne électorale. (117) Selon lui, la GRC aurait &laquo;&nbsp;omis de comprendre que le simple fait de confirmer une enquête criminelle en cours sans un brin de preuve pour porter des accusations&nbsp;&raquo; pouvait créer une impression de malhonnêteté. Segal maintenait qu&#8217;il y avait matière à inquiétude, et ce, pour tous les partis puisque aucun gouvernement ne pouvait être totalement à l&#8217;abri de telles incursions policières dans le processus électoral. &laquo;&nbsp;Nous devrions tous nous sentir inconfortables parce que si un jour ça peut arriver au gouvernement-A, alors ça peut arriver au gouvernement-B&nbsp;&raquo;, soutint-il.</p>
<p><strong></p>
<h3>Course à la chefferie libérale<br />
et volte-face conservateur<br />
</h3>
<p></strong><br />
Alors que le PLC tentait tant bien que mal de digérer sa défaite du 23 janvier et de tourner la page, l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu revint hanter les libéraux durant la course à la succession de Paul Martin, et ce, d&#8217;au moins deux façons. D&#8217;abord, elle aurait figuré parmi les motifs qui incitèrent Goodale à ne pas postuler pour ce poste convoité. C&#8217;était du moins l&#8217;avis de Wayne Easter. &laquo;&nbsp;J&#8217;ai été l&#8217;une des personnes qui poussait pour que Ralph Goodale pose sa candidature. Il ne pouvait pas parce qu&#8217;il y avait ce nuage qui flottait au-dessus de lui&nbsp;&raquo;, affirma-t-il, en faisant allusion à l&#8217;enquête de la GRC.</p>
<p>Goodale, qui occupait désormais le poste de leader de l&#8217;Opposition officielle à la Chambre des communes, avait effectivement jonglé avec la possibilité de se porter candidat après avoir initialement fermé la porte à cette éventualité. Toutefois, lorsqu&#8217;il mit fin au suspense après quelque semaines de réflexion, Goodale ne mentionna pas l&#8217;enquête de la GRC sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu parmi les facteurs qui l&#8217;amenèrent à décliner l&#8217;opportunité de tenter sa chance dans la course à la chefferie.</p>
<p>Goodale expliqua plutôt qu&#8217;il n&#8217;était pas prêt à consacrer les cinq ou dix prochaines années de sa vie à composer avec les pressions liées à la fonction de chef de parti. (118) L&#8217;ex-ministre des Finances parlait d&#8217;ailleurs en connaissance de cause, lui qui avait été chef du Parti libéral de Saskatchewan de 1981 à 1988. Il mentionna aussi que son français laissait encore trop à désirer.</p>
<p>Par contre, il ne pouvait faire aucun doute que l&#8217;enquête de la GRC porta ombrage à la candidature de Scott Brison. Étoile montante du PLC, Brison était un transfuge progressiste-conservateur qui était passa du côté des libéraux, qui le récompensèrent en lui donnant le poste de ministre des Travaux publics au sein du gouvernement Martin.</p>
<p>Brison n&#8217;avait pas encore officialisé sa candidature lorsque le Globe and Mail révéla, le 7 mars, que la Banque Canadienne Impériale de Commerce (CIBC) avait fait suivre aux enquêteurs de la GRC un courriel plutôt suspect que le politicien vedette avait envoyé la veille de l&#8217;annonce du ministre sur les fiducies de revenu. (119) Dans son message, Brison prédisait qu&#8217;il y aurait de bonnes nouvelles pour les marchés financiers cette semaine-là. &laquo;&nbsp;Je pense que tu seras satisfait bientôt, probablement cette semaine&nbsp;&raquo;, avait-il écrit à Dan Nowlan, un ami de longue après que celui-ci se soit plaint par courriel &laquo;&nbsp;que le gouvernement fait stagner le marché des actions.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Déjà là, la conduite de Brison apparaissait pour le moins problématique. Surtout que Brison ne pouvait plaider un quelconque manque de familiarité avec le fonctionnement des marchés financiers pour atténuer sa faute, lui qui fut pendant plusieurs années le critique en matière de finances pour les caucus progressiste-conservateur à la Chambre des communes et qui occupa le poste de vice-président aux placements chez la firme de courtage Yorkton Securities.</p>
<p>Mais la bourde du prétendant au trône libéral gagna en ampleur encore lorsque le gagne-pain de Nowlan fut révélé au grand jour. Non seulement Nowlan était-il le directeur général de Marchés Mondiaux CIBC, la firme de courtage de la banque, mais il était aussi réputé être un véritable spécialiste des fiducies de revenu à Bay Street par-dessus le marché&nbsp;! (120)</p>
<p>Mais ce n&#8217;était pas tout. Marchés Mondiaux CIBC fut la principale acheteuse des titres Fonds de revenu Pages Jaunes durant les heures précédant l&#8217;annonce du ministre Goodale. Les titres de Pages Jaunes, l&#8217;une des plus importantes fiducies de revenu du Canada, avaient connut une augmentation de 230 pour cent de leur volume de transaction ce jour-là. Le courriel de Brison y était-il pour quelque chose&nbsp;?</p>
<p>Lorsque l&#8217;existence de son courriel fut coulée dans les journaux, Brison comprit rapidement qu&#8217;il était dans de beaux draps. Brison révéla dès le début que la GRC l&#8217;avait questionné le 18 janvier, soit à cinq jours du scrutin. (121) Quant au courriel qu&#8217;il avait envoyé à Nowlan, Brison commença par tout nier en bloc, puis tenta ensuite de plaider l&#8217;amnésie. Le lendemain, Brison décida toutefois de faire volte-face et de se mettre à table en rendant public sa fameuse correspondance par courriel avec son ami Nowlan.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Je n&#8217;étais pas au courant de cette décision quand j&#8217;ai envoyé mon courriel&nbsp;&raquo;, affirma Brison en faisant référence à l&#8217;annonce de goodale. &laquo;&nbsp;Ma correspondance avec l&#8217;employé de CIBC ne communique rien de plus que ce qui faisait parti de spéculations publiques à ce moment-là&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il en guise de défense. Brison semblait toutefois oublié qu&#8217;il était membre du cabinet fédéral lorsqu&#8217;il rédigea son courriel. Ce n&#8217;était pas la &laquo;&nbsp;spéculation&nbsp;&raquo; sans grande valeur de l&#8217;homme de la rue dont bénéficia Nowlan, mais bien de celle d&#8217;un ministre du gouvernement qui avait accès à de l&#8217;information privilégiée. Enfin, Brison concéda que si c&#8217;était à refaire, il éviterait d&#8217;envoyer un tel courriel.</p>
<p>Bien que Brison n&#8217;avait que lui-même à blâmer pour s&#8217;être mit dans un tel pétrin, il restait que quelqu&#8217;un quelque part avait coulé l&#8217;existence de ce courriel embarrassant dans les médias. Dale Palmeter, un vétéran stratège de Brison, suggéra qu&#8217;un rival libéral pourrait être derrière cette fuite aux médias. (122)</p>
<p>Étonnement, bien que cet épisode eut pour conséquence de faire de Brison la risée des médias de l&#8217;est à l&#8217;ouest du pays, l&#8217;ambitieux politicien décida malgré tout de se risquer à faire le saut dans la course à la succession de Paul Martin. Lors de la convention libérale, Brison arriva en sixième position sur huit candidats avec seulement 4 pour cent des voix. La victoire revint à l&#8217;ex-ministre Stéphane Dion, qui fut élu chef du PLC au quatrième tour avec 54 pour cent des votes des délégués.</p>
<p>Fait intéressant, une fois devenu chef de l&#8217;Opposition officielle, Dion décida de faire de la question des fiducies de revenu un de ses cheval de bataille politique contre les conservateurs. Ce choix stratégique s&#8217;expliquait par le fait que gouvernement Harper avait décidé de faire ce que les libéraux avaient seulement envisagé sans jamais passer à l&#8217;acte, c&#8217;est-à-dire imposer les fiducies de revenu.</p>
<p>En effet, le 31 octobre, le ministre des Finances Jim Flaherty prit les marchés par surprise en annonçant qu&#8217;Ottawa allait mettre un terme aux avantages fiscaux dont jouissaient les fiducies de revenu d&#8217;entreprises en imposant à hauteur de 31.5 pour cent les distributions versées aux fiduciaires. Ces mesures fiscales s&#8217;appliquaient à toutes les futures fiducies qui verraient le jour après cette annonce tandis que celles déjà existantes verront leur exemption d&#8217;impôt prendre fin en 2011. Cette décision suscita une nouvelle turbulence sur les marchés financiers canadiens, lesquels réagirent si mal que la valeur boursière des fiducies de revenu chuta de 25 milliards de dollars en seulement 24 heures.</p>
<p>Dans le sud des États-Unis, un courtier en valeurs mobilières de la Louisianne fut si contrarié qu&#8217;il envoya deux courriels qui lui valurent de se retrouver avec deux accusations d&#8217;avoir proféré des menaces contre le ministre Flaherty. (123) &laquo;&nbsp;Vous avez ruiné ma vie et celle de plusieurs de mes clients et j&#8217;ai entendu dire que vous trouviez ça drôle&nbsp;&raquo;, aurait notamment écrit Lloyd Tiller, qui perdit 250 000 dollars suite à la décision de Flaherty. &laquo;&nbsp;Quand je vous mettrai la main dessus, je le jure devant Dieu sur la Bible que ça ne sera pas drôle. Vous devriez être pendu &#8230; vos trois fils devraient eux aussi être pendus.&nbsp;&raquo; La GRC réagissa aux courriels en haussant d&#8217;un cran les mesures de sécurité autour du ministre Flaherty.</p>
<p>L&#8217;annonce du ministre Flaherty sur les fiducies de revenu fut sans contredit l&#8217;une des décisions les plus controversées de la première année au pouvoir des conservateurs. Rappelons d&#8217;abord que les conservateurs avaient violemment critiqué la décision du ministre Goodale d&#8217;imposer un moratoire sur les futures de revenu, à l&#8217;automne 2005. Cette mesure avait été dépeinte comme une attaque en règle contre les personnes âgées, qui comptaient parmi les plus importants détenteurs de titres de fiducies de revenu.</p>
<p>De plus, en imposant les distributions versés aux détenteurs de parts de fiducie, les conservateurs furent prit en flagrant délit de bris de promesse électorale. Le parti de Harper s&#8217;était en effet engagé, avant et pendant la campagne électorale, à ne pas toucher au régime d&#8217;imposition avantageux des fiducies de revenu. &laquo;&nbsp;Un gouvernement conservateur stoppera l&#8217;attaque des libéraux envers les économies de retraite et préservera les fiducies de revenu en ne prélevant aucun nouvel impôt&nbsp;&raquo;, pouvait-on lire à ce sujet dans la plate-forme électorale conservatrice. (124)</p>
<p>Naturellement, les libéraux de Dion cherchèrent à exploiter politiquement la grogne des détenteurs de parts. Ils dénoncèrent le volte-face des conservateurs dans ce dossier en proposèrent d&#8217;abolir la taxe de 31.5 pour cent sur les fiducies de revenu pour la remplacer par un impôt de 10 pour cent qui sera remboursable pour tous à l&#8217;exception des investisseurs étrangers.</p>
<p>Sources&nbsp;:</p>
<p>(48) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;La GRC s&#8217;invite dans la campagne&nbsp;: elle enquête sur un présumé délit d&#8217;initié&nbsp;&raquo;, 28 décembre 2005.<br />
(49) La Presse, &laquo;&nbsp;Des analystes estiment que l&#8217;enquête de la GRC est une perte de temps&nbsp;&raquo;, Gary Norris, 29 décembre 2005.<br />
(50) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Le ministre Goodale dans l&#8217;eau chaude&nbsp;&raquo;, 29 décembre 2005.<br />
(51) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Goodale reste, dit Martin&nbsp;&raquo;, Alexandre Shields, 30 décembre 2005, p. A1.<br />
(52) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Martin réitère sa confiance en Goodale&nbsp;&raquo;, Lia Lévesque, 29 décembre 2005.<br />
(53) GOMERY, John H., &laquo;&nbsp;Qui est responsable&nbsp;?&nbsp;&raquo;, p. 443.<br />
(54) The Gazette, &laquo;&nbsp;Clean image could be a spoiler&nbsp;&raquo;, Joan Bryden, December 30 2005, p. A12.<br />
(55) Toronto Star, &laquo;&nbsp;&#8217;This is like a live grenade&#8217; for Liberal party&nbsp;&raquo;, Les Whittington, December 30 2005.<br />
(56) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;45&nbsp;% des Canadiens croient que Goodale devrait démissionner&nbsp;&raquo;, 30 décembre 2005.<br />
(57) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Responsable&nbsp;&raquo;, Josée Boileau, 30 décembre 2005, p. A8.<br />
(58) La Presse, &laquo;&nbsp;La responsabilité de M.&nbsp;Goodale&nbsp;&raquo;, André Pratte, 31 décembre 2005, p. A21.<br />
(59) National Post, &laquo;&nbsp;Let the RCMP decide&nbsp;&raquo;, December 30 2005, p. A16.<br />
(60) Toronto Sun, &laquo;&nbsp;Why didn&#8217;t Goodale call for probe&nbsp;?&nbsp;&raquo;, December 31 2005.<br />
(61) Edmonton Sun, &laquo;&nbsp;Goodale must resign&nbsp;&raquo;, December 30 2005.<br />
(62) National Post, &laquo;&nbsp;Liberals drop in polls as troubles grow&nbsp;&raquo;, Carly Weeks and Philip Authier, December 31 2005, p. A7.<br />
(63) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Martin refuse de croire à une fuite pour l&#8217;instant&nbsp;&raquo;, Lia Lévesque, 31 décembre 2005, p. A2.<br />
(64) CTV, &laquo;&nbsp;Goodale defiant as he prepares to meet RCMP&nbsp;&raquo;, January 1 2006.<br />
(65) La Presse, &laquo;&nbsp;Affaire Goodale&nbsp;: Duceppe veut des noms&nbsp;&raquo;, Tristan Péloquin, 3 janvier 2006.<br />
(66) Canadian Press, &laquo;&nbsp;RCMP interview finance minister in probe of income trust affair&nbsp;&raquo;, Sandra Gordon, January 3 2006.<br />
(67) CTV, &laquo;&nbsp;RCMP visited CARP prior to income trust probe&nbsp;&raquo;, January 4 2006.<br />
(68) The Hamilton Spectator, &laquo;&nbsp;Valeri among insiders told of tax plan&nbsp;&raquo;, Joan Walters, January 6 2006.<br />
(69) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Élections fédérales&nbsp;: un sondage accorde l&#8217;avance au Parti conservateur&nbsp;&raquo;, 2 janvier 2006.<br />
(70) La Presse, &laquo;&nbsp;Harper et son parti en échappée&nbsp;&raquo;, Sébastien Rodrigue, 5 janvier 2006, p. A1.<br />
(71) The Toronto Star, &laquo;&nbsp;Expedite trusts probe&nbsp;&raquo;, January 4 2006.<br />
(72) National Post, &laquo;&nbsp;RCMP should have waited, Hargrove says&nbsp;&raquo;, Siri Agrell, January 3 2006.<br />
(73) The Gazette, &laquo;&nbsp;Mountie probe seems fishy&nbsp;&raquo;, Don MacPherson, January 10 2006, p. A21.<br />
(74) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;The Mounties shouldn&#8217;t horse around in this election&nbsp;&raquo;, Jeffrey Simpson, January 6 2006, p. A15.<br />
(75) CTV, &laquo;&nbsp;RCMP probes who was in &#8217;income trust&#8217; loop&nbsp;&raquo;, January 4 2006.<br />
(76) <a href="http://www.allbusiness.com/crime-law-enforcement-corrections/law-police-forces/5190941-1.html">http://www.allbusiness.com/crime-law-enforcement-corrections/law-police-forces/5190941-1.html</a><br />
(77) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;No RCMP contact surprises on-line investor forum&nbsp;&raquo;, Paul Waldie, January 6 2006.<br />
(78) The Canadian Press, &laquo;&nbsp;RCMP says standard procedure followed in public handling of leak probe&nbsp;&raquo;, Jim Bronskill, January 6 2006.<br />
(79) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;U.S. authorities quietly examining income-trust case&nbsp;&raquo;, Jeff Sallot, January 7 2006, p. A8.<br />
(80) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Deux libéraux et ex-agents de la GRC dénoncent l&#8217;enquête sur les fiducies&nbsp;&raquo;, Jim Macdonald, 10 janvier 2006.<br />
(81) <a href="http://www.conservative.ca/EN/2459/40200">http://www.conservative.ca/EN/2459/40200</a><br />
(82) <a href="http://en.wespenner.ca/content/view/4/2/">http://en.wespenner.ca/content/view/4/2/</a><br />
(83) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Timing of probes just a matter of independence, Mounties say&nbsp;&raquo;, Timothy Appleby, January 14 2006.<br />
(84) Embassy, &laquo;&nbsp;If Ridicule&#8217;s Any Measure of Political Fortunes, the Liberals Are Toast&nbsp;&raquo;, Sean Durkan, January 18 2006.<br />
(85) <a href="http://www.conservative.ca/FR/2459/40202">http://www.conservative.ca/FR/2459/40202</a><br />
(86) La Presse, &laquo;&nbsp;Pour un gouvernement conservateur&nbsp;&raquo;, André Pratte, 17 janvier 2006, p. A16.<br />
(87) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;A Tory gift from left field&nbsp;&raquo;, Rex Murphy, January 14 2006, p. A23.<br />
(88) Le Soleil, &laquo;&nbsp;Les trois campagnes perdues des libéraux&nbsp;&raquo;, Raymond Giroux, 21 janvier 2006, p. D1.<br />
(89) Sudbury Star, &laquo;&nbsp;Researcher set time bomb for Grits&nbsp;&raquo;, January 23 2006, p. A6.<br />
(90) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Martin won&#8217;t take questions on RCMP income-trust probe&nbsp;&raquo;, Campbell Clark, January 5 2006, p. A1.<br />
(91) <a href="http://www.theglobeandmail.com/servlet/story/RTGAM.20060105.woptions0105/BNStory/Front/-">www.theglobeandmail.com/servlet/story/RTGAM.20060105.woptions0105/BNStory/Front/-</a><br />
(92) The Canadian Press, &laquo;&nbsp;RCMP proving to be Martin&#8217;s undecladered but powerful campaign rival&nbsp;&raquo;, Michelle Macafe, January 6 2006.<br />
(93) The Gazette, &laquo;&nbsp;News of probe dogs Martin&nbsp;&raquo;, Allan Woods, Mark Kennedy and Norma Greenaway, January 7 2006, p. A4.<br />
(94) The Gazette, &laquo;&nbsp;Copps mum on Option spending&nbsp;&raquo;, Terrance Wills, Claude Arpin and Elizabeth Thompson, March 21 1997, p. A1.<br />
(95) LESTER Normand, PHILPOT Robin, &laquo;&nbsp;Les secrets d&#8217;Option Canada&nbsp;&raquo;, Les Intouchables (2006), p. 15.<br />
(96) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Option Canada&nbsp;: La GRC enquête&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 7 janvier 2006, p. A1.<br />
(97) The Gazette, &laquo;&nbsp;Secret to 1995 federal grant lay by Dumpster, book says&nbsp;&raquo;, Philip Gauthier, January 7 2006, p. A1.<br />
(98) La Presse, &laquo;&nbsp;Les secrets d&#8217;Option Canada &#8211; Qui sont les acteurs&nbsp;?&nbsp;&raquo;, 10 janvier 2006, p. A6.<br />
(99) Le Devoir, &laquo;&nbsp;La magouille&nbsp;&raquo;, Michel David, 10 janvier 2006, p. A1.<br />
(100) La Presse, &laquo;&nbsp;Les Québécois pensent qu&#8217;il ferait un meilleur premier ministre &#8211; Harper supplante Martin&nbsp;&raquo;, Nicolas St-Pierre, 8 janvier 2006, p. A1.<br />
(101) La Presse, &laquo;&nbsp;Harper majoritaire&nbsp;?&nbsp;&raquo;, Marie-Claude Malboeuf, 9 janvier 2006, p. A4.<br />
(102) Le Soleil, &laquo;&nbsp;Harper peut rêver d&#8217;une majorité&nbsp;&raquo;, Simon Boivin, 10 janvier 2006, p. A1.<br />
(103) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Les appuis des conservateurs atteignent 28 pour cent au Québec&nbsp;&raquo;, Donald Mckenzie, 16 janvier 2006.<br />
(104) La Presse, &laquo;&nbsp;GRC, paranoïa et unité nationale&nbsp;&raquo;, Vincent Marissal, 7 janvier 2006.<br />
(105) Toronto Star, &laquo;&nbsp;RCMP probes are playing into hands of opposition&nbsp;&raquo;, Susan Delacourt, January 7 2006. p. A10.<br />
(106) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Martin admet avoir approuvé lui-même une pub qu&#8217;il ne juge &#8217;pas très bonne&#8217;&nbsp;&raquo;, Sylvain Larocque, 12 janvier 2006.<br />
(107) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Holidays marked start of Tory surge in polls&nbsp;&raquo;, Richard Blackwell, January 24 2006.<br />
(108) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;RCMP leak stories just don&#8217;t wash&nbsp;&raquo;, Jeffrey Simpson, January 28 2006, p. A23.<br />
(109) StarPhoenix, &laquo;&nbsp;Goodale warns Tories about reversing income tax cuts&nbsp;&raquo;, Sandra Cordon, January 31 2006.<br />
(110) The Canadian Press, &laquo;&nbsp;Harper and RCMP boss sidestep talk about Mounties&#8217; role in election&nbsp;&raquo;, Alexander Panetta, January 31 2006.<br />
(111) Radio-Canada, &laquo;&nbsp;De plus en plus de citoyens demandent à la GRC de s&#8217;expliquer&nbsp;&raquo;, 3 février 2006.<br />
(112) National Post, &laquo;&nbsp;Embattled RCMP commish has questions to answer&nbsp;&raquo;, Jack Aubry, September 23 2006.<br />
(113) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Liberals see RCMP skulduggery&nbsp;&raquo;, Les Whittington, December 7 2006, p. A7.<br />
(114) The Canadian Press, &laquo;&nbsp;What ever happened to&#8230; the RCMP income trust probe&nbsp;?&nbsp;&raquo;, Jim Brown, December 25 2006.<br />
(115) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;We should have fired RCMP boss&nbsp;: ex-minister&nbsp;&raquo;, Juliet O&#8217;Neill, December 7 2006, p. A4.<br />
(116) SEGAL Hugh, &laquo;&nbsp;The long road back &#8211; Conservative Journey, 1993-2006&#8243;, Harper Collins (2006), p. 215.<br />
(117) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;RCMP probe during election helped Tories, senator says&nbsp;&raquo;, Jack Aubry, October 20 2006, p. A8.<br />
(118) The Canadian Press, &laquo;&nbsp;Ex-finance minister Ralph Goodale says he won&#8217;t seek Liberal leadership&nbsp;&raquo;, April 21 2006.<br />
(119) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Probe turns to Brison&nbsp;&raquo;, Sinclair Stewart, Steven Chase and Brian Laghi, March 7 2006.<br />
(120) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Brison sent e-mail to Bay Street&#8217;s star &#8217;income-trust guy&#8217;&nbsp;&raquo;, Sinclair Stewart and Jane Taber, March 9 2006.<br />
(121) The Canadian Press, &laquo;&nbsp;Brison denies passing friend inside information on income trusts&nbsp;&raquo;, Sandra Cordon, March 7 2006.<br />
(122) Halifax Herald, &laquo;&nbsp;Brison interviewed as part of insider information probe&nbsp;&raquo;, Stephen Maher, March 8 2006.<br />
(123) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Threatening the finance minister &#8211; Stockborker&#8217;s rage at Flaherty fuelled by losses and a margarita&nbsp;&raquo;,  Ingrid Peritz, August 30 3007.<br />
(124) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Ottawa sème la tempête sur les marchés&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti et François Desjardins, 2 novembre 2006.</p>
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		<title>Comment la GRC a aidé Harper à devenir premier ministre (1 de 3)</title>
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		<pubDate>Fri, 19 Sep 2008 00:07:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Bureau des affaires louches</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Politique française]]></category>

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		<description><![CDATA[En novembre 2005, le gouvernement libéral minoritaire de Paul Martin fut renversé par l&#8217;opposition sur une motion de confiance, déclenchant ainsi une élection générale fédérale. Durant les premières semaines de la campagne, le Parti conservateur du Canada dirigé par Stephen Harper tirait encore de l&#8217;arrière dans les intentions de vote. Puis, au beau milieu de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img src="http://www.centpapiers.com/IMG/arton4235.jpg" border="0" />
<p>En novembre 2005, le gouvernement libéral minoritaire de Paul Martin fut renversé par l&#8217;opposition sur une motion de confiance, déclenchant ainsi une élection générale fédérale. Durant les premières semaines de la campagne, le Parti conservateur du Canada dirigé par Stephen Harper tirait encore de l&#8217;arrière dans les intentions de vote.</p>
<p>Puis, au beau milieu de la campagne, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) fit savoir qu&#8217;elle lançait une enquête criminelle susceptible de causer un tort politique énorme aux libéraux puisqu&#8217;elle éclaboussait certains des membres les plus importants du gouvernement Martin, à commencer par son ministre des Finances, Ralph Goodale.</p>
<p>Cette intervention sans précédent de la GRC se révéla être le principal point tournant de la campagne électorale.</p>
<p>Ce n&#8217;est en effet qu&#8217;à partir de ce moment précis que les conservateurs se mirent à devancer les libéraux dans les intentions de vote. L&#8217;écart entre conservateurs et libéraux continua de se creuser, et ce, jusqu&#8217;au jour du scrutin, le 23 janvier 2006. C&#8217;est ainsi que Harper remporta la victoire et devint le nouveau premier ministre du Canada, mettant ainsi fin à treize années de règne libéral ininterrompu à Ottawa.</p>
<p>Si les médias francophones québécois ne firent pas grand cas du rôle de la GRC lors des élections générales fédérales, il en fut tout autrement au Canada anglais, où cette affaire devint une source de controverse et de polémique</p>
<p>Des chroniqueurs politiques chevronnés des plus grands journaux firent ainsi part de leur stupéfaction. L&#8217;intrusion de la GRC dans l&#8217;arène politique fut aussi dénoncée par le leader syndical Buzz Hargrove de même que par d&#8217;anciens membres de la GRC devenu candidats pour le Parti libéral du Canada.</p>
<p>L&#8217;affaire continua de faire des vagues sous le gouvernement Harper. D&#8217;ex-ministres libéraux demandèrent  au commissaire Zaccardelli de s&#8217;expliquer. Même le sénateur Hugh Segal, un des plus importants stratèges conservateur au Canada, s&#8217;inquiéta de la conduite de la GRC, tout en reconnaissant que celle-ci avait apportée une aide immense à la campagne de Harper.</p>
<p>Puis, en mars 2008, la Commission des plaintes du public contre la GRC rendit public un rapport confirmant que les agissements de la GRC lors des élections ne tenaient pas du hasard mais étaient bien le fruit d&#8217;une opération planifiée au plus haut niveau. Ces nouvelles révélations soulèvent des questions sur la légitimité de la victoire des conservateurs de Harper.</p>
<p>Le BUREAU DES AFFAIRES LOUCHES (B.A.L.) révèle aujourd&#8217;hui une preuve convaincante démontrant que la GRC voulait se venger politiquement des libéraux lorsqu&#8217;elle s&#8217;invita dans le processus électoral.</p>
<p>Dans cette première partie d&#8217;une série de trois, le B.A.L. examine comment deux scandales qui survinrent dans deux sphères d&#8217;activités fort différentes &#8211; soit la lutte antiterroriste et les marchés boursiers &#8211; menèrent à l&#8217;intervention de la GRC dans la campagne électorale de 2005-2006.</p>
<p><strong></p>
<h3>Paul Martin avait été prévenu</h3>
<p></strong></p>
<p>En décembre 2003, le libéral Paul Martin réalisa son grand rêve en accédant au poste de premier ministre qu&#8217;il convoitait depuis si longtemps. Ex-ministre des Finances, Martin succédait ainsi à Jean Chrétien, qui avait dirigé le gouvernement fédéral au cours des dix dernières années précédentes. Ayant promis que son gouvernement sera &laquo;&nbsp;soumis à l&#8217;imputabilité&nbsp;&raquo;, la prétention de Martin de gouverner avec une transparence accrue fut mise à l&#8217;épreuve assez tôt. En effet, dès le début de son mandat, Martin subissa des pressions afin que son gouvernement mette sur pied une enquête publique sur l&#8217;affaire Maher Arar.</p>
<p>Ingénieur en télécommunications, Arar est un citoyen canadien qui fut déporté par les autorités américaines dans son pays natal, la Syrie, en octobre 2002. Durant une année complète, Arar fut détenu sans accusations dans une sordide prison syrienne où il fut soumis à la torture. On lui infligea des coups de câbles sur les paumes, les hanches et le bas du dos. &laquo;&nbsp;Quand ils me battaient avec les câbles, ma peau devenait bleue et le restait deux ou trois semaines&nbsp;&raquo;, raconta Arar. (1) Lorsqu&#8217;il n&#8217;était pas brutalisé par ses bourreaux, il croupissait dans une cellule insalubre et sans lumière d&#8217;à peine trois pieds de large par six pieds de long et sept pieds de haut. Arar perdit quarante livres durant sa détention.</p>
<p>Après avoir été forcé de signer de faux aveux pour retrouver sa liberté, Arar regagna le Canada, en octobre 2003. Dès son retour au pays, l&#8217;histoire d&#8217;Arar choqua l&#8217;opinion publique et devint le plus gros scandale à ébranler les autorités canadiennes depuis qu&#8217;Ottawa avait décidé de se joindre à la lutte anti-terroriste sous la direction du gouvernement américain. Il apparu très tôt que le Canada avait été complice du calvaire de Arar. Ainsi, lorsqu&#8217;ils interrogèrent Arar avant de le déporter en Syrie, les enquêteurs américains brandirent un bail qu&#8217;il avait signé à Montréal, en 1997. Arar demanda la tenue d&#8217;une enquête publique pour comprendre ce qui lui était arrivé et laver sa réputation.</p>
<p>Bien entendu, comme la plupart des organismes pratiquant le culte du secret, la GRC a horreur de se retrouver sous les feux de la rampe. En fait, la GRC avait beaucoup à perdre dans cette affaire. C&#8217;est en effet la Gendarmerie qui décrivit Arar et son épouse, Monia Mazigh, comme des &laquo;&nbsp;extrémistes islamistes soupçonnés d&#8217;avoir des liens avec le mouvement terroriste Al-Qaïda&nbsp;&raquo; dans ses échanges d&#8217;informations avec les autorités américaines. Les États-Unis se basèrent sur ces renseignements, qui se révéleront par la suite être dénués de fondement, lorsqu&#8217;ils expédièrent Arar vers ses tortionnaires syriens.</p>
<p>Il faut savoir qu&#8217;à ce moment-là, la GRC venait à peine de retrouver à nouveau des responsabilités en matière de collecte de renseignement et de sécurité nationale. Ces responsabilités lui avaient été retirées à la suite des scandales de la GRC qui avaient donné lieu à la mise sur pied de deux enquêtes publiques durant les années &#8217;70. Il y a eut d&#8217;abord la commission Keable, créée par le gouvernement péquiste de René Lévesque. Puis, le gouvernement libéral de Pierre Elliott Trudeau emboîta le pas en instituant la commission McDonald sur les activités illégales du Service de sécurité de la GRC. Le grand public en appris alors des belles sur les &laquo;&nbsp;exploits&nbsp;&raquo; de la GRC&nbsp;: introduction par effraction par centaines, communiqués du FLQ rédigés par une informatrice, vol de la liste du Parti québécois, etc.</p>
<p>En 1981, le rapport McDonald recommanda que les activités de renseignement et les enquêtes de sécurité nationale soient confiées à un organisme civil. Trois ans plus tard, le Service de sécurité de la GRC fut dissous et remplacé par le Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS). Durant les années qui suivront, la ligne de démarcation entre les responsabilités de la GRC et celles du SCRS ne fut pas toujours très claire. Cependant, suite aux attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis, Ottawa a élargit les pouvoirs de la GRC, qui retrouva du même coup le mandat de procéder à la collecte de renseignement et de mener des enquêtes de sécurité nationale.</p>
<p>L&#8217;affaire Arar éclata seulement deux ans plus tard. La GRC n&#8217;avait donc pas tardé à renouer avec le scandale. Pour la Gendarmerie, une commission d&#8217;enquête sur l&#8217;affaire Arar ravivait forcément le spectre du rapport McDonald. Une telle enquête risquait d&#8217;entraîner une dilution importante, voire la perte, de ses responsabilités dans le domaine de l&#8217;antiterrorisme. Mais ce n&#8217;était pas là la seule inquiétude qu&#8217;éprouvait la GRC.</p>
<p>Une enquête publique sur l&#8217;affaire Arar pouvait également mettre en péril la capacité du Canada de continuer à demeurer un partenaire respectable aux yeux de Washington dans la guerre secrète que mène la Central Intelligence Agency (CIA) contre la nébuleuse mouvance d&#8217;al-Qaïda. Il faut comprendre qu&#8217;après le 11 septembre 2001, la CIA a mit en place une vaste structure multinationale clandestine, baptisée Alliance Base (2), dont le but ultime consiste à exporter des individus soupçonnés, à tort ou à raison, de liens avec le terrorisme islamiste, vers des pays où la torture est monnaie courante.</p>
<p>Maher Arar fut une victime parmi tant d&#8217;autres de cette guerre secrète, dont le succès dépendait de la complicité de &laquo;&nbsp;pays amis&nbsp;&raquo; de l&#8217;Oncle Sam, comme le Canada, mais aussi sur la loi du silence. C&#8217;est ce silence qu&#8217;une enquête publique sur l&#8217;affaire Arar menaçait de briser, de sorte que le Canada risquait d&#8217;être désigné par Washington comme un maillon faible dans la lutte mondiale contre le terrorisme. Dans une telle éventualité, la CIA aurait difficilement pu continuer à considérer la GRC et le SCRS comme des partenaires dignes de foi. Aussi, la GRC n&#8217;avait pas particulièrement intérêt à ce qu&#8217;une enquête publique révèle à la CIA à quel point elle avait bâclée son enquête sur Arar.</p>
<p>Une stratégie fut donc mis en place pour empêcher la tenue d&#8217;une enquête publique sur l&#8217;affaire Arar. Dans un premier temps, des informations confidentielles provenant des faux aveux soutirés à Arar en Syrie furent coulées dans les médias canadiens. (3) Le but visé par ce stratagème consistait à dépeindre Arar comme un terroriste potentiel de façon à miner le capital de sympathie dont il jouissait auprès de l&#8217;opinion publique. Lorsque cela s&#8217;avéra insuffisant, le premier ministre Martin fut ensuite averti qu&#8217;il courait au devant des ennuis s&#8217;il mettait sur pied une commission d&#8217;enquête sur l&#8217;affaire Arar. Celui qui lança cette mise en garde sans équivoque s&#8217;appelle Peter Marwitz.</p>
<p>Marwitz est l&#8217;un de ces espions à la retraite qui servent aujourd&#8217;hui le rôle de porte-parole officieux pour la communauté du renseignement canadien. Il avait d&#8217;abord débuté sa carrière au Service de sécurité de la GRC, où il travailla pendant vingt ans. Durant cette période, Marwitz enquêta notamment sur l&#8217;Operation Dismantle, une organisation prônant le désarmement nucléaire. (4) Lors de la dissolution du Service de sécurité, Marwitz se joignit au SCRS. De 1990 jusqu&#8217;à sa retraite, en 1993, Marwitz fut un agent de liaison-sécurité en poste à l&#8217;étranger.</p>
<p>Cité de temps à autre dans les médias anglo-canadiens, Marwitz est un fidèle défenseur des intérêts de la GRC et du SCRS. Au-delà du monde du renseignement, Marwitz dispose aussi de ses propres réseaux dans les milieux élitistes canadiens. Mentionnons que Marwitz siégeait jusqu&#8217;à récemment sur l&#8217;exécutif de l&#8217;Institut canadien des affaires internationales (5), un groupe de réflexion qui fut fondé par des notables canadiens en 1928 et dont le membership est puisé à travers les milieux académiques, politiques et des affaires. Bref, une telle feuille de route suggère que Marwitz n&#8217;est probablement pas qu&#8217;un simple hurluberlu en manque d&#8217;attention.</p>
<p>Dans les lettres qu&#8217;il adressa au premier ministre Paul Martin, Marwitz fit valoir qu&#8217;il ne voyait que des désavantages à la tenue d&#8217;une enquête publique sur l&#8217;affaire Arar. Selon lui, une telle enquête &laquo;&nbsp;porterait atteinte aux aptitudes et aux intérêts opérationnels de la GRC et du SCRS&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;saperait également le moral des centaines d&#8217;hommes et de femmes (&#8230;) qui prennent à coeur la défense de la sécurité du Canada contre le terrorisme international&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;minerait également les relations valables entre les États-Unis et le Canada concernant la coopération contre le terrorisme international.&nbsp;&raquo; (6)</p>
<p>De l&#8217;avis de Marwitz, &laquo;&nbsp;les Canadiens font confiance à la GRC pour bien faire les choses et c&#8217;est ce qu&#8217;elle a fait,&nbsp;&raquo; conclua-t-il avant d&#8217;adopter un ton plus intimidant. &laquo;&nbsp;Aller de l&#8217;avant avec une enquête dans l&#8217;affaire Arar, c&#8217;est flirter avec les dangers politiques pour votre gouvernement lors de la prochaine élection,&nbsp;&raquo; écrivit-il noir sur blanc.</p>
<p>Pour donner davantage de poids à cette menace à peine voilée, Marwitz n&#8217;hésita pas à faire un lien entre la défaite des libéraux de Trudeau lors des élections générales de mai 1979 et la mise sur pied de la commission McDonald. &laquo;&nbsp;C&#8217;est une leçon politique qui fut apprise à la dure lorsque le gouvernement Trudeau a subit la défaite en 1979, en partie parce qu&#8217;il avait abandonné la GRC,&nbsp;&raquo; écrivit Marwitz qui cherchait manifestement à bien se faire comprendre.</p>
<p>Au fait, que s&#8217;était-il passé lors des élections générales de 1979&nbsp;? Hé bien, le leader de l&#8217;opposition officielle et chef du Parti progressiste conservateur, Joe Clark, avait cherché à exploiter la grogne de la GRC à l&#8217;égard des libéraux de Trudeau. Clark alla même jusqu&#8217;à déclarer que s&#8217;il était élu, il permettrait à la police de briser la loi lorsque des &laquo;&nbsp;circonstances extraordinaires&nbsp;&raquo; le justifiera, en autant que ces gestes illégaux soient sanctionnés par le ministre responsable. (7) La controverse entourant la GRC n&#8217;a certes pas été l&#8217;enjeu principal de l&#8217;élection de 1979. Cependant, comme les résultats furent très serrés, certaines questions d&#8217;ordre secondaires pouvaient facilement avoir eu un effet déterminant sur l&#8217;issue du vote.</p>
<p>Notons d&#8217;ailleurs que les libéraux avaient été défaits même s&#8217;ils avaient reçut davantage d&#8217;appuis populaires (4 595 319 votes, soit 40 pour cent des suffrages) que leurs adversaires conservateurs (4 111 606 votes, soit 35 pour cent des suffrages). Malgré tout, Joe Clark fut en mesure de former un gouvernement minoritaire puisque les conservateurs avaient obtenus 136 sièges, contre 114 pour les libéraux. La menace de Marwitz de faire subir aux libéraux le même sort que connut Trudeau en 1979 n&#8217;a toutefois pas réussi à faire reculer le gouvernement Martin.</p>
<p>La perquisition de la GRC chez la journaliste Juliet O&#8217;Neil, du Ottawa Citizen, fut probablement la bourde ultime qui eut raison des dernières réticences d&#8217;Ottawa d&#8217;instituer une enquête publique sur l&#8217;affaire Arar. Critiquée de toutes parts, cette descente policière avait été effectuée le 21 janvier 2004 sous le prétexte d&#8217;identifier la source qui avait coulée des informations confidentielles aux médias pour discréditer Arar. Le tollé fut si grand que même le premier ministre Martin cru bon de s&#8217;en dissocier publiquement. <img src='http://www.centpapiers.com/wp-content/plugins/smilies-themer/kopete/note.png' alt='(8)' class='wp-smiley' /> La création d&#8217;une commission d&#8217;enquête sur l&#8217;affaire Arar présidée par le juge Dennis O&#8217;Connor fut annoncée sept jours plus tard. Bien entendu, cette décision n&#8217;a pas manquée de contrarier au plus haut point la GRC et le SCRS.</p>
<p>D&#8217;ailleurs, ce ne fut pas là la seule commission d&#8217;enquête mise sur pied par Martin à cette même époque. Le 10 février suivant, la vérificatrice générale du Canada Sheila Fraser révéla que le programme des commandites avait permis à des agences de publicité proches des libéraux d&#8217;empocher plus de 100 millions de dollars. La nouvelle scandalisa profondément l&#8217;opinion publique, plus particulièrement au Québec. Le gouvernement Martin réagissa en créant une commission d&#8217;enquête présidée par le juge John Gomery dès le lendemain du dépôt du rapport de la vérificatrice générale.</p>
<p>La stratégie de gestion du scandale des commandites par le premier ministre Martin se divisa en deux volets. D&#8217;une part, Martin joua les vierges offensées devant les caméras de télévision pour calmer l&#8217;opinion publique. D&#8217;autre part, il s&#8217;assura à ce que le blâme pour le scandale des commandites soit jeté sur le clan de son prédécesseur, Jean Chrétien. Cependant, Martin jouait là un jeu dangereux puisqu&#8217;il risquait de se mettre à dos plusieurs des libéraux restés fidèles à Chrétien.</p>
<p>Six mois après son arrivée au pouvoir, Paul Martin décida d&#8217;affronter l&#8217;électorat canadien. Cette décision n&#8217;était pas sans risque puisque la cote de popularité des libéraux était en chute libre au Québec tandis que leurs appuis se fragilisaient en Ontario. De plus, le ressentiment du clan Chrétien à l&#8217;égard de Paul Martin ne cessait de croître. Or, Martin semblait en être arrivé à la conclusion que ses chances seraient encore moins bonnes s&#8217;il repoussait son rendez-vous avec l&#8217;électorat à l&#8217;automne. La Chambre des communes fut donc dissoute le 23 mai.</p>
<p>Malgré le ressentiment que suscita la création d&#8217;une commission d&#8217;enquête sur l&#8217;affaire Arar au sein de la GRC, les menaces de nuire aux chances de réélection des libéraux ne se matérialisèrent pas durant la campagne. Deux raisons pouvaient expliquer cette inaction. De un, compte-tenu des dommages politiques causés par le scandale des commandites, la réélection des libéraux semblait loin d&#8217;être assurée. Le grand navire libéral ne semblait donc pas avoir besoin de l&#8217;aide de la GRC pour faire naufrage.</p>
<p>De deux, le gouvernement fédéral démontra une volonté réelle de faire tout ce qui était en son pouvoir pour protéger les secrets d&#8217;État durant l&#8217;enquête publique sur l&#8217;affaire Arar. Ainsi, la même semaine où furent déclenchées les élections, l&#8217;avocate du gouvernement fédéral demanda au juge O&#8217;Connor de garder secret le rôle du SCRS dans cette affaire, ainsi que de taire l&#8217;identité des membres de la GRC impliqués et de ne pas révéler le nom des services de renseignement étrangers qui avaient partagés de l&#8217;information au sujet de Arar. (9)</p>
<p>Certes, l&#8217;existence même de la commission O&#8217;Connor continuait de représenter une source d&#8217;irritation majeure tant pour les officiers de la GRC que pour ceux du SCRS. Néanmoins, il reste que ceux-ci pouvait toujours conserver l&#8217;espoir que le gouvernement fédéral arrivera peut-être à limiter les dégâts, d&#8217;autant plus que l&#8217;enquête publique n&#8217;en était qu&#8217;à ses tous débuts au moment du déclenchement des élections.</p>
<p>Le 28 juin, Martin remporta son périlleux pari, en arrivant en première place avec 36 pour cent des suffrages. Cependant, les libéraux étaient loin du triomphe. Ils devaient leur victoire en partie grâce à la contre-performance des conservateurs de Stephen Harper. Aussi, avec ses 135 sièges, Martin se retrouva à la tête d&#8217;un gouvernement minoritaire. Cela impliquait qu&#8217;il allait devoir marchander la survie de son gouvernement avec l&#8217;opposition. Les conservateurs arrivèrent quant à eux au second rang, récoltant 99 sièges et 29 pour cent des voix.</p>
<p>Perdre le contrôle de sa commission d&#8217;enquête</p>
<p>La 38ième législature issue de cette élection générale fut profondément marquée par les travaux de la commission Gomery. Durant toute la durée du mandat du gouvernement libéral minoritaire, l&#8217;ombre menaçante du scandale des commandites ne cessa de planer au-dessus de la tête de Paul Martin telle une épée de Damoclès pouvant tomber à n&#8217;importe quel moment.</p>
<p>La commission O&#8217;Connor fut beaucoup moins médiatisée. Difficile d&#8217;intéresser le grand public à une enquête publique qui n&#8217;avait de publique que le nom. En effet, un an après la création de l&#8217;enquête sur l&#8217;affaire Arar, le juge O&#8217;Connor avait tenu cinquante et une journées d&#8217;audition, dont quarante-trois qui se tinrent à huis clos et seulement huit qui furent ouvertes au public. (10) Ainsi, le rôle du SCRS fut examiné à huis clos (11) tandis que des haut gradés de la GRC furent interrogés dans le secret. (12) Or, malgré la surenchère de cachotteries qui l&#8217;entourait, l&#8217;enquête sur l&#8217;affaire Arar demeurait dangereuse politiquement pour le gouvernement Martin.</p>
<p>En créant la commission O&#8217;Connor, le gouvernement Martin avait manifestement cherché à ménager la chèvre et le chou, c&#8217;est-à-dire apaiser l&#8217;opinion publique qui avait été profondément scandalisée par l&#8217;affaire Arar, tout en  ménageant la GRC et le SCRS. Or, le chef libéral semblait oublier qu&#8217;il avait confié cette enquête à un magistrat, et non à un politicien, et que c&#8217;était à celui-ci et à lui seul que revenait le rôle de prendre les décisions, et ce, selon des critères bien différents de ceux du gouvernement. Si les politiciens veulent plaire au plus grand nombre, les juges eux sont tenus de rendre des décisions en se fondant sur la loi et la doctrine juridique existante.</p>
<p>En mettant sur pied cette commission O&#8217;Connor, le gouvernement Martin avait donc prit un risque, soit le même type risque qu&#8217;avait prit le gouvernement Trudeau durant les années &#8217;70 en créant la commission McDonald, c&#8217;est-à-dire le risque que l&#8217;enquête échappe complètement à son contrôle. Et c&#8217;est précisément ce qui arriva dans un cas comme dans l&#8217;autre, au grand dam de la GRC.</p>
<p>En décembre 2004, un bras de fer s&#8217;engagea entre les avocats de la commission O&#8217;Connor et ceux du gouvernement fédéral autour de la question délicate des documents qui pourront être rendus publics. Un résumé de la preuve fut divulgué mais il était si lourdement censuré que des pages entières étaient noircies, le tout au nom de la sécurité nationale. Or, selon O&#8217;Connor, certaines des informations que le fédéral souhaitait expurger étaient des éléments montrant Arar sous un jour favorable. (13) D&#8217;autres étaient des documents déjà accessibles au public, comme des articles de journaux. (14) O&#8217;Connor ne vit donc d&#8217;autre choix que de traîner devant la cour fédéral ce même gouvernement qui lui avait confié cette enquête afin de s&#8217;assurer qu&#8217;il pourra mener à bien son mandat.</p>
<p>Il devenait de plus en plus clair que O&#8217;Connor était bien décidé à diriger sa commission d&#8217;enquête comme bon il l&#8217;entendait. D&#8217;ailleurs, durant l&#8217;année 2005, les séances publiques devinrent pratiquement la norme. En mai 2005, O&#8217;Connor ordonna à deux hauts gradés de la section de la sécurité nationale de la GRC de témoigner en public, et ce, malgré la vive opposition du gouvernement fédéral. &laquo;&nbsp;Le gouvernement a choisi une commission d&#8217;enquête et non une enquête privée&nbsp;&raquo;, tint à rappeler O&#8217;Connor en rendant sa décision. (15) &laquo;&nbsp;La GRC a joué un rôle central dans les événements qui ont mené à l&#8217;enquête actuelle&nbsp;&raquo;, souligna aussi le juge.</p>
<p>Quelques semaines plus tard, le surintendant Mike Cabana, l&#8217;un des deux officiers visé par cette ordonnance, fit une requête pour le moins surprenante. Cabana dirigea le Projet A-O Canada, l&#8217;enquête de sécurité qui avait amené la GRC à s&#8217;intéresser à Arar. Il avait déjà témoigné en long et en large à huis clos devant O&#8217;Connor. Or, les règles du jeu devenaient différentes dans le cas d&#8217;un témoignage en public. Son avocat, Don Bayne, affirma que Cabana était prêt à dire tout ce qu&#8217;il savait mais qu&#8217;il n&#8217;était pas libre de le faire parce qu&#8217;il était muselé par le secret d&#8217;État.</p>
<p>Bayne plaida qu&#8217;il serait injuste pour son client Cabana d&#8217;être obligé de retenir certaines informations qui étaient &laquo;&nbsp;au coeur de l&#8217;enquête&nbsp;&raquo;. Selon l&#8217;avocat, cela risquait de laisser une impression trompeuse quant aux actions de Cabana. &laquo;&nbsp;Témoigner avec une main attachée derrière votre dos de sorte que vous ne pouvez pas dévoiler toute la vérité, c&#8217;est être dans une position très difficile&nbsp;&raquo;, indiqua Bayne. (16) &laquo;&nbsp;Surtout qu&#8217;il y a depuis le début un dessein d&#8217;accuser et de diffamer les membres de la GRC à propos de ce que les Américains et les Syriens ont fait à un Canadien à l&#8217;extérieur du pays&nbsp;&raquo;, ajouta Bayne.</p>
