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Au Canada, les Premi?res nations sonnent la r?volte sociale et ?cologiste

Mouvement social

Emmanuelle Walter

??L’inertie, c’est fini?!??. Tel est le slogan qui marque le r?veil des Premi?res nations canadiennes. Frapp?s par de graves in?galit?s et discriminations, menac?s par la folie extractive de l’industrie p?troli?re et mini?re, ignor?s du gouvernement ultra-conservateur, peuples autochtones, m?tis et inuits du Canada sonnent la r?volte sociale et ?cologique. Men? par des femmes, leur mouvement multiforme, Idle No More, s’?tend des lointaines plaines glac?es aux m?tropoles, en passant par les r?seaux sociaux.

Des c?r?monies traditionnelles indiennes et des danses rituelles au coeur des centres commerciaux, pour sensibiliser le passant. Des petites silhouettes v?tues de gilets phosphorescents qui marchent le long des routes, avec quelques banderoles, dans le blanc de l’hiver canadien, puis dans la lumi?re du printemps. Ou des manifs toniques, au rythme des tambours, o? l’on arbore plumes rouges et pattes d’ours. Et aussi des blocages d’autoroute et des gr?ves de la faim. Du folklore?? Non, un vaste mouvement social qui commence ? f?d?rer les Premi?res nations canadiennes. Soit un million de personnes (pr?s de 4% de la population se d?clarent autochtones ou am?rindiennes) [1]. Idle No More, ??L’inertie, c’est fini??, c’est tout cela, d’un oc?an ? l’autre?: un mouvement multiforme, non structur?, sans formulaires d’adh?sion, ni salari?s, ni assembl?es g?n?rales. Son objectif?: emp?cher le gouvernement ultra-conservateur canadien de d?truire ressources et environnement, et combattre in?galit?s et discriminations. Le d?fi est d’ampleur.

Le mouvement a ?t? fond? ? l’automne 2012 par quatre femmes, dont deux autochtones, dans la province de la Saskatchewan, ? l’ouest du Canada. C’est encore une femme qui permet sa m?diatisation et son entr?e sur la sc?ne publique?: Theresa Spence, une cheffe de la r?serve d’Attawapiskat (Ontario), qui m?ne?un je?ne de six semaines?dans un tipi ? deux pas du Parlement d’Ottawa [2]. Theresa Spence s’?tait d?j? illustr?e, en 2011, en d?cr?tant l’?tat d’urgence dans sa r?serve devant l’insalubrit? des abris, sans eau ni ?lectricit?, o? des familles enti?res vivaient dans le froid.

Quand le Canada voulait ??tuer l’indien en eux??

Une lutte en forme de revanche pour ces femmes des Premi?res nations, touch?es de plein fouet par les in?galit?s. Celles qui n’ont pas pu terminer leurs ?tudes subissent deux fois plus le ch?mage que les Canadiennes non autochtones (un taux de ch?mage respectif de 20,5 % contre 9,2 %). Les femmes se d?clarant des Premi?res nations, ??M?tisses?? ou ??Inuites?? per?oivent des revenus 25% inf?rieurs ? leurs concitoyennes [3]. Tout en ayant plus souvent ? charge leur famille. Beaucoup sont victimes de violences domestiques dans les r?serves, et d’assassinats dans les grandes villes de l’ouest du pays, o? les plus d?favoris?es se prostituent. En mati?re sociale, la liste de leurs revendications est donc longue?: communaut?s vivant dans la mis?re malgr? les subventions, alcoolisme extr?me, d?pressions, suicides au moins trois fois plus nombreux que dans le reste de la population…

Sans oublier le ??syndrome des pensionnats??, du nom de la politique d’?tat qui en 150 ans a enlev? plus de 150?000 enfants autochtones ? leurs parents pour les placer dans des pensionnats o? r?gnait la maltraitance. Le but?: ??Tuer l’Indien en eux??. Le gouvernement canadien s’en ?tait excus? en 2008. L’ancien Premier ministre Paul Martin vient de qualifier cette politique de???g?nocide culturel???[4].

