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Apr?s le coton, Monsanto cherche ? multiplier les Ogm en Afrique de l?Ouest

Biotechnologies

Patrick Piro

Le Burkina Faso, l?un des pays les plus pauvres de la plan?te, a opt? pour une vari?t? OGM de Monsanto dans l?espoir de redresser sa fili?re cotonni?re, qui fait vivre trois millions de personnes. Promesses de rendements non tenues, droits de propri?t? prohibitifs, coton de moindre qualit?? Le bilan est plus que mitig?. Qu?importe, Monsanto cherche ? ?tendre son coton OGM et travaille sur des haricots et du sorgho g?n?tiquement modifi?s. Certains craignent???une mainmise des biotechnologies???sur les cultures alimentaires.

Le moral remonte, au sein de la fili?re coton burkinab??: la campagne 2012 vient de s?achever sur une tr?s bonne r?colte d?environ 630?000 tonnes. C?est pr?s de 60 % de mieux que la pr?c?dente saison.???La production de coton transg?nique s?accro?t chaque ann?e??, affirme Karim Traore, pr?sident de l?Union nationale des producteurs de coton (UNPCB), qui regroupe la majeure partie des cultivateurs du pays. Sur 500?000 hectares de coton, environ 55 % auraient re?u cette ann?e des semences OGM.

L? ??or blanc?? est vital pour ce pays, premier producteur d?Afrique de l?Ouest?: il repr?sente plus d?un tiers du produit int?rieur brut et 60 % des recettes d?exportation. Le coton fait vivre indirectement pr?s de trois millions de personnes, un cinqui?me de la population. Mais depuis peu, cette monoculture s?est retrouv?e impuissante face aux ravageurs, devenus r?sistants aux insecticides classiques. Les autorit?s ont alors fait le pari du coton transg?nique dans l?espoir de surmonter la crise?: une vari?t? d?velopp?e par la firme ?tasunienne Monsanto et l?Institut de l?environnement et de recherches burkinab? (Inera), int?grant des g?nes de la bact?rie Bacillus thuringiensis (Bt) produisant des toxines mortelles ou dissuasives pour certains insectes.

Promesses de rendements mirobolants

Au lancement de ce coton ??Bt??, les autorit?s pr?disent des rendements mirobolants ? 45 % de plus qu?en conventionnel?! Mais du laboratoire au champ, les promesses ont pris l?allure de mirages. Dans le petit village de Banwaly, au c?ur de la r?gion cotonni?re de Bobo-Dioulasso, cinq des huit groupements de producteurs ont adopt? le coton Bt. Seydou Ciss? lui a consacr? ses 4,5 hectares de terre. Son b?n?fice annuel, ? l?hectare, est de l?ordre de 60?000 francs CFA (90 euros). ? peine mieux qu?avec une vari?t? conventionnelle. Parmi les quelques dizaines de paysans rencontr?s, aucun n?approche, et de tr?s loin, les rendements vant?s. Certains affirment m?me avoir rapidement l?ch? la vari?t? OGM en raison de r?coltes inf?rieures aux pr?c?dentes.???Nous n?amendons qu?avec du compost naturel, les plants donnaient principalement? des feuilles?!??, t?moigne Sid Mamadou Sawadogo, ? Koumana.

??Sur les plus grandes exploitations, o? l?on respecte toutes les pr?conisations, on obtient jusqu?? 2,7 tonnes ? l?hectare, rel?ve D?hou Dakuo, directeur du d?veloppement de la production ? la Sofitex, la principale des trois soci?t?s cotonni?res du pays, qui contr?le 80 % de la production.?Cependant, toutes exploitations confondues le gain de productivit? moyen, sur cinq ans, s??l?ve ? environ 15 %.???Dans ce pays tr?s rural, l?un des plus pauvres au monde, 60 % des paysans ne poss?dent que de petites parcelles, et travaillent encore ? la binette traditionnelle (daba)?: leur rendement tourne autour de 500 kg ? l?hectare. Le grand bond n?est pas pour eux.???On leur a fait miroiter des perspectives trop optimistes??, reconna?t le cadre, qui les renvoie pourtant ? leur responsabilit??: ils prendraient trop de libert? avec le mode d?emploi du ??paquet technologique??, selon le jargon de l?agro-industrie.