<p>L&#8217;avocat de Cabana proposa donc aux avocats du gouvernement fédéral qu&#8217;ils mettent de côté leurs objections fondées sur la sécurité nationale pour permettre à Cabana de témoigner librement. Compte tenu de l&#8217;improbabilité évidente que le fédéral acquiesce à une demande aussi inusité, Bayne invita aussi le juge O&#8217;Connor à ordonner le cas échéant que la preuve classée secrète touchant directement au rôle de Cabana puisse être divulguée en public, et ce, en dépit des objections du gouvernement.</p>
<p>Bien entendu, si elle était accordée, une telle ordonnance aurait immédiatement été attaquée par les avocats du gouvernement devant la cour fédérale, ce qui aurait nécessairement eu pour effet de retarder inutilement le témoignage en public du surintendant Cabana. O&#8217;Connor, qui n&#8217;était pas tombé de la dernière pluie, ne mordit pas à l&#8217;hameçon et rejeta la requête de Cabana. Cette tactique dilatoire désespérée illustrait jusqu&#8217;où les responsables de la GRC étaient prêts à aller pour chercher à se soustraire à l&#8217;exercice humiliant de répondre de leurs actes en public pour l&#8217;affaire Arar.</p>
<p>Durant son témoignage, Cabana confirma que la GRC ne considérait pas Arar comme un suspect. En fait, les enquêteurs du Projet A-O ne s&#8217;était intéressé à lui seulement qu&#8217;à titre de &laquo;&nbsp;sujet d&#8217;intérêt&nbsp;&raquo; qui pouvait savoir des choses à propos de d&#8217;autres &laquo;&nbsp;sujets d&#8217;intérêt.&nbsp;&raquo; (17) Cabana dû également expliquer pourquoi la GRC avait contrevenu à ses propres directives lorsqu&#8217;elle achemina de l&#8217;information sur Arar aux États-Unis, comme le révéla un rapport interne. Selon Cabana, les enquêteurs du Projet A-O avaient été avisés par les plus hauts échelons de la GRC qu&#8217;ils n&#8217;avaient plus à se sentir liés aux lois protégeant la vie privée et aux protocoles normaux requérant des autorisations. Dans le climat d&#8217;urgence qui régnait après le 11 septembre 2001, la priorité était désormais à un partage de l&#8217;information en mode accéléré.</p>
<p>Il s&#8217;agissait-là d&#8217;une question cruciale puisque les informations canadiennes jouèrent un rôle déterminant dans la décision des autorités américaines de déporter Arar en Syrie. Or, le témoignage de Cabana fut contredit sur ce point par le commissaire adjoint à la retraite Gary Leoppky, qui nia que les enquêteurs du Projet A-O avaient carte blanche pour outre-passer les normes existantes en matière de partage d&#8217;informations. (18) L&#8217;avocat de Cabana accusa Leoppky de chercher à jeter le blâme sur les échelons inférieurs de la GRC. Cet échange acrimonieux révéla l&#8217;existence de tensions entre les membres du Projet A-O et l&#8217;état-major de la GRC, ce que viendront confirmer au moins un autre témoignage. (19) Voilà maintenant que la GRC lavait son linge sale en public. C&#8217;était du joli&nbsp;!</p>
<p>Un autre moment fort de la commission O&#8217;Connor fut le témoignage de Bill Graham, qui était ministre des Affaires étrangères du gouvernement Chrétien moment des faits. Graham devint le premier responsable canadien a exprimé publiquement ses regrets à Arar. Il critiqua aussi la GRC et le SCRS en affirmant que les deux organismes l&#8217;avait tenu dans l&#8217;ignorance lorsque l&#8217;affaire Arar devint le sujet de l&#8217;heure au Canada. (20) Graham déclara également que la GRC et le SCRS avaient tous deux refusés de signer une lettre adressée aux autorités syriennes indiquant clairement que le gouvernement canadien ne possédait aucune preuve que Arar était membre d&#8217;al-Qaïda. À la fin de son témoignage, Graham se leva de son siège et alla serrer la main de Maher Arar qui se trouvait dans la salle d&#8217;audience à ce moment-là.</p>
<p>Aux yeux de la GRC, il devenait clair que les libéraux faisait preuve d&#8217;une ignoble ingratitude à son égard. Était-ce de cette façon que les libéraux comptaient remercier un vieil ami qui avait toujours été là pour leur rendre de loyaux services&nbsp;? Les libéraux avaient-ils oubliés comment la GRC avait laissé le bureau du premier ministre Chrétien s&#8217;ingérer dans ses opérations pour satisfaire les caprices de chefs d&#8217;état étrangers qui n&#8217;avaient pas particulièrement envie de voir des manifestants qui leur étaient hostiles lors de la conférence de Coopération économique Asie-Pacifique (APEC), à Vancouver, en 1997&nbsp;?</p>
<p>Ne se rappelaient-ils plus des deux enquêtes aussi coûteuses qu&#8217;inutiles qu&#8217;avaient menées la GRC contre François Beaudoin, l&#8217;ex-président de la Banque de développement du Canada qui s&#8217;était fait montré la porte, en 2000, après avoir tenu tête aux pressions de Jean Chrétien pour qu&#8217;il autorise un prêt de deux millions de dollars à son copain, le controversé homme d&#8217;affaires Yvon Duhaime, propriétaire de l&#8217;Auberge Grand-mère de Shawinigan&nbsp;?</p>
<p>En fait, la collusion de la GRC avec les combines libérales était telle qu&#8217;elle fut elle aussi éclaboussée par le scandale des commandites lorsque la vérificatrice générale du Canada révéla, en 2004, que près de la moitié des 3 millions de dollars qui avaient été octroyés pour financer les célébrations du 125e anniversaire de la GRC furent empochés par les agences de publicité Lafleur, Gosselin et Média/I.D.A. Vision, une filiale du Groupe Everest. La situation ne manquait pas d&#8217;ironie&nbsp;: c&#8217;était la fête de la GRC et c&#8217;était (encore) les petits amis des libéraux qui se payaient la traite&nbsp;!</p>
<p>Ces arrogants libéraux qui se croyaient tout permis et se pensaient tout-puissants semblaient avoir besoin d&#8217;une bonne petite leçon d&#8217;humilité et de savoir-vivre. Et une bonne façon de le faire était de déployer la capacité de nuisance politique de la GRC dans toute sa puissance. Les libéraux auront le loisir de découvrir lors du prochain rendez-vous électoral que les enquêtes sont un jeu politique qui peut se jouer à deux. Si la GRC plonge, alors elle se fera un devoir d&#8217;entraîner ses bons vieux &laquo;&nbsp;copains libéraux&nbsp;&raquo; avec elle.</p>
<p>D&#8217;ailleurs, en parlant du scandale des commandites, la GRC passa elle aussi un mauvais quart d&#8217;heure à la commission Gomery. Les révélations entourant, par exemple, l&#8217;utilisation de fonds publics destinés à la promotion de l&#8217;unité nationale pour financer les célébrations du 125e anniversaire ternirent encore davantage le blason de la GRC devant l&#8217;opinion publique. La commission Gomery étant elle aussi une création du gouvernement Martin, c&#8217;était là une raison supplémentaire de se venger des libéraux.</p>
<p>D&#8217;ailleurs, à l&#8217;instar de la commission O&#8217;Connor, ce n&#8217;était qu&#8217;une question de temps avant que les libéraux perdent à leur tour le contrôle de la commission Gomery. C&#8217;est en effet ce qui arriva au printemps 2005, lorsque Jean Brault, le pdg de la firme de publicité Groupaction, décida de briser la loi du silence et de tout déballer devant le juge Gomery au lieu de multiplier les blancs de mémoire comme l&#8217;avait fait plusieurs autres témoins avant lui. Son témoignage donna alors lieu aux révélations les plus explosives sur le scandale des commandites.</p>
<p>Ainsi, Brault fut le premier à révéler que la section québécoise du Parti libéral du Canada se finançait avec l&#8217;argent du programme des commandites. Suite à ces révélations, Harper cru que le moment était bien choisit pour renverser le gouvernement Martin. La démarche du chef conservateur reçut le soutien du Bloc québécois, mais elle restait condamnée à l&#8217;échec faute de l&#8217;appui du Nouveau parti démocratique (NPD). En fait, ce ne sont pas les commandites mais plutôt l&#8217;affaire des fiducies de revenu qui mettra un terme au règne éphémère de Paul Martin à Ottawa&#8230;</p>
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<h3>Comment les fiducies de revenu devinrent<br />
une patate chaude pour les libéraux</h3>
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<p>Les fiducies de revenu apparurent dans le paysage financier canadien il y a plus de vingt ans. Précisons que le terme fiducie de revenu peut à la fois désigner une entité légale, une structure juridique et fiscale et un véhicule de placement sur le marché des capitaux. Règle générale, on entend par fiducie de revenu une structure juridique contrôlant des actifs générateurs de revenus qui redistribue la quasi-totalité de ses profits à ses actionnaires, appelés ici des fiduciaires.</p>
<p>La fiducie de revenu n&#8217;est pas une entreprise privée dans le sens classique du terme, mais plutôt une espèce d&#8217;hybride offrant aux investisseurs un véhicule financier qui s&#8217;apparente à un genre de croisement entre les obligations d&#8217;épargne du gouvernement et les actions ordinaires qui s&#8217;échangent sur le parquet de la bourse. Au lieu d&#8217;émettre et de vendre des actions au public, comme le fait une société à capital-action, la fiducie de revenu vend plutôt des parts de fiducie. Les recettes des ventes sont généralement réinvesties dans l&#8217;acquisition de nouveaux actifs, lesquels généreront à leur tour de nouveaux revenus qui seront distribués aux détenteurs de parts.</p>
<p>Après l&#8217;éclatement de la bulle des titres de haute technologie, au printemps de l&#8217;année 2000, les fiducies de revenu devinrent le secteur du marché des capitaux connaissant la plus forte croissance au Canada. En l&#8217;espace de seulement six ans, le nombre et la valeur boursière des fiducies de revenu fut multipliée par vingt au Canada, atteignant 209 fiducies dont la valeur combinée s&#8217;éleva à 147 milliards de dollars. (21)</p>
<p>Cette &laquo;&nbsp;fiducie-manie&nbsp;&raquo; pouvait s&#8217;expliquer d&#8217;au moins deux façons. D&#8217;abord, les grandes entreprises choisissant de se convertir en fiducie de revenu pouvaient éviter de payer de l&#8217;impôt sur leurs bénéfices, l&#8217;essentiel de ceux-ci étant redistribués à leurs fiduciaires. En fait, seul le détenteur de parts de fiducie était imposé sur les distributions de revenus. L&#8217;évasion fiscale constituait donc la principale raison d&#8217;être des fiducies de revenu, permettant à celles-ci de contourner la double imposition sur les gains en capitaux tant décriée par le lobby de la haute finance.</p>
<p>L&#8217;autre raison était la capacité des titres de fiducies de revenu à offrir des rendements très élevés aux investisseurs, souvent bien supérieurs à ceux des sociétés à capital-actions, et des rentrées d&#8217;argent mensuelles pour les épargnants à la recherche d&#8217;un revenu régulier. Pour la seule année 2005, les fiducies de revenu distribuèrent près de 11 milliards de dollars à leurs fiduciaires. Précisons que les fiducies de revenu devinrent un véhicule de placement particulièrement populaire auprès des épargnants retraités. Ainsi, sur le million de Canadiens qui étaient propriétaires de parts de fiducies de revenu (22), en 2005, une bonne partie appartenait au troisième âge.</p>
<p>Pendant des années, Ottawa préféra perdre des centaines de millions de dollars en recettes fiscales plutôt que de s&#8217;attaquer de front au problème des fiducies de revenu, qui n&#8217;a fait qu&#8217;empirer en conséquence de cette inaction. Puis, en septembre 2005, le gouvernement Martin se montra soudainement bien décidé à remédier à la situation. Ottawa fut particulièrement préoccupé d&#8217;apprendre que trois des grandes banques canadiennes, soit la Banque Royale, la Banque Toronto-Dominion et la Banque Nationale, envisageaient de se convertir en fiducie de revenu. Or, ces trois banques versaient à elles seules près de 20 pour cent de l&#8217;impôt sur les bénéfices des entreprises perçu par le fédéral. (23)</p>
<p>La &laquo;&nbsp;fiducie-manie&nbsp;&raquo; était en train de prendre une telle ampleur qu&#8217;Ottawa éprouva la crainte que la prolifération des fiducies de revenu d&#8217;entreprises ne devienne une menace potentielle pour la santé de l&#8217;économie canadienne. Car, en redistribuant l&#8217;essentiel de leurs profits, les entreprises converties en fiducie se privaient des capitaux nécessaires au financement de leur croissance. Ainsi, les libéraux craignaient qu&#8217;une &laquo;&nbsp;fiduciarisation&nbsp;&raquo; de l&#8217;économie pourrait avoir pour effet de rendre le Canada moins compétitif sur le marché mondial.</p>
<p>Le 19 septembre, le ministre des Finances Ralph Goodale annonça donc la tenue d&#8217;une consultation sur les fiducies de revenu, tandis qu&#8217;un moratoire sur les décisions anticipées (24) concernant les futures fiducies fut décrété par le ministre du Revenu, John McCallum. La possibilité d&#8217;abolir les avantages fiscaux qui faisaient tout le charme des fiducies fut alors ouvertement envisagée, ce qui provoqua une vague d&#8217;incertitude sur les marchés boursiers. Ainsi, en seulement deux jours, la valeur boursière des fiducies de revenu chuta brutalement de 9 milliards de dollars. (25) Le 31 octobre, soit six semaines plus tard, les pertes avaient atteint la somme astronomique de 23 milliards de dollars.</p>
<p>À Ottawa, les conservateurs voulurent en faire un enjeu politique. Jour après jour, ils utilisèrent une partie de leur temps de parole durant la période des question pour accuser le ministre Goodale de &laquo;&nbsp;maltraiter les personnes âgées&nbsp;&raquo;, d&#8217;avoir &laquo;&nbsp;anéanti les économies de personnes âgées&nbsp;&raquo; et de &laquo;&nbsp;laisser les aînés du Canada moisir au fond de leur trou&nbsp;&raquo;, etc. Par ailleurs, Harper s&#8217;engagea à laisser intact le régime fiscal des fiducies de revenu si les conservateurs formaient le prochain gouvernement. (26) Le parti de Harper accordait d&#8217;autant plus d&#8217;importance à se présenter comme une solution de rechange face aux libéraux puisqu&#8217;il anticipait l&#8217;imminence d&#8217;un nouveau duel électoral.</p>
<p>Le 1er novembre, le juge Gomery déposa son rapport sur le scandale des commandites. Gomery conclua que l&#8217;aile québécoise du Parti libéral du Canada (PLC) s&#8217;était financé à l&#8217;aide d&#8217;un système de pot-de-vin à même le programme des commandites. Martin fut exonéré tandis que Chrétien et plusieurs proches collaborateurs furent critiqués. À première vue, la stratégie de Martin semblait donc avoir fonctionné à merveille. Cela fut d&#8217;ailleurs confirmé par un sondage EKOS réalisé une semaine après le dépôt du rapport Gomery, qui donnait une avance de cinq points aux libéraux (33 pour cent) devant les conservateurs (28 pour cent). (27)</p>
<p>Deux semaines plus tard, un nouveau sondage EKOS établissait à 38 pour cent les intentions de vote au PLC, ce qui représentait suffisamment de voix pour former un gouvernement majoritaire. (28) Malgré ces chiffre peu encourageants, Harper vit dans le rapport Gomery un nouveau prétexte pour tenter d&#8217;écourter la durée de vie du gouvernement Martin. Les tractations de l&#8217;opposition pour présenter une motion de censure contre les libéraux reprirent donc de plus belle à Ottawa.</p>
<p>Lorsque le déclenchement de nouvelles élections générales apparu inévitable, le ministre Goodale se mit à multiplier les largesses fiscales à l&#8217;égard des contribuables et des entreprises. Le 22 novembre, Goodale affirma qu&#8217;il allait faire un énoncé au sujet de la politique qu&#8217;il envisageait d&#8217;adopter à l&#8217;égard des fiducies de revenu. Il précisa que son énoncé serait de nature &laquo;&nbsp;intérimaire&nbsp;&raquo;, laissant ainsi entendre qu&#8217;il n&#8217;avait pas l&#8217;intention d&#8217;annoncer une décision finale dans ce dossier. (29)</p>
<p>Cependant, le 23 novembre, Goodale attendit après la fermeture des marchés boursiers pour annoncer qu&#8217;il mettait fin prématurément à sa consultation sur les fiducies de revenu. Le moratoire visant les nouvelles fiducies de revenu fut également levé. Non seulement les libéraux renonçaient-ils à imposer les fiducies de revenu, mais en plus ils annoncèrent une réduction de 32 pour cent à 21 pour cent du taux d&#8217;imposition sur les dividendes que versent les sociétés à capital-actions à leurs actionnaires. Cette mesure visait réduire l&#8217;avantage dont jouissaient les fiducies de revenu par rapport aux sociétés distributrices de dividendes, parmi lesquelles figurent les grandes banques canadiennes.</p>
<p>L&#8217;annonce du ministre Goodale eut évidemment pour effet de propulser la valeur boursière des fiducies de revenu vers de nouveaux sommets. Le marché venait, une fois de plus, d&#8217;avoir le dessus sur le politique. Mais les libéraux ne pourront toutefois pas profiter bien longtemps de cet état de grâce. En effet, dès le lendemain, des allégations circulèrent à l&#8217;effet que l&#8217;annonce de Goodale aurait fait l&#8217;objet de fuites. En fait, nul n&#8217;avait besoin de chercher bien loin pour trouver des traces de fuites puisque l&#8217;annonce avait déjà été coulée sur le site internet de l&#8217;agence de nouvelles financières Bloomberg, peu de temps avant la fermeture des marchés, le 23 novembre. (30)</p>
<p>Selon Barry Crichtley du Financial Post, plusieurs heures avant que le ministre Goodale ne procède à son annonce, la rumeur circulait déjà parmi les &laquo;&nbsp;initiés&nbsp;&raquo;, des courtiers en valeurs mobilières, des analystes de fiducies, des avocats et des journalistes. (31) Ces allégations furent alimentées par le fait que plusieurs titres de fiducies de revenu, de même que ceux de grandes sociétés versant des dividendes, connurent des volumes de transaction anormalement élevés dans les heures précédant l&#8217;annonce du ministre Goodale.</p>
<p>Michel Girard, chroniqueur financier à La Presse, insinua que ces mystérieux investisseurs qui s&#8217;étaient lancés dans des achats massifs devaient forcément avoir eu la puce à l&#8217;oreille que la valeur de ces titres allait monter en flèche. (32) Dans le jargon boursier, celui qui tire un profit avec des informations privilégiées commet un délit d&#8217;initié. En Ontario, toute personne trouvée coupable de délit d&#8217;initié risque une peine d&#8217;emprisonnement maximale de cinq ans par chef d&#8217;accusation, ainsi qu&#8217;une amende maximale de cinq millions de dollars ou trois fois le profit réalisé.</p>
<p>Parmi les cas les plus frappants cités par Girard, mentionnons le volume de transactions sur les titres de la Banque Laurentienne, qui était de 19,8 fois supérieur à la séance boursière de la veille. D&#8217;autre cas sont aussi digne de mention, tel les titres du Fond de revenu Aéroplan, dont le volume de transaction connut une hausse de 275 pour cent comparativement à la journée précédente, de même que ceux du Fonds de revenu Pages Jaunes (+230 pour cent), de la société  en commandite TransAlta Power (+200 pour cent), de la société Bell Canada Entreprise (+173 pour cent), du Fonds de placement immobilier RioCan (+106 pour cent), de la Banque Royale (+98 pour cent), etc. (33)</p>
<p>Le 27 novembre, les critiques en matière de Finances des partis d&#8217;opposition demandèrent une enquête sur la manière dont le ministre Goodale avait procédé à son annonce sur les fiducies de revenu. La députée néo-démocrate Judy Wasylycia-Leis, de Winnipeg, s&#8217;adressa à la GRC tandis que le député conservateur Jason Kenney, de Calgary, sollicita l&#8217;intervention de la Commission des valeurs mobilières de l&#8217;Ontario. Goodale réagissa en niant qu&#8217;il y avait eu une fuite à son cabinet et en accusant l&#8217;opposition de chercher à ternir sa réputation. (34) Or, les partis d&#8217;opposition n&#8217;avaient fait que reprendre à leur propre compte des allégations de fuites et de délits d&#8217;initiés qui avaient déjà été véhiculées dans les pages de certains des plus importants quotidiens canadiens.</p>
<p>Il faut dire que les analystes des marchés ne furent pas  unanimes à crier à la magouille financière. Certains d&#8217;entre eux furent d&#8217;avis que les niveaux élevés de volume de transactions observés chez les titres de fiducies de revenu pourraient n&#8217;être que le résultat de spéculation logique de la part d&#8217;investisseurs futés. Surtout que Goodale avait évoqué son intention de faire un énoncé sur les fiducies de revenu la veille de son annonce.</p>
<p>Selon eux, comme Goodale avait déjà commencé sa ronde de distribution de nananes pré-électoraux, nul n&#8217;avait besoin d&#8217;être une &laquo;&nbsp;Jojo Savard&nbsp;&raquo; de la haute finance pour prédire que le ministre libéral n&#8217;allait pas annoncer de mauvaises nouvelles aux détenteurs de parts de fiducie de revenu. D&#8217;ailleurs, la Bourse n&#8217;a-t-elle pas été comparé plus d&#8217;une fois à une sorte de jeu de hasard, où certains misent leur fric en se fiant à leur instinct comme s&#8217;ils étaient au casino&nbsp;? Certains jouent et perdent, alors que les plus chanceux repartent avec les poches pleines de pognon.</p>
<p>Le 28 novembre, la Chambre des communes adopta par 171 voix contre 133 une motion de défiance alléguant que le gouvernement Martin avait perdu &laquo;&nbsp;l&#8217;autorité morale&nbsp;&raquo; pour diriger le pays. Le lendemain, le 38ième parlement fut dissout et l&#8217;électorat canadien fut convoqué aux urnes pour le 23 janvier 2006. Pour les conservateurs, qui avaient misés dès le départ sur l&#8217;effet Gomery pour leur campagne électorale, l&#8217;affaire des fiducies de revenu représentait du pain béni tombé du ciel. D&#8217;autant plus que les médias découvraient de plus en plus d&#8217;éléments accréditant la thèse de la fuite.</p>
<p>Par exemple, le réseau CTV révéla que deux messages anonymes mis en ligne sur le site internet Stockhouse.ca durant la journée du 23 novembre prédisaient l&#8217;imminence d&#8217;une annonce concernant l&#8217;imposition des dividendes versés par les sociétés à capital-actions. (35) Plus intéressant encore était le fait que le second message employait une tournure de phrase identique à celle qu&#8217;utilisa le ministre Goodale lorsqu&#8217;il s&#8217;adressa aux médias. Dans les deux cas, on parla d&#8217;&nbsp;&raquo;uniformiser les règles du jeu&nbsp;&raquo; (&laquo;&nbsp;level the playing field&nbsp;&raquo;, en anglais) pour expliquer le raisonnement derrière la décision de réduire le niveau d&#8217;imposition des dividendes. Goodale se défendit en affirmant qu&#8217;il n&#8217;avait fait qu&#8217;utiliser une expression couramment employée sur les marchés.</p>
<p>Cette révélation fut suivie par une déclaration choc de Bill Gleberzon, un relationniste de l&#8217;Association canadienne des individus retraités (ACIR). Gleberzon affirma qu&#8217;un important conseiller politique du cabinet du ministre des Finances lui avait téléphoné durant la matinée du 23 novembre pour l&#8217;informé en grande primeur que le ministre Goodale allait procéder à une annonce sur les fiducies de revenu. (36)</p>
<p>Le 8 décembre, Harper réclama la démission de Goodale, le temps que toute la lumière soit faite sur cette affaire. (37) &laquo;&nbsp;Je crois que dans n&#8217;importe quel pays le ministre des Finances aurait déjà démissionné au lieu de continuer à nier l&#8217;évidence&nbsp;&raquo;, déclara le chef conservateur. Paul Martin rejeta du revers de la main cette requête, la qualifiant de &laquo;&nbsp;médiocre&nbsp;&raquo;, et se porta à la défense de son ministre des Finances.</p>
<p>Le lendemain, Goodale se retrouva à nouveau sur la sellette lorsque les médias révélèrent qu&#8217;il s&#8217;était entretenu avec six membres du comité exécutif de l&#8217;Association canadienne des courtiers en valeurs mobilières (ACCOVAM) pendant une heure, le matin de cette journée fatidique du 23 novembre. (38) Bien que les participants à l&#8217;entretien nièrent avoir eu vent avant tout le monde des intentions du ministre à l&#8217;égard des fiducies de revenu, il reste que le timing de cette rencontre apparu immédiatement hautement suspect aux yeux de plusieurs observateurs.</p>
<p>S&#8217;il y a eu délit d&#8217;initié, alors les sommes en jeu pourraient être considérables. Les gains que pourraient avoir empochés les initiés sur seulement cinq des nombreux titres qui bénéficièrent de l&#8217;annonce du ministre Goodale s&#8217;élèveraient à eux seuls à près de 11 millions de dollars, selon une analyse publiée sur le blog américain &laquo;&nbsp;Captains Quarters&nbsp;&raquo;, qui s&#8217;était rendu célèbre en brisant l&#8217;ordonnance de non-publication de la commission Gomery, au printemps 2005. (39)</p>
<p>Richard Nesbitt, le pdg du Groupe TSX Inc, le nom de la compagnie propriétaire de la Bourse de Toronto, fut l&#8217;auteur d&#8217;une des transactions les plus louches. En septembre 2005, Nesbitt avait annoncé qu&#8217;il envisageait de convertir le Groupe TSX en fiducie de revenu. Dans les heures précédant l&#8217;annonce du ministre Goodale, Nesbitt, qui gagne un salaire annuel de 500 000 de dollars, investissa 759 242 dollars dans l&#8217;achat d&#8217;un bloc de 20 000 actions de sa propre compagnie. (40)</p>
<p>Notons que c&#8217;était la première fois que Nesbitt procédait à l&#8217;achat de titres du Groupe TSX depuis qu&#8217;il avait accédé à la présidence de cette compagnie, en 2004. Le lendemain, les actions nouvellement acquises par Nesbitt enregistrait un bond en valeur de 10 pour cent, permettant ainsi au pdg de réaliser un profit de près de 100 000 dollars en une seule journée&nbsp;! Un mois et demi après l&#8217;annonce du ministre Goodale, la valeur des titres du Groupe TSX augmenta de 25 pour cent, de sorte que le profit de Nesbitt s&#8217;éleva désormais à 190 000 dollars.</p>
<p>Des blogueurs perspicaces découvrirent que certaines des fiducies de revenu dont les titres connurent des volumes de transaction hors de l&#8217;ordinaire avaient des liens directs avec le premier ministre Martin. Mentionnons à ce titre le Groupe Santé Medisys, l&#8217;entreprise dirigée par Sheldon Elman, le docteur personnel de Martin (41), et qui comptait la présence du sénateur libéral Leo Kolber parmi les membres de son conseil de direction. Medisys s&#8217;était convertie en fiducie de revenu l&#8217;année précédente, mais son titre perdit 30 pour cent de sa valeur après l&#8217;annonce du moratoire d&#8217;Ottawa sur les futures fiducies de revenu, en septembre 2005.</p>
<p>Or, le blogueur M.&nbsp;K. Braaken apprit que le 22 novembre, soit la journée avant l&#8217;annonce du ministre Goodale, le volume de transaction sur les titres de Medisys avait été de 3400 pour cent supérieur à celui de la veille. (42) En effet, le nombre de titres de Medisys qui changèrent de propriétaires passa de 5714, le 21 novembre, à 203 953, le lendemain, pour redescendre à 6220, le jour suivant. Dans les semaines qui suivirent l&#8217;annonce de Goodale, la valeur du titre de Medisys passa de 11 dollars l&#8217;unité pour grimper à plus de 13 dollars.</p>
<p>D&#8217;autres blogueurs s&#8217;intéressèrent au cas de Cargojet, une entreprise d&#8217;aviation qui s&#8217;était convertie en fiducie de revenu en mai 2005. Cargojet est dirigée par Ajay Virmani, un ardent supporter du PLC. En mars 2005, Virmani prêta sa luxueuse maison située à Oakville, en Ontario, pour la tenue d&#8217;un souper bénéfice à 5000 dollars la tête au profit des libéraux auquel participa Paul Martin. (43) Lors des campagnes électorales de juin 2004 (44) et de janvier 2006 (45), Paul Martin loua un des avions de Starjet, une autre compagnie dirigée par Virmani, pour voler d&#8217;un bout à l&#8217;autre du pays. Pour les circonstances, l&#8217;appareil arborait le logo du PLC.</p>
<p>Cargojet perdit 15 pour cent de sa valeur après l&#8217;annonce du moratoire sur les nouvelles fiducies de revenu. À la mi-novembre, la valeur des parts de Cargojet pataugeait en dessous de 8.50 dollars l&#8217;unité. Le 21 novembre, 12 725 unités de Cargojet changèrent de main. Le 22 novembre, le volume de transaction de volume atteignit 39 112 unités, et le 23 novembre, le volume grimpa à 47 157 unités. (46) Ce jour-là, les parts de Cargojet se vendaient à 9.60 dollars l&#8217;unité. Le 10 décembre, le titre avait gagné 40 cent de plus.</p>
<p>Et ce ne sont là que quelques cas parmi ceux qui attirèrent l&#8217;attention. Cependant, l&#8217;impact de l&#8217;affaire des fiducies de revenu demeura sommes toutes plutôt marginale lors des premières semaines de la campagne électorale, comme en témoigne le fait que les sondages continuaient à accorder une avance aux libéraux. Des enquêtes d&#8217;opinion menées à l&#8217;échelle nationale en décembre 2005 indiquèrent que l&#8217;appui aux libéraux oscillait entre 33 pour cent et 39 pour cent, tandis que les conservateurs recueillirent entre 25 pour cent et 32 pour cent. (47)</p>
<p>Cette attitude de la part de l&#8217;opinion publique pouvait s&#8217;expliquer par deux facteurs. D&#8217;une part, les délits d&#8217;initiés sont des actes illégaux qui sont beaucoup plus abstraits et moins spectaculaires que les bons vieux scandales de graissage de patte de politiciens, par exemple. D&#8217;autre part, plusieurs des révélations sur l&#8217;affaire des fiducies de revenu demeurèrent confinées à la blogosphère. Alors que la campagne électorale entrait dans sa troisième semaine, l&#8217;affaire des fiducies de revenu avait pratiquement disparue des bulletins de nouvelles.</p>
<p>En fait, de l&#8217;avis de plusieurs observateurs, la &laquo;&nbsp;vraie&nbsp;&raquo; campagne n&#8217;avait pas encore commencée. Ainsi, les libéraux attendaient après le temps des fêtes pour donner le véritable coup d&#8217;envoi à leur campagne, en procédant à de multiples engagements électoraux et d&#8217;annonces de politiques. Mais une mauvaise surprise attendait le PLC. Au moment même où la campagne des libéraux devait prendre son envol, la GRC fit son entrée et leur brisa les ailes.</p>
<p>Notes et sources&nbsp;:</p>
<p>(1) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Le cri de Maher Arar ébranle Ottawa&nbsp;&raquo;, Hélène Buzzetti, 5 novembre 2003, p. A1.<br />
(2) The Wahsington Post, &laquo;&nbsp;Help From France Key In Covert Operations&nbsp;&raquo;, Dana Priest, July 3 2005, p. A1.<br />
(3) La Presse, &laquo;&nbsp;Maher Arar demande une enquête sur de présumées fuites de la GRC&nbsp;&raquo;, Louise Leduc, 13 novembre 2003, p. A7.<br />
(4) STARK, JAMES T. &#171;&nbsp;Cold War Blues&nbsp;: The Operation Dismantle Story&nbsp;&#187;, Voyageur Publishing (1991).<br />
(5) Rebaptisé le Conseil canadien international, en 2007.<br />
(6) National Post, &laquo;&nbsp;Arar probe will harm RCMP, CSIS, ex-agent warns&nbsp;&raquo;, Andrew McIntosh, February 2 2004, p. A2.<br />
(7) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Clark accuses Allmand of coverup on Mounties&nbsp;&raquo;, John King, May 5 1979, p. 1.<br /> <img src='http://www.centpapiers.com/wp-content/plugins/smilies-themer/kopete/note.png' alt='(8)' class='wp-smiley' /> Le Devoir, &laquo;&nbsp;Affaire Arar &#8211; La GRC se trompe de cible, selon Paul Martin&nbsp;&raquo;, Manon Cornellier, 23 janvier 2004, p. A3.<br />
(9) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;Government seeks &#8217;cone of silence&#8217; on Arar inquiry&nbsp;&raquo;, Kate Jaimet, May 27 2004, p. A3.<br />
(10) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Very private aspects of the Arar public inquiry&nbsp;&raquo;, Michelle Shephard, January 29 2005, p. F1.<br />
(11) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;La commission Arar entame des audiences à huis clos sur le SCRS&nbsp;&raquo;, Jim Bronskill, 8 septembre 2004.<br />
(12) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;When oversight is overkill&nbsp;&raquo;, Hugh Winsor, October 18 2004, p. A4.<br />
(13) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;The Arar deletions&nbsp;&raquo;, December 22 2004, p. A18.<br />
(14) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Ottawa must let Arar judge do his job&nbsp;&raquo;, December 22 2004, p. A10.<br />
(15) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;La GRC doit témoigner publiquement à l&#8217;enquête sur la déportation d&#8217;Arar&nbsp;&raquo;, Jim Bronskill, 12 mai 2005.<br />
(16) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;Mountie wants to be free to tell full Arar story&nbsp;&raquo;, Neco Cockburn, June 14 2005, p. A3.<br />
(17) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;9/11 crisis led RCMP to share its secrets&nbsp;&raquo;, Michael Den Tandt, June 30 2005, p. A1.<br />
(18) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Ex-Mountie says rules not changed after 9/11&#8243;, Michelle Shephard, July 28 2005, p. A6.<br />
(19) Toronto Star, &laquo;&nbsp;Blame flies for RCMP&#8217;s &#8217;data dump&#8217; after Sept. 11&#8243;, Michelle Shephard, July 29 2005, p. A4.<br />
(20) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;&#8217;Kafkaesque&#8217; Arar case left minister in the dark&nbsp;&raquo;, Neco Cockburn, May 31 2005, p. A1.<br />
(21) Affaires Plus, &laquo;&nbsp;La fiducie-manie&nbsp;&raquo;, Ronald McKenzie, Novembre 2005, p. 17.<br />
(22) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;L&#8217;hésitation d&#8217;Ottawa au sujet des fiducies de revenu inquiète les marchés&nbsp;&raquo;, Gary Norris, 10 octobre 2005.<br />
(23) Le Devoir, &laquo;&nbsp;Encore les banques&nbsp;&raquo;, Gérard Bérubé, 22 septembre 2005, p. B1.<br />
(24) Précisons qu&#8217;une décision anticipée consiste en un énoncé écrit expliquant au contribuable, ou au promoteur de fiducie de revenu, comment l&#8217;Agence Revenu Canada (ARC) prévoit interpréter et appliquer la législation fiscale relativement à un projet ou à des opérations précises qui sont soumises à l&#8217;attention de la Direction des décisions de l&#8217;impôt. Comme il n&#8217;existait aucune disposition dans la législation fiscale permettant d&#8217;assurer la conformité d&#8217;une structure de fiducie de revenu, les promoteurs devaient solliciter une décision anticipée auprès de l&#8217;ARC pour chaque projet de conversion.<br />
(25) La Presse, &laquo;&nbsp;Vers un krach dans les fiducies de revenu&nbsp;?&nbsp;&raquo;, Michel Girard, 24 septembre 2005.<br />
(26) Les Affaires, &laquo;&nbsp;Retour à la case départ pour les fiducies de revenu&nbsp;&raquo;, Jean Gagnon, 3 décembre 2005, p. 54.<br />
(27) La Presse, &laquo;&nbsp;Le PLC reprend le terrain perdu&nbsp;&raquo;, Joël-Denis Bellavance, 12 novembre 2005, p. A1.<br />
(28) Le Soleil, &laquo;&nbsp;Le PLC augmente son avance&nbsp;&raquo;, Jean-François Cliche, 26 novembre 2005, p. A1.<br />
(29) National Post, &laquo;&nbsp;Goodale mulls income trusts update&nbsp;&raquo; Greg Quinn, November 23 2005, p. FP6.<br />
(30) <a href="http://www.bloomberg.com/apps/news?pid=10000082&amp;sid=a12SRmVFENoo&amp;refer=canada">http://www.bloomberg.com/apps/news&nbsp;?pid=10000082&amp;sid=a12SRmVFENoo&amp;refer=canada</a><br />
(31) The Financial Post, &laquo;&nbsp;Income trusts&nbsp;: Are they back in favor&nbsp;?&nbsp;&raquo;, Barry Crichtley, November 24 2005.<br />
(32) La Presse, &laquo;&nbsp;Des gens savaient&#8230;&nbsp;&raquo;, Michel Girard, 25 novembre 2005.<br />
(33) La Presse, &laquo;&nbsp;Le gros défi de la GRC&nbsp;&raquo;, Michel Girard, 31 décembre 2005.<br />
(34) La Presse Canadienne, &laquo;&nbsp;Goodale soutient que des députés d&#8217;opposition veulent ternir sa réputation&nbsp;&raquo;, 28 novembre 2005.<br />
(35) CTV News, &laquo;&nbsp;Online posts suggest leak in income trust case&nbsp;&raquo;, Kathy Tomlinson, December 7 2005.<br />
(36) CTV News, &laquo;&nbsp;CARP says it got notice of Goodale announcement&nbsp;&raquo;, Kathy Tomlinson, December 8 2005.<br />
(37) La Presse, &laquo;&nbsp;Harper exige la démission de Goodale&nbsp;&raquo;, Joël-Denis Bellavance et Gilles Toupin, 9 décembre 2005, p. A9.<br />
(38) The Ottawa Citizen, &laquo;&nbsp;Goodale met with dealers&nbsp;&raquo;, Eric Beauchesne, December 10 2005, p. A3.<br />
(39) <a href="http://www.captainsquartersblog.com/mt/archives/006033.php">http://www.captainsquartersblog.com/mt/archives/006033.php</a><br />
(40) La Presse, &laquo;&nbsp;Le patron du TSX fait 190 000$ grâce à l&#8217;annonce de Goodale&nbsp;&raquo;, Michel Girard, 7 janvier 2006.<br />
(41) CBC News, &laquo;&nbsp;MPs cry foul&nbsp;; Paul Martin&#8217;s doctor runs private clinics&nbsp;&raquo;, May 7 2004.<br />
(42) <a href="http://www.captainsquartersblog.com/mt/archives/005922.php">http://www.captainsquartersblog.com/mt/archives/005922.php</a><br />
(43) The Globe and Mail, &laquo;&nbsp;Challenger took PM to fundraiser&nbsp;&raquo;, Bill Curry, August 22 2005.<br />
(44) National Post, &laquo;&nbsp;PM envisions future in a plane&#8217;s cargo hold&nbsp;: Cargojet endorsement&nbsp;&raquo;, Drew Hasselback, June 18 2005. p. FP2.<br />
(45) The Western Standard, &laquo;&nbsp;Martin&#8217;s media tipping point&nbsp;&raquo;, Kevin Steel, January 25 2006.<br />
(46) <a href="http://angrygwn.mu.nu/archives/142461.php">http://angrygwn.mu.nu/archives/142461.php</a><br />
(47) Selon des résultats de sondages rapportés dans des articles publiés dans le Globe and Mail et le Ottawa Citizen entre le 12 décembre et le 24 décembre 2005.</p>
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		<title>Julie Couillard et les motards &#8211; Les années dangereuses (2e partie)</title>
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		<pubDate>Sat, 05 Jul 2008 05:33:25 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Bureau des affaires louches</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Politique française]]></category>

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			<content:encoded><![CDATA[<p><img src="http://www.centpapiers.com/IMG/arton3951.jpg" border="0" />
<p>Lorsque Julie Couillard rencontra Stéphane Sirois, en juin 1997, celui-ci était membre des Rockers, un club-école des Hells Angels. Lorsqu&#8217;elle l&#8217;épousa, trois mois plus tard, il ne l&#8217;était plus. Que s&#8217;était-il passé&nbsp;? La réponse variera dépendamment de la personne qui répondra à la question. Couillard affirme que c&#8217;est elle qui exigea que Sirois quitte les Rockers alors que celui-ci raconte que c&#8217;est Maurice &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher qui l&#8217;obligea à choisir entre sa dulcinée et son appartenance au club-école. Lorsque le couple divorça, Sirois replongea dans le milieu des motards, cette fois-ci à titre d&#8217;agent-source. Il témoigna ensuite pour la couronne aux mégaprocès des Hells. Sirois vit aujourd&#8217;hui sous une autre identité dans un endroit tenu secret en vertu du programme de protection des témoins. Couillard, qui ne semble pas avoir conservé de bons souvenirs de Sirois, affirma récemment qu&#8217;elle accordait peu de valeur aux dires de son ancien époux. &#171;&nbsp;En ce qui me concerne, ce que Stéphane Sirois a dit à mon sujet n&#8217;a aucune crédibilité&nbsp;&#187;, lança-t-elle. (72) &#171;&nbsp;Elle est attirée par ceux qui ont de l&#8217;argent et du pouvoir&nbsp;&#187;, répliqua de son côté Sirois.</p>
<p>Commençons par le début. C&#8217;est vers l&#8217;âge de 17 ans que Sirois débuta sa carrière criminelle en tant que petit revendeur de drogue dans l&#8217;est de Montréal. Au début, il n&#8217;avait pas d&#8217;associés comme tel, seulement quelques contacts comme Jean-Guy Bourgoin et André Chouinard, qui faisaient alors tous deux partis des Chiefs, un gang aujourd&#8217;hui défunt. Bourgoin et Chouinard se joindront éventuellement aux Rockers,  un club-école fondé le 26 mars 1992. Les Rockers constituent alors un pied-à-terre officiel en sol montréalais pour les Hells Angels. Bien que l&#8217;organisation des Hells comptait un &#171;&nbsp;chapitre de Montréal&nbsp;&#187;, auquel &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher faisait d&#8217;ailleurs parti à l&#8217;époque, il reste que son local était basé physiquement à l&#8217;extérieur de la métropole, soit à Sorel (aujourd&#8217;hui appelée Sorel-Tracy), une ville de Montérégie. Notons qu&#8217;un passage dans un club-école, aussi appelés clubs affiliés, est généralement un apprentissage obligé pour toute personne désireuse de porter un jour les couleurs des Hells.</p>
<p>Chaque nouveau club-école est parrainé par un membre en règle d&#8217;un chapitre de l&#8217;organisation. Dans le cas des Rockers, c&#8217;est &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher qui joua ce rôle, du moins au début. Selon Sirois, les Rockers étaient ni plus ni moins que la création personnelle de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;. &#171;&nbsp;Si je devais décrire ce que les Rockers représentent, je dirais qu&#8217;ils sont l&#8217;image de Mom Boucher. Nous étions la fierté de Mom&nbsp;&#187;, de dire Sirois lors d&#8217;un de ses témoignages. (73) À l&#8217;origine, les nouvelles recrues n&#8217;étaient acceptées qu&#8217;à l&#8217;issue d&#8217;un vote unanime des membres, lesquels s&#8217;appelaient &#171;&nbsp;frères&nbsp;&#187; entre eux. Mais peu à peu, &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; s&#8217;était mit à imposé de nouveaux éléments au sein du groupe. (74) &#171;&nbsp;Dans ce temps-là, Maurice Boucher était la seule personne qui pouvait proposer des choses ou prendre des vraies décisions&nbsp;&#187;, raconta Sirois. Selon lui, les Rockers seraient même devenus une sorte de vache à lait pour &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;. &#171;&nbsp;À un moment donné, les Rockers devaient donner 500 $ à Maurice Boucher pour chaque kilo de coke vendu&nbsp;&#187;, affirma-t-il. (75)</p>
<p>Durant l&#8217;été 1994, une longue et sanguinaire de guerre de gangs éclata entre, d&#8217;une part, les Hells Angels et leurs clubs affiliés, et, d&#8217;autre part, une coalition appelée l&#8217;Alliance regroupant les Rock Machine, les Dark Circle et des petits clans de narcotrafiquants soucieux de préserver leur indépendance. L&#8217;explication généralement retenue quant à l&#8217;origine de ce conflit est celui d&#8217;une bataille pour le contrôle des territoires de vente de drogues. Les affrontements meurtriers vont éventuellement s&#8217;étendre à la ville de Québec. Désormais, les narcotrafiquants indépendants comme Sirois devaient choisir leur camp. &#171;&nbsp;J&#8217;ai vite compris que c&#8217;était assez sérieux, ça tombait d&#8217;un bord et de l&#8217;autre. Quand j&#8217;ai su ce qui se préparait, je me suis dit qu&#8217;il valait mieux être du côté des Hells Angels&nbsp;&#187;, relatera-t-il plus tard en cour. (76) Sirois fut introduit aux Rockers par un dénommé Bruno Bandiera, lequel perdit la vie dans un attentat à la voiture piégée, à Longueuil, le 5 décembre 1994. Dans l&#8217;un de ses témoignages, Sirois raconta que la mort de Bandiera avait pesée dans sa décision de se joindre aux Rockers car il se souciait désormais de sa protection. (77)</p>
<p>Vers la fin de l&#8217;année 1994, Jean-Guy Bourgoin proposa aux membres du club-école que Sirois soit accepté en tant que &#171;&nbsp;hangaround&nbsp;&#187;, ce qui fut approuvé par les autres Rockers. Sirois expliqua à la cour la signification qu&#8217;avait chacun des trois échelons hiérarchiques existant au sein du club&nbsp;: &#171;&nbsp;Le hangaround, c&#8217;est celui qui fait les jobs de cochon, les jobs sales que les autres ne veulent pas faire&nbsp;: le ménage du local, les commissions, conduire des membres. Le striker a des fonctions un peu plus définies, mais sa vie sociale disparaît. Il faut toujours qu&#8217;il soit prêt quand on l&#8217;appelle, par exemple pour servir de garde du corps. Il doit faire les deux&nbsp;: la business (de drogue) et le club. Un full patch a un peu plus de temps libre, il participe aux messes (réunions), et il a le droit de vote à la table.&nbsp;&#187; (78)</p>
<p>En mars 1995, le local fortifié des Rockers, rue Gilford, fut la cible de deux attentats à la bombe, et ce, à une semaine d&#8217;intervalle. À chaque coup, Sirois se trouvait sur les lieux, mais il eut la chance de ne pas être blessé. Le sang-froid qu&#8217;il démontra à ces deux occasions laissa d&#8217;ailleurs une forte impression auprès des Rockers. Après avoir fait suffisamment ses preuves, Sirois fut donc promu an rang de &#171;&nbsp;striker&nbsp;&#187;, lors de la fête d&#8217;anniversaire du club-école plus tard durant le même mois. Un an plus tard, il devint membre à part entière, ou &#171;&nbsp;full patch&nbsp;&#187;. C&#8217;est d&#8217;ailleurs André Chouinard qui lui remit ses couleurs en mains propres.</p>
<p>Sirois fut éventuellement intégré à l&#8217;&#171;&nbsp;équipe de base-ball&nbsp;&#187; des Rockers, dont le mandat consistait, selon ses propres termes, à &#171;&nbsp;donner des tapes sur la yeule aux autres, fracasser une couple de clubs, intimider&nbsp;&#187;. (79) C&#8217;était à ce titre qu&#8217;il prit part au saccage d&#8217;un bar de Saint-Sauveur à coups de batte de base-ball, en 1995, parce que le propriétaire s&#8217;opposait à la vente de drogue dans son établissement. Sirois raconta aussi au tribunal qu&#8217;il avait participé à administrer une sévère raclée à deux types qui auraient &#171;&nbsp;sali&nbsp;&#187; l&#8217;image du club-école. &#171;&nbsp;Ils sont tombés en convulsions sur le plancher, on les a réanimés avec la hose, à l&#8217;eau froide&nbsp;&#187;, précisa-t-il. (80) À un certain moment, Sirois fut même placé dans l&#8217;&#171;&nbsp;équipe de football&nbsp;&#187; des Rockers, qui elle était chargée de liquider les membres du camp adverse. Il affirma être parti à la &#171;&nbsp;chasse&nbsp;&#187; à quelques reprises, mais ne jamais avoir appuyé sur la gâchette en tant que tel. Cela n&#8217;empêcha pas Sirois de reconnaître qu&#8217;il a autant de sang sur les mains que n&#8217;importe quel autre de ses &#171;&nbsp;frères&nbsp;&#187; motards. &#171;&nbsp;J&#8217;ai contribué à chaque meurtre qui ont été fait par les H.A. (Hells Angels) et les Rockers&nbsp;&#187;, avoua-t-il.</p>
<p>Pendant ce temps, Sirois poursuivait ses activités de narcotrafiquant sur le territoire qui lui revenait, soit Anjou et Tétreaultville. Selon son témoignage, Chouinard était alors sa seule source d&#8217;approvisionnement en cocaïne. Sirois parvenait à écouler en moyenne de un à deux kilos de coke par mois et une quantité équivalente de haschisch. Il se lança éventuellement dans le commerce d&#8217;ecstasy. Ses gains, qui variaient de 16 000 $ à 24 000 $ par mois, Sirois les partageait &#171;&nbsp;moitié-moitié&nbsp;&#187; avec un autre membre des Rockers. Il devait aussi versé &#171;&nbsp;10&nbsp;% de tout profit de toute activité criminelle&nbsp;&#187; au trésorier du gang, au même titre que tous ses autres &#171;&nbsp;frères&nbsp;&#187; Rockers. Malgré son niveau d&#8217;activité criminelle, Sirois réussissa à ne jamais se faire traîner devant les tribunaux tout au long de ses trois années de service parmi les Rockers.</p>
<p>Entre-temps, la structure organisationnelle des Hells connut un important changement avec la création du chapitre des Nomads par &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher et d&#8217;autres motards influents, en juin 1995. Les Nomads étaient perçus comme le club-élite des Hells car ceux qui en étaient membre jouissaient de divers privilèges. Par exemple, ils n&#8217;étaient pas soumis à un territoire d&#8217;activités criminelles prédéfinis, contrairement aux membres des autres chapitres. Mais aussi, les Nomads devinrent collectivement les parrains des Rockers, de sorte que ceux-ci leur devait une obéissance absolue.</p>
