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Attention ? l?abus d?autorit? (1) : noir et blanc

Pol?mique sur la t?l?vision et ses jeux stupides ou r?flexion s?rieuse sur la difficult? de se d?gager d?une autorit? qu?on reconna?t. Un documentaire ? l?int?r?t contrast? qui a quand m?me le m?rite de faire r?fl?chir. Premi?re partie.

yartidangerelectrique02Soumis ? la pression m?diatique, j?ai regard? le documentaire intitul? « Le Jeu de la mort » diffus? sur France 2 le 17 mars 2010 et disponible sur Internet ? partir du 19 mars 2010.

Je me suis volontiers laiss? convaincre de voir cette ?mission dans la mesure o? l?exp?rience de Stanley Milgram sur la soumission ? l?autorit? est un ?l?ment int?ressant pour comprendre certains leviers de l?ob?issance.

Que ce soit au cours des matchs de football, dans un concert populaire, dans une f?te nocturne, le rassemblement de nombreuses personnes qui, prises individuellement, sont raisonnables et intelligentes, peut devenir un v?ritable cauchemar. Dans le cadre de l??mission, le cauchemar pourrait provenir au contraire d?une trop grande solitude.

Je renvoie ? plus d?informations pour rappeler le d?roulement du documentaire.

Je souhaite aborder d?abord le d?roulement du jeu t?l?vis?, ensuite les points qui m?ont paru contestables du documentaire, ceux au contraire int?ressants et y apporter ensuite ma modeste r?flexion et quelques approfondissements possibles.

1. Quelques ?l?ments sur le jeu t?l?vis? en lui-m?me

1.1. Le producteur de l??mission, Christophe Nick, raconte qu?il a eu l?id?e de cette ?mission en regardant l??mission « Le Maillon faible » (sur TF1) o? la pr?sentatrice humilie les joueurs qui, eux-m?mes, doivent s??liminer les uns les autres et il s?est questionn? sur la motivation des joueurs que rien ne for?ait.

1.2. L?animatrice explique aux « questionneurs » (les cobayes de l?exp?rience) que la d?charge ?lectrique constitue un « choc dangereux » mais en ajoutant?: « Il n?y a pas de pas de l?sion irr?versible?; ce n?est qu?un jeu ».

1.3. ? 80 V, premier cri de la victime et rire de son pseudo-bourreau. La premi?re interrogation d?un questionneur survient ? 120 V, ce qui est d?j? ?lev?.

1.4. ? 180 V, la victime crie?: « ?a suffit ». C?est le premier choix?: arr?ter ou continuer. Des questionneurs commencent ? s?inqui?ter?: « C?est pour lui, pour moi, la t?che est facile ». L?animatrice, glaciale, dit alors?: « Ne vous laissez pas impressionner?! ».

1.5. ? 320 V, la victime refuse de r?pondre. ? 360 V, un questionneur dit?: « Je souffre autant que lui ».

1.6. ? 380 V, l?acteur se tait. ? 460 V, l?animatrice lance avec la musique?: « Et c?est gagn??! » (clap clap).

1.7. ? 180 V, neuf questionneurs refusent de continuer, n??coutant que leur partenaire voulant arr?ter, malgr? cinq injonctions de l?animatrice et une du public. Une dixi?me est ferme face ? l?animatrice mais c?de???la pression du?public et poursuit. D?autres arr?tent avant la fin. En tout, 81% ob?issent jusqu?au bout (chez Milgram, c??tait 62%).

2. Points contestables du documentaire

2.1. La premi?re r?serve vient de l??norme marketing servant ? emballer cette ?mission. L?effet d?annonce a commenc? un mois avant la diffusion afin de cr?er d?bats et pol?miques et augmenter son audience. Les ficelles sont classiques et efficaces. M?me le titre du documentaire « Le Jeu de la mort » est racoleur.

2.2. Pour renforcer l?effet racoleur, le documentaire lui-m?me tombe aussi dans le travers de la plupart des ?missions ? sensations?: musique inutilement dramatique, voix off grave et sentencieuse, id?e force martel?e et r?p?t?e etc. Le documentaire fait plus appel ? l??motion qu?? l?intelligence. Pour justement r?fl?chir sur le pouvoir des ?missions de t?l?vision, c?est assez paradoxal. Une forme de manipulation autovalidante.

2.3. Le documentaire est beaucoup trop d?monstratif?: il souhaite insister sur le « pouvoir de la t?l?vision » alors que la t?l?vision n?est pas, en soi, une autorit?, ce n?est qu?un m?dia comme le livre ou l?ordinateur. Le fait de revenir souvent sur ce sujet pollue l?int?r?t de l?exp?rience. Serait-ce pour concurrencer la t?l?r?alit? des cha?nes de t?l?vision priv?es??