Du laboratoire ? la r?alit?

Nombre de cultivateurs ont cru pouvoir se passer totalement d?insecticides?: travail moins p?nible, intoxications r?duites, plus de temps pour les cultures vivri?res, cet avantage du coton OGM est pl?biscit?. Or il faut conserver deux aspersions de pesticides sur les six n?cessaires en conventionnel ? la vari?t? Bt est inefficace contre les ??piqueurs-suceurs?? (pucerons, cochenilles?). Le coton OGM est aussi exigeant en engrais. Les soci?t?s cotonni?res ont identifi? une anomalie g?n?ralis?e?: le d?tournement d?au moins 30% de l?engrais ??coton?? vers les parcelles de ma?s.???Nous avons eu beau expliquer le pr?judice pour le coton, rien ? faire?!??, soupire D?hou Dakuo.

La strat?gie de redressement de l?industrie cotonni?re par l?adoption rapide du coton Bt, promue avec enthousiasme par les chercheurs, les soci?t?s cotonni?res et l??tat, se heurte ? la logique des paysans. Ils sont davantage pr?occup?s d?assurer leur subsistance que de sp?culer sur les revenus d?une culture de rente et de contribuer aux rentr?es de devises du pays. C?est aussi la cons?quence d?un syst?me de pr?financement sp?cifique ? la fili?re?: la soci?t? cotonni?re avance tous les intrants aux groupements locaux de producteurs, qui la remboursent quand la r?colte leur est pay?e.

Le co?t des droits de propri?t? intellectuels

??Une majorit? de paysans entre dans le circuit du coton dans le but d?acc?der ? de l?engrais ? cr?dit, intrant co?teux qu?il ne pourraient pas se payer autrement??, confirme Aline Zongo, responsable de formation ? destination des paysans d?livr?s par l?ONG africaine Inades [1]. Peu importe ? l?agriculteur que sa r?colte de coton reste modeste, pourvu qu?elle lui permette en bout de saison de solder son ardoise aupr?s de la soci?t? cotonni?re. Si ??l??vasion?? d?engrais n?est pas un ph?nom?ne r?cent, elle est plus pr?judiciable aux rendements avec la vari?t? OGM. De guerre lasse, la Sofitex a r?cemment consenti ? livrer aux groupements de producteurs un surplus d?engrais. Mais seulement pour les cultivateurs qui s?ment plus de trois hectares de coton. La moiti? d?entre eux en est donc d?lib?r?ment exclue. La soci?t? envisage en contrepartie de les convertir ? d?autres cultures de rente, comme le tournesol.

Le malaise principal concerne le pari ?conomique impos? par le mod?le Monsanto. Le prix des semences, surtout, reste en travers de la gorge de tous les paysans. En d?but de saison 2012, le sac, calibr? pour ensemencer un hectare, co?tait 27 000 FCFA (41??) contre 814 FCFA (1,2??) pour les vari?t?s conventionnelles?! Ces derni?res sont certes subventionn?es ? 80 % par l??tat, mais cette aide n?explique pas une telle diff?rence, pas plus que les co?ts d??laboration?: depuis peu, les semences OGM ne proviennent plus de Monsanto, mais de champs classiques d?di?s ? leur multiplication.

Risque financier

L??norme surco?t provient de la d?me pr?lev?e au titre des droits de propri?t? intellectuels. Aux ?tats-Unis, le diff?rentiel de prix entre semences conventionnelles et transg?niques n?a cess? de cro?tre pour atteindre un rapport de un ? six en 2009, calcule Charles Benbrooke, directeur scientifique de l?US Organic Center.???Le mode de calcul de la valeur ajout?e obtenu par cette innovation tout comme sa r?partition laissent songeur??, ?crivent Camille Renaudin, Hugo Pelc et Julien Opois, auteurs d?une ?tude sur le coton OGM au Burkina [2].