<p>Dans une entrevue accordée récemment au magazine 7 Jours, Julie Couillard relata les circonstances dans lesquelles elle fit la connaissance de Sirois, en juin 1997&nbsp;: &#171;&nbsp;Un an après le meurtre de Gilles, j&#8217;ai rencontré Stéphane Sirois. Je ne sortais jamais, je travaillais tout le temps. Une copine m&#8217;a secouée en m&#8217;invitant à sortir&#8230; et je suis tombée sur lui. Il savait qui j&#8217;étais. Il m&#8217;a demandé si j&#8217;étais la veuve de Gilles Giguère. Je ne m&#8217;étais pas remise de la perte de Gilles lorsque je l&#8217;ai rencontré. Il était clean cut, il ne faisait pas bum du tout. Il n&#8217;a pas caché le fait qu&#8217;il était membre des Rockers. Je lui ai dit que je ne fréquentais pas de motard. J&#8217;avais eu ma leçon. Une semaine plus tard, je l&#8217;ai recroisé à un autre endroit. Je ne crois pas que c&#8217;était par hasard&#8230;&nbsp;&#187;</p>
<p>Cette façon de présenter les choses sembla laisser Sirois quelque peu perplexe. Une semaine après que Couillard étala ses états d&#8217;âme dans le magazine 7 Jours, le Globe and Mail publia une longue entrevue avec Sirois lors de laquelle l&#8217;ex-Rocker raconta à sa façon sa première rencontre avec Couillard, dans un bar du nord de Montréal. &#171;&nbsp;On faisait la fête. Ce club était connut pour être un repaire de motards. Pourquoi était-elle allée là si elle ne voulait pas rencontrer de motards&nbsp;?&nbsp;&#187;, se demanda-t-il tout haut. (81) Toujours est-il que lui et Couillard buvèrent et dansèrent ensemble ce soir-là. Quelques jours plus tard, ils allèrent au casino de Montréal. Peu après, Sirois, qui était l&#8217;un des rares Rockers à être bilingue, dû s&#8217;envoler à Vancouver pour prendre part à une fête donnée par un club affilié aux Hells. &#171;&nbsp;Julie savait que j&#8217;y était allé pour le club et elle était venu me prendre à l&#8217;aéroport à mon retour&nbsp;&#187;, raconta Sirois.</p>
<p>&#171;&nbsp;On commençait à devenir proches, moi et elle. Je me suis mis à m&#8217;attacher à cette fille&nbsp;&#187;, continua Sirois. &#171;&nbsp;Elle était différente. J&#8217;étais habitué aux danseuses, aux barmaids. Elle était plus raffinée et élégante. Elle avait plus de classe&nbsp;&#187;, déclara-t-il. Lorsque leur relation commença à devenir plus sérieuse, Couillard lui posa ses conditions. &#171;&nbsp;Je lui ai dit que, s&#8217;il voulait qu&#8217;on se fréquente, il fallait qu&#8217;il sorte de là&nbsp;&#187;, relata Couillard en faisant référence aux Rockers. &#171;&nbsp;J&#8217;avais trop peur de vivre une histoire rocambolesque comme avec Gilles&nbsp;&#187;. Le moment semblait d&#8217;autant mieux choisi que Sirois &#171;&nbsp;laissait entendre qu&#8217;il voulait changer de vie&nbsp;&#187;, selon elle. &#171;&nbsp;Je n&#8217;avais pas pu sauver Gilles, je voulais sauver Stéphane&nbsp;&#187;, résuma-t-elle. Là où ça se complique, c&#8217;est que Sirois prétend à l&#8217;inverse que c&#8217;était plutôt lui qui aurait sauvé Julie Couillard&#8230;</p>
<p>Sirois prétendit au Globe and Mail qu&#8217;il n&#8217;apprit que plus tard qu&#8217;elle avait été la conjointe Gilles Giguère, et non le soir de leur première rencontre comme l&#8217;affirma Couillard au magazine 7 Jours. En apprenant cela, Sirois aurait alors ressenti le besoin d&#8217;aller voir &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher. &#171;&nbsp;Je savais que Giguère avait été vraiment proche de Mom&nbsp;&#187;, expliqua-t-il. À ce moment-là, les médias avaient prit l&#8217;habitude de présenter &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; comme le &#171;&nbsp;chef guerrier des Hells&nbsp;&#187;. Dans l&#8217;un des procès, Sirois avait décrit &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; comme quelqu&#8217;un qui était &#171;&nbsp;facilement approchable&nbsp;&#187;, mais ajouta qu&#8217;&#171;&nbsp;il fallait avoir une bonne raison de lui parler&nbsp;&#187;. Sirois se disait justement qu&#8217;il venait d&#8217;en avoir une.</p>
<p>Lorsque Sirois rencontra &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;, celui-ci aurait été estomaqué d&#8217;apprendre que Julie Couillard était devenue sa nouvelle flamme. Le Nomad se mit ensuite à le mitrailler de questions&nbsp;: comment l&#8217;avait-il rencontré, de quoi avaient-ils discutés, quelles questions avaient-elles posées&nbsp;? &#171;&nbsp;C&#8217;était comme une inquisition&nbsp;&#187;, de dire Sirois. &#171;&nbsp;C&#8217;est quoi que tu veux que je fasses, que je la laisse tomber&nbsp;?&nbsp;&#187;, demanda-t-il à &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;. &#171;&nbsp;Non, pour le moment, garde-là proche de toé&nbsp;&#187;, répondit &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;, ajoutant&nbsp;: &#171;&nbsp;Je te reviendrais là-dessus&nbsp;&#187;. Sirois n&#8217;aura effectivement pas finit d&#8217;en entendre parler&#8230; Pour bien comprendre la réaction de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;, il serait probablement utile de revenir sur son arrestation pour port d&#8217;arme prohibée, en mars 1995. Car c&#8217;est à partir de cet événement que &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher se mit à développer une véritable obsession au sujet de l&#8217;infiltration policière.</p>
<p>La hantise de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; débuta lorsqu&#8217;un enquêteur de la SQ eut l&#8217;imprudence de se vanter devant lui que la police avait un informateur infiltré au coeur des Hells. (82) Lors de son séjour derrière les barreaux, &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher eut amplement le loisir de méditer sur la question du fond de sa cellule. Il repassa dans sa tête le fil des arrestations et des saisies policières qui touchèrent son organisation au cours des derniers mois. Après mûre réflexion, il en vint à la conclusion que le policier ne bluffait pas. C&#8217;était la saisie d&#8217;une minifourgonette bourrée de dynamite durant l&#8217;hiver qui l&#8217;en avait convaincu. Selon lui, jamais la police n&#8217;aurait pu réussir un coup pareil sans l&#8217;aide d&#8217;une source bien placée à l&#8217;intérieur des Hells. &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher ne s&#8217;était d&#8217;ailleurs pas trompé car son intense remue-méninges se rendit jusqu&#8217;aux oreilles de la GRC&#8230; grâce à la source codée C-2994, alias Dany Kane.</p>
<p>Depuis octobre 1994, Kane avait décidé de trahir ses compagnons motards parce qu&#8217;il n&#8217;acceptait pas que ceux-ci le laissent poiroter au bas de l&#8217;échelle de la hiérarchie criminelle malgré ses années de loyaux services. À l&#8217;époque, Kane fut un participant des plus dévoués dans la guerre contre l&#8217;Alliance, de sorte qu&#8217;il avait toujours une impressionnante quantité d&#8217;informations de première main à offrir, au grand bonheur de ses contrôleurs de la GRC. Ni &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;, ni les autres membres des Hells n&#8217;arriveront à démasquer Dany Kane à temps. Ce pourquoi la question de l&#8217;infiltration demeura entière pendant bon nombre d&#8217;années dans la tête de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;. De nouvelles mesures de sécurité seront d&#8217;ailleurs prises pour dissuader les nouveaux venus de se mettre au service de la police. Ainsi, les aspirants Nomads durent fournir aux Hells des coordonnées détaillées, dont les adresses et les numéros d&#8217;assurance-sociale, sur leur conjointe et les membres de leur famille. (83)</p>
<p>Quelques jours après sa première rencontre avec &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;, Sirois fut convoqué au bureau du Nomad sur la rue Bennett, dans Hochelaga-Maisonneuve. Cette fois-ci, &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; fit clairement comprendre à Sirois que Couillard le rendait &#171;&nbsp;très nerveux&nbsp;&#187;, lui et l&#8217;usurier Bob Savard. &#171;&nbsp;Ils soupçonnaient qu&#8217;elle avait joué un rôle dans le revirement de Gilles. Qu&#8217;elle avait été une informatrice de police et qu&#8217;elle pourrait remettre ça. La sonnerie d&#8217;alarme venait d&#8217;être déclenchée. Maintenant, elle était de retour&nbsp;&#187;, déclara Sirois. Durant la conversation, &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; aurait mimé une arme à feu avec ses doigts en faisant référence à Giguère. &#171;&nbsp;Je savais exactement ce qu&#8217;il voulait dire&nbsp;? il l&#8217;avait fait tué, point à la ligne. Il m&#8217;a dit que quand Gilles est mort, elle était pour y passer, elle devait être la prochaine&nbsp;&#187;, relata Sirois. &#171;&nbsp;Il était vraiment nerveux, et ça me faisait flipper. Je ne voulais pas savoir tout ça mais c&#8217;était trop tard&nbsp;? il me l&#8217;a dit et maintenant je connaissais ce secret&nbsp;&#187;, commenta-t-il.</p>
<p>Dans un autre article paru récemment dans le Globe and Mail, une source proche de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher affirma au quotidien torontois que l&#8217;influent motard s&#8217;était mis à soupçonner Couillard dès 1996 d&#8217;être elle-même de mèche avec la police. (84) Selon la source, Bob Savard lui avait conseillé de se tenir loin d&#8217;elle après que lui et l&#8217;ex-caporal de la SQ Gaétan Rivest eurent appris de source policière que Couillard aurait été une informatrice. Il n&#8217;en fallut pas plus pour que &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; devienne persuadé que Couillard cherchait à pénétrer son cercle intime en développant des liaisons amoureuses, d&#8217;abord avec Giguère et ensuite avec Sirois. Toujours selon cette même source, &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; n&#8217;aurait jamais cesser de penser que Couillard est une informatrice, et ce, même encore aujourd&#8217;hui.</p>
<p>Fait particulier, &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; aurait aussi acquis la certitude que le contrôleur de Couillard à la SQ était nul autre que le sergent Guy Ouellette, aujourd&#8217;hui à la retraite. Lors des sept dernières années de sa carrière, Ouellette avait fait parti de Carcajou et des escouades régionales mixtes qui menaient la lutte aux groupes de motards. Il témoigna en cour à de nombreuses reprises à titre d&#8217;expert sur les groupes de motards, notamment à l&#8217;enquête de cautionnement de Giguère et de Savard, en 1996. Régulièrement cité dans les médias au sujet des motards, Ouellette a aussi co-écrit avec le journaliste Normand Lester un livre sur la vie de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher, paru en 2005. À l&#8217;instar de Julie Couillard, Ouellette s&#8217;intéressa à la politique après avoir goutté au monde des motards. Ainsi, lors des élections québécoises de mars 2007, l&#8217;ex-policier se présenta dans la circonscription de Chomedey, à Laval, sous la bannière du Parti libéral du Québec. Durant la campagne, Ouellette avait lancé à la blague que les Hells allaient probablement voter pour lui parce qu&#8217;ils préféraient le voir en politique plutôt que témoigner contre eux en cour. (85) L&#8217;ex-policier siège aujourd&#8217;hui à l&#8217;Assemblée nationale et occupe la fonction d&#8217;adjoint parlementaire du ministre de la Sécurité publique, Jacques Dupuis.</p>
<p>&#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; et Sirois se rencontrèrent une troisième fois pour discuter de &#171;&nbsp;l&#8217;affaire Julie Couillard&nbsp;&#187;, cette fois-ci à la résidence du Nomad, à Contrecoeur. &#171;&nbsp;Il m&#8217;a officiellement dit de la laisser tomber&nbsp;&#187;, raconta Sirois. &#171;&nbsp;Flush-là&nbsp;&#187;, lui aurait ordonné &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;. Sirois sorti secoué de cette rencontre. &#171;&nbsp;Je marchais sur des oeufs. Je devais donner l&#8217;impression qu&#8217;avec &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;, tout était &#8217;oui, monsieur&#8217;. Je devais veiller à ce qu&#8217;il soit heureux, mais la laisse était courte. Si elle commençait à parler, j&#8217;étais mort&nbsp;&#187;, se disait-il. C&#8217;est alors Sirois se mit à imaginer une porte de sortie pour se déprendre de cette situation de plus en plus inconfortable. Il allait marier Julie Couillard et quitter les Rockers, de sorte que cette femme qui rendait certains caïds si nerveux ne fasse plus parti du décor. &#171;&nbsp;Si je renonce à mes patches, elle croiera que je l&#8217;ai fait pour elle. Mom pensera que je l&#8217;ai fait pour lui. Je laisserait une bonne impression sur les deux fronts&nbsp;&#187;, pensait Sirois qui croyait avoir eu un éclair de génie.</p>
<p>Un quatrième et dernier face-à-face se tint entre &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; et Sirois, cette fois-ci sur un terrain vague protégé par des sbires qui faisait le guet. Sirois compris alors assez vite que &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; était loin d&#8217;être enchanté par son projet de mariage. &#171;&nbsp;Ça fait un crisse de frette entre toé pis moé&nbsp;&#187;, lui lança le Nomad. &#171;&nbsp;Inquiète-toé pas, elle parlera pas&nbsp;&#187;, rétorqua Sirois, qui cherchait désespérément à se faire rassurant. Mais il en fallait beaucoup plus pour apaiser &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;. &#171;&nbsp;C&#8217;est quoi qui va arriver si elle se met à ramener les choses du passé pis à faire des vagues&nbsp;? C&#8217;est quoi qui va arriver si elle se met à brasser de la marde par rapport à Gilles&nbsp;?&nbsp;&#187;, demanda-t-il. &#171;&nbsp;Ça arrivera pas&nbsp;&#187;, s&#8217;empressa de répondre Sirois. &#171;&nbsp;Pis si ça arrive&nbsp;?&nbsp;&#187;, insista &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;. &#171;&nbsp;Je ferai ce que j&#8217;aurai à faire&nbsp;&#187;, promis alors Sirois. &#171;&nbsp;Cela signifiait que s&#8217;il fallait qu&#8217;elle y passe, j&#8217;allais devoir m&#8217;en occuper moi-même. Cela n&#8217;a jamais été mon intention, mais il fallait que &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; le croit&nbsp;&#187;, précisa Sirois au Globe and Mail. &#171;&nbsp;Okay, c&#8217;est entre toé pis moé, parles-en jamais à personne d&#8217;autre&nbsp;&#187;, conclua &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;, qui indiqua à Sirois que tout irait bien s&#8217;il respectait l&#8217;entente. Sirois semblait avoir remporté son périlleux pari.</p>
<p>Quant à Guy Ouellette, qui n&#8217;avait pas daigné retourner les nombreux appels que lui avait laissé le Globe and Mail, il fut bien obligé de sortir de son mutisme lorsque le quotidien torontois publia l&#8217;article traitant des doutes de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; au sujet de Julie Couillard. Lors d&#8217;un entretien avec La Presse Canadienne, l&#8217;ex-policier démentissa formellement tout lien avec Julie Couillard en affirmant ne l&#8217;avoir jamais rencontré. (86) Il ajouta de même qu&#8217;il serait &#171;&nbsp;très, très surpris&nbsp;&#187; d&#8217;apprendre que Couillard aurit été une informatrice rémunérée. Durant son entrevue avec le Globe and Mail, Sirois tint lui-même à préciser qu&#8217;il était personnellement persuadé que Couillard n&#8217;avait jamais travaillé pour la police. &#171;&nbsp;Je suis sûr qu&#8217;elle n&#8217;a jamais été une informatrice, mais je suis sûr que tout le reste des gens pensaient qu&#8217;elle en était une&nbsp;&#187;, confia Sirois.</p>
<p>&#171;&nbsp;Ce n&#8217;est pas important si elle était une informatrice ou non&nbsp;&#187;, s&#8217;empressa-t-il d&#8217;ajouter. &#171;&nbsp;Ce qui compte, c&#8217;est le fait que &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; et sa gang croyaient qu&#8217;elle l&#8217;était&nbsp;? c&#8217;était là le danger&nbsp;&#187;, insista Sirois. Pourtant, le simple fait que Couillard était encore vie mettait du plomb dans l&#8217;aile de cette théorie. Guy Ouellette ne cacha pas son scepticisme quant aux menaces qui auraient pesées sur la vie de Couillard. &#171;&nbsp;S&#8217;il y avait vraiment eu un contrat, elle ne serait plus là&nbsp;&#187;, opina-t-il de façon catégorique. Il est vrai que quatorze mois s&#8217;étaient écoulés entre le meurtre de Giguère et le premier flirt entre Sirois et Couillard, ce qui était bien plus de temps qu&#8217;il n&#8217;en fallait pour rayer cette femme de la surface de la terre. Même en admettant que l&#8217;idée de mettre un contrat sur la tête de Couillard ait effleuré l&#8217;esprit de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;, il reste que le passage à l&#8217;acte ne s&#8217;était jamais matérialisé. Comment Sirois expliquait-il cela&nbsp;? &#171;&nbsp;Je suppose que ça n&#8217;en valait plus la peine&nbsp;&#187;, spécula Sirois. &#171;&nbsp;Maurice Boucher avait de plus gros poissons à frire plutôt que de s&#8217;inquiéter de Julie&nbsp;&#187;, ajouta-t-il. Peut-être bien.</p>
<p>Peut-être existe-t-il une autre explication. Avec le bénéfice du recul, &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; a peut-être réalisé que Couillard n&#8217;a jamais représenté une véritable menace, ni pour lui, ni pour  les Hells. Après tout, c&#8217;était Giguère qui était vraiment proche de lui, et non elle. Même si l&#8217;on retient l&#8217;hypothèse non-prouvée où Couillard aurait décidé d&#8217;offrir des informations à la police, on a du mal à imaginer ce qu&#8217;elle aurait bien pu leur apprendre de plus que Giguère ne leur aurait pas déjà dit. Que &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; ne la trouva pas digne de confiance est une chose. Ordonner son assassinat en est une autre. Bref, rien ne prouve que Julie Couillard aurait été en danger de mort si Sirois ne l&#8217;avait pas épousé. Au contraire, il apparaît plutôt vraisemblable que &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; cessa de se soucier d&#8217;elle&#8230; jusqu&#8217;au jour où Sirois décida d&#8217;aller lui parler de Couillard&nbsp;!</p>
<p>En fait, il y aurait peut-être lieu de s&#8217;interroger sur la responsabilité que portait Sirois dans toute ce mélodrame. N&#8217;était-ce pas lui qui fit d&#8217;abord monter d&#8217;un cran la paranoïa de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; en allant lui causer de Julie Couillard&nbsp;? N&#8217;était-ce pas lui qui désobéissa ensuite à &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; en refusant de la &#171;&nbsp;flusher&nbsp;&#187; comme le Nomad le lui avait pourtant ordonné de le faire&nbsp;? Et enfin, n&#8217;était-ce pas encore lui qui joua avec le feu en décidant de marier cette même femme qui, d&#8217;après les croyances de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;, aurait poussé Giguère dans les bras de la police&nbsp;? Dans un contexte pareil, comment &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; pouvait-il faire autrement que de s&#8217;imaginer qu&#8217;il était en train d&#8217;assister à une répétition du même scénario qui était survenu dans le cas Giguère&nbsp;?</p>
<p>Enfin, on ne peut écarter la possibilité que Sirois puisse avoir lui-même exagéré quelque peu le danger qu&#8217;aurait courut Couillard, soit parce qu&#8217;il était lui-même devenu un peu paranoïaque, soit parce que cela aurait servit ses propres intérêts. Ainsi, peut-être y avait-il du vrai quand Sirois aurait laissé entendre à Couillard qu&#8217;il voulait changer de vie, comme celle-ci l&#8217;a prétendu à 7 Jours. N&#8217;oublions pas que c&#8217;était une époque périlleuse pour porter des couleurs. Peut-être Sirois voyait-il dans son idylle avec Couillard un prétexte idéal pour quitter ce milieu honorablement&#8230; et en vie. Bien entendu, tout ceci ne reste qu&#8217;une hypothèse parmi d&#8217;autre.</p>
<p>De la &#171;&nbsp;boîte à lunch&nbsp;&#187;<br />
jusqu&#8217;au &#171;&nbsp;body-pack&nbsp;&#187;</p>
<p>C&#8217;est au début d&#8217;août 1997 que Stéphane Sirois renonça à ses patches et quitta les Rockers. &#171;&nbsp;J&#8217;ai remis ma business (de drogue), j&#8217;ai pris ma retraite, pis j&#8217;ai pris ma boîte à lunch. C&#8217;est le terme qu&#8217;on emploie, nous autres, pour dire qu&#8217;on devient un citoyen ordinaire&nbsp;&#187;, raconta-t-il à la cour lors de l&#8217;un de ses témoignages. &#171;&nbsp;La police avait su, par des informateurs, que son départ était dû à sa femme qui craignait qu&#8217;il ne lui arrive malheur&nbsp;&#187;, écrivit l&#8217;auteur Jerry Langton dans son livre &#171;&nbsp;La face cachée des Hells&nbsp;&#187;. (87) On aura évidemment deviné que la femme en question était Julie Couillard. Ses &#171;&nbsp;frères&nbsp;&#187; Rockers se seraient alors montrés compréhensifs à son égard, peut-on lire également dans le même livre. &#171;&nbsp;Ça arrive tout le temps&nbsp;&#187;, lui aurait dit l&#8217;un deux.</p>
<p>Comme c&#8217;est souvent le cas dans le milieu interlope, il existe plus d&#8217;une version à l&#8217;histoire. Ainsi, des sources du milieu laissèrent entendre récemment à La Presse que Sirois était tombé en disgrâce parce qu&#8217;il se serait mis à négliger ses activités de narcotrafic depuis que Julie Couillard avait fait son entrée dans sa vie. De plus, avant de prendre sa &#171;&nbsp;boîte à lunch&nbsp;&#187;, Sirois décida de vendre un coin de rue à des gangsters italiens qui contrôlaient un bar du quartier Hochelaga-Maisonneuve. &#171;&nbsp;On voulait vendre des stupéfiants dans un parc situé juste en face du bar. Pour éviter des problèmes, j&#8217;ai décidé de leur vendre la place&nbsp;&#187;, déclara Sirois dans un de ses témoignages au mégaprocès des Hells. (88) Apparemment Sirois devait-il aussi beaucoup d&#8217;argent au club-école, ce qui n&#8217;aidait en rien à mieux le faire paraître.</p>
<p>Enfin, le fait que Maurice &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher se méfiait de Julie Couillard, celle qu&#8217;il avait choisit pour épouse, ne fit rien pour arranger les choses. Dans son entrevue au Globe and Mail, Sirois affirma avoir invité ses amis motards à son mariage, mais que &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; leur avait donné pour consigne de ne pas y aller. Le 19 septembre 1997, soit le jour même de son mariage, Sirois reçut un téléphone de la part de certains de ses anciens &#171;&nbsp;frères&nbsp;&#187; Rockers qui le harcelait à propos d&#8217;une dette de 5000 $, alors qu&#8217;il était en route pour se rendre à ses noces. (89) &#171;&nbsp;J&#8217;étais fâché&nbsp;&#187;, se rappella-t-il. &#171;&nbsp;Ces gars-là m&#8217;appellent le jour de mon mariage&nbsp;! J&#8217;étais prêt à prendre une balle pour eux.&nbsp;&#187; Dans le magazine 7 Jours, Couillard décrivit son union avec Sirois comme un projet voué à l&#8217;échec dès le départ&nbsp;: &#171;&nbsp;J&#8217;ai été marié 15 mois, ça a été très bref. Ma famille était contre cette union, mon entourage aussi. On me disait que je n&#8217;étais pas moi-même. J&#8217;étais probablement dépressive. (&#8230;) &#171;&nbsp;Imaginez&nbsp;: j&#8217;avais épousé cet homme trois mois après notre rencontre. J&#8217;aurais dû aller en thérapie plutôt que de me marier avec lui&nbsp;; ça m&#8217;aurait coûté moins cher&nbsp;!&nbsp;&#187;</p>
<p>&#171;&nbsp;Il voulait redevenir un honnête citoyen et gagner sa vie&nbsp;&#187;, relata Couillard. Mais c&#8217;était là quelque chose qui était plus facile à dire qu&#8217;à faire pour un type comme Sirois qui, à l&#8217;époque, n&#8217;avait guère connu que la criminalité comme moyen de subvenir à ses besoins. Couillard déchanta d&#8217;ailleurs assez rapidement. &#171;&nbsp;En revenant de voyages de noces, j&#8217;ai appris que sa situation était assez précaire sur le plan financier&nbsp;&#187;, se rappella-t-elle. &#171;&nbsp;Je croyais en mon propre baratin&nbsp;&#187;, affirma de son côté Sirois pour décrire l&#8217;attitude qu&#8217;il avait à l&#8217;époque. &#171;&nbsp;Je croyais que je pourrais y arriver sans mes patches et dormir sans crainte la nuit et être avec une belle femme qui m&#8217;aimait&nbsp;&#187;, expliqua-t-il. Le jeune couple exploita brièvement une boutique de cellulaires et de téléavertisseurs, à Laval. Mais les embûches se multiplièrent rapidement. &#171;&nbsp;Les hommes d&#8217;affaires &#8217;clean&#8217; que je connaissait ne voulaient rien savoir de moi à cause de mon passé chez les motards et mes amis motards me fuyaient&nbsp;&#187;, expliqua-t-il.</p>
<p>Durant l&#8217;entrevue avec le Globe and Mail, Sirois cacha mal sa frustration face aux efforts que Julie Couillard déploya dans le magazine 7 Jours pour polir sa propre image quelque peu malmenée récemment dans les médias et ainsi se donner le beau rôle. &#171;&nbsp;Je n&#8217;était pas un saint, mais elle non plus&nbsp;&#187;, affirma-t-il. Selon Sirois, Couillard n&#8217;a jamais coupé les ponts avec le milieu interlope. &#171;&nbsp;Elle n&#8217;a pas prit ses distances avec Gilles et elle n&#8217;a pas prit ses distances avec moi non plus quand je faisais des combines&nbsp;&#187;, clama-t-il. Sirois précisa que les &#171;&nbsp;combines&nbsp;&#187; auxquelles il faisait allusion étaient une série de transactions immobilières louches et une plantation de marijuana. Un membre différent de la famille immédiate de Couillard sera mis à contribution dans les deux cas.</p>
<p>Le 16 avril 1998, Patrick Couillard, le frère de Julie, contracta une hypothèque de 116 619,37 $ pour une maison du quartier Saint-François (Laval), sur la rue de Tilly. L&#8217;hypothèque avait été approuvée par un cadre d&#8217;une succursale de la Banque Laurentienne que Sirois connaissait. Cinq jours plus tard, Patrick Couillard vendit cette même maison à sa soeur Julie pour 75 000 $, un prix bien en-dessous de l&#8217;évaluation municipale qui s&#8217;élevait à 112 900 $. La même journée, Julie Couillard revendit la même propriété à son frère Patrick pour 123 000$, soit une différence de près de 50 000 $. Puis, au début de juin, le couple Couillard-Sirois acheta de nouveau la maison de la rue de Tilly, cette fois-ci au prix de 104 090 $, tandis que le propriétaire fit l&#8217;acquisition de leur résidence, sur la rue La Périère, pour 103 000 $. Lorsque Globe and Mail appris que le contact de Sirois à la Laurentienne avait cessé de travailler à cet endroit, le journal chercha à savoir pourquoi mais la banque refusa de fournir quelque explication que ce soit. (90)</p>
<p>Précisons que Patrick Couillard est le propriétaire et unique employé de Proforme, une entreprise de &#171;&nbsp;massothérapie et de conseils alimentaires&nbsp;&#187; et qu&#8217;il offre ses soins au Pro gym, un centre de conditionnement physique, situé au 4500 rue Hochelaga, près de la rue Bennett. À l&#8217;époque, Pro Gym était un lieu de fréquentation réputé pour &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher et d&#8217;autres motards du chapitre Nomads et de leur filiale les Rockers. Ainsi, en 1998, le nom du gymnase revint à plusieurs reprises lors du témoignage d&#8217;Aimé Simard au procès de cinq membres et associés des Rockers qui étaient accusés de complot et de complicité relativement au meurtre de Jean-Marc Caissy, un présumé revendeur de drogue des Rock Machine. Témoin vedette de la couronne, Simard était une recrue des Rockers qui était devenu délateur après avoir avoué être l&#8217;assassin de Caissy et de deux autres personnes. Après avoir abattu Caissy, il fit l&#8217;erreur de cacher l&#8217;arme du crime dans un casier au Pro Gym. Simard ignorait que le concierge du gymnase coupait les cadenas qui barraient encore les portes de casiers après minuit. L&#8217;arme a donc été trouvée et remise à la police, qui remonta jusqu&#8217;à Simard et procéda à son arrestation. (91)</p>
<p>Pro Gym fera à nouveau l&#8217;actualité en mars 2003, lorsque le jury au mégaprocès des Hells visionna des vidéos d&#8217;opérations de filature filmés par la police. Ainsi, pas moins du tiers des vingt-quatre courts métrages présentés en l&#8217;espace de deux journées de procès avaient été tournés à ce centre de conditionnement. Les images vidéos montraient des motards arrivant et repartant sans équipement de sport, ainsi qu&#8217;un va-et-vient incessant entre le gymnase et le stationnement où se trouvaient les véhicules des Hells et leurs acolytes.  (92) Lors d&#8217;un de ses témoignages, Sirois révéla l&#8217;un des attraits que cet endroit exerçait sur les Hells. &#171;&nbsp;Le Pro Gym avait l&#8217;avantage de se trouver juste en face d&#8217;un poste de police&nbsp;&#187;, déclara-t-il. Le procureur de la couronne ne cacha pas son étonnement. &#171;&nbsp;Drôle d&#8217;avantage&nbsp;!&nbsp;&#187;, s&#8217;exclama ce dernier. &#171;&nbsp;C&#8217;était un avantage du point de vue de la sécurité&nbsp;&#187;, précisa ensuite Sirois. (93)</p>
<p>Le 12 mai 1998, la GRC reçut un tuyau au sujet d&#8217;une plantation de marijuana située dans une maison de la rue Mylène, à Laval, et qui avait été mise sur pied par un individu qui sera vite identifié comme étant Stéphane Sirois. Cette information donna lieu à l&#8217;ouverture d&#8217;une enquête policière lors de laquelle Julie Couillard fut notamment mise sous surveillance. Dans un affidavit produit dans le cadre de cette enquête, la GRC décrivit Couillard comme une personne qui était &#171;&nbsp;connue de nos services&nbsp;&#187;, tandis que Sirois fut présenté comme un &#171;&nbsp;motard criminalisé&nbsp;&#187;. Le 1er juin, trois agents de la GRC prirent en filature le couple Couillard-Sirois alors qu&#8217;il se rendait à la maison de la rue Mylène, dont les fenêtres étaient obstruées en permanence par des stores et des toiles. Ils restèrent à l&#8217;intérieur de la résidence suspecte durant une heure avant de quitter pour revenir à leur domicile.</p>
<p>Dix jours plus tard, la GRC passa à l&#8217;action en procédant à une descente à la maison de la rue Mylène. Les policiers trouvèrent une serre hydroponique contenant 496 plants de marijuana. Marcel Couillard, le père de Julie, fut arrêté sur place et dut répondre d&#8217;accusations de production et de trafic de marijuana. Le couple Couillard-Sirois s&#8217;en tira toutefois sans accusation. Julie Couillard offrira éventuellement son témoignage à l&#8217;enquête préliminaire de son père, où elle affirmera n&#8217;avoir jamais rien vu d&#8217;anormal à la résidence de la rue Mylène. Deux ans plus tard, Marcel Couillard régla le dossier en plaidant coupable à une accusation réduite de possession d&#8217;une substance prohibée, en échange du retrait de l&#8217;accusation de trafic de marijuana.</p>
<p>Mais revenons au mois de juin 1998. Alors que le conflit opposant Hells à l&#8217;Alliance persistait, l&#8217;escouade Carcajou mit en branle une ambitieuse enquête baptisée Projet Rush. Son but&nbsp;: mettre hors d&#8217;état de nuire l&#8217;état-major de la machine de guerre des Hells en ayant recours à la loi antigang, récemment entrée en vigueur. Mais pour y arriver, la police aura besoin d&#8217;un super-espion, c&#8217;est-à-dire un homme capable de se servir de la confiance dont il jouissait déjà dans le milieu interlope pour piéger efficacement les principaux acteurs de la &#171;&nbsp;guerre des motards&nbsp;&#187;. Carcajou ne pouvait plus compter sur les services de Dany Kane, car cet informateur de la GRC subissait un procès pour meurtre en Nouvelle-Écosse à ce moment-là. Le sergent-détective Robert Pigeon caressait alors l&#8217;espoir que Sirois accepte de devenir un agent-source, soit une taupe bénéficiant de l&#8217;immunité en matière d&#8217;infractions criminelles afin de mener à bien sa mission d&#8217;infiltration.</p>
<p>Le s-d Pigeon savait que le départ de Sirois des Rockers ne s&#8217;était pas fait en douceur. Aussi, voyait-il en Sirois un potentiel prometteur. À l&#8217;époque où il était &#171;&nbsp;full patch&nbsp;&#187;, Sirois avait eu amplement l&#8217;occasion de se familiariser avec les rouages internes des Rockers et leur façon de fonctionner au jour-le-jour. Comme il avait déjà occupé la position de secrétaire au sein du club-école, Sirois avait déjà une bonne idée des sommes d&#8217;argent que chacun des membres versaient à la caisse des Rockers. Peut-être que l&#8217;enquêteur de Carcajou ignorait-il toutefois que les anciens amis motards de Sirois le snobait depuis son mariage avec Couillard. Quoi qu&#8217;il en soit, le s-d Pigeon décida de tenter sa chance. Est-ce l&#8217;effet du hasard si le s-d Pigeon approcha Sirois le 15 juin, soit seulement cinq jours après la descente de la GRC à la maison de la rue Tylène&nbsp;? Il est peu probable que non.</p>
<p>Aborder un homme du milieu pour faire de lui un agent-source représente une opération délicate dont les chances de succès ne sont jamais assurées. C&#8217;est pourquoi les policiers méticuleux vont naturellement veiller à mettre toutes les chances de leur côté pour atteindre leur but, en tâchant de bien choisir tant la manière que le moment de leur approche. L&#8217;intervention de la GRC avait probablement mit Sirois dans une position des plus vulnérable. La perte d&#8217;une plantation de marijuana qui avait vraisemblablement nécessité un certain capital de départ entraînait un manque à gagner qui devait faire mal au porte-feuille du couple. Et avec un beau-père dans le pétrin, l&#8217;atmosphère devait être plutôt lourde au sein du ménage&#8230;</p>
<p>Mais Sirois refusa de mordre à l&#8217;hameçon que lui tendait le s-d Pigeon. &#171;&nbsp;Je voulais faire une petite vie tranquille&nbsp;&#187;, expliquera plus tard Sirois. Cependant, pour une raison ou une autre, Sirois décida de conserver la carte d&#8217;affaires du s-d Pigeon. Il faut dire qu&#8217;aucune perspective d&#8217;avenir intéressante ne semblait s&#8217;offrir à Sirois. En fait, les choses ne faisait qu&#8217;aller de mal en pis. À un certain moment, son épouse Julie Couillard ne voulait plus rien savoir de lui. &#171;&nbsp;J&#8217;ai demandé le divorce, il a refusé&nbsp;&#187;, raconta Couillard à 7 Jours. &#171;&nbsp;Il ne voulait pas quitter ma maison. Il était tout le temps dépressif, il prenait des pilules et menaçait de se suicider. J&#8217;ai compris que je m&#8217;étais fait arnaquer&nbsp;: il savait que j&#8217;étais une femme d&#8217;affaires, que j&#8217;avais des sous que j&#8217;avais durement gagnés.&nbsp;&#187;</p>
<p>Sirois confirma au Globe and Mail qu&#8217;il s&#8217;était mis à sombrer dans la boisson et les médicaments. Il mentionna aussi avoir cherché à mettre fin à ses jours, ce qui entraîna son hospitalisation. Alors qu&#8217;il était en train toucher le fond, Sirois décida de revenir sur la parole qu&#8217;il avait donné à &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; et de tout raconter à Couillard. &#171;&nbsp;Je lui ai craché le morceau, mes rencontres avec Mom et ses menaces contre elle&nbsp;&#187;, confia Sirois. &#171;&nbsp;Si je ne t&#8217;avais pas épousé, tu serais morte&nbsp;&#187;, lui a-t-il dit, sans détour. On peut facilement imaginer que cette soudaine révélation a dû apparaître aux yeux de Couillard comme une manoeuvre désespérée visant à sauver un couple qui était au bord du naufrage. Couillard eut du mal à se convaincre qu&#8217;elle devait la vie à un pauvre type en pleine déchéance qu&#8217;elle regrettait amèrement d&#8217;avoir marié.</p>
<p>L&#8217;incrédulité de Julie Couillard était telle qu&#8217;elle préféra aller vérifier par elle-même les dires de Sirois en s&#8217;adressant directement à l&#8217;usurier Bob Savard, l&#8217;ancien associé de Gilles Giguère et homme de confiance réputé de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;. Couillard rapporta par la suite à Sirois que Savard l&#8217;avait rassuré à l&#8217;effet qu&#8217;elle n&#8217;avait absolument rien à craindre. &#171;&nbsp;Savard et Mom ont une haute estime de moi&nbsp;&#187;, aurait-elle dit à Sirois. L&#8217;initiative audacieuse de Couillard plongea ce dernier dans un état de panique. &#171;&nbsp;À mes yeux, je suis cuit&nbsp;&#187;, se disait Sirois, qui était persuadé que l&#8217;indiscrétion de son épouse allait rapidement se rendre jusqu&#8217;aux oreilles de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;. Sirois se mit à craindre de subir des représailles pour s&#8217;être montré trop bavard auprès d&#8217;une femme qui, selon lui, continuait de susciter son lot de méfiance chez les Hells. &#171;&nbsp;Il ne me reste plus que quelques jours à vivre. J&#8217;ai fait ça pour sauver sa vie et maintenant elle va mettre fin à la mienne&nbsp;&#187;, se lamentait-il.</p>
<p>Sirois raconta qu&#8217;il retourna à la maison qu&#8217;il avait partagé avec Couillard pour récupérer une arme à feu de calibre .38 qu&#8217;il avait enterré dans la cour arrière. En jetant un coup d&#8217;oeil au travers de la porte patio, il affirma avoir aperçu Couillard en compagnie d&#8217;un individu qu&#8217;il reconnaissait comme étant un petit petit revendeur de drogue lié aux Hells. Sirois affirma qu&#8217;à ce moment-là, il regarda son arme et &#171;&nbsp;songea à faire l&#8217;impensable&nbsp;&#187; pour la première fois. Mais au lieu de cela, il décida plutôt de faire quelque chose de tout aussi impensable, c&#8217;est-à-dire d&#8217;offrir sa collaboration à la police, qui représentait désormais sa seule planche de salut à ses yeux. C&#8217;est ainsi que le 12 mars 1999, Sirois contacta le s-d- Pigeon pour l&#8217;informer qu&#8217;il était désormais disposé à offrir ses services à Carcajou, qui sera bientôt rebaptisée Escouade régionale mixte (ERM). Son divorce avec Couillard eut lieu trois mois plus tard. Bref, à en croire Sirois, ce serait à cause de Couillard s&#8217;il quitta les Rockers, puis ce serait encore de sa faute à elle s&#8217;il se rangea ensuite dans le camp de la police. Y a pas à dire, cette Julie Couillard semble décidément avoir le dos large&#8230;</p>
<p>Comme le veut la procédure en pareil cas, Sirois partagea avec la police toutes les informations qu&#8217;il détenait sur le milieu des motards. Le 23 juin, il signa un contrat d&#8217;agent-source dans lequel il s&#8217;engagea à recueillir des informations incriminantes sur certains motards figurant sur une liste dressée par l&#8217;ERM.&nbsp;Les Nomads étaient les cibles prioritaires tandis que les membres &#171;&nbsp;full patch&nbsp;&#187; des Rockers se trouvaient au bas de la liste. La valeur totale du contrat s&#8217;élevait alors à 100 000 $&nbsp;: un versement de 50 000 $ était prévu au moment des arrestations, suivie d&#8217;une tranche additionnelle de 20 000 $ au terme de l&#8217;enquête préliminaire et enfin un dernier paiement de 30 000 $ à la condamnation des accusés. (94) À cela s&#8217;ajoutait 500 $ par semaine pour couvrir les dépenses durant toute la durée de la mission d&#8217;infiltration. L&#8217;ERM accepta également d&#8217;effacer ses dettes, qui s&#8217;établissaient à 6500 $, et s&#8217;engagea à lui fournir une nouvelle identité pour recommencer sa vie sur un nouveau pied une fois l&#8217;opération terminée. La valeur du contrat de Sirois semble avoir été revu à la hausse par la suite puisque l&#8217;ex-Rocker révéla lors d&#8217;un témoignage en cour quelques années plus tard que les sommes qu&#8217;il avait reçut et celles qui lui était dû s&#8217;élevaient à un total de 422 000$. (95)</p>
<p>Lorsqu&#8217;il fut prêt à entreprendre sa mission, Sirois voulut y aller avec prudence. Il sentit le besoin de tâter le terrain, question de mesurer l&#8217;ampleur des dégâts que Couillard pourrait avoir causé par rapport à sa réputation dans le milieu. André Chouinard fut l&#8217;un des premiers motards qui il renoua. Narcotrafiquant prolifique, Chouinard avait rapidement gravi les échelons et faisait maintenant parti du chapitre des Nomads aux côtés de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher et compagnie. Lors d&#8217;un de ses témoignages, Sirois décrivit ainsi sa première rencontre avec Chouinard&nbsp;: &#171;&nbsp;Le contact avec Chouinard a été bon. On a commencé par discuter de choses et d&#8217;autres, pis on est passé à des sujets plus sérieux&nbsp;&#187; (&#8230;) &#171;&nbsp;On a parlé de la femme avec qui je m&#8217;étais marié. Elle avait raconté toutes sortes d&#8217;affaires à mon sujet à des gars du milieu, pis je voulais savoir comment ses histoires avaient été perçues. Chouinard m&#8217;a dit d&#8217;oublier ça, que tout le monde savait que c&#8217;était rien qu&#8217;une salope pis une mauvaise langue.&nbsp;&#187; (96) (Et dire que Sirois raconte aujourd&#8217;hui qu&#8217;il croyait dur comme fer que les Hells voulaient sa peau à cause des indiscrétions de Couillard&nbsp;!)</p>
<p>Une fois rassuré, Sirois en vint éventuellement à parler &#171;&nbsp;business&nbsp;&#187;. &#171;&nbsp;Je l&#8217;ai questionné là-dessus pendant plusieurs minutes parce que je voulais savoir si ce serait possible pour moi de réintégrer le club pis de reprendre mes activités. Quand j&#8217;ai épousé cette personne, y m&#8217;ont dit que j&#8217;avais plus le droit de travailler. J&#8217;ai dit à Chouinard que j&#8217;avais divorcé et que je voulais qu&#8217;on me donne la permission de recommencer à travailler, c&#8217;est-à-dire de vendre de la drogue à Montréal.&nbsp;&#187; À en juger du résultat, Sirois avait su se montrer suffisamment convaincant aux yeux de Chouinard. &#171;&nbsp;Il m&#8217;a donné sa bénédiction et m&#8217;a dit qu&#8217;il me mettrait en contact avec quelqu&#8217;un. La première chose que je devais faire pour réintégrer le milieu, c&#8217;était de monter une maison de marijuana.&nbsp;&#187; Chouinard enjoigna Sirois de s&#8217;approvisionner auprès du Rocker Jean-Guy Bourgoin, ce qu&#8217;il fit. À une occasion, l&#8217;agent-source acheta 250 grammes de cocaïne. À un autre moment, Sirois fit l&#8217;acquisition de quatre kilos de haschisch. Les fournisseurs étaient payés avec l&#8217;argent de la police.</p>
<p>Lorsqu&#8217;il discutait avec des motards ou négociait des transactions de drogue, Sirois portait sur lui un minimagnétophone qui enregistrait les conversations. Le petit appareil, communément appelé un &#171;&nbsp;body pack&nbsp;&#187;, fut utilisé à seize reprises entre le 14 octobre 1999 et le 1er février 2000. Les enregistrement compromettants furent joués ensuite aux jurés lors des procès des Hells. Le tribunal pu alors constater à quel point Sirois savait se montrer insistant auprès de Bourgoin et de Chouinard afin de retrouver sa place au sein des Rockers. &#171;&nbsp;J&#8217;ai pris assez de risques, moé, dans le temps&#8230; j&#8217;étais un esti de bon frère&#8230; j&#8217;ai sauté deux fois, j&#8217;ai manqué me faire tirer, j&#8217;aurais pris une balle pour n&#8217;importe lequel de mes frères, n&#8217;importe quand&#8230;&nbsp;&#187; répétait infatigablement Sirois. Du même souffle, l&#8217;agent-source leur répétait qu&#8217;il ne se pardonnait pas sa &#171;&nbsp;gaffe&nbsp;&#187; d&#8217;avoir lâché le club-école pour un vulgaire mariage&#8230; (97)</p>
<p>Chaque fois qu&#8217;il en avait la chance, Sirois demandait à Bourgoin de plaider sa cause lors d&#8217;une des &#171;&nbsp;messes&nbsp;&#187; des Rockers. Toutefois, Bourgoin conseillait à Sirois d&#8217;être patient en lui expliquant que les choses n&#8217;étaient plus ce qu&#8217;elles étaient. Le club-école comptait alors vingt-cinq membres, dont certains qui étaient prêts à tout pour grimper dans la hiérarchie. &#171;&nbsp;Moé, dans mon livre à moé, c&#8217;est des psychopathes&nbsp;&#187;, lui confia Bourgoin en parlant d&#8217;eux, ce dernier étant évidemment loin de se douter qu&#8217;il livrait le fond de sa pensée à un agent-source qui enregistrait ses moindres paroles. (98) Bourgoin évoqua aussi un autre problème&nbsp;: des rumeurs courrait à l&#8217;effet que Sirois s&#8217;était endetté auprès de la pègre italienne. Comme le club-école était responsable des dettes de chacun de ses membres, les Rockers étaient devenus plutôt pointilleux sur les créances des nouveaux aspirants.</p>
<p>Sirois disait aussi qu&#8217;il ne voulait pas commencer au bas de l&#8217;échelle, comme &#171;&nbsp;hangaround&nbsp;&#187;, et demandait s&#8217;il n&#8217;y avait pas moyen de brûler les étapes. &#171;&nbsp;Pour montrer ta bonne volonté, trouve-moi des renseignements sur l&#8217;aut&#8217;bord&nbsp;&#187;, lui répondit Chouinard, en faisant référence au camp adverse. Les propos les plus incriminants que Sirois parvint à recueillir furent enregistrés lors d&#8217;une conversation avec Bourgoin, en décembre 1999. À un certain moment, la discussion tourna autour de la liquidation des Rock Machine, la principale formation de l&#8217;Alliance. Bourgoin révéla que toutes les têtes des Rock Machine étaient mises à prix et que la valeur des primes variait en fonction du rang de celui qui était éliminé&nbsp;: 100 000 $ pour un &#171;&nbsp;fullpatch&nbsp;&#187;, 50 000 $ pour un &#171;&nbsp;striker&nbsp;&#187; et 25 000 $ pour un &#171;&nbsp;hangaround&nbsp;&#187;. (99) Prétendant ne pas s&#8217;intéresser à &#171;&nbsp;l&#8217;hostie de bonus&nbsp;&#187;, Sirois chercha à savoir s&#8217;il était possible de réintégrer les Rockers sans avoir à tuer. Réponse de Bourgoin&nbsp;: &#171;&nbsp;Oui, sauf que ça prend plus de temps&nbsp;&#187;.</p>
<p>Sirois décida de mettre un terme à sa mission à la suite de l&#8217;assassinat de Claude De Serres dans les Laurentides, le 3 février 2000. De Serres était un autre agent-source travaillant pour le compte de l&#8217;ERM.&nbsp;Il avait infiltré un réseau de vente de drogue dirigé par Serge Boutin, un membre des Rockers. Les Hells découvrirent le rôle d&#8217;agent-source de De Serres après avoir réussit à subtiliser l&#8217;ordinateur portatif d&#8217;un policier ontarien spécialisé dans les enquêtes sur les motards, au début de décembre 1999. L&#8217;ordinateur contenait une véritable mine de renseignements, notamment sur les Rock Machine. Bien que les fichiers informatiques identifiaient seulement de De Serres par son prénom et son numéro d&#8217;agent-source, Boutin n&#8217;eut aucune difficulté à le démasquer. (100) En ne retirant pas De Serres du milieu, les policiers firent preuve d&#8217;insouciance, voire de négligence criminelle, par rapport à la sécurité de leur agent-source. On peut donc difficilement donner tort à Sirois de ne plus s&#8217;être senti en sécurité après la découverte du cadavre de De Serres.</p>
<p>Le 7 juillet 2000, Robert Savard fut abattu par deux tueurs cagoulés dans un restaurant de Montréal-Nord où il venait déjeuner régulièrement en compagnie de Normand Descôteaux, un ancien joueur des Nordiques qui s&#8217;était reconverti au prêt usuraire. Savard est mort sur le coup tandis que Descôteaux se servit d&#8217;une serveuse comme bouclier humain pour éviter de connaître le même sort. Bien qu&#8217;il fut grièvement blessé, Descôteaux réussissa à s&#8217;en tirer. Quant à la serveuse, qui fut également blessée, elle intentera une poursuite au civil contre Descôteaux l&#8217;année suivante. Le lendemain du meurtre, La Presse consacra un article à sa une dans lequel Savard fut présenté comme &#171;&nbsp;un acteur très important du crime organisé montréalais&nbsp;&#187;. (101) Le meurtre de Savard ne sera jamais élucidé, comme plusieurs autres d&#8217;ailleurs. Sa mort laissa un gros vide dans le marché du prêt usuraire montréalais que certains cherchèrent à combler, dont Gaétan Rivest, l&#8217;ex-caporal de la Sûreté du Québec qui avait été le partenaire de Savard dans le défunt journal Le Juste Milieu. L&#8217;année suivante, Rivest fut d&#8217;ailleurs condamné pour extorsion et menace dans deux affaires liées au prêt usuraire. (102)</p>