2.4. Le d?but du documentaire montrant un pot-pourri de tout ce qu?il se fait d?horrible dans les t?l?visions du monde est par cons?quent inutile car hors sujet. Et trompeur car la r?alit? est souvent tronqu?e, comme ?voquer cet animateur de t?l?vision britannique qui joue ? la roulette russe film? en quasi-direct?: le revolver ?tait charg? ? blanc et l?animateur est un illusionniste.

2.5. Toujours pour parler de l?importance dans la vie humaine de la t?l?vision, le documentaire se permet des calculs tr?s peu pertinents. Pour comparer avec la vie professionnelle.Il calcule le temps pass? durant une vie humaine ? travailler en faisant le classique 8 heures par jour pendant cinq jours par semaine pendant quarante et un ans soit 77?080 heures pour une vie, or ce mod?le social est compl?tement obsol?te, tant sur la dur?e du temps de travail que sur le nombre d?ann?es de travail, avec plus de sept millions de personnes cherchant un emploi stable, etc.Le calcul du temps pass? devant la t?l?vision est encore plus folklorique?: trois heures trente par jour depuis l??ge de cinq ans (pas avant?!) pendant une esp?rance de vie de quatre-vingt ans soit 123?187 heures (calcul d?ailleurs faux et sur?valu? en prenant quatre heures trente de t?l?vision par jour).Concr?tement, la t?l?vision est apparue trop r?cemment pour parler de quatre-vingt ann?es de t?l?vision en continu. Souvent, la t?l?vision est allum?e et les gens font autre chose. De plus, c?est oublier un peu vite que l?ordinateur et Internet, ainsi que les jeux vid?os sont, depuis une d?cennie, en mesure de changer radicalement le comportement vis-?-vis de la t?l?vision (l?audience d?une cha?ne comme TF1 en subit d?ailleurs de s?v?res cons?quences).2.6. L?exp?rience de Stanley Milgram, qui a ?t? r?p?t?e une vingtaine de fois, sur environ trois mille « sujets », n?est plus une nouveaut? (elle date de 1963).Selon Michel Eltchaninoff et Christophe Nick lui-m?me, l?American Psychologist Association a recommand? d?arr?ter ce type d?exp?rimentation qui n?engendre aucun r?sultat nouveau et qui place inutilement les « sujets » dans une situation de stress extr?me?: risque de d?pression et de suicide, pressions psychologiques pour faire accepter leur passage dans le documentaire en disant qu?ils ont r?agi comme tout le monde, relations avec l?entourage, bref, remise en cause personnelle tr?s profonde qui peut causer bien des dommages (France 2 a indiqu? qu?aucun des « questionneurs » n?a demand? d?aide psychologique).

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2.7. La loi Huriet (loi n?88-1138 du 20 d?cembre 1988) est pr?cise concernant tous les tests cliniques?:

??L?investigateur doit alerter le participant sur l’objectif de la recherche, sa m?thodologie et sa dur?e, les b?n?fices attendus, les contraintes et les risques pr?visibles, y compris en cas d’arr?t de la recherche avant son terme puis recueillir son consentement ?crit libre, ?clair? et expr?s. Le participant doit ?tre inform? de son droit de refuser le protocole de recherche et de la possibilit? de se retirer ? tout moment au cours de la recherche.??

Cette r?glementation n?a pas ?t? appliqu?e puisque les questionneurs ont cru qu?ils participaient ? un jeu t?l?vis? (au contraire des « exp?riment?s » de Milgram).

2.8. La repr?sentativit? des 80 personnes choisies in fine est sujette ? caution. Le recrutement s?est fait par de l?e-marketing sur un fichier de 13 000 personnes pour participer ? la maquette d?un jeu t?l?vis? sans gain possible, 2 600 ont r?pondu et ont rempli des questionnaires puis 80 ont ?t? choisis parmi eux pour ?tre repr?sentatifs.Parmi les caract?ristiques, aucun candidat ne devait avoir d?j? particip? ? un jeu t?l?vis? ni avoir cherch? ? y participer. Si l??ge, le sexe, les cat?gories socioprofessionnelles ont effectivement ?t? prises en compte, le nombre 80 correspond ? un ?chantillon statistiquement trop faible pour se permettre de faire des conclusions statistiques (les instituts de sondages le savent depuis longtemps).

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2.9. Le public (100 personnes assistaient le questionneur) a ?t? recrut? par les fili?res classiques de public d??missions t?l?vis?es, avec apparemment quelques difficult?s pour trouver des candidats car l??mission n??tait ?videmment pas connue. Des recrutements ont eu lieu directement dans des lieux publics ? Paris. Ce public ne conna?t rien des enjeux de l??mission.