Au Burkina Faso, sur 27 000 FCFA, Monsanto pr?l?ve 28 %. La recherche et d?autres structures professionnelles per?oivent 12 %, et les producteurs 60 %. En th?orie? Les parts vers?s ? Monsanto et aux institutions sont fixes. Mais ce qui revient aux paysans est calcul? sur le rendement initialement pr?vu [3] Le gain, pour les producteurs, est en r?alit?, et fr?quemment, trois ? quatre fois moins important.???En fait, les producteurs assument le risque financier que comporte cette technologie et tendent ? devenir ainsi les principaux gestionnaires des incertitudes inh?rentes ? leur activit? agricole??, estiment les chercheurs.

Un coton OGM de moindre qualit?

Derri?re leur soutien officiel ? l?option OGM, les cadres de la fili?re dissimulent mal une certaine g?ne. Car les producteurs ont d? assumer d?autres d?convenues que celle des rendements. En 2011, ils se sont mis en gr?ve un peu partout dans le pays, avec violence parfois (destruction de champs, d?c?s d?une personne), pour protester contre le co?t ?lev? des intrants (vari?t?s conventionnelles comprises, concern?es par les engrais et les pesticides) mais aussi la faible r?mun?ration du coton. La qualit? ??burkinab?, habituellement appr?ci?e par les march?s, a ?t? d?class? il y a plusieurs mois car la fibre de la vari?t? OGM est nettement raccourcie. La raison aurait ?t? identifi?e?: un effet secondaire inattendu de la manipulation g?n?tique,???et en cours de correction par la recherche??, assure-t-on ? la Sofitex.

Discours dominant, mais que n?endosse cependant pas Maxime Sawadogo, responsable technique ? l?UNPCB, qui incrimine en premier lieu les machines d??grainage des soci?t?s cotonni?res, cal?es pour les fleurs conventionnelles. Faudra-t-il adapter l?outillage?? En changer ? et avec quels fonds?? Et ce n?est pas tout? Le d?r?glement climatique, qui perturbe les saisons pluvieuses, complique chaque ann?e la t?che des agriculteurs.???Il n?est plus rare d?avoir ? refaire le semis parce qu?il n?a pas lev?, d?autant plus que le Bt est sensible ? la s?cheresse, explique-t-on ? Koumana.?Il faut alors racheter des sacs. Mais au prix fort quand c?est de l?OGM?!??

Des OGM contamin?s par? la nature

Intenable. La fili?re a finalement obtenu, en 2010, que la redevance de Monsanto soit calcul?e sur la superficie effectivement cultiv?e en OGM, et plus sur le nombre de sacs de semences ?coul?s. Cependant, si les semences ??deuxi?me semis?? sont remises gratuitement, ce n?est qu?apr?s constat de l??chec de la premi?re lev?e. Et la Sofitex en convient?: le d?lai d?intervention est source de pr?judice suppl?mentaire pour les paysans. La fili?re a ?galement tent? de s?attaquer au prix du sac.???Mais ?a ne bouge pas, convient Maxime Sawadogo.?Monsanto veut conserver ses marges???

La vari?t? transg?nique g?n?re encore d?autres soucis?: la production de semences, en volume, n?est pas ? la hauteur des attentes. Ce qui expliquerait ? plut?t qu?un d?but de d?saffection de la part des paysans -, une stagnation des surfaces sem?es depuis le pic de 2010 (66 % des 370?000 hectares g?r?s par la Sofitex). Le probl?me?: un???manque de puret? des semences, explique D?hou Dakuo,?d? ? des m?langes le long de la fili?re.???Ce ne sont plus les OGM qui contaminent les semences conventionnelles, mais l?inverse?! La soci?t? multiplie, avec l?aide de Monsanto, les formations pour les producteurs de semence, dont plus de la moiti? ont ?t? ?cart?s en raison de la qualit? insuffisante de leur livraisons. Au groupe restant a ?t? confi?e la r?alisation d?un ??plan semencier?? destin? ? fournir ??rapidement?? quantit? et qualit?. Parmi les contraintes?: maintenir une distance minimum de 300 m?tres vis-?-vis du champ conventionnel le plus proche?

Des OGM dans toute l?Afrique de l?Ouest??