<p>Le 28 mars 2001, l&#8217;ERM lança l&#8217;Opération Printemps 2001, la plus grande rafle contre les groupes de motards de toute l&#8217;histoire du Canada. Deux mille policiers procédèrent à l&#8217;arrestation de 118 membres, aspirants ou complices des Hells ainsi qu&#8217;à 250 perquisitions dans 75 villes différentes du Québec. Pratiquement tous les membres des Nomads et des Rockers se retrouvèrent sous les verrous ou sous mandat d&#8217;arrestation. Cette razzia représentait l&#8217;aboutissement du Projet Rush (42 arrestations), mais aussi de d&#8217;autres enquêtes d&#8217;envergure, soit le Projet Océan (49 arrestations) qui s&#8217;attaquait à un vaste réseau de narcotrafic lié aux Hells qui aurait généré des revenus annuels de 100 millions $ (103), et le Projet Bobcat (26 arrestations), qui visait les membres et associés des Evils Ones, un club de motards de l&#8217;Outaouais affilié aux Hells.</p>
<p>Les preuves recueillies par Sirois aidèrent l&#8217;ERM à porter des accusations de complot pour meurtre contre les motards ciblés par le Projet Rush. Notons d&#8217;ailleurs que Sirois fut le seul des trois agents-sources qui oeuvrèrent pour l&#8217;ERM qui était demeuré en vie au moment des arrestations. Les circonstances entourant le meurtre de l&#8217;agent-source Claude De Serres ont déjà été évoquées ci-haut. Quant à Dany Kane, qui avait signé un contrat d&#8217;agent-source avec l&#8217;ERM après avoir été informateur pour la GRC, il fut retrouvé mort chez lui, en août 2000. Le coroner conclua au suicide, mais des doutes demeurèrent sur la véritable cause de son décès comme en témoigne le livre du journaliste Daniel Sanger portant sur la vie de Dany Kane. (104) En plus de Sirois, la couronne fit également entendre six délateurs (témoins repentis).</p>
<p>La couronne avait initialement annoncée qu&#8217;elle ferait témoigner Sirois lors du second procès de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher pour le meurtre de deux gardiens de prison, qui se déroula en avril 2002. Pour des raisons inconnues, la couronne décida toutefois de changer son fusil d&#8217;épaule en cours de route, de sorte que Sirois ne témoigna jamais contre &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;. Cela n&#8217;empêcha pas le jury déclarer &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; coupable, avec pour conséquence que le Nomad purge aujourd&#8217;hui une peine vingt-cinq ans d&#8217;emprisonnement. Sirois fut entendu pour la première fois au mois de juillet suivant, lors du procès de dix-sept membres ou associés des Hells qui devaient répondre d&#8217;accusations de complot pour le meurtre de 134 personnes, de gangstérisme et de trafic de drogue.</p>
<p>Dans La Presse, la journaliste Christiane Desjardins vanta les talents de conteur de Sirois, en écrivant  qu&#8217;il témoignait &#171;&nbsp;avec une précision chirurgicale, sans aucune hésitation ni trou de mémoire.&nbsp;&#187; (105) Desjardins nota également que Sirois semblait à l&#8217;aise dans son rôle de témoin de la couronne&nbsp;: &#171;&nbsp;Fait extrêmement rare pour un délateur, il ne semble nullement gêné de sa nouvelle vocation devant ses ex-collègues motards, qu&#8217;il fixe d&#8217;ailleurs longuement et très souvent, sans jamais baisser les yeux.&nbsp;&#187; Notons que certains journaux mentionnèrent au passage qu&#8217;il avait été question d&#8217;&#171;&nbsp;une certaine Julie&nbsp;&#187; lors de son témoignage, mais son nom de famille sera toutefois passé sous silence. La défense venait à peine d&#8217;entamer le contre-interrogatoire de Sirois lorsque le juge Jean-Guy Boilard décida soudainement de quitter le procès à la suite d&#8217;une décision du Conseil de la magistrature le blâmant sévèrement. Le mégaprocès, qui en était rendu à sa quinzième semaine, dû ensuite être repris à zéro avec un nouveau juge et jury.</p>
<p>Lorsque Sirois revint à nouveau à la barre, en octobre 2003, le nombre d&#8217;accusés avait chuté à neuf à la suite du plaidoyer de culpabilité de certains d&#8217;entre eux, dont Bourgoin qui fut condamné à quinze ans de prison. Lors des plaidoiries devant le jury, l&#8217;avocat de la défense François Bordeleau, qui représentait deux accusés, n&#8217;hésita pas à s&#8217;en prendre à Sirois, qu&#8217;il qualifia de témoin taré. &#171;&nbsp;C&#8217;est le pire des tarés, car il témoigne pour se venger de son milieu&nbsp;&#187;, a-t-il dit, en rappelant que Sirois avait dû quitter les Rockers à cause de son mariage avec &#171;&nbsp;une certaine Julie&nbsp;&#187;. (106) Le 1er mars 2004, le jury déclara les neuf accusés coupables de vingt-six des vingt-sept accusations portées contre eux. Ils furent condamnés à des peines allant de dix à vingt-deux ans d&#8217;emprisonnement. Quant à André Chouinard, il n&#8217;avait pas été jugé en leur compagnie parce qu&#8217;il était encore un fugitif à l&#8217;ouverture du mégaprocès. Craignant d&#8217;être extradé aux États-Unis, Chouinard accepta de plaider coupable à des accusations réduites de complot pour meurtre, importation de cocaïne, trafic de stupéfiants et gangstérisme. Il écopa à une peine de vingt-deux ans de pénitencier.</p>
<p>Sirois témoigna ensuite contre Walter Stadnick et de Donald Stockford, deux membres des Nomads qui subirent un procès séparé en anglais sous les mêmes chefs d&#8217;accusations, en juin 2004. L&#8217;agent-source avait peu de choses à dire qui touchait spécifiquement aux deux accusés, sinon que ceux-ci participaient aux réunions des Nomads et que Stadnick était considéré comme un leader par les autres motards. (107) Sirois raconta aussi le voyage qu&#8217;il effectua à Winnipeg en compagnie de Stadnick et de Stockford, à l&#8217;hiver de 1996. Les deux Nomads voulaient mettre sur pied un premier chapitre des Hells dans cette ville du Manitoba. Durant le périple, Stadnick avait confié à Sirois qu&#8217;il rêvait du jour où les Hells Angels serait le seul et unique club de motards d&#8217;un bout à l&#8217;autre du Canada. Le juge Jerry Zigman déclara Stadnick et Stockford coupables de la plupart des accusations portées contre eux et les condamna à purger vingt années de prison chacun. Enfin, Sirois témoigna au procès de Gregory Wooley, un membre des Rockers qui était accusé de l&#8217;assassinat de Pierre Beauchamps, un présumé fournisseur de drogue des Rock Machine. Durant son témoignage, Sirois affirma que Wooley lui avait confié qu&#8217;il était l&#8217;auteur du meurtre, ce qui s&#8217;avéra toutefois insuffisant pour convaincre le jury, qui acquitta l&#8217;accusé. (108)</p>
<p>Sources&nbsp;:</p>
<p>(72) The Globe and Mail, &#171;&nbsp;Woman who dated Bernier had links to biker gang&nbsp;&#187;, Tu Thanh Ha, Julian Sher and Daniel Leblanc, May 8, 2008, p. A7.<br />
(73) CHERRY Paul, &#171;&nbsp;Les procès des motards&nbsp;&#187;, Les Éditions de l&#8217;Homme (2005), p. 199.<br />
(74) Cherry, p. 204<br />
(75) Cherry, p. 205<br />
(76) La Presse, &#171;&nbsp;Un autre délateur témoigne&nbsp;&#187;, André Cédilot, 7 octobre 2003, p. A18.<br />
(77) Cherry, p. 203.<br />
(78) La Presse, &#171;&nbsp;Un procès orphelin&nbsp;&#187;, Christiane Desjardins, 27 juillet 2002, p. A8.<br />
(79) Le Devoir, &#171;&nbsp;Point final avec de gros poings&nbsp;&#187;, Brian Myles, 16 juillet 2002, p. A3.<br />
(80) La Presse, &#171;&nbsp;Saccage de bars et bâtons de baseball&nbsp;&#187;, Christiane Desjardins, 16 juillet 2002, p. E1.<br />
(81) The Globe and Mail, &#171;&nbsp;&#8217;If I didn&#8217;t marry you, you&#8217;d be dead&#8217;&nbsp;&#187;, Julian Sher, June 6, 2008, p. A14.<br />
(82) &#171;&nbsp;La route des Hells&nbsp;&#187;, p. 74, 75.<br />
(83) The Gazette, &#171;&nbsp;Jail guards and judges were targets, trial told&nbsp;&#187;, Lisa Fitterman, November 19, 1998, p. A3.<br />
(84) The Globe and Mail, &#171;&nbsp;Bikers weighed killing Couillard as suspected police informant&nbsp;&#187;, Rhéal Séguin, May 31, 2008, p. A10.<br />
(85) The Canadian Press, &#171;&nbsp;Biker expert jokes about getting Hells Angels votes in Quebec election&nbsp;&#187;, Nelson Wyatt, March 8, 2007.<br />
(86) La Presse Canadienne, &#171;&nbsp;Julie Couillard n&#8217;était pas une source de la police&nbsp;&#187;, Jocelyne Richer, 31 mai 2008.<br />
(87) LANGTON Jerry, &#171;&nbsp;La face cachée des Hells&nbsp;&#187;, Au Carré (2006), p. 278.<br />
(88) La Presse, &#171;&nbsp;Pour avoir la paix, les Rockers ont &#8217;vendu&#8217; un coin de rue 5000$ à d&#8217;autres trafiquants&nbsp;&#187;, André Cédilot, 10 octobre 2003, p. A12.<br />
(89) Cherry, p. 198.<br />
(90) The Globe and Mail, &#171;&nbsp;RCMP won&#8217;t explain silence on Couillard&nbsp;&#187;, Tu Than Ha, June 13, 2008, p. A7.<br />
(91) La Presse, &#171;&nbsp;Le tueur Aimé Simard avait commis des &#8217;erreurs de débutant&#8217;&nbsp;&#187;, Yves Boisvert, 23 mai 1998, p. A7.<br />
(92) La Presse, &#171;&nbsp;Les Hells et les Rockers faisaient plus d&#8217;exercice à l&#8217;extérieur du Pro-Gym&nbsp;&#187;, André Cédilot, 21 mars 2003, p. B8.<br />
(93) Cherry, p. 211<br />
(94) Cherry, p. 200-201.<br />
(95) http://www.canlii.org/en/qc/qccs/doc/2004/2004canlii2116/2004canlii2116.html<br />
(96) Cherry, p. 210.<br />
(97) La Presse, &#171;&nbsp;Un espion de la police raconte comment il a appâté des motards influents&nbsp;&#187;, André Cédilot, 8 octobre 2003, p. A21.<br />
(98) La Presse, &#171;&nbsp;La drogue comptable et autres petits à-côtés&nbsp;&#187;, Christiane Desjardins, 18 juillet 2002, p. E1.<br />
(99) Le Devoir, &#171;&nbsp;Toutes les têtes des Rock Machine étaient mises à prix&nbsp;&#187;, Brian Myles, 19 juillet 2002, p. A3.<br />
(100) Cherry, p. 301.<br />
(101) La Presse, &#171;&nbsp;Robert Savard&nbsp;? Un shylock près des Hells&nbsp;&#187;, Raymond Gervais, 8 juillet 2000, p. A1.<br />
(102) La Presse, &#171;&nbsp;&#8217;Je vais te le masser le coeur, moi&#8217;&nbsp;? L&#8217;ex-policier Gaétan Rivest admet être usurier&nbsp;&#187;, Christiane Desjardins, 31 mars 2001, p. A7.<br />
(103) La Presse, &#171;&nbsp;Le gang des Nomads décapité, les Hells perdent leur réseau de distribution de drogue&nbsp;&#187;, André Cédilot, 29 mars 2001, p. A6<br />
(104) SANGER Daniel, &#171;&nbsp;Énigmatique Dany Kane&nbsp;? Un informateur chez les Hells&nbsp;&#187;, Les Éditions de l&#8217;Homme (2005).<br />
(105) La Presse, &#171;&nbsp;Comment Sirois est devenu agent-source de la police&nbsp;&#187;, Christiane Desjardins, 17 juillet 2002, p. A9.<br />
(106) La Presse, &#171;&nbsp;La défense s&#8217;attaque à un agent source&nbsp;&#187;, André Cédilot, 14 février 2004, p. A29.<br />
(107) http://www.canlii.org/en/qc/qccs/doc/2004/2004canlii2116/2004canlii2116.html<br />
(108) La Presse, &#171;&nbsp;Wooley trahi par son ADN&nbsp;&#187;, André Cédilot, 12 mars 2004, p. A11.</p>
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		<title>Julie Couillard et les motards : Les années dangereuses</title>
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		<pubDate>Tue, 01 Jul 2008 23:44:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Bureau des affaires louches</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><img src="http://www.centpapiers.com/IMG/arton3940.jpg" border="0" />
<p>Comme on le sait, Julie Couillard, l&#8217;ex-copine de Maxime Bernier, a eu au cours des quinze dernières années trois conjoints qui ont tous été liés, à des degrés divers, à l&#8217;univers des groupes de motards. De 1993 à 1996, Julie Couillard partagea sa vie avec Gilles Giguère, qui fut l&#8217;associé de l&#8217;un des usuriers les plus prospères de Montréal, Robert Savard. Proche de Maurice &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher, un des plus célèbres membres des Hells Angels québécois, Giguère mourut assassiné peu de temps avant la date prévu de son mariage avec Couillard. L&#8217;année suivante, Julie Couillard fréquenta Stéphane Sirois, un membre des Rockers, un club affilié aux Hells. Couillard épousa Sirois après son départ des Rockers, mais leur union ne fit pas long feu. Notons que tout ceci se passait à l&#8217;époque où les Hells Angels et une coalition de rivaux appelée l&#8217;Alliance se livrait une guerre sans merci qui fit 165 morts et donna lieu à 181 tentatives de meurtre en l&#8217;espace de sept ans.</p>
<p>Puis, de 2004 jusqu&#8217;au début de 2005, Julie Couillard entretint une liaison avec Robert Pépin, un individu condamné pour recel qui s&#8217;était endetté auprès d&#8217;un usurier proche des Hells. À cela s&#8217;ajoute le fait que son frère, Patrick Couillard, offre des services de massothérapeute au Pro-gym, un centre d&#8217;entraînement reconnu comme étant un point de rencontre réputé pour des membres et sympathisants des Hells. Quant à son père, Marcel Couillard, il fut trouvé coupable d&#8217;avoir produit de la marijuana avec un système hydroponique mis sur pied par Sirois. Enfin, avant même de se lier à des hommes du milieu des motards, Julie Couillard avait été l&#8217;amie de coeur de Tony Volpato, un des hommes de confiance du célèbre mafieux Frank Cotroni, aujourd&#8217;hui décédé.</p>
<p>&#171;&nbsp;J&#8217;ai jamais été accusée d&#8217;aucun acte criminel&nbsp;&#187;, se défendait Couillard lors de la fameuse entrevue qu&#8217;elle accordait au réseau TVA, le 25 mai, soit la veille de la démission de Maxime Bernier de son poste de ministre des Affaires étrangères. C&#8217;était la première fois que Couillard s&#8217;exprimait en public depuis qu&#8217;elle s&#8217;était retrouvée bien malgré elle au coeur d&#8217;une tempête médiatique qui avait débuté trois semaines plus tôt. Tout en reconnaissant que ses anciens amours n&#8217;étaient pas des enfants de choeur, Couillard n&#8217;eut que de bons mots à dire au sujet de son ancien milieu. &#171;&nbsp;Premièrement, ces gens-là, j&#8217;ai absolument rien à dire contre eux&nbsp;&#187;, commença-t-elle. &#171;&nbsp;Ils m&#8217;ont toujours bien traité. Et puis, je tiens à dire, y ont peut-être pas le panache et l&#8217;allure des diplomates, mais je vais vous dire une chose, je me sentais beaucoup plus respectée et beaucoup plus en sécurité que je me suis senti au cours des trois dernières semaines, aussi invraisemblable que ça peut sembler aux gens.&nbsp;&#187; Bref, Couillard ne cacha pas qu&#8217;elle se sentait tout à fait à son aise au sein du milieu interlope.</p>
<p>Bien entendu, l&#8217;intense couverture médiatique de l&#8217;affaire Bernier-Couillard occasionna des débats relativement à l&#8217;intérêt journalistique de fouiller le passé de cette femme. Il faut tout de même reconnaître que la relation Bernier-Couillard avait quelque chose de particulièrement tordu sur le plan politique. N&#8217;oublions pas que Bernier fut un ministre de premier plan d&#8217;un gouvernement conservateur ouvertement pro-flic qui avait fait de la lutte à la criminalité l&#8217;un de ses principaux cheval de bataille électoral. Or, Bernier a pourtant choisit d&#8217;avoir pour amie de coeur une femme qui, non seulement a eu plusieurs hommes liés au milieu interlope dans sa vie, mais entretenait aussi une haute estime des motards par-dessus le marché.</p>
<p>Lors de son entrevue à TVA, Couillard déclara que Bernier, aujourd&#8217;hui devenu simple député, &#171;&nbsp;était tout à fait au courant de tout&nbsp;&#187;. Bernier l&#8217;a récemment contredit sur ce point, en affirmant que ni elle, ni personne d&#8217;autre, ne l&#8217;avait &#171;&nbsp;informé de ses liens passés avec des personnes impliquées dans le crime organisé&nbsp;&#187;. Lors d&#8217;un discours prononcé devant ses partisans, en Beauce, l&#8217;ex-ministre conservateur prétendit n&#8217;avoir appris l&#8217;existence du passé trouble de Couillard seulement le 20 avril dernier, soit environ deux semaines avant que l&#8217;affaire n&#8217;éclate sur la place publique. Cette affirmation fut toutefois accueillie avec un certain scepticisme à Ottawa. En effet, selon Le Devoir, le bureau du premier ministre Stephen Harper avait été contacté à ce sujet par des journalistes de la colline parlementaire bien avant le 20 avril. (1) Aux yeux de plusieurs observateurs, il apparaît peu vraisemblable que Bernier soit demeuré dans l&#8217;ignorance après que le bureau de Harper eut été mis au parfum.</p>
<p>Il va de soit que ce n&#8217;est pas un crime en tant que tel que d&#8217;être la blonde d&#8217;un homme vivant des fruits de la criminalité, aussi bandit soit-il. Cela étant, il reste que les femmes qui unissent leur destinée à celle d&#8217;hommes du milieu des motards ne peuvent faire autrement que d&#8217;avoir une assez bonne idée de ce qui se passe dans la vie de leur conjoint. Après tout, ces femmes ne vivent pas dans une bulle qui les isolent de tous les aspects du monde criminel, au contraire. Elles se retrouvent par la force des choses à partager certains des bons et des mauvais côtés de la vie de motards. Si elles profitent nécessairement d&#8217;une partie des dividendes découlant des activités criminelles de leur conjoint, il peut aussi leur arriver de partager les risques inhérents au mode de vie de gangster. Fait significatif, l&#8217;État québécois juge que les liens de ces femmes avec les groupes de motards sont si étroits qu&#8217;il leur refuse l&#8217;accès au programme d&#8217;indemnisation des victimes d&#8217;actes criminels (IVAC) lorsque leur conjoint trouve la mort de manière violente. (2)</p>
<p>Comme la plupart des femmes du milieu, Couillard n&#8217;était pas dupe et savait elle aussi ce qui se passait. &#171;&nbsp;Je ne suis pas ici pour passer pour une innocente&nbsp;&#187;, a elle-même dit Couillard à un certain moment durant son entrevue à TVA. Ainsi, La Presse rapporta récemment que Couillard était parfois présente lorsque Gilles Giguère faisait pression sur des créanciers tardifs. D&#8217;ailleurs, selon Stéphane Sirois, Couillard n&#8217;aurait jamais vraiment coupé les ponts avec le milieu. La GRC l&#8217;avait même placée sous surveillance lors de l&#8217;enquête antidrogue qui mena à l&#8217;arrestation de son père, en 1998. Puis, lorsque Sirois confia à Couillard que &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher aurait envisagé de l&#8217;éliminer, c&#8217;est à un personnage bien connut du milieu qu&#8217;elle s&#8217;adressa pour tirer cette affaire au clair. Enfin, les récentes allégations de Marie-Claude Montpetit, une ancienne conseillère en immigration, à l&#8217;effet que Couillard aurait été tenancière de deux maisons de débauche dans lesquelles des immigrantes auraient été forcées de se prostituer suggèrent que l&#8217;ex-petite amie de Bernier pourrait avoir jouée un rôle plus actif qu&#8217;on ne l&#8217;aurait cru à prime abord dans le monde criminel. (3)</p>
<p>Bref, il semble difficile de ne pas se salir un peu les mains de temps à autres quand on côtoie d&#8217;aussi près un milieu aussi criminalisé que celui des motards&#8230; au même titre qu&#8217;il ne doit pas être particulièrement évident de se tenir loin de la magouille lorsqu&#8217;on trempe jusqu&#8217;au cou dans le monde politique&nbsp;!</p>
<p>Étonnamment, en dépit d&#8217;un intérêt médiatique soutenu pour tout ce qui touche aux affaires de motards, très peu de choses ont été écrites au sujet de la place qu&#8217;occupent les femmes dans ce milieu très masculin. Le BUREAU DES AFFAIRES LOUCHES a donc décidé de se pencher sur la question de la complicité des conjointes ou ex-conjointes de motards afin de mieux discerner le sens qu&#8217;il faut donner aux révélations entourant le passé de Julie Couillard. Nous entendons nous limiter à énumérer quelques cas qui apparurent dans l&#8217;actualité québécoise au cours des dix dernières années. Après avoir fait un petit survol de cette question, nous vous proposerons ensuite d&#8217;examiner plus en détail le parcours de vie de Gilles Giguère (dans la 1ère partie) et de Stéphane Sirois (dans la 2ième partie) ainsi que leur relation respective avec Julie Couillard sur fond de &#171;&nbsp;guerre des motards&nbsp;&#187; et d&#8217;enquêtes policières.</p>
<p>De la complicité des conjointes</p>
<p>Si l&#8217;on se fie aux arrestations effectuées par les escouades spéciales, l&#8217;implication de  la gente féminine dans les activités criminelles des groupes de motards existe mais reste marginale. Prenons par exemple la gigantesque rafle de l&#8217;opération Printemps 2001. Sur les 118 membres, aspirants ou complices des Hells Angels qui furent arrêtés le 28 mars 2001, on dénombra seulement trois femmes. (4) Les accusations auxquelles celles-ci durent répondre découlait de l&#8217;enquête appelée Projet Océan, qui visait la vaste de machine de narcotrafic des Hells. Fait inusité, c&#8217;est une femme qui avait permit à la police d&#8217;amasser suffisamment de preuves pour clore le Projet Océan. (5) D&#8217;origine bolivienne, Sandra Craig avait introduit certains Hells à des narcotrafiquants colombiens. Craig n&#8217;avait pas particulièrement appréciée de faire l&#8217;objet d&#8217;une tentative d&#8217;assassinat après s&#8217;être faite roulée par ses contacts chez les Hells. Elle se vengea en remettant aux policiers des documents incriminants qui établissaient un lien entre le trafic de drogue et &#171;&nbsp;la banque des Hells&nbsp;&#187;, un appartement inhabité de la rue Beaubien, à Anjou, qui servait de comptoir bancaire aux motards.</p>
<p>Parmi les trois femmes accusées du Projet Océan, on retrouvait Monique Gauthier, qui était l&#8217;ex-épouse de Michel Rose, un membre du chapitre des Nomads, le club-élite des Hells. Lors de son arrestation, Gauthier fut trouvée en possession de 3,78 millions $CAN et de 161 000 $US. Bien que son rôle s&#8217;était limitée au comptage de l&#8217;argent sale à la &#171;&nbsp;banque des Hells&nbsp;&#187;, Gauthier fut condamnée à purger cinquante-quatre mois de prison après avoir plaidée coupable à des accusations de trafic de stupéfiants, de complot pour faire du narcotrafic et de gangstérisme. (6) Chantal Contant, une autre des femmes accusées, avait été arrêtée pour avoir transportée des sommes d&#8217;argent totalisant 40 000 $ à la &#171;&nbsp;banque des Hells&nbsp;&#187;. Elle déposait les fonds dans un compte au nom de &#171;&nbsp;Gertrude&nbsp;&#187;, que la police relia à son ami, Walter Stadnick, lui aussi des Nomads. Sans antécédent judiciaire, Contant fut l&#8217;une des rares accusées à bénéficier d&#8217;une remise en liberté en attente de procès. Elle écopa d&#8217;une amende de 15 000 $ et d&#8217;une probation de deux ans après avoir avouée sa culpabilité à une accusation de possession d&#8217;un produit de la criminalité. (7)</p>
<p>Mais les statistiques policières en matière d&#8217;arrestation ne disent pas tout sur le phénomène de la complicité des conjointes de motards. Si l&#8217;on reste dans le registre de l&#8217;argent sale, on peut mentionner le cas de la criminologue Danielle Saint-Arnaud, ex-épouse de Normand Bélanger, dit &#171;&nbsp;Pluche&nbsp;&#187;. St-Arnaud n&#8217;a jamais été accusée pour avoir cachée dans un réfrigérateur une somme s&#8217;élevant à 245 000$ que les policiers saisirent lors de l&#8217;opération Printemps 2001. <img src='http://www.centpapiers.com/wp-content/plugins/smilies-themer/kopete/note.png' alt='(8)' class='wp-smiley' /> Surnommé &#171;&nbsp;l&#8217;homme à la valise&nbsp;&#187;, Bélanger était réputé être le &#171;&nbsp;grand argentier&nbsp;&#187; des Rockers. Il était devenu un &#171;&nbsp;prospect&nbsp;&#187; des Nomads lorsqu&#8217;il fut arrêté sous onze accusations de meurtre d&#8217;individus associés à l&#8217;Alliance, ainsi que complot pour meurtres, trafic de drogue et gangstérisme, lors de la grande rafle de mars 2001. Gravement atteint d&#8217;une maladie mortelle incurable, le juge Pierre Béliveau de la cour supérieure du Québec autorisa sa remise en liberté sous de sévères conditions, en septembre 2002. Le tribunal lui ordonna notamment de s&#8217;abstenir de tout contact avec des membres ou des proches des Hells et leurs conjointes, et de demeurer chez&#8230; son ancienne épouse.</p>
<p>Dans son jugement, le juge Béliveau mentionna qu&#8217;&#171;&nbsp;il faut prendre acte que lorsqu&#8217;elle faisait vie commune avec M.&nbsp;Bélanger, Mme&nbsp;St-Arnaud était consciente du fait que ce dernier vivait dans l&#8217;illégalité, sans nécessairement connaître son appartenance aux Hell&#8217;s Angels, qu&#8217;elle a profité de la situation et qu&#8217;elle l&#8217;a même aidé, notamment en lui servant de prête-nom et en détenant un coffret de sûreté où ce dernier a placé d&#8217;importantes sommes d&#8217;argent.&nbsp;&#187; (9) Le juge exprima ensuite l&#8217;avis que St-Arnaud et son nouveau conjoint étaient &#171;&nbsp;des personnes sérieuses qui ne sauraient être définitivement discréditées du fait de leur complaisance passée, sinon de leur complicité&nbsp;&#187;. Pour cette raison, le tribunal se disa &#171;&nbsp;convaincu qu&#8217;ils ne toléreraient pas que M.&nbsp;Bélanger profite de la situation pour contacter ses complices&nbsp;&#187;. Toutefois, le 26 février 2004, lorsque la police lança l&#8217;opération Sud qui visait les Hells qui auraient pris la relève après Printemps 2001, Bélanger figurait parmi les quelques quarante accusés&#8230; (10) &#171;&nbsp;Pluche&nbsp;&#187; retourna donc derrière les barreaux en attendant de répondre à des accusations de prêt usuraire et de gangstérisme. Toutefois, en mai 2004, la maladie eut raison de Bélanger, qui rendit l&#8217;âme dans un centre de soins palliatifs.</p>
<p>Selon journaliste André Cédilot, de La Presse, les biens que les motards  acquièrent avec l&#8217;argent sale sont souvent enregistrés au nom de leur femme, ainsi que les membres de leur famille. (11) Dans la foulée de Printemps 2001, les tribunaux prononcèrent plusieurs ordonnances de blocage de biens. Il ne s&#8217;agissait-là que de la première étape d&#8217;un processus menant ultimement à la confiscation des biens jugés suspects par l&#8217;État. On parle notamment de maisons qui, selon la police, auraient été acquise avec les profits faramineux du narcotrafic. Moins de deux semaines après la vague d&#8217;arrestations du 28 mars 2001, Claude Olivier, un avocat criminaliste, fut mandaté pour contester devant les tribunaux les ordonnances de blocage de biens. (12) &#171;&nbsp;Actuellement, j&#8217;ai comme clients huit femmes ou conjointes de Hells détenus et d&#8217;autres viendront bientôt s&#8217;ajouter&nbsp;&#187;, déclara-t-il à La Presse à l&#8217;époque, ajoutant qu&#8217;il ne fallait pas oublier qu&#8217;il y avait des femmes et des enfants derrière les motards arrêtés et qu&#8217;à la suite des ordonnances de blocage, ces personnes se retrouvèrent sans le sou.</p>
<p>L&#8217;État québécois chercha notamment à confisquer les avoirs de Normand Robitaille, un Nomad qui avait plaidé coupable à des accusations de complots pour meurtres, trafic de stupéfiants et gangstérisme plus de deux ans après son arrestation de mars 2001. La valeur combinée des biens visés s&#8217;élevait à un million de dollars, ce qui incluait des immeubles, des véhicules, des meubles, 200 000 $ argent liquide, mais aussi une maison de 140 000 $, à La Prairie, que Robitaille avait acheté en 1993 avant de la revendre deux ans plus tard à sa conjointe de fait, Annie-Sophie Bédard, une avocate criminaliste. Selon la poursuite, les revenus déclarés de Me Bédard, qui s&#8217;établissaient à seulement 14 000 $ en 1995, ne permettait pas à celle-ci de débourser une hypothécaire mensuelle de 1050 $. (13) En mars 2005, la cour supérieure rendit jugement en ordonnant la confiscation de 500 000 $ en biens, soit la moitié des avoirs visés. La maison de La Prairie figura parmi les biens qui échappèrent à l&#8217;État. &#171;&nbsp;Bien qu&#8217;on puisse avoir des doutes sur les intentions véritables des parties au contrat de vente&nbsp;&#187;, écrivit le juge Réjean Paul, &#171;&nbsp;ces doutes sont insuffisants pour ordonner la confiscation de cet immeuble&nbsp;&#187;. (14)</p>
<p>Il n&#8217;y a pas que chez les Hells que les conjointes peuvent être appelées à jouer un rôle dans le recyclage des produits de la criminalité, communément appelé le blanchiment d&#8217;argent. Certaines conjointes des membres et associés des Rock Machine, le groupe le plus connut et le plus important de l&#8217;Alliance, se retrouvèrent dans le collimateur de la justice à la suite du blocage en biens totalisant 4,4 millions $, incluant les repaires fortifiés de Montréal et de Québec des Rock Machine. En mai 1998, l&#8217;enquête policière aboutissa au dépôt de quatre-vingt treize accusations de narcotrafic et de blanchiment d&#8217;argent contre neuf personnes, dont certaines des principales têtes dirigeantes des Rock Machine, tels que les frères Salvatore et Giovanni Cazzetta, de Montréal, et Claude Vézina, dit &#171;&nbsp;Ti-Loup&nbsp;&#187;, et Dany Légaré, de Québec. (15) Parmi les autres accusés, on retrouvait pas moins de quatre femmes, soit Maria Cazzetta et Suzanne Poudrier, dont les conjoints respectifs mourront tous deux assassinés durant la &#171;&nbsp;guerre des motards&nbsp;&#187; (16), ainsi que France Gauthier et Hélène Filion, respectivement la conjointe et l&#8217;ex-femme de Vézina.</p>
<p>Après un long procès, Maria et Giovanni Cazzetta, Suzanne Poudrier et un quatrième accusé, Gilles Lambert, furent tous trouvés coupables de complot pour possession et possession de produits de la criminalité, en juin 1999. Les deux veuves s&#8217;en tirèrent chacune avec une peine d&#8217;un an avec sursis, en plus de la confiscation des biens visés par l&#8217;accusation, dont la valeur s&#8217;établissait à 655 093 $ dans le cas de Maria Cazzetta et à 345 387 $ dans le cas de Poudrier. (17) Giovanni Cazzetta reçut quant à lui une sentence de cinq années d&#8217;emprisonnement consécutive à la peine qu&#8217;il purgeait déjà pour trafic de cocaïne, tandis que Lambert écopa de trois ans de pénitencier. Trois mois plus tard, Vézina et Légaré plaidèrent tous deux coupables aux accusations de possession de produits de la criminalité. (18) Ils reçurent respectivement des sentences de quatre et de trois ans d&#8217;emprisonnement à être purgées de façon concurrente avec les peines de sept et de cinq ans d&#8217;incarcération auxquelles ils avaient été condamnés, deux ans plus tôt, pour possession d&#8217;explosifs et narcotrafic. Quant à l&#8217;ancienne et la nouvelle conjointe de Vézina, qui n&#8217;avaient fait qu&#8217;agir comme prête-nom, elles bénéficièrent d&#8217;un arrêt des procédures.</p>
<p>Règle générale, la blonde d&#8217;un homme du milieu des motards ne s&#8217;impliquera pas directement dans les activités de trafic de drogue de son conjoint. Mais il existe des exceptions. Manon L&#8217;Espérance en était une. Mère de trois enfants, L&#8217;Espérance était la conjointe de Pierre Tremblay, dit &#171;&nbsp;Gros Pit&nbsp;&#187;, un individu que la police décrivait comme étant &#171;&nbsp;le roi du PCP&nbsp;&#187; au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Tremblay était une relation d&#8217;affaires des Satan&#8217;s Guards, un club-école du Saguenay qui était parrainé par le chapitre de Trois-Rivières des Hells Angels. &#171;&nbsp;Gros Pit&nbsp;&#187; était notamment l&#8217;un des neuf copropriétaires du local des Satan&#8217;s Guards, situé à Chicoutimi. Selon la police, les membres des Satan&#8217;s Guards et leurs acolytes exercèrent un quasi-monopole sur la vente de drogue et firent la loi dans les bars de la région durant une dizaine d&#8217;années. (19) Leur mainmise sur le marché fut quelque peu ébranlée par une série de razzias policières, à commencer par l&#8217;opération Tip lancée le 29 mars 2000.</p>
<p>Ce jour-là, la police perquisitionna le local des Satan&#8217;s Guards et procéda à l&#8217;arrestation de dix-huit personnes, qui durent répondre d&#8217;un total de soixante-quatorze accusations, dont celles communes de complot pour faire le trafic de stupéfiants.  Parmi les accusés, on retrouva le couple L&#8217;Espérance-Tremblay, chez qui les policières saisirent un kilogramme et demi de PCP. Alain L&#8217;Espérance, le frère de Manon, fut également arrêté. Accusée de complot et de narcotrafic, Manon L&#8217;Espérance était considérée par la police comme l&#8217;une des principales têtes de ce vaste réseau d&#8217;approvisionnement et de revente de PCP, dont les ramifications s&#8217;étendait jusqu&#8217;à la ville de Québec et même aux Escoumins, sur la Côte-Nord. Depuis au moins trois ans, L&#8217;Espérance dirigeait deux établissements, l&#8217;un à La Baie et l&#8217;autre à Chicoutimi, où se transigeaient entre 300 et 500 quarts de gramme de cocaïne par semaine, selon l&#8217;évaluation policière. (20)</p>
<p>Quant à son conjoint, &#171;&nbsp;Gros Pit&nbsp;&#187; Tremblay, il dû répondre à lui seul d&#8217;une cinquantaine de chefs d&#8217;accusations. Lui et Alain L&#8217;Espérance furent d&#8217;ailleurs les seuls accusés à demeurer détenu en attente de leur procès. Bien que la police plaçait Manon L&#8217;Espérance au sein de la cellule de commandement du réseau, la couronne a consenti à sa remise en liberté sous diverses conditions. Puis, en juin 2001, la couronne décida de faire la monter la pression en se prévalant de la loi antigang contre six accusés, incluant Manon L&#8217;Espérance, son conjoint et son frère Alain. Ceux-ci durent désormais répondre de deux nouvelles accusations, soit complot et trafic de stupéfiants au profit d&#8217;une organisation criminelle (gangstérisme). (21) Il s&#8217;agit d&#8217;infractions criminelles dont la peine maximale est de quatorze années d&#8217;emprisonnement qui doivent être purgées de façon consécutive au reste de la sentence.</p>
<p>Les procédures prirent fin le 3 avril 2002, lorsque l&#8217;ensemble des accusés enregistrèrent des plaidoyers de culpabilité. Manon L&#8217;Espérance se reconnut coupable  des accusations de complot, de trafic et de gangstérisme et s&#8217;en tira avec une sentence de deux ans moins un jour à purger dans la collectivité, une suggestion commune de son avocat et du procureur de la couronne. (22) Tenant compte de l&#8217;absence d&#8217;antécédents judiciaires de la mère de famille, le juge Jean-Claude Beaulieu décrivit L&#8217;Espérance comme une femme soumise à son conjoint. Selon les observations du magistrat, Tremblay aurait d&#8217;ailleurs exercé une emprise sur tous les accusés dans ce dossier. Une lettre que Manon L&#8217;Espérance avait adressé à son conjoint et qui fut saisie par la police lors de la perquisition joua également en la faveur de l&#8217;accusée. Écrite deux mois avant l&#8217;opération Tip, la lettre révélait que la conjointe de &#171;&nbsp;Gros Pit&nbsp;&#187; en avait assez de cette vie-là. Le juge Beaulieu profita d&#8217;ailleurs de l&#8217;occasion pour lancer un appel à toutes les femmes de dénoncer leurs conjoints lorsqu&#8217;ils les incitent à briser la loi. Quant à Tremblay lui-même, il fut condamné à une peine à de deux ans moins un jour d&#8217;emprisonnement.</p>
<p>Bien entendu, la complicité des conjointes de motards peut prendre des formes diverses et varier selon les circonstances. En avril 2003, lorsque les policiers parvinrent à mettre le grappin sur André Chouinard, un ex-Nomad qui était en cavale depuis l&#8217;opération Printemps 2001, ils procédèrent également à l&#8217;arrestation de sa conjointe, Lynn Maybury. (23) Celle-ci fut accusée de complicité après le fait pour avoir aidé Chouinard à échapper aux autorités qui le recherchait pour l&#8217;inculper du meurtre de huit individus associés à l&#8217;Alliance, ainsi que d&#8217;importation de milliers de kilos de cocaïne, de trafic de stupéfiants et de gangstérisme. Le mariage du couple Chouinard-Maybury avait été célébré en grande pompe au Château Vaudreuil, un chic hôtel de la banlieue ouest de Montréal, en mai 1999. La noce fut immortalisée sur une bande vidéo qui fut diffusée lors du mégaprocès des Hells, ce qui avait fait beaucoup jaser à l&#8217;époque car on y voyait notamment certains avocats de la défense s&#8217;en donner à coeur joie sur la piste de danse. Notons que Chouinard avait été l&#8217;un des Hells avec qui Sandra Craig avait fait affaire.</p>
<p>Vers la fin de l&#8217;année 2000, le scandale des taupes à la Société d&#8217;assurance automobile du Québec (SAAQ) révéla que deux femmes ayant entretenu des liaisons amoureuses avec des motards avaient vendus des renseignements aux Hells Angels et aux Rock Machine, selon le cas. Il y a d&#8217;abord eut le cas de France Garon, une employée de la SAAQ vivant à Charlesbourg qui avait été la conjointe d&#8217;un Rock Machine. Garon travaillait depuis une dizaine d&#8217;années au département du support technique pour les permis et immatriculation de la SAAQ, ce qui lui donnait accès à des banques de renseignements personnels contenant des noms, adresses et numéros de plaques. (24) Se sentant mis sous filature, certains Rock Machine recherchaient des informations sur des véhicules qu&#8217;ils jugeaient suspects. Garon, qui avait des dettes de jeu, leur vendit des renseignements sur une vingtaine de plaques, dont une seule appartenait à un Hells, soit un membre du chapitre de Trois-Rivières. (25) Elle fut piégée par un proche des Rock Machine devenu informateur. Arrêtée en décembre 2000, Garon plaida coupable à des accusations d&#8217;abus de confiance et reçut une peine d&#8217;un an avec sursis.</p>
<p>La deuxième affaire de fuite à la SAAQ eut des conséquences beaucoup plus sérieuses. Une femme qui, selon la police, était une ancienne maîtresse d&#8217;un haut dirigeant des Hells avait utilisée illégalement le fichier informatique de la SAAQ pour recueillir des renseignements personnels sur onze individus associés aux Rock Machine ainsi que sur le journaliste Michel Auger. (26) Au moins trois de ces personnes furent ensuite tuées et six autres furent victimes de tentative d&#8217;assassinat, dont Michel Auger, ce qui porta à croire que les informations ainsi recueillies servaient à préparer des meurtres. La taupe ne travaillait pas à la SAAQ, mais bien chez un de ses mandataires, en l&#8217;occurrence Accès-Sport, un organisme voué à la réinsertion socio-économique. En mai 2001, Ginette Martineau et son conjoint, Raymond Trudeau, durent répondre d&#8217;un total de cent chefs d&#8217;accusation d&#8217;abus de confiance et d&#8217;utilisation frauduleuse des ordinateurs de la SAAQ. L&#8217;enquête permit d&#8217;établir que c&#8217;était Trudeau qui se chargeait de fournir les renseignements de la SAAQ à un contact chez les Hells. (27) En juin 2002, Martineau et Turgeon plaidèrent coupable et furent condamnés respectivement à trente-huit mois et à cinq ans de prison.</p>
<p>Les femmes du milieu de motards  ne s&#8217;exposent pas seulement à des risques d&#8217;arrestation et d&#8217;emprisonnement. Comme nous le verrons dans la deuxième et dernière partie de cette série d&#8217;articles, l&#8217;ex-Rocker Stéphane Sirois affirme aujourd&#8217;hui que Julie Couillard aurait été en danger de mort parce qu&#8217;un influent membre des Hells Angels l&#8217;aurait soupçonné d&#8217;être de mèche avec la police. Durant la &#171;&nbsp;guerre des motards&nbsp;&#187;, il arriva à au moins deux reprises que des conjointes liées aux deux camps belligérants se fassent tirer dessus. Bien qu&#8217;il n&#8217;y a rien qui démontre que les balles leur était spécifiquement destinées, il convient tout de même de remarquer que les deux incidents survinrent à moins de deux semaines d&#8217;intervalle.</p>
<p>Ainsi, le 20 septembre 1999, Sandra Gloutney, la conjointe du Nomad Denis Houle, dit &#171;&nbsp;Pas Fiable&nbsp;&#187;, vit la mort de près lorsqu&#8217;un tireur embusqué ouvrit le feu sur son véhicule alors qu&#8217;elle quittait sa résidence, à Piedmont. (28) L&#8217;un des projectiles manqua de peu la tête de Gloutney, qui était au volant du véhicule, tandis que son frère qui était passager s&#8217;en tira indemne. Blessée au bras gauche, Gloutney fut conduite à l&#8217;hôpital, mais refusa de porter plainte. Quatre ans plus tôt, Houle avait lui-même été la cible d&#8217;une tentative de meurtre. Puis, le 1er octobre suivant, Sunny Doucet fut à son tour blessée par balles lors de l&#8217;assassinat de son conjoint, Tony Plescio, un membre des Rock Machine. Plescio sortait d&#8217;une fête pour enfants qui se déroulait dans un restaurant McDonald, à Montréal-Nord, lorsqu&#8217;il fut abattu. De son côté, Doucet se trouvait dans le stationnement du McDonald et cherchait des couches dans le coffre arrière de sa voiture lorsqu&#8217;elle reçut une balle au pied à peine quelques instants avant de voir son conjoint s&#8217;écrouler sous les balles. (29) Le frère de Tony, Johnny Plescio, un membre fondateur Rock Machine, fut quant à lui assassiné l&#8217;année précédente, à Laval.</p>
<p>Bien que les assassinats de conjointes de motards soit un phénomène rarissime, la chose reste dans le domaine du possible. Natacha Desbiens, la conjointe de Stéphane Hilareguy, dit &#171;&nbsp;Archie&nbsp;&#187;, un membre des Rockers, devint la 146e victime de la &#171;&nbsp;guerre des motards&nbsp;&#187; lorsque son corps carbonisé fut découvert dans sa maison incendiée à Saint-Roch-de-Richelieu, sur la Rive-Sud de Montréal, le 16 juin 2000. (30) Desbiens avait été abattue d&#8217;une balle dans la tête tandis que les restes de Hilareguy seront retrouvés à Potton, en Estrie, le 6 avril 2002. (31) L&#8217;unique survivant de la tuerie fut le bébé du couple, âgé de deux mois et demi, qui fut découvert la nuit du sinistre par des secouristes sur le terrain adjacent à la résidence. Dans le milieu des motards, la rumeur voulait que Hilareguy a été liquidé parce qu&#8217;il avait négligé de mettre le feu à une camionnette qui avait été utilisée pour commettre un meurtre à Montréal-Nord. Lorsque les policières mirent la main sur le véhicule des tueurs, ils trouvèrent une foule d&#8217;indices à l&#8217;intérieur, dont des empreintes digitales. Quant à sa conjointe Desbiens, elle était perçue comme un danger par certains Hells parce que Hilareguy aurait eu la mauvaise idée de lui faire trop de confidences&#8230; (32)</p>
<p>L&#8217;avocat, l&#8217;ex-flic, le shylock<br />
et le chum de Julie Couillard</p>
<p>Née le 21 juin 1969, Julie Couillard est issue d&#8217;une famille de trois enfants. Elle vécut une enfance apparemment sans histoire à la ville de Lorraine, dans les Basses-Laurentides, avant de déménager dans le secteur de Ville-Émard, dans le sud-ouest de Montréal. Elle occupa divers petits emplois avant de tenter sa chance dans le showbiz québécois en tant que comédienne et mannequin durant les années &#8217;90. Membre de l&#8217;Union des artistes, Julie Couillard interpréta quelques petits rôles à la télévision, notamment à l&#8217;émission de Surprise sur prise où elle prit part à un gag visant à piéger le comédien Serge Thériault, en 1995. (33) Elle a aussi tenu un rôle de maîtresse dans la série René Lévesque, à TVA, remplaça une hôtesse à l&#8217;émission La poule aux oeufs d&#8217;or en plus de livrer une prestation au Salon de la mariée et de danser dans un vidéoclip du groupe Gipsy Kings. Ironiquement, ce ne sont pas ses incursions dans le monde artistique qui la rendirent célèbre, mais plutôt ses diverses relations avec des hommes du milieu interlope, à commencer par Tony Volpato, avec qui elle entretint une liaison, entre 1991 et 1993. (34)</p>
<p>Propriétaire d&#8217;une compagnie de céramique, Volpato fut l&#8217;homme de confiance de Frank Cotroni, dit &#171;&nbsp;Le Gros&nbsp;&#187;, membre d&#8217;une célèbre famille criminelle liée à la branche calabraise de la mafia. Le frère aîné de Frank, Vic Cotroni, dit &#171;&nbsp;l&#8217;Oeuf&nbsp;&#187;, fut considéré comme le parrain de la mafia montréalaise durant des décennies avant que le clan sicilien des Rizzuto ne prenne le pouvoir, dans les années &#8217;80. Les Cotroni s&#8217;étaient impliqués dans les clubs de nuit et les maisons de jeu, la contrebande internationale d&#8217;héroïne, l&#8217;industrie alimentaire et le trafic illégal d&#8217;immigrants italiens aux États-Unis. Leur influence s&#8217;étendait aux syndicats de la construction, de l&#8217;hôtellerie et de la restauration, ainsi qu&#8217;aux milieux politiques québécois. (35) Dans un rapport sur la présence de la mafia dans l&#8217;industrie de la boxe publié en 1986, le juge Raymond Bernier décrivit Volpato comme un personnage ayant &#171;&nbsp;une main de fer dans un gant de velours&nbsp;&#187; qui aida Frank Cotroni à exercer un &#171;&nbsp;contrôle complet sur la famille Hilton&nbsp;&#187;. À l&#8217;époque, Volpato n&#8217;eut d&#8217;ailleurs aucune hésitation à se porter à la défense de son ami Cotroni. &#171;&nbsp;Frank Cotroni est un gentleman, le genre de type qui donne tout le temps et qui ne reçoit jamais&nbsp;&#187;, plaida-t-il. (36)</p>
<p>Lorsque Julie Couillard rencontra Volpato dans un bar, en 1991, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) l&#8217;avait mis sous enquête pour son rôle dans le trafic de cigarettes de contrebande. L&#8217;écoute électronique avait révélée que Volpato agissait à titre de représentant &#171;&nbsp;d&#8217;un groupe de financiers&nbsp;&#187; auprès des contrebandiers, soit les Warriors de la réserve de Kahnawake et la famille Ouellette, de Lanaudière. (37) Volpato sera plus tard condamné à verser une amende de 8000 $ pour son rôle dans cette affaire. L&#8217;escouade des stups de la GRC s&#8217;intéressait aussi à Volpato dans le cadre d&#8217;une enquête sur un projet d&#8217;importation de cocaïne qui avait débutée en 1992. Volpato avait alors joué le rôle d&#8217;intermédiaire entre le clan Cotroni et des agents doubles de la GRC qui se faisaient passer pour des narcotrafiquants. Il fut plus tard condamné à six ans de prison pour avoir comploté en vue de faire entrer 180 kg de cocaïne au Canada. Notons enfin que Volpato n&#8217;était pas étranger au monde des motards. Ainsi, lorsque Maurice &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher, le plus célèbre des Hells Angels québécois, fut arrêté pour possession d&#8217;arme, en mars 1995, le nom et le numéro de téléphone de Volpato figuraient dans le carnet de numéros de téléphone du motard. (38)</p>
<p>Selon The Toronto Star, Couillard et Volpato se fréquentèrent de temps à autre, ce qui laisse supposer une relation qui n&#8217;avait rien de stable. En fait, le grand amour de Julie Couillard fut Gilles Giguère, dit &#171;&nbsp;L&#8217;indien&nbsp;&#187;, qui était âgé de près de vingt ans de plus qu&#8217;elle. Leur idylle dura de 1993 à 1996. &#171;&nbsp;J&#8217;ai aimé éperdument quelqu&#8217;un dans ma vie, et c&#8217;était Gilles&nbsp;&#187;, affirma-t-elle dans une récente entrevue accordée au magazine 7 Jours. (39) &#171;&nbsp;Il a été mon plus grand professeur. Gilles a été mon père, ma mère, mon frère, mon meilleur ami, mon amant, mon partenaire de vie et de business.&nbsp;&#187; Entrepreneur en construction, Gilles Giguère a eut sa part de démêlés avec le système judiciaire. En juillet 1991, lorsque l&#8217;escouade antigang du Service de police de la communauté urbaine de Montréal (SPCUM) démantela un vaste réseau de voleurs et de receleurs lié au gang de l&#8217;Ouest, Giguère figurait parmi les suspects. (40) Deux ans plus tard, il fut mêlé à une affaire d&#8217;extorsion.</p>
<p>Giguère n&#8217;a jamais été membre d&#8217;une bande de motards  en tant que tel, mais il gravitait autour des Hells Angels. À l&#8217;époque, les médias le décrivaient généralement comme le &#171;&nbsp;bras droit&nbsp;&#187; de Robert &#171;&nbsp;Bob&nbsp;&#187; Savard, un homme d&#8217;affaires qui était réputé être un important prêteur usuraire proche des Hells. Savard a lui aussi eut maille à partir avec la loi. À partir 1976, il se fit arrêté régulièrement sous divers chefs d&#8217;accusations, tels que complot, menaces, extorsion et trafic de drogue, mais il arrivait à s&#8217;en sortir indemne pratiquement à chaque coup, par manque de preuve. Sauf en 1985, où il écopa d&#8217;une peine de trois ans d&#8217;emprisonnement pour une affaire de menaces et d&#8217;intimidation.</p>