Ce qui trouble cependant, c?est qu?il aurait d? y avoir 8?000 personnes pour ce public, soit 100 x 80 (le nombre de questionneurs). Or, il n?y en a eu que 2?000, soit 20 groupes de 100 assistant, pour chaque groupe, pendant une demi-journ?e. Donc, un m?me public a assist? quatre « questionneurs » en moyenne.

Pour le premier questionneur, le public est « na?f » mais pour les suivants, la production devait bien lui expliquer que ce n??tait qu?une supercherie, car la victime ?tait toujours la m?me. Or, cette diff?rence de connaissance n?est pas expliqu?e dans le documentaire et les r?sultats ne sont pas pond?r?s par cette diff?rence de traitement du public.

3. Les points int?ressants du documentaire

3.1. Toute la mousse m?diatique a montr? au moins une chose, c?est que l?exp?rience de Milgram n??tait pas excessivement connue des Fran?ais, ce qui m?a beaucoup ?tonn?. ?voqu?e dans un film grand public avec un c?l?bre acteur, Yves Montand, « I comme Icare« , l?exp?rience aurait d? ?tre c?l?bre, ce qui n?est pas le cas.Si une ?mission t?l?vis?e, m?me avec maladresse, permettait d?accro?tre la notori?t? d?une telle exp?rience, ce serait d?j? tr?s utile.

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Elle donne ?galement l?occasion de r?fl?chir sur la soumission ? l?autorit? mais aussi sur le r?le de la t?l?vision (th?me vers lequel le documentaire veut conduire mais qui est ? mon sens hors sujet) avec ses pol?miques p?riph?riques sur l?int?r?t d?une telle ?mission et les ?carts du d?bat qui a suivi. C?est toujours bon de r?fl?chir sur la capacit? ? ob?ir ou ? d?sob?ir. C?est l?enjeu essentiel de la p?riode nazie entre r?sistants et collaborateurs. Mais pas seulement.

3.2. Comme je l??cris plus haut, ce documentaire ne donne aucun ?l?ment sociologique ou psychologique nouveau par rapport ? Milgram. Certes, mais l?exp?rience voulue par son producteur Christophe Nick a cependant cette originalit? de replacer Milgram dans le cadre d?une ?mission t?l?vis?e.

3.3. C?est une exp?rience qui reprend les travaux scientifiques de Stanley Milgram (1933-1984) avec un psychologue social Jean-L?on Beauvois ? la barbe et chevelure blanches faisant office de druide.N?ayant pas eu connaissance de l??tude compl?te, il m?est ?videmment difficile d??valuer l?int?r?t scientifique de cette exp?rience, mais il me semble que la m?thodologie ait ?t? s?rieuse.

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Dans une exp?rience scientifique, il est ?tudi? l?effet de causes sur des cons?quences et de trouver des corr?lations pertinentes, c?est-?-dire, des invariants « cause donne cons?quence », le « donne » ?tant un verbe ? associer ? l?adverbe « n?cessairement ».

Pour bien comprendre les causes, il faut d?abord ?num?rer toutes les causes imaginables (parfois, la vraie cause n?est pas intuitive) puis les s?parer les unes des autres pour voir l?effet de chacune d?elles prises s?par?ment.

Et si j?estime que statistiquement, l??tude para?t pour le moins incompl?te, il me semble dans l?isolement des causes, ce travail ait ?t? r?alis?.

Ainsi, il a ?t? fait quelques essais o? l?animatrice laisse le questionneur seul avec sa victime et son public et dans ce cas, 75% des questionneurs s?arr?tent d?s que la victime le demande. Cette inversion du r?sultat montre que c?est la pr?sence de l?animatrice, donc de l?autorit? reconnue, qui est porteuse de soumission, et pas un certain « sadisme » (plaisir de faire du mal quand l?occasion se pr?sente), ni les encouragements du public (en pr?sence de l?animatrice, seulement une questionneuse reviendra sur sa d?cision ferme d?arr?ter ? cause du public). Reste ? savoir ce que signifient ces 75% sans autre pr?cision, car s?il s?agissait uniquement de quatre questionneurs test?s dans ces conditions, cela n?aurait aucun sens (et font-ils partie des 80 de l?exp?rience et sont-ils d?autres candidats??).

Ces tests critiques permettent donc d??vacuer comme raison de soumission ? l?autorit? certaines ?ventualit?s intuitives comme l?app?t du gain, le sadisme, la pression du public. La pr?sence de l?autorit? ou de la personne qui l?incarne serait le facteur d?terminant.


Dans le prochain article, j??voquerai des pistes qui auraient pu ?tre d?velopp?es lors de l??mission.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 mars 2010)

Pour aller plus loin?:

Pour revoir le documentaire.

Revue de presse.

La pol?mique Christophe Hondelatte vs Alexandre Lacroix.

Informations suppl?mentaires.

I comme Icare.

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