En Inde, qui cultive du coton Monsanto depuis 2002, des souches d?insectes r?sistants aux toxiques Bt sont apparues, obligeant ? revenir aux aspersions de pesticides?: une catastrophe ?conomique doubl?e d?un fiasco sanitaire. La chute de rentabilit? a provoqu? la ruine de dizaines de milliers de paysans, des mouvements de contestations tr?s violents et m?me des vagues de suicides. Rien de tel, pour l?instant, au Burkina-Faso, o? le coton Bt a ?t? agr?? officiellement en 2008. Reste que la soci?t? civile y est oppos?e depuis le d?part. Le g?n?ticien Jean-Didier Zongo, qui anime la Coalition de veille face aux OGM, critique s?v?rement la pr?cipitation gouvernementale et l?opacit? des d?cisions?:???Les premiers essais, en 2003, ?taient clandestins et tr?s mal confin?s?!???Et il a fallu attendre 2006 pour que des lois, des proc?dures et des organismes d?encadrement soient mis en place, trois ans apr?s les premiers essais et en totale contravention avec le Protocole de Carthag?ne sur la bios?curit?.

En 2010, Monsanto a sollicit? un renouvellement de dix ans de son agr?ment. Et pr?sente son ?tude d?impact socio?conomique [4].???Nous l?avons rejet?e, elle ?tait trop peu ?toff?e??, explique Chantal Zoungrana-Kabor?, directrice de l?Agence nationale de bios?curit? (ANB). Principal reproche?: l?absence d?interpr?tation ? l??chelle des familles, point crucial pour ?valuer le b?n?fice du coton OGM. L?ANB a cependant consenti ? Monsanto une rallonge de deux ans dans l?attente d?un rapport plus conforme ? son cahier des charges. Fin f?vrier 2013, le rapport n??tait toujours pas sur la table de l?ANB. Alors que la saison 2013-2014 va d?buter, le coton Bt ne dispose plus d?agr?ment depuis fin 2012? Mais entre les impasses du coton conventionnel et la fuite en avant transg?nique, de quelle marge de man?uvre disposent les autorit?s?? La r?ussite de l?exp?rience burkinab? est centrale pour la strat?gie d?implantation de Monsanto en Afrique de l?Ouest, vitrine pour les puissances cotonni?res voisines, dont le Mali est au premier rang.

La mainmise des biotechnologies??

La firme, qui maintient une ?quipe discr?te au Burkina Faso, est ainsi tr?s attentive aux travaux de l?Union ?conomique et mon?taire ouest-africaine (Uemoa). Depuis 2006, ce regroupement de huit pays de la sous-r?gion pourrait adopter d?ici ? fin 2013 un cadre de r?gulation des flux d?OGM. La d?marche est ambigu??: seul le Burkina Faso est ? ce jour concern?, les autres pays (B?nin, C?te d?Ivoire, Guin?e-Bissau, Mali, Niger, S?n?gal et Togo) interdisent les transg?niques. Les promoteurs, dont Monsanto, arguent qu?une harmonisation des l?gislations nationales et une mise en commun de moyens de contr?le faciliterait la pr?vention des intrusions clandestines d?OGM.

Un tel cadre permettrait aussi ? une plante OGM d?obtenir, en une demande, un agr?ment valable pour toute l?Union ?conomique d?Afrique de l?Ouest?! Monsanto, avec son cheval de Troie burkinab?, est tr?s bien plac?e pour d?all?chantes retomb?es ?conomiques. Des essais OGM sont en cours pour un haricot local (ni?b?) et bient?t pour un sorgho.???C?est extr?mement pr?occupant, s?alarme Aline Zongo.?Il ne s?agit plus d?un pari ?conomique sur une production de rente, mais d?une mainmise des biotechnologies sur des cultures alimentaires de base de millions de personnes???

Texte et photos?: Patrick Piro

Notes[1] L?une des rares ONG panafricaine, qui op?re sur dix pays. Soutenue en France par le CCFD-Terre solidaire, elle est ? l?origine de la Coalition pour la protection du patrimoine g?n?tique africain (Copagen), r?seau de plaidoyer original qui s?oppose ? la pouss?e des transg?niques en Afrique de l?Ouest.

[2] Cahiers de l?agriculture, novembre 2012.

[3] Soit, th?oriquement, 35 % sup?rieur au coton conventionnel.

[4] Co-r?alis?e avec l?Inera.

 

bastamag.net

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