<p>Au cours de l&#8217;année 1995, le nom de Gilles Giguère revint à quelques reprises dans l&#8217;actualité judiciaire. D&#8217;abord, le 20 février, Giguère fut arrêté en lien avec la découverte d&#8217;une cache d&#8217;armes, à Montréal-Est. Quatre fusils mitrailleurs, quatre gilets pare-balles ainsi que trente-trois kilos de marijuana et vingt-sept appareils de vidéopoker furent saisis par l&#8217;escouade antigang du SPCUM dans le sous-sol d&#8217;un immeuble à logements dont Giguère était le propriétaire. (41) Pour les journalistes de la presse écrite, il ne faisait aucun doute que cet incident était lié à la guerre meurtrière opposant les Hells Angels à l&#8217;Alliance, une coalition regroupant notamment les Rock Machine et les Dark Circle. (42) Le nom de Giguère refit à nouveau surface lorsque &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher fut arrêté en rapport avec une histoire de chicane de bar, en octobre 1995. La couronne n&#8217;ayant pu convaincre le tribunal que &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; représentait un danger pour la société, celui-ci fut remis en liberté sous diverses conditions, dont celle de ne pas communiquer directement ou indirectement avec dix-sept individus, dont Gilles Giguère et Robert Savard. (43)</p>
<p>Julie Couillard peut difficilement plaider l&#8217;ignorance des fréquentations de Giguère, elle qui fut photographiée par la police en compagnie de Giguère, Savard et &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher. (44) En fait, on raconte qu&#8217;elle et Giguère étaient devenus &#171;&nbsp;quasi inséparables&nbsp;&#187;, au point où il arrivait même à Couillard d&#8217;être à ses côtés lorsqu&#8217;il faisait pression sur des individus qui avait du mal à respecter leur échéance de paiement sur des prêts consentits à des taux usuraires. Voici comment Julie Couillard expliqua au magazine 7 Jours l&#8217;attitude qu&#8217;elle avait semble-t-il adoptée à l&#8217;époque&nbsp;: &#171;&nbsp;J&#8217;avais 22 ans lorsque j&#8217;ai rencontré Gilles. Nous avons été ensemble pendant quatre ans. J&#8217;étais tellement naïve&nbsp;! Je savais qu&#8217;il connaissait des gens qui connaissait des motards, mais je ne prenais pas les motards au sérieux. Pour moi, c&#8217;était des durs qui faisaient de la moto. Les vrais criminels, c&#8217;était la mafia, c&#8217;était les Italiens.&nbsp;&#187; (45)</p>
<p>Voilà qui est tout de même quelque peu difficile à croire. Car les faits d&#8217;armes liés à la guerre sanguinaire entre les Hells à l&#8217;Alliance faisaient régulièrement les manchettes des journaux à l&#8217;époque. En août 1995, lorsqu&#8217;un garçon âgé de onze ans du nom de Daniel Desrochers perdit la vie dans le quartier d&#8217;Hochelaga-Maisonneuve, dans l&#8217;est de Montréal, des suites de l&#8217;explosion d&#8217;une bombe destinée à un narcotrafiquant, les motards apparurent comme des ennemis publics en puissance aux yeux d&#8217;une partie grandissante de l&#8217;opinion publique. C&#8217;est ainsi qu&#8217;un mois plus tard, un troisième protagoniste s&#8217;ajouta à la &#171;&nbsp;guerre des motards&nbsp;&#187;&nbsp;: une escouade spéciale appelée Carcajou composée d&#8217;enquêteurs de la Sûreté du Québec (SQ), du SPCUM, de la GRC. Carcajou se vit confier le mandat de mettre les bouchées doubles pour faire la vie dure aux belligérants engagés dans cette guerre à finir. Julie Couillard ne se doutait probablement pas qu&#8217;elle allait bientôt goûter elle-même à la médecine de Carcajou.</p>
<p>Ainsi, le matin du 18 décembre 1995, Julie Couillard eut la surprise de sa vie lorsque des policiers du SWAT défoncèrent la porte de sa résidence, à Pointe-aux-Trembles, et firent brusquement irruption dans sa chambre à coucher alors qu&#8217;elle se trouvait encore au lit avec son conjoint Giguère. &#171;&nbsp;Ils ont tiré les couvertes et je me suis retrouvée nue devant eux parce qu&#8217;ils ont aggripé mon chum pour le projeter par terre&nbsp;&#187;, raconta-t-elle par la suite à un journaliste du Allô Police. (46) La journée de Julie Couillard était encore loin d&#8217;être terminée puisqu&#8217;elle fut ensuite emmenée au quartier général de la SQ, rue Parthenais. Marcel Couillard, le père de Julie, fut également arrêté. De 8h à 23h, un enquêteur de la SQ du nom de Gilles Malenfant la cuisina sans ménagement, en alternant mensonges et sous-entendus menaçants.</p>
<p>Voici comment Couillard relata son expérience au journaliste Jean-Pierre Rancourt du Allô Police, qu&#8217;elle rencontra en présence de Giguère&nbsp;: &#171;&nbsp;J&#8217;ai demandé pourquoi j&#8217;étais là et il m&#8217;a dit, en me regardant, l&#8217;air méprisant&nbsp;: pour extorsion et complot pour meurtre de Loretta Lavallée. Les bras m&#8217;ont tombé. Je me demandais de quoi il parlait. Je n&#8217;en revenais pas. Le policier savait tout sur moi. Il me disait que ma carrière, s&#8217;il le voulait, serait terminée, qu&#8217;il pourrait me brûler partout à Montréal, dans toutes les agences de casting et à la télé. C&#8217;est simple, il n&#8217;avait qu&#8217;à mettre ma photo dans la première page du Journal de Montréal et ma carrière serait terminée.&nbsp;&#187;<br />
Le policier ne cessait de lui répéter que Giguère était devenu un délateur et qu&#8217;elle sera obligée d&#8217;aller vivre dans un autre pays car sa vie était désormais menacée. Couillard, qui ne sera jamais accusée en rapport avec cette affaire, fut finalement relâchée tard en soirée. Elle logera éventuellement une plainte en déontologie policière pour son arrestation qu&#8217;elle estimait abusive.</p>
<p>Pour ce qui est de son conjoint Giguère, celui-ci dût répondre d&#8217;une kyrielle d&#8217;accusations aux côtés de &#171;&nbsp;Bob&nbsp;&#187; Savard, ainsi que de l&#8217;avocat criminaliste Gilles Daudelin et de l&#8217;ex-caporal de la SQ Gaétan Rivest. L&#8217;affaire fit les gros titres des journaux, et pour cause. Me Daudelin était un avocat bien connut qui comptait des membres et des associés des Hells parmi ses clients. Avant son arrestation, il représentait Giguère dans l&#8217;affaire de la cache d&#8217;armes. Quant à Rivest, après une carrière policière de quatorze ans, il était devenu un bruyant détracteur de la SQ. Six mois plus tôt, Rivest s&#8217;était mis à dénoncer sur toutes les tribunes ses anciens collègues de la SQ, qu&#8217;il accusait de se livrer au parjure et à la fabrication de preuves. (47) L&#8217;ex-policier alla même jusqu&#8217;à s&#8217;auto-incriminer, en affirmant avoir battu un suspect pour le forcer à confesser un meurtre. Il reconnut également avoir prit part à la contrebande de cigarettes &#171;&nbsp;à grande échelle&nbsp;&#187; après son départ de la SQ, en 1991. (48)</p>
<p>L&#8217;avocat Daudelin fut accusé d&#8217;avoir comploté, avec Giguère et Savard, en vue de faire assassiner une agente immobilière, cette fameuse Loretta Lavallée dont le nom avait été évoqué lors de l&#8217;interrogatoire de Couillard. De plus, Me Daudelin fut également inculpé d&#8217;avoir incité un témoin à se parjurer relativement à l&#8217;affaire de la cache d&#8217;armes pour laquelle Giguère était en attente de procès. Rivest fut quant à lui accusé d&#8217;avoir menacé de voies de fait graves, avec la complicité de Giguère et de Savard, un ancien partenaire d&#8217;affaires qui était propriétaire d&#8217;un restaurant de l&#8217;est de Montréal, Gerry Etchevery. (49)</p>
<p>Bien qu&#8217;aucune accusation ne fut retenue contre Julie Couillard et son père marcel, leurs noms furent néanmoins cités dans un article de La Presse signé par André Cédilot. À en croire l&#8217;article, &#171;&nbsp;Julie Couillard, l&#8217;amie de Giguère, et son père, Marcel, auraient également participé&nbsp;&#187; à une tentative d&#8217;extorsion contre Mme&nbsp;Lavallée. (50) Les noms de Julie et de Marcel Couillard furent également mentionnés dans un article du quotidien The Gazette en rapport avec cette affaire. (51) Peut-être l&#8217;enquêteur de Carcajou avait-il décidé de mettre à exécution sa menace de saboter la carrière de mannequin et de comédienne de la conjointe de Giguère&nbsp;?</p>
<p>À l&#8217;époque, les avocats des accusés avaient immédiatement criés au coup monté. (52) Cette hypothèse se trouvait renforcée quand on tenait compte du fait que Rivest avait été accompagné de Me Daudelin et de Savard lorsqu&#8217;il avait rencontré le ministre de la Sécurité publique du Québec, Serge Ménard, pour le sensibiliser aux abus de certains membres de la SQ, en avril 1995. (53) Quelques semaines plus tard, Ménard avait fait part de son sentiment &#171;&nbsp;d&#8217;avoir été piégé&nbsp;&#187;, en affirmant que cette rencontre s&#8217;inscrivait dans le cadre d&#8217;&#171;&nbsp;un plan pour jeter le discrédit sur la SQ&nbsp;&#187; qui aurait été concocté par les Hells. (54) Le sentiment de Ménard était apparu après qu&#8217;il eut apprit que &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher, alors incarcéré, s&#8217;était félicité d&#8217;avoir poussé l&#8217;idée de cette rencontre lors d&#8217;une conversation téléphonique interceptée par la police. &#171;&nbsp;Moé chu en prison, j&#8217;pense à ça, j&#8217;me crosse pi j&#8217;viens, j&#8217;viens s&#8217;a police&nbsp;&#187;, avait alors lancé &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; à un de ses amis motard. (55) Rivest avait répliqué à ces allégations en intentant une poursuite en dommages-intérêts de 1,3 millions $ contre le ministre Ménard, de même que le Journal de Montréal. (56)</p>
<p>Les premiers doutes concernant la solidité des accusations apparurent lorsque les quatre accusés purent reprendre tour à tour leur liberté. Rivest fut le premier à pouvoir prendre congé des cellules. Il sera ensuite suivi de Me Daudelin. Quant à Giguère et Savard, ils passeront tous deux le temps des fêtes derrière les barreaux avant d&#8217;être libérés sous conditions après avoir signés un engagement s&#8217;élevant à 100 000$ chacun, le 3 janvier 1996. Les doutes se confirmèrent lorsque les accusations contre le quatuor s&#8217;écrouleront comme un château de cartes seulement deux mois plus tard. La preuve contre les accusés reposait essentiellement sur les dires du délateur Léo Lemieux, un personnage traînant un casier judiciaire plutôt chargé. Décrit dans les pages de La Presse comme un fer-à-bras responsable de la &#171;&nbsp;collection&nbsp;&#187; pour des usuriers de l&#8217;est de la métropole, Lemieux aurait travaillé avec Giguère sur la construction.</p>
<p>De l&#8217;aveu même de la poursuite, Lemieux &#171;&nbsp;semblait assez peu crédible&nbsp;&#187;. (57) Or, c&#8217;est Lemieux qui avait prétendu aux policiers que Daudelin, Giguère et Savard complotaient en vue d&#8217;extorquer puis de liquider Mme&nbsp;Lavallée. Toutefois, aucune preuve indépendante ne venait corroborer ses allégations. Un second délateur du nom de Normand Major s&#8217;était bien montré prêt à témoigner contre le trio. Mais le problème, c&#8217;était que Major tenait ses informations de&#8230; Lemieux. On apprendra par la suite qu&#8217;une agente de probation avait déjà écrit que le délateur Lemieux avait l&#8217;&#171;&nbsp;habitude de vivre dans le mensonge&nbsp;&#187; et éprouvait même un &#171;&nbsp;besoin pathologique de mentir&nbsp;&#187;. (58)</p>
<p>Le dernier clou fut enfoncé dans le cercueil de la poursuite lorsque Lemieux échoua au test de détecteur de mensonge. Le 26 février 1996, la couronne annonça donc qu&#8217;elle n&#8217;avait aucune preuve à présenter à l&#8217;enquête préliminaire, ce qui entraîna l&#8217;acquittement de Giguère, Savard et Daudelin. Deux jours plus tard, les accusations portées contre Rivest, qui s&#8217;appuyaient également sur le même délateur, tombèrent à leur tour. (59) Ce dénouement était évidemment fort peu glorieux pour Carcajou. Le chroniqueur Yves Boisvert de La Presse parla d&#8217;&#171;&nbsp;un premier faux pas pour l&#8217;escouade Carcajou&nbsp;&#187;. Me Daudelin intentera éventuellement une poursuite au civil et recevra la somme de 200 000 $ quelques années plus tard en dédommagement pour les torts qu&#8217;il a subit en rapport avec cette histoire. (60) Giguère n&#8217;était toutefois pas tout à fait au bout de ses peines car il devait encore subir son procès pour possession d&#8217;armes et de drogue, qui devait s&#8217;ouvrir le 17 mai suivant.</p>
<p>À ce moment-là, son avocat, Me Daudelin était devenu un témoin potentiel pour sa défense, faisant en sorte qu&#8217;il n&#8217;était désormais plus en position de le représenter à son procès. Conséquemment, Giguère dût retenir les services d&#8217;un nouvel avocat, soit Me Michel-Charles Charlebois, qui représentait déjà Gaétan Rivest dans d&#8217;autres dossiers. Le 26 avril, Me Charlebois contacta le procureur de la couronne affecté au dossier pour l&#8217;informer de son intention d&#8217;interroger le délateur Léo Lemieux ainsi que son contrôleur, l&#8217;ex-sergent-détective de l&#8217;escouade antigang du SPCUM Robert Octeau, qui était devenu membre de Carcajou. Lorsque Giguère quitta son domicile lors de cette même journée, ce sera la dernière fois que Julie Couillard le verra en vie. &#171;&nbsp;Un beau jour, il est parti au dépanneur et il n&#8217;est jamais revenu&nbsp;&#187;, raconta-t-elle à 7 Jours. &#171;&nbsp;Comme il rentrait à la maison tous les soirs, je n&#8217;ai rien vu venir. C&#8217;est avec le recul que j&#8217;ai compris des choses, mais j&#8217;étais jeune à l&#8217;époque.&nbsp;&#187;</p>
<p>Deux jours plus tard, la disparition de Giguère fut signalée dans un entre-filet parut dans La Presse. Rappelant qu&#8217;en décembre 1995, la police avait mis trente-trois heures avant de reconnaître qu&#8217;elle détenait Giguère sous sa garde, Me Charlebois souleva alors la possibilité que son client puisse &#171;&nbsp;avoir été &#8217;enlevé&#8217; par la police pour fin d&#8217;interrogatoire&nbsp;&#187;. (61) La même journée, le corps sans vie de Giguère fut retrouvé par un passant dans un fossé inondé en bordure d&#8217;une route à l&#8217;Épiphanie, au nord-est de Montréal. (62) Giguère avait été atteint de deux projectiles d&#8217;armes à feu au visage. À première vue, l&#8217;auteur du meurtre n&#8217;aurait laissé aucune trace derrière lui, laissant croire qu&#8217;il pourrait s&#8217;agir de l&#8217;oeuvre d&#8217;un &#171;&nbsp;professionnel&nbsp;&#187;. Le camion de Giguère fut retrouvé sur le terrain de stationnement du bar-restaurant O&#8217;Tooles, à Charlemagne. Le véhicule, qui était verrouillé, fut ensuite remorqué au quartier général de la SQ, pour qu&#8217;il soit examiné par des spécialistes qui tenteront de dénicher des indices.</p>
<p>&#171;&nbsp;Le meurtre de Gilles est survenu trois mois avant la date prévue de notre mariage&nbsp;&#187;, se rappella Couillard. &#171;&nbsp;Les invitations étaient lancées, et la robe, choisie. Tout était prêt.&nbsp;&#187; Le couple avait aussi choisit sa destination pour le voyage de noces, soit la Floride. Les billets d&#8217;avion avaient d&#8217;ailleurs été payés par &#171;&nbsp;Bob&nbsp;&#187; Savard, qui devait aussi agir agir à titre de témoin au mariage. Comme on peut s&#8217;en douter, la mort soudaine de Giguère laissa un gros vide dans la vie de Julie Couillard. &#171;&nbsp;À 26 ans, après avoir perdu mon conjoint, assassiné, je suis restée enfermée chez moi pendant deux mois&nbsp;&#187;, confia-t-elle à 7 Jours. &#171;&nbsp;Je n&#8217;arrivais pas à assimiler ni à accepter ce qui m&#8217;était arrivé. Pour ne pas devenir folle, je me suis lancé dans le travail. Le meurtre de Gilles avait détruit ma carrière de mannequin, je n&#8217;arrivais plus à contrôler mon trop-plein d&#8217;émotions. J&#8217;ai mis cinq à faire mon deuil.&nbsp;&#187;</p>
<p>Personne ne sera jamais été inculpé en rapport avec cette affaire, comme dans bien d&#8217;autres cas d&#8217;individus liés au milieu interlope qui perdirent la vie de manière violente à cette époque. Évidemment, dans le contexte de la &#171;&nbsp;guerre des motards&nbsp;&#187;, les règlements de compte et homicides en tous genres étaient devenus monnaie courante. Les liens de Giguère avec &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;, de même que le fait qu&#8217;il soit accusé en rapport avec la découverte d&#8217;une cache d&#8217;armes, pouvaient avoir fait de lui une cible tentante pour les tueurs de l&#8217;Alliance. Certains chroniqueurs de la scène judiciaire semblaient privilégier une autre théorie&nbsp;: Giguère aurait décidé de passer dans le camp de la police, ce qui était une autre façon de réduire son espérance de vie dans ce bas-monde. On se rappellera d&#8217;ailleurs que Julie Couillard avait raconté au Allô Police qu&#8217;un enquêteur de la SQ avait cherché à lui faire croire que son conjoint était devenu un délateur durant son interrogatoire, en décembre 1995.</p>
<p>Selon Michel Auger du Journal de Montréal, Giguère aurait fourni aux policiers des informations concernant des crimes violents, des affaires d&#8217;extorsion et de prêts usuraires et d&#8217;autres complots impliquant des motards. (63) Il aurait fait des révélations incriminantes au sujet de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher, de Savard et de Rivest et s&#8217;était même montré prêt à répéter ses dires en cour. De son côté, le Allô Police rapporta que le meurtre de Giguère &#171;&nbsp;était prévisible&nbsp;&#187; pour le milieu interlope montréalais &#171;&nbsp;parce que des rumeurs de plus en plus persistantes circulaient à l&#8217;effet qu&#8217;il avait joint le rang des délateurs en donnant plusieurs déclarations aux policiers&nbsp;&#187;. (64)</p>
<p>Michel Auger, qui fut très proche des milieux policiers tout au long de sa carrière, précisa toutefois que Giguère n&#8217;était pas devenu délateur. Me Charlebois confirma par contre que Giguère avait signé sept déclarations qu&#8217;il avait faites aux policiers. Giguère lui en avait d&#8217;ailleurs remis quatre d&#8217;entre elles et devait lui apporter les trois autres le 27 avril, soit la veille de la découverte de son cadavre. Voilà qui pouvait accréditer la thèse voulant que Giguère aurait été abattu pour avoir trop parlé. Cependant, Me Charlebois, qui avait eu le réflexe de soupçonner la police d&#8217;être derrière la disparition de son client, semblait nourrir une toute autre hypothèse. Selon lui, le procès de Giguère était susceptible de donner lieu à des révélations fort embarrassantes pour certains policiers. Quelques mois plus tard, l&#8217;avocat affirma publiquement que la police avait omis d&#8217;explorer certaines pistes concernant le meurtre de Giguère, sous-entendant ainsi que l&#8217;enquête avait été bâclée. (65)</p>
<p>Il faudra attendre jusqu&#8217;à la publication d&#8217;un article choc dans le défunt journal Le Juste Milieu pour connaître plus en détails le fond de la pensée de Me Charlebois. Le Juste Milieu était un journal de format tabloïd qui avait été lancé par Rivest et Savard, en octobre 1997. Tiré à 100 000 exemplaires et distribué dans 9000 points de vente partout au Québec, Le Juste Milieu dénonçait sur un ton souvent lapidaire des cas d&#8217;abus policier et de corruption politique et policière. (66) Tous les articles étaient rédigés par Rivest et Savard et il n&#8217;était pas rare que ceux-ci se réfèrent à leur propre vécu dans les pages du journal. Ainsi, dans un article parut dans le premier numéro du Juste Milieu, Rivest évoqua son arrestation de décembre 1995. Sur une même page, il  dressa à trois reprises la liste de ses co-accusés qui avaient été incriminés par le délateur Léo Lemieux. Curieusement, à chaque fois il passa sous silence le nom de Giguère&#8230; Comme s&#8217;il n&#8217;avait jamais existé&nbsp;! (67)</p>
<p>Puis, dans le numéro trois du journal, Rivest et Savard co-signèrent un article de deux pages portant sur le meurtre de Giguère. Le nom de Julie Couillard y revient d&#8217;ailleurs à quelques reprises. L&#8217;article ne va pas jusqu&#8217;à accuser directement la police d&#8217;être derrière l&#8217;assassinat, mais il demeure néanmoins lourd de sous-entendus en ce sens. Les deux auteurs semblaient orienter leurs soupçons vers Robert Octeau et allèrent même jusqu&#8217;à écrire que Giguère aurait signé &#171;&nbsp;son arrêt de mort&nbsp;&#187; en insistant pour faire témoigner cet ancien enquêteur de l&#8217;escouade antigang lors de son procès. (68) Dans une édition précédente du Juste Milieu, Octeau avait déjà eut droit à un article peu flatteur à son égard. Basé sur des sources policières anonymes, cet article avançait que Octeau aurait saboté une enquête de la police provinciale de l&#8217;Ontario (OPP) concernant le vol de deux remorques de cigarettes qui s&#8217;était produit à Cornwall, au début de 1996. (69)</p>
<p>L&#8217;enquête de l&#8217;OPP avait permit d&#8217;apprendre que certaines des cigarettes volées s&#8217;étaient retrouvées dans un dépanneur montréalais. Mais lorsque la police ontarienne effectua une perquisition au dépanneur, les cigarettes en question avaient mystérieusement disparues des tablettes. Pressé de questions par des policiers contrariés, le propriétaire du dépanneur aurait finit par avouer qu&#8217;il avait été averti de l&#8217;imminence de la perquisition par Octeau lui-même. Selon l&#8217;article du Juste Milieu, le SPCUM avait suffisamment d&#8217;éléments de preuve à sa disposition pour porter des accusations criminelles contre Octeau. Mais la haute direction du SPCUM aurait renoncé à le faire après que Octeau menaça de révéler tous les crimes qu&#8217;il aurait commis avec ses collègues policiers durant ses vingt-huit années de service. Octeau se serait alors fait faire une offre qu&#8217;il ne pouvait pas refuser&nbsp;: une retraite immédiate, et pas d&#8217;accusations. Le principal intéressé aurait alors accepté, mettant ainsi fin à sa carrière.</p>
<p>Dans l&#8217;article du Juste Milieu consacré à l&#8217;assassinat de Giguère, il fut d&#8217;abord question de la stratégie de défense qu&#8217;entendait mettre de l&#8217;avant le défunt accusé lors de son procès concernant la cache d&#8217;armes. Le tabloïd allégua que Léo Lemieux aurait avoué à Giguère qu&#8217;il était celui qui avait entreposé les armes et la drogue dans l&#8217;immeuble à logements de Montréal-Est. Le délateur aurait même téléphoné à Julie Couillard pour tout confesser. Selon l&#8217;avocat Charlebois, Lemieux signa un affidavit dans lequel il reconnut qu&#8217;il était le propriétaire des biens saisis. C&#8217;est justement cet affidavit qui valut une accusation d&#8217;incitation au parjure contre l&#8217;avocat Daudelin. Me Charlebois, qui fut largement cité dans l&#8217;article, commenta le manque apparent d&#8217;intérêt de la part des policiers chargés de l&#8217;enquête sur la mort de Giguère. &#171;&nbsp;Bizarre&nbsp;: après l&#8217;enterrement, on n&#8217;entend plus parler de la police&nbsp;&#187;, déplora-t-il.</p>
<p>L&#8217;élément le plus intriguant de l&#8217;article fut probablement ce passage où Me Charlebois relata une conversation qu&#8217;il avait eu au sujet d&#8217;Octeau avec Claude McIntosh, le propriétaire du bar-restaurant O&#8217;Tooles, là où le camion de Giguère avait été retrouvé&nbsp;: &#171;&nbsp;En juillet, je revois McIntosh et je lui demande s&#8217;il connaît Robert Octeau. La première réponse de Claude&nbsp;: &#8217;C&#8217;est bizarre, t&#8217;es le cinquième à me demander ça&#8230; La police n&#8217;est jamais venu me voir pour me poser cette question-là&#8217;&#8230; Eh bien oui, McIntosh connaît Octeau depuis quinze ans. Il y avait une sorte de pacte entre eux&nbsp;: McIntosh avait toujours dit à Octeau de ne jamais lui demander d&#8217;informations et, en retour, il n&#8217;y avait aucune information à donner à personne sur Robert Octeau. Et cela a terminé la conversation qu&#8217;on a eue ensemble. Il m&#8217;a quand même avoué qu&#8217;Octeau avait travaillé au O&#8217;Tooles, qu&#8217;il allait souvent à ce bar, qu&#8217;il jouait souvent au golf, et que justement il avait joué au golf avec lui la semaine d&#8217;avant&#8230;&nbsp;&#187;</p>
<p>Évidemment, tout ça peut paraître bien gros. Il faut cependant noter que Le Juste Milieu ne fera jamais l&#8217;objet de poursuite en libelle diffamatoire. Au bout d&#8217;une année d&#8217;existence, le journal s&#8217;éteignit après avoir publié seulement six numéros. Rivest essaya d&#8217;obliger Octeau à témoigner dans le cadre de sa poursuite au civil qu&#8217;il intenta suite à son arrestation par l&#8217;escouade Carcajou, mais en vain. (70) Dans Le Juste Milieu, on allègue que le huissier chargé de remettre la convocation à Octeau s&#8217;était fait dire par la police que celle-ci ignorait où se trouvait l&#8217;ex-policier de l&#8217;antigang. Rivest ne connut pas davantage de succès en cherchant à amener dans le box des témoins le délateur Léo Lemieux, qui avait affirmé sur les ondes de CKAC être un homme traqué vivant sur du &#171;&nbsp;temps emprunté&nbsp;&#187;. Tant Octeau que Lemieux seraient devenus introuvables&#8230;</p>
<p>L&#8217;affaire Giguère connaîtra un dernier rebondissement lorsque les administrateurs de la compagnie du défunt conjoint de Julie Couillard intentèrent une poursuite contre la SQ, qui se voyait reprocher d&#8217;avoir disposé illégalement du camion de Giguère. En octobre 1997, La Presse révéla d&#8217;ailleurs que deux copies d&#8217;un même rapport interne de remisage et de remorquage de la SQ qui avaient été déposés au palais de justice de Saint-Jérôme contenaient des informations de nature contradictoires à ce sujet. Dans l&#8217;un des documents, la SQ laissait entendre que le SPCUM avait été saisi du dossier et que le véhicule avait ensuite été revendu par la compagnie d&#8217;assurance. &#171;&nbsp;Et ceci sans aucune intervention de notre part&nbsp;&#187;, précisa par écrit le capitaine Carmel Patry, responsable de l&#8217;accès à l&#8217;information à la SQ. Or, une copie conforme dudit rapport, obtenu cette fois-ci du SPCUM en vertu de la loi d&#8217;accès à l&#8217;information, affirmait plutôt que le camion de Giguère avait été libéré par la SQ. (71)</p>
<p>Encore aujourd&#8217;hui, le meurtre de Giguère continue d&#8217;être entouré de mystère. Avec trois théories différentes pouvant expliquer son assassinat, le moins que l&#8217;on puisse dire, c&#8217;est qu&#8217;il devait y avoir beaucoup de gens qui pouvait avoir un intérêt à ce que Giguère soit liquidé. Comme il n&#8217;avait pas signé de contrat de délateur avec Carcajou, il n&#8217;est pas clair quel intérêt Giguère pouvait avoir trouvé à collaborer avec la police. Même s&#8217;il faisait face à des accusations plutôt graves, Giguère ne semblait pas pour autant acculé au pied du mur, comme le sont souvent les truands qui choisissent de trahir leurs complices. Compte-tenu de la confession du délateur Léo Lemieux qui avait reconnu sa responsabilité dans l&#8217;entreposage des armes et de la drogue dans l&#8217;immeuble de Montréal-Est, Giguère ne pouvait-il pas entretenir un espoir raisonnable qu&#8217;il finirait par être lavé des accusations pesant contre lui&nbsp;?</p>
<p>Certains aspects du comportement de Giguère laissent aussi pour le moins perplexes. Pourquoi avait-il choisit d&#8217;être représenté par Me Charlebois s&#8217;il s&#8217;était mis à révéler des informations incriminantes à la police au sujet d&#8217;un autre de ses clients, Gaétan Rivest&nbsp;? (D&#8217;ailleurs, cette situation pour le moins inusité ne plaçait-elle pas Me Charlebois dans une position de conflit d&#8217;intérêt potentiel&nbsp;?) En prenant si peu de précautions, Giguère ne s&#8217;exposait-il pas au risque que la nouvelle de sa collaboration avec la police finisse par se répandre parmi le milieu interlope&nbsp;? Cela semble d&#8217;ailleurs être devenu le cas comme en font foi les rumeurs qui circulait à son sujet que rapporta Allô Police après sa mort. Comment quelqu&#8217;un d&#8217;aussi familier avec le milieu que lui pouvait-il ignorer les dangers, parfois mortels, qu&#8217;il courrait en se montrant si bavard auprès des autorités&nbsp;? Après tout, ce n&#8217;est pas pour rien si les contrats de délation offrent un certain niveau de protection à ceux qui décident de se mettre à table. Et pourtant, Giguère semblait prendre toute l&#8217;affaire avec une légèreté déconcertante. Comme quelqu&#8217;un qui voulait en finir avec la vie, mais qui préférait que d&#8217;autres se charge à sa place de mettre fin à ses jours. On pourrait être tenté de pencher pour la thèse d&#8217;un comportement suicidaire&#8230; s&#8217;il n&#8217;était pas sur le point d&#8217;épouser une jeune et jolie demoiselle&nbsp;!</p>
<p>S&#8217;il fut à nouveau question de la mort de Giguère dans l&#8217;actualité récente, ce n&#8217;était pas tant parce des journalistes s&#8217;étaient donnés pour mission d&#8217;élucider son assassinat une fois pour toute, mais bien plutôt parce que les médias canadiens coast-to-coast s&#8217;acharnèrent tous en choeur à fouiller le passé de celle qui avait été l&#8217;amie de coeur de Maxime Bernier à l&#8217;époque où celui-ci occupait encore le poste prestigieux de ministre des Affaires étrangères au sein du gouvernement conservateur de Stephen Harper. Une révélation de taille concernant l&#8217;assassinat de Giguère passa pourtant inaperçue dans le flot quasi intarissable d&#8217;allégations, de commentaires éditoriaux et de blagues de mauvais goût que suscita l&#8217;affaire Couillard-Bernier.</p>
<p>Comme nous le verrons plus en détails ci-dessous, celui qui allait prendre pour épouse Julie Couillard, soit le motard Stéphane Sirois, aurait eu une conversation avec &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher lors de laquelle le &#171;&nbsp;chef de guerre des Hells&nbsp;&#187; lui aurait confié à mot couverts qu&#8217;il était celui qui avait été derrière le meurtre de Giguère. Il y a d&#8217;ailleurs tout lieu de penser que Sirois rapporta les dires de &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; à des policiers. Après l&#8217;éclatement de son mariage avec Couillard, Sirois se mis à travailler pour la police, à qui il raconta tout ce qu&#8217;il savait sur le milieu de la drogue et les Hells Angels. Sirois, qui était bien au fait de l&#8217;intérêt particulier que la police portait envers l&#8217;influent membre des Hells, n&#8217;a certainement pas passé sous silence le petit secret que &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; lui aurait révélé. Cette confidence a-t-elle relancée l&#8217;enquête policière sur l&#8217;assassinat de Giguère&nbsp;? On est en droit d&#8217;en douter. Malgré l&#8217;apparente volonté de coopération de Giguère, la police semblait se laver les mains de sa mort au même titre que les médias traitèrent cette funeste affaire avec désintérêt et nonchalance.</p>
<p>Sources&nbsp;:</p>
<p>&nbsp;(1) Le Devoir, &#171;&nbsp;Maxime Bernier contredit Julie Couillard&nbsp;? L&#8217;ex-ministre jure qu&#8217;il ne savait pas&nbsp;&#187;, Hélène Buzzetti, 26 juin 2008, p. A1.<br />
<br />&nbsp;(2) La Presse, &#171;&nbsp;Des indemnités de 100 000 $ aux victimes des motards&nbsp;&#187;, Katia Gagnon, 29 juin 1996, p. A6.<br />
<br />&nbsp;(3) http://www.corusnouvelles.com/nouvelle-julie_couillard_ex_danseuse_nue-1000091-2.html#<br />
<br />&nbsp;(4) La Presse, &#171;&nbsp;Opération Printemps 2001&nbsp;? Liste des accusés&nbsp;&#187;, 29 mars 2001, p. A6.<br />
<br />&nbsp;(5) SHER Julian, MARSDEN William, &#171;&nbsp;La route des Hells&nbsp;: comment les motards ont bâti leur empire&nbsp;&#187;, Editions de l&#8217;Homme (2003), p. 286-287.<br />
<br />&nbsp;(6) La Presse, &#171;&nbsp;54 mois de pen à une compteuse d&#8217;argent&nbsp;&#187;, 9 décembre 2001, p. A12.<br />
<br />&nbsp;(7) La Presse, &#171;&nbsp;Deux accusés de Printemps 2001 plaident coupables&nbsp;&#187;, Christiane Desjardins, 5 mars 2002, p. E1.<br />
<br />&nbsp;(8) The Gazette, &#171;&nbsp;Judge frees dying biker&nbsp;&#187;, George Kalogerakis, September 11, 2002, p. A1.<br />
<br />&nbsp;(9) http://www.canlii.org/fr/qc/qccs/doc/2002/2002canlii11175/2002canlii11175.html<br />
<br />&nbsp;(10) La Presse, &#171;&nbsp;Normand Bélanger, &#8217;grand argentier&#8217; des Rockers, tient bon face à la mort&nbsp;&#187;, André Cédilot, 27 février 2004, p. A3.<br />
<br />&nbsp;(11) La Presse, &#171;&nbsp;Des petits motards devenus richissimes&nbsp;&#187;, André Cédilot, 13 novembre 2001, p. E3.<br />
<br />&nbsp;(12) La Presse, &#171;&nbsp;Les Hells ripostent&nbsp;? Ils contestent les ordonnances de blocage de leurs biens&nbsp;&#187;, Jean-Paul Charbonneau, 11 avril 2001, p. A4.<br />
<br />&nbsp;(13) The Gazette, &#171;&nbsp;Biker&#8217;s wife hid cash&nbsp;&#187;, Paul Chaerry, April 22, 2004, p. -A6.<br />
<br />&nbsp;(14) http://www.canlii.org/fr/qc/qccs/doc/2005/2005canlii8540/2005canlii8540.html<br />
<br />&nbsp;(15) La Presse, &#171;&nbsp;Pluie d&#8217;accusations contre cinq Rock Machine&nbsp;&#187;, André Cédilot, 8 mai 1998, p. A4.<br />
<br />&nbsp;(16) Bien que les médias parlèrent de &#171;&nbsp;guerre des motards&nbsp;&#187;, les belligérants qui y prirent part ne provenaient pas tous des rangs de clubs de motards, ce pourquoi nous avons choisi de mettre des guillemets.<br />
<br />&nbsp;(17) La Presse, &#171;&nbsp;Peines exemplaires et confiscation de biens pour deux fondateurs des Rock Machine&nbsp;&#187;, Marcel Laroche, 13 août 1999, p. A7.<br />
<br />&nbsp;(18) Le Soleil, &#171;&nbsp;Les dirigeants des Rock Machine plaident coupable&nbsp;? Leurs biens pourront être confisqués&nbsp;&#187;, Richard Hénault, 29 septembre 1999, p. A7.<br />
<br />&nbsp;(19) Le Quotidien, &#171;&nbsp;Drogues dans la région&nbsp;? Les Satan&#8217;s Guards contrôlent tout&nbsp;&#187;, Serge Lemelin, 28 mars 2002, p. 2.<br />
<br />&nbsp;(20) Le Quotidien, &#171;&nbsp;Le réseau de vendeurs de PCP durement ébranlé&nbsp;&#187;, Louis Tremblay, 30 mars 2000, p. 3.<br />
<br />&nbsp;(21) Le Quotidien, &#171;&nbsp;Réseau de distribution de PCP&nbsp;? Accusations de gangstérisme ajoutées&nbsp;&#187;, Serge Lemelin, 19 juin 2001, p. 4.<br />
<br />&nbsp;(22) Le Soleil, &#171;&nbsp;La femme d&#8217;un proche des Hells évite la prison&nbsp;&#187;, Guy Benjamin, 4 avril 2002, p. A15.<br />
<br />&nbsp;(23) Le Journal de Montréal, &#171;&nbsp;D&#8217;autres artistes au mariage d&#8217;un Hells&nbsp;&#187;, Stéphane Alarie et Marc Pigeon, 29 avril 2003.<br />
<br />&nbsp;(24) Le Soleil, &#171;&nbsp;Présumée infiltration par une amie des Rock Machine&nbsp;? La SAAQ tombe des nues&nbsp;&#187;, Isabelle Mathieu et Guy Benjamin, 8 décembre 2000, p. A3.<br />
<br />&nbsp;(25) Le Soleil, &#171;&nbsp;La taupe à la SAAQ plaide coupable&nbsp;&#187;, Richard Hénault, 6 juin 2001, p. A3.<br />
<br />&nbsp;(26) La Presse, &#171;&nbsp;SAAQ&nbsp;: des fuites qui coûtent des vies&nbsp;&#187;, André Noël, 16 décembre 2000, p. A21.<br />
<br />&nbsp;(27) Le Devoir, &#171;&nbsp;Taupe sous arrêt&nbsp;&#187;, Rollande Parent, 31 mai 2001, p. A1.<br />
<br />&nbsp;(28) La Presse, &#171;&nbsp;La conjointe d&#8217;un Nomad blessée par balles&nbsp;&#187;, Jean-Paul Charbonneau, 21 septembre 1999, p. A3.<br />
<br />&nbsp;(29) The Gazette, &#171;&nbsp;Bikers&#8217; kids close to killings, Hells trial told&nbsp;&#187;, George Kalogerakis, February 7, 2003, p. A6.<br />
<br />&nbsp;(30) La Presse, &#171;&nbsp;Mort plus que suspecte de la conjointe d&#8217;un motard&nbsp;&#187;, Jean-Paul Charbonneau, 17 juin 2000, p. A9.<br />
<br />&nbsp;(31) La Presse, &#171;&nbsp;La police a perdu la trace de plusieurs accusés&nbsp;&#187;, Marcel Laroche, 12 septembre 2003, p. A4.<br />
<br />&nbsp;(32) La Presse, &#171;&nbsp;Des ossements retrouvés pourraient être ceux d&#8217;un Rocker disparu&nbsp;&#187;, Marcel Laroche, 21 août 2003, p. E1.<br />
<br />&nbsp;(33) La Presse, &#171;&nbsp;Surprise, c&#8217;est Julie Couillard&nbsp;!&nbsp;&#187;, Hugo Dumas, 4 juin 2008.<br />
<br />&nbsp;(34) The Toronto Star, &#171;&nbsp;Couillard linked to mobster&nbsp;&#187;, Sean Gordon and Peter Edwards, June 4, 2008, p. A2.<br />
<br />&nbsp;(35) EDWARDS Peter, &#171;&nbsp;Frères de sang&nbsp;&#187;, Trait d&#8217;Union (2002), p. 19.<br />
<br />&nbsp;(36) The Globe and Mail, &#171;&nbsp;Boxing and the mob&nbsp;? Bernier says Cotroni ran all Montreal boxing&nbsp;&#187;, Scott Disher, April 29, 1986, p. D1.<br />
<br />&nbsp;(37) La Presse, &#171;&nbsp;Julie Couillard&nbsp;: avant les motards, les mafiosi&nbsp;&#187;, André Cédilot et André Noël, 3 juin 2008, p. A2.<br />
<br />&nbsp;(38) OUELLETTE Guy, LESTER Normand, &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;, Les Intouchables (2005), p. 86.<br />
<br />&nbsp;(39) 7 Jours, vol. 19 no. 33, &#171;&nbsp;L&#8217;avenir de Julie&nbsp;&#187;, Michèle Lemieux, p. 12.<br />
<br />&nbsp;(40) La Presse, &#171;&nbsp;Les présumés receleurs arrêtés en Ontario devront répondre à une pluie d&#8217;accusations&nbsp;&#187;, Marcel Laroche, 18 juillet 1991, p. A3.<br />
<br />&mdash;&nbsp;(41) La Presse, &#171;&nbsp;La guerre des motards se poursuit&nbsp;&#187;, Marcel Laroche, 23 février 1995, p. A3.<br />
<br />&nbsp;(42) Le Journal de Montréal, &#171;&nbsp;La guerre entre Hells et Rock Machine&nbsp;? La police découvre une seconde cache d&#8217;armes&nbsp;&#187;, Michel Auger, 22 février 1995, p. 2.<br />
<br />&nbsp;(43) La Presse, &#171;&nbsp;&#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher, chef de guerre des Hells, est libéré&nbsp;&#187;, Marcel Laroche, 28 octobre 1995, p. A20.<br />
<br />&nbsp;(44) La Presse, &#171;&nbsp;Portrait de Julie Couillard&nbsp;? La tombeuse&nbsp;&#187;, André Cédilot, Hugo Dumas et André Noël, 14 juin 2008, p. A8.<br />
<br />&nbsp;(45) 7 Jours, vol. 19 no. 33, &#171;&nbsp;Julie Couillard&nbsp;? Tout ce qui n&#8217;a pas été dit à la télé&nbsp;&#187;, Michèle Lemieux, p. 11.<br />
<br />&nbsp;(46) Allô Police, &#171;&nbsp;La comédienne Julie Couillard dénonce Carcajou&nbsp;&#187;, Jean-Pierre Rancourt, 4 février 1996, p. 12-13.<br />
<br />&nbsp;(47) La Presse, &#171;&nbsp;Des policiers de la SQ se parjurent et fabriquent des preuves, dit un ex-enquêteur&nbsp;&#187;, Yann Pineau, 31 mai 1995, p. A7.<br />
<br />&nbsp;(48) La Presse, &#171;&nbsp;La Couronne entend contredire l&#8217;ex-caporal Rivest&nbsp;&#187;, Yves Boisvert, 11 novembre 1995, p. A4.<br />
<br />&nbsp;(49) La Presse, &#171;&nbsp;Carcajou arrête un avocat et l&#8217;ex-flic Gaétan Rivest&nbsp;&#187;, André Cédilot, 19 décembre 1995, p. A3.<br />
<br />&nbsp;(50) Op. cit.<br />
<br />&nbsp;(51) The Gazette, &#171;&nbsp;Case against me is total garbage&nbsp;: ex-Surete officer&nbsp;&#187;, Geoff Baker and Lisa Fitterman, December 20, 1995, p. A3.<br />
<br />&nbsp;(52) La Presse, &#171;&nbsp;Un cadeau de Noël de Carcajou à Ménard, clament les avocats de Daudelin et Rivest&nbsp;&#187;, André Cédilot, 20 décembre 1995, p. A3.<br />
<br />&nbsp;(53) Le Devoir, &#171;&nbsp;Présumé plan des Hell&#8217;s&nbsp;? Mise en demeure de l&#8217;ex-caporal Rivest au ministre Ménard&nbsp;&#187;, Caroline Montpetit, 6 juin 1995, p. A6.<br />
<br />&nbsp;(54) La Presse, &#171;&nbsp;Ménard aurait été piégé par les Hell&#8217;s&nbsp;&#187;, Denis Lessard, 6 juin 1995, p. A5.<br />
<br />&nbsp;(55) &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187;, p. 91.<br />
<br />&nbsp;(56) La Presse, &#171;&nbsp;Le Journal de Montréal et Serge Ménard poursuivis&nbsp;&#187;, Lucie Côté, 17 juin 1995, p. A30.<br />
<br />&nbsp;(57) La Presse, &#171;&nbsp;L&#8217;avocat Daudelin libéré de toutes les accusations&nbsp;&#187;, Yves Boisvert, 27 février 1996, p. A3.<br />
<br />&nbsp;(58) La Presse, &#171;&nbsp;Affaire Daudelin&nbsp;: le délateur de Carcajou est un manipulateur&nbsp;&#187;, Bruno Bisson et André Cédilot, 11 avril 1996, p. A1.<br />
<br />&nbsp;(59) La Presse, &#171;&nbsp;Pas de preuve contre Gaétan Rivest&nbsp;&#187;, 29 février 1996, p. A3.<br />
<br />&nbsp;(60) La Presse Canadienne, &#171;&nbsp;Gilles Daudelin touchera un dédommagement de 200 000 $&nbsp;&#187;, 10 mai 2001.<br />
<br />&nbsp;(61) La Presse, &#171;&nbsp;Gilles Giguère enlevé par la police&nbsp;?&nbsp;&#187;, 28 avril 1996, p. A3.<br />
<br />&nbsp;(62) La Presse, &#171;&nbsp;Un homme lié au milieu criminel trouvé assassiné&nbsp;&#187;, Raymond Gervais, 29 avril 1996, p. A3.<br />
<br />&nbsp;(63) Le Journal de Montréal, &#171;&nbsp;Giguère, le pégreux, avait parlé avant d&#8217;être liquidé&nbsp;&#187;, Michel Auger, 30 avril 1996, p. 6.<br />
<br />&nbsp;(64) Allô Police, &#171;&nbsp;Bras droit du caid &#8217;Bob&#8217; Savard liquidé&nbsp;&#187;, Jean Fortier, 12 mai 1996, p. 10-11.<br />
<br />&nbsp;(65) La Presse, &#171;&nbsp;Les policiers surveillaient l&#8217;avocat de Gaétan Rivest&nbsp;&#187;, Mathieu Perreault, 9 août 1996, p. A7.<br />
<br />&nbsp;(66) La Presse, &#171;&nbsp;Méchants flics et bons bandits&nbsp;&#187;, Nathalie Petrowski, 1 décembre 1997, p. A5.<br />
<br />&nbsp;(67) Le Juste Milieu, vol. 1 no. 1, &#171;&nbsp;Les polices (SQ, SPCUM, GRC)&#8230; Toutes du pareil au même&nbsp;?&nbsp;&#187;, Gaétan Rivest, p. 22.<br />
<br />&nbsp;(68) Le Juste Milieu, vol. 1 no. 3, &#171;&nbsp;L&#8217;inculpé assassiné&nbsp;&#187;, Gaétan Rivest et Robert Savard, p. 3-4.<br />
<br />&nbsp;(69) Le Juste Milieu, vol. 1 no. 2, &#171;&nbsp;Corruption&nbsp;? Robert Octeau est chassé&nbsp;&#187;, Robert Savard, p. 3-4.<br />
<br />&nbsp;(70) La Presse, &#171;&nbsp;L&#8217;ex-policier Rivest veut forcer ses accusateurs à témoigner&nbsp;&#187;, Marcel Laroche, 31 juillet 1996, p. A10.<br />
<br />&nbsp;(71) La Presse, &#171;&nbsp;L&#8217;énigme du camion du pégriot assassiné Gilles Giguère rebondit en cour&nbsp;&#187;, André Cédilot, 9 octobre 1997, p. A3.</p>
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		<title>Quand le monde de la politique rencontre le monde interlope</title>
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		<pubDate>Tue, 20 May 2008 13:40:57 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Bureau des affaires louches</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><img src="http://www.centpapiers.com/IMG/arton3740.jpg" border="0" />
<p>Profitant de l&#8217;affaire Julie Couillard, le Bureau des Affaires Louches dresse un  inventaire des diverses affaires de collusion entre le monde de la politique et le crime organisé qui défrayèrent les manchettes au Québec et au Canada au cours des vingt dernières années. Les douze cas de collusion sélectionnés par le Bureau illustrent que ce phénomène n&#8217;épargne aucun parti politique et s&#8217;étend de la Colombie-Britannique jusqu&#8217;au Nouveau-Brunswick, en passant bien sûr par le Québec mais aussi l&#8217;Ontario. Mais pour commencer, nous reviendrons sur les récents déboires du ministre Maxime Bernier.</p>
<p>En novembre 2005, lorsque le chef du Parti conservateur du Canada, Stephen Harper, déposa une motion de censure pour défaire le gouvernement libéral minoritaire de Paul Martin, il n&#8217;hésita pas à lier le scandaleux programme des commandites au crime organisé. Plus de deux ans après l&#8217;arrivée au pouvoir des conservateurs de Harper, c&#8217;est au tour d&#8217;un membre important de son gouvernement, soit le ministre des Affaires étrangères Maxime Bernier, d&#8217;être sur la sellette en raison des liens de son ex-petite amie, Julie Couillard, avec le milieu des motards criminalisés.</p>
<p>Ex-mannequin, Couillard est agente immobilière de profession. Ses accointances avec le milieu interlope remonteraient au moins aux années &#8217;90, soit à l&#8217;époque où les Hells Angels et une coalition de rivaux appelée l&#8217;Alliance se livrait une guerre sans merci particulièrement meurtrière. De 1993 à 1996, Couillard fut la conjointe de Gilles Giguère, un narcotrafiquant décrit comme une relation d&#8217;affaire de Maurice &#171;&nbsp;Mom&nbsp;&#187; Boucher, un des présumés dirigeants des Hells Angels québécois. Giguère était en attente de procès pour la possession de quatre mitraillettes et de cinquante livres de marijuana lorsqu&#8217;il fut assassiné, en 1996. Couillard fréquenta ensuite Stéphane Sirois, qui était membre des Rockers, un club école des Hells. Sirois quitta les Rockers et épousa Couillard, en 1997. Le couple divorça deux ans plus tard.</p>
<p>La relation entre le ministre Bernier et Mme&nbsp;Couillard dura plus de six mois et n&#8217;a prit fin que récemment. Bien qu&#8217;elle fit couler beaucoup d&#8217;encre, l&#8217;affaire Julie Couillard n&#8217;est peut-être qu&#8217;un feu de paille. Rien ne prouve que l&#8217;ex-copine du ministre conservateur joua un rôle quelconque dans les activités criminelles de ses conjoints respectifs. Et personne n&#8217;a prétendu que Couillard entretenait toujours des liens avec le milieu des motards criminalisés.</p>
<p>Cela étant, il reste que la population aurait été en droit de recevoir une petite explication de la part du gouvernement conservateur, ne serait-ce que pour mettre un terme aux spéculations sur les implications possibles de la relation entre Bernier et Couillard. Après tout, la fonction de ministre des Affaires étrangères qu&#8217;occupe Maxime Bernier est un poste délicat. En tant que chef de la diplomatie canadienne, le ministre Bernier se retrouve en effet à fréquenter les grands de ce monde et à manipuler toutes sortes de documents top secret.</p>
<p>Mais la réaction des ténors du gouvernement Harper consista à dire&nbsp;: cette histoire ne nous regarde pas, elle ne vous regarde pas, elle ne regarde pas personne. Non, les membres du cabinet n&#8217;ont de comptes à rendre à personne, pouvait-on comprendre en lisant entre les lignes. Bref, les conservateurs ne semblaient plus d&#8217;humeur à tenir de grands discours sur l&#8217;importance de la lutte au crime organisé. Mais en entrenant le flou, les conservateurs courent le risque de laisser le doute s&#8217;installer dans l&#8217;opinion publique. Ne dit-on pas qu&#8217;il n&#8217;y a pas de fumée sans feu&nbsp;?</p>
<p>Alors que l&#8217;affaire Julie Couillard battait son plein, La Presse publia dans son édition du samedi 10 mai une photo si controversée qu&#8217;elle avait incitée la GRC à interroger le ministre Bernier. Prise à la mi-janvier 2008 lors d&#8217;une d&#8217;une activité de financement de l&#8217;association du parti conservateur dans la circonscription de Papineau, la photo montrait le ministre Bernier posant tout sourire en serrant la main de Michael Chamas, un homme d&#8217;affaires qui dirige une multitude de sociétés, incluant Global Village I.R.S., basée à Rosemère, au nord de Montréal.</p>
<p>Dans l&#8217;article de La Presse accompagnant ladite photo, on apprenait que Chamas avait été arrêté le 26 mars dernier en compagnie de vingt-huit autres personnes lors d&#8217;une vaste opération anti-drogue qui mobilisa 300 agents de différents corps policiers. Baptisée &#171;&nbsp;Projet Cancun&nbsp;&#187;, l&#8217;enquête policière donna lieu à des perquisitions sur les réserves Mohawks de Kahnawake, de Kanesatake et d&#8217;Akwesasne, ainsi qu&#8217;à Montréal et à Hogansburg, dans l&#8217;État de New York. Les policiers saisirent trois lance-grenades, des mitraillettes de type AK-47 et M-16, une dizaine de voitures de luxe, près de 2 millions $ en espèces et de la marijuana.</p>