Derni?re barri?re humaine

C’est par ses mobilisations ?cologistes que le mouvement s’illustre. Sa priorit? est de lutter contre les lois anti-environnementales du gouvernement de Stephen Harper, le Premier ministre canadien. Fin 2012, sous la pression av?r?e de l’industrie des ol?oducs (l’Association canadienne de pipelines d’?nergie), et indirectement des grandes compagnies p?troli?res pr?sentes en Alberta – dont Total, qui y exploite les sables bitumineux -, le gouvernement a r?duit comme peau de chagrin la protection des milliers de lacs et rivi?res du pays. Il a ?galement limit? les processus d’?valuation environnementale pr?alables ? l’exploitation de ressources naturelles, et diminu? la possibilit? pour les Premi?res nations d’?tre consult?es sur ces questions.

Les r?serves indiennes, souvent situ?es dans de vastes espaces naturels au nord du pays, sont particuli?rement menac?es par ces nouvelles r?gles du jeu. Elles risquent de voir augmenter les ravages des industries p?troli?res et mini?res.???En Alberta, o? sont exploit?s les sables bitumineux, les Premi?res nations font venir de l’eau en bouteilles alors qu’elles vivent au bord des fleuves. Les poissons ont trois yeux, la bouche d?form?e, les canards sont englu?s dans les bassins de contention….??, s’insurge Melissa Mollen-Dupuis, la repr?sentante du mouvement au?Qu?bec. Elle fait r?f?rence aux t?moignages des habitants de la communaut? autochtone de Chipewyan, confort?s par?l’?tude?du biologiste David Schindler, qui fait ?tat d’une concentration exceptionnelle de plomb et de mercure dans la rivi?re Athabasca. Une ?tude contest?e par le gouvernement f?d?ral et le lobby p?trolier.???Nous protestons contre la fracturation hydraulique (pour l’extraction du gaz de schiste, ndlr), contre les coupes abusives dans les for?ts, contre l’exploitation des sables bitumineux. Nous sommes la derni?re barri?re humaine entre le gouvernement et les ressources naturelles?!??, poursuit-elle.

Colossale dette ?cologique

Int?grer la dette environnementale qu’accumule le gouvernement et les compagnies p?troli?res et mini?res aupr?s des Premi?res nations, pour faire baisser la bonne note du Canada, attribu?e par des agences de notation, sur les march?s financiers. Telle est l’id?e sugg?r?e par un leader autochtone d’Idle No More en Colombie-Britannique, Arthur Manuel. Puisque les ressources naturelles sont extraites de territoires dont certains sont l?galement?prot?g?s par des trait?s, autant en tenir la comptabilit?. Et cette dette est colossale. En 2012, ?paul?e par l’?tude de l’?conomiste Fred Lazar, les 49 communaut?s de la ??Nation Nishnawbe Aski??, dans le nord de l’Ontario, ont adress? symboliquement au gouvernement de la province une facture de?127 millions?de dollars canadiens (97 millions d’euros).???Soit une annuit? correspondant ? une infime partie de la dette totale sur un si?cle???!

Autre sp?cificit? d’Idle No More?: son fonctionnement.???Chaque matin, les quatre fondatrices et les leaders dans chaque province (le Canada en compte dix, ndlr) utilisent Facebook pour ?changer sur les actions ? venir. Elles sont r?percut?es sur le?site officield’Idle No More??, explique Widia Larivi?re, cofondatrice du mouvement au Qu?bec.?Rien n’est impos?, et au sein m?me de chaque Province, des communaut?s ou des individus prennent des initiatives au nom du mouvement, sans forc?ment nous consulter. Toute l’information passe par les r?seaux sociaux. Les gens se mobilisent au cas par cas.??