<p>Chamas doit aujourd&#8217;hui répondre de dix chefs d&#8217;accusation reliés à la possession illégale d&#8217;armes à feu en rapport avec cette affaire. Ce globe-trotter n&#8217;en serait d&#8217;ailleurs pas à ses premières embrouilles avec la loi. À l&#8217;automne 2007, des douaniers suisses l&#8217;arrêtèrent en possession de 2 millions d&#8217;euros. L&#8217;importante somme d&#8217;argent fut saisie en attendant que les autorités helvétiques concluent leur enquête. L&#8217;Agence du revenu du Canada s&#8217;intéresse aussi à Chamas, à qui elle réclame 952 355 $ en impôts impayés pour les années 2001 à 2005. Afin de s&#8217;assurer de récupérer les sommes dues, des inspecteurs fiscaux prirent une hypothèque légale sur sa maison de Lorraine et sur quatre autres propriétés de Laval, Saint-Colomban, Saint-Eustache et Sainte-Thérèse. Dans un jugement rendu en 2005, un juge fédéral écrivit que Chamas &#171;&nbsp;a fourni des renseignements faux et trompeurs à la Banque Laurentienne afin d&#8217;obtenir du crédit&nbsp;&#187;.</p>
<p>Selon Neil Hrab, l&#8217;attaché de presse du ministre, Maxime Bernier déclara à la GRC qu&#8217;il ne connaissait pas Chamas. &#171;&nbsp;Leur premier et seul contact s&#8217;est produit lorsque le ministre posait avec des invités à l&#8217;événement pour des photos de courtoisie&nbsp;&#187;, insista Hrab lors d&#8217;un bref entretien avec La Presse. Ce qui n&#8217;empêcha pas la compagnie Global Village d&#8217;utiliser à des fins promotionnelles la photo avec Bernier, et plusieurs autres qui furent prises lors du même événement, en les affichant sur son site web.</p>
<p>Ces récentes controverses mettant en vedette le ministre Bernier viennent rappeler que les hautes sphères politiques canadiennes ne sont nullement à l&#8217;abri de l&#8217;infiltration du crime organisé. Après tout, qui dit crime organisé, dit aussi un pouvoir économique. Et qui dit pouvoir économique, dit aussi influence politique.</p>
<p>Au Québec, il y a longtemps que les gros bonnets de la pègre jouissent d&#8217;entrées privilégiées dans le monde politique. Mentionnons à titre d&#8217;exemple le cas du légendaire caïd Lucien Rivard, dont la vie vient d&#8217;être portée au grand écran, qui avait été à l&#8217;origine d&#8217;un énorme scandale de corruption politique qui avait ébranlé le gouvernement libéral de Lester B. Pearson, en 1963. Rappelons aussi le cas du vice-premier ministre québécois Pierre Laporte, qui, avant de trouver la mort durant de son enlèvement par une cellule du FLQ, en 1970, avait bénéficié du soutien de la famille Cotroni lors de la course au leadership du Parti libéral du Québec.</p>
<p>Dans un article intitulé &#171;&nbsp;Le crime organisé menace la démocratie au Canada&nbsp;&#187;, publié dans l&#8217;édition de La Presse du 25 mars 1995, le journaliste André Noël cita plusieurs extraits d&#8217;un document produit par des analystes de la police de Montréal, de la Sûreté du Québec et de la section québécoise de la Gendarmerie royale du Canada. Dans l&#8217;extrait ci-dessous, les auteurs soulignent l&#8217;influence politique exercée par la mafia sicilienne au Québec&nbsp;:</p>
<p>&#171;&nbsp;Nous sommes particulièrement inquiets de voir se reproduire au Canada le modèle italien où la mafia a complètement pris le contrôle du Parti démocrate-chrétien, en investissant dans sa caisse électorale, notamment. Au Canada, certaines décisions prises par les différents niveaux de gouvernement démontrent clairement que ceux qui contribuent aux caisses électorales des partis sont favorisés. Que ce soit dans l&#8217;attribution de contrats publics, dans la modification des règles de zonage, dans la réglementation des travailleurs de la construction, ou encore dans la gestion des courses de chevaux&nbsp;; de nombreuses décisions gouvernementales favorisent des intérêts proches du crime organisé.&nbsp;&#187;</p>
<p>Ce qui suit est un inventaire non-exhaustif de diverses affaires louches impliquant des personnalités politiques avec des figures du crime organisé au cours des vingt dernières années, au Canada.</p>
<p>1. L&#8217;affaire Frank Majeau</p>
<p>Durant vingt-cinq ans, Frank Majeau, un ex-propriétaire de club de danseuses nues, et Roch LaSalle, député conservateur de Joliette de 1968 à 1988, ont été de bons amis. Il arriva que Majeau soit engagé pour jouer les fiers-à-bras lors d&#8217;assemblées partisanes du Parti conservateur. En 1983, Majeau avait été trouvé coupable d&#8217;agression armée causant des lésions corporelles suite à une bagarre dans un bar. La même année, Majeau s&#8217;associa avec Réal Simard&nbsp;? un tueur à gages du clan Cotroni qui deviendra délateur après avoir confessé quatre meurtres&nbsp;? dans une agence de danseuses torontoise du nom de &#171;&nbsp;Prestige Entertainment&nbsp;&#187;.</p>
<p>En janvier 1987, lorsque le magazine Maclean&#8217;s révéla son passé judiciaire et ses connexions pègreuses, Majeau travaillait depuis neuf mois comme assistant spécial de LaSalle, alors ministre d&#8217;État aux Travaux publics du gouvernement conservateur de Brian Mulroney. L&#8217;affaire devint une source d&#8217;embarras pour le gouvernement, car Majeau avait réussit à se soustraire à la procédure de vérification d&#8217;antécédents judiciaires qui est obligatoire pour tout nouveau membre du personnel politique fédéral. Majeau fut congédié peu de temps après.</p>
<p>On apprit par la suite que Majeau fut aussi associé à une affaire de pot-de-vin entourant l&#8217;acquisition d&#8217;avions d&#8217;attaque par Ottawa, en 1979. Majeau avait alors approché la compagnie McDonnell Douglas afin de lui solliciter un pot-de-vin représentant 15&nbsp;% de la valeur du contrat, qui s&#8217;élevait à 5,5 milliards $. À titre de ministre de l&#8217;Approvisionnement et des Services dans l&nbsp;?éphémère gouvernement minoritaire de Joe Clark, LaSalle était responsable de l&nbsp;?achat de ces avions. Aucune accusation n&#8217;a toutefois été déposée relativement à cette affaire.</p>
<p>(Sources&nbsp;: The Toronto Star, &#171;&nbsp;Tory aide fired over criminal background&nbsp;&#187;, January 12 1987&nbsp;; The Globe and Mail, &#171;&nbsp;Fortune hunt took wrong turn out of St. Louis&nbsp;&#187;, Stevie Cameron, November 1 1991&nbsp;; CAMERON Stevie, &#171;&nbsp;On the take&nbsp;? Crime, Corruption and Greed in the Mulroney Years&nbsp;&#187;, MacFarlane Walter Ross (1994), p. 109 à 114.)</p>
<p>2. L&#8217;affaire Conrad Bouchard</p>
<p>En janvier 1987, le Journal de Montréal révéla que Conrad Bouchard, un ex-chanteur de cabaret reconverti en narcotrafiquant lié au clan Cotroni, s&#8217;était vanté auprès d&nbsp;?un de ses codétenus que des &#171;&nbsp;pressions politiques&nbsp;&#187; l&#8217;aideront à sortir du pénitencier, où il purgeait une peine de cinq années d&#8217;emprisonnement pour une affaire de drogue. À l&#8217;époque, Claude Lanthier, le député conservateur de LaSalle-Ville Émard, avait d&#8217;ailleurs écrit au ministre fédéral de la Justice pour demander la libération de Bouchard.</p>
<p>Conrad Bouchard, qui était représenté par Me Daniel Rock, un avocat très proche des conservateurs, présenta une première demande de libération durant le printemps 1985, soit treize jours après la nomination d&#8217;un &#171;&nbsp;fervent supporter&nbsp;&#187; du ministre Roch LaSalle, Louis Laporte, à la Commission nationale des libérations conditionnelles (CNLC). Laporte siégea sur la CNLC lors de deux audiences consacrées à la demande de libération de Bouchard.</p>
<p>La première audience permis à Bouchard de recevoir la permission de sortir de prison sans escorte à raison de 48 heures par mois. À la seconde audience, il obtint l&#8217;autorisation de s&#8217;absenter de jour de la prison. Bouchard fut définitivement libéré le 2 juin 1986, pour être arrêté de nouveau quatre mois plus tard, cette fois-ci en rapport avec la saisie de 13 kilos de cocaïne péruvienne d&#8217;une valeur de 13 millions $. Il fut ensuite condamné à vingt-quatre années d&nbsp;?emprisonnement. La SQ et la GRC enquêtèrent sur les allégations de trafic d&nbsp;?influence à la CNLC, mais aucune accusation ne sera portée.</p>
<p>(Sources&nbsp;: Le Journal de Montréal, &#171;&nbsp;Un avocat conservateur a accéléré la libération de Conrad Bouchard&nbsp;&#187;, Michel Auger, 28 janvier 1987&nbsp;; The Toronto Star, &#171;&nbsp;Tory didn&#8217;t help inmate get parole, official says&nbsp;&#187;, January 30 1987&nbsp;; The Gazette, &#171;&nbsp;Political ties not a factor in drug trafficker&#8217;s parole, lawyer says&nbsp;&#187;, January 30 1987.)</p>
<p>3. L&#8217;affaire Pari Montanaro</p>
<p>Un nouveau scandale de trafic d&nbsp;?influence relié aux libérations conditionnelles éclata sept ans plus tard. Soupçonné d&nbsp;?être à la tête d&nbsp;?un &#171;&nbsp;important réseau de corruption&nbsp;&#187;, l&#8217;agent de libération conditionnelle et ex-conseiller municipal de Saint-Léonard Pari Montanaro fut arrêté en avril 1994 après avoir été pris au piège en acceptant une somme d&#8217;argent offerte par un agent en civil de la GRC. Bien qu&#8217;il n&#8217;avait aucun pouvoir en matière de libération conditionnelle, Montanaro demandait de l&#8217;argent à des prisonniers ou à leur famille en échange d&#8217;une amélioration de leurs conditions de détention ou d&#8217;une accélération du traitement de leur dossier à la CNLC.</p>
<p>Au cours de son enquête sur cette affaire, la GRC s&#8217;intéressa au rôle qu&#8217;aurait joué deux avocats criminalistes de renom et l&#8217;ex-députée conservatrice de Mercier, Carole Jacques, ainsi que le principal organisateur politique de celle-ci, Jean-Yves Pantaloni. La GRC découvrit notamment que Jacques avait référé à Montanaro le dossier d&#8217;un important narcotrafiquant proche de la mafia sicilienne, Raynald Desjardins, alors accusé dans une affaire d&#8217;importation de 740 kilos de cocaïne au Canada. Richard Blanchette, un ex-avocat condamné à trois ans de prison pour avoir conspiré en vue d&#8217;importer 64 kilos de cocaïne, aurait été un autre bénéficiaire présumé du réseau.</p>
<p>Toutefois, seuls Montanaro et Bernard Lebel, un criminologue à l&#8217;Institut Pinel, furent formellement accusés. En mars 1996, Montanaro évita un procès qui promettait d&#8217;être embarrassant en plaidant coupable aux accusations de complot et d&#8217;abus de confiance portées contre lui. Montanaro, qui comptait quinze années de service au sein des libérations conditionnelles, fut condamné à purger trois mois de prison, à payer une amende de 35 000 $ et à exécuter 90 heures de travaux communautaires.</p>
<p>(Sources&nbsp;: The Gazette, &#171;&nbsp;2nd official suspended pending probe of corruption at prisons&nbsp;&#187;, Rod MacDonell, May 7 1994&nbsp;; The Gazette, &#171;&nbsp;Former MP named again in RCMP search warrant&nbsp;&#187;, Rod MacDonell, May 14 1994&nbsp;; The Gazette, &#171;&nbsp;Parole officer gets three months&nbsp;&#187;, Rod MacDonell, March 9 1996.)</p>
<p>4. Les hauts et les bas de Sidney Lallouz</p>
<p>Sidney Lallouz est un narcotrafiquant de calibre international issue de la pègre juive. Il fut tour à tour associé aux frères Dubois, à la mafia sicilienne et au gang de l&#8217;Ouest. En 1972, la police de Zurich émit un mandat d&#8217;arrestation à l&#8217;égard de Lallouz, qu&#8217;elle soupçonnait d&nbsp;?avoir introduit 31 kilos de haschich en Suisse. Le mandat n&#8217;a toutefois jamais été mis à exécution. Arrêté en 1979 au terme d&#8217;une enquête conjointe de la GRC et de la police britannique, Lallouz paya cash sa caution de 100 000 $. En 1983, il plaida coupable à une accusation réduite d&#8217;importation de 700 kilos de haschisch afghan. Lallouz fut alors condamné à deux ans et demi de prison et à 100 000 $ d&#8217;amende.</p>
<p>Possédant plus d&#8217;une corde à son arc, Lallouz était plus qu&#8217;un simple narcotrafiquant. En 1990, le quotidien The Gazette révéla que deux sociétés para-municipales de la ville de Montréal (la SIMPA et la SODIM) s&#8217;étaient associées à Lallouz dans le cadre de deux projets immobiliers (Quartier des Écluses et le Parc d&nbsp;?Entreprises du Canal) d&#8217;une valeur combinée de 1,5 milliard $. Pour éviter de rembourser des prêts immobiliers de plus de 5 millions $, Lallouz s&#8217;enfuya du Canada, en 1991, avec en poche les 2 millions $ que la ville lui versa pour racheter ses parts dans le projet de la SODIM.</p>
<p>En 1997, la Sûreté du Québec enquêtait sur des transactions suspectes effectuées par la SIMPA une décennie plus tôt. Divers promoteurs avaient réalisés des profits s&#8217;élevant à 27,7 millions $ lors de la vente d&#8217;immeubles dont la valeur aux livres n&#8217;était plus que de 35 millions $. Toutes ces transactions durent recevoir l&#8217;approbation du comité exécutif de la ville de Montréal, faisant en sorte que les dirigeants du Rassemblement des Citoyens de Montréal (RCM), au pouvoir entre 1986 à 1994, furent plongés dans l&#8217;embarras. Le décès de Michel Bergeron et de Jean Des Rosiers, les deux associés de Lallouz, ne facilita toutefois pas la tache de la SQ, de même que la disparition de certains documents de la ville. Les leaders du RCM furent soupçonnés d&#8217;avoir cherchés à enterrer l&#8217;affaire, mais l&#8217;enquête de la SQ n&#8217;aboutissa à aucune accusation.</p>
<p>Lallouz refit parler de lui lors de l&#8217;affaire du Marché central, un projet immobilier qui se solda par une faillite frauduleuse de 164 millions $, incluant des pertes de plus de 80 millions $ pour les Soeurs du Bon-Pasteur, durant les années &#8217;90. En 2001, Lallouz confessa à Radio-Canada son implication comme prête-nom dans des compagnies à l&#8217;étranger utilisées afin de détourner l&#8217;argent des soeurs, mais ne sera jamais accusé. Devenu délateur en échange d&#8217;une sentence de soixante-cinq mois de prison, l&#8217;avocat Jean-Pierre Cantin témoigna contre le promoteur Jean-Alain Bisaillon et le conseiller financier des soeurs, Denis Schmouth. Cantin affirma que des pots-de-vin avaient été versés à des responsables de l&#8217;administration Doré (RCM), puis à un haut dirigeant du parti Vision Montréal, pour accélérer un changement de zonage, ce qui a été nié par toutes les parties concernées. En 2006, Lallouz fut arrêté à la suite de la saisie de 22,5 tonnes de haschisch par la GRC dans l&#8217;Atlantique Sud, au large de l&#8217;Angola. Il fut condamné à six ans et demi de prison après avoir enregistré un plaidoyer de culpabilité.</p>
<p>(Sources&nbsp;: The Gazette, &#171;&nbsp;Convicted drug dealer a partner in city land deals&nbsp;&#187;, William Marsden, Rod MacDonell, Lewis Harris, July 12 1990&nbsp;; The Gazette, &#171;&nbsp;Developer fled $5.1-million debt&nbsp;: bank&nbsp;&#187;, William Marsden, November 21 1991&nbsp;; La Presse, &#171;&nbsp;La SQ enquête sur des transactions faites par une agence de la Ville&nbsp;&#187;, André Noël, 8 avril 1997&nbsp;; La Presse, &#171;&nbsp;L&#8217;administration Doré a tenté d&#8217;étouffer l&#8217;affaire du quartier des Écluses&nbsp;&#187;, André Noël, 9 avril 1997&nbsp;; La Presse, &#171;&nbsp;Une quinzaine de gangs juifs actifs au Québec&nbsp;&#187;, André Cédilot,  28 mai 1997&nbsp;; La Presse, &#171;&nbsp;La SQ mettra fin à son enquête sur le Quartier des écluses&nbsp;&#187;, André Noël, 10 décembre 1997&nbsp;; La Presse Canadienne, &#171;&nbsp;Jean-Pierre Cantin passe aux aveux quant à la fraude du Marché central&nbsp;&#187;, 31 août 2000&nbsp;; Le Devoir, &#171;&nbsp;Marché central&nbsp;? Les Soeurs du Bon-Pasteur obtiennent satisfaction&nbsp;&#187;, Brian Myles, 27 avril 2001&nbsp;; La Presse, &#171;&nbsp;La GRC saisit 22 500 kg de haschisch&nbsp;&#187;, Marcel Laroche, 6 juin 2006.)</p>
<p>5. Le cas d&#8217;Alfonso Gagliano</p>
<p>Député libéral du comté de Saint-Léonard de 1984 à 2004, Alfonso Gagliano fut sans doute le politicien fédéral dont le nom a été associé le plus souvent à La Cosa Nostra. À chaque fois qu&#8217;il se retrouva dans l&#8217;eau chaude, Gagliano bénéficia du soutien indéfectible de Jean Chrétien, qui fut premier ministre du Canada de 1993 à 2003. Ce soutien s&#8217;explique par le fait que Gagliano avait été de ceux qui aidèrent Chrétien à devenir le chef du Parti libéral du Canada (PLC), en 1990. Gagliano fut ensuite le responsable de la levée de fonds du PLC lors des élections générales 1993 que remportèrent les libéraux de Chrétien. Contre toute attente, Gagliano n&#8217;accéda toutefois pas au cabinet des ministres du gouvernement Chrétien.</p>
<p>La raison&nbsp;? Lors d&#8217;une enquête de sécurité mené à son sujet, la GRC découvrit ses diverses connexions avec certains personnages du milieu interlope montréalais, en particulier avec le puissant clan sicilien Caruana-Cuntrera. Publié en 2001, le livre &#171;&nbsp;Les liens du sang&nbsp;&#187;, des journalistes Antonio Nicaso et Lee Lamothe, révéla qu&#8217;à l&#8217;apogée de sa puissance, le clan Caruana-Cuntrera avait corrompu des hommes politiques au haut plus niveau au Venezuela, au Brésil, en Italie, dans l&#8217;État mexicain de Quintana Roo et à Aruba, dans les Caraïbes. Lorsque le présumé dirigeant du clan au Canada, Alfonso Caruana, fut arrêté à Woodbridge (Ontario), en 1998, l&#8217;inspecteur Ben Soave de la GRC alla jusqu&#8217;à le décrire comme le Wayne Gretzsky du crime organisé.</p>
<p>Comptable de profession, Gagliano a tenu les livres de deux compagnies appartenant à Agostino Cuntrera pendant plus d&#8217;une quinzaine d&nbsp;?années. Cuntrera, qui est décrit comme une &#171;&nbsp;figure dominante&nbsp;&#187; du clan Caruana-Cuntrera, avait été condamné, en 1978, à cinq ans de prison après avoir reconnu qu&#8217;il avait comploté en vue de tuer Paolo Violi, le parrain de la mafia montréalaise de l&#8217;époque. En mai 1991, la police de Montréal perquisitionna le bureau de comptable de Gagliano, alors basé dans le sous-sol de sa demeure, pour y saisir les états financiers des entreprises de Cuntrera. À l&nbsp;?époque, Cuntrera était soupçonné d&#8217;être lié à une série d&#8217;attentats contre un restaurant Pizza Hut avec lequel il était en compétition. Notons que Gagliano et Cuntrera ont tous deux été présidents à tour de rôle de l&#8217;Association de Siculiana, du nom d&#8217;une petite ville sicilienne d&#8217;où sont originaires les deux hommes.</p>
<p>La GRC appris aussi que des opérations de filature portant sur des individus soupçonnés de narcotrafic avaient mené des enquêteurs de la police au domicile de Gagliano à plus d&#8217;une occasion. Par exemple, en juin 1985, Filippo Vaccarello et autre individu avaient été vu par les policiers en train d&#8217;entrer chez Gagliano, où ils restèrent une vingtaine de minutes. Trois semaines plus tard, Vaccarello était arrêté en rapport avec la saisie de 59 kilos d&#8217;héroïne, à l&#8217;aéroport de Montréal. Il fut par la suite condamné à vingt ans de prison. Puis, à la fin des années &#8217;80, un dénommé Dima Messina, décrit comme un des &#171;&nbsp;blanchisseurs&nbsp;&#187; du clan Caruana-Cuntrera, avait lui aussi rendu quelques visites au bureau de Gagliano. En 1994, Gagliano admis qu&#8217;il avait commis &#171;&nbsp;une erreur de jugement&nbsp;&#187; en omettant de rayer Cuntrera de sa liste de clients, mais affirma par contre qu&#8217;il ne connaissait pas Vaccarello, ni Messima.</p>
<p>En 1996, le Journal de Montréal révéla que la GRC mena une nouvelle enquête de sécurité à l&#8217;égard de Gagliano. À cette occasion, Gagliano fut confronté à une photographie de lui qui avait été prise alors qu&#8217;il se trouvait devant le café Club Social Cosenza, à St-Léonard, que la police considérait être un lieu de fréquentation des membres de la mafia. Gagliano fut aussi questionné relativement au fait que le numéro de téléphone de son bureau de député avait été retrouvé parmi les effets personnels d&#8217;un ancien résident de St-Léonard, Antonio Ezio Salvo, après que celui-ci eut été assassiné d&nbsp;?un coup de fusil de chasse, en Sicile, en 1991. Lié au clan Caruana-Cuntrera, Salvo vivait au-dessus de ses moyens, tant au Canada qu&#8217;en Italie, ce qui avait finit par lui attirer des embrouilles avec Immigration Canada. Pour éviter la déportation, Salvo avait sollicité l&#8217;intervention de Gagliano, ce qui n&#8217;avait toutefois pas permit d&#8217;empêcher son expulsion du Canada.</p>
<p>Lorsqu&#8217;il fut enfin admis au sein du gouvernement Chrétien, en 1996, Gagliano hérita du ministère du Travail. L&#8217;année suivante, il fut nommé ministre des Travaux public, poste qu&#8217;il conservera durant plus de quatre ans et demi. Au cours de cette période, le nom de Gagliano fut à nouveau associé à la mafia. En 2001, La Presse révéla que le bureau de député de Gagliano était intervenu auprès d&#8217;Immigration Canada dans le dossier d&#8217;une demande de résidence permanente faite par Maria Sicurella di Amodeo, l&#8217;épouse de Gaetano Amodeo. Dépeint comme un intime du clan Caruana-Cuntrera, Amodeo était un fugitif sicilien qui était recherché pour meurtre par les autorités de deux pays européens. Lorsque Mme&nbsp;Sicurella obtint le statut de résidente permanente, elle parraina une demande de résidence permanente pour son mari en cavale, qui vivait supposément secrètement à Montréal depuis quatre ans. Lorsque l&#8217;affaire Amodeo éclata, Gagliano reconnu qu&#8217;une de ses employées avait &#171;&nbsp;effectué le suivi administratif normal afin d&#8217;apporter des réponses à Mme&nbsp;Sicurella&nbsp;&#187;. Arrêté par la GRC, Amodeo consentit à son extradition en Italie, où il fut condamné à l&#8217;emprisonnement à vie.</p>
<p>En mars 2004, Gagliano fut à nouveau embarrassé lorsque La Presse révéla qu&#8217;il s&#8217;était associé à la compagnie de publicité P.R. Média, qui était dirigée par un ancien proxénète et financée par un usurier lié aux Hells Angels. Les camions de P.R. Média avaient sillonné les villes québécoises en arborant les couleurs libérales avec le slogan &#171;&nbsp;Je vote libéral&nbsp;&#187; lors des élections générales de novembre 2000 lors desquelles Gagliano agissait comme organisateur en chef du PLC au Québec. Gagliano n&#8217;avait d&#8217;ailleurs pas hésité à se laisser photographier devant un des camions de P.R. Média lors d&#8217;un rassemblement électoral à son bureau de député. Quelques mois plus tôt, le directeur général de P.R. Média, Pierre Gagnon, avait plaidé coupable à des accusations de proxénétisme. L&#8217;État québécois avait saisit ses biens, incluant deux automobiles Jaguar et un bateau de 28 pieds. Quant au financier de P.R. Média, il s&#8217;agissait de Robert Baillargeon, qui possédait des antécédents judiciaires en matière d&#8217;extorsion.</p>
<p>Mais le &#171;&nbsp;meilleur&nbsp;&#187; restait encore à venir. En novembre 2004, le New York Daily News cita un rapport du FBI rapportant que Frank Lino, un ancien caïd mafieux new-yorkais devenu délateur, avait allégué que Gagliano aurait été un &#171;&nbsp;soldat de longue date de la famille Bonanno&nbsp;&#187;. Lino, qui s&#8217;avoua coupable de six meurtres, affirma en effet au FBI qu&#8217;il avait rencontré Gagliano lors d&#8217;une réunion secrète réservée exclusivement aux membres en règle de La Cosa Nostra qui s&#8217;était tenue à Montréal, en 1992. Le rapport mentionnait aussi que Joe LoPresti, un membre réputé de la pègre locale qui fut abattu d&#8217;une balle dans la tête la même année, aurait affirmé que la mafia montréalaise jouissait de &#171;&nbsp;vastes relations, incluant Gagliano, un politicien&nbsp;&#187;. À la Chambre des communes, les conservateurs voulurent embarrasser les libéraux en reprenant ces allégations lors de la période des questions. De son côté, Gagliano nia tout, mais ajouta qu&#8217;il avait peut-être rencontré des membres de la mafia à son insu.</p>
<p>Au moment où cette controverse éclata, Gagliano était déjà sur la sellette pour son rôle dans le scandale des commandites. C&#8217;est en effet au cours des quatre années et demi où Gagliano fut responsable du programme des commandites, à titre de ministre aux Travaux publics, que des agences de publicité proches du PLC purent empocher pas moins de 147 millions $ sur les 332 millions $ consacrées à promouvoir la &#171;&nbsp;visibilité canadienne au Québec&nbsp;&#187;. À la suite du rapport Gomery, Gagliano fut exclu du PLC par le successeur de Chrétien, Paul Martin. En 2005, Gagliano devint l&#8217;organisateur officiel au Canada d&#8217;un parti italien, l&#8217;Union des démocrates chrétiens (UDC), durant les élections italiennes lors desquelles les membres de la dispora italienne, incluant les italo-canadiens, ont le droit de vote. Notons que l&#8217;UDC est l&#8217;héritier du Parti démocrate-chrétien, ce même parti infiltré par la mafia que les analystes policiers québécois mentionnaient avec appréhension dans le rapport &#171;&nbsp;Le crime organisé menace la démocratie au Canada&nbsp;&#187;&#8230;</p>
<p>(Sources&nbsp;: The Windsor Star, &#171;&nbsp;Police arrest alleged Mafia kingpin&nbsp;&#187;, Richard Brennan, July 16 1998&nbsp;; La Presse, &#171;&nbsp;Le député de St-Léonard entretient des relations avec un caïd de la mafia&nbsp;&#187;, André Cédilot et André Noël, 26 avril 1994&nbsp;; La Presse, &#171;&nbsp;Le député de St-Léonard admet avoir commis une &#171;&nbsp;erreur de jugement&nbsp;&#187;&nbsp;&#187;, Philippe Dubuisson, 27 avril 1994&nbsp;; Journal de Montréal, &#171;&nbsp;Avant qu&nbsp;?il ne devienne ministre du Travail&nbsp;? La police a interrogé Gagliano&nbsp;&#187;, Michel Auger, 5 juin 1996&nbsp;; La Presse, &#171;&nbsp;Gagliano s&#8217;est enquis du dossier Amodeo&nbsp;&#187;, André Cédilot et André Noël, 23 février 2001&nbsp;; La Presse, &#171;&nbsp;Le ministre Gagliano nie&nbsp;? L&#8217;opposition demande une enquête&nbsp;&#187;, Gilles Toupin, 24 février 2001&nbsp;; La Presse, &#171;&nbsp;Publicité tapageuse&nbsp;? Un proche des Hells et un proxénète ont participé à la campagne d&#8217;Alfonso Gagliano&nbsp;&#187;, André Noël, 27 mars 2004&nbsp;; La Presse, &#171;&nbsp;Le Daily News allègue qu&#8217;il était en cheville avec la mafia de New York&nbsp;? Gagliano nie tout&nbsp;&#187;, Joël-Denis Bellavance, André Cédilot et Judith Lachapelle, 19 novembre 2004&nbsp;; The Globe and Mail, &#171;&nbsp;Revelations expose Mafia family turmoil&nbsp;&#187;, Tu Than Ha and Shwan McCarthy, November 19 2004&nbsp;; La Presse Canadienne, &#171;&nbsp;Gagliano dit qu&#8217;il aurait pu rencontrer des mafieux, mais sans le savoir&nbsp;&#187;, Jim Brown, 21 novembre 2004&nbsp;; La Presse, &#171;&nbsp;Gagliano fait un retour en politique&nbsp;&#187;, 13 octobre 2005, p. A11.)</p>
<p>6. Le fric gênant de Joseph Sigalov</p>
<p>En 1997, le Parti libéral du Canada cherchait un moyen de se débarrasser des contributions financières que lui avait versé Joseph Sigalov, un homme d&#8217;affaires torontois lié à la mafiya russe (aussi appelée &#171;&nbsp;mafia rouge&nbsp;&#187;). Selon le FBI, Sigalov trempait dans le narcotrafic, la vente d&#8217;arme et l&#8217;extorsion et agissait à titre de lieutenant canadien de Vyacheslav Ivankov, dit Iapontchik. Surnommé le &#171;&nbsp;Parrain rouge&nbsp;&#187;, Ivankov est un vory v zakone (littéralement, &#171;&nbsp;voleur dans le code&nbsp;&#187;) décrit par les autorités américaines comme étant le plus puissant caïd du crime organisé russe aux États-Unis. L&#8217;écoute électronique des conversations téléphoniques de Sigalov révéla que le torontois était en contact avec plusieurs des gros noms de la mafiya russe, incluant Ivankov. En 1995, Sigalov participa même à un &#171;&nbsp;sommet&nbsp;&#187; du crime organisé russe dans un hôtel de Porto Rico.</p>
<p>Lors des élections générales de 1993, Sigalov avait versé des contributions totalisant 33 000$ à quatre candidats libéraux, dont deux qui devinrent ministre au sein du gouvernement Chrétien. Le futur ministre des Finances Paul Martin reçut 10 000 $, le ministre, tandis que l&#8217;ex-maire de Toronto qui allait être nommé ministre de la Défense, Art Eggleton, bénéficia d&#8217;un don de 5000 $. Deux autres candidats qui se firent élire à Toronto, soit Maurizio Bevilacqua et Jean Augustine, reçurent respectivement 10 000 $ et 8000 $. Le générateur donateur décéda d&#8217;une tumeur au cerveau en 1996. Ne sachant pas trop comment disposer de ces sommes d&#8217;argent embarrassantes dont les libéraux ne voulaient plus, l&#8217;avocat du parti déposa les dons dans un compte &#171;&nbsp;in trust&nbsp;&#187;. Par la suite, la veuve de Sigalov intenta une action en justice contre les quatre politiciens pour récupérer le magot.</p>
<p>Publié en 2000, le livre &#171;&nbsp;Red Mafiya&nbsp;: How the Russian Mob Has Invaded America&nbsp;&#187; du journaliste américain Robert Friedman révéla que l&#8217;ex-ministre libéral Robert Kaplan avait travaillé pour Sigalov à titre de conseiller d&#8217;affaires. Kaplan fut député fédéral de Don Valley (Toronto), de 1968 à 1972, puis de York Centre (Toronto) de 1974 à 1993. En 1980, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau le nomma  solliciteur général du Canada, c&#8217;est-à-dire ministre responsable de la GRC, des services secrets et des prisons, un poste qu&#8217;il occupa jusqu&#8217;en 1984. Kaplan affirma qu&#8217;il ignorait tout de l&#8217;implication de Sigalov dans le crime organisé russe, et mit même en doute la véracité des allégations portées à l&#8217;endroit de son ancien client.</p>
<p>(Sources&nbsp;: Toronto Star, &#171;&nbsp;Is this face of Russian crime&nbsp;?&nbsp;? Lawyer, wife deny Metro man is a big-time mobster&nbsp;&#187;, Dale Brazao and Moira Welsh, July 10, 1996&nbsp;; Le Soleil, &#171;&nbsp;À donner&nbsp;: cadeau gênant&nbsp;? La caisse de Paul Martin et Art Eggleton alimentée par la mafia russe américaine&nbsp;&#187;, 7 juillet 1997, p. A8&nbsp;; The Ottawa Citizen, &#171;&nbsp;Former minister worked for alleged gangster&nbsp;: Robert Kaplan says he knew nothing of Russian mob ties&nbsp;&#187;, Ian MacLeod, May 8 2000&nbsp;; The Ottawa Citizen, &#171;&nbsp;Alleged gangster&#8217;s widow wants money back from Mps&nbsp;: Prominent Liberals put funds in trust when they learned donor was mob suspect&nbsp;&#187;, Ian MacLeod, May 9, 2000.)</p>
<p>7. L&#8217;affaire YBM Magnex</p>
<p>En novembre 1999, l&#8217;ex-politicien libéral David Peterson fut traîné devant la Commission des valeurs immobilières de l&#8217;Ontario (CVMO) en compagnie de neuf autres personnes et deux firmes de courtage pour leur rôle dans l&#8217;affaire YBM Magnex. Peterson, qui avait été premier ministre de l&#8217;Ontario de 1985 à 1990, et ses co-accusés se voyèrent reprochés d&#8217;avoir dissimulés des renseignements d&#8217;une importance cruciale aux actionnaires de YBM Magnex. En 1997, YBM Magnex figurait sur l&#8217;indice TSE 300, soit le palmarès des trois cents plus importantes entreprises inscrites à la Bourse de Toronto. En devenant un de ses directeurs, Peterson contribua certainement à accroître l&#8217;attrait de YBM Magnex auprès des investisseurs à la recherche d&#8217;une bonne affaire.</p>
<p>Or, pendant que les actions de YBM Magnex s&#8217;échangeaient fébrilement sur les marchés financiers canadiens, la compagnie était dans le collimateur du FBI aux États-Unis. L&#8217;enquête américaine révéla que la mission officielle de YBM Magnex, soit la fabrication et la distribution d&#8217;aimants industriels, n&#8217;était en fait qu&#8217;une vulgaire façade lui permettant de faciliter la véritable raison d&#8217;être de l&#8217;entreprise, soit le blanchiment d&#8217;argent pour le compte du crime organisé russe. Ainsi, l&#8217;homme derrière YBM Magnex était nul autre que le sinistre Semion Mogilevitch, un puissant caïd de la mafiya russe qu&#8217;un journaliste américain avait déjà décrit comme étant le &#171;&nbsp;gangster le plus dangereux au monde&nbsp;&#187;.</p>
<p>En 1998, lorsque la vérité éclata sur YBM Magnex, la valeur de ses actions fut réduite à néant. Les investisseurs avaient engloutis quelque 635 millions $ dans YBM Magnex, ce qui en fit un des plus importants scandales financiers de l&#8217;histoire canadienne. En 2003, la CVMO banissa la moitié des dix anciens directeurs de YBM Magnex des conseils d&#8217;administration d&#8217;entreprises canadiennes pour diverses périodes, dans certains cas à vie. La CMVO imposa également des amendes totalisant 1,3 millions $. La CVMO épargna toutefois Peterson, bien qu&#8217;elle le critiqua pour son manque &#171;&nbsp;de perspicacité et de leadership&nbsp;&#187; dans cette affaire.</p>
<p>(Sources&nbsp;: The Village Voice, &#171;&nbsp;The Most Dangerous Mobster in the World&nbsp;&#187;, Robert I. Friedman, May 20 &#8211; 26, 1998&nbsp;; Les Affaires, &#171;&nbsp;Les leçons à tirer de la déconfiture de YBM Magnex&nbsp;&#187;, Dominique Beauchamp, 30 mai 1998&nbsp;; La Presse, &#171;&nbsp;Scandale YBM Magnex&nbsp;? La Financière BN paye pour ses prédécesseurs&nbsp;&#187;, Réjean Bourdeau, 3 juillet 2003.)</p>
<p>8. L&#8217;affaire Glen Clark</p>
<p>En 1999, le premier ministre néo-démocrate de Colombie-Britannique Glen Clark dût démissionner lorsqu&#8217;il fut révélé que la GRC enquêtait sur le rôle qu&#8217;il joua dans l&#8217;autorisation de principe qui avait été accordé à un projet de casino à l&#8217;hôtel North Burnaby, malgré les objections du conseil de ville de Burnaby. L&#8217;un des demandeurs dans ce projet était le voisin de Glen Clark, Dimitrios Pilarinos, qui était déjà sous enquête à l&#8217;époque relativement à une affaire de maison de jeu illégale. Pilarinos avait fait construire un balcon d&#8217;une valeur de 10 000 $ au deuxième étage de la maison de Clark, à Vancouver, quelques mois avant de recevoir une réponse positive du gouvernement néo-démocrate au sujet de son projet de casino. En 2000, Clark fut inculpé d&#8217;accusations criminelles de bris de confiance et de fraude aux dépens du gouvernement. Pilarinos dût quant à lui répondre de neuf accusations, notamment  d&#8217;avoir offert à Clark une part ou des intérêts de 15&nbsp;% sur les revenus du casino, en échange du permis d&#8217;exploitation de la maison de jeu.</p>
<p>L&#8217;enquête dans cette affaire avait débutée après que la GRC soit alertée par un fonctionnaire de Revenu Canada, Dimitri Vrahnos, qui craignait que le projet de casino ne soit lié au crime organisé. Le partenaire de Pilarinos dans le projet, Steve Ng, était le propriétaire du North Burnaby et détenait des parts dans le club Number 5 Orange et l&#8217;hôtel Marble Arch, qui furent au centre du Projet Nova, une des plus importantes enquête anti-drogue de l&#8217;histoire de la Colombie-Britannique. En 2001, deux membres des Hells Angels furent trouvés coupables de s&#8217;être livrés à la vente de drogue à l&#8217;intérieur de ces deux endroits. Les Hells étaient aussi responsables du booking de danseuses nues au Marble Arch. Ng fut également l&#8217;un des premiers actionnaires de Starnet Communications International, un site Internet pornographique qui diffusait des spectacles de strip-tease se produisant à l&#8217;hôtel North Burnaby, et qui dirigeait plusieurs sites web de jeu de hasard.</p>
<p>C&#8217;est la controverse soulevée par le rôle du leader néo-démocrate dans cette affaire qui eut finalement raison du projet de casino. En 2002, Clark fut acquitté après un long procès, bien que le tribunal critiqua son &#171;&nbsp;manque de jugement&nbsp;&#187;. Pilarinos fut quant à lui déclaré coupable de six des neufs accusations portées contre lui. L&#8217;affaire connut un nouveau rebondissement peu après lorsque le commissaire à l&#8217;éthique de Colombie-Britannique critiqua la conduite de Clark en disant qu&#8217;il avait exercé &#171;&nbsp;des pouvoirs officiels alors qu&#8217;il y avait apparence de conflits d&#8217;intérêts&nbsp;&#187;, et qu&#8217;il avait accepté &#171;&nbsp;un avantage personnel directement ou indirectement lié&nbsp;&#187; à ses fonctions officielles. En 2006, la maison de Vrahnos fut sérieusement endommagée par un incendie criminel. Vrahnos s&#8217;est dit convaincu que l&#8217;incendie constituait un acte de représailles pour son rôle de dénonciateur dans l&#8217;affaire. Cette hypothèse était soutenue par le fait qu&#8217;il avait déjà reçut des menaces de la part de certains membres de la communauté grecque de Vancouver par le passé.</p>
<p>(Sources&nbsp;: La Presse, &#171;&nbsp;Un ministre se porte à la rescousse de Glen Clark&nbsp;&#187;, 5 mars 1999, p. A16&nbsp;; The Province, &#171;&nbsp;Inn has links to cybersex, Web gambling&nbsp;&#187;, Barbara McLintock and Greg Middleton, March 7 1999&nbsp;; The National Post, &#171;&nbsp;B.C. court to hear why search warrants should remain sealed&nbsp;&#187;, Mark Hume, March 15 1999&nbsp;; The Vancouver Sun, &#171;&nbsp;Many Hells Angels charges stayed&nbsp;&#187;, Mike Howell, January 31 2001, p. B3&nbsp;; La Presse Canadienne, &#171;&nbsp;Dimitri Vrahnos craignait que les criminels infiltrent l&#8217;industrie du jeu&nbsp;&#187;, Dene Moore, 28 février 2002&nbsp;; La Presse Canadienne, &#171;&nbsp;Clark est reconnu non coupable de toutes les accusations pesant contre lui&nbsp;&#187;, Dene Moore, 29 août 2002&nbsp;; La Presse Canadienne, &#171;&nbsp;Blanchi en cour, l&#8217;ex-premier ministre Glen Clark est blâmé dans un rapport&nbsp;&#187;, 19 novembre 2002&nbsp;; The Vancouver Sun, &#171;&nbsp;Whistleblower&#8217;s home torched&nbsp;&#187;, Neal Hall, February 11 2006.)</p>
<p>9. L&#8217;affaire Éric Doiron</p>
<p>En 2002, un membre bien vue du Barreau de Moncton, Me Éric Doiron, fut accusé d&#8217;entrave à l&#8217;administration de la justice et de blanchiment d&#8217;argent. Doiron était un proche collaborateur et un ami personnel de longue date du premier ministre conservateur du Nouveau-Brunswick, Bernard Lord, qui dirigea la province de 1999 à 2006. Doiron avait été l&#8217;agent officiel du candidat Lord lors de l&#8217;élection partielle de 1998 ainsi qu&#8217;aux élections générales de 1999, en plus d&#8217;agir à titre de représentant officiel de l&#8217;association conservatrice de Moncton-Est. Doiron versa également plus de 2500 $ au parti de Bernard Lord. Après l&#8217;arrivée au pouvoir des conservateurs, Doiron fut nommé vice-président de la Commission provinciale d&#8217;appel en matière d&#8217;urbanisme et des commissions régionales de révision des évaluations.</p>
<p>Les accusations portées contre Doiron découlaient de l&#8217;incendie criminel du Goodfella&#8217;s Pub, en 2000, qui avait causé des dommages évalués à 5 millions $ et avait laissé un trou béant au centre-ville de Moncton. Éric Lefebvre, un membre des Damners de Québec, un club-école des Hells Angels, avait admis être celui qui avait mit le feu à la place. Or, l&#8217;avocat Doiron avait ensuite offert 35 000 $ à Lefebvre pour qu&#8217;il retire son plaidoyer de culpabilité et qu&#8217;il refuse de témoigner contre son client, le propriétaire du Goodfella&#8217;s Pub, Jeff Cormier, un narcotrafiquant bien connut qui était alors en attente de procès. La discussion entre Doiron et Lefebvre avait toutefois été enregistrée à leur insu. En 2003, un jury trouva Doiron coupable d&#8217;avoir entravé la justice. Condamné à trois ans de prison, Doiron fut libéré en attente de son appel.</p>
<p>Doiron contesta le mode de sélection des jurés, et obtint l&#8217;annulation du verdict et la tenue d&#8217;un nouveau procès, en 2005. Entre-temps, Doiron fut acquitté des cinq accusations de blanchiment d&#8217;argent et de possession de produits de la criminalité qui pesaient contre lui. Le tribunal en était arrivé à ce verdict après avoir écarté deux conversations incriminantes entre Doiron et Lefebvre. Lors de son deuxième procès pour entrave à l&#8217;administration de la justice, Lefebvre refusa de témoigner contre Doiron, en se plaignant que la GRC n&#8217;avait pas respecté sa parole de le protéger, lui et sa famille. Après six heures de délibérations, le jury trouva Doiron à nouveau coupable d&#8217;entrave. L&#8217;ex-avocat porta encore une fois sa cause en appel, mais ne parvint pas à obtenir gain de cause. En 2007, Doiron commença à purger sa sentence, qui s&#8217;élevait désormais à quatre ans et demi d&#8217;emprisonnement.</p>
<p>(Sources&nbsp;: L&#8217;Acadie Nouvelle, &#171;&nbsp;Me Éric Doiron était un proche collaborateur de Bernard Lord&nbsp;&#187;, Philippe Ricard, 2 mai 2002&nbsp;; L&#8217;Acadie Nouvelle, &#171;&nbsp;Des conversations enregistrées incrimineraient Éric Doiron&nbsp;&#187;, Steve Hachey, 24 septembre 2003, p. 5&nbsp;; L&#8217;Acadie Nouvelle, &#171;&nbsp;Le jury trouve Éric Doiron coupable de tentative d&#8217;entrave à la justice&nbsp;&#187;, Steve Hachey, 3 octobre 2003&nbsp;; L&#8217;Acadie Nouvelle, &#171;&nbsp;Éric Lefebvre ne témoignera plus contre Éric Doiron&nbsp;&#187;, Steve Hachey, 27 janvier 2005&nbsp;; L&#8217;Acadie Nouvelle, &#171;&nbsp;Éric Doiron commence à purger sa peine&nbsp;&#187;, 2 juin 2007, p. 7.)</p>
<p>10. L&#8217;affaire David Basi</p>
<p>À la fin de l&#8217;année 2003, une vaste enquête policière baptisée &#171;&nbsp;Project Everywhichway&nbsp;&#187; portant sur le narcotrafic, le blanchiment d&#8217;argent et la corruption policière et politique mena la GRC à perquisitionner le parlement de Colombie-Britannique. Au cours d&#8217;une conférence de presse qui suivit peu après, le chef de police de Victoria déclara que cette perquisition spectaculaire était liée au démantèlement d&#8217;un réseau de contrebande de drogue qui écoulait de la marijuana de Colombie-Britannique aux États-Unis en échange de cocaïne, qui elle était revendue au Canada. Par la suite, la GRC procéda à la saisie d&#8217;une plantation de marijuana sur une propriété de Shawnigan Lake appartenant à David Basi, qui était l&#8217;assistant du ministre des Finances de Colombie-Britannique, Gary Collins. À ce moment-là, le congédiement de Basi avait déjà été annoncé par le gouvernement libéral de Gordon Campbell.</p>
<p>Organisateur politique redoutable, Basi était actif tant sur la scène provinciale que fédérale. Il fit sa marque de commerce en dirigeant une équipe de militants libéraux aguerris, surnommée les &#171;&nbsp;Basi&#8217;s Boys&nbsp;&#187;, qui était spécialisée dans les opérations de recrutement massif et le &#171;&nbsp;paquetage d&nbsp;?assemblées&nbsp;&#187; en vue de prendre le contrôle d&#8217;associations libérales de comté. Les &#171;&nbsp;Basi&#8217;s Boys&nbsp;&#187; avaient joués un rôle fort actif dans la campagne de Paul Martin pour la chefferie du Parti libéral. Durant cette course, les partisans de Martin réussirent à prendre le contrôle de trente-trois des trente-quatre associations libérales de comté de la province. Par ailleurs, la section provinciale du PLC était passée de 4000 à 37 000 membres en seulement dix-huit mois. Cependant, ce succès en laissa plusieurs perplexes, car une partie de ces nouveaux membres n&#8217;existaient que sur papier.</p>
<p>Après les perquisitions au parlement, certains commentateurs politiques, et même quelques vétérans libéraux, se demandèrent ouvertement d&#8217;où avaient pu venir les fonds qui servirent à financer la campagne de Martin, qui venait alors de devenir le premier ministre du Canada. Si leurs questions restèrent sans réponse, les développements entourant le Projet Everywhichway alimentèrent les soupçons que l&#8217;argent du narcotrafic pourrait avoir joué un rôle dans la conquête de la Colombie-Britannique par les partisans de Martin. En 2004, Basi fut inculpé de possession et de production de marijuana en vue d&#8217;en faire le trafic. Mandeep Sandhu, un proche de Basi, fut accusé de conspiration pour faire le trafic de marijuana. Sandhu avait brièvement siégé sur l&#8217;exécutif de l&#8217;association libérale du comté d&#8217;Esquimalt-Juan de la Fuca avant d&#8217;en être expulsé pour cause de membership au NPD fédéral. Un an plus tard, la couronne abandonna discrètement les accusations contre Basi et Sandhu, sans fournir la moindre explication.</p>
<p>(Sources&nbsp;: Victoria News, &#171;&nbsp;Criminal Probe Target Liberal Staffers&nbsp;&#187;, December 31 2003&nbsp;; The Times Colonist, &#171;&nbsp;Liberals will have to wear fallout from raids&nbsp;&#187;, Jody Paterson, January 9 2004&nbsp;; The Vancouver Sun, &#171;&nbsp;Race-based membership drives could haunt next PM, group warns&nbsp;&#187;, August 13 2003&nbsp;; The Vancouver Sun, &#171;&nbsp;Police raided grow-op on Basi&#8217;s property&nbsp;&#187;, Lori Culbert, January 12 2004&nbsp;; The Globe and Mail, &#171;&nbsp;Tangled police investigation rattles B.C.&#8217;s liberal party&nbsp;&#187;, January 12 2004&nbsp;; The Province, &#171;&nbsp;Liberal official&nbsp;: Who paid for memberships&nbsp;?&nbsp;&#187;, Steve Berry, Adrienne Tanner and Keith Fraser, Janunary 8 2004&nbsp;; The Vancouver Sun, &#171;&nbsp;Minister&#8217;s assistant, 7 others charged with drug offences&nbsp;&#187;, Neal Hall and Chad Skelton, September 16 2004&nbsp;; The Globe and Mail, &#171;&nbsp;Crown drops marijuana charges against ex-aide Basi&nbsp;&#187;, Rod Mickleburgh, June 30 2005.)</p>
<p>11. L&#8217;affaire GSI Technologies</p>
<p>Le 12 septembre 2005, le député vétéran du Parti québécois André Boulerice annonça brusquement son retrait de la vie politique après avoir représenté le comté montréalais de Sainte-Marie-Saint-Jacques au cours des vingt dernières années. Sa décision pris tout le monde par surprise, y compris les membres de son équipe. Le &#171;&nbsp;hasard&nbsp;&#187; voulut que Boulerice avait été rencontré par la journaliste Solveig Miller le 8 septembre, soit six jours avant l&#8217;annonce de sa démission. Mme&nbsp;Miller préparait alors un reportage portant sur le blanchiment de l&#8217;argent sale des Hells Angels, qui sera diffusé à l&#8217;émission Zone Libre de Radio-Canada, le 7 octobre suivant.</p>
<p>Le reportage porta principalement sur l&#8217;entreprise multimédia GSI Technologies, qui avait été fondée en 1998 par Gilles &#171;&nbsp;Trooper&nbsp;&#187; Mathieu, un des leaders des Hells Angels qui purge présentement une peine de vingt ans de prison pour complot de meurtre, trafic de drogue et gangstérisme. GSI Technologies bénéficia du soutien enthousiaste de Boulerice, qui recommanda l&#8217;entreprise à des ministres du gouvernement péquiste. Boulerice alla jusqu&#8217;à accompagner les représentants de GSI lors de voyages promotionnels en Europe et en Afrique du nord. GSI, qui profita de crédits d&#8217;impôts de 700 000 $, était si satisfaite des services de Boulerice qu&#8217;elle lui proposa même de quitter son siège de député pour occuper le poste de directeur des relations publiques. Boulerice déclina l&#8217;offre après consultation auprès d&#8217;un fonctionnaire haut placé, qui lui conseilla de garder &#171;&nbsp;un bras de distance&nbsp;&#187; avec GSI.</p>
<p>GSI Technologies connut une croissance fulgurante. L&#8217;entreprise multiplia les acquisitions de filiales, pris de l&#8217;expansion en Europe, et vit sa valeur atteindre des sommets à la bourse. En 2000, la filiale américaine de GSI s&#8217;associa avec Canada Payphone Corporation, une compagnie de Colombie-Britannique qui était dirigée par Bruce Clark. Membre influent du PLC, Clark devint ensuite le directeur de la levée de fonds pour la campagne au leadership de Paul Martin en Colombie-Britannique. Soupçonnant GSI de servir de façade pour le blanchiment d&#8217;argent sale, les policiers perquisitionnèrent ses bureaux lors de l&#8217;opération Printemps 2001 qui avait donné lieu à l&#8217;arrestation de 122 individus liés au milieu des motards criminalisés. Mais les policiers arrivèrent trop tard, l&#8217;entreprise était déjà en train de faire faillite. Les petits investisseurs qui achetèrent des actions de GSI perdirent quelques cinq millions $. L&#8217;enquête policière sur GSI ne déboucha sur aucune accusation.</p>
<p>(Sources&nbsp;; Échos, &#171;&nbsp;Le député André Boulerice quitte la vie politique&nbsp;&#187;, Denise Di Candido, Octobre 2005&nbsp;; Zone Libre, &#171;&nbsp;Où est allé l&#8217;argent des Hell&#8217;s Angels&nbsp;?&nbsp;&#187;, 7 octobre 2005&nbsp;; &#171;&nbsp;Canada Payphone Corp. &#8211; GSI Technology USA Inc. Joint Venture to Boost Ad Revenue&nbsp;&#187;, October 3, 2000.)</p>
<p>12. Les remous de l&#8217;&#171;&nbsp;Opération Fusion&nbsp;&#187;</p>
<p>En 2006, différents corps policiers démantelèrent un réseau d&#8217;importation et de distribution de cocaïne dirigé par un membre du chapitre des Hells Angels de Trois-Rivières. L&#8217;enquête policière, baptisée &#171;&nbsp;Opération Fusion&nbsp;&#187;, donna lieu à la saisie de 428 kilos de cocaïne et de plusieurs armes à feu, ainsi qu&#8217;à des arrestations au Québec, en Ontario et en République Dominicaine. Parmi les personnes arrêtées, on retrouvait Tommy Nittolo, un homme d&#8217;affaires de Beauport proche des milieux politiques, impliqué dans l&#8217;industrie du spectacle et du divertissement&#8230; ainsi que dans l&#8217;import-export.</p>
<p>Notons qu&#8217;à l&#8217;heure actuelle, Nittolo n&#8217;a toujours pas subi son procès, lors duquel il devra répondre d&#8217;accusations de complot en vue d&#8217;importer des stupéfiants, d&#8217;importation illégale de stupéfiants et d&#8217;importation de stupéfiants sous la direction d&#8217;une organisation criminelle. L&#8217;arrestation de Nittolo créa des remous jusqu&#8217;à l&#8217;hôtel de Ville de Québec. La veille de la rafle policière, l&#8217;administration municipale de la défunte mairesse Andrée Boucher avait autorisé Nittolo à aller de l&#8217;avant avec un important projet immobilier dans Beauport impliquant la vente de vingt-six terrains et la construction d&#8217;une trentaine d&#8217;habitations unifamiliales.</p>
<p>Nittolo avait lui-même tenté sa chance en politique en se présentant dans Limoilou sous la bannière du Parti progressiste conservateur du Québec lors des élections générales provinciales de 1985. Selon le site Internet du Directeur général des élections, Nittolo versa plus de 2300 $ à la caisse électorale du Parti libéral du Québec, en 2003. L&#8217;année suivante, le Bloc québécois l&#8217;honorait lors d&#8217;une soirée à 150 $ le billet sous le thème &#171;&nbsp;hommage aux bâtisseurs&nbsp;&#187; de la région. En 2005, Nittolo appuya le candidat du Renouveau municipal à la mairie de Québec, Claude Larose. Au moment de son arrestation, Nittolo occupait le poste de représentant des membres associés du mess des officiers de la Citadelle de Québec.</p>
<p>(Sources&nbsp;: Le Soleil, &#171;&nbsp;Projet Fusion&nbsp;? Un des suspects était candidat aux élections provinciales de 1985&nbsp;&#187;, Élisabeth Fleury, 12 mai 2006&nbsp;; Le Soleil, &#171;&nbsp;Feu vert de la ville à Nittolo&nbsp;&#187;, Isabelle Mathieu, 16 mai 2006&nbsp;; Le Soleil, &#171;&nbsp;Nittolo, un bâtisseur&#8230;&nbsp;&#187;, Raymond Giroux, 18 mai 2006.)</p>
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		<title>Un ministre des Affaires étrangères qui n&#8217;est pas étranger aux affaires louches</title>
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		<pubDate>Fri, 16 May 2008 12:51:18 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Bureau des affaires louches</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Politique française]]></category>
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		<description><![CDATA[Depuis quelque temps, Maxime Bernier, l&#8217;actuel ministre des Affaires étrangères du gouvernement Harper, fait beaucoup parler de lui dans les médias. Bien avant qu&#8217;il entame sa carrière politique, Maxime Bernier avait été mêlé à une affaire de fraude pour laquelle un ancien député du parti conservateur de l&#8217;ère Mulroney reconnut sa culpabilité. Retour sur une [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img src="http://www.centpapiers.com/IMG/arton3728.jpg" border="0" />
<p>Depuis quelque temps, Maxime Bernier, l&#8217;actuel ministre des Affaires étrangères du gouvernement Harper, fait beaucoup parler de lui dans les médias. Bien avant qu&#8217;il entame sa carrière politique, Maxime Bernier avait été mêlé à une affaire de fraude pour laquelle un ancien député du parti conservateur de l&#8217;ère Mulroney reconnut sa culpabilité. Retour sur une vieille affaire oubliée impliquant un personnage très présent dans l&#8217;actualité.</p>
<p>Lorsque Maxime Bernier se lança en politique, il n&#8217;eut qu&#8217;à marcher dans les traces de son père. L&#8217;actuel ministre des Affaires étrangères du gouvernement Harper est en effet le fils de l&#8217;ex-député conservateur Gilles Bernier, qui représenta le comté de Beauce à la Chambre des communes pendant près de vingt-trois ans, soit de septembre 1984 à juin 1997. À l&#8217;instar de plusieurs membres du caucus conservateur de l&#8217;époque de Brian Mulroney, le député Bernier connut sa part de démêlés avec la loi.</p>
<p>Lorsque Kim Campbell succéda à Mulroney durant l&#8217;été 1993, la nouvelle chef de gouvernement refusa d&#8217;endosser la candidature des députés de son parti qui faisaient face à des accusations criminelles, ce qui incluait Gilles Bernier. Cette mesure ne réussissais toutefois pas à dissuader Bernier de se présenter à titre de candidat indépendant lors du prochain scrutin, ni l&#8217;électorat du comté de Beauce de le réélire pour un troisième mandat consécutif.</p>
<p>C&#8217;est en juin 1990 que le député Bernier, ainsi que l&#8217;ex-député conservateur de Chambly, Richard Grisé, furent tous deux inculpés de quatre accusations criminelles chacun, soit avoir fraudé la Chambre des communes de plus de 1000 $ et avoir commis un abus de confiance. (1) Notons qu&#8217;à ce moment-là, Grisé avait déjà renoncé à son siège de député après avoir plaidé coupable à onze accusations de fraude et d&#8217;abus de confiance qui n&#8217;étaient pas en lien avec cette affaire. (2)</p>
<p>L&#8217;accusation reprochait alors à Bernier et à Grisé d&#8217;avoir eu recours à de faux contrats d&#8217;embauche afin de procurer des emplois bidons assortis de salaires bien réels à leurs progénitures respectives, entre 1986 et 1988. Notons à ce sujet que si la loi interdit aux députés de la Chambre des communes d&#8217;engager des membres de leur famille, elle ne les empêche toutefois pas d&#8217;embaucher des personnes ayant des liens de parenté avec d&#8217;autres députés.</p>
<p>Selon la GRC, les deux députés auraient mis sur pied un stratagème frauduleux. Le député Bernier avait engagé le fils de son collègue, Bruno Grisé, à titre de recherchiste. De son côté, le député Grisé embaucha les deux fils du député Bernier, soit Gilles junior et Maxime&#8230; qui n&#8217;était nul autre que le futur ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Stephen Harper&nbsp;!</p>
<p>Lorsque les enquêteurs de la GRC interrogèrent les employés de Grisé, aucun d&#8217;eux ne se rappela avoir vu les deux fils de Bernier faire acte de présence au bureau du député de Chambly. Quelques mois avant le dépôt des accusations, Gilles Bernier avait eu la candeur de vanter les talents de son fils Maxime à un journaliste du quotidien The Gazette. (3) Le député de Beauce prétendit que Maxime Bernier avait été l&#8217;&#171;&nbsp;un des meilleurs recherchistes&nbsp;&#187; de la colline parlementaire. Selon lui, Grisé aurait versé entre 7000 $ et 9000 $ en salaire à Maxime Bernier, qui étudiait alors à l&#8217;université d&#8217;Ottawa.</p>
<p>Quant à Bruno Grisé, le député Bernier affirma qu&#8217;il lui avait versé près de 2000 $ pour avoir effectué des recherches sur certains sujets de l&#8217;heure, comme les pluies acides et le libre-échange, ainsi que pour avoir mené des enquêtes d&#8217;opinion. Gilles Bernier déclara à qui voulait l&#8217;entendre que le fils de l&#8217;ex-député Grisé avait accompli tant de travail à son bureau qu&#8217;il était incapable de se souvenir des sujets sur lesquels  les sondages portaient, ni quelle avait été la méthodologie utilisée.</p>
<p>Au cours des années qui suivront, Bernier tenta d&#8217;obtenir le rejet des accusations en invoquant toutes sortes de technicalités légales, ce qui eut pour effet de retarder la tenue du procès. En mai 1991, Bernier chercha à faire invalider les mandats de perquisition exécutés par la GRC à son bureau de comté et à son bureau de député au parlement. Son avocat plaida que cette intervention avait été inutile, car la GRC avait perquisitionnée le bureau du vérificateur du parlement six mois plus tôt. Mais la juge Louise Charron, de la division générale de la cour de l&#8217;Ontario,  rejeta ces arguments. (4)</p>
<p>Au cours du même mois, les deux accusés cherchèrent à se soustraire aux accusations en se prévalant de la loi C-79, nouvellement entrée en vigueur. Le controversé projet de loi avait été adopté après que le commissaire de la GRC de l&#8217;époque, Norman Inkster, révéla, en décembre 1989, que plus de trente députés et sénateurs canadiens avaient fait l&#8217;objet d&#8217;enquête pour diverses infractions lors des cinq années précédentes. (5)</p>
<p>La loi C-79 modifia la Loi sur le Parlement en stipulant que le Bureau de régie interne de la Chambre des communes exerçait désormais une compétence exclusive relativement à la manière dont chacun des députés fédéraux dispose de leurs enveloppes budgétaires respectives. Mais la juge Maria Linhares de Sousa, de la division provinciale de la cour de l&#8217;Ontario, statua plutôt que la nouvelle législation ne s&#8217;appliquait pas dans cette affaire. (6)</p>
<p>L&#8217;avocat de Bernier décida ensuite de porter ce jugement en appel. C&#8217;est pour ce motif qu&#8217;il demanda et obtint de la juge de Sousa une remise de l&#8217;enquête préliminaire. Mais en octobre 1991, le juge Émile Millette, de la division générale de la cour de l&#8217;Ontario, décida de prononcer l&#8217;arrêt des procédures en faveur du député Bernier. La raison&nbsp;? Une simple erreur de procédure. Dans sa décision, le juge Millette affirma que la durée de la remise accordée par la juge de Sousa avait dépassé la limite de huit jours fixée par le Code criminel. (7)</p>
<p>Ce jugement, qui ne s&#8217;appliquait qu&#8217;à Gilles Bernier, fut ensuite porté en appel par le procureur de la poursuite. En septembre 1992, la cour d&#8217;appel d&#8217;Ontario décida renverser le jugement Millette et de rétablir les accusations contre le député Bernier. Le tribunal estima que la disposition du code criminel ne s&#8217;appliquait pas car la défense avait consenti à la remise de l&#8217;enquête préliminaire. <img src='http://www.centpapiers.com/wp-content/plugins/smilies-themer/kopete/note.png' alt='(8)' class='wp-smiley' /> </p>
<p>Bernier tenta ensuite de repousser de nouveau la tenue de son enquête préliminaire. Cette fois-ci, son avocat invoqua le fait que le député de Beauce attendait toujours que le Bureau de régie interne du parlement émette une opinion concernant son utilisation des fonds de son enveloppe budgétaire.</p>
<p>En décembre 1992, la juge Charron critiqua la lenteur du Bureau de régie interne à rédiger l&#8217;opinion sollicitée par le député Bernier. Mais le tribunal fut également d&#8217;avis que la loi C-79 n&#8217;avait pas pour effet de bloquer le processus judiciaire et fixa une date pour l&#8217;audition de l&#8217;enquête préliminaire des accusés Bernier et Grisé. (9)</p>
<p>Mais un an et demi plus tard, l&#8217;enquête préliminaire n&#8217;avait toujours pas procédé en raison des tactiques dilatoires utilisées par les avocats de Bernier. En avril 1994, la cour d&#8217;appel d&#8217;Ontario commença d&#8217;ailleurs à montrer des signes d&#8217;impatience à l&#8217;égard du député de Beauce. (10)</p>
<p>Finalement, le député Bernier subissait son enquête préliminaire en juin 1994, soit quatre ans après le dépôt des accusations. Gilles Bernier fut acquitté au bout de deux journées d&#8217;audition. Pourtant, la juge de Sousa était d&#8217;avis que le contrat conclut entre Bruno Grisé et le bureau de député de Bernier était clairement frauduleux. &#171;&nbsp;M.&nbsp;Bernier participa physiquement aux fraudes en signant les contrats et en autorisant les paiements&nbsp;&#187;, déclara le tribunal. (11)</p>
<p>Mais la juge de Sousa ajouta que la poursuite n&#8217;avait pas réussi à faire la preuve hors de tout doute raisonnable que les actions de l&#8217;accusé Bernier étaient par animées par l&#8217;intention criminelle de commettre la fraude reprochée. Pour cette raison, de Sousa ne vit d&#8217;autres choix que de conclure qu&#8217;il n&#8217;y avait pas matière à procès et mit fin à la saga judiciaire en prononçant l&#8217;acquittement du député de Beauce.</p>
<p>De son côté, l&#8217;ex-député Grisé reconnut sa culpabilité à deux accusations d&#8217;abus de confiance portées contre lui et fut condamné à payer une amende de 5000 $. Ce plaidoyer de culpabilité signifiait-il que Maxime Bernier avait empoché des fonds publics obtenus de manière frauduleuse&nbsp;? Les témoignages des employés du bureau de Grisé que recueillirent les enquêteurs de la GRC semblent suggérer que oui.</p>
<p>Malheureusement, les articles de journaux de l&#8217;époque s&#8217;attardèrent davantage à l&#8217;acquittement de Bernier et s&#8217;intéressèrent peu aux implications du plaidoyer de culpabilité d&#8217;un ancien député conservateur qui avait alors quitté la vie politique depuis cinq ans. Il reste que seul le principal intéressé pourrait aujourd&#8217;hui tirer cette affaire au clair.</p>
<p>Sources&nbsp;:</p>
<p>&nbsp;(1) The Gazette, &#171;&nbsp;RCMP charge Tory MP and ex-MP with fraud&nbsp;&#187;, Andrew McIntosh, June 30, 1990, p. A1.<br />
<br />&nbsp;(2) La Presse, &#171;&nbsp;Fraude et abus de confiance&nbsp;: le député Grisé plaide coupable&nbsp;&#187;, Pierre Bellemare et Maurice Jannard, 24 mai 1989, p. A1.<br />
<br />&nbsp;(3) The Gazette, &#171;&nbsp;Mounties investigate Tory MP Bernier&nbsp;&#187;, Andrew McIntosh, January 12 1990, p. A1.<br />
<br />&nbsp;(4) The Toronto Star, &#171;&nbsp;MP loses challenge of RCMP warrants to search offices&nbsp;&#187;, Stephen Bindman, May 25, 1991, p. A11.<br />
<br />&nbsp;(5) La Presse, &#171;&nbsp;La GRC enquête sur 15 parlementaires&nbsp;&#187;, Gilles Paquin, 13 décembre 1989, p. A1<br />
<br />&nbsp;(6) La Presse, &#171;&nbsp;Grisé et Bernier tentent de se prévaloir de la nouvelle loi&nbsp;&#187;, Marie Tison, 29 mai 1991, p. B1.<br />
<br />&nbsp;(7) La Presse, &#171;&nbsp;La Couronne n&#8217;a pas encore réagi à l&#8217;arrêt des procédures contre le député Bernier&nbsp;&#187;, 24 octobre 1991, p. B4.<br />
<br />&nbsp;(8) The Ottawa Citizen, &#171;&nbsp;Court restores fraud charges against Tory MP&nbsp;&#187;, Stephen Bindman, September 22, 1992, p. A4.<br />
<br />&nbsp;(9) The Windsor Star, &#171;&nbsp;Judge scolds MP ethics panel&nbsp;&#187;, December 1 1992, p. A9.<br />
<br />&nbsp;(10) The Gazette, &#171;&nbsp;MP assailed for bids to delay trial&nbsp;&#187;, Stephen Bindman, April 2 1994, p. B7.<br />
<br />&nbsp;(11) The Gazette, &#171;&nbsp;Quebec MP acquitted of corruption charges&nbsp;&#187;, Stephen Bindman, June 8 1994, p. B1.</p>
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		<title>Ingérence du gouvernement Harper dans les primaires américaines : de quoi je me mêle ?!</title>
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		<pubDate>Sun, 13 Apr 2008 08:42:17 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Bureau des affaires louches</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Le gouvernement conservateur de Stephen Harper est réputé pour sa manie de tenir à distance les journalistes, son allergie à la transparence et son penchant naturel pour la cachotterie. Paradoxalement, ce même gouvernement semble aussi avoir développé la fâcheuse habitude de fourrer son nez là où il ne devrait pas puisqu&#8217;il possède une feuille de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img src="http://www.centpapiers.com/IMG/arton3531.jpg" border="0" />
<p>Le gouvernement conservateur de Stephen Harper est réputé pour sa manie de tenir à distance les journalistes, son allergie à la transparence et son penchant naturel pour la cachotterie. Paradoxalement, ce même gouvernement semble aussi avoir développé la fâcheuse habitude de fourrer son nez là où il ne devrait pas puisqu&#8217;il possède une feuille de route peu reluisante en matière d&#8217;ingérence politique en période électorale.</p>
<p>Par exemple, en octobre 2006, le président du conseil du Trésor du gouvernement Harper, John Baird, intervient dans les élections municipales d&#8217;Ottawa en retardant le financement du projet d&#8217;expansion du train léger si cher au maire sortant, Bob Chiarelli, un ancien député du Parti libéral ontarien. Soulignons qu&#8217;à l&#8217;époque où il siégeait à l&#8217;assemblée législative de l&#8217;Ontario, le libéral Chiarelli avait affronté Baird, qui était alors député au sein du parti conservateur de Mike Harris.</p>
<p>Devenu l&#8217;un des membres les plus puissants du gouvernement Harper, Baird est alors en position de rendre à Chiarelli la monnaie de sa pièce. Ainsi, la décision inusitée de Baird dans le dossier du train léger fait carrément dérailler la campagne de Chiarelli et contribue à l&#8217;élection de Larry O&#8217;Brien, un homme d&#8217;affaires dont les idées en matière de loi &amp; d&#8217;ordre sont proches de celles des conservateurs. (1) Notons d&#8217;ailleurs que le maire O&#8217;Brien doit aujourd&#8217;hui répondre d&#8217;accusations criminelles de corruption.</p>
<p>Ensuite, lors des élections générales québécoises de mars 2007, l&#8217;ingérence du gouvernement Harper atteint de telles proportions qu&#8217;elle est dénoncée par les plus importants partis politiques de la province, incluant son allié naturel l&#8217;Action démocratique du Québec (ADQ), obligeant même le premier ministre Jean Charest à rappeler à l&#8217;ordre ses amis du Parti conservateur.</p>
<p>Dans un premier temps, alors que le gouvernement fédéral dépose habituellement son budget vers la fin de février, il choisit exceptionnellement de le faire le 20 mars, soit une semaine avant que les électeurs québécois ne soient appelés aux urnes. L&#8217;attente d&#8217;un budget sensé résoudre le problème du déséquilibre fiscal entre Ottawa et les provinces influence alors toute la dynamique de la campagne électorale. Mario Dumont de l&#8217;ADQ va même jusqu&#8217;à refuser d&#8217;annoncer son cadre financier avant le dépôt du budget fédéral. Lorsque le budget est déposé, les libéraux de Charest se servent alors de la hausse du montant des transferts fédéraux pour en tirer le maximum de capital politique en annonçant des baisses d&#8217;impôts de 950 millions $.</p>
<p>Puis, le lendemain du dépôt du budget, le premier ministre Harper dresse pratiquement toute la classe politique québécoise contre lui en évoquant la nécessité &#171;&nbsp;d&#8217;avoir un gouvernement fédéraliste à Québec&nbsp;&#187; comme condition afin d&#8217;engager d&#8217;éventuelles discussions sur un transfert de points d&#8217;impôt au Québec et sur la limitation du pouvoir fédéral de dépenser dans les champs de compétence provinciale.</p>
<p>André Boisclair du Parti québécois réagit en criant au chantage, affirmant que &#171;&nbsp;même M.&nbsp;Chrétien, dans ses pires moments, ne se serait pas rendu là.&nbsp;&#187; Dumont estime lui aussi que Harper dépasse les bornes. &#171;&nbsp;Je trouve que le mot chantage est trop fort, j&#8217;appelle ça une ingérence&nbsp;&#187;, dit-il, ajoutant&nbsp;: &#171;&nbsp;Je dis qu&#8217;elle est inappropriée à ce point-ci et je demande à M.&nbsp;Harper de laisser les Québécois décider entre Québécois.&nbsp;&#187; (2) Pour sa part, Charest juge bon de rappeler que &#171;&nbsp;ce n&#8217;est pas à quelqu&#8217;un de l&#8217;extérieur du Québec, même si c&#8217;est le premier ministre du Canada, à décider ou à chercher à déterminer avec qui il négocie.&nbsp;&#187; (3)</p>
<p>Non seulement les basses manoeuvres des conservateurs ne connaissent aucune limite sur le plan éthique, mais en plus, elles semblent aujourd&#8217;hui faire abstraction des frontières géographiques. Ainsi, après la campagne électorale d&#8217;Ottawa et celle du Québec, le gouvernement Harper est maintenant soupçonné d&#8217;être intervenu lors des primaires américaines en faisant couler dans les médias des renseignements confidentiels portant sérieusement atteinte à la campagne du candidat favori pour l&#8217;investiture démocrate, soit le sénateur Barack Obama.</p>
<p>Cette fois-ci, les accusations d&#8217;ingérence viennent de nul autre que l&#8217;ambassadeur américain au Canada. L&#8217;affaire est si grave que même le leader du gouvernement conservateur à la Chambre des communes, Peter Van Loan, doit reconnaître &#171;&nbsp;qu&#8217;un événement de ce genre ne favorise pas les relations entre le Canada et les États-Unis&nbsp;&#187;. (4) Ce qui est tout de même ironique quand on se rappelle que ce sont les conservateurs qui s&#8217;étaient eux-mêmes engagés à améliorer les relations canado-américaines lors des dernières élections générales fédérales.</p>
<p>Il est aussi pour le moins insolite qu&#8217;un pays comme le Canada soit accusé de s&#8217;ingérer dans les élections de la plus grande puissance de la planète, qui elle ne s&#8217;est jamais gênée d&#8217;intervenir ouvertement ou clandestinement dans les affaires internes d&#8217;un nombre incalculable d&#8217;États souverains. À ce sujet, la même semaine où Ottawa se retrouve sur la sellette pour son intrusion alléguée dans les primaires américaines, le magazine américain Vanity Fair révèle en grande primeur que l&#8217;administration Bush avait cherché à renverser le gouvernement palestinien élu dirigé par le mouvement de résistance islamique Hamas en armant et en finançant une faction du Fatah. (5)</p>
<p>Voici donc le dossier du Bureau des affaires louches sur l&#8217;&#171;&nbsp;ALENAgate&nbsp;&#187; ou comment le Canada approvisionna en munitions les adversaires du sénateur Obama. Mais avant de nous plonger au coeur de cette controverse, nous vous proposons d&#8217;abord de revenir sur l&#8217;émergence d&#8217;Obama dans la course à l&#8217;investiture démocrate, un phénomène dont la popularité fait des adeptes un peu partout incluant ici même.</p>
<p>La montée en puissance de l&#8217;&#171;&nbsp;Obamania&nbsp;&#187;</p>
<p>Aux États-Unis, la journée connue sous le nom de Super Tuesday est considérée comme étant l&#8217;étape la plus importante des primaires américaines. Il s&#8217;agit effectivement du moment où le plus grand nombre d&#8217;États votent simultanément pour élire les délégués qui seront envoyés aux conventions des deux grands partis, démocrates et républicains, qui se tiendront en août 2008.</p>
<p>Ce sont lors de ces conventions que les délégués des deux partis rivaux désigneront officiellement leurs candidats respectifs à la présidence et à la vice-présidence des États-Unis en vue des élections de novembre 2008. Pour s&#8217;assurer de remporter l&#8217;investiture démocrate, l&#8217;aspirant à la présidence se doit d&#8217;obtenir le soutien d&#8217;au moins 2025 délégués et super délégués (6) (sur un total de 4000), tandis que chez les républicains, le chiffre magique est de 1191 délégués et super délégués.</p>
<p>De nombreux observateurs de la politique américaine estiment que les candidats qui parviennent à remporter le Super Tuesday sont généralement ceux qui obtiennent l&#8217;investiture de leur parti. Ce fut en effet le cas du démocrate Bill Clinton en 1992, du républicain Bob Dole en 1996, et de George W. Bush Jr. et d&#8217;Al Gore en 2000. Lors du Super Tuesday qui se tient le 5 février 2008, un nombre record de vingt-quatre États, soit près de la moitié des cinquante États que comptent les États-Unis, choisissent les délégués des camps démocrates et républicains. Chez les démocrates un total de 2 088 délégués sont élus ce jour là, dont 1 688 assignés à un candidat.</p>
<p>Chez les démocrates, la victoire revient au sénateur de l&#8217;Illinois Barack Obama, qui  réussit à remporter une majorité de délégués dans treize États. Ce résultat confirme l&#8217;avance de la campagne d&#8217;Obama sur celle de sa plus proche rivale, la sénatrice de New York Hillary Clinton. L&#8217;ex-première dame des États-Unis, qui était la favorite au début de la course à l&#8217;investiture démocrate, doit se contenter d&#8217;une victoire dans seulement neuf États, parmi lesquels l&#8217;on retrouve toutefois certains des plus peuplés, comme la Californie et New York. Bilan&nbsp;: Obama compte 838 délégués, contre 826 pour Clinton.</p>
<p>Né à Hawaï d&#8217;un père kenyan et d&#8217;une mère descendante de Jefferson Davis, le président des États confédérés durant la guerre de sécession, le sénateur Barack Obama est le premier politicien d&#8217;origine afro-américaine à devenir un aspirant sérieux à la Maison-Blanche, surpassant de loin l&#8217;exploit du révérend Jesse Jackson qui avait remporté huit primaires, la plupart dans des États du sud, lors de la course à l&#8217;investiture démocrate de 1988. Avant d&#8217;aller plus loin, voici une rapide récapitulation de la carrière particulière de cet homme politique qui fait tant parler de lui, non seulement aux États-Unis mais aussi d&#8217;un bout à l&#8217;autre de la planète.</p>
<p>De 1984 à 1987, Obama travaille comme intervenant social dans le secteur défavorisé  de South Side, à Chicago, à aider les résidents à s&#8217;organiser pour défendre leurs intérêts. Après des études de droit, Obama se joint à un cabinet d&#8217;avocats spécialisé dans les causes de droits civiques, Davis, Barnhill, Miner &amp; Galland. En 1992, il épouse l&#8217;avocate renommée Michelle Robinson, une figure influente du Parti démocrate local gravitant autour du puissant maire de Chicago, Richard M.&nbsp;Daley. C&#8217;est d&#8217;ailleurs Mme&nbsp;Robinson qui propulse Obama sur la scène politique. (7)</p>
<p>Élu une première fois en 1996 au Sénat de l&#8217;Illinois, Obama se distingue par son soutien envers la cause des homosexuels et à la lutte contre le SIDA. Il perfectionne sa maîtrise de l&#8217;art du compromis en réussissant le tour de force d&#8217;obtenir l&#8217;approbation des républicains pour l&#8217;adoption de lois prohibant le profilage racial, étendant la couverture d&#8217;assurance-maladie aux enfants, autorisant la surveillance vidéo des interrogatoires de police et même un moratoire sur l&#8217;application de la peine de mort dans l&#8217;Illinois. En 2000, Obama échoue dans sa tentative de décrocher l&#8217;investiture démocrate en vue des élections à la Chambre des représentants.</p>
<p>En 2002, le sénateur Obama est l&#8217;un des rares politiciens américains à s&#8217;opposer publiquement à la guerre en Irak. En novembre 2004, il fait son entrée au Sénat américain. Devant la multiplication des scandales de corruption et de conflits d&#8217;intérêts chez les élus de Washington, Obama fait adopter les plus importantes réformes en matière d&#8217;éthique et de lobbying depuis l&#8217;affaire du Watergate. <img src='http://www.centpapiers.com/wp-content/plugins/smilies-themer/kopete/note.png' alt='(8)' class='wp-smiley' />  Reproduisant la recette qui fit sa marque de commerce au Sénat de l&#8217;Illinois, Obama réussit à obtenir l&#8217;appui des républicains. En février 2007, il annonce sa candidature à l&#8217;investiture du Parti démocrate.</p>
<p>Orateur charismatique et communicateur habile, Obama sait faire frissonner les foules. Celui dont le prénom signifie &#171;&nbsp;béni&nbsp;&#187; en hébreu, en arabe et en swahili bâti sa campagne autour du thème de l&#8217;espoir. En pointant son emblème de campagne, un &#171;&nbsp;O&nbsp;&#187; en forme de soleil qui se lève, le sénateur déclare ceci à une foule débordant d&#8217;enthousiasme&nbsp;: &#171;&nbsp;Nos pancartes ne parlent pas d&nbsp;?Obama, elles parlent d&#8217;espoir. Je ne peux que parler d&#8217;espoir parce que je suis là aujourd&#8217;hui. Je ne suis pas né privilégié. Ma mère était une ado. Mon père est parti quand j&#8217;avais 2 ans. Élevé par mes grands-parents. Je ne devrais pas être là. Mais ils m&#8217;ont donné de l&#8217;amour, une éducation, et ils m&#8217;ont donné de l&#8217;espoir.&nbsp;&#187; (9)</p>
<p>Le changement est un autre thème qu&#8217;il martèle sans arrêt. Obama cultive son image d&#8217; &#171;&nbsp;outsider&nbsp;&#187; en se présentant comme un politicien qui n&#8217;est pas encore rentré dans le moule. La veille du caucus (assemblées d&#8217;électeurs) en Iowa, il lance à ses partisans&nbsp;: &#171;&nbsp;Certains disent&nbsp;: &#8217;Obama est peut-être une source d&#8217;inspiration, il a peut-être de bonnes idées, mais il n&#8217;a pas été assez testé à Washington. On va le faire mijoter un peu plus, faire évaporer tout son espoir, pour qu&nbsp;?il parle comme les autres, et alors il sera prêt&nbsp;?&#8217;&nbsp;&#187;</p>
<p>Mettant de l&#8217;avant un discours rassembleur, Obama se démarque également par sa volonté de dépasser les clivages partisans qui caractérisent depuis si longtemps la politique américaine. Le 5 janvier 2008, il parle de son rêve de former une grande coalition&nbsp;: &#171;&nbsp;Je pense que de très nombreux républicains &#8211; et certainement des indépendants &#8211; qui ont perdu confiance en leur gouvernement estiment que plus personne ne les écoute, qu&#8217;ils croulent sous le coût croissant des soins médicaux et de l&#8217;éducation supérieure, et ne croient plus à ce que disent les politiques. Or nous pouvons attirer ces indépendants et certains républicains dans une coalition qui marche, une majorité qui marche en faveur du changement.&nbsp;&#187;</p>
<p>S&#8217;il remporte certains succès au début de l&#8217;année 2008, comme le caucus en Iowa et les primaires en Caroline du sud, c&#8217;est vraiment sa victoire lors du Super Tuesday qui lui permet de se positionner en tant que meneur dans la course à l&#8217;investiture démocrate. Sa côte popularité atteint des sommets alors que les comparaisons flatteuses se multiplient&nbsp;: quand ce n&#8217;est pas le &#171;&nbsp;Michael Jordan de la politique&nbsp;&#187;, on le dépeint comme le &#171;&nbsp;JFK noir&nbsp;&#187;. Son aura transcende même les frontières des États-Unis. En effet, les adeptes d&#8217;Obama se multiplient d&#8217;un bout à l&#8217;autre du monde, du Nigeria au Japon en passant par le Mexique, et même au sein de l&#8217;establishment libéral québécois. (10)</p>
<p>Le quotidien The Gazette révèle en effet que l&#8217;influent libéral John Parisella a récemment fait du porte-à-porte pour la campagne d&#8217;Obama au New Hampshire. Parisella, qui a été directeur général du Parti libéral du Québec (PLQ) et chef de cabinet du premier ministre Robert Bourassa, est est aujourd&#8217;hui président de l&#8217;agence de publicité BCP, membre ad hoc de l&#8217;exécutif du PLQ et conseiller spécial auprès de Jean Charest. Quand Parisella évoque Obama, il en parle avec la plus grande des passions. &#171;&nbsp;Il représente l&#8217;espoir et il représente une façon de faire les choses différemment et on le croit d&#8217;une façon ou d&#8217;une autre&nbsp;&#187;, dit-il. &#171;&nbsp;C&#8217;est comme être en amour. Quand on le voit, on cesse de respirer.&nbsp;&#187; (11)</p>
<p>L&#8217;ampleur de l&#8217;&#171;&nbsp;Obamania&nbsp;&#187; commence même à susciter un malaise chez certains commentateurs politiques américains. &#171;&nbsp;La campagne d&#8217;Obama tend à ressembler dangereusement à un culte de la personnalité&nbsp;&#187;, s&#8217;inquiète Paul Krugman dans le New York Times. (12) Pendant ce temps, rien ne semble pouvoir arrêter l&#8217;ascension d&#8217;Obama, qui vogue de succès en succès. Le 19 février, Obama remporte les primaires du Wisconsin et d&#8217;Hawaï, ce qui constitue sa dixième et sa onzième victoire consécutives depuis le Super Tuesday. À ce moment-là, Obama compte une centaine de délégués de plus que sa rivale Clinton (1374 contre 1275).</p>
<p>Il est dès lors devenu clair que la campagne de Clinton est sérieusement en péril. Mais la combative sénatrice est encore loin de s&#8217;avouer vaincue. Lors de divers débats télévisés, les deux candidats vedettes du Parti démocrate croisent le fer sur la guerre en Irak, leurs plans respectifs relativement à la couverture médicale et leurs positions sur l&#8217;Accord de libre-échange Nord-Américain (ALENA) entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, en vigueur depuis 1994. Aux États-Unis, plus les craintes de récession s&#8217;accentuent, plus le vent du protectionnisme souffle fort. C&#8217;est pourquoi tant Obama que Clinton jouent à celui qui se distancera le plus de l&#8217;ALENA.</p>
<p>Ainsi, l&#8217;équipe d&#8217;Obama ne manque pas une occasion d&#8217;associer Clinton à l&#8217;ALENA, en disant notamment que la sénatrice new-yorkaise s&#8217;était toujours montrée favorable envers cet accord et qu&#8217;elle n&#8217;a changé son fusil d&#8217;épaule seulement depuis qu&#8217;elle est en campagne pour l&#8217;investiture démocrate. Il est vrai que dans son autobiographie intitulée &#171;&nbsp;Mon Histoire&nbsp;&#187;, la sénatrice avait élevé la ratification de l&#8217;ALENA, en 1993, au rang  de &#171;&nbsp;succès&nbsp;&#187; de la présidence de son mari Bill Clinton. (13)</p>
<p>Toujours est-il que la sénatrice Clinton dit aujourd&#8217;hui avoir l&#8217;intention d&#8217;&#171;&nbsp;améliorer&nbsp;&#187; l&#8217;ALENA et même de mettre la pédale douce sur le commerce extérieur dès novembre prochain, le temps de &#171;&nbsp;revoir systématiquement tous les accords commerciaux pour vérifier qu&#8217;ils sont bénéfiques pour les travailleurs américains&nbsp;&#187;. De son côté, Obama s&#8217;engage à adopter une &#171;&nbsp;Loi des employeurs patriotes&nbsp;&#187; pour pénaliser les délocalisations d&#8217;entreprises. &#171;&nbsp;Je ne signerai aucun accord commercial (&#8230;) qui ne comporte pas de protections pour notre environnement et pour les travailleurs américains&nbsp;&#187;, promet-il.</p>
<p>La rhétorique protectionniste s&#8217;amplifie au fur et à mesure que s&#8217;approchent les primaires de l&#8217;Ohio, qui se tiennent le 4 mars 2008. Cela s&#8217;explique par le fait que la perte de 200 000 emplois dans le secteur manufacturier de l&#8217;Ohio depuis l&#8217;an 2000 est attribuée, à tort ou à raison, aux effets pervers de l&#8217;ALENA. En plus de l&#8217;Ohio, les démocrates tiennent également leurs primaires au Texas, au Vermont et à Rhode Island, ce qui incite certains observateurs à parler d&#8217;un &#171;&nbsp;mini Super Tuesday&nbsp;&#187;. En tout, 260 délégués sont en jeu, dont 141 dans l&#8217;Ohio et 193 au Texas, lors de cette journée qui pourrait bien s&#8217;avérer être fatidique pour la campagne de Clinton.</p>
<p>Compte tenu de sa situation précaire, la sénatrice se doit de faire bonne figure en Ohio comme au Texas. Il en va de l&#8217;avenir même de sa campagne, reconnaît l&#8217;ex-président Bill Clinton, qui est très impliqué à soutenir les efforts de son épouse dans la course à l&#8217;investiture. Or, même si l&#8217;Ohio est un État où la sénatrice est sensée jouir d&#8217;une base solide, la partie n&#8217;est pas gagnée d&#8217;avance. Si les sondages de cet État lui accordent une avance de quelques points ou la place au coude à coude avec Obama, la tendance est que Clinton ne cesse de perdre du terrain dans les intentions de vote en Ohio comme ailleurs aux États-Unis depuis sa défaite au Super Tuesday. (14)</p>
<p>C&#8217;est peut-être pourquoi tous les espoirs semblent permis dans le camp d&#8217;Obama. À en croire le New York Times, en dépensant près de deux fois plus d&#8217;argent que sa rivale en publicité électorale sur les réseaux télévisés de l&#8217;Ohio et du Texas, Obama chercherait ni plus ni moins qu&#8217;à assener le coup de grâce à la campagne de Clinton. Ainsi, pour le seul mois de février, l&#8217;achat de temps d&#8217;antenne dans ces deux États totalise 15.3 millions$ pour la campagne d&#8217;Obama, contre 8 millions$ pour le camp de Clinton. (15)</p>
<p>La rhétorique électoraliste mise à nu</p>
<p>Le 26 février, lors d&#8217;un débat télévisé tenu à Cleveland, en Ohio, Clinton décide de mettre le paquet. La candidate va jusqu&#8217;à prétendre que si elle est élue présidente, son administration aurait recours à la clause de l&#8217;ALENA permettant à tout pays signataire de se retirer du traité en cas de refus de la part du Canada ou du Mexique de renégocier l&#8217;entente. Question de ne pas être en reste, Obama se dit quant à lui prêt à &#171;&nbsp;utiliser le marteau d&#8217;un potentiel désengagement comme effet de levier pour nous assurer que les normes du travail et au niveau de l&#8217;environnement soient renforcées&nbsp;&#187;.</p>
<p>À Ottawa, cette soudaine surenchère de déclarations anti-ALENA ne passe pas inaperçue. Soixante-quinze pour cent des exportations canadiennes étant destinées au marché américain, il pourrait difficilement en être autrement. Aussi, la réaction du gouvernement Harper face aux prises de position des candidats démocrates ne se fait  pas attendre.</p>
<p>Le lendemain du débat Clinton-Obama, le ministre du Commerce international, David Emerson, rappelle aux deux candidats démocrates que le Canada est le principal fournisseur d&#8217;énergie aux États-Unis, ajoutant au passage que l&#8217;ALENA garanti à leur pays un accès avantageux au pétrole canadien. (16) Le ministre Emerson souligne également que toute renégociation du traité ne se ferait pas à sens unique, le Canada ayant lui aussi sa propre liste de récriminations à faire valoir. De son côté, le critique libéral en matière de Finances, John McCallum, affirme que le retrait des États-Unis de l&#8217;ALENA serait &#171;&nbsp;un désastre pour le Canada&nbsp;&#187;.</p>
<p>La même journée, un reportage du réseau Canadian Television (CTV), basé sur une source anonyme, allègue qu&#8217;un membre de l&#8217;équipe d&#8217;Obama aurait téléphoné à l&#8217;ambassadeur du Canada aux États-Unis, Michael Wilson, pour l&#8217;avertir que le sénateur de l&#8217;Illinois avait l&#8217;intention de s&#8217;en prendre à l&#8217;ALENA lors des primaires. (17) Selon le reportage, qui a été préparé par le bureau de CTV à Washington, le but de l&#8217;appel aurait consisté à rassurer les autorités canadiennes en les invitant à ne voir dans les positions anti-ALENA d&#8217;Obama qu&#8217;une forme de rhétorique électorale.</p>
<p>Selon la source, l&#8217;équipe de Clinton aurait livré le même type de message à Ottawa, ce qui est vite démenti par un porte-parole de la sénatrice. Quant à l&#8217;équipe d&#8217;Obama, l&#8217;un de ses porte-parole ne nie pas l&#8217;existence de contacts avec du personnel diplomatique canadien, mais s&#8217;empresse toutefois de préciser que &#171;&nbsp;le sénateur Obama ne fait pas de promesses qu&#8217;il n&#8217;a pas l&#8217;intention de tenir&nbsp;&#187;. (18) De son côté, l&#8217;ambassade canadienne dément formellement par voie de communiqué avoir été contacté par téléphone par quelque membre que ce soit de quelque équipe électorale que ce soit pour discuter de l&#8217;ALENA.</p>
<p>Chose certaine, le premier ministre Harper lui-même ne semble pas prendre très au sérieux ces menaces que font planer les candidats démocrates sur l&#8217;ALENA. Le 28 février, lors de la période des questions à la Chambre des communes, Harper affirme qu&#8217;il a &#171;&nbsp;appris à accueillir avec un certain scepticisme les propos de politiciens de l&#8217;opposition concernant des accords de libre-échange durant des campagnes électorales&nbsp;&#187;. (19) Le chef conservateur fait ensuite référence à l&#8217;engagement qu&#8217;avait pris Jean Chrétien lors des élections générales d&#8217;octobre 1993. &#171;&nbsp;Nous nous souvenons tous de la promesse des libéraux d&#8217;il y a une quinzaine d&#8217;années&nbsp;: ils voulaient déchirer l&#8217;ALENA&nbsp;&#187;, rappelle-t-il. Évidemment, une fois au pouvoir, il n&#8217;en fut rien.</p>
<p>Maintenant que toutes les parties impliquées démentent l&#8217;ensemble des allégations contenues dans son premier reportage, CTV met de l&#8217;avant une nouvelle version de l&#8217;affaire dans un autre reportage diffusé le 29 février. (20) Cette fois-ci, CTV allègue qu&#8217;un important conseiller économique de l&#8217;équipe d&#8217;Obama, Austan Goolsbee, aurait discuté de l&#8217;ALENA avec le consul canadien à Chicago, Georges Rioux, plus tôt en février.</p>
<p>Contacté par CTV, Goolsbee, qui enseigne l&#8217;économie à l&#8217;Université de Chicago, refuse de dire si cette discussion a vraiment eu lieu et invite plutôt le réseau télévisé à adresser ses questions au quartier général de la campagne d&#8217;Obama. Toutefois, malgré l&#8217;insistance des reporters de CTV, personne parmi la vaste équipe d&#8217;Obama ne daigne répondre à leurs questions.</p>
<p>Par ailleurs, CTV affirme aussi qu&#8217;une source placée au plus haut niveau du gouvernement canadien a reconfirmé qu&#8217;un membre de l&#8217;équipe d&#8217;Obama avait bien logé un appel à l&#8217;ambassade canadienne. Le reportage indique également qu&#8217;un membre important de l&#8217;ambassade canadienne a offert davantage de précisions à CTV au sujet dudit appel téléphonique&#8230; avant de faire ensuite marche arrière, en suggérant qu&#8217;il s&#8217;agissait peut-être là d&#8217;un malentendu.</p>
<p>Le sénateur républicain de l&#8217;Arizona John McCain est le premier aspirant à la Maison Blanche à se servir de ces allégations à des fins partisanes. McCain, qui est alors le meneur dans la course à l&#8217;investiture républicaine, déclare ceci&nbsp;: &#171;&nbsp;Je ne crois pas qu&#8217;il est approprié d&#8217;aller en Ohio et de dire une chose aux gens pendant que votre assistant appelle l&#8217;ambassadeur canadien et lui dit quelque chose d&#8217;autre&nbsp;&#187;.</p>
<p>La même journée, une source proche du bureau du premier ministre du Canada confie au réseau américain ABC que l&#8217;ambassadeur Wilson aurait exagéré l&#8217;importance de  l&#8217;échange survenu entre Goolsbee et Rioux lors d&#8217;une conversation avec le chef de cabinet du premier ministre Harper, Ian Brodie, un ancien professeur de sciences politiques de l&#8217;Université de Western Ontario. (21) Le reportage d&#8217;ABC identifie même Brodie comme étant la fameuse source qui aurait coulé cette histoire au réseau CTV. Ces nouvelles allégations suscitent de nouvelles réactions, et ce, tant sur la scène politique américaine que canadienne.</p>
<p>D&#8217;abord, McCain suggère que les attaques anti-ALENA des démocrates pourraient avoir un impact sur l&#8217;engagement canadien en Afghanistan, en disant que &#171;&nbsp;toutes ces choses sont interreliées&nbsp;&#187;. De son côté, le directeur des communications de la campagne de Clinton, Howard Wolfson, demande à ce qu&#8217;Obama dise si des membres de son équipe ont vraiment rassuré le gouvernement canadien au sujet de l&#8217;ALENA. Le porte-parole d&#8217;Obama, Bill Burton, réplique en disant que la seule volte-face qui est survenue relativement à l&#8217;ALENA provient de la sénatrice Clinton.</p>
<p>Si Obama ne peut plus continuer d&#8217;ignorer cette controverse, il choisit d&#8217;abord de se cacher derrière le communiqué de l&#8217;ambassade canadienne. &#171;&nbsp;Le gouvernement canadien a émis une déclaration disant que ce n&#8217;était pas vrai, alors je ne sais pas quelles sont les sources&nbsp;&#187;, affirme le candidat à l&#8217;investiture démocrate. Lors de son passage à WKYC-TV, en Ohio, Obama affirme sur un ton défensif qu&#8217;il n&#8217;a pas à apporter d&#8217;éclaircissements sur sa position concernant l&#8217;ALENA&nbsp;: &#171;&nbsp;Je n&#8217;ai pas à la clarifier. L&#8217;ambassade canadienne l&#8217;a déjà fait en disant que l&#8217;histoire n&#8217;était pas vraie. Notre bureau a dit que l&#8217;histoire n&#8217;était pas vraie. Je pense que c&#8217;est important que vos auditeurs sachent que ce n&#8217;est pas vrai.&nbsp;&#187; (22)</p>
<p>De son côté, Goolsbee nie pour la première fois les propos qui lui sont attribués par le reportage de CTV. &#171;&nbsp;Cette histoire est totalement inexacte. Je n&#8217;ai pas appelé ces gens&nbsp;&#187;, se défend-il au cours d&#8217;un bref entretien avec Jason Horowitz, du New York Observer, toujours le 29 février. (23)</p>
<p>Au Canada, la porte-parole du premier ministre Harper, Sandra Buckler, affirme que &#171;&nbsp;Ian Brodie ne se souvient pas d&#8217;avoir discuté de cette question&nbsp;&#187;. (24) (On notera avec intérêt qu&#8217;il existe une différence entre nier quelque chose et ne pas s&#8217;en rappeler.) Buckler rappelle aussi le démenti émis par l&#8217;ambassade canadienne à Washington. Toutefois, ce n&#8217;est plus l&#8217;ambassadeur Wilson mais bien le consul canadien de Chicago qui est désormais sur la sellette.</p>
<p>Chez l&#8217;opposition, Leslie Swartman, la directrice des communications du chef libéral Stéphane Dion, voit dans cette affaire une preuve d&#8217;ingérence des conservateurs dans la campagne américaine. &#171;&nbsp;Le comble, c&#8217;est qu&#8217;ils se mettent à blâmer l&#8217;ambassadeur d&#8217;avoir exagéré&nbsp;&#187;, dit-elle. &#171;&nbsp;C&#8217;est fou de voir jusqu&#8217;où ils sont prêts à aller pour s&#8217;assurer de l&#8217;élection d&#8217;un Républicain.&nbsp;&#187; Le critique libéral des Affaires étrangères, Bob Rae, abonde dans le même sens. &#171;&nbsp;C&#8217;est l&#8217;Internationale républicaine en action&nbsp;&#187;, affirme Rae, un ancien leader néo-démocrate qui fut premier ministre de l&#8217;Ontario entre 1990 et 1995. &#171;&nbsp;Le gouvernement Harper est tellement idéologique et lié aux Républicains qu&#8217;il utiliserait n&#8217;importe quelle opportunité pour nuire à la campagne d&#8217;Obama&nbsp;&#187;, croit-il.</p>
<p>Puis, le 2 mars, soit à seulement deux jours du &#171;&nbsp;mini Super Tuesday&nbsp;&#187;, l&#8217;affaire connaît un nouveau rebondissement lorsque l&#8217;agence Associated Press dévoile des extraits d&#8217;un mémo se voulant un compte-rendu de la discussion que le consul Rioux a eu avec Goolsbee le 8 février dernier. (25) Selon des sources gouvernementales, le mémo avait initialement été envoyé par courriel à cent vingt employés du fédéral. (26)</p>
<p>L&#8217;auteur dudit mémo écrit notamment que Goolsbee &#171;&nbsp;a eu la franchise de dire que le focus des primaires portait nécessairement sur les affaires domestiques, particulièrement dans le Mid-West, et que la plupart de la rhétorique qui pourrait être perçu comme étant protectionniste reflète davantage une manoeuvre politique plutôt qu&#8217;une politique&nbsp;&#187;. Un autre extrait&nbsp;: &#171;&nbsp;Prenant note de l&#8217;anxiété parmi le public américain à propos des perspectives économiques des États-Unis, Goolsbee a admis candidement l&#8217;émergence d&#8217;un sentiment protectionniste. Il a averti que ce message ne devait pas être pris hors contexte et devait être davantage perçu comme un positionnement politique plutôt qu&#8217;une articulation claire de plans politiques.&nbsp;&#187;</p>
<p>Appelé à réagir au contenu du mémo, Goolsbee déclare que son auteur, Joseph DeMora, un employé du consulat, a déformé ses paroles. &#171;&nbsp;Cette chose à propos d&#8217;un &#8217;positionnement politique plutôt qu&#8217;une articulation claire de plans politiques&#8217;, ce sont les mots de ce gars-là&nbsp;&#187;, dit Goolsbee au sujet de DeMora. &#171;&nbsp;Il ne me cite pas&nbsp;&#187;, insiste-t-il. &#171;&nbsp;Je n&#8217;ai certainement pas utilisé cette phrase en aucune façon.&nbsp;&#187;</p>