Au Qu?bec, on a ainsi pu assister ? des ??teach-in?? (inspir? du mot ??sit-in??), ateliers d’apprentissage ou mini-conf?rences sur le mouvement, et ? des manifestations dans les rues de Montr?al tout autant que dans des communaut?s tr?s ?loign?es. Une?marche?de 1600 kilom?tres a ?t? men?e par de jeunes Autochtones du Nunavik (grand Nord du Qu?bec) baptis?e le ??Chemin des ?tres humains?? (??The Journey of Nishiyuu??), en cri, la langue am?rindienne la plus parl?e au Canada. Le p?riple entam? mi-janvier et en raquettes par sept jeunes de 17 ? 21 ans, par un froid polaire, s’est achev? avec pr?s de 300 marcheurs ? Ottawa, la capitale f?d?rale, deux mois plus tard. Ils n’ont pas ?t? re?us par le Premier ministre – Stephen Harper ?tait parti ? l’a?roport accueillir des pandas venus de Chine… – mais par des centaines de supporters, des sympathisants du mouvement Occupy, des ?cologistes, et par la gauche parlementaire.

??Ce mouvement me d?colonise moi-m?me??

Idle No More est plus qu’un mouvement. C’est ?galement une forme de th?rapie collective, charriant une fiert? identitaire qui rel?ve de la survie, tant la culture des Premi?res nations a ?t? m?thodiquement annihil?e. Les marcheurs du ??Chemin des ?tres humains??, dont certains ?taient d?pressifs et toxicomanes, comme de nombreux jeunes Autochtones, ont dit combien la marche, inspir?e par les longs trajets ? pied que leurs anc?tres accomplissaient pour commercer, avait eu un r?le th?rapeutique et identitaire.???Ce mouvement me d?colonise moi-m?me??, commente Widia Larivi?re, qui a ressorti pour les manifestations un petit tambourin offert par sa m?re qu’elle n’avait jamais utilis?.

Au plan politique, Idle No More a permis aux repr?sentants autochtones – rassembl?s au sein de l’assembl?e des Premi?res nations – de rencontrer Stephen Harper au plus fort de la contestation, en janvier dernier, sans que leurs revendications soient satisfaites pour le moment. Mais le mouvement se poursuit, m?me s’il a disparu des m?dias canadiens depuis que Theresa Spence a cess? sa gr?ve de la faim… Idle No More vient d’ailleurs de s’allier avec une autre organisation autochtone, Defenders of the Land (??D?fenseurs de la terre??) pour concocter un ???t? de la souverainet? qui promet d’?tre agit?. Au menu des revendications?: la r?vocation de la nouvelle loi qui laisse le champ libre ? l’exploitation des ressources naturelles, l’adoption d’un syst?me ?lectoral ? la proportionnelle au niveau f?d?ral, la mise en ?uvre au niveau canadien de la d?claration onusienne des droits des peuples autochtones… et une enqu?te nationale sur les meurtres et disparitions des femmes autochtones. L’?t? sera rouge, avec une plume.

Emmanuelle Walter

Vid?o et photo?: Emmanuelle Walter

Photo de Une?: ??Blaire Russel?via?Global Voices

Notes[1] Au Canada, le mot ??am?rindien?? est moins utilis? qu’aux Etats-Unis. On parle ?galement de ??Premi?res nations?? pour d?signer les peuples autochtones, et on utilise les mots ??autochtones?? (au Qu?bec), ??natives??, ??indigenous people?? ou ??aborigenal people?? (dans les provinces anglophones).

[2] Elle a pris la d?cision de cesser sa gr?ve de la faim suite ? l’adoption d’une d?claration par des organisations autochtones et les deux principaux partis canadiens d’opposition – le Nouveau Parti d?mocratique et le Parti lib?ral. Le Premier ministre Stephen Harper n’a pas accept? de la rencontrer.

[3] Selon?les donn?es les plus r?centes.

[4] Depuis 2008, une ??Commission V?rit? et R?conciliation?? parcourt le pays pour recueillir les t?moignages et faire conna?tre ce pan d’histoire.

 

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