<p>Goolsbee estime que peut-être seulement deux ou trois minutes furent consacrées à discuter de l&#8217;ALENA lors de cette rencontre qui totalisa environ quarante minutes. Il reconnaît avoir indiqué au consul canadien qu&#8217;Obama n&#8217;est pas un protectionniste, mais qu&#8217;il est plutôt à la recherche d&#8217;un équilibre entre les politiques de libre-échange et les difficultés économiques que connaissent les travailleurs américains. Cependant, Goolsbee affirme maintenant que cet énoncé ne faisait aucunement référence à l&#8217;ALENA.</p>
<p>Notons cependant que le conseiller économique d&#8217;Obama ne rejette pas le mémo dans sa totalité. Selon Goolsbee, l&#8217;extrait qui suit est authentique et compatible avec la position d&#8217;Obama&nbsp;: &#171;&nbsp;Sur l&#8217;ALENA, Goolsbee suggère qu&#8217;Obama est moins porté à changer fondamentalement l&#8217;accord et plus en faveur de renforcer/clarifier le langage à propos de la mobilité de la main-d&#8217;oeuvre et de l&#8217;environnement et de tenter de veiller à ce que ceux-ci deviennent des principes qui soient au coeur de l&#8217;accord.&nbsp;&#187;</p>
<p>Le problème, c&#8217;est que si la position réelle d&#8217;Obama se résume à &#171;&nbsp;clarifier le langage&nbsp;&#187; de l&#8217;ALENA, cela contraste quelque peu avec ses déclarations publiques dans lesquelles il se disait prêt à menacer de désengager les États-Unis pour forcer la main du Canada et du Mexique à renégocier l&#8217;accord. En d&#8217;autres mots, l&#8217;allégation voulant qu&#8217;Obama tienne un double discours au sujet de l&#8217;ALENA ne serait donc pas totalement dénuée de fondement.</p>
<p>Aussi subtile soit-elle, une telle nuance demeure susceptible de jeter un doute sur la sincérité d&#8217;Obama quant à ses prises de position concernant l&#8217;ALENA. Évidemment, nous n&#8217;avons pas affaire ici à un scandale particulièrement spectaculaire et les Américains en ont vu d&#8217;autres à ce chapitre. Il n&#8217;en demeure pas moins qu&#8217;une affaire pareille peut facilement entacher l&#8217;image d&#8217;un politicien comme Obama qui décida de faire de l&#8217;éthique en politique l&#8217;une de ces marques de commerce.</p>
<p>Les retombées de cette affaire dans la course à l&#8217;investiture démocrate sont loin d&#8217;être insignifiantes. Dans ce type de campagne où le salissage mutuel se substitue souvent aux débats de fond, il n&#8217;est nullement nécessaire de faire la preuve que les allégations qui sont lancées de part et d&#8217;autre soient solides comme du béton pour qu&#8217;elles réussissent à causer des dommages politiques à l&#8217;adversaire. Il suffit juste de soulever un doute dans la tête d&#8217;un nombre suffisant d&#8217;électeurs, et le mal est fait. Avec la fuite du mémo du consulat de Chicago, le sénateur Obama a l&#8217;air du politicien opportuniste typique qui tient un double discours. Pour la première fois, Obama perd son assurance et l&#8217;électorat américain le voit sur la défensive.</p>
<p>C&#8217;est d&#8217;ailleurs sans doute parce qu&#8217;ils réalisent trop bien l&#8217;enjeu de toute cette affaire que certains membres de l&#8217;équipe d&#8217;Obama perdent leur sang-froid au point de fabriquer une véritable histoire à dormir debout dans l&#8217;espoir d&#8217;éviter que ne s&#8217;éveillent des soupçons de duplicité à l&#8217;égard du sénateur de l&#8217;Illinois. Ainsi, l&#8217;équipe d&#8217;Obama, qui se contentait jusqu&#8217;alors de tout nier en bloc, reconnaît maintenant, par la bouche de son directeur de campagne, David Plouffe, que Goolsbee a bien rencontré le consul Rioux. Mais Plouffe ajoute aussitôt que leur conversation était tout ce qu&#8217;il y a de plus informel, en prétendant à qui veut bien l&#8217;entendre que Goolsbee s&#8217;est exprimé seulement à titre de prof d&#8217;université, et non pas en tant que conseiller économique du candidat Obama. (27)</p>
<p>Mais cette position souffre d&#8217;entrée de jeu de sérieux problèmes de crédibilité. D&#8217;abord, s&#8217;il s&#8217;agissait vraiment d&#8217;une petite jasette sans conséquence entre un prof et un diplomate, alors on s&#8217;explique mal pourquoi l&#8217;équipe d&#8217;Obama ne l&#8217;a pas dit dès le début au lieu d&#8217;attendre que des extraits du compte-rendu de la rencontre soient coulés sur le fil de presse des médias nord-américains. Mais ce n&#8217;est pas tout. Non seulement le principal intéressé, c&#8217;est-à-dire Goolsbee lui-même, n&#8217;a-t-il pas soulevé ce moyen de défense, mais en plus, en identifiant quel passage du mémo reflétait la position d&#8217;Obama sur l&#8217;ALENA, ce qui revient donc à s&#8217;exprimer au nom du candidat à l&#8217;investiture démocrate, le conseiller économique invalide totalement l&#8217;explication déjà boiteuse que le directeur de campagne a cherché à mettre de l&#8217;avant.</p>
<p>Puis, comme si la situation n&#8217;était pas suffisamment confuse, le sénateur Obama affirme quant à lui ne voir aucune contradiction entre ses propres positions sur l&#8217;ALENA et le texte du mémo que Goolsbee rejette pourtant en bonne partie. &#171;&nbsp;L&#8217;ambassade canadienne a confirmé qu&#8217;il a dit exactement ce que j&#8217;ai dit durant la campagne, qui est que je crois dans les échanges commerciaux, mais qu&#8217;il est important pour nous d&#8217;avoir des normes en matière de travail et d&#8217;environnement qui soient exécutoires&nbsp;&#187;, déclare le candidat à l&#8217;investiture démocrate. (28)</p>
<p>Bien entendu, l&#8217;équipe d&#8217;Obama dénonce aussi l&#8217;exploitation éhontée que fait sa rivale de cette controverse. &#171;&nbsp;Mme&nbsp;Clinton sait très bien qu&#8217;elle ne dit pas la vérité, et que sa déformation des faits évidente fait partie de la stratégie avouée de son équipe visant à jeter tout ce qui leur tombe sous la main contre M.&nbsp;Obama aux derniers jours de la campagne&nbsp;&#187;, affirme le porte-parole d&#8217;Obama, Bill Burton.</p>
<p>Il reste que l&#8217;équipe d&#8217;Obama est en partie responsable de la situation pour le moins inconfortable dans laquelle se trouve le sénateur de l&#8217;Illinois. En choisissant initialement de se réfugier dans le déni complet, Obama et son équipe n&#8217;ont fait qu&#8217;empirer leur cas. Puis, une fois pris en défaut, l&#8217;équipe d&#8217;Obama s&#8217;enfonce encore plus profondément dans le mensonge et la duperie, un réflexe classique chez des hommes politiques dénués de scrupules. En agissant ainsi, l&#8217;équipe du candidat à l&#8217;investiture n&#8217;a fait qu&#8217;apporter davantage d&#8217;eau au moulin de leurs détracteurs qui s&#8217;en donnent évidemment à coeur joie, en accusant Obama de chercher à induire en erreur le peuple américain, et plus particulièrement l&#8217;électorat de l&#8217;Ohio.</p>
<p>Ottawa vs Obama</p>
<p>Le 2 mars, l&#8217;affaire est discutée à la populaire émission américaine &#171;&nbsp;Meet the Press&nbsp;&#187; du réseau NBC. &#171;&nbsp;Vous avez un gouvernement de droite au Canada qui essaie d&#8217;aider les républicains et intervient activement dans cette campagne&nbsp;&#187;, accuse Bob Shrum, un important conseiller du Parti démocrate qui joua un rôle clé lors des campagnes présidentielles d&#8217;Al Gore et de John Kerry. (29)</p>
<p>À l&#8217;opposé, Mary Matalin, une stratège bien connue du camp républicain qui travailla notamment pour Georges Bush père et fils, s&#8217;en prend aux démocrates, en les accusant de faire volte-face sur l&#8217;ALENA. Reprenant les propos du ministre Emerson sur l&#8217;approvisionnement en énergie, Matalin déclare ensuite que les sables bitumineux canadiens contiennent autant de pétrole que les réserves d&#8217;or noir de l&#8217;Arabie saoudite.</p>
<p>De ce côté-ci de la frontière, l&#8217;opposition estime que les conservateurs de Harper pourraient se retrouver dans de beaux draps s&#8217;il fallait qu&#8217;Obama devienne le prochain locataire de la Maison Blanche, en novembre prochain. &#171;&nbsp;Si le sénateur Obama est élu, il se rappellera de cet incident&nbsp;&#187;, croit le libéral Bob Rae. (30)</p>
<p>Comme l&#8217;affaire frise désormais l&#8217;incident diplomatique, le ministère canadien des Affaires étrangères cherche à calmer le jeu. Dans un communiqué envoyé le lendemain, le ministère assure qu&#8217;un &#171;&nbsp;récent rapport du consulat général à Chicago n&#8217;avait aucunement pour intention de faire valoir de quelque façon que ce soit que M.&nbsp;Obama et son équipe de campagne exprimaient en privé des vues différentes de celles qui sont exprimées en public, notamment sur l&#8217;ALENA.&nbsp;&#187; (31) Le ministère tient aussi à souligner, à quel point il &#171;&nbsp;regrette profondément toute conclusion qui avait pu être tirée de cet incident.&nbsp;&#187;</p>
<p>À la Chambre des communes, le chef du Nouveau parti démocratique (NPD), Jack Layton, reprend à son compte les allégations d&#8217;ingérence lors de la période des questions. Harper réagit dans un premier temps en notant les regrets exprimés dans le communiqué des Affaires étrangères. Mais Layton revient à la charge en demandant à Harper de ne pas &#171;&nbsp;se porter à la défense du Parti républicain&nbsp;&#187;.</p>
<p>Le premier ministre conservateur répond alors ainsi&nbsp;: &#171;&nbsp;la question du chef du NPD me fait sourire. Il laisse entendre que nous sommes assez puissants pour intervenir dans le processus électoral aux États-Unis et choisir le président. Le gouvernement actuel ne prétend pas avoir un tel pouvoir. Je nie certainement toute allégation selon laquelle le gouvernement actuel aurait tenté de s&#8217;ingérer dans le processus électoral aux États-Unis.&nbsp;&#187; (32)</p>
<p>Bien entendu, l&#8217;équipe de Clinton est bien décidée à tirer le maximum de capital politique de cette controverse, qu&#8217;elle choisi de baptiser &#171;&nbsp;ALENAgate&nbsp;&#187; (&#171;&nbsp;NAFTAgate&nbsp;&#187;, en anglais). Lors d&#8217;une conférence de presse de soixante-quinze minutes, la sénatrice new-yorkaise reproche à Obama de dire une chose aux gens de l&#8217;Ohio et de dire &#171;&nbsp;quelque chose d&#8217;autre à un gouvernement étranger derrière des portes closes.&nbsp;&#187; Son directeur des communications, Howard Wolfson, accuse quant à lui Obama d&#8217;avoir induit en erreur les démocrates en niant à plusieurs reprises l&#8217;existence d&#8217;une conversation entre un de ses conseillers et un diplomate canadien. (33)</p>
<p>Même le gouverneur de l&#8217;Ohio, Ted Strickland, qui s&#8217;est rangé dans le camp de Clinton, se met de la partie. Lors d&#8217;un rassemblement à l&#8217;Université de Toledo, Strickland déclare ceci&nbsp;: &#171;&nbsp;Il est important que le peuple de l&#8217;Ohio comprenne qu&#8217;il a récemment été dévoilé que l&#8217;adversaire de la sénatrice Clinton a pour principal conseiller économique quelqu&#8217;un dont on dit qu&#8217;il a affirmé à des responsables du gouvernement canadien que son adversaire est si peu sérieux à propos de ce qu&#8217;il raconte en Ohio au sujet de l&#8217;ALENA, qu&#8217;il ne s&#8217;agit que de rhétorique politique. Hé bien, nous, en Ohio, croyons qu&#8217;il faut dire ce que vous avez l&#8217;intention de faire et qu&#8217;il faut faire ce que vous dites.&nbsp;&#187; Notons que des rumeurs persistantes veulent que Strickland pourrait être choisi comme candidat à la vice-présidence de Clinton.</p>
<p>Tandis que le premier reportage de CTV est en ligne sur le célèbre site Internet YouTube dès le lendemain de sa diffusion à la télévision (34), la campagne de Clinton se sert allègrement du mémo du consulat canadien dans une annonce publicitaire diffusée sur les stations de radio de l&#8217;Ohio à moins de quarante-huit des primaires. &#171;&nbsp;Comment les habitants de l&#8217;Ohio vont-ils décidé s&#8217;ils croient ou non les paroles d&#8217;Obama&nbsp;? C&#8217;est ce que nous saurons la journée du vote&nbsp;&#187;, conclut l&#8217;annonce. (35)</p>
<p>L&#8217;ampleur de la controverse oblige Obama à consacrer un temps précieux à se défendre des allégations de tenir un double discours sur l&#8217;ALENA, au lieu de mettre de gaver l&#8217;électorat de ses promesses d&#8217;espoir et de changement. Mais la frustration s&#8217;accroît au fur et à mesure que les médias nationaux américains développent leur intérêt envers l&#8217;&#171;&nbsp;ALENAgate&nbsp;&#187;. Le 4 mars, la journée même des primaires, Obama met fin prématurément à une conférence de presse lors de laquelle les journalistes le bombardent de questions sur cette affaire.</p>
<p>Pendant ce temps, certains responsables de l&#8217;équipe d&#8217;Obama éprouvent de plus en plus de mal à contenir leur colère face à Ottawa. &#171;&nbsp;Il y a clairement un malentendu qui a été fomenté par des gens à l&#8217;intérieur du gouvernement&nbsp;&#187;, affirme au quotidien torontois The Globe and Mail un membre non-identifié de l&#8217;équipe d&#8217;Obama. (36) Un autre responsable de la campagne va encore plus loin sur le réseau CBC. &#171;&nbsp;Pourquoi le Canada se mêle-t-il des affaires internes des États-Unis&nbsp;?&nbsp;&#187;, demande-t-il. &#171;&nbsp;Fournir un compte-rendu erroné, à ce moment précis, la veille d&#8217;un vote crucial, n&#8217;est pas un accident, et c&#8217;est vraiment, vraiment stupide.&nbsp;&#187;</p>
<p>À la Chambre des communes, le néo-démocrate Layton demande désormais la tête de Ian Brodie. Ce à quoi Harper répond&nbsp;: &#171;&nbsp;Le gouvernement cherche à trouver le responsable de la divulgation de ces informations au public, mais ce n&#8217;est pas mon chef de cabinet.&nbsp;&#187; (37) Devant l&#8217;empressement du premier ministre à innocenter Brodie, Layton décide de pointer un doigt accusateur en direction du chef conservateur.</p>
<p>&#171;&nbsp;Si le premier ministre affirme aujourd&#8217;hui que le responsable n&#8217;est pas son chef de cabinet, alors qui est-ce&nbsp;?&nbsp;&#187;, demande-t-il, ajoutant ensuite&nbsp;: &#171;&nbsp;Serait-il possible que le premier ministre ait été au courant de cette information et ait autorisé ces fuites afin de nuire à la campagne de M.&nbsp;Obama en vue d&#8217;être candidat à la présidence des États-Unis&nbsp;?&nbsp;&#187; Notons que cet échange entre Layton et Harper et les autres qui suivront seront affichés bien en évidence sur le site Internet de la campagne d&#8217;Obama.</p>
<p>Bien que nous soyons en présence d&#8217;au moins deux fuites, l&#8217;enquête interne au ministère des Affaires étrangères annoncée par le gouvernement ne s&#8217;attaque qu&#8217;à seulement l&#8217;une d&#8217;elle, soit celle du mémo du consulat de Chicago qui fut coulé à l&#8217;agence Associated Press. (38) Or, la première fuite est pourtant celle qui donna lieu au premier reportage de CTV et fut en fait le point de départ de l&#8217;&#171;&nbsp;ALENAgate&nbsp;&#187;. S&#8217;il n&#8217;en tient qu&#8217;à Harper, cette première fuite resterait donc impunie. Évidemment, comme le principal suspect de cette fuite est son propre chef de cabinet, une enquête pourrait facilement l&#8217;éclabousser politiquement, lui et son gouvernement.</p>
<p>&#171;&nbsp;Il n&#8217;est pas tout à fait clair comment un rapport de notre bureau de Chicago, notre consulat de Chicago, s&#8217;est retrouvé aux mains des médias, particulièrement avec un gouvernement qui se montre si dévoué au secret&nbsp;&#187;, remarque Paul Heinbecker, un ancien ambassadeur canadien à l&#8217;ONU, avant d&#8217;ajouter&nbsp;: &#171;&nbsp;On ne peut faire autrement que d&#8217;assumer qu&#8217;il fut coulé délibérément.&nbsp;&#187; (39) Selon lui, l&#8217;auteur de la fuite ne semble pas avoir bien mesuré les conséquences de son geste.</p>
<p>Heinbecker cite à titre d&#8217;exemple le risque que la fuite puisse miner la confiance entre le personnel diplomatique et Ottawa. &#171;&nbsp;Si le gouvernement veut recevoir des comptes-rendus candides de ses bureaux extérieurs, les auteurs de ces rapports doivent être assurés que ce qu&#8217;ils écrivent ne se retrouvera pas dans les journaux&nbsp;&#187;, affirme l&#8217;ex-ambassadeur. De son côté, Bob Rae fait remarquer que les fuites pourraient porter atteinte aux intérêts canadiens à l&#8217;étranger. En effet, après ce qui vient d&#8217;arriver, qui aura encore envie de se confier à un diplomate canadien de manière aussi franche et ouverte que l&#8217;a fait l&#8217;économiste Goolsbee&nbsp;?</p>
<p>Alors que les résultats préliminaires des primaires du &#171;&nbsp;mini Super Tuesday&nbsp;&#187; semblent indiquer que Clinton se dirige vers une victoire en Ohio, le néo-démocrate Layton déclare&nbsp;: &#171;&nbsp;Il ne peut maintenant y avoir aucun doute&nbsp;: la fuite provenant de l&#8217;intérieur du gouvernement canadien a eu un impact sur les élections américaines&nbsp;&#187;. (40) Bref, la controverse est en train de prendre une telle dimension que le premier ministre Harper finit même par en perdre son sourire&#8230;</p>
<p>Notons ici le changement de ton qu&#8217;il adopte dans ses réponses lors de la période des questions du 5 mars. &#171;&nbsp;Une telle fuite n&#8217;est pas utile et elle n&#8217;est pas dans l&#8217;intérêt du gouvernement du Canada&nbsp;&#187;, admet le leader conservateur. (41) &#171;&nbsp;Telle qu&#8217;elle a été orchestrée, c&#8217;est clairement une injustice pour le sénateur Obama et sa campagne. Nous allons veiller à prendre toutes les mesures juridiques et toutes les mesures d&#8217;enquête nécessaires pour découvrir exactement qui en est l&#8217;instigateur.&nbsp;&#187;</p>
<p>Harper annonce du même souffle que le greffier du Conseil privé, Kevin Lynch, va procéder à une enquête interne, ce qui signifie qu&#8217;il reconnaît implicitement que son propre cabinet est sur la sellette. Précisons que le bureau du conseil du Conseil privé est le ministère du premier ministre, ce pourquoi son greffier est considéré comme étant le fonctionnaire le plus important de tout l&#8217;appareil fédéral. Il n&#8217;est peut-être pas inutile non plus de noter ici qu&#8217;en raison de leurs fonctions respectives, Lynch et Brodie se côtoient et travaillent ensembles sur une base quotidienne&#8230;</p>
<p>(On découvrira plus tard que l&#8217;enquête est confiée à la firme BMCI Investigations &amp; Security, dont plusieurs des employés proviennent des rangs du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS). (42) Notons que les demandes de l&#8217;opposition consistant à connaître le mandat exact de la firme sont restées sans réponse.)</p>
<p>Cela étant dit, il reste qu&#8217;il s&#8217;agit là de tout un revirement de la part celui de Harper, qui, à peine vingt-quatre heures plus tôt, disculpait expéditivement son chef de cabinet. Mais Layton reste néanmoins sur sa faim. Le chef du NPD demande maintenant à Harper d&#8217;appeler la Gendarmerie royale du Canada (GRC) afin de déterminer si les fuites contrevinrent à la Loi sur la protection de l&#8217;information ou à l&#8217;article 122 du Code criminel, qui interdit à tout fonctionnaire de rendre publics des renseignements confidentiels sans autorisation. &#171;&nbsp;Si M.&nbsp;Harper n&#8217;est pas prêt à appeler la GRC, cela confirme nos soupçons que c&#8217;était intentionnel,&nbsp;&#187; estime Layton.</p>
<p>Le leader néo-démocrate est d&#8217;ailleurs d&#8217;avis que cette affaire est beaucoup plus grave que la fuite d&#8217;un brouillon du plan vert du gouvernement conservateur qui avait donné lieu à une enquête de la GRC, l&#8217;année dernière. Rappelons qu&#8217;en mai 2007, un jeune employé temporaire du ministère de l&#8217;Environnement avait été interpellé à son bureau, au beau milieu d&#8217;une journée de travail, et avait été emmené, menottes aux poignets, par des policiers en uniformes sous les regards ahuris de ses collègues de travail. (43) Le ministre de l&#8217;Environnement, John Baird, avait alors affirmé que cette arrestation lançait un message clair aux autres employés du fédéral à l&#8217;effet qu&#8217;aucune fuite d&#8217;information ne serait tolérée.</p>
<p>En fin de journée du 5 mars 2008, le journaliste Alexander Panetta de l&#8217;agence Presse Canadienne apporte d&#8217;importantes précisions sur le rôle qu&#8217;aurait joué Ian Brodie dans l&#8217;&#171;&nbsp;ALENAgate&nbsp;&#187;. (44) S&#8217;il veut identifier l&#8217;origine de la fuite qui a secoué les primaires américaines, Harper &#171;&nbsp;n&#8217;a qu&#8217;à tourner son regard vers son propre chef de cabinet, Ian Brodie&nbsp;&#187;, écrit Panetta.</p>
<p>Ainsi, le journaliste révèle que la controverse canado-américaine a commencé le 26 février dernier, lorsque Brodie s&#8217;est mêlé aux nombreux journalistes se trouvant à l&#8217;intérieur d&#8217;une pièce verrouillée du parlement canadien pour étudier le budget Flaherty. Les membres des médias n&#8217;étaient apparemment pas fâchés d&#8217;avoir accès à l&#8217;un des plus importants représentants du gouvernement Harper, lequel est reconnu pour être peu volubile avec la presse parlementaire. Brodie aurait alors commenté les déclarations anti-ALENA du camp démocrate en bavardant amicalement avec des journalistes de CTV.</p>
<p>&#171;&nbsp;Il a dit qu&#8217;un membre de la campagne de Clinton avait suggéré à l&#8217;ambassade de prendre la déclaration avec un grain de sel&#8230; Que quelqu&#8217;un avait téléphoné pour dire de ne pas s&#8217;inquiéter&nbsp;&#187;, affirme un témoin. &#171;&nbsp;Plusieurs personnes l&#8217;ont entendu&nbsp;&#187;, ajoute la source. Ces informations auraient ensuite trouvé leur chemin jusqu&#8217;au bureau de CTV, à Washington. Bien que le reportage de CTV mentionna l&#8217;équipe de Clinton, on ignore cependant pourquoi l&#8217;emphase a été mis sur le camp d&#8217;Obama. Malgré la nature plutôt gênante de ces nouvelles révélations, il reste que Brodie peut continuer à dormir tranquille. Les journalistes protègent bien leurs sources de même que Harper protège bien les membres de son clan.</p>
<p>Entre-temps, les résultats officiels des primaires du &#171;&nbsp;mini Super Tuesday&nbsp;&#187; confirment la défaite d&#8217;Obama en Ohio. Non seulement, la sénatrice Clinton remporte-t-elle l&#8217;Ohio, en recevant 54&nbsp;% des suffrages et en se voyant accorder 75 délégués, mais en plus elle gagne au Texas (51&nbsp;%, 65 délégués) et au Rhode Island (58&nbsp;%, 13 délégués). Le petit État de Vermont est le seul où Obama sort vainqueur, avec 59&nbsp;% des voix, lui donnant un modeste gain de 9 délégués. Avec un total de 1567 délégués, dont 207 super délégués, la campagne d&#8217;Obama conserve néanmoins son avance sur le camp de Clinton, qui en compte 1462, dont 242 super délégués.</p>
<p>(Un bémol doit toutefois être apporté à la victoire de Clinton au Texas, puisque seuls les deux tiers des délégués sont attribués à la proportionnelle dans le cadre d&#8217;une élection primaire, le dernier tiers étant attribué lors de caucus. Il faudra attendre jusqu&#8217;à la fin du mois de mars pour que le caucus texan alloue les derniers délégués. On apprend alors que le score final du caucus permet à Obama de devancer Clinton avec 38 délégués contre 29, portant ainsi le total de délégués attribués au sénateur de l&#8217;Illinois à 99 contre 94 pour l&#8217;ancienne première dame des États-Unis. (45))</p>
<p>Du côté républicain, où l&#8217;on tient également des primaires dans les quatre mêmes États le 4 mars, John McCain triomphe partout et blanchit son plus proche rival, le gouverneur de l&#8217;Arkansas Mike Huckabee. Ce dernier choisissant de se retirer de la course, le sénateur de l&#8217;Arizona et vétéran du Vietnam devient alors le seul candidat en lice pour l&#8217;investiture du Parti républicain.</p>
<p>On ne saurait minimiser l&#8217;importance des résultats du &#171;&nbsp;mini Super Tuesday&nbsp;&#187; pour le reste de la course à l&#8217;investiture. La campagne de Clinton vient de recevoir un nouveau souffle, permettant à la rivale d&#8217;Obama de rester dans la course. Cela signifie que la lutte pour l&#8217;investiture démocrate va non seulement se prolonger sur plusieurs mois, mais aussi gagner en intensité en prenant de plus en plus l&#8217;allure d&#8217;un duel fratricide entre Obama et Clinton. Et pendant ce temps, le républicain McCain aura le beau jeu de se donner des airs d&#8217;homme d&#8217;État s&#8217;élevant au-dessus de la mêlée.</p>
<p>La victoire la plus éclatante de Clinton étant sans contredit celle remportée en Ohio, et ce, tant au niveau du nombre de suffrages exprimés que de délégués attribués, cela soulève évidemment une question aussi épineuse que cruciale&nbsp;: dans quelle mesure les fuites canadiennes ont-elles influencé les résultats en Ohio&nbsp;?</p>
<p>Pour Mark Penn, le principal stratège de l&#8217;équipe de Clinton, il est clair que l&#8217; &#171;&nbsp;ALENAgate&nbsp;&#187; eut un &#171;&nbsp;impact significatif&nbsp;&#187; sur les primaires en Ohio. (46) Les sondages effectués à la sortie des bureaux de vote semblent d&#8217;ailleurs lui donner raison puisqu&#8217;ils indiquent que Clinton a reçu l&#8217;appui de 55&nbsp;% des électeurs qui arrêtèrent leur choix lors des trois dernières journées avant les primaires, alors que la couverture médiatique de l&#8217;&#171;&nbsp;ALENAgate&nbsp;&#187; battait son plein. (47)</p>
<p>En contribuant à gonfler le score de Clinton en Ohio, les fuites auront nécessairement eu pour conséquence d&#8217;alimenter les divisions et la bisbille au sein de la grande famille démocrate. C&#8217;est pourquoi les vrais gagnants sur le plan politique dans cette histoire, ce sont d&#8217;abord et avant tout les républicains, qui sont désormais unis derrière la candidature de McCain. Ce sont eux, ces éternels adversaires des démocrates, qui tireront un réel avantage stratégique des fuites canadiennes.</p>
<p>Bref, l&#8217;affaire des fuites n&#8217;a rien d&#8217;anodin. C&#8217;est ce qui explique sans doute pourquoi l&#8217;ambassadeur des États-Unis au Canada, David Wilkins, sort de son habituelle réserve diplomatique pour dénoncer ouvertement cette fuite du mémo du consul canadien qui &#171;&nbsp;n&#8217;aurait jamais dû avoir lieu&nbsp;&#187;, en la qualifiant d&#8217;&#171;&nbsp;interférence&nbsp;&#187; du Canada dans la campagne américaine sur le réseau CBC, le 6 mars. (48) Mais la petite montée de lait de l&#8217;ambassadeur américain contre le Canada sera de très courte durée. En effet, Wilkins met de l&#8217;eau dans son vin à peine quelques heures plus tard.</p>
<p>&#171;&nbsp;Je crois que le terme &#171;&nbsp;interférence&nbsp;&#187; est un peu fort&nbsp;&#187;, dit maintenant l&#8217;ambassadeur. (49) &#171;&nbsp;Cela laisse entendre un acte intentionnel. Et je n&#8217;ai aucun moyen de savoir si c&#8217;était inintentionnel ou intentionnel, ou quoi que ce soit de cette nature. Mais ma déclaration sur l&#8217;interférence ne signifiait pas une interférence intentionnelle de la part du gouvernement canadien, et malheureusement c&#8217;est de cette façon que cela a été repris.&nbsp;&#187; Affirmant accepter les excuses de l&#8217;ambassade canadienne, Wilkins estime que &#171;&nbsp;le temps est venu de tourner la page sur cet incident regrettable&nbsp;&#187;.</p>
<p>Les observateurs de la scène politique fédérale auront sans doute noté le rôle de premier plan joué par le néo-démocrate Jack Layton en devenant le critique le plus visible du gouvernement conservateur dans l&#8217;affaire des fuites. Bien que le libéral Stéphane Dion soit le chef de l&#8217;opposition officielle, celui-ci attend pourtant jusqu&#8217;à la période des questions du 6 mars avant de s&#8217;en prendre au premier ministre Harper relativement au rôle du Canada dans l&#8217;&#171;&nbsp;ALENAgate&nbsp;&#187;.</p>
<p>Ce détail n&#8217;est pas passé inaperçu aux yeux de Harper, qui en profite pour lancer une pointe à Dion&nbsp;: &#171;&nbsp;Je souligne, à l&#8217;intention du chef de l&#8217;opposition, que, pendant qu&#8217;il s&#8217;employait à lancer toutes sortes d&#8217;accusations fantaisistes destinées à faire scandale, le chef du NPD était en train de s&#8217;occuper de ce dossier.&nbsp;&#187; (50) Dion réplique du tac au tac, en déclarant que &#171;&nbsp;la seule défense du premier ministre consiste à dire que nous ne savons pas par quel scandale commencer dans son cas.&nbsp;&#187;</p>
<p>Harper répond en critiquant encore une fois la performance du leader de l&#8217;opposition&nbsp;: &#171;&nbsp;Le chef du Parti libéral ne sait tellement plus où donner de la tête &#8230; que, lorsque survient, comme je l&#8217;ai dit, une question sérieuse comme la circulation préjudiciable et injuste de propos déplacés sur la campagne du sénateur Obama, il manque complètement le bateau.&nbsp;&#187; Puis, Harper lance à nouveau des fleurs à Layton, en disant&nbsp;: &#171;&nbsp;Le chef du NPD a posé de solides questions à ce sujet. Il mérite des réponses, et nous allons trouver ces réponses.&nbsp;&#187;</p>
<p>Il n&#8217;y a rien d&#8217;exagéré à dire que les libéraux de Dion se sont fait littéralement enlever le tapis sous les pieds par les néo-démocrates. Avec pour résultat que c&#8217;est Layton, et non Dion, qui est invité à discuter de l&#8217;avenir de l&#8217;ALENA sur le réseau CNN la même journée. Aux yeux de millions de téléspectateurs américains, le vrai leader de l&#8217;opposition officielle au Canada, c&#8217;est Layton.</p>
<p>Mais Dion n&#8217;est toutefois le seul à avoir &#171;&nbsp;manqué le bateau&nbsp;&#187;. Gilles Duceppe, le chef du Bloc québécois, admet qu&#8217;il avait cru que l&#8217;impact des fuites serait nul aux États-Unis. &#171;&nbsp;Je m&#8217;étais trompé. C&#8217;est plus sérieux qu&#8217;on le croyait,&nbsp;&#187; dit Duceppe pour expliquer son manque de flair. (51) Le 7 mars, le Bloc pose des questions à la Chambre des communes sur l&#8217;affaire des fuites pour la première fois.</p>
<p>Au même moment, la controverse autour de la renégociation de l&#8217;ALENA connaît un rebondissement pour le moins inattendu lorsqu&#8217;un membre de la Chambre des représentants accuse un ministre du gouvernement Harper de tenir un double discours sur cette question. Le représentant démocrate Michael Michaud du Maine, cofondateur du caucus bipartisan &#171;&nbsp;Friends of Canada&nbsp;&#187; au Congrès américain, révèle en effet que le ministre David Emerson lui aurait dit en privé que le Canada était prêt à renégocier l&#8217;ALENA. (52)</p>
<p>&#171;&nbsp;Lorsque le ministre du Commerce Emerson m&#8217;a dit qu&#8217;il était prêt à renégocier l&#8217;ALENA, j&#8217;étais très optimiste et j&#8217;étais impatient de revenir et de le dire à mes collègues&nbsp;&#187;, dit le représentant Michaud, ajoutant ensuite&nbsp;: &#171;&nbsp;Puis, j&#8217;ai appris plus tard qu&#8217;il ne l&#8217;était pas.&nbsp;&#187; Rappelons qu&#8217;Emerson s&#8217;était en effet montré plutôt hostile aux appels à la renégociation de l&#8217;ALENA lancés par les candidats à l&#8217;investiture démocrate, en allant jusqu&#8217;à sous-entendre qu&#8217;une réouverture du traité commercial pourrait mettre en péril l&#8217;accès privilégié des États-Unis au pétrole canadien.</p>
<p>Michaud, qui affirme que la raison d&#8217;être du caucus &#171;&nbsp;Friends of Canada&nbsp;&#187; est  &#171;&nbsp;d&#8217;avoir un dialogue ouvert et honnête avec nos amis du nord&nbsp;&#187;, se déclare &#171;&nbsp;très déçu&nbsp;&#187; que le ministre Emerson ne dise pas la même chose en public qu&#8217;en privé au sujet de l&#8217;ALENA. Pour le critique néo-démocrate en matière de Commerce, Peter Julian, soit Emerson induit en erreur les Canadiens ou soit il induit en erreur les membres du Congrès américain.</p>
<p>Notons qu&#8217;à aucun moment Emerson ne prend la peine de contredire ou de réfuter l&#8217;allégation de Michaud, ce qui ne peut faire autrement que de nous amener à croire que ce dernier doit dire vrai. Il faut dire que ce ne serait pas là le premier volte-face dans la carrière politique d&#8217;Emerson, qui avait d&#8217;abord été élu sous la bannière du Parti libéral fédéral avant de se semer la consternation parmi ses partisans en acceptant de se joindre au cabinet du gouvernement conservateur de Harper, en février 2006, soit deux semaines après la défaite du gouvernement libéral de Paul Martin.</p>
<p>La semaine suivante, le quotidien The Toronto Star révèle que l&#8217;ambassadeur Michael Wilson s&#8217;était entretenu avec le chef de bureau de CTV dans la capitale américaine, Tom Clark, la veille de la diffusion du premier reportage sur ce qui allait devenir l&#8217;&#171;&nbsp;ALENAgate&nbsp;&#187;. Les principaux intéressés reconnaissent d&#8217;ailleurs qu&#8217;ils eurent cette conversation, bien que Wilson refuse de d&#8217;entrer dans les détails de l&#8217;entretien. Pour sa part, Clark admet que le but de l&#8217;appel à l&#8217;ambassadeur consistait à valider les informations que contenait le reportage que CTV était alors sur le point de diffuser. (53)</p>
<p>Le Star va jusqu&#8217;à suggérer que cette conversation pourrait peut-être expliquer pourquoi le reportage de CTV focussait sur le camp d&#8217;Obama plutôt que sur celui de Clinton, pourtant mis en cause par la source présumée de CTV, Brodie. Chose certaine, il n&#8217;en faut pas plus pour que les libéraux exigent que Wilson quitte son poste d&#8217;ambassadeur le temps que l&#8217;enquête sur les fuites soit menée à terme. Fait particulier, Wilson, qui est un ancien ministre du gouvernement conservateur de Brian Mulroney, avait représenté le Canada lors de la signature officielle de l&#8217;ALENA, à San Antonio, au Texas, le 7 octobre 1992.</p>
<p>En guise de conclusion</p>
<p>Bien que l&#8217;on ne saura peut-être jamais qui au juste manigança la fuite du mémo du consul de Chicago, il reste que de nombreux éléments portent à croire que le coulage d&#8217;informations préjudiciables à la campagne d&#8217;Obama pourrait bien avoir été orchestré à partir des échelons les plus élevés du gouvernement Harper.</p>
<p>Quand Harper dit ouvertement qu&#8217;il accueille avec scepticisme les promesses de Clinton et d&#8217;Obama de renégocier l&#8217;ALENA, il sous-entend qu&#8217;il n&#8217;en croit pas un mot. Et quand un mémo confidentiel du gouvernement canadien fait soudainement son apparition sur le fil de presse et révèle qu&#8217;Obama tient un double discours sur l&#8217;ALENA, nous sommes alors en présence d&#8217;une preuve tangible que notre si clairvoyant premier ministre avait raison de ne pas croire ce politicien qui, comme Jean Chrétien en 1993, est en campagne électorale. Bref, ça tombe tellement bien qu&#8217;un petit peu plus et on croirait que c&#8217;est arrangé avec le gars des vues&nbsp;!</p>
<p>En d&#8217;autres mots, la fuite du mémo est assurément compatible, sinon complémentaire, avec la position adoptée par le gouvernement conservateur à l&#8217;égard des discours protectionnistes des candidats démocrates. S&#8217;il n&#8217;existe pas de preuves matérielles que le gouvernement est derrière cette fuite, force est de constater qu&#8217;elle sert vachement bien ses intérêts.</p>
<p>Voici une liste des autres éléments militant en faveur de la thèse d&#8217;une responsabilité du gouvernement Harper dans l&#8217;affaire des fuites&nbsp;: Le fait que ce gouvernement est réputé pour son désir de contrôler la circulation de l&#8217;information&nbsp;;  les antécédents connus des conservateurs en matière d&#8217;ingérence électorale&nbsp;; le fait que l&#8217;on compte parmi les principaux suspects l&#8217;un des plus importants membres du personnel politique de ce gouvernement (Ian Brodie) et le diplomate canadien occupant le poste le plus important à l&#8217;extérieur du pays (Michael Wilson)&nbsp;; le fait que Brodie, que l&#8217;on dit &#171;&nbsp;habituellement circonspect&nbsp;&#187;, se soit soudainement montré bavard avec des journalistes la veille de la diffusion du premier reportage de CTV sur l&#8217;affaire&nbsp;; le changement d&#8217;attitude de Harper lui-même qui, après avoir tourné en dérision les premières allégations de l&#8217;opposition, est ensuite obligé de se rendre à l&#8217;évidence de la gravité de la situation&nbsp;; et enfin, le refus de ce gouvernement d&#8217;appeler la GRC en dépit du fait que Harper que reconnaît que cette affaire était contraire aux intérêts du Canada.</p>
<p>Bien qu&#8217;il soit indiscutable que les fuites contribuèrent à ressusciter la campagne d&#8217;Hillary Clinton tout en donnant un petit coup de pouce au camp des républicains, il demeure possible que le but premier recherché par leurs auteurs n&#8217;était pas de favoriser un candidat au détriment d&#8217;un autre, mais bien plutôt de contrecarrer l&#8217;émergence de la rhétorique protectionniste américaine, qui peut à elle seule représenter une source de nuisance pour l&#8217;économie canadienne. &#171;&nbsp;La perspective de nouvelles barrières frontalières découragera les investissements au Canada&nbsp;&#187;, écrit à ce sujet le P.D.G. de l&#8217;Institut C.D. Howe, William Robson, dans le Globe and Mail. (54)</p>
<p>L&#8217;&#171;&nbsp;ALENAgate&nbsp;&#187; va-t-il tomber dans l&#8217;oubli lors des primaires à venir ou les adversaires d&#8217;Obama vont-ils plutôt continuer à s&#8217;en servir dans le but de miner la campagne de celui qui continue d&#8217;être le meneur dans la course à l&#8217;investiture démocrate&nbsp;? &#171;&nbsp;Je crois que ça va être un sujet qui va suivre durant le reste de cette campagne. Cela a soulevé des questions sérieuses au sujet d&#8217;Obama&nbsp;&#187;, croit Mark Penn de l&#8217;équipe de Clinton.</p>
<p>L&#8217;&#171;&nbsp;ALENAgate&nbsp;&#187; pourrait effectivement jouer lors des primaires qui se tiendront le 22 avril en Pennsylvanie, un État voisin de l&#8217;Ohio où l&#8217;attribution de 158 délégués sera en jeu. Surtout que la Pennsylvanie connaît des problèmes économiques similaires à ceux de l&#8217;Ohio. Obama &#171;&nbsp;parle d&#8217;arranger l&#8217;ALENA&nbsp;&#187; lance Clinton lors d&#8217;un discours prononcé à Harrisburg, capitale de la Pennsylvanie, le 11 mars. &#171;&nbsp;Mais son principal conseiller économique a assuré le gouvernement canadien qu&#8217;il n&#8217;allait pas vraiment mener cela à terme. Sa position&nbsp;? Seulement des mots&nbsp;&#187;, conclut-elle. (55)</p>
<p>Mais Clinton risque de trouver intérêt à modérer sa rhétorique protectionniste, car son ses positions antilibre-échange sont en train de nuire dangereusement à sa campagne  depuis que son principal conseiller a été contraint de remettre sa démission, le 6 avril dernier. En effet, après le Canada c&#8217;est maintenant au tour de la Colombie de faire intrusion dans les primaires américaines. Voici ce qui s&#8217;est passé.</p>
<p>La sénatrice Clinton s&#8217;oppose au projet de Traité de libre commerce (TLC) entre les États-Unis et la Colombie. Or, son stratège Mark Penn est le P.D.G. de la firme de relations publiques Burson-Marsteller Worldwide retenue par le gouvernement colombien pour faire la promotion du TLC auprès du Congrès américain&nbsp;! Lorsque le Wall Street Journal révèle que Penn était l&#8217;invité principal d&#8217;un déjeuner de travail tenu le 31 mars à la résidence de l&#8217;ambassadrice de Colombie, à Washington, le conseiller de Clinton fait son mea culpa en plaidant l&#8217;&#171;&nbsp;erreur de jugement&nbsp;&#187;. (56)</p>
<p>Le gouvernement colombien réagit en rompant le contrat de 300 000$ avec Burson-Marsteller tandis que Penn doit renoncer à son poste de responsable de la stratégie de la campagne de Clinton. &#171;&nbsp;Penn est celui qui a orchestré la réaction outrée de la sénatrice Clinton au sujet de la rencontre beaucoup plus innocente de Goolsbee avec le consul canadien. Il en a même tiré une publicité. Appelez ça de l&#8217;hypocrisie si vous le voulez&nbsp;&#187;, déclare David Axelrod, stratège principal d&#8217;Obama, sur la chaîne MSNBC. (57)</p>
<p>Décidément, le discours protectionniste est une arme à deux tranchants chez les démocrates&#8230;</p>
<p>Sources&nbsp;:</p>
<p>(1) Le Droit, &#171;&nbsp;L&#8217;ingérence de John Baird&nbsp;&#187;, Pierre Bergeron, 9 janvier 2007, p. 12.<br />
(2) Le Soleil, &#171;&nbsp;Harper rappelé à l&#8217;ordre&nbsp;&#187;, Martin Pelchat, 23 mars 2007, p. 8.<br />
(3) La Presse Canadienne, &#171;&nbsp;Dumont et Charest se distancent des propos d&#8217;Harper, Boisclair en remet&nbsp;&#187;, Isabelle Rodrigue, 22 mars 2007.<br />
(4)  http://www2.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx&nbsp;?DocId=3339547&amp;Language=F&amp;Mode=1&amp;Parl=39&amp;Ses=2<br />
(5) http://www.vanityfair.com/politics/features/2008/04/gaza200804<br />
(6) Les super délégués sont des élus et dignitaires du parti qui jouissent de la liberté de voter comme bon leur semble lors de la convention.<br />
(7) L&#8217;Express, n&#176;2950, &#171;&nbsp;Qui est Barack Obama&nbsp;?&nbsp;&#187;, Philippe Coste, 17 janvier 2008.<br /> <img src='http://www.centpapiers.com/wp-content/plugins/smilies-themer/kopete/note.png' alt='(8)' class='wp-smiley' /> Courrier international, n&#176;&nbsp;897, &#171;&nbsp;Obama et le rêve du consensus&nbsp;&#187;, 10 au 16 janvier 2008, p. 10.<br />
(9) http://www.liberation.fr/actualite/monde/301902.FR.php<br />
(10) http://www.afrik.com/article13951.html<br />
(11) The Gazette, &#171;&nbsp;Charest adviser knocks on doors to help Obama&nbsp;&#187;, Kevin Dougherty, January 8, 2008, p. A3.<br />
(12) Le Figaro, &#171;&nbsp;Intouchable Obama&nbsp;&#187;, Philippe Gélie, 22 février 2008.<br />
(13) Agence France-Presse, &#171;&nbsp;Clinton et Obama jouent à qui se distancera le plus de l&#8217;ALENA&nbsp;&#187;, Charlotte Raab, 25 février 2008.<br />
(14) Agence France-Presse, &#171;&nbsp;Le débat dégénère entre Clinton et Obama&nbsp;&#187;, Alain Jean-Robert, 25 février 2008.<br />
(15) The New York Times, &#171;&nbsp;Spending heavily, Obama attempts knockout blow&nbsp;&#187;, Adam Nagourney, March 2, 2008.<br />
(16) La Presse Canadienne, &#171;&nbsp;ALENA&nbsp;: Emerson répond à Clinton et Obama&nbsp;&#187;, Julian Beltrame, 27 février 2008.<br />
(17)  http://www.ctv.ca/servlet/ArticleNews/story/CTVNews/20080227/dems_nafta_080227/20080227/<br />
(18) Associated Press, &#171;&nbsp;Fact Check&nbsp;: Obama Denies Report on Trade&nbsp;&#187;, Nedra Pickler, February 28, 2008.<br />
(19)</p>
<p>http://www2.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx&nbsp;?Mode=1&#038;Parl=39&#038;Ses=2&#038;DocId=3312029&#038;Language=F</p>
<p>(20) http://www.ctv.ca/servlet/ArticleNews/story/CTVNews/20080228/turkey_Gates_080228/20080229&nbsp;?hub=TopStories<br />
(21) http://www.abcnews.go.com/Politics/Vote2008/story&nbsp;?id=4365922&amp;page=1<br />
(22) The New York Times, &#171;&nbsp;Memo Gives Canada&#8217;s Account of Obama Campaign&#8217;s Meeting on Nafta&nbsp;&#187;, Michael Luo, March 4, 2008.<br />
(23) http://www.observer.com/2008/goolsbee-denies-canadian-nafta-story<br />
(24) The Canadian Press, &#171;&nbsp;Liberals accuse Tories of undermining Obama with leak on NAFTA talks&nbsp;&#187;, Beth Gorham, February 29 2008.<br />
(25) Associated Press, &#171;&nbsp;Obama Adviser Denies Trade Remarks&nbsp;&#187;, Nedra Pickler, March 2, 2008.<br />
(26) Le Devoir, &#171;&nbsp;Fuite sur l&#8217;ALENA&nbsp;: le bureau de Harper est pointé&nbsp;&#187;, Alec Castonguay, 7 mars 2008, p. A1.<br />
(27) thehill.com/leading-the-news/ obama-on-defense-over-canada-memo-on-nafta-2008-03-03.html<br />
(28) http://politicalticker.blogs.cnn.com/2008/03/03/obama-camp-downplays-conversation-with-canada/<br />
(29) The Globe and Mail, &#171;&nbsp;Harper meddling in U.S. primaries, Democrats say&nbsp;&#187;, Brian Laghi, March 3, 2008, p. A4.<br />
(30) Canadian Press, &#171;&nbsp;Canada&#8217;s government is interfering in U.S. election, says strategist&nbsp;&#187;, March 2, 2008.<br />
(31) Agence France-Presse, &#171;&nbsp;Clinton accuse Obama de tenir un double langage sur l&#8217;ALENA&nbsp;&#187;, 3 mars 2008.<br />
(32)  http://www2.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx&nbsp;?DocId=3320018&amp;Mode=1&amp;Parl=39&amp;Ses=2&amp;Language=F<br />
(33) National Post, &#171;&nbsp;Obama accused of lying to voters&nbsp;&#187;, Sheldon Alberts and Mike Blanchfield, March 4, 2008, p. A1.<br />
(34) The Gazette, &#171;&nbsp;Clinton team skillfully used new media to keep the story alive&nbsp;&#187;, Ian Macdonald, March 5, 2008. p. A23.<br />
(35) http://thepage.time.com/script-of-clinton-radio-ad-provided-by-obama-campaign/<br />
(36) The Globe and Mail, &#171;&nbsp;Will Obama&#8217;s &#8217;wink wink&#8217; on free trade help Clinton win precious votes in Ohio&nbsp;?&nbsp;&#187;, John Ibbitson, March 4, 2008, p. A1.<br />
(37) http://www2.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx&nbsp;?DocId=3325160&amp;Mode=1&amp;Parl=39&amp;Ses=2&amp;Language=F<br />
(38) The Canadian Press, &#171;&nbsp;Government will only investigate one of two leaks that hit Obama campaign&nbsp;&#187;, Alexander Panetta, March 4 2008.<br />
(39) Embassy, &#171;&nbsp;Clinton and Obama&#8217;s NAFTA Comments Pose Real Threat&nbsp;&#187;, Lee Berthiaume and Jeff Davis, March 5, 2008.<br />
(40) The Canadian Press, &#171;&nbsp;&#8217;NAFTAgate&#8217; began with offhand remark from Harper&#8217;s chief of staff&nbsp;&#187;, Alexander Panetta, March 5 2008.<br />
(41) http://www2.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx&nbsp;?DocId=3330102&amp;Language=F&amp;Mode=1&amp;Parl=39&amp;Ses=2<br />
(42) Le Devoir, &#171;&nbsp;Affaire Obama-Canada &mdash; Une firme privée enquête sur la fuite&nbsp;&#187;, Alec Castonguay, 27 mars 2008.<br />
(43) Presse Canadienne, &#171;&nbsp;Le fonctionnaire arrêté dénonce une manoeuvre d&#8217;intimidation&nbsp;&#187;, 10 mai 2007.<br />
(44) La Presse Canadienne, &#171;&nbsp;Une remarque du chef de cabinet de Harper aurait lancé le scandale de l&#8217;ALENA&nbsp;&#187;, Alexander Panetta, 5 mars 2008.<br />
(45) Associated Press, &#171;&nbsp;Barack Obama devance Hillary Clinton en nombre de délégués dans le Texas&nbsp;&#187;, 31 mars 2008.<br />
(46) http://www.thestar.com/News/USElection/article/309760<br />
(47) La Presse, &#171;&nbsp;Le Canada, un intrus dans la campagne américaine&nbsp;&#187;, Richard Hétu, 6 mars 2008, p. A24.<br />
(48) Le Devoir, &#171;&nbsp;Fuite sur l&#8217;ALENA&nbsp;: le bureau de Harper est pointé&nbsp;&#187;, Alec Castonguay, 7 mars 2008, p. A1.<br />
(49) The Globe and Mail, &#171;&nbsp;Harper pledges to widen NAFTA leak probe&nbsp;&#187;, Brian Laghi and Campbell Clark, March 7, 2008, p. A1.<br />
(50) http://www2.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx&nbsp;?DocId=3335079&amp;Language=F&amp;Mode=1&amp;Parl=39&amp;Ses=2<br />
(51) Le Soleil, &#171;&nbsp;&#171;&nbsp;Ingérence&nbsp;&#187; dénoncée&nbsp;&#187;, Raymond Giroux, 7 mars 2008, p. 8.<br />
(52) Toronto Star, &#171;&nbsp;Clinton campaign denies NAFTA report&nbsp;&#187;, Tim Harper, March 7, 2008, p. A16.<br />
(53) Toronto Star, &#171;&nbsp;Envoy&#8217;s role in leak questioned&nbsp;&#187;, Tim Harper, March 11, 2008, p. A1.<br />
(54) The Globe and Mail, &#171;&nbsp;NAFTA-gate &mdash; Really, what are Canadians sorry for&nbsp;?&nbsp;&#187;, William Robson, March 13, 2008, p. A17.<br />
(55) The Globe and Mail, &#171;&nbsp;NAFTA-gate &mdash; That old non-denial denial still doesn&#8217;t work&nbsp;&#187;, John Ibbitson, March 12, 2008, p. A17.<br />
(56) The Wall Street Journal, &#171;&nbsp;Clinton Aide Met on Trade Deal&nbsp;&#187;, Susan Davis, April 4, 2008, p.A3.<br />
(57) La Presse, &#171;&nbsp;Les tuiles s&#8217;abattent sur Clinton&nbsp;&#187;, Richard Hétu, 8 avril 2008.</p>
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